Autres discours officiels (1996-1998)

[BOUC=19960129]

[Lucien Bouchard – Premier ministre du Québec – Discours d’assermentation – Assemblée nationale – Québec – 29 janvier 1996]

Monsieur le lieutenant-gouverneur, distingués invités, chères Québécoises, chers Québécois, Le gouvernement que j’ai l’honneur de vous présenter aujourd’hui a été, en quelque sorte, taillé sur mesure pour les défis qui se présentent aux Québécois cette année. La sélection des talents et l’organisation du gouvernement ont été totalement dictés par l’effort que nous devrons consentir, dans les mois qui viennent, essentiellement dans trois grands secteurs. Je dis trois secteurs parce que l’action gouvernementale est efficace lorsqu’elle est concentrée sur un nombre limité d’objectifs. C’est vrai aussi pour notre société. Si nous voulons tenir un grand débat, le faire progresser, changer les mentalités et inscrire nos décisions durablement dans la réalité, l’éparpillement est notre adversaire. C’est pourquoi dans l’année qui s’ouvre, ce gouvernement va se concentrer sur un certain nombre de tâches capitales et va inviter les Québécois à forger de nouveaux consensus. premier dossier : la relance de l’emploi et l’assainissement des finances publiques.

Deuxième : la réforme de l’éducation et l’effort culturel. Troisième : la maîtrise, par les régions, de leviers importants de décision et la reconnaissance du rôle déterminant de Montréal dans la vie québécoise. Trois dossiers, vous le voyez, qui présentent des problématiques distinctes, mais qui s’entrecroisent. Les solutions qu’il faut inventer en éducation doivent servir la culture et l’économie ; la régionalisation doit servir l’emploi et l’éducation ; le nouveau muscle politique de Montréal doit servir la culture et l’emploi. Je voudrais vous parler du climat général dans lequel le Québec entame cette nouvelle année. En ce moment, un mot semble occuper nos pensées, nos discussions et nos projets. Il s’agit du mot « difficile ». La vie, pour plusieurs centaines de milliers de Québécois sans emploi ou qui vivent dans la précarité, est difficile. Le nouveau gouvernement québécois, dit-on avec raison, est placé devant des choix difficiles. L’assainissement nécessaire des finances collectives du Québec, c’est indubitable, promet des moments difficiles. Il faudra faire des sacrifices, perdre quelques habitudes bien ancrées. Lesquelles ? Pour l’instant, c’est difficile à dire. Mais aujourd’hui, je voudrais vous proposer de changer de mot. Et pour y arriver je suggère de puiser, en cette fin de millénaire, dans la sagesse d’un homme politique, avocat et philosophe du début du millénaire, Lucius Sénèque. Je le cite : « Ce n’est pas parce que les choses sont difficiles que nous n’osons pas ; c’est parce que nous n’osons pas que les choses sont difficiles. » Vous le voyez, le mot clé est le mot « oser ». La phrase décrit d’ailleurs exactement ce que nous vivons aujourd’hui. Les finances publiques du Québec, et d’ailleurs du Canada, sont dans une situation difficile parce que, pendant près de dix ans, on n’a pas osé faire le ménage qui s’imposait. On n’a pas osé faire les choix nécessaires. On n’a pas osé mécontenter tel ou tel groupe, on n’a pas osé prendre ses responsabilités et mettre les Québécois devant leurs responsabilités. Nous savons que moins nous oserons, plus les choses seront difficiles. Chaque déficit annuel accroît notre dette, accroît donc la portion de notre budget qu’il faut consacrer aux intérêts de la dette, au détriment de nos autres besoins. Ces déficits restreignent par conséquent notre capacité à améliorer la condition des Québécois. C’est un peu comme si on se mettait, collectivement, une camisole de force et qu’avec chaque déficit, on serrait encore d’un cran. Déjà, la capacité d’initiative de l’État des Québécois est réduite. Il nous serait impossible aujourd’hui, si le besoin s’en faisait sentir, d’inventer les Cégeps ou le réseau de l’Université du Québec. Il nous serait impossible aujourd’hui de créer l’assurance-hospitalisation ou d’appliquer le rapport Parent sur l’éducation. Pensez-y : il nous serait impossible de déclencher la Révolution tranquille. En 1996, choisir de ne rien faire, de laisser aller, ce serait accepter que, demain, notre force collective soit ligotée à un point tel que nous risquions l’immobilisme, l’engourdissement, l’atrophie. Nous, du gouvernement et de l’Assemblée nationale, sommes les dépositaires de l’outil collectif des Québécois, nous sommes les gardiens de sa santé, nous sommes responsables de son dynamisme. Nous prenons donc l’engagement, ici, aujourd’hui, de nous appuyer sur la volonté des Québécois pour rendre à leur État sa liberté de mouvement, pour lui redonner sa marge de manoeuvre, sa capacité d’inventer et de voir grand. Et pour y arriver, mesdames et messieurs, cette année, nous allons oser. Nous allons oser mettre les chiffres sur la table et se parler franchement. Nous allons oser briser les tabous, bousculer les habitudes, ouvrir les esprits. En faisant cet exercice, nous devons songer particulièrement à nos jeunes. À ceux qui n’ont pas connu les « trente glorieuses », les années de croissance ininterrompue, le climat d’ambition illimitée et de tranquille certitude en un avenir forcément meilleur. Les femmes et les hommes du Québec qui sont nés dans les années 70 et 80 se sont ouverts à la vie alors que se refermaient devant eux les portes du succès et de la prospérité. Ce serait une injustice terrible si nous devions, par notre insouciance ou notre passivité, leur laisser pour héritage une facture monstrueuse et un État en ruines.
Nous avons donc une autre responsabilité, nous les citoyens et les gouvernants membres des générations qui ont profité de ces belles années. Je dis « des générations » parce qu’il y en a plus d’une. Les baby-boomers, bien sûr, mais encore plus les parents du baby-boom qui sont aujourd’hui à l’heure d’une retraite bien méritée, mais dans leur cas bien assurée. Ce qui ne semble pas aussi certain pour les plus jeunes. Il nous incombe de renvoyer un certain nombre d’ascenseurs. Lorsque nous avions leur âge et que nous en avons eu besoin, la collectivité québécoise a été envers nous d’une grande générosité. Aujourd’hui, il nous revient de faire preuve de solidarité et de générosité envers les jeunes Québécois. J’allais dire que c’est notre devoir. Je dirais plus simplement que c’est un savoir-vivre élémentaire. Je ne sais pas encore de façon détaillée quelle forme cette solidarité devrait prendre. Quels gestes précis il faudrait poser. Quelles ouvertures il faudrait aménager, tout en s’assurant d’une participation encore plus grande de nos aînés dans notre vie collective. C’est pourquoi j’appelle aujourd’hui, en particulier, les Québécoises et les Québécois de plus de 45 ans à réfléchir à cette question. Je les invite à mettre leur talent et leur considérable ingéniosité à l’oeuvre, pour faire en sorte que les générations qu’on dit montantes… puissent monter vraiment. Depuis un an, le gouvernement du Parti québécois a mis un frein salutaire à la spirale de l’endettement. Cette année, ensemble et avec tous les Québécois de bonne volonté, nous allons franchir une étape décisive. Nous allons éponger, d’ici un an, le déficit des opérations courantes. Nous devons poursuivre, ensuite, sur cette lancée, pour briser durablement le cycle de l’endettement. Mesdames, messieurs, voilà notre première tâche : arrêter d’hypothéquer notre avenir. Mettre un terme à l’engourdissement de notre État. Et, de toutes nos forces, nous tenterons de le faire sans augmenter les impôts des contribuables et sans augmenter la taxe de vente du Québec. Car notre objectif n’est pas de ralentir l’économie, de nuire aux affaires et à l’emploi, d’aggraver le sort des démunis, d’alourdir le fardeau des consommateurs, mais au contraire de leur donner une bouffée d’oxygène. Voilà ce que signifie, pour nous, en 1996, le mot « oser ». Si nous osons cette année, que se passera-t-il, ensuite ? Graduellement, nous pourrons commencer à desserrer la camisole de force. Nous commencerons à retrouver notre marge de manoeuvre. Nous pourrons investir plus et mieux pour le présent, et pour l’avenir. J’insiste sur ce laps de temps assez court, parce que les Québécoises et les Québécois ont trop entendu de discours creux appelant à des sacrifices immédiats, pour des résultats qui se perdent dans le brouillard d’un avenir indéfini. Je pense au contraire que pour concentrer les esprits et les énergies cette année, il faut nous donner un échéancier serré, pour que chacun puisse constater, bientôt, le fruit de son labeur et pour que la mémoire nous serve à bien juger les engagements de chacun en regard des résultats.
Mais au moment de nous engager dans cet exercice, il faut s’armer de grands principes qui doivent guider notre action. Nous voulons que notre État ne soit pas appauvri ; ce serait un comble si, pour y arriver, nous appauvrissions les Québécois. Nous voulons que notre État ait une plus grande capacité à établir la justice et à assurer l’égalité des chances ; ce serait un comble si, pour y arriver, nous devions accroître l’injustice sociale et l’inégalité des chances. Vous voyez, il faut non seulement que les réorganisations, les compressions et les coupures se fassent dans l’équité, mais il faut de plus que les gestes que nous posons pour assainir notre budget collectif soient conçus comme des instruments d’une plus grande créativité, d’une plus grande justice et d’une plus grande équité. Il faut de plus, et j’arrive ici à un point essentiel, que nous menions de pair notre effort de réduction des dépenses et notre action pour l’emploi. C’est pourquoi le gouvernement québécois est maintenant doté d’un grand ministère de l’Économie et des Finances, responsable aussi, avec deux ministres délégués, de l’Industrie et du commerce ainsi que du Revenu. Le nouveau ministre de l’Économie et des Finances présidera, de surcroît, le comité ministériel de l’emploi et du développement économique. Nous pensons ainsi créer une synergie nouvelle au sein du gouvernement entre les décisions financières et les décisions de développement économique et d’emploi. Il n’y aura donc pas, au Québec, de « Massacre à la tronçonneuse ». Nous ne tournerons pas le dos à la solidarité et à la compassion. Le voudrait-on que nous ne le pourrions pas. Ce serait, pour nous Québécois, contre nature. Cependant nous pouvons faire beaucoup dans notre administration, dans notre gestion, dans nos lois. Dans notre jungle actuelle de bureaucraties et de programmes, nous allons émonder et aménager. Nous tenterons de tailler ici, un potager, là, un jardin. Vaste programme! Oui, c’est vrai. Vaste programme. Il n’est réalisable qu’avec la collaboration de tous nos citoyens, de nos syndicats, des gens d’affaires, des groupes communautaires, des gens des villes, des régions et des campagnes, des francophones, des anglophones, des néo-Québécois. Je devrais dire aussi : des souverainistes et des fédéralistes. C’est vrai. Certains radicaux auraient peut-être la tentation de travailler à l’échec de cette grande entreprise, pour ne pas donner à un gouvernement souverainiste la capacité de réussir là où des gouvernements fédéralistes ont échoué. Je leur dirai que l’intérêt qui nous unit cette année est l’intérêt du Québec. Si nous réussissons, souverainistes et fédéralistes, ensemble, nous saurons bien ensuite, chacun de notre côté, présenter cette réussite à notre façon. Les fédéralistes diront que cela prouve bien que le succès est possible au sein du cadre fédéral ; les souverainistes diront que cela prouve bien que le Québec peut s’engager vers la souveraineté sur des bases plus saines qu’auparavant. Cela fera un beau débat. Mais d’ici là, j’appelle les fédéralistes, notamment ceux du monde des affaires, à donner la priorité à l’économie et à savoir faire la différence entre leurs contributions légitimes au débat politique et leurs contributions nécessaires au redressement économique. Pour notre part, et je l’ai clairement indiqué à un certain nombre de représentants des deux camps que j’ai rencontrés depuis un mois, nous n’avons pas l’intention d’étudier les propositions de réforme à travers le prisme des coalitions ou des votes référendaires. La réussite de notre action dépend entièrement de l’ouverture d’esprit, de l’imagination et de la participation des Québécois et de leurs organisations. D’ici quelques semaines, ces organisations seront conviées à présenter lors d’un premier forum des propositions concernant l’emploi et les finances publiques. Ces contributions nous seront précieuses pour les actions que nous devrons prendre à court terme.
Mais certaines réflexions demanderont plus de travail, plus de débats, plus de mûrissement. C’est pourquoi je demanderai aux Québécois et à leurs organisations de poursuivre leurs réflexions sur un certain nombre de pistes jusqu’à l’automne. Un second rassemblement aura alors lieu pour discuter de ces nouvelles solutions et pour élaborer plus globalement un nouveau pacte social québécois. Les États généraux de l’éducation, actuellement en cours, seront invités à imbriquer leur action dans ce nouveau cadre général, et à remettre leurs conclusions à temps pour nourrir le débat plus large de l’automne. Les consultations en cours sur le dossier de l’énergie et sur la politique de la main-d’oeuvre convergeront vers ce même grand débat. Dans cette année où nous parlerons beaucoup de chiffres, l’éducation et la culture constituent en quelque sorte notre rempart ou notre antidote contre la tendance à tout voir par la lorgnette de l’économie. Ce n’est pas vrai qu’on peut comprendre une société en se contentant, à proprement parler, de la « déchiffrer ». Il faut la lire et l’écouter, l’apprendre, la remodeler, la raconter et la chanter. Il faut se le dire franchement : la qualité de la vie québécoise des prochaines décennies dépend entièrement des choix que nous ferons en éducation à compter de cette année. Qu’il s’agisse de formation professionnelle, où la tâche est immense, qu’il s’agisse de la maîtrise de notre principal outil commun, la langue française, qu’il s’agisse de la compréhension de notre histoire, de l’apprentissage de l’effort, de la rigueur et de la créativité, tout passe par l’éducation. Il faut décider, maintenant, si nous voulons former des générations de décrocheurs ou des générations de bâtisseurs. Ce gouvernement, s’il réussit, sera le gouvernement de l’éducation et de la culture. Il sera aussi le gouvernement de la modernité en français. C’est pourquoi la ministre de la Culture et des Communications sera responsable du dossier de l’autoroute de l’information. C’est là que se situe un des plus grands défis pour l’avenir de notre langue. L’éducation doit préparer à l’emploi, je l’ai dit, mais si elle ne faisait que ça, elle échouerait à demi. De même, il faut soutenir l’industrie culturelle, indiscutablement. Mais si la culture n’était qu’industrie, nous serions tous appauvris. La réalité québécoise même, l’identité québécoise, nous imposent un effort constant en éducation et en culture. Car s’il est vrai, comme le monde entier l’a compris le 30 octobre dernier, et comme l’ont enfin compris un grand nombre de Canadiens, s’il est vrai, donc, que le peuple québécois existe, il est vrai aussi que ce peuple a une âme. Cette âme se doit d’être nourrie, métissée, enrichie, contestée, bousculée, réinventée. Et cela ne peut se faire que par la culture et par l’éducation. Et cela ne peut se faire que par la culture dans l’éducation. J’ai parlé de notre effort en matière d’emploi et de finances publiques, j’ai parlé de nos défis en éducation et en culture. Un troisième chantier s’ouvre devant nous : celui de la régionalisation et de la relance de Montréal. Le premier ministre, monsieur Jacques Parizeau, avait eu raison de juger que les régions n’étaient pas adéquatement représentées au centre du pouvoir québécois. En instituant les délégués régionaux, il tentait une expérience et il proposait d’en revoir le fonctionnement après une période de rodage. Nous avons procédé à cette révision et il nous est apparu important que chaque région du Québec ait son représentant désigné au gouvernement québécois. En fait, il nous est apparu important que chaque région ait deux représentants désignés. Et nous avons voulu faire en sorte que ces représentants soient en prise directe avec les leviers de décision, donc avec le Conseil des ministres et avec le premier ministre. D’une part, chaque région du Québec dispose dorénavant d’un ministre désigné. Il s’agit d’un membre du gouvernement qui, en plus de sa tâche sectorielle, a la responsabilité de sa région. Pour ma part, alors même que j’ai décidé que le ministère du premier ministre, qu’on appelle le Conseil exécutif, n’aurait plus aucune responsabilité sectorielle et se concentrerait sur la coordination, l’appréciation et le suivi de l’ensemble des activités du gouvernement, j’estime que l’objectif de régionalisation nécessite l’impulsion du premier ministre lui-même. C’est pourquoi je me suis désigné comme président du comité ministériel qui réunira périodiquement tous les ministres régionaux. Ensemble nous pourrons dégager une vision territoriale et régionale de nos actions et accentuer l’effort de régionalisation en cours. Le ministre responsable du Développement des régions coordonnera ce travail. Avec ses ministres délégués, il aura de plus la responsabilité des ressources du territoire, des Affaires autochtones et de la réforme électorale, ce qui créera une synergie nouvelle dans l’action du gouvernement. Chacun des ministres régionaux sera épaulé, dans son travail, par un député qui portera le nouveau titre de Secrétaire régional. Ce secrétaire pourra aussi, à la demande du ministre, se charger de missions sectorielles. Je résume : les régions disposeront d’un ministre et d’un Secrétaire régional et les questions régionales seront débattues dans un nouveau forum, présidé par le premier ministre. J’ai bon espoir que cette formule, mieux intégrée aux véritables lieux du pouvoir, permettra d’aller plus loin encore dans la synthèse nécessaire des objectifs nationaux et des particularités régionales. Montréal et sa région métropolitaine présentent un cas à part. La démographie montréalaise, la complexité de son tissu de villes et de banlieues, son rôle économique et culturel, l’ampleur des problèmes qui l’assaillent démontrent amplement que le Montréal métropolitain doit être doté d’un levier politique à sa mesure. Le nouveau ministre responsable de la région métropolitaine de Montréal aura le mandat de promouvoir la métropole dans la définition d’actions gouvernementales spécifiques et dans la concertation des initiatives venant du milieu montréalais. Il déposera d’ici juin un projet de loi constitutive d’une Commission de développement de la région métropolitaine de Montréal. La Commission métropolitaine exercera elle-même d’importantes responsabilités de promotion économique et sera chargée de conseiller le gouvernement en matière d’aménagement du territoire métropolitain, de transport, de culture, d’équipement et en toute autre matière affectant la métropole. Le ministre présidera cette commission et elle sera formée essentiellement d’élus locaux. Ce qui aura pour résultat que des représentants de la métropole seront à la fois le cerveau et le muscle des actions qui toucheront la vie de notre plus importante agglomération. Nous abordons ce changement avec un esprit de réforme. Nous sommes prêts à en faire une révolution. D’autant que graduellement, et en parallèle avec la décentralisation, la Commission métropolitaine se verra confier d’autres responsabilités. De surcroît, le ministre responsable de la métropole siégera dans chacun des comités ministériels de coordination et au comité des priorités. Les autres ministres dont les actions auront un impact significatif sur la métropole associeront le ministre de la région montréalaise à leur réflexion et à leurs interventions. Le ministre et sa commission n’auront d’ailleurs aucune hésitation à user de leur influence pour que le gouvernement fédéral fasse sa juste part dans la relance de la métropole. Le soir du référendum, le premier ministre Jean Chrétien disait vouloir tendre la main à son homologue québécois sur les questions d’économie et d’emploi. Nous le prendrons au mot, lui et en particulier ses ministres de la région de Montréal. Vous le voyez, alors même que nous voulons renforcer la présence des régions au sein du gouvernement, nous faisons en sorte que jamais Montréal n’ait eu autant de poigne qu’aujourd’hui. À Québec, la Commission de la capitale nationale continuera son oeuvre nécessaire. Dans ce gouvernement, on trouve notamment deux autres nouveautés. Un ministère qui apparaît, et un qui disparaît. Le peuple québécois, c’est une évidence, est composé de citoyens, tous égaux, sans exclusive, quelle que soit leur langue ou leur origine. Le Québec a la responsabilité d’assurer à tous ses citoyens la protection de leurs droits fondamentaux, d’assurer la qualité des rapports entre le citoyen et l’État québécois. Il a la responsabilité de promouvoir la civilité en général et les relations inter-culturelles en particulier. C’est pourquoi nous avons créé un ministère délégué aux Relations avec les citoyens. Il s’occupera des droits de la personne, de la protection des consommateurs, de l’accès à l’information. Il supervisera aussi l’action des secrétariats à la famille, à la jeunesse et à l’action communautaire ainsi que le Conseil des aînés. Il accueillera les nouveaux citoyens : ceux qui naissent en sol québécois, d’où sa responsabilité en matière d’État civil ; ceux qui se joignent à nous année après année, d’où sa responsabilité en matière d’immigration et de relations inter-culturelles.
Ce nouveau ministère, vous le voyez, a pour mandat de nous protéger, de nous écouter et de nous rassembler, au-delà de nos différences, de nos origines ou de nos choix linguistiques et politiques. J’ai l’impression, ces temps-ci, qu’il répond à un besoin. Le ministère de la Sécurité du revenu, lui, va disparaître. Il nous a semblé que ce ministère s’occupait de deux clientèles assez distinctes et qu’il ne faut pas aborder avec la même approche. D’une part, un certain nombre de Québécois sont inaptes au travail et ont donc besoin de notre solidarité. Ils devraient être sous la responsabilité du ministère de la Santé et des Services sociaux. D’autre part un certain nombre de prestataires de l’aide sociale sont aptes au travail et sont dans l’attente de formation ou de réinsertion sur le marché de l’emploi. Dans leur cas, c’est le ministère de l’emploi qui devrait être leur interlocuteur. Le rapport Fortin-Bouchard sur la réforme de l’aide sociale nous aidera à faire ce tri et à renouveler nos approches. Le ministère de l’emploi sera responsable de la période de transition qui s’ouvre. Emploi et finances publiques, éducation et culture, régions et métropole, voilà les trois grands axes d’action de ce gouvernement. Voilà les trois dossiers sur lesquels nous serons jugés.
L’effort que nous allons consentir cette année sera le fruit de notre volonté et, j’en suis sûr, de notre intelligence collective. Les choix que nous ferons refléteront nos valeurs, nos priorités, l’état d’avancement de certains débats qui nous animent ici plus qu’ailleurs, de certaines initiatives que nous avons lancées et qui marquent notre différence. Ils testeront vraiment notre culture du consensus et de l’entraide. Une chose est certaine : les choix que nous ferons seront, dans une large mesure, à nul autre pareil. En un sens, ce que les Québécois veulent cette année plus que jamais, c’est se comporter en peuple, désireux d’assumer sa responsabilité collective et d’aborder l’avenir sur des bases plus solides et plus modernes. Se comporter comme un peuple, c’est aussi la ligne de conduite que nous adopterons envers nos voisins canadiens, qui ces temps-ci ont engagé une profonde réflexion sur leur avenir et sur les liens qu’ils veulent entretenir avec nous. Le 30 octobre a sonné, au Canada, une sorte de réveil collectif. Dans le foisonnement actuel des remises en question, on entend bien quelques voix grinçantes et revanchardes. Mais on entend surtout la reconnaissance nouvelle de l’existence, au nord du continent américain, de deux peuples profondément différents, de deux peuples qui doivent bientôt décider de leur destin. Aucun dialogue fructueux ne peut s’engager sans une telle reconnaissance. Le Canada est en train de se résigner à cette idée. Je ne serais pas surpris si, dans un avenir assez proche, un peu partout au Canada, on se mettait à entendre des voix qui disent que la souveraineté et le partenariat, après tout, ce serait la meilleure solution. [To conduct ourselves like a people is the line of behaviour we shall adopt towards our Canadian neighbours, who have begun to reflect deeply on their own future and on the ties they want to maintain with us. Last October 30 was a kind of collective wake-up call for Canada. Amid the current search for new definitions, there are, yes, some harsh and vindictive voices being heard. Mainly, what we are hearing is a new recognition of the existence, here in the northern part of the American continent, of two profoundly different nations who shortly must decide upon their destiny. No fruitful dialogue can begin without that recognition. Canada is in the process of resigning itself to that notion. I would not be surprised if in the not too distant future, we begin to hear voices from many parts of Canada, asking if sovereignty and partnership would not be the best solution after all.] Pendant que les Canadiens s’interrogent, nous avons, nous, beaucoup de travail. Car ce que nous voulons, au fond, c’est oser être nous-mêmes, dans l’effort et la solidarité, pour pouvoir, demain, être encore plus libres de nos décisions et de nos ambitions. Merci.

