Discours du premier ministre du Québec, Monsieur René Lévesque, à la suite de l’annonce des résultats référendaires, le 20 mai 1980, au Centre Paul-Sauvé à Montréal

Si j’ai bien compris, mes chers amis, si je vous ai bien compris, vous êtes en train de dire « à la prochaine fois ». Et en attendant, avec la même sérénité que tout notre comportement pendant la campagne, il faut quand même avaler la défaite cette fois-ci, c’est pas facile. Je m’excuse d’avoir attendu pour venir vous trouver; je dois vous avouer qu’on continue à espérer pendant longtemps … parce que c’est, je dois vous dire que c’est dur, ça fait plus mal, ça fait mal plus profondément que n’importe quelle défaite électorale, et je sais de quoi je parle. Je vous demande, je voudrais, je dois vous demander d’écouter un tout petit peu ce que je crois qu’on doit se dire à la fin de la campagne; il est clair, admettons-le, que la balle vient d’être renvoyée dans le camp fédéraliste. Le peuple québécois vient nettement de lui donner encore une autre chance. Il appartiendra dans les semaines et les mois qui viennent aux fédéralistes et d’abord à Monsieur Trudeau lui-même, il leur appartiendra de mettre un contenu dans les promesses qu’ils ont multipliées depuis trente-cinq jours. Ils ont tous proclamé que si le NON l’emportait, le statu quo était mort et enterré et que les Québécois n’auraient pas à s’en repentir. En attendant de voir ce qui s’ensuivra, cette victoire du NON, même si je dois le répéter, parce qu’on s’en souviendra de ce point de vue-là, qu’elle est peu reluisante sur le plan du contenu comme sur celui des méthodes et en particulier, cette campagne scandaleusement immorale du fédéral lui-même; cette campagne par laquelle on a piétiné, sans la moindre hésitation, toutes les règles du jeu que nous nous étions données entre Québécois, cette victoire du NON malgré tout il faut l’accepter. Mais aussi au nom de l’immense majorité des générations montantes, et de la force de l’âge aussi du Québec d’aujourd’hui, et aussi peu à peu chez les Québécois d’autres origines dans les mêmes générations, il faut mettre les vainqueurs fédéralistes de ce soir en garde sérieusement contre toutes tentations de prétendre nous manger la laine sur le dos, et de prétendre nous imposer quelques sortes de changements que ce soit, qui ne soient pas le plus possible conforme aux changements que le Québec revendique depuis bientôt quarante ans. En tout cas, jusqu’aux prochaines élections, je peux vous assurer que le gouvernement va tâcher d’être vigilant comme jamais, pour qu’au moins tous les droits actuels du Québec soient respectés et que tout changement ne prétende pas empiéter d’aucune façon sur cette marge d’autonomie que le Québec, de peine et de misère, a réussi à s’assurer. Et maintenant, à toutes celles et à tous ceux qui ont fait cette admirable campagne du OUI qui va rester pour quiconque y a participé, le souvenir le plus inoubliable de ferveur, d’honnêteté, de fierté justifiée et malgré les calomnies, d’une fierté fraternelle et ouverte aux autres, je vous dis : gardez-en le souvenir mais gardez l’espoir aussi. Acceptons le résultat puisqu’il le faut mais ne lâchons pas et ne perdons jamais de vue un objectif aussi légitime, aussi universellement reconnu entre les peuples et les nations que l’égalité politique, ça viendra. Aujourd’hui, du fond de la conscience que j’ai, et de la confiance que j’ai aussi dans l’évolution du Québec qui va se poursuivre, il faut dire que ce 20 mai 1980 restera peut-être comme un des derniers sursauts du vieux Québec qu’il faut respecter; on est une famille très évidemment encore divisée à ce point de vue là. Mais j’ai confiance qu’un jour il y aura un rendez-vous normal avec l’Histoire que le Québec tiendra, et j’ai confiance qu’on sera là ensemble pour y assister. Mais j’avoue que ce soir je serais bien mal pris pour vous dire exactement quand ou comment, la seule chose que je voudrais ajouter c’est ceci : avec la même fondamentale confiance en nous et tenant compte du fait que demain il faut continuer à vivre ensemble, et qu’il y a très évidemment de grosses divisions entre nous, est-ce qu’on pourrait terminer un peu cette soirée en chantant pour tout le monde ce qui reste la plus belle chanson québécoise : « Gens du pays ».

[QLVSQ19800520]

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