Discours prononcé par Monsieur René Lévesque, premier ministre du Québec, à la troisieme assemblée générale annuelle de l’Association des cadres supérieurs du gouvernement du Québec, le vendredi 11 mai 1979, à l’Auberge des gouverneurs, Place Hauteville, Québec

Chers amis,

Je suis content de constater qu’il y a ici d’autres intrus que moi: il y a des sous-ministres, des sous-ministres adjoints. Généralement, ils n’ont pas d’affaire ici. Ca me réconforte. Nous sommes un peu sur le même pied. Pour commencer, en remerciant très sincèrement l’Association, en particulier monsieur Mérineau, qui m’a invité à venir m’exposer comme ça à la séance d’ouverture de votre assemblée annuelle, je dirai que c’est peut-être chronologiquement assez indiqué. Sauf erreur, votre association et le gouvernement que je représente se trouvent être des contemporains presque parfaits, parce que – si j’ai bien lu – votre comité provisoire est venu au monde en octobre 1976, et nous, on est arrivé le mois suivant. Votre naissance a fait moins de bruit que la notre, ce qui est parfaitement normal. En revanche, ça aussi c’est normal, vous avez des promesses très sûres de longévité qui sont très supérieures aux notres. Et à propos… C’est une espèce de déformation professionnelle et ça aussi, ça reflète un peu la fragilité que l’on ressent toujours au point de vue linguistique, dans notre contexte. J’ai jeté un coup d’oeil, purement par instinct, sur le « Petit Robert », en pensant à « longévité ». Il y avait une jolie pensée du docteur Carrel qui sert d’exemple, dans le dictionnaire, et qui peut s’appliquer à tout le monde « mutatis mutandis ». Carrel disait: [« La longévité n’est désirable que si elle prolonge la jeunesse et non pas la vieillesse ».] Il y a toutes sortes de façons,dans la vie, d’essayer de prolonger des choses comme ça, mais sur ce plan-là, encore une fois, vos chances sont meilleures que les notres, parce que vous êtes, vous autres, tout juste à pied d’oeuvre, tandis que nous, nous sommes à mi-chemin du mandat que les citoyens nous ont confié, c’est-à-dire jusqu’à nouvel ordre, à mi-chemin de notre existence. Maintenant, vous êtes d’autant plus à pied d’oeuvre que vous êtes arrivés assez tard, je crois, comme association, pour répondre à des besoins qui sont évidents, et qui vont aussi demeurer permanents. Il y a une dizaine d’années, les groupes que vous représentez comptaient, je pense, 700 personnes, un peu plus, un peu moins, parce qu’il y a des marges un peu floues, et si j’ai bien lu le feuillet que l’Association a distribué, vous êtes autour de 2000, et ce seul chiffre, et cette progression dans les chiffres, suffisent, évidemment, à souligner qu’il y a des problèmes collectifs. Quand on est 2000, il y a des problèmes collectifs évidents, au point de vue des relations de travail, conditions de travail, carrière, etc. Ce sont des choses, je crois, que vous allez examiner pendant votre assemblée, et par conséquent, à eux seuls donc , les chiffres soulignent qu’un organisme collectif était devenu plus qu’indiqué, était devenu nécessaire. Cette évidence-là, eh bien, pour nous aussi, au Gouvernement, elle s’est vite imposée, parce que dès le mois de mars 1978, elle fut évoquée également et on n’a pas eu la moindre hésitation à passer l’arrêté en conseil qui constituait la reconnaissance officielle de votre association comme représentant collectif des cadres et des adjoints aux cadres de l’Etat… et, à ce qu’on m’a dit et j’espère que c’est vrai il paraît que le dialogue s’est vite amorcé et s’est poursuivi depuis lors sur une base plus que satisfaisante de franchise et de bonne foi, de part et d’autre. Evidemment, ça peut toujours s’améliorer. J’espère que c’est vrai et j’espère surtout que ça va continuer. Donc, vous êtes à peu près 2000. On était à peine 700 vers la deuxième moitié des années 1960. Comme point de départ, cela illustre une chose, dont tout le monde est conscient, mais par laquelle il faut toujours commencer, car cela nous situe l’ordre de grandeur, chaque fois qu’on parle de l’Etat, du secteur public. C’est ce phénomène qui, d’ailleurs, est universel et particulièrement rapide chez nous, au Québec, à cause du rattrapage qu’on a englobé sous le thème de la « Révolution tranquille » à partir de la fin des années 1950 et le début des années 1960. Cela a donné chez-nous une croissance galopante. L’Etat s’est amplifié. Il a acquis des rôles nouveaux dans à peu près tous les pays qu’on appelle « évolués », « développés ». Chez-nous, c’est venu à.une vitesse particulièrement rapide, parce