[QBCRD19960318]
[Lucien Bouchard – Premier ministre du Québec – Ouverture de la conférence sur le devenir économique et social du Québec – Québec – 18 mars 1996]
Mes amis, chers invités, mesdames et messieurs,
Le Québec, ce soir, nous regarde. Ce soir, cette semaine et pendant les mois qui viennent, le peuple québécois se regarde et fait appel à l’intelligence, aux principes, au coeur et au cran qu’il lui faudra pour affronter l’épreuve. Je dis « l’intelligence, les principes, le coeur et le cran » car il nous faudra tout cela pour prendre ensemble, cette année, des décisions qui remettront le peuple québécois sur la voie de la qualité de vie. Car, au fond, quelle est l’urgence qui nous réunit tous aujourd’hui à Québec en ce lundi de mars 1996? Est-ce parce que des colonnes de chiffres ne donnent pas les ratios qu’affectionnent les économistes? Non. Est-ce parce que l’opinion des banquiers de Tokyo est plus importante que celle des habitants de Gaspé ou de Rosemont? Non. Est-ce parce qu’il faut faire plaisir au président du Conseil du trésor ou au ministre des Finances? Non plus. L’urgence qui nous réunit aujourd’hui, la crise qui nous importe et qui nous menace, est celle de la qualité de la vie des familles québécoises, des quartiers québécois, la qualité de l’éducation québécoise, de la santé des Québécois, de leur environnement et de leur culture, de leurs programmes sociaux comme de leurs autoroutes ou de leurs services de loisirs. Leurs valeurs, nos valeurs, sont en jeu. La qualité de nos vies à nous, femmes et hommes du Québec d’aujourd’hui et, encore plus, la qualité de la vie de nos adolescents, de nos enfants qui grandissent et de ceux qui vont naître, dépendent de l’intelligence, des principes, du coeur et du cran des gens réunis dans cette salle et de l’ensemble des Québécoises et des Québécois où qu’ils soient.
Le trou
Quel est le danger qui menace notre qualité de vie ? C’est un trou. Un trou au fond de notre poche. Imaginez un instant un chef de famille, femme ou homme, qui travaille dur et longtemps, toute la semaine à l’usine, au bureau ou aux champs, qui fait des heures supplémentaires. En un sens, c’est un chanceux… il travaille. Le jeudi, on lui remet son enveloppe de paye. Il en a juste assez pour subvenir à ses besoins. Ce chef de famille a des enfants à nourrir et à éduquer. Un frère aîné est malade, et a besoin de soins particuliers. Une grand-mère âgée doit être logée, aussi. Et il y a une cousine inapte au travail qu’on a prise sous son aile, par solidarité. Un adolescent a besoin d’apprentissage, il veut devenir technicien de laboratoire pour une compagnie pharmaceutique. Il faut mettre un peu d’argent de côté aussi pour la retraite, pour la voiture qu’il faudra changer dans un ou deux ans, puis il y a des vacances au Lac-Saint-Jean, au hasard ! qu’on veut organiser pour la famille l’été prochain. Alors, le jeudi, le chef de famille reçoit son argent et, avant de le dépenser, le met dans sa poche. Je dis bien : avant de le dépenser. Or, dans sa poche, il y a un trou. Au début, c’est un petit trou. Quatre cents de chaque dollar disparaissent dans le trou pendant la journée. C’est pas beaucoup, quatre cents. Le chef de famille a beaucoup à faire, et il ne prend pas garde. Mais les trous ont la mauvaise habitude de s’agrandir. La semaine d’après, c’est six sous qui disparaissent, sur chaque dollar. Ça ne met pas en péril les dépenses courantes. L’éducation de fiston, la santé de frérot, le logement de l’aînée, les besoins de la cousine sont couverts par l’argent disponible. Mais, c’est drôle, lorsqu’on a payé l’essentiel, il n’est plus possible, à la fin de la semaine, de mettre quelques sous de côté pour le voyage au Lac-Saint-Jean. Et le trou continue de grandir. Un beau jeudi, c’est dix sous sur chaque dollar qui disparaissent. Pour le chef de famille, c’est une baisse de salaire, finalement, de dix pour cent. La famille est forcée de se rendre à l’évidence : il ne sera pas question de changer de voiture. Et lorsque le vieux modèle, qui coûte de plus en plus cher en réparations, ne voudra plus démarrer, un jour de février à 30 degrés sous zéro, il faudra se résigner à faire son épicerie en autobus. Jeudi dernier, le chef de famille a encore eu sa paye. Quand il l’a sortie de sa poche et qu’il l’a comptée soigneusement, il s’est rendu compte qu’il lui manquait 16 sous sur chaque dollar. Seize. Il n’y a plus de voyage au Lac. Il n’y a plus de voiture. On a trouvé des médicaments moins cher pour frérot, on s’est débrouillé un peu mieux pour que les études des plus jeunes coûtent moins cher, on a dû réduire l’allocation de subsistance qu’on donnait à la cousine, c’était un crève-coeur… il le fallait. Mais on ne peut plus payer pour l’apprentissage de l’adolescent, et ses horizons d’emplois se referment devant lui. Seize sous sur chaque dollar. Ça, c’est le trou dans la poche de la grande famille québécoise d’aujourd’hui. Le trou, c’est le service de la dette. C’est l’argent qui nous échappe, chaque année, en pure perte. Et chaque année qui passe avec un déficit supplémentaire contribue à agrandir le trou. Chaque année, un point de couture de moins. Le trou n’a pas fini de s’agrandir. Si on continuait à laisser nos coutures s’effilocher, ce serait demain 18 sous, peut-être 20 dans quelques années, qui nous échapperaient. Et là, oui, les frérots malades, les cousines dans le besoin, les mères âgées, les adolescents chômeurs, les enfants à l’école seraient victimes d’une société… décousue. Aujourd’hui nous n’avons pas les moyens de perdre un seul sou supplémentaire. Nous n’avons pas les moyens de laisser le trou s’agrandir. Nous n’avons même pas les moyens d’avoir ce trou là. Nous sommes à la veille de devoir rogner sur notre qualité de vie et sur notre solidarité et sur notre esprit de famille. Nous sommes à la veille de devoir être regardants, pingres, grincheux. Nous sommes à la veille de ne plus nous reconnaître, nous, Québécoises et Québécois, qui aimons être différents, être libres, être bien et avoir toujours une place à table, pour un parent, un ami, un voisin arrivé à l’improviste. Nous sommes à la veille d’être des Séraphin Poudrier. Et moi je dis : jamais ça! Jamais ! Recoudre
Alors, il faut recoudre. Et pour recoudre, il ne faut pas avoir peur des aiguilles. Car ce trou, ce n’est pas un trou ordinaire. Toutes sortes de forces se combinent pour l’agrandir, contre notre gré. De graves tiraillements sont venus d’Ottawa, ces dernières années. Je ne le mentionnerai qu’une fois, mais il faut le savoir. Nous ne serions pas ici, aujourd’hui, si le fédéralisme était rentable. Le trou québécois ne serait plus en train de grandir, aujourd’hui, sans les trois derniers budgets fédéraux. D’autres tiraillements viennent des marchés étrangers et des variations de taux d’intérêt qui se décident ailleurs, par d’autres, pour des raisons parfois obscures et qui ont rarement à voir avec notre propre comportement. Mais il y a aussi des tiraillements dont nous sommes responsables, ici même au Québec. Nous ne ferons pas le détail, car nous avons tous contribué à faire sauter des points de couture : moi comme négociateur du gouvernement, le chef de l’Opposition comme président du Conseil du trésor du gouvernement Bourassa, nos partenaires syndicaux par leur grande capacité à promouvoir les intérêts de leurs membres, nos partenaires patronaux qui ont bénéficié pendant des décennies de programmes de subventions généreuses et pas toujours rigoureuses, nos institutions financières qui ont connu des rendements faramineux grâce aux années d’inflation et de taux d’intérêt élevés, l’ensemble des Québécoises et des Québécois qui se sont payés un système de santé et d’éducation globalement plus coûteux que la moyenne des pays industrialisés. Ai-je oublié quelqu’un? Oui, j’ai oublié quelqu’un. J’ai oublié des millions de gens. Les gens de demain. Les Québécoises et les Québécois qui ont aujourd’hui moins de vingt ans. Ceux qui naîtront le mois prochain, l’an prochain, au début de l’an 2000. Ceux là n’ont rien reçu encore, et nous avons déjà commencé à leur en demander. Car pour l’instant, nous leur léguons le trou, la difficulté, la dette. Ils ne sont pas avec nous aujourd’hui pour réclamer l’équité. Ils ne manifesteront pas, aux portes de la conférence demain, pour réclamer l’égalité des chances. L’égalité avec ce que nous avons reçu, nous, lorsque nous étions jeunes et optimistes et en croissance. Ils ne signeront pas de pétition pour nous demander de faire vite et de protéger leur société. Ils n’occuperont pas nos bureaux pour nous dire d’avoir un peu de compassion pour eux. J’utilise des mots : équité, égalité, compassion. Mais j’ai l’impression que s’ils étaient avec nous aujourd’hui, les jeunes des générations à venir auraient sur leurs pancartes et sur leurs pétitions un mot encore plus brutal : le mot « justice ». Est-ce justice, de naître endetté? Est-ce justice, de devoir réparer ce que d’autres ont brisé? Est-ce justice de lire dans des livres d’histoire que vos parents et vos grands-parents ont hypothéqué votre avenir? Je ne veux pas avoir à leur expliquer, dans 25 ans, que malgré toute notre bonne volonté, nous n’avons pas su, nous n’avons pas pu, réparer nos propres dégâts. Je ne veux pas leur dire que des milliers de leurs aînés ont dit « oui, en principe » mais non en pratique, parce qu’ils ont voulu préserver jusqu’à la dernière virgule de leurs « droits acquis ». Je ne veux pas leur dire que leurs aînés ont dit « oui, en principe », mais « non, en pratique », parce qu’ils ont voulu préserver leurs rendements jusqu’à la dernière décimale. Je ne veux pas leur expliquer que certains de leurs aînés ont réclamé les efforts de tous, mais ont camouflé leurs avoirs dans des paradis fiscaux. Je ne veux pas leur expliquer que leurs aînés ont voulu relancer l’emploi, mais sans prendre sérieusement les moyens d’investir ou sans vouloir partager leur temps supplémentaire. Je ne veux pas leur expliquer que des dizaines de milliers de leurs aînés préféraient travailler au noir, en marge, en cachette, plutôt que de construire avec leurs semblables. Ce trou, nous l’avons ouvert ensemble. C’est ensemble que nous devons le refermer. Mais nous devons d’abord l’empêcher de grossir. Nous avons déjà commencé à travailler, tout le monde le sait. l’automne 1994, des mesures ont été prises pour geler, pour la première fois, les dépenses de programme de l’État. En 1995, le déficit a été réduit d’un tiers en un an. Ce fut très difficile. Le résultat, c’est qu’on a réduit la vitesse d’agrandissement du trou. Il ne grandit plus aussi vite. Mais il grandit encore. Dans l’année qui vient, le gouvernement a pris les mesures nécessaires pour réduire encore la vitesse d’agrandissement du trou. Par des décisions difficiles mais nécessaires et équitables dans les prévisions de dépenses que le gouvernement déposera la semaine prochaine et dans le budget qui viendra ensuite, nous allons modérer considérablement l’augmentation du trou. Vu l’urgence, c’est le bout de chemin que le gouvernement a fait lui-même, avant de se concerter avec ses partenaires pour la suite des choses. Maintenant il faut l’arrêter de grandir complètement. En respectant les objectifs que nous nous sommes fixés l’an dernier et grâce à notre travail commun, le trou cessera de grandir en avril 1998. On l’aura stabilisé à 16 cents sur chaque dollar. On l’aura stabilisé, donc, à un niveau inacceptable. Il faudra se mettre à le réduire, dès l’année suivante, et ce sera encore plus difficile. Les tentations
Devant un tel effort, il est normal qu’on hésite et qu’on soit tenté par l’esquive. Ne pourrait-on pas prendre son temps ? Étaler l’effort sur un plus grand nombre d’années? On a bien envie de succomber à la tentation. Mais ce ne serait pas très sage. Ce serait un peu comme dire au dentiste : « docteur, pouvez-vous m’arracher la dent, mais tranquillement ? Par étapes. Amusez-vous un peu avec le nerf ! » Une autre tentation, serait de taxer davantage. Juste un peu. C’est un peu comme dire au dentiste : « docteur, ne vous occupez pas trop de ma dent malade, mais faites-moi mal sur une de mes bonnes dents qui restent! » Ce sont des images, et la réalité est plus compliquée, bien sûr. Et il y a un autre facteur dont nous devons tenir compte : notre crédibilité. Beaucoup de gouvernements, ces dernières années, ont fait des promesses qu’ils n’ont pas tenues. Les prévisions budgétaires étaient devenues presque des blagues. Nous allons éliminer le déficit en trois ans, en cinq ans, en sept ans, disaient les ministres des Finances, pour revenir l’année suivante avec la même chanson, le même échéancier, chaque fois moins crédible. Pour la première fois cette année, le gouvernement québécois tient parole. Ce qui fut promis dans le budget Campeau fut livré, malgré les difficultés imprévues qui se sont accumulées sur le chemin. La crédibilité du Québec est en train d’être reconstruite. Et la crédibilité, lorsqu’on est endetté, ça vaut des dizaines de millions de dollars. C’est simple : si votre banquier vous fait confiance, votre taux d’intérêt va baisser. Et, ces temps-ci plus que jamais, chaque sou compte. Si nous devions dire à notre banquier cette année que nous ne tiendrons pas parole pour l’avenir, il faudrait payer le prix de la crédibilité perdue. Il y a une autre tentation, encore pire : la tentation de l’impuissance, de la démission. L’acceptation tranquille du naufrage. Cette tentation n’est pas digne de nous. Alors, puisque nous ne pouvons éviter l’obstacle, ni retarder l’échéance, ni démissionner, comment devons-nous nous y prendre ? C’est la question à laquelle nous devons répondre ensemble. Mais nous sommes déjà d’accord sur deux grands chantiers. L’emploi
D’abord, il faut utiliser tous les moyens connus et en inventer encore bien plus pour redonner à des centaines de milliers de femmes et d’hommes la place qui leur revient dans l’activité québécoise. La solidarité, ça commence par l’engagement, la présence dans la population active, la participation à l’oeuvre collective quotidiennement recommencée. Aujourd’hui, environ 700000 Québécoises et Québécois se voient refuser le droit de participer pleinement à la vie économique. C’est comme si on voulait construire une maison, en s’attachant une main derrière le dos. Il faut libérer cette force. Il faut lui redonner sa place. Dans l’économie marchande, ça veut dire en gros : créer de nouveaux emplois, de mille façons, et partager l’emploi déjà disponible. Cela signifie, pour les employeurs, accepter de développer volontairement des secteurs d’activité qui requièrent plus de main-d’oeuvre et accepter de prendre un risque un peu plus grand pour créer un emploi de plus. Il s’agit d’un effort conscient que chaque président d’entreprise, que chaque propriétaire de PME devrait faire. Cela signifie, pour les salariés, accepter de se montrer flexible, de partager le temps de travail, le temps supplémentaire, envisager les retraites anticipées et d’autres formules. Ici encore, un effort conscient dans chaque syndicat, dans chaque entreprise. Il faut que chacun, cette année, se pose la question : qu’est-ce que je peux faire pour augmenter ou pour partager l’emploi ? Cela signifie, pour le gouvernement, inventer des mesures plus propices à l’embauche, au partage du travail et à la retraite. Cela signifie, pour tous, une meilleure formation des jeunes et un contexte plus propice au retour à la vie active des Québécois aptes au travail, mais actuellement bénéficiaires de l’aide sociale ou de l’assurance-chômage. Pour ces derniers, cela signifie un regain d’énergie et d’espoir. Chaque chômeur, chaque Québécois apte au travail, doit se demander ce qu’il peut faire de plus, demain, après demain, pour réintégrer la population active. Il existe également tout un secteur économique non-traditionnel porteur d’espoir qu’on appelle « l’économie sociale ». L’an dernier, les femmes du Québec qui ont participé à la grande marche « Du pain et des roses » ont ouvert les yeux de beaucoup de Québécois sur l’importance de l’économie sociale. Il s’agit essentiellement des services de proximité : aide-domestique, gardiennage d’enfants, soutien de personnes âgées, accompagnement de personnes handicapées, embellissement de quartiers. Le gouvernement du Québec, les élus et les organisations syndicales et patronales doivent faire preuve de flexibilité et d’ingéniosité pour ouvrir la porte à ces dizaines de milliers d’emplois d’économie sociale qui sont un facteur important de réinsertion et qui, de plus, apportent dans la vie quotidienne un supplément d’humanité. L’emploi, il faut que cela devienne, en soi, une préoccupation prioritaire. L’emploi pour la dignité des Québécoises et des Québécois qui obtiennent ainsi leur autonomie financière et l’estime de soi. L’emploi, pour ranimer la vie économique dans les quartiers et les régions et pour y faire reculer la pauvreté et la désespérance. L’emploi, pour que chacun puisse participer à l’effort collectif et au budget collectif. L’emploi, c’est la clé. Sans l’emploi, rien de ce que nous faisons ne sera durable. Réinventer l’outil collectif
Notre second grand chantier, c’est la réforme de notre outil collectif : l’État québécois. Nous avons construit notre modèle québécois dans des années d’abondance : les années 60, les années 70. Nous avions raison d’être pressés d’éduquer, de soigner, de loger, de pensionner, d’être généreux. Nous avons construit, pavé, inventé avec l’enthousiasme des commencements et avec toute l’intelligence que nous avions alors. Nous avons accompli de très grandes choses, ensemble. De très grandes choses. Mais ce qui a été construit dans des années d’abondance porte la trace de cette abondance même. On se fiait alors sur des prévisions démographiques selon lesquelles il y aurait, en 1996, à peu près 12000000 de Québécois. 12000000 pour utiliser les services, et 12000000 pour contribuer à la caisse. Ça ne s’est pas produit. Nous avons construit notre système de santé dans une époque de rajeunissement de la population, nous sommes aujourd’hui à une époque où les aînés prennent une place de plus en plus importante. Ça n’était pas prévu. Nous avons construit notre système d’éducation alors qu’une formation de base pouvait suffire pour ouvrir la porte de beaucoup de métiers. La technologie a bouleversé cette donne, le marché du travail est plus exigeant, il demande une plus grande spécialisation, même pour les métiers traditionnels, et il exige une plus grande capacité d’adaptation au processus continu du changement. Nous avons inventé l’aide sociale afin de pourvoir aux besoins de ceux que la vie a maltraités et qui ont besoin de notre solidarité. L’aide sociale devait jouer un rôle très secondaire de dépannage pour les Québécois sans travail ayant épuisé les autres recours. Aujourd’hui le régime souffre d’un désastreux déphasage car une grande majorité des prestataires ont la capacité et la volonté de travailler. Il faut regarder les plans et devis de notre système de santé, comme le fait le Dr Rochon depuis plus d’un an et modifier l’architecture même du système. Il faut revoir nos écoles, de la garderie à l’université, comme le font les États généraux de l’éducation, et mettre en branle une grande réforme de fond et de forme. Il faut repenser l’aide sociale, comme le font MM. Camil Bouchard et Pierre Fortin. Il faut revoir les administrations locales, municipales, celles des sociétés d’État comme Hydro-Québec et constater qu’il existe dans ces administrations, chez les cadres comme chez les salariés, un genre de micro-climat : des conditions de travail, de rémunération et de gestion qui font penser aux années d’abondance. Il faut revoir notre fiscalité pour que, dans la réalité comme dans la perception, chacun sache qu’il paie sa part et que l’autre la paie aussi. Certains veulent qu’on fasse payer les riches. Ils ont raison. Certains veulent qu’on fasse payer les bébé-boumeurs. Absolument. Et les parents et les jeunes adultes. Et les entreprises. Et les banques. Et les salariés. Et les retraités. Il faut agir sur la double-rémunération et colmater les brèches qui permettent des privilèges inexplicables. Je ne dis pas qu’il faut forcément que tout le monde paie plus. Je dis que chacun doit payer sa juste part. Pour l’instant, globalement, nous payons suffisamment de taxes et d’impôts. Toute augmentation nouvelle aurait un effet dépressif sur l’économie, donc sur l’emploi, donc sur le budget. Mais il faut faire en sorte que l’impôt perçu le soit équitablement et intelligemment, pour susciter des effets économiques positifs propices à l’emploi, à la croissance et au partage. Quelqu’un me demandait, l’autre jour : que répondez-vous à ceux qui disent « pas dans ma cour » ? Je réponds qu’il y aura quelque chose dans chaque cour. Et je compte sur les Québécois et leurs organisations pour attirer notre attention sur des cours qui auraient échappé à notre attention. C’est la condition de l’équité dans l’effort. Il faut avoir en tête, aussi, que le Québec n’est pas une île. Nous ne vivons pas en autarcie. En fait, nous sommes une des sociétés les plus exportatrices au monde. C’est parce que nous savons faire et vendre nos produits, nos idées, aux quatre coins de la planète. Nous attirons chez nous, aussi, certaines des plus grandes entreprises mondiales, venues profiter de nos ressources, de notre talent. Le Québec est doublement présent au monde et parce qu’il se trouve, malgré tous nos problèmes, dans le peloton de tête, il ne peut prendre du retard sur ses compétiteurs. Il ne faut pas imiter ce que font les autres : l’imitation, c’est le retard. Il faut devancer, plutôt, inventer, surprendre. Il faut être aussi bon, voire meilleur que les sociétés voisines en misant sur ce que nous avons et ce qu’elles n’ont pas, c’est-à-dire nous-mêmes. Il faut se comparer oui, mais jamais se conformer. Alors, vous le voyez, nous sommes les héritiers de la Révolution tranquille et des grandes réformes des années 70 qui ont superbement amélioré notre qualité de vie. Nous avons construit des institutions économiques qui ont atteint pour plusieurs une grande maturité. Nous avons multiplié les entreprises et les entrepreneurs et avons fait mentir tous ceux qui nous en disaient incapables. Il nous incombe aujourd’hui de protéger ces instruments, ces services, ces programmes, ces institutions en les rénovant, en les repensant. Aujourd’hui, pour sauver tout ce que nous avons construit, pour pouvoir construire encore, il faut se réinventer. Souveraineté et fédéralisme
Dans quel climat politique cet effort doit-il se déployer ? Dans le calme, la sérénité, le respect mutuel et la confiance dans les capacités des Québécois, bien sûr. Mais encore? J’entendais des gens demander une trêve sur la question de la souveraineté. J’aimerais bien, moi, demander au gouvernement fédéral de faire une trêve de coupures budgétaires et de rétablir pour trois ou quatre ans le niveau de transferts fédéraux de 1990. Si on revenait simplement au niveau de l’an dernier, ce serait bien. Une trêve du fédéralisme non-rentable, ça permettrait d’injecter beaucoup d’argent dans l’économie québécoise. La souveraineté n’appartient pas au gouvernement. Elle n’appartient ni au Parti québécois, ni au Bloc québécois, ni à leurs chefs. Elle n’appartient ni à Clément, ni à Laurent, ni à Daniel. Elle appartient au peuple québécois. Ce peuple s’est donné des règles démocratiques, et nous entendons les respecter. Le 30 octobre, une mince majorité de citoyens ont voté Non. Nous respectons cette décision. Le Québec reste une province du Canada. Paie ses impôts fédéraux. Respecte les lois fédérales, y compris la constitution de 1982 adoptées contre le voeu des deux partis de l’Assemblée nationale. Pour nous souverainistes, quand c’est Non, c’est Non. Et si un jour c’est Oui, ce sera Oui. Nous avons un grand respect pour les règles édictées par notre Assemblée nationale et suivies, depuis près de 20 ans, par nos deux grands partis. Le gouvernement ne peut tenir deux référendums sur le même sujet pendant un mandat électoral. Mon gouvernement n’a pas, aujourd’hui, le mandat de tenir un référendum même si, selon tous les sondages tenus depuis le 30 octobre et pour la première fois en trois ans, une majorité absolue de Québécois sont maintenant favorables à la souveraineté et à l’offre de partenariat. La question de savoir s’il y aura un autre référendum sera décidée par les Québécoises et les Québécois lors de la prochaine élection générale. Ils auront le choix d’élire ou de ne pas élire un gouvernement qui prône la souveraineté et qui propose la tenue d’un référendum. Cependant je le dis haut et fort : qu’on ne compte pas sur moi pour dilapider la chance historique qui permettra après les élections générales au peuple québécois d’assumer enfin, pleinement, son destin. Mais je l’ai dit plusieurs fois et je le répète ce soir : rien ne nous appelle aux urnes pour l’instant, le mandat du gouvernement que je dirige est encore fort jeune et nous comptons nous concentrer, en priorité et pendant le temps qu’il faudra, au double défi de l’emploi et de l’assainissement de notre budget collectif. Nous laisserons donc aux électeurs québécois la liberté de choisir, lors du prochain scrutin. Cette liberté de choix est une donnée fondamentale de notre vie collective, rien ni personne ne peut la confisquer. Cependant dans l’intervalle, nous pouvons, oui, oeuvrer de concert pour transformer le Québec d’aujourd’hui. Car qui peut dire que la reconstruction du Québec ne le concerne pas ? Qui peut refuser de répondre « présent » lorsqu’il s’agit de notre bien-être collectif? Le modèle québécois
D’autres sociétés, d’autres provinces, qui sont aux prises avec des difficultés comme les nôtres, ont décidé de démanteler leur État. C’est leur choix. Et, pour eux, il suffit que le gouvernement, seul, décide de ce qu’il veut démanteler. Au Québec, nous ne sommes pas des Nord-américains comme les autres. Nous ne faisons pas les choses comme les autres. Et nous n’allons pas démanteler les outils que nous nous sommes donnés. Et nous n’allons pas laisser au seul gouvernement le droit de concevoir notre avenir. Au Québec, nous avons réussi, ces dernières décennies, à travailler ensemble, à forger des consensus, à trouver des idées neuves, à les transformer en réalité et en succès. Le sommet économique de Montebello, qu’avait présidé René Lévesque, a donné naissance à l’idée de Corvée habitation, une idée de Louis Laberge qui a relancé la construction partout au Québec. J’espère que cette année, d’autres trouvailles de ce genre surgiront de nos échanges. Au Québec, nous allons, cette année, forger un nouveau pacte social, une nouvelle base solide pour notre société et les défis qui l’attendent.