que cela répondait à un besoin criant de rattrapage. Or, cette croissance dont j’ai eu l’occasion de voir les premières étapes, justement au début des années 1960 – il y a une chose qu’il faut dire et souligner et que j’aimerais bien qu’on note chez nos amis les médias d’information, parce que c’est une chose agréable à dire et qui me paraît concrètement indiscutable : c’est que cette croissance, qui répondait à un besoin et qui s’est faite très rapidement, eh bien en dépit de cette rapidité, avec toutes les exigences auxquelles il fallait répondre, particulièrement au niveau où vous êtes constitués, vous autres, ensemble aujourd’hui ça nous a donné une fonction publique dont la qualité, dont la compétence et dans l’ensemble,dont le sens de l’Etat, ne le cède à aucune autre de celles qu’on puisse connaître. Cela, depuis deux ans et quelques mois que comme on dit dans le jargon des vieux pays, je suis revenu à d’autres affaires depuis deux ans et quelques mois, j’ai eu l’occasion, à de nombreuses reprises de le constater, de constater cette présence solide de l’excellence qui, encore une fois, ne craint la comparaison avec aucune autre fonction publique. Vous savez, il y a eu cette pléthore exténuante, essoufflante à l’occasion, depuis deux ans, à l’échelle pancanadienne, de conférences sectorielles, tous azimuts, et puis une espèce de « déboulade » de conférences fédérales-provinciales, qui dans chaque cas demandaient de la préparation, des dossiers solides, et presque toujours aussi, parce que dans ces cas-là il y a un jugement qui s’exerce automatiquement sur ce plan-là, presque toujours la capacité de réagir rapidement, parce qu’il y a toujours de l’imprévu, ce qui exige non seulement de bon réflexes mais aussi une connaissance approfondie des sujets. Et à partir des rapports que j’ai parcourus, puisque cela fait partie de notre travail, et à partir de l’expérience personnelle que j’ai vécue aussi à plusieurs reprises, pendant ce temps-là, je ne me souviens pas d’une seule fois où je n’ai pas été assez fier de constater que, grâce à vous, en tous cas grâce à une foule d’entre vous qui étiez là, avec tout le support que constituent vos collègues, avec les dirigeants des ministères, il n’y a pas une fois dont je me souvienne, parmi ces nombreuses occasions, encore une fois où je n’ai pas été assez fier de voir que le Québec pouvait rivaliser, sur tous les plans, avec n’importe qui, parmi ces interlocuteurs que nous rencontrons. Ce souci, qui est en fait une réalité maintenant, de l’excellence, c’est évidemment un facteur central entre tous, et tout ce qu’on pourra faire ensemble, non seulement pour le maintenir mais pour l’accentuer, cela doit rester de façon permanente au coeur de la question, d’autant plus qu’il ne faut pas se faire d’illusion: votre rôle, à vous, comme celui du gouvernement, ou des gouvernements qui se succèdent, comme celui des législateurs, cela va devenir de plus en plus exigeant. Ca, on ne l’évitera pas. On est dans un monde de plus en plus serré, de plus en plus compétitif, on est une petite société, on a des problèmes à la dimension d’un grand territoire même si notre population est relativement petite -, et tout ça, qu’on le veuille ou non, cela nous condamne – c’est une heureuse condamnation – mais cela nous condamne à l’excellence. Vous savez, un exemple, pour montrer à quel point il y a des problèmes à résoudre de ce coté-là, et je les prends au niveau où je suis obligé de fonctionner dans l’emploi que j’ai maintenant, je parle du niveau des emplois supérieurs, celui des sous-ministres, celui des sous-ministres adjoints, associés etc, aussi les postes qu’il faut combler, les gens qu’il faut choisir pour des organismes publics, c’est-à-dire là où la décision de nomination dépend du gouvernement, n’est pas soumise , jusqu’à nouvel ordre, aux mêmes genres de contraintes ou de concours qu’ailleurs. Ca s’est toujours fait: j’ai des souvenirs au début des années 1960, j’ai trouvé la même chose en revenant, cela s’est toujours fait sans aucune planification véritable, il n’y a pas de politique de ce côté-là, cela s’est toujours fait à la « va-comme-je-te pousse » littéralement, quasiment au hasard des pressions, des vacances qui surgissent tout à coup, des nouveaux organismes qui sont créés et on se débrouille tant bien que mal, puisque ça, c’était la tradition, mais il est évident, en prenant ce niveau-là que je connais mieux depuis deux ans, que ça ne pouvait pas, ça ne peut pas durer comme ça, et c’est pour ça, par exemple, que le Conseil exécutif – je pense que c’est important de le souligner, parce qu’il y a quelque chose qui intéresse sinon tous, en tous cas, la plupart d’entre vous,- c’est pour ça qu’au Conseil exécutif, on a créé un Secrétariat qui est dirigé par un Secrétaire général associé et qui est chargé spécialement de nous aider à nous tracer une perspective, quelque chose qui pourrait commencer à ressembler à une politique dans ce domaine-là, qui est quand même extrêmement stratégique, des nominations aux postes supérieurs. Par exemple, on a commencé, modestement, de mettre de l’ordre dans la salade invraisemblable des paliers de rémunération qui existait, qui existe encore, il faut bien l’admettre, au sein des organismes gouvernementaux. C’est évident que les parités absolus avec des critères d’équivalence parfaite, ce n’est pas pour demain matin ni pour la semaine prochaine, mais au moins, on s’attache déjà à ce qui n’a jamais été fait, à établir des interrelations plus logiques et plus équitables aussi au bout de la ligne entre ces compartiments de plus en plus diversifiés de l’appareil de l’Etat. Et puis en attendant qu’on ait quelque chose de plus sophistiqué, parce qu’on cherche toujours chez nos éminents technocrates supérieurs la sophistication la plus parfaite possible, on ne l’a pas pour l’instant, on a demandé quand même à ce secrétariat chargé des emplois supérieurs de constituer une banque de noms et de candidatures éventuels, de façon qu’on ait un réservoir, qui n’a jamais existé, quand arrive le moment de faire les nominations aux postes les plus élevés et c’est là-dessus que je voudrais souligner que plusieurs, un bon nombre d’entre vous, sont déjà inscrits dans cette banque. C’est parmi les aspirations normales dans les carrières comme les vôtres et je me permettrai d’inviter ceux qui ne l’ont pas fait et que cela peut intéresser à s’y inscrire également, parce que, plus le réservoir sera riche, plus on aura une chance de l’analyser, moins on risquera de faire des erreurs ou de ne pas faire les meilleures nominations possibles. Et, dans le même ordre d’idée, mais là, c’est beaucoup plus directement relié à vos soucis immédiats, y compris ceux que vous allez discuter pendant cette assemblée, tout récemment il y a eu à la fonction publique la création d’une division administrative spécifique, spéciale, qui va s’occuper d’examiner exclusivement avec, évidemment, votre association, chaque fois que ce sera indiqué, avec les uns et les autres, tout ce qui concerne les emplois supérieurs, les cadres et les adjoints aux cadres. Maintenant, toujours avec cette préoccupation fondamentale, qui est celle de bonifier la qualité de l’ensemble de notre administration et puis d’essayer de remonter cette notion d’excellence dans la réalité, je n’ai pas besoin de vous dire – il n’est peut-être pas inutile de le dire quand même – que nous tenons à parfaire ce que le gouvernement précédent avait mis sur pied, c’est-à-dire l’Ecole nationale d’administration publique, à parfaire, autant qu’il est humainement possible, sa qualité et son rendement et aussi à maintenir et à développer de plus en plus des avenues aussi prometteuses que ce que représente, par exemple, un programme comme Format-Cadre. Et puis aussi il y a pas mal de travail qui commence à donner des résultats du côté des échanges, soit à l’intérieur, ou alors avec d’autres gouvernements plus ou moins parallèles comme ceux des autres provinces ou avec d’autres gouvernements à l’étranger, des missions, des stages de perfectionnement. Il n’est pas exclu qu’on puisse penser d’une façon féconde à introduire l’idée des « sabbatiques » aussi, parce que je ne crois pas que ce soit réservé exclusivement à d’autres secteurs. Après tout, Dieu sait que ça peut être fécond aussi, et j’ajoute que s’il y a d’autres bonnes idées qui peuvent nous venir de ce côté-là, ne vous gênez pas pour les fournir parce qu’il y a un besoin de trouver dans le monde d’aujourd’hui, qui en est un d’éducation permanente, qu’on le veuille ou non, qui va en être de recyclage constant, pour ceux qui sont conscients des exigences et de la tâche, et des mutations de la société. Tous les moyens qu’on peut trouver pour essayer d’améliorer notre qualité, notre qualité individuelle et collective, il ne faut pas les rater, et on compte sur vous encore une fois, si vous avez des idées additionnelles ou des projets à formuler, je suis sûr que votre association pourra s’en faire le véhicule, ne vous gênez pas, ne craignez pas d’abuser, au contraire, car c’est dans ce sens-là, que je pense aussi qu’il va falloir travailler