Ce travail, que nous ferons ensemble, va tester notre capacité de se parler et de s’entendre. Le modèle québécois, c’est notre volonté, au fond, de mettre l’intérêt collectif au dessus de nos intérêts sectoriels. C’est le refus du chacun pour soi comme valeur absolue. C’est la conjonction des idées et des bonnes volontés. Le modèle québécois, aujourd’hui, vit son épreuve la plus difficile. Nous allons savoir vraiment, cette année, si notre don de la concertation est à la hauteur de nos difficultés. Nous allons savoir vraiment, cette année, si notre réflexe de solidarité est aussi fort que les besoins qu’il faut satisfaire. Nous allons savoir vraiment, cette année, si notre créativité est assez grande pour résoudre nos principaux dilemmes. Nous allons savoir si nous avons l’intelligence, les principes, le coeur et le cran qu’il faut. Nous, c’est-à [- ] dire tous les Québécois, femmes et hommes, des villes et des campagnes, francophones et non-francophones, jeunes et vieux, riches et moins riches. Nous, c’est-à-dire d’abord le gouvernement et les élus de l’Opposition et des municipalités. Les organisations syndicales et patronales, les groupes communautaires, les coopératives, les institutions scolaires et professionnelles, les organisations de jeunes et de femmes. Nous nous lançons un défi. Le Québec se lance un défi. Pendant 48 heures, d’abord, nous allons nous parler franchement. Nous allons discuter en séance publique et à huis-clos. Notre venue, à tous, est déjà un pari pris sur chacun de nous et sur notre assemblée. En venant, nous nous condamnons à être jugés, par nos collègues autour de la grande table et par les citoyens du Québec. D’ici 48 heures, le Québec voudra savoir ce que les patrons étaient prêts à mettre sur la table. Quels efforts les syndicats ont accepté de consentir. Ce que les groupes communautaires ou le milieu de l’éducation ont proposé comme solution originale. Le Québec voudra savoir si le gouvernement peut faire preuve d’imagination et si l’Opposition peut faire plus que s’opposer mais, aussi, proposer. En venant ici, nous nous condamnons à ne pas repartir les mains vides. Nous nous condamnons à ne pas nous décevoir nous-mêmes et à ne pas décevoir les Québécois. Nous entreprenons ensemble, ce soir, un parcours qui produira, au cours des prochains mois, des actions et des réformes importantes et qui débouchera, à l’automne, sur un nouveau pacte social. Dans 48 heures nous devrons avoir tracé, ensemble, le chemin qui nous y conduira. Nous devrons avoir réinventé, en un sens, la machine à coudre. Si nous réussissons…, je devrais dire plutôt, « une fois que nous aurons réussi ». Car je n’ai pas le moindre doute que nous avons en nous la capacité de réussir. Une fois que nous aurons réussi, donc, nous aurons fait plus que tester le modèle québécois. Nous l’aurons renforcé. Nous l’aurons consacré. Nous aurons prouvé, à nous-mêmes et au monde, qu’il y a ici une société qui sait compter et qui a du coeur. Une société qui peut rétablir l’emploi et assurer la qualité de vie. Une société où on sait se parler, travailler et agir, consentir un grand effort pour le bien commun et celui de nos enfants. Une société où on a pris les moyens de garder une place à table pour un ami, un parent, un voisin qui arrive à l’improviste et qui, comme nous, aime la vie. Merci, bonsoir.

[BOUC=19960320]
[Lucien Bouchard – Premier ministre du Québec – Discours de clôture de la conférence sur le devenir économique et social du Québec – 20 mars 1996]
Mes amis, chers partenaires réunis dans cette salle, chers Québécoises et Québécois qui nous écoutent au petit écran, Nous avons testé, depuis deux jours, le modèle québécois. Nous nous sommes demandés si nous pouvions, ensemble, aborder les défis qui nous assaillent avec un esprit collectif qui dépasse nos intérêts individuels. Nous nous sommes demandés si nous avions l’intelligence, les principes, le coeur et le cran de remettre le Québec en ordre et de remettre le Québec en marche.
Pour y arriver nous nous étions donnés, à cette conférence, des objectifs précis. Nous voulions nous entendre sur les constats et les enjeux. Nous voulions nous entendre sur une même vision de la réalité. Nous voulions ensuite nous entendre sur un certain nombre de chantiers pour nous mener, dans les mois qui viennent, à des solutions puis, à l’automne, à un sommet décisif, suivi de décisions et d’actions concrètes. Je dois vous avouer que, tous, nous nous sommes sous-estimés. Tous nous avons pensé ou appréhendé que le modèle québécois ne soit pas aussi performant qu’il ne l’est peut être. Le premier des dangers qui guettent ce genre de conférence, c’est l’indifférence. Il peut arriver que des gens acceptent l’invitation, mais pour faire de la figuration ou parce qu’un peu contraint d’y être ou par relation publique. Je peux témoigner ce soir qu’au Québec, personne ne veut faire de la figuration. Tous veulent être auteurs et acteurs de notre devenir collectif. Il n’y avait pas un atome d’indifférence autour de la table, il y avait au contraire une volonté de participer, un sens de l’engagement que beaucoup de sociétés peuvent nous envier et parfois, beaucoup d’intensité.
Nous avons continué pour certains, nous avons commencé pour d’autres, à développer, entre nous, une complicité active, au-delà de nos intérêts particuliers ou de nos positions politiques ou de nos langues d’usage. Et je dois saluer l’attitude constructive de l’ensemble des participants et participantes. Alors qu’avons-nous fait, en 48 heures ? Nous nous sommes entendus sur les constats et les enjeux presque d’emblée, après quelques tours de table. Ouvrir des chantiers pour trouver des solutions ? Chacun y était prêt, il me semble, dès hier matin. Nous avons pris de l’avance sur nous-mêmes. Nous avons dépassé nos attentes respectives, celles des observateurs, celles des Québécois. Nos débats d’hier ont porté sur les façons de surmonter un grand obstacle : le déficit et la dette. De faire reculer, donc, le désespoir. J’y reviendrai dans un instant. Nos débats d’aujourd’hui ont permis de cerner les façons de créer de la richesse nouvelle, de créer des emplois nouveaux, de faire surgir, donc, l’espoir. Notre problème, aujourd’hui, a été celui du foisonnement. Les syndicats, le Fonds de Solidarité, le patronat, les grands chefs d’entreprise qui étaient ici, les municipalités, le secteur communautaire, les jeunes, les étudiants, tous ont multiplié les propositions pour former et employer plus de jeunes, pour partager l’emploi, aider le démarrage d’entreprises, susciter l’entrepreneurship, créer de nouveaux fonds de développement à Montréal et en régions. Parmi d’autres, notons que le ministre des Finances, le président de Téléglobe, celui du Fonds de Solidarité, le président de la Banque Nationale et celui du Mouvement Desjardins ont tous appuyé l’idée d’un réseau québécois commun de commercialisation de nos produits à l’étranger. Monsieur Blanchet parle d’en faire une locomotive, Monsieur Sirois favorise plutôt la création d’une coopérative, il y a donc eu des moments de très grande osmose. Pour sa part, le gouvernement se penchera aussi rapidement sur des grands projets dont la conférence a fait état, notamment le train à grande vitesse, la propulsion électrique, le barrage Eastmain, entre autres. Il s’est aussi engagé à donner suite à la volonté commune de réduire la réglementation et la paperasserie qui gênent, parfois sans raison, le développement de l’emploi et de l’entrepreneurship. Pour reprendre la jolie formule de notre président, Monsieur Claude Béland, il faut d’abord savoir ce que nous voulons faire, puis déterminer ce que nous pouvons faire, pour enfin décider de ce que nous devons faire. Aujourd’hui, nous devons constater que pour la création et le partage de l’emploi, nous voulons oeuvrer sur tous les fronts. Et je vous dis simplement que, si nous le pouvons, alors nous le devons. Et puisque Monsieur Béland semble connaître la méthode, il lui incombera de nous aider à l’appliquer car il a accepté de coordonner le grand chantier sur l’économie et l’emploi. Le grand chantier de l’emploi devra se pencher notamment sur un échéancier concernant la réduction du chômage. Lorsque nous nous reverrons à l’automne nous pourrons organiser tous nos efforts sur l’emploi, notre plan de travail, autour de cet échéancier, car il faut que les femmes et les hommes du Québec sachent que, chaque année, ils seront plus nombreux à faire partie de l’activité économique et que, chaque année, ils seront moins nombreux à se chercher un emploi, cette préoccupation. C’est un mandat collectif, un engagement personnel que nous avons tous assumé et contracté ici de faire de l’emploi une préoccupation quotidienne. Il s’intéressera, ce groupe, ce chantier de l’emploi, il s’intéressera aux régimes d’apprentissage, aux stages en entreprise, à l’aménagement du temps de travail et du temps supplémentaire, et bien à d’autres choses encore : Tous les sujets qui ont fait l’objet de consensus avec l’idée cependant, que ça ne peut pas s’appliquer partout. Il faut examiner comment ça se fait correctement. Tout le monde est prêt à entrer dans l’opération et à établir un régime. Un grand nombre de chefs d’entreprise ont fait état de leurs propres engagements pour leurs propres entreprises de favoriser la création d’emplois, la formation et le partage du travail. Surtout, je pense que la conférence donne un signal clair à l’ensemble des décideurs québécois qui doivent aujourd’hui procéder à des restructurations. Pendant les deux ans qui viennent, compte tenu des efforts colossaux qui seront consentis dans le secteur public, il faut développer une grande allergie à la tentation de faire des mises à pied. Nous demandons à chaque chef d’entreprise de ne procéder à une mise à pied qu’à la toute dernière extrémité et à chercher plutôt, d’abord, le moyen d’offrir un premier emploi à un jeune, comme ça se fait déjà dans certaines entreprises, ou de faire partager l’emploi déjà disponible. Notre chantier sur l’économie et l’emploi, que coordonne donc Monsieur Béland, comprend trois importantes tables de travail. Nous avons choisi pour diriger ces tables des gens qui sont connus pour leur capacité d’organiser, d’agir, d’entreprendre et de mobiliser. L’économie sociale est une nouvelle avenue prometteuse et il faut, à court terme, la rendre créatrice d’emplois et elle fera l’objet d’une table de travail qui sera dirigée par Mme Nancy Neamtam, porte-parole de la Coalition des organismes communautaires pour le développement de la main-d’oeuvre ; Une autre table de travail se penchera sur de nouvelles façons d’harnacher la puissance créatrice de l’entreprise et c’est Monsieur Jean Coutu, du groupe Jean Coutu, qui en prendra la direction; Une troisième, enfin, se penchera sur les façons de relancer l’économie de Montréal, y compris son importante composante culturelle. La vitalité de Montréal, c’est tant sa vitalité culturelle qu’économique. Le président de la Banque Nationale, Monsieur André Bérard, a accepté de prendre la direction de cette table. Finalement dans ce dossier de l’emploi, notre assemblée, cet après-midi, sur proposition du président du Conseil du patronat, Monsieur Ghislain Dufour, a réitéré à l’unanimité le consensus québécois sur le rapatriement au Québec de l’ensemble des mesures actives de la formation de la main-d’oeuvre. Quelqu’un, hier à Ottawa, avait voulu « tester » ce consensus. Aujourd’hui, autour de la table, le seul débat a porté sur l’opportunité d’augmenter la demande québécoise. Nous nous en tenons au consensus pour le moment. Nous sommes cependant convenus de réitérer que tous les partenaires québécois, y compris l’opposition officielle, veulent que cesse cet interminable débat et qu’Ottawa nous permette, enfin, d’agir avec cohérence dans ce dossier crucial. Par ailleurs, le gouvernement a réitéré son engagement à agir avec célérité dans le dossier de l’équité salariale pour déposer, dès le mois de mai, un projet de loi qui concrétisera ce principe. Il y a une autre chose qui peut faire beaucoup pour susciter la croissance économique, pour dégager des marges de manoeuvre aux entreprises et au gouvernement afin d’agir mieux et plus fermement en matière de création d’emplois : rétablir les finances de l’État, libérer l’épargne que le gouvernement siphonne actuellement pour financer ses déficits, écarter pour de bon la menace d’un fardeau fiscal plus lourd, la menace de la décote, la menace de compressions budgétaires à n’en plus finir. Et sur ce sujet de notre budget collectif, la conférence a dépassé toutes les attentes. Le gouvernement avait appelé la société québécoise à travailler dur pour que le trou au fond de notre poche cesse, dans une première étape, de s’agrandir aussi vite. Nous nous étions fixés une première échéance : éliminer le déficit des opérations courantes en deux ans, donc cesser d’emprunter pour payer l’épicerie, continuer d’emprunter, mais pour les immobilisations. Autour de la grande table, un objectif encore plus ambitieux a bientôt émergé. Atteindre, d’ici la fin de la décennie, le zéro absolu, c’est-à-dire éliminer complètement tout déficit pour l’État québécois. Financer chaque année dans l’équilibre budgétaire, à zéro déficit, à la fois l’épicerie, à la fois l’immobilisation. Avec le budget que le gouvernement québécois déposera dans trois ans, le trou au fond de notre poche aura complètement cessé de grandir et on pourra commencer à la refermer. Comment y arriver ? Nous nous sommes mis d’accord, dans l’année qui commence, le déficit des Québécois sera de 3200000000 $, celui qui avait été fixé dans le récent budget de Monsieur Campeau. Le gouvernement annoncera bientôt les décisions qu’il a prises pour atteindre cet objectif. L’année suivante, le déficit chutera à 2200000000 $. L’année suivante, donc en 1998-99, il sera de 1200000000 $ et, à ce stade, non seulement nous n’emprunterons plus pour l’épicerie, mais nous dégagerons un surplus au chapitre des opérations courantes. L’année d’après, le Québec abordera la nouvelle décennie, le nouveau siècle, le nouveau millénaire avec un budget enfin totalement équilibré. Nous nous sommes mis d’accord, de plus, pour faire en sorte que ces objectifs ne soient pas que des chiffres sur la page, mais des résultats réels qui attestent de notre volonté. Nous sommes donc convenus de chercher ensemble, au cours des prochains mois, les moyens qui nous permettront de les atteindre. Et nous nous sommes commis, ensemble, face à cet objectif. Nous avons pris la responsabilité collective, face à nous-mêmes et face à nos créanciers, d’atteindre chacune des marches qui nous conduisent au déficit zéro. Dépositaire ultime de l’intérêt général, le gouvernement se sent bien sûr irrévocablement lié à cet échéancier et à ces objectifs. Nous ne nous sommes pas arrêtés en si bon chemin. Nous avons fait consensus sur la nécessité d’une loi qui encadrera notre échéancier d’élimination du déficit et qui fera obligation, par la suite, aux gouvernements successifs de ne plus remettre le Québec dans la situation que nous vivons aujourd’hui. Cette loi comportera des mécanismes institués afin d’opérer la régulation du déficit en tenant compte de différentes variables, entre autres, l’incidence des cycles économiques par le déficit. Un projet de loi en ce sens sera déposé le jour ou le lendemain du discours du budget et sera soumis à l’examen de la commission que nous créerons pour revoir la fiscalité québécoise avant d’être étudié en commission parlementaire et soumis au processus législatif. Avec cet échéancier, nous serons parvenus à équilibrer notre budget sans nous déchirer, mais au contraire en nous épaulant les uns les autres. Nous y serons parvenus sans démanteler nos instruments collectifs, mais au contraire en les ayant réinventés, en les ayant remis sur les rails. Nous y serons parvenus sans déchiqueter notre filet social, mais en le tissant autrement, plus intelligemment. Vous le voyez, ensemble nous avons décidé de terrasser, une fois pour toute, le problème du déficit québécois. Il y en a plusieurs autour de cette table qui veulent s’attaquer à la dette elle-même, et nous avons entendu des propositions de constitution de fonds ou de fiducie visant à faire chuter dramatiquement, à terme, le niveau de la dette. Notre commission sur la fiscalité sera aussi chargée d’explorer ces avenues et de nous faire rapport. Dans ce chantier des finances publiques, d’ici le sommet de l’automne, une commission itinérante sur la fiscalité qui reverra l’ensemble du fardeau fiscal pour en assurer une plus grande équité, la rendre plus compétitive et pour la transformer en un instrument plus propre à la création d’emplois, au partage du travail et à la retraite. Nous savons aussi que les États généraux de l’éducation déposeront leurs recommandations de réforme du système d’éducation à temps pour le sommet de l’automne. De même, les projets de reconfiguration du programme de l’aide sociale, sur la base, notamment, des rapports de Messieurs Bouchard et Fortin, devront s’insérer dans ce grand débat. La réforme de la sécurité du revenu devra joindre ensemble des activités de gestion qui sont maintenant dissociées : toute la question de l’emploi, la question de l’employabilité. Cette réforme devrait permettre une gestion plus systématique des programmes, nous dispensant d’interventions et d’ajustements ponctuels difficiles. Je pense entre autres à celui qui a été rendu cet après-midi en des termes très douloureux tenus par quelques uns et quelques unes des nôtres. Vous voyez, en venant à Québec, à cette conférence, nous nous sommes condamnés à ne pas repartir les mains vides. Or nous partons avec des décisions d’une très grande portée pour notre budget collectif et sur des tâches que nous nous sommes assignées. La conférence sur le devenir social et économique, nous nous sommes demandés, finalement, « qu’allons-nous devenir? » Nous y avons répondu : nous allons devenir plus forts, plus rigoureux, plus industrieux, davantage entrepreneurs, davantage travailleurs. Nous avons répondu : nous allons devenir plus solidaires et nous allons renforcer le modèle québécois. Et nous nous sommes donnés de nouveaux défis. Nous avons pris rendez-vous, plusieurs d’entre nous pour les chantiers qui commencent, et l’ensemble de nous pour le sommet de l’automne et nous en avons fixé la date : les 30, 31 octobre et premier novembre de cette année. Ce sera le sommet de la décision. Lorsqu’il appuiera sur le bouton, il déclenchera, dans notre société, toute une série de réformes et de réajustements. Fin octobre, le sommet devra prendre une décision sur la loi sur l’équilibre financier, une décision sur la réforme de la sécurité du revenu, une décision sur la réforme de l’éducation, une décision sur le Fonds du patrimoine, une décision sur la fiscalité, des décisions, des décisions, des décisions et ensuite de l’action. De l’action à l’Assemblée nationale, de l’action chez les syndicats, dans les milieux communautaires, dans l’entreprise, de l’action au Québec. Le sommet de l’automne devra prendre une décision, en plus, sur le plan de travail sur l’emploi que présentera Monsieur Jean Coutu, une décision sur le plan de travail sur Montréal que présentera Monsieur André Bérard, une décision sur le plan de l’économie sociale que présentera Madame Nancy Neamtam.
Toutes les femmes et tous les hommes du Québec doivent savoir ce soir que le Québec refuse la démission, que le Québec accepte, au contraire, l’effort dans l’équité, l’effort dans la solidarité, la responsabilité et l’emploi. Nous n’avons pas fini notre travail, nous commençons à peine. Nous n’avons pas encore fait toutes nos preuves, mais il y a eu, depuis deux jours à Québec, assez d’intelligence, assez de principes, assez de coeur et de cran pour nous redonner espoir, pour relancer le Québec, pour assurer la préservation et, bientôt, l’amélioration de notre qualité de vie. Ce soir, c’est tout le Québec qui sort gagnant.
Merci.

[BOUC=19960325]
[Lucien Bouchard – Premier ministre du Québec – Discours inaugural – Québec – 25 mars 1996]
Monsieur le lieutenant-gouverneur,
Monsieur le président de l’Assemblée nationale,
Monsieur le Chef de l’Opposition officielle,
Mesdames, Messieurs les ministres,
Mesdames, Messieurs de l’Assemblée nationale,
Mesdames et Messieurs les chefs de mission diplomatique,
Distingués invités,
Mesdames, Messieurs, Plusieurs d’entre nous étions réunis dans une grande salle, la semaine dernière, dans notre capitale. Sur les murs et sur les écrans, il y avait un mot d’ordre: «Oser choisir ensemble». Il s’agissait de mettre toute la société québécoise devant sa responsabilité et lui redonner les moyens de sa solidarité. Nous l’avons fait, je l’ai dit, au-delà de toutes nos attentes. Aujourd’hui, c’est le gouvernement du peuple québécois qui prend sa responsabilité et qui incarne, par ses décisions, la nécessaire solidarité qu’on nomme parfois de l’expression «le bien commun». Le discours inaugural, le dépôt des crédits qui s’effectuera cette semaine, le discours du budget qui sera prononcé ce printemps, doivent être placés sous un autre mot d’ordre, plus urgent encore que celui de la semaine dernière : « oser agir ensemble ». Alors même que les Chantiers mis en place mercredi dernier s’ouvrent pour conduire à de grandes décisions à l’automne, nous, du gouvernement, de l’Assemblée nationale et de l’appareil d’État avons fort à faire pour procéder, immédiatement, aux réformes qui ne peuvent attendre, aux actions qui doivent avoir un effet à très court terme, aux orientations qui doivent accélérer, dès les prochaines semaines, l’élan que le Québec veut reprendre. Depuis dix jours, et un peu plus, grâce à la complicité active de tous les acteurs de notre société, les Québécoises et les Québécois ont fait, principalement, deux choses. Ils se sont engagés, avec un calendrier précis, dans une grande opération de justice entre les générations. Une grande opération qui permettra aux générations à venir d’hériter l’espoir plutôt que la difficulté, en faisant disparaître les déficits, en matant le monstre de l’endettement et en leur substituant des emplois et l’égalité des chances.
La deuxième réalisation, encore fragile, est d’avoir fait une brèche dans le mur de la morosité, du pessimisme et de la démission. Voilà qui est extraordinairement précieux. Nous avons suscité, ensemble, des attentes d’autant plus grandes que l’espoir économique nous avait presque quittés. Nous n’avons pas le droit de faillir à notre tâche. Il nous incombe d’élargir la brèche, de chasser la morosité, de redonner ses droits à l’optimisme.
Pour cela, il faut que le gouvernement québécois et que l’Assemblée nationale mettent l’épaule à la roue et concentrent, au cours des mois qui viennent, leur considérable énergie à faire avancer le Québec sur plusieurs fronts :
D’abord, l’emploi, pour engager tout de suite le mouvement de relance, et permettre aux réformes du Sommet de l’automne de s’établir sur un terrain déjà plus propice; Il nous faut atteindre aussi notre objectif commun de réduction du déficit pour l’année qui s’ouvre, c’est-à-dire le ramener à 3270000000 $ par une gestion plus rigoureuse que jamais de notre budget et de nos dépenses; Il nous faut agir tout de suite pour la métropole et les régions, l’éducation et la culture, la solidarité et l’équité sociale, la qualité et la probité de l’administration publique. Il faut avoir fait notre travail dans ces dossiers que je viens d’énumérer, car les 30 et 31 octobre et premier novembre prochains, le Sommet de la décision viendra mettre à notre porte sept dossiers géants qu’il faudra alors mettre en oeuvre. Je les énumère : Un plan de travail sur la création d’emploi, présenté par le Chantier de l’entrepreneur et pharmacien Monsieur Jean Coutu, qui mettra en train des programmes d’apprentissage, de stages en entreprises, des programmes de premier emploi, d’aménagement et de partage du travail et du temps supplémentaire, entre autres choses; Un plan de travail sur la relance de Montréal, préparé par le Chantier de Monsieur André Bérard, président de la Banque nationale; Un plan de travail sur l’économie sociale, proposé par le Chantier de Mme Nancy Neamtan, porte-parole de la Coalition des organismes communautaires pour le développement de la main-d’oeuvre; Une proposition complète de réforme de l’Éducation, issue des États généraux de l’Éducation dont le mandat vient d’être élargi et précisé par la ministre de l’Éducation; Une proposition de réforme globale de la Fiscalité, élaborée par une commission itinérante; Une proposition étoffée de loi sur l’élimination du déficit, soumise par le ministre de l’Économie et des Finances; Une réforme de la Sécurité du revenu, s’appuyant sur les rapports de Messieurs Camil Bouchard et Pierre Fortin, et présentée par la ministre de l’Emploi et de la Solidarité; J’avise donc amicalement les membres de l’Assemblée nationale qu’ils ne doivent prendre aucune disposition pour s’éloigner dans les semaines qui suivront le sommet de l’automne. Ce sera, je l’espère, une des périodes les plus chargées et les plus fructueuses de cette Assemblée.
Je les avise aussi que cet échéancier nous laisse peu de temps, d’ici là, pour agir.
L’année 1996, vous le voyez, s’annonce comme l’année de la convergence des idées, des chantiers et des décisions. Et comme l’écrivait l’éditorialiste Agnès Gruda vendredi, «On se prend à rêver : après de longues années de morosité, la vie politique arrive-t-elle aujourd’hui à une sorte de carrefour où, pour des raisons mystérieuses, l’action devient possible ?»
Mesdames, messieurs, à compter d’aujourd’hui, faisons de ce rêve une réalité. C’est ce que le peuple québécois attend de nous.
Emploi: réunir les conditions du succès
L’emploi d’abord.
Bien sûr, il y a de mauvaises nouvelles. Nous y sommes tellement habitués que nous ne voyons plus clairement qu’il n’y en a pas que de mauvaises.
Chaque jour semble charrier son lot de manchettes sur des fermetures d’usines, des déménagements, des rationalisations. Et on ne se souvient plus du jour où l’État a embauché plutôt que de mettre à pied.
Notre taux de chômage, au Québec, est préoccupant. Il est plus élevé que la moyenne canadienne, et presque le double de la situation moyenne des pays industrialisés. Le mal du chômage et de l’exclusion a un certain nombre de racines qu’il sera difficile d’extirper. Nous allons tenter de couper ces racines une à une au cours des années qui viennent.
Il faut cependant savoir que la société québécoise des années 1990 est l’une des sociétés où l’esprit d’entrepreneurship est le plus répandu. L’entrepreneurship est un muscle que nous avons développé depuis quelques décennies à peine et qui n’a pas encore atteint sa pleine force. C’est pourquoi nous avons des raisons de voir, là, une source de confiance en l’avenir.
Le mois dernier était le septième mois consécutif où le Québec a enregistré un gain net d’emplois. Ce qui signifie que nous avons créé plus d’emplois que nous n’en avons perdu. Combien ? 63000 de plus en sept mois. En fait, pendant cette période, le Québec, qui forme moins de 25% de la population canadienne, a créé 37% des emplois au Canada. Les sept derniers mois, c’était pourtant, si je ne m’abuse, la période pré et post-référendaire.
Dans les quartiers, dans les villages, certains sentent ce filet d’air frais et beaucoup de Québécois sans emploi se remettent en situation active de recherche d’emploi. Il faut leur donner raison. 1. Initiatives de création d’emploi
Améliorer la situation de l’emploi nécessite un effort concerté, composé, en gros, de trois ingrédients : il faut des femmes et des hommes qui sont bien préparés pour l’emploi, il faut des emplois et il faut des instruments qui fassent le mieux possible le lien entre les chercheurs et les donneurs d’emploi.
La ministre de l’Emploi et la ministre de l’Éducation présenteront les mesures conjointes qu’elles entendent appliquer pour faire de la formation et du perfectionnement de la main-d’oeuvre, à l’école et au travail, un élément clé, omniprésent et permanent de la vie québécoise. Il faudra pour cela un sérieux arrimage entre l’école et l’entreprise. Le retard sur ces questions est considérable. Le bond en avant que nous ferons cette année le sera tout autant.
La politique active du marché du travail se traduira par une radicale simplification des services de l’emploi pour que le jeune, le chômeur ou le nouvel arrivant puisse faire son choix vite et bien parmi les programmes offerts. Nous procéderons à un total décloisonnement des clientèles. Pour nous, il n’y a que deux catégories de Québécois : ceux qui ont un travail et ceux qui en cherchent. La régionalisation des services de l’emploi sera aussi un élément majeur de notre action.
Vous aurez remarqué que je conjugue tous mes verbes au futur et non au conditionnel. C’est que je ne peux pas croire que le premier ministre canadien, malgré ses promesses référendaires, continuera à rester sourd aux attentes de tous les Québécois. Son refus de permettre enfin au Québec de rationaliser l’action en matière de mesures actives de main-d’oeuvre nous coûte 250000000 $ en dédoublement et gaspillage, et il retarde une réforme indispensable. Si de nouveaux échanges entre son ministre et la nôtre ne portent pas fruit, je m’entretiendrai directement avec lui de cette question. Et j’invite le chef de l’Opposition officielle, et ancien patron de Monsieur Chrétien dans le camp du Non, à se joindre à moi pour cette démarche ultime qui devra être couronnée de succès dans les plus brefs délais.
Pendant que les Chantiers découlant de la conférence se penchent sur les questions afférentes à l’emploi, le secteur public va poursuivre son action pour donner l’exemple. Au ministère de l’Éducation, notamment, les départs à la retraite vont libérer au cours des prochaines années plusieurs milliers de postes d’enseignement primaire et secondaire, ce qui favorisera l’insertion d’enseignants plus jeunes qui contribueront puissamment au dynamisme de notre réseau d’éducation.
Des sociétés d’État sont aussi actives pour l’emploi des jeunes : Hydro-Québec, par exemple, mettra sur pied un programme d’apprentissage visant les jeunes diplômés, un programme de stages coopératifs et des emplois d’été pour les étudiants du collégial et de l’université. Mille jeunes auront ainsi accès au marché du travail. Le gouvernement attend des propositions du même type de ses autres sociétés d’État et demandera à la SGF d’implanter des programmes équivalents dans les nombreuses entreprises dont elle est actionnaire.
La société québécoise devra débattre, cette année, de la question du départ à la retraite pour les salariés de plus de 65 ans, pour faire plus de place aux jeunes. Une des formules proposées permettrait à l’employeur de rompre le lien d’emploi, s’il le juge approprié, pour les plus de 65 ans qui ont acquis la totalité de leurs droits à la retraite. C’est un important débat de société qu’il nous faut mener à terme.
Nous allons aussi intensifier nos efforts pour nommer un plus grand nombre de jeunes, jeunes professionnels, jeunes entrepreneurs, jeunes créateurs, jeunes organisateurs communautaires, sur la myriade de conseils d’administration et de comités des organismes publics. C’est une chose que d’entendre les jeunes nous faire part de leurs besoins, et leurs organisations s’en chargent. Mais il est essentiel que de jeunes notions, de jeunes idées, de jeunes cerveaux participent à la prise des décisions qui concernent toute la société.
2. L’entreprise
Pour créer de l’emploi, notamment dans une période ou le secteur public n’en créera pas, il faut donner de l’oxygène au secteur privé. Cela signifie simplifier l’aide de l’État et alléger sa réglementation. Nous allons sous peu réduire substantiellement le nombre de mesures d’aide financière aux entreprises. Les mesures restantes seront fondées sur le partage du risque lié aux investissements, assorti en contrepartie d’une participation de l’État aux bénéfices éventuels. En réduisant le nombre de mesures, nous éviterons les situations de cumul, et nous nous concentrerons sur l’aide à l’entrepreneurship, donc au démarrage d’entreprises, l’aide à la recherche et au développement, à l’emploi scientifique et technique et aux grands projets.
Nous poursuivons donc un double objectif : d’une part, faire fleurir l’entrepreneurship au Québec, dans les régions, en partenariat avec les collectivités, avec le souci de la création d’emploi pour les jeunes par les jeunes; d’autre part, faire émerger ce qu’on appelle la nouvelle économie, où le savoir prend une importance déterminante, y compris dans les activités traditionnelles.
La Société de Développement Industriel sera réorientée dans cet esprit et nous lierons son action à celle des institutions financières pour le partage du risque et, donc, des bénéfices.
Partout, nous allégerons le poids de la réglementation en nous attachant, non plus à dicter des processus et contrôler leur application, mais à évaluer en fonction des résultats à atteindre, donc en laissant libre cours à la créativité et à l’innovation au sein de l’entreprise. Nous veillerons aussi à instaurer des guichets uniques, ainsi que des processus d’émission de permis, formulaires et dossiers uniques.
Nous ferons en sorte que les nouvelles réglementations rendues nécessaires par l’impératif nouveau du 1% de formation de la main-d’oeuvre et par l’incontournable recherche d’équité salariale soient très largement compensées par la simplification des réglementations existantes.
Depuis trois ans, si notre économie a pu sortir de la récession, c’est grâce à l’exportation. L’an dernier encore, nous avons exporté 20% de plus que l’année précédente, qui avait connu une hausse de 21% par rapport à l’année précédente, qui elle-même a enregistré une augmentation de 24% sur l’année précédente. Il faut maintenir cette formidable progression.
L’exportation n’est pas seulement l’affaire de nos grandes entreprises, bien qu’elles y excellent. En ce moment, une petite ou moyenne entreprise sur cinq vend à l’étranger. C’est beaucoup, mais rien n’empêche que deux sur cinq, ou trois sur cinq fassent de même. C’est pourquoi nous lançons l’objectif de 2000 nouvelles PME exportatrices pour l’an 2000. Nous établirons dans ce but un système de renseignements efficace, nous mettrons en place un réseau de service-conseil de première ligne dans toutes les régions.
Pour ce qui est de l’aide aux exportations, nous corrigerons les insuffisances des services fédéraux actuels en créant un volet de garanties de financement québécois qui donnera à nos entreprises des avantages comparables à ceux dont profitent nos principaux compétiteurs. La clé de voûte de ce dispositif consistera à donner à la SDI les ressources nécessaires pour qu’elle puisse effectuer des garanties, notamment pour des prêts à moyen et long terme dans le cadre des grands projets d’infrastructure à l’étranger.
Nous allons aussi réinventer, de concert avec l’entreprise privée, notre action de commercialisation de nos produits à l’étranger et même notre présence économique sur le globe, sur la base de la formule mixte proposée par le vice-premier ministre et entérinée par les gens d’affaires lors de la Conférence socio-économique.
3. L’investissement étranger
Au Québec, il y a les entreprises que nous avons créées et celles que nous avons attirées. En tout, 1200 sociétés étrangères emploient sur notre territoire 200000 salariés. Depuis plus de 10 ans, cependant, nous n’avons pas attiré chez nous autant de nouvelles entreprises étrangères que le justifierait notre poids économique. Nous devons profiter du climat plus positif qui semble émerger pour attirer de nouveaux investissements et nous devons faire savoir que le régime fiscal québécois pour les entreprises fortement engagées en recherche et développement est le meilleur en Occident.
Dans ce but, nous allons créer, avec le concours du secteur privé qui se montre très intéressé, un service d’accueil et d’information pour investisseurs. Nous allons intégrer nos services existants de prospection et de promotion des investissements. Nous allons réduire le temps actuellement nécessaire à préparer nos dossiers d’aide à l’investissement étranger car les décisions d’investissement se font dans des délais de plus en plus restreints et, dans ces matières, les retardataires ont toujours tort. Lorsqu’un investissement important semble vouloir se faire dans une région frontalière du Québec avec des retombées tangibles chez nous, nous n’hésiterons pas à offrir notre aide à nos voisins américains ou canadiens.
Le ministre de l’Économie, sa collègue de l’Industrie et du Commerce, le ministre des Relations internationales, le ministre de la métropole et le premier ministre lorsque c’est opportun, n’hésiteront pas à se faire les commis-voyageurs du Québec pour des dossiers importants, des dossiers d’exportation ou de prospection d’investissements. Nous allons répéter partout que le Québec est une économie ouverte aux investisseurs du monde entier, notamment des États-Unis. Nous allons miser, entre autres, sur l’excellente relation que nous avons rétablie avec nos partenaires français depuis un an pour rendre notre relation économique aussi florissante que peuvent l’être aujourd’hui nos échanges culturels. La visite qu’effectuera au Québec en juin le premier ministre français, Monsieur Alain Juppé, sera un moment-clé de ce décollage économique. De même, le Forum francophone des affaires, créé par le Québec, est un des outils qui nous permet de faire de la francophonie une entreprise profitable pour notre langue et notre culture, mais aussi pour nos emplois.
Il est paradoxal que nos exportations aient connu une progression fulgurante à l’étranger récemment, mais stagnent lorsqu’il s’agit de vendre nos produits au Canada. Et si nous nous sommes résignés à l’impossibilité de réformer le Canada politique, nous ne nous résignerons jamais à une stagnation de nos échanges économiques. L’Assemblée sera bientôt saisie d’un projet de loi concernant la mise en oeuvre de l’Accord sur le commerce intérieur canadien. Cet accord, bien imparfait et bien en deçà de la volonté libre-échangiste du Québec, élimine cependant certains des irritants qui entravent le commerce entre provinces. Nous allons aussi développer des partenariats économiques concrets avec les communautés francophones hors-Québec, notamment avec nos voisins Acadiens. C’est une question de prospérité, c’est une question de solidarité. La métropole et les régions
1. La métropole
Il n’y aura pas de relance de l’économie québécoise sans relance de la métropole québécoise. Cette relance se fera notamment grâce à l’ensemble de mesures que je viens d’évoquer, mais la complexité des problèmes de la métropole nécessite un traitement particulier et, je dirais plus, la création d’un pouvoir métropolitain spécifique.
C’est pourquoi le ministre de la métropole déposera ce printemps le projet de loi créant la Commission de développement de la région métropolitaine de Montréal. Le ministre présidera cette commission et sera épaulé par deux vice-présidents venus du milieu : un francophone et un anglophone. La Commission sera composée majoritairement d’élus locaux et elle aura un pouvoir réel pour la promotion économique et touristique et un rôle de conseil en matière d’aménagement du territoire, d’équipement et de planification stratégique des ministères.
La Commission nous recommandera quels pouvoirs supplémentaires devraient lui être dévolus ou devraient être décentralisés aux municipalités de la région métropolitaine.
La métropole c’est l’économie, c’est aussi la culture et la langue. Je l’ai dit et je le répète : Montréal est et sera une métropole nord-américaine francophone, avec une composante anglophone essentielle qui façonne son histoire, son identité, sa culture et son avenir. Une métropole francophone qui est le coeur du Québec moderne et qui bat au rythme des cultures du monde.
Il est dans notre intérêt à tous de préserver le caractère francophone de l’Île de Montréal qui, selon le rapport déposé vendredi sur la langue française, risque de péricliter à cause notamment du départ des familles francophones qui habitent l’Île et parce que notre capacité d’intégration des nouveaux arrivants, bien qu’en progression, n’a pas atteint la vitesse de croisière requise. Nous nous réjouissons du fait que le français langue seconde soit très largement pratiqué à Montréal. Cependant il faut se rendre à l’évidence : ce ne sont pas celles et ceux dont le français est la langue seconde qui y intègrent les allophones; ce sont celles et ceux dont le français est la première langue dans les écoles, dans les bureaux, dans les commerces de l’Île. En avril, la ministre de la Culture et des Communications soumettra à la discussion publique le bouquet de propositions qu’envisage le gouvernement pour corriger cette situation, dans les limites imposées par le régime fédéral canadien.
Nous connaissons déjà une de ces mesures, elle fait consensus chez tous les Québécois progressistes : l’établissement, à Montréal et au Québec, de commissions scolaires linguistiques plutôt que confessionnelles. Ces commissions permettront aux francophones de mieux intégrer les nouveaux arrivants et aux anglophones de mieux assurer la vitalité de leur communauté. La ministre de l’Éducation nous fera connaître, ce printemps, la marche qu’elle entend suivre pour atteindre cet objectif.
L’établissement de ces commissions linguistiques ne suffira pas à donner à l’éducation montréalaise les outils qu’il lui faut pour relever les défis particuliers de la métropole. Les États généraux et le dernier avis du Conseil supérieur de l’éducation ont déjà fortement attiré l’attention du gouvernement sur cette problématique et la ministre entend apporter les innovations requises. 2. Les régions
Les actions entreprises par le gouvernement de monsieur Parizeau en matière de développement des outils régionaux d’investissement sont en train de se concrétiser. La mise sur pied des 16 fonds régionaux de solidarité est en voie d’être complétée. Elle procurera aux régions un capital de risque d’investissement initial de 100000000 $.
De concert avec les partenaires locaux, le gouvernement met en place ces derniers mois un réseau de fonds d’investissements locaux couvrant la majorité des 96 municipalités régionales de comté. Un capital d’investissement de l’ordre de 30000000 $ est ainsi consenti aux petites entreprises.
Cette prise en charge, locale et régionale, des décisions d’investissement répond à une attente justifiée des régions québécoises et nous sommes heureux d’en voir les fruits.
Nos ressources naturelles sont un atout constamment renouvelé, notamment en région, et nous devons faire plus et mieux pour en augmenter le potentiel de croissance. Il convient de donner une nouvelle marge de manoeuvre aux productrices et producteurs agricoles pour l’exploitation, la conversion et le développement de leurs activités en visant un nouvel équilibre entre la protection du territoire agricole, la protection de l’environnement et l’aménagement urbain. C’est pourquoi le ministre de l’Agriculture déposera un projet de loi visant à assurer le droit de produire des entreprises agricoles en zone agricole. Le Forum sur les pêches, qui aura lieu en avril, consacrera la nouvelle concertation entre les secteurs privé et public et nous permettra d’annoncer des mesures propres à assurer le développement de la ressource, de l’industrie et de l’emploi dans le domaine de la pêche.
Près de 100000000 $ seront aussi injectés en région cette année et l’an prochain, créant près de 7000 emplois, dans des programmes de mise en valeur des ressources forestières, grâce à un partenariat entre les intervenants régionaux, l’industrie forestière et le gouvernement.
La décentralisation des pouvoirs au niveau local suit son cours. En octobre dernier, les Unions municipales et le gouvernement convenaient d’un certain nombre de principes qui ont débouché sur une trentaine de projets pilotes actuellement à l’étude. Le Lac-à-l’épaule qui se tiendra à la fin de mai donnera lieu à des décisions en matière de décentralisation et de renforcement des communautés locales. Le gouvernement saisira la perche tendue par les municipalités afin qu’elles puissent contribuer au développement de l’économie et de l’emploi sur leur territoire. De plus, le ministre des Affaires municipales proposera sous peu une série de moyens afin d’accroître la capacité d’agir des Municipalités régionales de comté en matière économique et sociale et il révisera le rôle et les pouvoirs de nos agglomérations urbaines.
Surtout, dès le mois de mai, le ministre déposera une carte proposant la fusion et la consolidation des municipalités du Québec. La carte sera accompagnée des mécanismes incitatifs et décrira les avantages fiscaux pour l’avenir de ces communautés.
Nous entendons également alléger les contrôles législatifs, réglementaires ou administratifs imposés aux municipalités afin de leur restituer une plus grande autonomie. Le ministre des Affaires municipales déposera également un projet de loi qui permettra aux instances municipales de s’associer au secteur privé dans des sociétés mixtes pour certaines de leurs activités.
Les régions sont aussi le lieu de la cohabitation avec nos concitoyens des nations autochtones. J’ai été très heureux de la participation, à la conférence de la semaine dernière, des organisations autochtones et j’ai noté leur volonté de s’engager dans des actions conjointes de développement économique. L’entrepreneurship est en train de prendre racine, notamment dans les communautés Inuit qui tiendront un colloque à ce sujet cette année. Voilà une perspective que nous devons résolument encourager. Le ministre responsable des Affaires autochtones livrera bientôt une nouvelle politique visant à améliorer les conditions de vie économiques et sociales des Premières Nations, par des partenariats, tout en poursuivant les discussions en cours sur les questions territoriales.
La culture
Je vais vous parler un instant de la culture. Je pourrais donc vous parler à la fois d’identité et de savoir; à la fois de divertissement et des tourments de l’âme; à la fois du beau geste artistique, impérissable parce que fugace, et du développement économique durable. Le milieu culturel québécois, il faut le noter et le célébrer, a atteint un niveau élevé de maturité. Nous créons, nous exportons et nous importons, nous construisons, ici, un des plus stimulants carrefours culturels de la planète.
Ce foisonnement et cette maturité se manifestent aussi par une ferme volonté d’inventer des façons de maintenir notre niveau d’activité culturelle malgré le contexte économique difficile. L’Union des Artistes, l’Union des écrivaines et écrivains québécois et la Guilde des musiciens sont convenus de mettre sur pied un Fonds d’investissement de la culture et des communications.
Il disposera d’un capital de départ de 15000000 $, dont cinq venant de la Société québécoise de développement des entreprises culturelles et dix venant du Fonds de solidarité. Il sera géré à majorité par des représentants des travailleurs de la culture et il financera, dès cette année, des projets innovateurs en culture et communication. Voilà le genre de projets qui nous inspire confiance en l’avenir économique et culturel du Québec.
La ministre de la Culture et des Communications annoncera d’ici l’été la deuxième phase du Fonds de l’autoroute de l’information. Elle signera, avec la ministre de l’Éducation, un protocole qui favorisera, à tous les niveaux scolaires, l’initiation aux arts et la formation artistique. Ensemble, elles établiront également un partenariat entre bibliothèques scolaires et municipales pour tirer le maximum des sommes disponibles dans ce secteur très nettement sous-équipé. Finances publiques : le compte à rebours commence
Monsieur le président, mesdames et messieurs, vous aurez noté, depuis le début de mon exposé, le nombre de mesures nouvelles pour l’emploi, la métropole, les régions, la culture, qui reposent sur le partenariat entre l’État et le secteur privé, qui combinent l’argent des institutions financières québécoises et la volonté politique.
C’est une bonne chose en soi, car cette combinaison responsabilise et décentralise. Mais pour être tout à fait franc, je dois vous dire que nous favorisons aussi ces approches parce qu’elles économisent.
Dans sept jours, au premier avril, le compte-à-rebours commence. Le compte-à-rebours de l’élimination du déficit dont nous sommes convenus la semaine dernière. Déjà, le gouvernement de Monsieur Parizeau a réduit le déficit québécois d’un tiers en un an. Une tâche remarquable qui a rendu un très grand service au Québec. Notre objectif, cette année, est de prendre le relais et de faire fondre le déficit de son niveau actuel de 3900000000 $ à un niveau de 3270000000 $. L’année suivante, il ne sera plus que de 2200000000 $. En 1998, le déficit québécois sera réduit à 1200000000 $ et, à ce stade, nous aurons cessé d’emprunter pour les dépenses courantes, dégageant même un surplus consacré aux investissements productifs pour l’économie. Dans le budget que le gouvernement déposera dans trois ans, nous aurons complètement terrassé le déficit.
Voilà le beau fruit du consensus du modèle québécois. Le gouvernement avait appelé la société québécoise à travailler dur pour satisfaire une première échéance : éliminer le déficit des opérations courantes en deux ans, donc arrêter d’emprunter pour payer l’épicerie. Autour de la grande table, un objectif encore plus ambitieux a bientôt émergé. Atteindre, d’ici la fin de la décennie, le zéro absolu, c’est-à-dire éliminer complètement tout déficit pour l’État québécois. Et le faire avec l’appui de tous les secteurs de la société québécoise.
Pour se rendre à cet objectif, puis pour empêcher un nouvel endettement par la suite, le ministre de l’Économie et des Finances déposera, au moment du budget, un projet de loi sur l’équilibre budgétaire. Ce projet de loi antidéficit sera discuté avec nos partenaires au sein de la commission itinérante sur la fiscalité et sera soumis au Sommet de la décision de l’automne.
Vous le savez, cet effort de réduction du déficit n’a qu’un seul but : préserver la qualité de vie des femmes et des hommes du Québec, protéger les institutions que le Québec s’est données depuis Jean Lesage, prémunir les générations futures contre la dette et la désespérance.
Pour atteindre nos objectifs, nous devons faire tous les choix intelligents qui se présentent à nous : réinventer nos réseaux de santé et d’éducation, nos programmes de sécurité du revenu, notre fonction publique.
Mais je dois avouer que tout cela ne suffira pas. Il faut savoir que, pendant les quatre années à venir et afin de sortir de ce tunnel, nous ne pourrons pas faire, partout, le choix optimal. Oui, des besoins parfaitement justifiables ne seront pas comblés. Oui, des attentes parfaitement défendables ne seront pas satisfaites. Oser choisir ensemble, oser agir ensemble, ça signifie aussi, dans certains cas, accepter quelques retraites stratégiques, quelques reculs temporaires, afin de gagner, pour nous et nos enfants, la grande bataille.
Certains m’en voudraient peut-être de ne pas citer ici Lucius Sénèque. Je ne veux pas les décevoir. Sénèque disait qu’être «asservi à soi-même est le plus pénible des esclavages». Or c’est ce que notre dette nous fait subir. Elle nous asservit à nous-mêmes. Et pour nous en affranchir, il faut déployer un effort considérable.
Un effort équitable, surtout. A ceux qui disent : «pas dans ma cour», je réponds qu’il y aura quelque chose dans chaque cour.
Et je vais vous en donner quelques exemples, tirés des crédits que déposera et chiffrera mercredi le Président du Conseil du trésor.
Au gouvernement, tous les ministères verront leur budget restreint cette année, y compris, oui, la Santé et l’Éducation, qui représentent à eux seuls les trois-cinquièmes des dépenses de l’État. Il est illusoire de penser équilibrer le budget des Québécois tout en maintenant notre niveau de dépenses dans ces deux secteurs. Cependant, le panier de services de santé des Québécois sera préservé, selon un régime d’assurance-maladie qui continue de faire l’envie de bien des sociétés avancées. Le sénateur Kennedy est d’ailleurs venu en vanter les mérites ce mois-ci, à Montréal. Cependant je vous donne un exemple : nous étions très généreux envers ceux d’entre les Québécois qui ont le loisir de séjourner à l’étranger et qui doivent s’y faire hospitaliser. Nous n’avons plus les moyens de maintenir le niveau de cette générosité.
En Éducation, nous avons réussi à ne pas hausser les frais de scolarité car l’accès au savoir est une caractéristique qui distingue le Québec. Cependant, d’autre sociétés industrialisées réussissent mieux que nous à former, à diplômer les étudiants, avec des budgets considérablement moindres, notamment dans la gestion du système. Nous pouvons le faire aussi. Et l’État québécois, beaucoup plus généreux que ses voisins en matière d’école privé, tempérera quelque peu cette générosité. Plus globalement, le travail accompli par les États généraux de l’Éducation jusqu’à maintenant dépasse les attentes. Ce ne sont pas les budgets qui sont en cause ici, ce sont les approches, la philosophie, la pédagogie. De tout ce que nous allons faire cette année, lorsque nous aurons épuré nos finances et relancé l’emploi, notre action la plus durable et la plus cruciale sera notre réforme de l’éducation.