comme jamais auparavant. Maintenant, je n’ai pas besoin d’ajouter qu’il va falloir finir de roder aussi, – c’est un rodage, tout le monde l’admet – et arriver à perfectionner vraiment cette politique d’évaluation du rendement, qui a été mise en place depuis deux ans. Je dois dire qu’il est plutôt réconfortant de noter que, lors de la dernière de ces évaluations qu’on veut les meilleures et les plus systématiques possibles, il a été jugé par les responsables de l’exercice qu’en ce qui concerne les rendements qu’on peut qualifier de nuls et d’insuffisants, la plus basse des catégories, seulement trois pour cent, des notations allaient de ce côté-là. Du côté des rendements qu’on pouvait évaluer comme satisfaisants, c’était 24 pour cent de l’ensemble, et quand on arrive au très bon rendement, c’était 57 pour cent, et finalement un bloc solide de 16 %, que des collègues au niveau surveillance, au niveau de direction, ont évalué à l’excellence, c’est-à-dire, au plus proche qu’il est humainement possible d’arriver de la perfection, eh bien c’était 16 % de l’ensemble, ce qui confirme la haute qualité d’ensemble dans ce groupe des cadres et des adjoints que vous représentez en particulier, tout en montrant – et c’est inévitable – qu’il y a encore du chemin à faire vers la perfection qu’on n’atteindra jamais de toute façon. Maintenant, je ne change guère de sujet sur cette question souvent débattue de la mobilité en ce qui concerne les cadres. C’est une notion qui est assez nouvelle chez nous, du moins en pratique, parce qu’avec l’ancienne loi de la fonction publique, on peut dire que c’était une anomalie quasiment de parler en pratique de mobilité. Avec le nouveau texte, qui a fini par être voté, qui est en vigueur, on a maintenant plus de latitude, et je vais dire qu’on a l’intention de l’employer, cette latitude, le mieux possible. Evidemment, quand on parle de mobilité, il n’est pas question de tomber dans la bougeotte perpétuelle et de la frénésie du changement pour le plaisir de changer. Ça ne veut pas dire non plus, et ça il faut faire attention aussi et on en est conscient, que ça permet des chambardements continuels des plans et des profils de carrière qui doivent être respectés, mais pourvu qu’il y ait un équilibre dans tout ça, la mobilité verticale bien sûr, mais aussi, la mobilité latérale, en cours de carrière, et non seulement à l’intérieur de ce qu’on appelle le public, mais aussi dans le parapublic et même ailleurs. Moi je suis sûr, je ne sais si vous êtes du même avis, mais je suis sûr que ça peut être une occasion à chaque fois – pourvu que ça soit bien fait – de ressourcement pour quelque’un, l’occasion d’un nouveau défi, et ça aussi c’est fait pour contribuer à l’excellence et individuelle et collective du milieu représenté. Alors de ce côté-là on compte sur votre coopération, puisque maintenant on a la latitude de le faire, et encore une fois ça exige bien sûr que des plans, des profils de carrière soient soigneusement établis et respectés, à partir de là, il me semble qu’il y aurait aussi une occasion d’améliorer sans cesse la qualité et en même temps, je pense, la satisfaction à l’ouvrage, et ça compte. Quand on n’est pas content de ce qu’on fait, qu’on sent qu’on commence à être vidé, c’est extraordinaire ce que ça peut être stimulant, ce que ca peut enrichir toute une vie que d’avoir la chance d’accepter un nouveau défi, de prendre en main de nouvelles responsabilités. Maintenant, aussitôt qu’un homme politique, comme on dit couramment, est en face de gens de la fonction publique, de fonctionnaires, et puis aussi, pour les deux, face à l’opinion publique, il y a également une question délicate qu’on ne peut pas éviter, qui sera toujours délicate, et qui est celle des relations entre les deux. Entre ces provisoires que nous autres on est en politique, et ces permanents que vous autres vous êtes dans la gestion publique, dans l’administration. Là-dessus, il y a des choses, il me semble qu’on peut dire clairement, que je crois – j’espère que je ne me trompe pas – indiscutables autant, sinon plus, que jamais aujourd’hui. D’abord en ce qui touche l’intégrité de la fonction publique, au niveau stratégique, tout proche des décisions, et forcément pas loin de la politique, où vous autres vous vous trouvez, en ce qui concerne cette intégrité, c’est-à-dire l’absence d’ingérence indue, il me semble qu’on peut dire aujourd’hui – si je me trompe, j’espère qu’on nous le fera savoir – que vous êtes aussi bien, sinon mieux, à l’abri de tous ces trucs indus, les ingérences, les pressions