Dans le domaine de la Sécurité du revenu, je tiens à rassurer nos Citoyens, il n’est pas question de réduire les prestations de base des bénéficiaires d’aide sociale, même si les réformes fédérales en cours sur l’assurance-chômage, qui font le bonheur du ministre des Finances du Canada, font le malheur du nôtre. Un effort de réorganisation de l’allocation logement éliminera cependant la pratique qui faisait en sorte que certains prestataires recevaient une allocation plus élevée que le coût moyen des loyers de ces Québécois. Cette mesure, de plus, rétablit l’équité entre les familles ayant accès à l’aide sociale et les familles à faible revenu de travail.
Ces trois secteurs, Santé, Éducation et Sécurité du revenu, s’en sortent assez bien, comparativement aux autres secteurs de l’activité gouvernementale, où les choix furent déchirants. la Sécurité publique, il faut se résigner à fermer plusieurs centres de détention, y compris, oui, le centre flambant neuf construit à Rivière-du-Loup par l’actuelle Opposition officielle, mais où il faut débourser 119 $ de plus pour chaque détenu chaque jour, que ce qu’il en coûte de louer une chambre de luxe au Ritz à Montréal.
Le ministère des Relations internationales va fermer plusieurs de ses délégations à l’étranger, pour se concentrer sur l’essentiel. Et même si je sais que nous pourrons inventer de nouveaux moyens de rester en prise sur le monde, il s’agit là, entre tous, d’un exemple de réduction de dépenses que nous nous imposons dans «notre cour» à nous.
Il y aura des tarifications nouvelles au ministère de l’Agriculture, des Pêcheries et de l’Alimentation. J’en ai déjà fait état mais j’y reviens sous un autre angle : les sommes affectées à l’aide financière aux entreprises sont une espèce en voie de disparition. Le ministère de l’Industrie, du Commerce, de la Science et de la Technologie ne « donne » presque plus rien aux patrons. Il prête et il investit volontiers, mais l’ère des subventions aux entreprises est bel et bien terminée. Vous savez comme moi que le ministère des Transports devra, pendant quelques années, parer au plus pressé dans l’entretien du réseau routier. Ça ne l’empêchera pas d’investir au Québec cette année plus De 1600000000 $ et de contribuer ainsi au développement économique régional.
Le ministère de l’Environnement, celui du Développement des Régions effectueront des rationalisations importantes. Mon propre ministère, celui du Conseil exécutif, voit son budget sévèrement amputé.
Tous, donc, ont dû contribuer et vont être mis à contribution, y compris les municipalités qui auront de nouvelles responsabilités mais qui obtiendront en échange de nouveaux leviers pour trouver, localement, les moyens de les assumer, y compris un cadre réformé de relations de travail municipal qui pourrait apparaître dans un nouveau chapitre du Code du travail.
Nous allons offrir à un grand nombre de membres de la fonction publique québécoise la possibilité de prendre leur retraite anticipée ou de choisir un départ assisté, grâce à des programmes divers qui nous conduiront à un allégement de la masse salariale globale. Nous savons que sur chaque dollar dépensé par le gouvernement, 57 cents sont dévolus à la masse salariale. Nous prendrons toutes sortes d’autres mesures d’économie. Par exemple, chacun sait que le gouvernement a à sa disposition des locaux vides et pourtant certains organismes gouvernementaux louent des locaux dans le secteur privé. Cela ne se reproduira plus.
Dans le budget qu’il présentera ce printemps, le ministre des Finances brossera le reste du tableau de la répartition de l’effort québécois, notamment en ce qui concerne les exemptions fiscales dont bénéficient les Québécois les plus fortunés. Et lorsque nous aurons ces deux volets, les crédits et le budget, l’équité avec laquelle nous avons agi cette année apparaîtra clairement.
Il faudra aller plus loin dans cette recherche d’équité et de solidarité. C’est pourquoi nous mettrons sur pied une commission itinérante sur la fiscalité qui aura le mandat de revoir tous les aspects de nos taxes et de nos impôts, individuels ou d’entreprises, et qui trouvera des moyens de mieux contrer le travail au noir. Elle fera rapport, je l’ai dit, au sommet de l’automne.
La solidarité sociale
Même si nous appliquons, cette année, des coupures sans précédent aux dépenses gouvernementales, rien ne nous interdit de poser des gestes importants pour faire progresser l’équité et la solidarité sociale dans l’activité gouvernementale et dans la société québécoise. En fait, il s’agit en quelque sorte d’un devoir, car c’est un contrepoids social à la dureté de la réalité économique.
Nous agirons pour améliorer la qualité de vie des femmes, des familles, des enfants, des jeunes et de nos aînés.
1. L’équité et la famille
Les Québécoises qui travaillent dans le secteur public savent, depuis plus d’un an, que leurs droits à l’équité sont protégés. C’est-à-dire qu’elles savent que lorsqu’elles exercent une tâche équivalente à celle de leurs collègues masculins, elles obtiennent un salaire égal.
Ce n’est pas le cas dans le secteur privé, au Québec, ce qui crée une discrimination envers les femmes qui ne saurait durer plus longtemps. Tous s’entendent sur le principe de l’équité salariale, mais pas sur son application. Et il est vrai que le passage vers l’équité requiert des ajustements qui ne sont pas faciles. Cette question est à l’étude depuis longtemps. En décembre, le gouvernement a déposé un avant-projet de loi qui a suscité un débat très vif de part et d’autre et qui a démontré qu’en cette matière il ne serait pas possible de faire l’unanimité.
C’est une raison de plus pour que le gouvernement engage sa crédibilité et sa responsabilité de représentant de toutes les Québécoises et de tous les Québécois et fasse les arbitrages nécessaires pour que l’équité salariale devienne une réalité. Un projet de loi en ce sens sera déposé ce printemps par la ministre de l’Emploi et de la Solidarité. Je tiens personnellement à ce que la loi sur l’équité salariale soit une des premières grandes réalisations du gouvernement que je dirige.
Cette année et à l’avenir, le gouvernement entend prendre une batterie de mesures pour aider la famille québécoise, lui simplifier la vie, la soutenir dans ses épreuves. Quelle que soit sa composition, ou sa recomposition, la famille est à la fois la brique et le ciment de nos vies et il faut en prendre grand soin.
Nous déposerons bientôt à l’Assemblée nationale une Déclaration sur la famille qui tracera les principes de notre politique générale. Mais déjà, nous savons qu’il faut simplifier les programmes d’aide financière à la famille, devenus complexes et, à certains égards inadéquats. La ministre de l’Emploi et de la Solidarité proposera une Allocation québécoise unifiée pour l’enfance et la famille, qui utilisera plus efficacement la somme totale de 2300000000 $ que le Québec consacre à ce chapitre. De même, le premier juin qui vient, entrera en vigueur le régime général de perception automatique des pensions alimentaires qui est sans doute la mesure la plus importante que le gouvernement pouvait prendre pour faire reculer la pauvreté dans les familles québécoises. En effet le non-paiement des pensions par certains parents non-gardiens a provoqué jusqu’à maintenant des situations déplorables, indignes d’une société solidaire. C’est pourquoi je salue le travail de mes collègues et du premier ministre qui m’a précédé et qui ont rendu possible, en un temps record, la correction de cette injustice après une inexcusable inaction au cours des dix années antérieures.
Nous allons continuer à améliorer le système des pensions alimentaires de deux façons d’ici l’été : d’abord en élaborant un modèle de fixation des pensions accordées aux enfants, ce qui facilitera le travail des parties et des juges et, ensuite, en apportant les corrections nécessaires au traitement fiscal des pensions alimentaires versées au bénéfice des enfants. Ainsi, nous ferons en sorte que ce soit le parent gardien et l’enfant qui bénéficient de chaque dollars de la pension versée… et non le ministre du Revenu.
Le moratoire et la consultation décrétés l’an dernier sur les services de garde ont pris fin et la ministre de l’Éducation proposera des changements qui simplifieront le programme d’exonération et d’aide financière aux parents. Ils mettront l’accent sur les agences et garderies à but non lucratif ou qui sont des coopératives et qui participent, ainsi, à l’économie sociale. Le développement des services de garde sera régionalisé et la priorité sera donnée à la garde régulière et à la petite enfance. Prises ensemble, l’équité salariale, l’allocation unifiée pour la famille et l’enfance, la perception automatique des pensions alimentaires, le modèle de fixation des pensions et la modification de leur traitement fiscal, la révision des services de garde, toutes ces mesures changeront, pour le mieux, concrètement, la vie des familles québécoises et cette Assemblée pourra s’en féliciter.
2. Réinventer notre solidarité
La solidarité québécoise s’étend à d’autres aspects, au-delà de la vie familiale. Je vous parlais tout à l’heure de la Santé et des transformations en cours qui allaient, oui, générer des économies sans modifier le panier de services.
On commence à le voir en régions, les restructurations de la dernière année cèdent la place, maintenant, aux augmentations de budgets des centres ambulatoires, des services à domicile pour les personnes âgées, des services d’hébergement de longue durée et des services de première ligne comme les CLSC de même que des activités de prévention et de promotion de la santé.
Nous trouverons le moyen, cette année, de faire avancer notre solidarité en matière de santé, dans le domaine qui a le plus évolué depuis 25 ans, celui du médicament. Faute de ressources, trop de Québécoises et de Québécois ne peuvent se payer les nouveaux médicaments, plus efficaces mais plus chers que les précédents. C’est pourquoi il est maintenant temps de compléter notre système de protection sociale. Dans quelques jours, un rapport d’experts dirigé par le père de l’Assurance-maladie, Monsieur Claude Castonguay, proposera un régime d’assurance-médicaments. Le régime sera universel, équitable et efficace. Universel car il donnera à tous un accès aux médicaments : équitable car il tiendra en compte la capacité de payer de chacun ; efficace car il permettra de contrôler les coûts des médicaments au Québec. Sur cette solide base, le ministre de la Santé et des Services sociaux déposera ce printemps un projet de loi pour établir, au plus tard en janvier prochain, l’Assurance-médicaments.
Le Québec a fait, il y a plus de 20 ans, un autre gain dans la recherche de la solidarité sociale. Il s’agissait d’élargir l’accès à la justice en créant l’aide juridique. Nous le savons tous, l’aide juridique a besoin, depuis longtemps, d’une réforme en profondeur et il s’agit d’un sujet difficile. Le ministre de la Justice procédera à cette réforme en instaurant, en plus du volet gratuit du régime, un volet contributoire. Ainsi, l’accès sera élargi à un plus grand nombre de Québécois dans le besoin ce qui est, finalement, la raison d’être de l’aide juridique.
Mais il y a une solidarité qui les dépasse toutes, car elle transcende les générations. C’est la solidarité qui fait en sorte que la population active finance la retraite des aînés. Et dans ce partage de la richesse, il ne doit pas y avoir de perdants. Aujourd’hui le gouvernement fédéral se désengage progressivement de ce secteur. Le Régime de rentes du Québec est la pièce maîtresse de la sécurité du revenu à la retraite des Québécois, qui cotisent cependant de plus en plus à des régimes complémentaires privés. Ce n’est toutefois pas le cas pour les travailleurs à faible revenu, qui sont donc plus vulnérables. De plus, la pyramide d’âge laisse présager, pour le prochain siècle, un grave déséquilibre entre la génération qui est sur le point de prendre sa retraite et la génération qui vient d’entrer sur le marché du travail. C’est pourquoi le gouvernement procédera cette année à une consultation qui débouchera sur une politique globale de la sécurité du revenu à la retraite dont certains éléments entreront en vigueur le premier janvier prochain.
Au sujet de la solidarité inter-générationnelle, le ministre de la Justice terminera bientôt sa tournée de consultation en ce qui concerne l’article du Code civil qui oblige les grands-parents à subvenir, en certains cas, aux besoins de leurs petits-enfants. C’est un sujet qui inquiète beaucoup de nos aînés et à bon droit. Le ministre apportera au Code civil les modifications appropriées. Le citoyen, les institutions publiques et la sécurité
Monsieur le lieutenant-gouverneur, Monsieur le président, Mesdames et Messieurs, j’ai une bonne nouvelle à vous apprendre : j’aborde maintenant le tout dernier segment de mon discours.
Il n’est pas le moindre car il nous concerne au premier chef : il s’agit de l’État, de ses institutions, et de ses citoyens.
Le lieutenant-gouverneur l’a noté avec raison dans son allocution, il nous incombe à nous, membres de l’Assemblée nationale, de revaloriser la réputation des parlementaires par notre action et nos attitudes.
Mais le lien de confiance entre l’État et les citoyens demande d’autres actions et d’autres signes de probité. Le projet de loi 131 sur le resserrement des règles d’éthique des administrateurs publics est un premier pas dans cette voie. Nous comptons en franchir un autre en encadrant, beaucoup mieux qu’aujourd’hui, la pratique du lobbying. Mais s’il y a une chose qui, dans les administrations publiques et dans le secteur public, soulève le mécontentement des citoyens, c’est la pratique de la double rémunération. Ma demande, un groupe de travail a été mis sur pied et il nous proposera bientôt des pistes de solution.
Le gouvernement se doit également d’être transparent, et je suis heureux que les participants à la Conférence sur le devenir social et économique du Québec aient eu un accès inédit aux états financiers du gouvernement. Nous avons l’intention de continuer d’innover en ce sens et les participants du Sommet de l’automne seront tout aussi bien équipés en données et en informations pour prendre les décisions qui s’imposent.
Les tribunaux administratifs sont un des lieux où aucun doute ne doit dorénavant subsister sur la qualité des nominations, la compétence des décisions, l’indépendance du processus. Le ministre de la Justice a déjà déposé son projet de loi qui sera suivi d’un projet de loi d’application de la réforme. Nous en profitons pour «déjudiciariser» certains actes de l’administration et d’harmoniser les règles et les processus pour les rendre plus faciles d’utilisation pour le citoyen.
Le ministre de la Justice déposera aussi des modifications importantes au Code de procédure civile afin d’alléger la procédure en vigueur et d’accélérer le processus judiciaire.
Le ministre de l’Environnement procède également à une modernisation et une simplification de la réglementation environnementale. Il s’agit d’atteindre nos objectifs très exigeants de protection du patrimoine et de développement durable, mais en développant des instruments économiques et des outils fiscaux nouveaux.
Nous allons prendre de nouvelles mesures, aussi, pour assurer la sécurité personnelle de nos citoyens. Sur la route, d’abord. La dernière grande révision du Code de la sécurité routière a eu lieu il y a 10 ans déjà. Elle a permis de réduire notablement le nombre d’accidents de la route mais on sent que de nouvelles mesures s’imposent pour faire mieux encore. L’alcool au volant cause chez nous 45% de tous les décès et 28% des blessés graves. Les mesures que proposera le ministre des Transports visent à réduire de 10% ce triste bilan.
De même la criminalité a connu globalement une chute significative au cours des dernières années. Mais le crime organisé continue de sévir. Nous devons saluer l’efficacité d’initiatives de coopération entre corps de police, comme l’escouade Carcajou. Le ministre de la Sécurité publique poursuivra ses efforts en ce sens. De même, l’établissement de forces policières autochtones, comme celles de Kahnawake ou des territoires Cris, est couronné de succès.
Les seuls qui ont des raisons d’être de mauvaise humeur partout au Québec sont les contrebandiers et les trafiquants et nous avons l’intention que cet état d’esprit s’aggrave encore dans leurs réseaux. Le ministre de la Justice entend d’ailleurs faire d’une pierre deux coups. En ce moment les importantes sommes d’argent saisies aux trafiquants de drogue, par exemple, dorment dans des coffres en attendant les procès. Nous allons créer une structure autonome responsable de la gestion des avoirs criminels confisqués et ses revenus serviront à intensifier encore la lutte à la criminalité.
Nous allons continuer, au Québec, de nous démarquer de nos voisins sur la question de l’incarcération. Nous pensons que les individus dangereux menaçant la sécurité publique doivent être incarcérés. Cependant les individus coupables d’infractions mais qui ne présentent pas une menace devraient être soumis à des sentences qui favorisent la réhabilitation, évitent l’incarcération ainsi que les dépenses considérables qu’elles occasionnent à la société. Conclusion
On le sait tous, l’an dernier il y a eu un référendum. L’année d’avant, une élection générale. L’année d’avant, une course au leadership au sein du parti au pouvoir. L’année d’avant, un référendum sur des offres fédérales.
Cette année, nous allons gouverner à plein temps. Et lorsque la société québécoise concentre ses énergies sur des objectifs précis, cruciaux, communs, elle est capable de grandes choses.
Et nous allons faire des grandes choses en invitant tous nos citoyens à se parler, à s’épauler, à s’entraider. La conférence de la semaine dernière est de bon augure. Rarement avions nous vu des banquiers et des syndicalistes, des présidents de transnationales et des organisateurs communautaires s’engager si résolument dans une oeuvre commune. Nous n’aurons pas la moindre hésitation, je l’ai dit, à enrôler le gouvernement fédéral dans nos travaux et nous comptons bien lui demander de faire sa part pour l’économie régionale, de faire sa part pour les commissions linguistiques et la relance de Montréal, de faire sa part pour la réforme de la formation de la main-d’oeuvre.
Le dialogue que le gouvernement a voulu engager avec la communauté anglophone du Québec est une démarche importante qui a déjà contribué à changer le climat de nos relations et qui débouchera sur des résultats concrets au cours des prochains mois. J’ai parlé aujourd’hui des commissions scolaires linguistiques, c’est un objectif rassembleur.
Les Québécois d’origines diverses ont raison de se sentir interpellés, aussi, par le grand rassemblement en cours. Le nouveau ministre des Relations avec les citoyens prépare avec un regard neuf une nouvelle approche de ce que signifie, concrètement, la citoyenneté et la diversité québécoise moderne. C’est une approche qui nous enrichit culturellement et économiquement, qui nous rassemble et qui nous ouvre l’esprit.
Membres de l’Assemblée nationale, députés et ministres, membres de la fonction publique, des réseaux, des sociétés d’État, le plan de travail contenu dans ce discours inaugural est fondé sur une certitude: nous sommes tous des bâtisseurs. Nous allons le démontrer. Les femmes et les hommes du Québec, surtout, sont tous des bâtisseurs, nous allons leur en donner les moyens.
Merci.

[BOUC=19960329]
[Lucien Bouchard – Premier ministre du Québec – Discours devant la chambre de commerce du Montréal métropolitain – 29 mars 1996]
Monsieur le Maire de Montréal,
Madame la Présidente de la Communauté urbaine de Montréal,
Monsieur le Président de la chambre de commerce du Montréal métropolitain,
Monsieur le Président de la Conférence des Maires de la banlieue de Montréal,
Distingués invités, Mesdames, Messieurs, Je suis heureux de vous voir ici en si grand nombre. On m’avait informé, ces derniers jours, qu’il y avait une demande pour des billets pour le déjeuner d’aujourd’hui, mais j’étais quand même un peu inquiet. Oui, car je savais, moi, que, lorsque le président du Conseil du Trésor allait présenter ses crédits cette semaine, il allait réduire de 110000000 $ le montant des subventions à vos entreprises… Mais je vois que vous êtes venus quand même… Et je pense savoir pourquoi. Depuis quelques semaines, au Québec, nous entendons un appel. Les chômeurs comme les présidents de nos plus grandes entreprises, nos coopératives et nos syndicats, nos élus locaux ou de l’Assemblée nationale, réclament, tous, un nouveau départ pour l’économie québécoise et l’économie montréalaise. Il y a, depuis quelques semaines au Québec et à Montréal, un nouveau climat de coopération et de solidarité. Avant de discuter avec vous de la situation montréalaise, je voudrais tenter de cerner les causes de ce regain de volonté pour pouvoir en tirer, pour nos citoyens, le maximum. Je pense d’une part que l’effort qui nous est demandé cette année, l’effort économique, celui de la relance de l’emploi, celui de la réforme de nos institutions, celui de l’équilibre budgétaire à atteindre, cet effort, donc, fait résonner en nous une vieille corde, celle de notre esprit d’endurance dans l’adversité. Notre présence ici aujourd’hui, la vôtre et la mienne, sont le produit de l’esprit volontaire, de la persévérance de nos parents, de nos grands-parents francophones et anglophones, des nouveaux arrivants qui se sont joints au Québec, de la force des institutions qu’ils ont construites. Et ils ont fait tout cela, dans un climat de difficulté. Toujours, en ramant à contre-courant. En ce début d’année 1996, le peuple québécois est placé en quelque sorte au détour d’une rivière dont il remonte le courant, et il aborde un passage difficile. Non loin, il y a des rochers et des remous. Des eaux blanches. Plutôt que de se décourager devant le défi, nous sentons au contraire un regain d’énergie, une volonté de faire front. Notre équipe de rameurs se ressoude en pensant à la fois au parcours qu’il faudra emprunter pour éviter les écueils, à la force qu’il faudra déployer pour braver le courant, et à la satisfaction qui sera nôtre lorsque l’obstacle aura été franchi. Voilà, je crois, le sentiment qui nous anime tous au printemps de 1996. Il est augmenté d’une autre réalité nouvelle tirée, celle là, de notre passé très récent. Lundi dernier, j’ai indiqué qu’au cours des quatre dernières années, nos gouvernements successifs ont été mobilisés par un certain nombre d’obligations politiques : débats sur Meech en 1990, Commission Bélanger-Campeau en 1991, référendum en 1992, course au leadership au Parti libéral du Québec alors au pouvoir en 1993, élection générale en 1994, nouveau référendum en 1995. Ces étapes étaient nécessaires, mais on doit reconnaître qu’elles ont drainé une partie de l’énergie du gouvernement. Cette année, nous nous consacrerons totalement à gouverner. Mais il s’agit de plus que cela. Le gouvernement est un acteur essentiel de notre société. C’est lui qui doit avoir une vision d’ensemble, qui doit susciter la concertation nationale, canaliser les grands débats, rendre les arbitrages. Il donne le ton. Cependant, seul, il ne peut rien. L’énergie québécoise, on la retrouve dans la société, dans les bureaux, les usines, les villes et les régions, dans les familles et les écoles, les hôpitaux et les laboratoires. Or, ces dernières années et, particulièrement, l’an dernier, la société québécoise a investi une énergie extraordinaire dans un grand débat sur notre avenir politique. Le référendum d’octobre a été un moment difficile pour beaucoup de nos citoyens. Mais il faut admettre aujourd’hui que l’effort d’ingéniosité, de créativité, d’organisation, de travail sur le terrain que nous avons déployé l’an dernier dans le camp du Non comme dans le camp du Oui, représente une somme incalculable. Les milliers d’assemblées et d’événements, les débats, les argumentaires, les pointages, les tournées, le vote lui-même: 94 % des électeurs ont participé. Une conclusion s’impose : c’est que l’énergie du Québec, ce sont les Québécois. Après ce grand effort, et le résultat du 30 octobre, puis la pause salutaire des vacances de fin d’année, nous nous retrouvons au printemps de 1996 avec toute cette énergie, hier harnachée dans le débat politique, aujourd’hui disponible pour l’effort économique. Et l’appel que nous ressentons aujourd’hui, c’est aussi la volonté de s’investir autant que l’an dernier, mais dans quelque chose d’autre. Nous nous sommes fait des muscles et des méninges depuis quelques années dans des combats menés avec nos meilleurs adversaires : nous-mêmes. Nous sommes prêts, maintenant, à combiner ces muscles et ces méninges pour tirer, tous, dans la même direction. Sachant que le tout est supérieur à la somme des parties, nous avons raison d’avoir confiance en l’avenir. Vous le savez, il n’y aura pas de relance de l’économie québécoise sans relance de l’économie montréalaise. Et il n’y aura pas de relance sans la volonté des Montréalais eux-mêmes.
Or nous avons, ces jours derniers, des exemples éloquents de la volonté des Montréalais de construire l’avenir de la métropole. J’ai eu l’honneur de participer à l’inauguration du nouveau centre Molson, un projet remarquable, réalisé sans argent public. Voilà une grande réussite pour laquelle on doit applaudir Monsieur Ronald Corey et toute son équipe, sans oublier la famille Molson qui, depuis plus de 200 ans, a joué un rôle constant dans le développement de Montréal.
Toujours dans le domaine sportif, Monsieur Claude Brochu a joué un rôle clé, la semaine dernière, dans la conclusion d’une nouvelle entente sur le partage des revenus au baseball qui va puissamment contribuer à garantir l’avenir des Expos de Montréal, c’est-à-dire l’avenir des Expos à Montréal. Bravo.
Deux autres signes visibles du développement de Montréal sont en train de prendre forme. Le nouveau siège social de l’Organisation de l’aviation civile internationale et le nouvel édifice de l’école des Hautes études Commerciales.
Avec le Centre Molson, ces deux bâtiments incarnent les voies de l’avenir de la métropole. Le tourisme, les loisirs, le haut-savoir et les organisations internationales sont les axes de développement que privilégiait déjà le rapport Picard il y a dix ans. Et on sent bien qu’au-delà des aléas de la conjoncture, les tendances lourdes qui poussent Montréal vers le prochain siècle sont à l’oeuvre. Il ne faut pas fermer les yeux face aux très graves problèmes de la pauvreté, des mises à pied, du décrochage scolaire qui sévissent dans la métropole. Les restructurations, notamment des industries vieillissantes, ne sont pas tout à fait terminées. Cependant il ne faut pas se cacher non plus que les Montréalaises et les Montréalais ont misé, ces dernières années, dans les créneaux de la nouvelle économie. Informatique, logiciel, communication, biopharmaceutique, aérospatiale : la métropole fait tous les jours un pas de plus dans l’économie de demain.
Nous avons à Montréal quatre universités, une population jeune et débrouillarde, baignant dans une culture de l’entrepreneurship en plein essor, pensez qu’il y a ici 50 fonds, privés et publics, de capital de risque. Grâce à la jonction de ces deux forces, le savoir et l’investissement, il y a dans de petits bureaux du centre-ville ou de la périphérie, les futurs Softimage, les futurs Bombardier, les futurs Biochem.
Et nous avons eu raison d’offrir à nos compagnies et à celles qui viennent se joindre à nous les meilleurs incitatifs fiscaux en Occident pour la recherche et le développement. Il faut faire en sorte que tout le monde le sache et que plus de monde en profite.
Cette année, nous pouvons enfin mettre de l’ordre dans nos leviers de décisions, plutôt que d’en subir le désordre. Le sujet n’est pas nouveau, les rapports Picard et Pichette ont montré la nécessité de mieux développer une vision régionale et de coordonner les actions. Ce qui a manqué, dans le passé, c’est la volonté politique. Maintenant, nous l’avons.
Le ministre Serge Ménard, ministre de la Métropole, a le mandat de créer une Commission de développement qui sera un véritable lieu de pouvoir de la région métropolitaine. S’appuyant sur les rapports déjà élaborés et sur une consultation qu’il est en train de mener, il concevra cette Commission comme un lieu d’action combiné du milieu montréalais et du gouvernement québécois.
Sa Commission, qui aura deux vice-présidents, un francophone et un anglophone, aura des responsabilités de promotion économique et conseillera le gouvernement en toutes matières concernant ses interventions dans la métropole : aménagement du territoire, orientations économiques, immobilisations et planification stratégique des ministères, culture, transport, etc.
En matière de transport, la nouvelle Agence métropolitaine constitue une priorité. Dans un mois, au plus tard, son directeur général sera nommé, puis son conseil d’administration, et le travail pourra commencer.
Cela ne signifie nullement que les élus locaux doivent attendre les événements. Car je vais vous donner un exemple de ce que produit l’attente. Lors du rapport Pichette, en 1991, on avait recensé 102 municipalités dans la région métropolitaine. Cette année, il y a 111 municipalités. Neuf de plus ! J’ai l’impression qu’elles se reproduisent ! En fait, c’est la région qui s’étale.
Le ministre vous invitera cependant à mettre en commun vos énergies, vos services et certaines de vos structures pour atteindre un plus grand niveau d’efficacité et d’économie.
On sait tous que l’étalement urbain provoque la crise de la ville-centre. On sait tous que cet étalement nuit à l’équilibre linguistique sur l’île de Montréal et nuit à notre capacité d’intégration des nouveaux arrivants. On sait tous que l’éparpillement du pouvoir municipal dans la métropole est un frein au développement, qu’il contribue à nos problèmes sociaux et économiques.
La Commission de la métropole ne doit pas ajouter un étage de structures à ce qui existe déjà. Elle doit être un élément de solution qui organise le pouvoir de deux façons: en harnachant, mieux que jamais auparavant, les décisions du gouvernement du Québec qui portent sur Montréal et en les arrimant, mieux que jamais auparavant, aux leviers locaux et régionaux de décision.
Cette Commission est une occasion de réinventer le pouvoir régional montréalais. Le ministre et le premier ministre sont plus qu’intéressés d’entendre les avis des élus et des partenaires de la région à ce sujet. La Commission vient, de plus, accompagnée d’une autre nouveauté: le courage politique québécois d’agir, enfin, pour la convergence des énergies et des décisions dans la métropole.
Par ailleurs, nous devons transformer nos avatars en avantages. Le ralentissement économique a-t-il provoqué une chute des prix des terrains et des loyers? Utilisons cet avantage : parmi les métropoles nord-américaines et européennes, c’est à Montréal que le loyer d’un bureau de prestige est le plus abordable, que le coût de l’habitation est le plus attirant, que le coût d’un terrain industriel est le plus bas, avec Atlanta.
Montréal est aussi la deuxième ville où le coût de la vie est le moins élevé et où la facture d’imposition corporative est la moins onéreuse.
Avec, en prime, la différence, la qualité de vie, la sécurité publique, la vraie jonction de deux grandes civilisations et de plusieurs cultures, le ski de fond et les cafés-terrasses.
J’ai lu le dossier« décision Montréal » préparé par la CUM. Il est impressionnant. Notre dossier est imbattable.
Et ça commence à se savoir.
Au cours des trois dernières années, 170 entreprises étrangères ont investi plus de 1600000000 $ dans la métropole, créant 4 800 emplois.
L’an dernier, donc en année référendaire, dix nouvelles entreprises étrangères ont pris la décision d’investir au total 112000000 $ sur le territoire de la CUM. Elles viennent de Hollande, du Vénézuéla, du Massachusetts, de Georgie, du Tennessee ou de l’Ontario.
Les avantages de Montréal, pour aujourd’hui et pour le siècle prochain, c’est un message que nous lançons aux investisseurs étrangers. Lorsqu’ils viennent, c’est un message qu’ils nous lancent à nous-mêmes.
[This week, in less than an hour and without asking for premiums, investorsfrom Ontario and small investors from the United States snatched up a Quebec bond issue of 350000000 $. These people aren’t blind or deaf. They’ve read the gloom and doom stories. They’ve read the reports about decline and despair. Yet, they made an investment in Quebecers. Without hesitating. Maybe it’s because they can also read the fundamentals of our economy, the quality of our skills, our shared determination to solve our problems. Their decision on Tuesday to invest in the future of Quebec is not a sentimental one. Like those of the foreign companies I’ve spoken of, who decided to set up shop in the Montreal area over the last year. This is what investors call: Smart money. Smart money knows that this is no time to sell in Montreal, this is the time to buy. Smart money knows that this is not the time to leave Montreal, this is the time to get in, to consolidate or expand. Prices are low – opportunities are great. And when smart money comes our way, we should stick around because what it provides us is not only investment, but faith in ourselves, faith in our metropolis, faith in our future.]
Je parle d’investissement étranger mais nous savons que notre principale force, de loin, c’est nous-mêmes. Et nous devons trouver dans notre propre réseau d’affaires et de bonne volonté la capacité de créer de la richesse nouvelle et de mettre les Montréalais au travail.
La conférence socio-économique de la semaine dernière a débouché sur la formation de trois grands chantiers qui auront, j’en suis sûr, un impact durable sur la relance économique et sociale de Montréal.
Le président de la Banque nationale, Monsieur André Bérard, a accepté de présider le chantier portant spécifiquement sur la relance de Montréal. Une petite équipe, tirée du secteur privé et du secteur public, des partenaires socio-économiques, aura pour tâche de faire le tri parmi les projets disponibles et d’en inventer de nouveaux. Il se concentrera notamment sur les exportations, le développement technologique et celui des industries culturelles et des communications. Monsieur Bérard déposera au sommet de l’automne un plan de travail fouillé, précis et immédiatement opérationnel pour créer, dans la métropole, de nouveaux emplois, occuper de nouveaux créneaux, ouvrir de nouvelles perspectives. Monsieur Bérard et son équipe ne s’occuperont pas de structure ou de réglementation. Ils auront une obsession : mettre plus de Montréalais au travail.
Madame Nancy Neamtan, porte-parole de la Coalition des organismes communautaires pour le développement de la main-d’oeuvre et une des personnes les plus actives pour la réinsertion au travail des Montréalais dans le besoin, dirigera le Chantier sur l’économie sociale. Ce chantier développera ce secteur protégé de la compétition internationale, qui permet à des milliers de Québécois, dont beaucoup de femmes et de jeunes, de participer à la vie active tout en introduisant dans nos vies un supplément d’humanité. Mme Neamtan travaillera de concert avec des représentants du secteur public, du secteur privé, des partenaires et des organismes communautaires, et elle proposera au sommet de l’automne un plan détaillé et immédiatement opérationnel pour faire grandir l’économie sociale au Québec et, principalement, à Montréal.
J’en profite pour souligner l’importance du Montréal des quartiers, de l’entraide et de la compassion. Le réseau communautaire est précieux. C’est pourquoi, même en ces temps de rigueur budgétaire, le ministre de la Santé a augmenté de 26000000 $, dans le cadre du virage ambulatoire, son budget de soutien aux organismes bénévoles.
Un autre Montréalais, l’entrepreneur Jean Coutu, a accepté de se charger du Chantier de l’économie et de l’emploi. Monsieur Coutu a passé sa vie à créer des emplois dans les quartiers, dans les villages. Il a passé sa vie au contact des besoins immédiats de la population et dans la difficile tâche de gérer la croissance d’une entreprise. Voilà son défi, aujourd’hui : nous aider, à court terme, à susciter et à gérer la croissance de notre économie, en ayant aussi le souci du partage de l’emploi disponible. Monsieur Coutu et son équipe déposeront à l’automne un plan détaillé et immédiatement opérationnel de création et de partage de l’emploi.
Monsieur Bérard, Madame Neamtan, Monsieur Coutu sont des catalyseurs. Avec les autres membres de la conférence, ils invitent tous les citoyens de la métropole, quelle que soit leur origine, leur langue ou leur couleur, à investir leur énergie, leurs idées, leurs espoirs dans les grands chantiers qui s’ouvrent.
[We know what the problems are. What is being asked of us now is to take part in devising solutions. Quebecers and Montrealers of all languages and origins should know that this mobilisation of the good will and the good ideas of Quebec for jobs, community work, education, the prosperity of the metropolis, is a golden opportunity to get in step together in the process of conceiving and implementing the blueprints of our city, of our society. This is not about blaming or arguing. This is about building and contributing and being part of something that benefits us all and that brings us closer.] Pendant ce temps, le gouvernement fait avancer une série de grandes réformes économiques et sociales, vous les connaissez : fiscalité, sécurité du revenu, éducation, déréglementation. Pour la relance de l’économie, nous poursuivons notre action sur plusieurs fronts. D’abord, par la réduction rapide du déficit, nous libérons dans l’économie québécoise les centaines de millions de dollars que l’état s’accaparait pour son financement. 1800000000 $, dans l’année fiscale qui se termine. 600000000 $ dans l’année fiscale qui commence. 1000000000 l’an prochain.
Le Québec contribue ainsi au relâchement de la pression sur les taux d’intérêts, il contribue donc à une tendance à la baisse du coût de l’investissement, donc à la création d’emplois. Il contribue aussi, d’après ce qu’on a pu constater cette semaine, à la bonne humeur et à l’optimisme du Président de la Banque du Canada. Ce n’est pas rien.
Même s’il a réduit ses subventions aux entreprises, le Québec accroît sa participation, en tant que levier et que partenaire, dans la création d’emplois. Tout le secteur de la nouvelle économie constitue une priorité, vous le savez. Nous avons maintenu, aussi, l’intégralité de nos aides aux jeunes entrepreneurs et nous avons conservé le volet d’aide aux étudiants-entrepreneurs du Programme de démarrage d’entreprises.
Le Québec et, en particulier, la métropole détiennent une formidable ressource naturelle, source de richesse économique et culturelle: je veux parler du milieu culturel. Sa vitalité, sa maturité, sont le reflet de la vitalité et de la maturité du peuple québécois tout entier. Nous sommes donc heureux de pouvoir annoncer la création d’un important Fonds d’investissement de la culture et des communications dont la métropole ne manquera pas de bénéficier. L’Union des Artistes, l’Union des écrivaines et écrivains québécois et la Guilde des musiciens se sont entendus avec la Société québécoise de développement des entreprises culturelles et le Fonds de solidarité pour financer, dès cette année, des projets innovateurs en culture et communication.
Nous voulons travailler, rapidement, à un réseau unifié et plus efficace pour la formation de la main-d’oeuvre. Vous savez que, pour cela, il faut que la volonté politique se fasse sentir, aussi, à Ottawa.
Nous avons noté que, pour la relance de Montréal, des ministres fédéraux se sont montrés ouverts à un dialogue constructif. Monsieur Paul Martin s’est entretenu récemment avec Monsieur Ménard et ils doivent se rencontrer sous peu.
Monsieur Chrétien a eu la courtoisie de m’appeler, au lendemain de mon élection dans Jonquière, et nous avons parlé de la situation de Montréal et de la nécessité de conjuguer nos efforts pour Montréal et pour l’ensemble du Québec. Nos cabinets sont en contact pour organiser, ce printemps, une rencontre où Monsieur Chrétien et moi-même discuterons des dossiers spécifiques qui nécessitent une action commune d’Ottawa et de Québec.
De notre côté, nous sommes en train de faire un tour d’horizon des projets les plus urgents et Monsieur Ménard s’entretiendra avec les principaux intervenants du milieu pour identifier les projets les plus mûrs pour cette occasion. Cependant je sais déjà que je vais parler à Monsieur Chrétien de formation de la main-d’oeuvre, de commissions scolaires linguistiques, de développement industriel, de Train à Grande Vitesse, d’un véritable centre bancaire international. Je m’attends à ce qu’il ait, lui aussi, des suggestions utiles.
Mesdames, Messieurs, nous avons, depuis quelques semaines, fait une brèche dans le mur de la morosité. Nous devons prendre tous les moyens à notre disposition pour ouvrir cette brèche, l’élargir, en faire un chemin, puis une avenue vers la prospérité. Il n’en tient qu’à nous, finalement. à notre volonté et à notre capacité d’invention et de concertation.
Vous savez que je suis déterminé à ouvrir cette brèche. Avec votre permission, je me permettrai d’interpréter votre présence ici aujourd’hui comme un témoignage de votre volonté à élargir la brèche et à remettre la métropole et le Québec en marche.
Merci.

[Bouc=19960502]
[Lucien Bouchard – Premier ministre du Québec – Assises annuelles de l’Union des municipalités – Vaillancourt – 2 mai 1996]
Monsieur le Président de l’Union des municipalités du Québec,
Monsieur le maire Vaillancourt, Monsieur le Président du congrès, monsieur Claude Bernier, maire de Saint-Hyacinthe,
Messieurs et Mesdames les maires et les conseillers municipaux, Chers amis, Ces assises annuelles de l’Union des municipalités du Québec sont un moment privilégié pour les élus municipaux, membres de cette importante association, de réfléchir, de discuter, d’échanger et de prendre position sur un certain nombre de thèmes propres au monde municipal et qui intéressent particulièrement les villes de moyenne et grande importance. Elles sont également devenues, au fil des ans, un lieu de passage incontournable pour le premier ministre du Québec, particulièrement pour un nouveau premier ministre. C’est donc avec plaisir que j’ai accepté de poursuivre cette tradition qui nous permet de mettre en présence, les unes avec les autres, nos attentes et nos visions réciproque. Le discours inaugural que j’ai eu l’occasion de prononcer, en mars dernier, a permis de dégager à grands traits les priorités du gouvernement. Je suis alors revenu sur certaines des idées exprimées lors de la Conférence sur le devenir social et économique du Québec. Vous vous souviendrez que j’ai noté, avec beaucoup de satisfaction, l’ouverture du monde municipal pour contribuer à l’avancement de ces priorités. J’aimerais aujourd’hui expliciter certaines orientations du gouvernement par rapport au secteur municipal. Elles gravitent autour de trois thèmes étroitement reliés : d’abord, la contribution des instances municipales aux priorités gouvernementales, dont, principalement, la création d’emplois, le développement d’un partenariat efficace et la décentralisation et, enfin, les relations de travail. Le partenariat gouvernement-municipalités Les grandes priorités gouvernementales ont été énoncées lors du discours inaugural. Je pense qu’elles sont partagées par l’ensemble des acteurs sociaux et municipaux. Je les rappelle brièvement. D’abord, l’assainissement des finances publiques, avec tout ce qu’une telle démarche est susceptible d’entraîner en termes de réorganisation administrative, de modifications financières et fiscales. Viennent ensuite le développement économique et la création d’emplois. On devra enfin engager une véritable relance de l’éducation. Je m’exempterai de revenir ici sur la situation des finances publiques du Québec. Là-dessus, vous faites sans doute le même diagnostic que le gouvernement. Vous comprenez aussi qu’il nous faut effectuer un virage majeur. Il nous faut casser les réflexes acquis en des époques où les moyens semblaient illimités. Notre endettement collectif grève déjà notre capacité d’agir et, s’il n’est pas jugulé, hypothéquera lourdement notre avenir. Comme vous le savez, les municipalités n’ont pas le droit, en vertu de nos lois, de réaliser des déficits budgétaires. Le gouvernement s’appliquera une médecine du même genre, dans la foulée du Discours sur le budget, par l’adoption d’une loi anti-déficit. Il faut apprendre à faire les choses autrement, plus efficacement, sans renoncer à nos objectifs de solidarité et d’équité. Il nous faut également lancer le chantier de la création d’emplois. Voilà pourquoi il nous faut développer un partenariat franc et dynamique. Je n’ai pas besoin de disserter longuement sur le problème du chômage pour illustrer comment brutalement il affecte les citoyens mais aussi les municipalités. Vous connaissez les problèmes de pauvreté dans les centres-villes et de détérioration de certains quartiers urbains, le dépeuplement et la dévitalisation des petites localités et des régions. Vous êtes sensibles à leur déstructuration, à la situation du chômage dans la région de Montréal et celle de la capitale, qui doit retrouver un nouveau dynamisme, malgré la décroissance de l’appareil de l’État. Les municipalités sont, par ailleurs, très largement sollicitées par les demandes nombreuses et pressantes des groupes sociaux pour venir en aide aux démunis. On assiste, vous le savez, à une prolifération de soupes populaires et de banques de vêtements dans nos villes et à une demande accrue de logements sociaux. Il y a là, il me semble, un double message pour les élus : celui d’une grande détresse dans certains milieux et, à l’inverse, une grande capacité de susciter des solidarités solides et efficaces. Ces solidarités, il faut qu’elles s’élargissent à l’ensemble de la société et qu’elles soient mises, désormais, au service du développement de l’emploi. Et là-dessus, le monde municipal peut jouer un rôle fort significatif. Traditionnellement, les responsabilités des instances municipales ont été concentrées sur la fourniture de biens et de services aux citoyens et aux citoyennes, qu’il s’agisse de protection contre les incendies et le crime, d’hygiène et de travaux publics, de loisirs, laissant à l’État les fonctions de redistribution de la richesse collective et de stabilisation de l’économie. Bien que les grands moyens d’action soient entre les mains des gouvernements fédéral et provincial, les municipalités peuvent apporter une contribution de plus en plus substantielle à la création de la richesse et à la création d’emplois. Plusieurs s’y appliquent déjà. Les médias nous ont informés, au cours des derniers mois, de la performance à cet égard de municipalités comme Drummondville et de multiples petites municipalités qui ont su relever le défi de l’emploi pour leurs concitoyens. Selon des données récentes, une trentaine de nos localités ont réalisé le plein emploi sur leur territoire. Il y a sûrement là une source d’inspiration. La stagnation économique de ces dernières années a renforcé chez certains élus municipaux le sentiment de l’importance d’une participation accrue des municipalités dans ce champ d’action. Mais plusieurs déplorent le manque d’outils mis à leur disposition. Il est donc pertinent de se demander dans quelle mesure les municipalités locales, les MRC et les communautés urbaines devraient être habilitées à jouer un rôle plus important en matière de développement économique. Il convient d’examiner divers moyens d’action à mettre en oeuvre pour leur faciliter la tâche. Les municipalités disposent déjà d’outils intéressants en matière de développement économique et de création d’emplois. Elles jouent un rôle important en fournissant des services collectifs, en aménageant des infrastructures ou en attirant des activités et des investissements extérieurs. Elles possèdent des pouvoirs en matière de création de parcs industriels et de promotion économique. Plus récemment, les MRC ont obtenu le pouvoir d’investir de l’argent dans un fonds local destiné à soutenir l’investissement dans les petites entreprises. Des « SOLIDE », comme on les appelle, se constituent un peu partout. Une variété d’organismes agissent également sur le territoire pour stimuler le développement économique : les conseils régionaux de développement (CRD), les corporations de développement, les services d’aide aux jeunes entrepreneurs (SAJE), les sociétés de développement de la main-d’oeuvre, les centres d’aide aux entreprises, les nombreux fonds d’aide à l’entrepreneurship. Pourtant, beaucoup d’élus municipaux considèrent encore que les instances municipales n’ont pas réellement le mandat d’agir en matière de développement économique et de création d’emplois. Certains ont alors tendance à se soustraire au développement de leur milieu. Trop souvent, on s’en tient à la gestion courante des services de base (eau, voirie, éclairage, gestion des déchets, etc.), bien que les municipalités soient en mesure de créer des conditions accueillantes à l’égard des entreprises.