partisanes, le patronage qui fricotte à l’intérieur, le tordage de bras, enfin toutes ces choses qu’on a connues et auxquelles on peut toujours être exposé, qu’il y a une sorte de protection qu’on sent, qui est mieux organisée qu’elle n’a jamais été. Enfin je peux vous dire que c’est ça que nous, nous voulons. On a tâché de renforcer cette armature protectrice qui est nécessaire, du mieux qu’on a pu, et si cela ne suffit pas, je peux prendre l’engagement, tout de suite, qu’on la renforcera autant que c’est nécessaire. En tout cas, il me semble, concrètement, que la Loi 53, telle que finalement elle a été votée et mise en vigueur, va nettement dans ce sens-là, quand on l’examine comme il faut et qu’on voit ce qu’elle permet et ce qu’elle interdit aussi. Cela, c’est pour l’ensemble. En ce qui concerne spécifiquement, vous les cadres et les adjoints aux cadres non seulement depuis le printemps dernier, vous avez un chien de garde collectif qui est votre association, qui se réunit aujourd’hui. Mais aussi vous avez ce nouveau droit d’appel que vous pouvez exercer dès que vous vous sentez léser de quelque façon que ce soit dans vos conditions de travail, dans votre carrière, dans toutes les choses légitimes auxquelles vous avez droit de tenir, surtout que vous avez droit de défendre. Ce qui ne signifie pas qu’on puisse se passer de vigilance constante. C’est comme la liberté, ça en fait partie d’ailleurs, de part et d’autre, mais une chose certaine on a essayé de ce côté-là, et on va essayer encore, de donner toutes les garanties possibles et imaginables. D’autre part, tout en étant tenu, nous autres, pendant notre mandat politique et vous autres pendant vos carrières, de mettre au-dessus de tout le reste le service le plus loyal, le plus éclairé, le plus désintéressé possible de l’Etat et de la collectivité, tout en étant tenu à cela et tenu de ne jamais l’oublier, il est normal, puisqu’on parle de la collectivité – nous sommes dans une période de transition, sinon une période des plus tournantes de notre histoire,- il est normal qu’on ait des idées là-dessus. Il n’y a personne, administratif ou politique, qui vit dans un vacuum intellectuel et moi, franchement, personnellement, je plaindrais celui ou celle qui pourrait s’empêcher complètement d’avoir des idées sur ce qui se passe au Québec et nécessairement qui touche les questions socio-économiques, qui touche la politique aussi. Pour parler le jargon politique, j’en connais qui sont encore là, en me forçant un peu, avec mes yeux de myope, je pourrais en reconnaître dans la salle, qui sont ou qui ont été des rouges, des bleus teindus. J’en connais même qui ont été NPD, ce qui est quand même exceptionnel au Québec. Et j’en connais à qui la vie a permis de manifester leur conviction activement. Et puis, il y en a aussi – le contraire serait surprenant – depuis le temps qu’on fonctionne, il y a dix, douze ans, il y en a aussi qui sont et qui ont été du Parti québécois. Pas plus pour eux que pour d’autres – excepté pour les hypocrites complets – il ne peut être question de bloquer à cause de leurs idées leur carrière ou leur avancement, s’ils ont une compétence reconnue et une capacité de travail qui les rendent adéquats pour les postes qui peuvent leur être confiés. Ce genre de discrimination – dont certains essaient de faire une sorte de vertu -, cela me paraît être purement et simplement de l’hypocrisie carabinée ou alors une espèce d’idée complètement fofolle qu’on peut vivre dans un vacuum d’idées quand on est aussi proche des affaires publiques. Il y en a des idées quand je parle d’avancement, de promotion, de carrière, etc, des postes supérieurs, c’est-à-dire de ceux, jusqu’à nouvel ordre, où les nominations demeurent la prérogative du gouvernement, jamais on n’a pensé qu’on devrait exclure des gens de notre parti, pas plus que je n’ai jamais pensé et je pense que la pratique le démontre, qu’on peut exclure des gens dont on savait qu’ils avaient été, qu’ils étaient – c’est là leur prérogative la plus sacrée – des adversaires politiques avec des idées contraires aux notres. En fait, ce mélange est inévitable et dans une ville particulièrement exposée à être politisée comme Québec, comme toutes les capitales, prétendre le contraire, c’est de l’hypocrisie totale. Surtout dans une société qui est en pleine transition comme la notre. Au fait, je ne suis pas venu ici pour préparer le référendum… je suis ici pour vous parler à bâtons rompus de sujets qui touchent nos relations les uns avec les autres. Mais dans une société en pleine transition, en