Dans le contexte de morosité économique que nous traversons, tous les intervenants, quels que soient leurs champs d’action, doivent faire leur part. À cet égard, on doit s’intéresser davantage au développement qui émerge des initiatives des communautés locales. Par la concertation et la mobilisation des groupes d’intérêt et des individus, ces interventions spontanées donnent lieu à la création de micro-entreprises et de PME. davantage adaptées aux contraintes et aux potentiels des différents milieux. L’implication des leaders locaux, y compris les élus municipaux, constitue un élément clé dans la création d’emplois. Tous les intervenants, qu’il s’agisse d’individus ou de groupes associatifs, devront imaginer de nouvelles façons de faire. Je suis de plus en plus convaincu qu’il faut confier aux municipalités locales, aux MRC et aux communautés urbaines un mandat clair en matière de développement économique. Les instances municipales doivent contribuer, bien sûr à leur façon et dans les limites de leurs moyens, au développement de l’emploi et de l’économie de leur région. Il faudra continuer de mettre graduellement à la disposition des collectivités locales et régionales une gamme plus complète d’instruments qui leur permettent de contribuer ainsi plus adéquatement à l’effort collectif de développement auquel tous les acteurs de la société québécoise doivent être associés. J’ai accueilli très favorablement l’initiative récente de la Table Québec-Municipalités de dresser son propre inventaire des nouveaux moyens à mettre en oeuvre pour amener le monde municipal à accentuer son action en faveur de l’emploi. Le groupe de travail qui a été constitué à ce sujet en marge, je devrais dire en appui, des grands chantiers mis en marche au sortir de la Conférence sur le devenir social et économique du Québec, devrait élaborer des propositions particulièrement créatrices. Il faut souhaiter, d’abord, qu’elles accentuent les actions des instances municipales en faveur de la création d’entreprises et je pense surtout aux PME. Deuxièmement, elles doivent réviser la réglementation nationale et surtout municipale qui crée des « embûches » à la création de micro-entreprises dans nos milieux urbains. Espérons aussi que ces propositions pourront définir les paramètres de la contribution des municipalités au développement de ce qu’il est convenu d’appeler « l’économie sociale ». J’attends avec beaucoup d’intérêt les résultats de ces travaux qui conduiront, dans l’esprit de plusieurs, au Sommet de l’automne, à des engagements fermes et audacieux de la part du monde municipal. La décentralisation Dès notre arrivée au pouvoir, le chantier de la décentralisation a été lancé. Il a été marqué par une volonté gouvernementale d’agir par étape et en relation constante avec les acteurs municipaux. Cette approche est maintenue. Laissez-moi un instant vous rappeler certains éléments de l’histoire récente de ce dossier de la décentralisation afin de bien marquer l’orientation du gouvernement en cette matière. Je veux faire référence en particulier, après la Commission Bélanger-Campeau, qui en avait largement débattu, aux commissions régionales sur l’avenir du Québec, où ce sujet avait retenu l’attention de tous. Rappelons-nous aussi les consultations relatives au Livre vert sur la décentralisation. Qu’est-ce qu’on peut retenir de ces consultations ? Le citoyen doit être au coeur de la décentralisation et partie prenante des décisions qui le concernent. Toutes les études et les expériences dans les pays qui ont réalisé des opérations « décentralisation » convergent dans ce sens. En contrepartie, les citoyens élisent des représentants responsables et surtout imputables. Les participants aux consultations ont réclamé un transfert réel de compétences et de responsabilités et non seulement une régionalisation ou une déconcentration de services ou de bureaux du gouvernement. On veut des pouvoirs réels ; on veut déterminer la quantité et la qualité des services offerts selon les besoins des populations concernées. J’ai suivi à ce chapitre, avec beaucoup d’intérêt, l’élaboration du plan stratégique de développement de la région du Saguenay-Lac-Saint-Jean. Et, je dois vous dire que ce débat sur régionalisation et la décentralisation a eu lieu dans ma région et les leaders ont tranché : on privilégie nettement l’option de la décentralisation, ce qui ne veut pas dire que certains grands services gouvernementaux ne doivent pas en même temps être régionalisés; c’est une question de dosage adéquat. Dans la même veine, la population souhaite que les instances locales aient une large autonomie dans leur gestion locale, débarrassée de contrôles législatifs ou gouvernementaux souvent tatillons et inutiles ; nous travaillons déjà dans cette voie. Il faut accélérer le rythme. On exige aussi des ressources financières et fiscales adéquates. Cela va de soi. Il faudra toutefois s’entendre sur un partage juste et équitable des ressources financières que les citoyens mettent à notre disposition. Dans le cadre des commissions régionales, les citoyens ont également souhaité que cette décentralisation se réalise sur la base d’une véritable négociation et d’ententes formelles avec tous les intéressés. Je pense que l’approche empruntée par le gouvernement jusqu’à ce jour respecte cette volonté. La population nous a dit que la véritable décentralisation est celle qui respecte les spécificités régionales. Elle ne veut pas de décentralisation « mur à mur ». J’en suis! Il faut rechercher ce que le ministre des Affaires municipales qualifie de « décentralisation à la carte ». Je sais que cela est possible dans certains secteurs comme, par exemple, la gestion des ressources forestières, la villégiature, les lots intramunicipaux, les parcs et les équipements touristiques. Un dernier consensus se dessine clairement : l’État doit continuer de jouer un rôle central au niveau des objectifs nationaux et garantir l’accessibilité et le maintien de la qualité des services de base partout sur le territoire : éducation, santé, aide sociale. C’est là un objectif que je partage. Voilà, dégagées à grands traits, les orientations générales du gouvernement en matière de décentralisation, en réponse aux attentes des citoyens et citoyennes. Le ministère des Affaires municipales et les représentants des Unions municipales signaient, le 11 octobre dernier, une entente avec les partenaires municipaux pour décentraliser un ensemble d’activités gouvernementales dont les instances municipales pourraient avantageusement assumer la responsabilité. Certains événements ont retardé la mise en oeuvre de cet accord : je pense au changement de titulaire aux Affaires municipales mais surtout à cette mésentente majeure entre les Unions municipales sur ce qu’il est convenu d’appeler les structures d’accueil des activités à décentraliser : municipalités locales ou MRC et Communautés urbaines. Je suis aussi informé que certains ministères ont manifesté une certaine réticence à cette opération décentralisation. On va y voir! Surtout, et j’insiste là-dessus, les travaux sur la décentralisation doivent s’intensifier et déboucher sur du concret. J’attends beaucoup du « Lac à l’Épaule » que le ministre des Affaires municipales tiendra à la fin de ce mois avec nos partenaires municipaux. Et, si je peux me permettre d’alimenter vos discussions, je souhaite, d’une part, qu’elles prennent largement en compte les priorités du gouvernement d’assainir les finances publiques et de relancer l’emploi, et d’autre part, qu’elles aboutissent à des moyens précis permettant de renforcer les communautés locales. Je fais bien sûr référence aux municipalités locales, mais aussi au MRC et aux communautés urbaines dont les rôles et les responsabilités devront s’accroître et se préciser. Les relations de travail dans les municipalités Je ne peux terminer cet exposé sans évoquer une question que je sais fort complexe et surtout délicate. Je fais référence aux relations de travail dans le secteur municipal. Vous savez sans doute que cette problématique est étroitement reliée au dossier de la décentralisation que je viens d’évoquer. Vos dirigeants en font même un préalable à la décentralisation, tout comme de l’allégement des contrôles. Dans le contexte de restrictions budgétaires qui prévaut dans toutes les administrations, les municipalités ont été et seront encore appelées à faire leur part pour assainir les finances publiques. Une gestion de plus en plus serrée s’impose donc. Tout le monde en est conscient. Mais l’écart entre la rémunération de la fonction publique québécoise et celle des municipalités est un frein au projet de décentralisation. Il est bien difficile de réaliser des activités à meilleur coût dans la situation actuelle des coûts de main-d’oeuvre dans les municipalités. Selon l’Institut de recherche et d’information sur la rémunération (IRIR), un organisme indépendant et fort crédible, il existe un écart de 27,5 % entre la rémunération globale des salariés des secteurs public et parapublic (fonction publique et les deux grands réseaux de la santé et de l’éducation) et ceux des municipalités de 25000 habitants et plus. Sans être le seul facteur explicatif, la hausse sensible des valeurs foncières au cours des 20 dernières années a conduit plusieurs municipalités à se laisser porter par une certaine générosité qui présumait du maintien de cette tendance. Aujourd’hui, on réalise que les seuils comparables ont été dépassés. Soulignons tout de suite qu’un tel écart ne peut pas être uniquement attribué à une incapacité juridique des municipalités d’agir sur leur masse salariale.
Mais quelles que soient les causes, il est difficilement justifiable que des contribuables soient amenés à rémunérer les employés de leur ville à un niveau nettement plus élevé que le marché, alors qu’eux-mêmes, en tant que travailleurs, sont aux prises avec des difficultés économiques importantes.
Plusieurs villes ont quand même réussi à contenir leur masse salariale dans des proportions raisonnables, étant donné la situation économique actuelle. Il faut poursuivre et accentuer les efforts à ce chapitre.
Les municipalités réclament, depuis plusieurs années, des interventions gouvernementales afin de faciliter l’exercice de leur droit de gérance et de rééquilibrer le rapport de forces. Plusieurs mesures ont déjà été adoptées pour alléger un ensemble de contrôles que l’État impose aux administrations locales.
Nous poursuivrons ces efforts pour élargir la marge de manoeuvre essentielle à une gestion municipale efficace et responsable. L’autonomie de gestion qui caractérise nos institutions municipales doit être poussée encore plus loin. Là aussi, c’est de la décentralisation.
En matière de relations de travail, les Unions municipales ont déjà suggéré des pistes de solutions. Elles sont présentement considérées par le gouvernement.
En effet, en réponse à la demande de l’UMQ de donner suite rapidement aux recommandations faites par le comité Boivin, chargé d’étudier le régime d’arbitrage des différends chez les policiers et les pompiers municipaux, le ministre du Travail déposera prochainement à l’Assemblée nationale un projet de loi composé d’éléments visant à : rétablir le caractère volontaire de la médiation; permettre aux parties le recours à la formule de la médiation-arbitrage; rendre impératifs les critères décisionnels encadrant le travail des arbitres, dont un nouveau critère à teneur économique comportant également une référence à la situation générale des salaires au Québec. Ces mesures ne viennent pas chambarder du tout au tout le régime actuel, mais elles répondent aux principales critiques du régime, et ce, avant même l’expiration du délai législatif de révision prévue initialement pour 1997. Nous avons agi rapidement parce que nous savons qu’en matière de relations de travail, les perceptions sont souvent aussi importantes que la réalité. Et la perception des dirigeants municipaux est, entre autres, que le régime d’arbitrage des différends chez les policiers et pompiers a des effets pervers parce que les arbitres ont accordé une place démesurée à la seule comparaison de la rémunération entre corps policiers. En d’autres termes, vous lui reprochez de ne pas assez tenir compte des conditions économiques et salariales prévalant au Québec.
Nous avons opté pour une médiation volontaire et la possibilité d’avoir recours à une formule de médiation-arbitrage. Il reviendra aux parties d’utiliser ces outils pour valoriser la négociation. Quant aux critères qui devront dorénavant être considérés par les arbitres, leur application devrait inciter les parties à baser leur preuve sur des éléments plus pertinents. Il est certain que les comparaisons entre municipalités sur les salaires et les conditions de travail des policiers seront toujours prises en compte, mais que d’autres facteurs devront l’être aussi. Ainsi, le critère économique et salarial que je viens de mentionner viendra également baliser la prise de décision. L’article 45 du Code du travail est un autre sujet de préoccupation chez les élus municipaux. Un groupe de travail a été créé pour étudier l’opportunité d’adapter cette disposition aux réalités d’aujourd’hui, près de 30 ans après son adoption. Ce comité, dirigé par monsieur Réal Mireault, rencontrera prochainement les municipalités. Elles auront la possibilité d’exposer leur situation et de faire valoir leur point de vue. Le rapport du groupe de travail est attendu pour septembre. Par conséquent, le gouvernement n’a pas encore pris de décision. Le gouvernement s’attend à ce que les élus municipaux utilisent tous les outils à leur disposition, et ceux qui viendront dans les prochains mois, pour effectuer le virage que la situation économique et financière exige. Les défis auxquels est confrontée la société québécoise sont majeurs. Je pense que l’unanimité se fait autour des priorités nationales de l’assainissement des finances publiques, de la relance de l’emploi et de la réforme de l’éducation. Je suis convaincu qu’il existe une volonté de participation, dans tous les corps sociaux, à la mise en oeuvre de politiques et de plans d’action pour y donner suite. J’invite le milieu municipal, c’est-à-dire ses quelque 10000 élus et les appareils administratifs qui sont à leur service, à s’associer étroitement à la recherche de solutions originales et ambitieuses pour « régler nos problèmes ». Pour être pleinement efficace, cette recherche doit être marquée au coin d’un partenariat engagé, respectueux des missions et des capacités de chacun. Merci.

[BOUC=19960503]
[Lucien Bouchard – Premier ministre du Québec – Allocution de bienvenue au Président de la république du Sénégal – 3 mai 1996]
Monsieur le Président,
Distingués invités,
Mesdames et Messieurs, Je voudrais d’abord vous dire, Monsieur le Président, le plaisir très personnel que j’éprouve à vous accueillir à Québec dans mes nouvelles fonctions de premier ministre, car elles me permettent à la fois de vous souhaiter officiellement la bienvenue en terre québécoise, mais aussi de vous dire la joie que j’éprouve à vous témoigner ma reconnaissance pour la « téranga » toute sénégalaise, l’hospitalité, donc, dont vous avez fait preuve à mon endroit dans votre propre pays.
Je n’apprendrai rien au grand Sénégalais que vous êtes, en votre qualité de Président de la République, dont le pays est une terre d’histoire, de traditions et de continuité, en vous disant l’importance que nous attachons aux relations étroites, amicales et anciennes qui unissent le Québec et le Sénégal. Monsieur le Président, tous reconnaissent en vous un authentique chef d’État. Votre sagesse et votre expérience politique sont bien connues. Encore récemment, vos pairs africains l’ont confirmé en vous confiant la présidence de l’Accord de non-agression et d’assistance en matière de défense. Ils ont misé sur vos talents de négociateur et votre autorité morale. Ils ont reconnu, aussi, la contribution essentielle du peuple sénégalais, engagé avec vous depuis plusieurs années dans une grande expérience de démocratisation, tout à fait intégrée aux valeurs fondamentales de la société sénégalaise. L’expérience de diplomatie préventive, dont vous assumez maintenant la responsabilité, convient parfaitement à votre rayonnement politique, acquis au cours de vos années d’engagement sans faille en faveur de la paix, du dialogue, de la solidarité. Ces valeurs, vous le savez, nous les partageons avec vous et nous sommes très fiers de vous savoir au coeur des efforts pour la paix et la stabilité en Afrique de l’Ouest. Dans ce contexte, Monsieur le Président, et bien qu’avec beaucoup de modestie, je ne peux m’empêcher d’évoquer les questions relatives au continent africain. Je sais que ces questions vous tiennent particulièrement à coeur, et elles sont primordiales pour le Québec, ne serait-ce qu’en raison des réalités démographiques qui illustrent clairement qu’une partie importante de l’avenir de la communauté francophone internationale se joue sur votre continent.
J’entends souvent l’argument que les pays du Nord, dont le Québec, imposent à l’Afrique des modèles politiques qui ne lui conviennent pas, et j’entends aussi fréquemment dénoncer notre relative insensibilité face aux problèmes économiques de survie auxquels les Africains sont confrontés. Sur ces deux questions fondamentales, Monsieur le Président, le Québec est tout à fait disposé à vous écouter attentivement. Votre voix nous est déjà connue et plusieurs de vos avis, conseils et recommandations nous parviennent très régulièrement. L’expérience politique sénégalaise peut inspirer nombre de vos collègues. Encore récemment, votre Assemblée nationale a adopté une loi portant sur la décentralisation, par laquelle vous transférez aux régions et aux communes de nombreuses responsabilités, rapprochant ainsi l’exercice du pouvoir de vos citoyens. Puisque vous êtes l’initiateur de ce mouvement, je tiens à vous dire que nous sommes prêts à échanger et à coopérer avec vous en ce domaine, afin de partager nos expériences politiques. Pour ce qui est de l’amélioration des conditions économiques dans les pays africains, nous confessons avoir peu de prise sur les événements, si ce n’est pour réaffirmer notre conviction que la société québécoise, quels que soient ses choix politiques, restera solidaire des efforts des pays amis qui oeuvrent courageusement pour réduire les inégalités de développement. Je crois profondément que le partenariat économique, dont vous êtes un ardent promoteur, constitue une réponse plus adéquate à ces problèmes que l’aide traditionnelle souvent génératrice de dépendances. Je me réjouis, par exemple, qu’une mission sénégalaise à caractère économique s’annonce pour bientôt au Québec. Les entreprises sénégalaises viendront présenter à d’éventuels partenaires québécois des projets concrets d’investissement. Vous pouvez compter sur notre appui pour que les entrepreneurs sénégalais tiennent ici des rencontres fructueuses et puissent établir avec leurs homologues québécois des relations d’affaires et de partenariat durables et profitables. Plus largement, vous pouvez compter sur notre appui pour favoriser un renforcement de la coopération entre votre pays et le Québec. Cette coopération a été assurée jusqu’à maintenant par des entreprises et institutions qui reflètent l’excellence de l’expertise québécoise. Elle manifeste également l’originalité des approches que le Québec a mises au point pour assurer son propre développement économique, social et culturel et devenir une société moderne et prospère. On ne peut que s’en réjouir et s’en féliciter. Cependant, je suis conscient que cette coopération pourrait être encore plus dynamique et que la contribution du Québec au développement du Sénégal pourrait être encore plus significative. Dans la mesure de nos moyens, vous pouvez donc être assuré que nous nous appliquerons à l’avenir à appuyer des projets qui permettront à votre pays de tirer profit de l’expertise et de l’expérience québécoises, notamment pour améliorer ses infrastructures physiques, sociales et éducatives . De même faut-il favoriser les initiatives propres à assurer la formation et la qualification de sa main-d’oeuvre ; ou encore à créer les conditions propices à l’épargne et l’investissement. Il existe aussi une autre voie, multilatérale celle là, qui doit être explorée le plus possible, celle de l’espace économique francophone dont je voudrais dire quelques mots. La Francophonie se veut l’affirmation et la promotion d’une certaine culture dans le monde, multiforme, forte de ses nombreuses personnalités africaines, européennes, asiatiques et nord-américaines. Si les peuples qui appartiennent à cet espace francophone veulent développer une présence dans le monde par le livre, le disque et la télévision, s’ils envisagent occuper une place stratégique sur les inforoutes et donner droit de cité à la langue française dans la littérature et les forums scientifiques, s’ils veulent enfin que cette langue soit respectée au sein des instances multilatérales mondiales, il est essentiel que notre espace économique commun soit dynamique. À cet effet, il est important que la Francophonie reconnaisse l’urgence d’agir de façon concrète afin de favoriser le développement de tous ses membres. Des outils existent déjà, notamment le Forum francophone des affaires qui a réalisé des programmes de co-entreprise profitables entre le Sénégal et le Québec. Nous n’appuierons jamais assez, Monsieur le Président, des organismes comme celui là qui favorisent le partenariat entre nos entreprises et, de ce fait, aident à construire notre espace économique commun. Je nous invite conjointement à mettre l’épaule à la roue pour multiplier les programmes multilatéraux de cette nature. Est-il nécessaire de rappeler votre présence féconde au deuxième Sommet de la Francophonie à Québec, en 1987 ? Vous nous aviez alors conviés au Sénégal pour notre troisième rendez-vous. À la fin du Sommet de Québec, vous avez dit, Monsieur le Président, en parlant du Québec et de son peuple, « qu’il a conduit des expériences singulières quant à la défense de l’identité d’une communauté humaine et à l’intégration harmonieuse de celle-ci dans un vaste ensemble. La tâche est délicate, avez-vous ajouté, parce que de patience, de foi, d’intelligence,mais aussi de générosité. » Si j’ai tenu à rappeler ces propos, Monsieur le Président, c’est qu’ils me paraissent encore tout à fait pertinents, tant en ce qui concerne le Québec de 1996 qu’en ce qui touche à l’évolution de notre organisation internationale commune, la Francophonie. Permettez-moi de dire d’abord quelques mots de l’évolution récente du Québec, car ces visites officielles constituent le cadre idéal pour échanger de l’informations sur nos préoccupations réciproques.
Le Québec est resté et restera la terre d’une expérience culturelle singulière, pour reprendre le qualificatif que vous aviez utilisé. Notre appartenance géographique nord-américaine nous y conduit immanquablement. Nous sommes et nous voulons rester des Francophones nord-américains, enrichis constamment de l’apport culturel de tous ceux qui se sont joints à nous au cours des siècles. Nous voulons développer avec notre continent les mêmes rapports que l’Afrique francophone veut entretenir avec la Francophonie internationale. Nous voulons avec nos voisins immédiats des rapports de partenaires égaux, respectueux des différences, convaincus que ces différences constituent des sources continuelles d’enrichissement. Vous connaissez, Monsieur le Président, la position du gouvernement que je dirige sur l’Accord de libre-échange avec les États-Unis et le Mexique, et vous connaissez mon credo politique quant aux relations de souveraineté et de partenariat que nous souhaitons développer avec le Canada. Ces politiques fondamentales du gouvernement que je dirige sont le reflet des grandes orientations que j’évoquais tout à l’heure ; elles illustrent le caractère singulier de notre évolution politique et culturelle. Pour ce qui concerne notre organisation politique commune au plan international, la Francophonie, je ne vous redirai pas l’importance que nous y attachons, si ce n’est pour rappeler qu’un ministre québécois a dit un jour, pour en faire la démonstration, que la Francophonie était aussi vitale pour nous que l’oxygène que nous respirons. Je voudrais m’attarder quelque peu aux décisions récentes que nous avons prises au dernier Sommet de Cotonou et aux défis communs que nous devons relever pour enraciner constamment notre communauté et la faire progresser. Au Sommet francophone de Dakar, en séance inaugurale, vous avez conclu votre intervention en disant « j’émets le voeu que nous soyons les bâtisseurs du futur, afin que le rêve et l’espérance d’une poignée de militants s’accomplissent, par la Francophonie, dans notre jeunesse et dans nos peuples, pour notre jeunesse et pour nos peuples ». Ces propos sont dans le droit fil de nos décisions de Cotonou et de celles que nous prendrons à nos rencontres futures. Nos chantiers prioritaires communs, Monsieur le Président, ceux auxquels vous nous conviez comme « bâtisseurs du futur », sont ceux de la communication et de notre réseau télévisuel commun, TV 5, ceux de la formation, de l’alphabétisation, de l’école pour tous, sans oublier, bien entendu, ceux des nouvelles technologies de l’information. À cet égard, il me fait plaisir de vous annoncer que le gouvernement du Québec est prêt à collaborer avec votre gouvernement pour l’établissement de notre propre site Internet. Au Sommet de Dakar, vous évoquiez une Francophonie pour notre jeunesse et pour nos peuples. Notre jeunesse a besoin d’apprendre et de s’approprier toutes les connaissances, y compris les plus nouvelles, en utilisant notre langue commune. Notre jeunesse a besoin de contribuer, par sa créativité, à la production de ces connaissances et à leur propagation. Pour ce faire, nous avons besoin du français. Notre langue doit donc être enseignée, diffusée. Elle doit rayonner et être forte pour que toutes nos productions, réalisées en français comme support et comme véhicule, puissent s’exprimer et être connues du monde. Il nous appartient à nous, hommes et femmes politiques, de laisser toutes les avenues ouvertes et de travailler ensemble à ouvrir celles qui sont fermées ou menacent de l’être, parce que nous n’aurons pas été assez vigilants. Nos peuples nous soutiendront dans cet effort, si nous faisons la preuve que la Francophonie répond à leurs attentes. La Francophonie doit être une organisation exemplaire, car elle possède des avantages uniques. Tous ses membres partagent la conviction que pour se faire entendre dans un monde qui s’uniformise de plus en plus et y faire valoir notre richesse et notre diversité, il est essentiel que d’autres modèles culturels et d’autres langues universelles puissent être utilisées et entendues. Voilà notre force, mais en même temps notre plus beau défi. Je ne saurais terminer, Monsieur le Président, sans souligner le travail éloquent de plusieurs personnes ici présentes ce soir. Elles oeuvrent au rapprochement du Québec et du Sénégal et à leur rayonnement au sein de la Francophonie internationale. Sans ces collaborateurs et ces collaboratrices, nos relations ne seraient pas aussi harmonieuses et constructives. Je voulais les en remercier. Monsieur le Président, merci de votre visite, merci de votre forte et chaleureuse présence sur le continent africain et en Francophonie, merci de votre engagement politique constant. Je voudrais lever mon verre à votre courage politique.

[BOUC=19960513]
[Lucien Bouchard – Premier ministre du Québec – Allocution devant les membres de la communauté italienne de Montréal – 13 mai 1996]
Monsieur le Président du Congrès Italo-canadien région Québec
Monsieur le Président de l’Association des gens d’affaires et professionnels italo-canadiens
Monsieur le Président de la Fondation communautaire canadienne-italienne du Québec
[Distinti invitati Membri della comunità italiana del Québec Cari amici Buona sera]
Je suis très heureux que trois importantes organisations aient jugé bon de joindre leurs efforts pour me recevoir ce soir. Vous le savez, j’ai accepté cette invitation avec empressement, car nous avons des choses à nous dire, nous avons du travail à faire ensemble, nous avons des solidarités à bâtir.
Nous sommes en mai, à peine six mois se sont écoulés depuis le grand débat référendaire qui nous a occupés l’an dernier. Néanmoins, déjà, le climat n’est plus le même. Déjà, ceux qui hier faisaient campagne pour le Non et pour le Oui mettent ensemble leur considérable énergie en faveur d’intérêts communs: la création d’emplois, la relance de Montréal, l’économie sociale, l’élimination du déficit québécois.
Nous rendions publique il y a dix jours la liste des gens qui travailleront aux grands chantiers ouverts par la conférence socio-économique du mois de mars. Le nombre de candidats a été phénoménal. Représentants patronaux et syndicaux, des villes et des campagnes, Québécois de toutes origines se sont portés volontaires pour donner leur temps et leur énergie à ces grands défis.
Qui aurait cru, il y a six mois, que le président de la Banque Royale, Monsieur John Cleghorn, et le président de la Confédération des Syndicats Nationaux, Monsieur Gérald Larose, travailleraient côte à côte sur le chantier de l’économie et de l’Emploi, aux côtés du président de l’Assemblée des Premières nations du Québec, Monsieur Ghislain Picard ?
Le président de la Banque Nationale, Monsieur André Bérard, a accepté de présider le chantier portant spécifiquement sur la relance de Montréal. Une petite équipe, tirée du secteur privé et du secteur public, des partenaires socio-économiques, a pour tâche de faire le tri parmi les projets disponibles et d’en inventer de nouveaux. Il déposera au Sommet de l’automne un plan de travail fouillé, précis et immédiatement opérationnel pour créer, dans la métropole, de nouveaux emplois, occuper de nouveaux créneaux, ouvrir de nouvelles perspectives. Monsieur Bérard et son équipe ne s’occuperont pas de structure ou de réglementation. Ils auront une obsession : mettre plus de Montréalais au travail. On retrouve entre autres dans son équipe des gens que vous connaissez bien: Monsieur Lino Saputo, président des Fromage Saputo, et Monsieur Francesco Bellini, président de Biochem-Pharma.
Mais la relance de Montréal est l’affaire de tous les Montréalais et de ceux qui, comme les membres de l’auditoire, ce soir, ont une grande expérience en matière de démarrage d’entreprises, de création d’emplois, d’exportation et de solidarité. Dans ce qui semblait, depuis quelques mois, être un climat absolu de morosité et de déclin, on retrouve maintenant une volonté de relance et de travail. Vous qui avez su, dans des tas de secteurs d’activité, créer et développer des entreprises, êtes appelés maintenant à participer à cet effort québécois et notamment métropolitain pour retrouver le chemin de la croissance et du travail. Ces solidarités, ces volontés de mettre de côté nos divergences et d’oeuvrer au mieux-être de tous les Québécois ne sont pas apparues par magie, bien sûr. Il a fallu les encourager, leur donner des occasions de surgir. Un des objectifs de mon gouvernement est de les voir maintenant grandir. Mais il faut se rendre à l’évidence: il y a, parmi tous les citoyens du Québec, une prédisposition : un penchant pour la bonne entente, un penchant pour l’entraide, un penchant pour la convivialité, un penchant pour la joie de vivre. D’autres sociétés auraient mis des années à se remettre d’un débat aussi difficile que celui de l’an dernier. Je ne dis pas que nous avons reconstruit tous les ponts, bien sûr. Il faut encore beaucoup de travail. Mais je dis que les progrès réalisés depuis six mois sont plus rapides et plus prometteurs que ce à quoi nous aurions pu raisonnablement nous attendre. Et nous le devons au caractère des femmes et des hommes d’ici.
D’où nous vient ce penchant? Qui peut le dire? Les Québécois d’origine française, d’origine italienne, d’origine amérindienne, d’origine irlandaise, d’origine haïtienne et bien d’autres, en étaient largement pourvus, au moment où ils se sont rencontrés. Le métissage culturel qui en a résulté n’a pu qu’en augmenter la dose et c’est heureux.