pleine incertitude, puis en pleine effervescence, dans ce choix de la direction qu’on doit prendre pour l’avenir, le fonctionnaire, qui est un citoyen, qui est membre d’une société politique, une société politique qui a ce genre de bouillonnement intérieur, ne peut s’empêcher de s’impliquer là-dedans au moins intellectuellement. Encore une fois, ce serait le contraire qui serait surprenant. Si on n’admet pas ça, que ça fait partie du contexte dans lequel on doit fonctionner les uns avec les autres, on va finir par avoir le goût de dépolitiser au point d’émasculer complètement des gens qui sont quand même des citoyens. Il y a une certaine thèse qui a été évoquée récemment. On pourrait peut-être demander un vote à main levée là-dessus pour voir ce que vous en pensez, il y a une thèse qui a été invoquée récemment par quelqu’un qui est assez proche du milieu et qui voudrait, pour toutes sortes de raisons les unes plus vertueuses que les autres, que les fonctionnaires soient suffisamment dépolitisés pour qu’on leur enlève le droit de vote. Mais oui, il parait que vous êtes tous remplis de conflits d’intérêts,que votre pression constante, c’est d’augmenter les effectifs, par conséquent d’augmenter les charges sur le contribuable, et comme vous êtes une influence absolument pernicieuse, vous ne devriez plus avoir le droit de voter. Je me suis demandé, et je vais me le demander longtemps, si une pratique comme celle-là aurait amélioré ou empiré les choses dans Jean-Talon. De toutes façons, je ne le saurai jamais. Vous savez, il y a un ami qui m’est arrivé ce matin, comme je regardais les notes qui m’étaient arrivées de tous bords et de tous côtés et que j’essayais de mettre de l’ordre dans mes propres idées plutôt confuses, parce que vous savez, c’est un éternel recommencement, ça, cette organisation de l’administration publique, il y a quelqu’un qui m’est arrivé avec une chanson de Moustaki. Vous connaissez Moustaki, mais la chanson, moi, je ne la connaissais pas. Elle est faite d’affirmations percutantes dans le genre « L’armée – évidemment c’est en Europe – l’armée ne doit pas faire de politique, les femmes ne doivent pas faire de politique, l’université ne doit pas faire de politique, la fonction publique ne doit pas faire de politique, ceux qui n’ont pas d’idées ne doivent pas se mettre le nez dans la politique; »etc,. Quand la chanson est finie, on doit à peu près avoir 25 affirmations comme celles-là, et Moustaki ajoute à la fin de sa chanson : [« Pour ceux qui n’auraient pas pris cette chanson au sérieux , je dois vous dire qu’il n’y a pas un mot de moi là-dedans. Toutes ces phrases-là, je les ai prises dans les journaux,depuis six mois, un an, pas plus, dans la bouche d’une série de Jos-connaissants, d’experts et même d’hommes politiques. »] Autrement dit, il y a un moment donné où, à part celui qui parle ex-cathedra, il n’y a plus personne qui a le droit de s’occuper de politique. Mais c’est à cela que peut venir cette espèce de pseudo purisme qui prétendrait aller quasiment vers des vacuums intellectuels avec un problème qui, finalement, est celui de tous les citoyens. Tandis que, au contraire, moi je dirais et je rejoins certaines choses qui ont été discutées depuis quelque temps dans le milieu de la fonction publique avec évidemment des risques, il y a toujours des risques, la vie est un risque, du moment qu’on vient au monde, il y a des risques, avec des risques et aussi avec une meilleure chance quand même de répondre convenablement à l’intérêt général ou à ce qu’on appelait, quand on était jeune le bien commun, et c’est encore la notion centrale, il me semble que, encore une fois, au contraire de ce que voudraient certains, les fonctionnaires, l’ensemble de la fonction publique et particulièrement les gens au niveau stratégique où vous êtes, sont appelés de plus en plus à participer au processus politique de l’Etat. Je voudrais être bien clair, il ne s’agit pas d’activités partisanes, ni encore une fois de toutes ces histoires d’ingérences et de tordage de bras que j’évoquais tout à l’heure, ça n’a pas sa place dans l’administration publique, où chacun tout en ayant ses idées doit les subordonner, autant qu’il est humainement possible, à la loyauté professionnelle et au devoir d’Etat, c’est le cas de le dire, qu’on a les uns et les autres. Ce que je veux dire, c’est ceci: il me semble que c’est tellement clair, vous le vivez tous les jours, c’est que désormais – et on n’y échappera pas – la complexité des problèmes, une espèce de technicité souvent désespérante, la difficulté constante, et elle augmente on dirait, de faire passer une idée ou un programme que les citoyens on approuvé, de faire passer ça du papier à la réalité, ça va impliquer et ça implique déjà comme jamais auparavant – j’ai connu depuis les débuts des années 60 les premières équipes qui essayaient de professionnaliser, si vous voulez, la réalisation politique. Puis, aujourd’hui, on sait à quel point ça a évolué, à quel point ça s’est complexifié aussi constamment. Et dans un contexte comme celui-là, il est évident si l’on veut faire le travail convenablement, qu’il y a une interaction. Il y a même, à condition qu’il n’y ait pas de contagions indues, une intimité qui est requise entre des équipes politiques et des équipes administratives, parce qu’elles ont à réaliser ensemble des choses. Ca ne peut pas être comme des compartiments séparés avec des solutions de continuité, ce n’est pas possible, on ne peut pas fonctionner comme ça, on ne peut pas réaliser des choses que nos concitoyens attendent, qu’ils ont demandées, qu’on leur a promises, parce qu’on croyait avoir senti leur besoin, et Dieu seul sait que ce n’est pas si simple qu’une promesse quand vient le moment de réaliser dans une foule de choses des réformes,des changements substantiels. Il faut absolument qu’il y ait ce coté vase communiquant bien établi qui, d’aucune façon, n’implique un manque de respect des uns envers les autres. Chacun a sa définition: le politique, c’est le politique. Le gestionnaire professionnel, c’est le gestionnaire professionnel. Mais il y a une contrainte, féconde d’ailleurs, de travail en commun, de coopération, pour réaliser des choses que notre époque nous impose et puis que, très évidemment, à mesure que le temps passe, l’avenir aussi prévisible que le début des années 80, va continuer à nous imposer de plus en plus. Là-dedans, il peut y avoir des erreurs, il peut y avoir des tentations de choses indues. Il y a évidemment des dangers. Mais une chose certaine, c’est la seule façon dont on puisse s’assurer ensemble, pendant qu’on a à travailler ensemble, vous, dans la permanence qui vous permet d’augmenter constamment la qualité, la compétence, du milieu que vous animez, et puis ceux des gouvernements qui se succèdent comme les maillons de la chalne,que se concrétisent efficacement les choses qu’ils ont promises ou qui sont exigées. Il faut s’assurer de ça. S’assurer que ça débloque, que ça s’articule, que ça se fasse. Il faut absolument que ce soit fait en travail d’équipe, ce qui implique que, au sens noble du mot, parce que c’est quand même le sens noble du mot, c’est pas le sens de l’étiquette partisane, mais au sens noble du mot politique, qui est quand même les affaires de la cité, on a à travailler ensemble, et il est inévitable qu’on le fasse de plus en plus. D’autant plus, je crois, que c’est tout de suite à l’horizon, les années 80 et une chose certaine, c’est que ce qu’on voit filtrer dans cet avenir très proche, ça va être de plus en plus exigeant, de plus en plus malaisé aussi. Et avant de chercher à voir s’il n’y a pas une conclusion dans tout ça, une chose certaine, c’est le plafonnement inévitable, le plafonnement relatif mais inévitable, de la part du secteur public par rapport au reste de la société, plafonnement des effectifs, relatif bien sûr, qui va être exigé sévèrement, plafonnement sur un rythme de croissance sur à peu près tous les plans, qui était un rythme de rattrapage, qui est peut-être maintenant un rythme de consolidation mais qui, de toutes façons, va devoir accepter les contraintes qu’ils n’avaient pas, disons, dans les années 60 ou début des années 70. Et ça, c’est inévitable, quand bien même ce serait seulement à cause d’un facteur qu’on n’a pas le droit d’ignorer qui est la capacité de payer de l’ensemble de nos concitoyens, l’ensemble de la société qui nous a confié à vous la permanence et à nous, temporairement, la tàche de gérer les affaires publiques. Ca va commander, pour prendre un néologisme que j’ai déjà employé, ça va commander de la part de tout le monde, dans l’Etat, une raisonnabilité qu’on a risqué parfois d’envoyer pardessus bord, parce que tout paraissait,tout pouvait paraître illimité. C’est comme dans tous les secteurs, on arrive à des limites en ce qui concerne l’environnement, nos cours d’eau, beaucoup de domaines dans le monde d’aujourd’hui où on s’aperçoit qu’il y a des limites aux ressources, il y a des limites aux ressources matérielles et financières de la population aussi, et dans un équilibre équitable, si évidemment équitable, il va falloir accepter certaines compressions, ce qui veut dire qu’il va falloir être plus compétent que jamais, et je dirais plus généreux que jamais aussi dans le choix des priorités. On a beaucoup abusé du mot priorité. On en a fait n’importe quoi, n’importe quand, dangereusement parfois, mais la priorité, c’est sensé être quelque chose qui mérite, si c’est bien choisi, qu’on mette un effort particulier, qu’on mette les ressources particulières, qu’on consacre une concentration d’énergie spécifique pour arriver à un objectif s ça ne doit pas s’appliquer à tout. Ça ne peut pas s’appliquer à tout par rapport à tout le reste qui est là déjà. Ce qui veut dire, par exemple, que ce qu’on appelle la revue des programmes, qui est plutôt quelque chose de routinier, va devoir – c’est toujours déchirant – peu à peu devenir quelque chose de beaucoup plus sévère. On ne peut pas se contenter de faire indéfiniment de la sédimentation de nouvelles choses par-dessus tout le reste qui existe et qui semble avoir des promesses de perpétuité. Il va falloir mettre fin à certaines choses pour avoir les moyens et les effectifs et les énergies qu’il faut pour partir d’autres choses selon les besoins qui évoluent et selon les exigences de la société. Ce qui implique – je pense qu’aux États-Unis, on parle de [sunset laws], des lois de crépuscule – qu’il y a un moment , qu’il y a une période crépusculaire pour certains programmes qui ont fait leur temps, et puis après ça il faut les enterrer. Que ça prenne cette forme-là ou une autre forme parmi les exigences évidentes de la période qui est déjà commencée, il n’y a pas de transition brutale là-dedans, mais on sent que c’est comme ça, il va y avoir ces contraintes qui vont exiger encore plus de précision et d’excellence dans le choix des efforts qu’on doit faire et des sommes prises dans les poches de tout le monde qu’on peut y consacrer. Et il y a autre chose aussi, sans aller dans tout le reste, qui commence à être très clair à l’horizon, c’est qu’il y a deux notions – les humoristes ont parlé de paroles verbales – jusqu’à présent il y a deux notions sur lesquelles on ne pourra plus se contenter de verbaliser, parce que confusément mais avec une insistance qui grandit tout le temps, on sent que c’est quelque chose qui s’en vient. Ca peut être d’abord la notion très familière de déconcentration en ce qui concerne la gestion des affaires publiques, et aussi beaucoup plus exigeante, mais certainement elle aussi à l’horizon, un effort systématique du côté de la décentralisation. Je sais que dans un milieu comme celui des permanents de la gestion des affaires publiques, ces deux notions sont dérangeantes parce qu’elles impliquent justement des dérangements. La déconcentration et plus encore la décentralisation, au sens de transfert de pouvoirs de ressources et de budget, impliquent que nécessairement on réduit une certaine partie des fonctions au centre pour les rapprocher au maximum des citoyens, la responsabilité locale ou régionale. Eh bien, on n’y échappera pas. La nécessité saute de plus en plus aux yeux de faire des choses dans ce sens-là. Je me permettrais de vous demander là-dessus, pour le temps qu’on va durer en tout cas, là-dessus comme sur tout le reste y compris les choses imprévisibles parce que nous sommes à une époque où c’est toujours l’imprévisible qui arrive très souvent, je vous demanderais d’y mettre encore une fois la générosité et le coeur dont vous êtes capable, l’imagination aussi, et ça, ça ne manque pas et puis toute la compétence qui est disponible. Et pour la période encore une fois où nous, les temporaires actuels, sommes là, je peux vous assurer de notre désir, et c’est vraiment un désir brûlant, de tâcher au maximum de bien faire les choses ensemble et d’avoir cette impression, quand nous on s’en ira et que vous, vous serez encore là, qu’on a bien travaillé en commun. Ce qui, encore une fois, n’a rien à voir avec les idées qu’on peut avoir les uns les autres. Et vu que vous avez une journée très chargée, j’ai vu l’agenda, vous avez des choses dont moi, comme d’autres j’ai hâte de voir les résultats dans vos ateliers, dans les études, les travaux que vous allez faire, je vais terminer tout de suite en vous priant d’excuser le caractère hétéroclite de ces propos à bâtons rompus en espérant que ça n’a pas été complètement inutile, en vous remerciant de nouveau et en souhaitant longue vie et beaucoup de succès à cet organisme absolument indispensable qu’est votre association.

Merci beaucoup.

[QLVSQ19790511]

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