Il est d’ailleurs extraordinairement contagieux, ce penchant pour la bonne entente. Il est notre principal outil d’intégration. Notre principal attrait touristique. Notre principale carte de visite.
Je voudrais que ma présence parmi vous aujourd’hui soit une illustration de plus de notre capacité d’oeuvrer ensemble sur des projets communs. Je sens d’ailleurs que je n’ai pas à vous convaincre. Dans le journal Il Cittadino, le Congresso exposait récemment les raisons qui avaient menées le Congrès Italien à participer à l’organisation de cette rencontre. Je voudrais en citer un passage :
[ « Aldilà delle ideologie, il Congresso intende dimostrare che membri della nostra comunità vogliono lavorare per la prosperitàdella Provincia, perché questo è importante per tutti… E gli Italiani, che sono parte integrante della Provincia, non si sentono al di fuori, ma parte attiva della vita nel Québec. » Fin de la citation.]
Mes amis, nous sommes précisément sur la même longueur d’onde. Le Congresso parle d’économie comme d’un chantier commun, et il a raison. J’ajouterais avec lui que la culture québécoise est notre chantier commun, que le progrès social, la réforme de l’éducation, celle de la fiscalité, que, bref, toute l’activité québécoise est importante pour tous et qu’elle doit se faire avec tous.
Depuis quelques mois, le gouvernement et en particulier le nouveau ministre délégué aux Relations avec les citoyens, Monsieur André Boisclair, en concertation avec des Québécoises et des Québécois de toutes origines, définissent une nouvelle approche pour nos relations civiques et interculturelles.
Et puisque l’Italie constitue, après la France et le Royaume-Uni, la plus importante terre d’origine des Québécois, il m’a semblé que ce soir serait une bonne occasion de livrer, ici, l’état de nos réflexions sur la nouvelle étape que nous voulons franchir ensemble, vers un Québec plus inclusif, vers un Québec où personne « si senta al di fuori ».
Le principe qui a d’ailleurs guidé la création du ministère des Relations avec les citoyens, le principe qui anime toute notre action, peut tenir en une phrase :
Au Québec, il n’y a qu’une classe de citoyens : la première classe.
Et tous ces citoyens, quelle que soit leur origine, leur orientation sexuelle, leur foi religieuse, leur préférence politique, qu’ils préfèrent l’espresso ou le earl grey, ont les mêmes droits et les mêmes responsabilités.
Un autre principe devant nous guider pourrait se résumer comme suit: qu’on l’ait reçu en héritage ou qu’on l’ait choisi, le Québec appartient à tous les Québécois.
Au cours des dernières années, nous nous sommes beaucoup penchés sur ce qui nous différenciait les uns des autres. Ces différences existent, elles font partie de nous, elles enrichissent nos vies, nos relations, nos actions. Mais ces différences sont d’autant plus profitables qu’elles s’insèrent dans un espace commun. Si on veut s’illustrer au soccer, il est bon de jouer à la même heure que le reste de l’équipe, dans le même stade, et avec à peu près les mêmes règles.
Notre stade à nous tous, ici, c’est le Québec. Notre équipe à tous, c’est le peuple québécois. Beaucoup de gens dans cette salle, ce soir, pensent que le peuple québécois a un avenir meilleur s’il reste dans la ligue canadienne. C’est une opinion qui est non seulement légitime mais qui, en démocratie, est bienvenue. D’autres, comme moi, pensent que le peuple québécois devrait avoir son propre état.
Mais quelle que soit notre préférence, il reste qu’il existe en Amérique du Nord un peuple singulier par son histoire, sa culture et sa langue commune, qui est le peuple québécois; il reste que ce peuple a démontré sa capacité et sa volonté de traverser les siècles.
Au cours des dernières années, il y a eu un malentendu sur ce que ce mot signifiait. Qui est membre du peuple québécois? Et nous nous enfargeons toujours sur un mot : le mot « nous ». Je voudrais ce soir que nous nous efforcions, ensemble, à dissiper ce malentendu. Lorsque le premier ministre du Québec, lorsque le gouvernement et l’administration publique, disent : « nous, le peuple québécois », ils veulent dire tous les citoyens du Québec, sans distinction et sans exception.
Cela demandera, pour certains francophones, un changement de mentalité qui n’est pas complété, mais qui est en bonne voie. Cela demandera aussi, pour des Québécois de diverses origines, une volonté renouvelée de se sentir inclus. Les mots ont leur importance, les mentalités en ont plus encore. Les actions, surtout, vont tracer le chemin.
Le défi qui se pose à nous est donc de façonner une société québécoise qui incarne et reconnaisse la multitude d’origine des Québécois, qui encourage le désir de participer à la vie collective du Québec et qui donne, finalement, à tous les Québécois la responsabilité du mieux être de tous les Québécois.
Quelles sont nos valeurs communes? Elles sont nombreuses :
L’égalité des sexes qui a fait au Québec des progrès que beaucoup de sociétés nous envient et qui va prendre bientôt le virage de l’équité salariale.
Le refus de la violence, en particulier à l’endroit des femmes et des enfants, qui fait du Québec un des endroits d’Amérique du Nord où l’on déplore le moins de crimes violents.
Le respect de la démocratie, avec des lois électorales et de financement des partis politiques parmi les plus avancées au monde mais, surtout, avec une population bien informée, participant activement à sa vie politique, et se rendant aux urnes dans des proportions records. Mes amis, nous étions 94% à nous présenter pacifiquement aux urnes en octobre.
Le respect de la diversité de nos origines, du pluralisme de notre société, ainsi que le respect des droits de nos minorités historiques: la communauté anglophone et les nations amérindiennes. Il en découle bien sûr une action constante contre le racisme et contre toutes les formes de discrimination. L’économie de marché, la liberté d’entreprendre et de commercer constituent non seulement une caractéristique mais une force du peuple québécois. Aujourd’hui, l’entrepreneurship est une qualité répandue au Québec, comme en ont attesté la popularité du Régime d’épargne action et, récemment, celle du plan de démarrage d’entreprises. Les citoyens d’origine italienne ont d’ailleurs montré la voie et continuent de le faire, manifestant un niveau exceptionnel d’entrepreneurship.
Une langue commune, qui est le français, et qui permet d’échanger, de créer et de se réinventer, de s’écouter et de se comprendre, au delà de nos langues d’origines.
La solidarité sociale, enfin, une valeur présente dans nos familles et que nous étendons au reste de nos concitoyens. Le Québec est par excellence, en Amérique du Nord, le lieu des grandes corvées, des Fonds de solidarité, des consensus. Nous sommes en train de préparer de nouveaux pas dans ces directions avec le Sommet de l’automne, mais aussi avec ce concept d’économie sociale qui est à la fois créateur d’emplois et qui fait de la solidarité une richesse collective. Dans vos quartiers vous avez, là aussi, montré la voie, car on compte pas moins de 200 organismes communautaires à vocation diverses dans la communauté d’origine italienne. Et je sais qu’aujourd’hui, une de vos priorités concerne la condition de vos aînés, leur confort et leur environnement culturel, au moment de prendre des retraites bien méritées.
L’égalité des sexes, le refus de la violence, le respect de la démocratie et du pluralisme, le respect de la diversité des origines et des droits des minorités historiques, l’économie de marché, le désir de vivre dans une société francophone et la solidarité sociale, voilà les principaux dénominateurs communs de notre vie en société québécoise. Nous y adhérons tous et nous constituons, ensemble, le peuple québécois.
Nous constituons aussi, ensemble, la « société d’accueil »pour le nouvel arrivant. Car le Québec a été, est et sera une terre d’immigration. Mais les Québécois d’origine italienne, pas plus que les Saguenéens, ne sont aujourd’hui des immigrants. Ce sont des Québécois qui accueillent les nouveaux venus. En tant, donc, que société d’accueil, nous présentons nos valeurs communes au nouvel arrivant, en lui disant : « voilà ce que nous sommes, voilà ce qui nous unit, si tu veux partager ces valeurs avec nous, tu es le bienvenu ».
J’ai parlé du désir de vivre dans une société francophone, elle passe par l’acquisition du français comme langue commune. En matière linguistique, les Québécois d’origine italienne, comme d’ailleurs le reste des Québécois, ont connu un parcours mouvementé et il y a eu, il faut l’admettre sans hésitation, des rendez-vous manqués. Mais en 1996, je ne vois plus de motif de discorde. Au contraire je sens une grande convergence.
Les trois quarts des Québécois d’origine italienne ont l’italien comme langue maternelle, ce qui n’est pas surprenant mais qui leur confère un avantage indéniable, moi je suis réduit à attendre la traduction, avant de lire le dernier Umberto Eco. Les deux tiers ont l’anglais comme langue seconde. Finalement, plus des quatre cinquièmes parlent le français, notre langue commune… plus des quatre cinquièmes! Il y a là, mes amis, le signe d’une grande volonté de vivre dans une société francophone, de participer, de ne pas être « al di fuori ».
Puisque nous partageons essentiellement les mêmes valeurs, que nous parlons le même langage, que nous faisons partie du même peuple et que nous avons le même objectif, nous devrions apprendre, mieux qu’aujourd’hui, à défendre les mêmes causes. Nous devons, ensemble, lutter contre la discrimination. Comme nous devons, ensemble, être soucieux de la protection et de la promotion du français au Québec. Comme nous devons aussi, ensemble, être vigilants pour assurer le dynamisme de la minorité anglophone et la protection de ses droits. Comme nous devons aussi, ensemble, assurer l’intégration des nouveaux arrivants à la société québécoise.
Je sens, dans le Québec de 1996, des signes annonciateurs de cette nouvelle solidarité québécoise. Beaucoup de non-francophones demandent, d’une part, l’application et le respect de la Charte de la langue française. Le Conseil national du Parti québécois, au terme d’un débat vigoureux, a d’autre part, pour la première fois, accepté de s’accommoder de l’affichage commercial régulier dans une autre langue, dans la mesure où la prédominance du français sera clairement respectée. De part et d’autre, il s’agit d’une ouverture majeure dont on n’a pas suffisamment souligné l’ampleur et qui annonce, là aussi, une nouvelle étape dans notre vie collective et dans les rapports inter-culturels du peuple québécois.
Notre pari, en tant que gouvernement de tous les Québécois, est de s’appuyer sur cette double bonne volonté pour faire la démonstration qu’on peut faire avancer la place du français au Québec, tout en respectant l’expression de la diversité culturelle québécoise. Il y a beaucoup d’embûches sur cette voie. Beaucoup de réactions de méfiance. Beaucoup d’automatismes en divers milieux.
Mais je pense que nous sommes suffisamment nombreux, partout au Québec, qui pensons que nous pouvons être à la fois inquiets de la place du français à Montréal et vouloir agir pour en assurer la pérennité, à la fois soucieux de la diversité culturelle des citoyens et vouloir améliorer les relations inter-culturelles, à la fois désireux d’assurer le dynamisme de la communauté anglophone et des nations amérindiennes.
Je dis : je pense que nous sommes suffisamment nombreux à vouloir atteindre chacun de ces objectifs. Cependant il ne suffit pas de le vouloir. Il faut de plus agir pour que cela devienne une réalité. Agir pour le respect des lois linguistiques et prendre les devants pour réduire le nombre d’infractions. Agir pour assurer de meilleurs contacts entre les organisations culturelles et communautaires. Agir ensemble pour l’accueil et l’établissement des nouveaux arrivants. Agir pour protéger les droits des minorités, notamment le droit d’accès aux services de santé et services sociaux en anglais comme vient de le réaffirmer mon parti, et agir pour la résolution des tensions et des conflits de différentes natures.
Pour y arriver, il a d’abord le travail commun. J’ai indiqué tout à l’heure les noms de Québécois d’origine italienne qui participent au grand chantier sur la relance de Montréal. Des concitoyens anglophones et juifs sont également impliqués dans ces travaux, comme ils l’étaient lors de la conférence socio-économique et comme ils le seront lors du grand Sommet de l’automne.
Voilà notre modèle : la diversité du peuple québécois doit être visible, elle doit être agissante, dans les lieux de pouvoir, dans les réseaux où s’imaginent et se prennent les décisions. La relation inter-culturelle doit se vivre de la base jusqu’au sommet. Et nous ne devons pas attendre, pour y arriver, l’évolution naturelle des choses. Il faut déployer un effort particulier.
Dans les années 70 et 80, ceux qu’on appelait les « Canadiens-français » ont pour ainsi dire forcé la porte des réseaux du pouvoir économique au Québec. Maintenant qu’ils détiennent les postes de décision et qu’ils forment ces réseaux, ils doivent faire exprès d’y insérer maintenant des femmes et des hommes de talent et de compétence et qui sont le produit de notre diversité culturelle. Il s’agit des organismes de l’état, bien sûr. Mais il s’agit aussi, beaucoup, des réseaux culturels et d’affaires, des réseaux communautaires et syndicaux.
Ce qu’il nous faut, finalement, c’est, de la part de la diversité culturelle québécoise, une volonté de participer et, de la part des réseaux de pouvoir et d’influence, une volonté de se diversifier. Avec le ministre délégué aux Relations avec les citoyens, le gouvernement inventera un ou des moyens d’accélérer ce processus.
À la base, nous incitons les organismes d’accueil des nouveaux arrivants à se décloisonner entre eux et avec le reste de la société d’accueil. Souvent, des organismes monoethniques prennent le nouvel arrivant sous leur aile et c’est excellent. Nous les poussons cependant à oeuvrer de concert avec la société qui les entourent, le CLSC, le CRD, l’arrondissement, les organisations non-ethniques de leur voisinage pour encourager, non seulement l’insertion du nouvel arrivant, mais celle des leaders de ces organismes dans les réseaux de pouvoir locaux. De même beaucoup de Québécois bénéficient, de par leur fonction et leur origine, de réseaux internationaux de contacts commerciaux ou culturels. Il leur incombe de partager cette richesse avec leurs concitoyens québécois pour en décupler l’impact sur l’économie.
Vous aurez remarqué que le ministère de Monsieur Boisclair ne s’appelle plus celui des « communautés culturelles ». La raison en est bien simple. Il est arrivé que des Québécois d’origine italienne ou haïtienne demande un renseignement ou l’accès à un programme gouvernemental, et qu’il se fasse répondre : « Il y a un ministère pour vos gens, le ministère des communautés culturelles ».
Cela ne se reproduira plus. Aujourd’hui nous disons : « il y a un gouvernement pour vos gens et pour tous les gens, le gouvernement des Québécois ». Le ministère de Monsieur Boisclair peut servir d’incubateur à certaines initiatives nouvelles d’insertion à l’emploi, par exemple, de certaines clientèles. Mais si ces programmes doivent devenir permanents, s’ils ont atteint leur maturité, le ministère chargé de l’emploi devra prendre le relais et traiter ces clientèles avec le même égard et sur le même pied que les autres Québécois.
Insister sur la notion de citoyens, insister sur ce qui nous unit, travailler coude à coude dans les réseaux du peuple québécois, est-ce à dire que des organismes comme les vôtres perdent leur sens? Certes non. Il est normal dans nos sociétés modernes que les individus se regroupent en fonction de leurs références culturelles, économiques, communautaires ou autres. D’ailleurs, ces regroupements, associations ou communautés de citoyens représentent et continueront de représenter à l’avenir des interlocuteurs crédibles et des partenaires importants pour le gouvernement.
Ces organisations sont des partenaires, entre autres, dans la tâche dont je vous parle ce soir. L’article de Il Cittadino que je citais tout à l’heure indiquait que notre rencontre d’aujourd’hui devait contribuer à [« sfatare il mito que gli Italiani vadano sempre controcorrente »]. Je ne connaissais pas l’existence de ce mythe. Au contraire j’ai l’impression que les Québécois d’origine italienne ont ouvert la voie dans beaucoup de domaines et ont su, dans l’histoire québécoise, prendre leur place dans les réseaux de pouvoir.
En 1665, déjà, Principe di Carignano était à la tête du régiment de Carignan. Antonio Crisafi fut nommé « Gouverneur des Trois-Rivières » par le Roi de France en 1703. Sous les ordres de Montcalm, on trouvait le général Bourlamacchi. Plus près de nous au tournant du siècle, Monseigneur Paolo Bruchesi fut Archevêque de Montréal.
Aujourd’hui, il serait vain de vouloir nommer tous les citoyens québécois d’origine italienne qui font partie intégrante du tissu québécois. On les retrouve dans la construction, dans l’industrie alimentaire, la restauration et l’hôtellerie, l’immobilier et le courtage, l’industrie métallurgique, mécanique, électrique, dans le textile, dans les arts et dans la politique.
Je voudrais cependant en nommer quatre, car ils signalent autant de victoires sur le chemin d’une véritable citoyenneté québécoise, sur le chemin d’une véritable présence de la diversité dans les réseaux de pouvoir du Québec moderne. Monsieur Jean Martucci fut président du Conseil de la langue française, une tâche délicate qui demandait compétence et doigté. Monsieur Claude Corbo, a dirigé ces dernières années une de nos grandes universités, l’UQAM. Mme Liza Frulla, en tant que ministre, a su concevoir pour toute la société québécoise une politique culturelle qui a recueilli un appui général. Et lorsqu’il s’est agi de représenter à l’écran il y a quelques années la québécoise traditionnelle, la québécoise typique, on a trouvé tout naturellement Marina Orsini.
Vous admettrez avec moi qu’il n’y a pas là matière à diagnostiquer une situation de controcorrente. Mais je veux bien, avec vous et vos organisations, contribuer à ce que nous allions tous, encore plus, dans le même courant, celui d’un peuple québécois riche de sa diversité.
Est-ce que cette recherche d’espace civique commun signifie que l’état doit se désintéresser de situations qui peuvent survenir dans des groupes culturels particuliers? Pas du tout. On sait que plus de la moitié des jeunes noirs anglophones montréalais de 15 à 24 ans sont sans emploi. Voilà une situation précise qui demande, de la part de l’état, un remède particulier. De la même façon que s’il se développait une crise sociale ou économique dans un village d’Abitibi ou de Gaspésie, il faudrait y accorder une attention spéciale.
Voilà, pour l’essentiel, le regard neuf que nous portons, de concert avec beaucoup d’organisations québécoises intéressées à ces questions, à la nouvelle étape de notre vie de peuple québécois.
Nous voulons y oeuvrer, avec vous, quels que soient les choix politiques que les Québécois pourront faire quant à leur avenir politique. Je voudrais vous en dire quelques mots. D’abord, chez nous, c’est la démocratie qui décide. René Lévesque nous a légué une loi sur les consultations populaires, que tous les gouvernements du Québec ont respectée depuis. Au dernier référendum, une majorité de Québécois a choisi de rester au sein du Canada. Tous les Québécois sans exception, y compris les villes et les régions qui ont très majoritairement voté pour le Oui, ont accepté ce verdict. C’est le peuple en son entier qui décide. Et le peuple québécois en son entier continue de payer ses impôts au Canada et de voter aux élections du Canada.
Les Québécois ont voté en sachant que c’est à eux et à eux seuls que revenait le droit de choisir s’ils voulaient demeurer au Canada ou acquérir la souveraineté. Ils n’ont pas de permission à demander à qui que ce soit. Notre premier devoir est de défendre ce droit fondamental. Nous sommes surpris et déçus qu’il se trouve des individus, aujourd’hui, pour le remettre en cause et pour nous distraire ainsi de la tâche prioritaire que nous nous sommes tracée de rassembler les Québécoises et les Québécois pour les défis communs de la création d’emplois, de l’élimination du déficit et de la relance de la métropole.
Je vous dis ce soir qu’il n’est pas question de laisser le gouvernement fédéral et son allié Me Guy Bertrand dicter l’agenda politique au Québec. Nous avons du travail à faire, nous avons des emplois à créer, nous avons l’inéquité et la pauvreté à combattre, nous avons un déficit à éliminer. Le gouvernement des québécois est donc toujours dans les mêmes dispositions quant à la tenue éventuelle d’une élection. Nous gouvernerons aussi longtemps que possible, à l’intérieur du mandat actuel. Nous savons tous qu’en dernière analyse, le peuple lui-même peut, aux urnes, affirmer péremptoirement son droit à disposer de lui-même. C’est un recours ultime et exceptionnel. Cependant, il existe d’autres façons d’exprimer le consensus québécois sur la question de son droit à disposer de lui-même, notamment en le réaffirmant à l’Assemblée nationale. C’est ce que nous allons faire.
Je ne dirai par conséquent qu’un dernier mot sur la question de la souveraineté. Si un jour les Québécois devaient la choisir, en quoi est-ce que tout ce que je vous ai dit ce soir sur notre culture commune serait changé? En rien. Pour le peuple québécois, le respect des minorités, le respect de la diversité, sont des données permanentes, immuables, non-négociables.
Un Québec souverain serait francophone, nord-américain, libre-échangiste. Un Québec souverain respecterait les droits individuels et devrait rester, comme il le fait aujourd’hui au niveau de son régime fiscal, compétitif avec ses voisins. Certains craignent un changement brusque, un dérapage, une remise en cause, par exemple, du droit de propriété.
Le contraire est vrai. Le Québec, c’est vous et moi et tous les Québécois. Nous nous connaissons suffisamment pour savoir que nous partageons les mêmes valeurs et que nous allons y rester fidèles quoi qu’il arrive.
D’ailleurs, le budget qu’a déposé jeudi dernier Monsieur Landry est une bonne illustration de notre vision commune des choses. Nous voulons une société qui jouit de bases financières saines, et nous éliminerons le déficit avant la fin de la décennie. Mais nous voulons que cet effort soit réalisé dans l’équité entre les Québécois. Et, comme je l’ai affirmé lors de la conférence socio-économique de mars, un effort est demandé à tous. à ceux qui disent;  » pas dans ma cour « , nous répondons : « nous prendrons quelque chose dans chaque cour », équitablement.
Dans un premier temps nous avons sérieusement comprimé les dépenses de l’état dans tous les secteurs. Nous le faisons aussi intelligemment que possible, en minimisant l’impact sur les services mais sans nous cacher que cela implique des sacrifices. Des augmentations de salaires prévues pour les cadres de l’état québécois ont été annulées. Le Budget de l’Assemblée nationale et des divers services aux députés et ministres ont été réduits de 5%. Ainsi, 80% de notre effort de cette année s’est fait du côté des dépenses. Au budget, Monsieur Landry est allé chercher l’effort supplémentaire dans les cours qui n’avaient pas été touchées auparavant. Un effort pour les entreprises, surtout les plus grandes. Un effort pour le Mouvement Desjardins et pour le Fonds de Solidarité. Un léger effort pour les Québécois qui ont une protection syndicale ou celle d’une corporation.
Également, un effort pour nos aînés qui en ont les moyens. Je dis bien : « ceux qui en ont les moyens ». Car 72% des personnes seules et 85% des personnes âgées ne sont aucunement affectées par le budget de Monsieur Landry. Cependant, 15% des personnes âgées qui ont effectivement des moyens plus importants sont appelées, comme les autres Québécoises et Québécois de revenu équivalent, à faire leur part.
Les seuls auxquels nous ne demandons pas un effort particulier, ce sont nos jeunes. L’ensemble des programmes concernant leurs frais de scolarité, leurs programmes d’accession à l’emploi ou de démarrage d’entreprise sont préservés et, en un sens, toute notre action de cette année vise à faire en sorte que les jeunes du Québec ne doive pas payer, demain, les factures des générations qui les ont précédés.
Ce que nous sommes en train de faire, au fond, c’est de solidifier le Québec. Solidifier ses finances, solidifier son marché du travail, solidifier sa métropole, son filet social, son système d’éducation, sa fiscalité.
Solidifier le Québec, pour le préparer à tous les défis que va amener le nouveau siècle mais surtout, pour être fiers du Québec que nous allons léguer à nos enfants.
Ce travail de consolidation ne peut se réaliser qu’avec l’apport de tous. C’est le message que je veux vous livrer ce soir. Le Québec a besoin de vous, comme il a besoin de chacune de ses citoyennes et chacun de ses citoyens. Il a besoin de votre intelligence et de votre savoir faire pour les projets qui vous tiennent à coeur dans vos milieux, bien sûr, mais aussi pour le projet commun qui nous occupe, celui d’un peuple québécois plus uni, celui d’un Québec plus solide et plus prometteur.
[Grazie]

[BOUC=19960513]
[Lucien Bouchard – Premier ministre du Québec – Point de presse à la suite du conseil des ministres – 13 mai 1996]
Mesdames, messieurs, Vendredi dernier, le gouvernement canadien a posé un geste sans précédent dans notre histoire. Un geste qui mérite réflexion et auquel il faut réagir avec fermeté, sans précipitation. Pendant la fin de semaine nous avons recueilli divers avis sur la question et, aujourd’hui, le Conseil des ministres a longuement soupesé la gravité du geste fédéral et la nature des actions qui doivent être prises par le Québec. Nous sommes rapidement venus à la conclusion qu’il fallait agir en cette matière avec le sens de la responsabilité première qui incombe au gouvernement des Québécois: la responsabilité de défendre, partout et en tout temps, le droit du peuple québécois à disposer de lui-même. Je dirai d’abord quelques mots sur la signification du geste du gouvernement fédéral. Pour la première fois, le gouvernement d’Ottawa tente de faire répudier le droit fondamental du peuple québécois de disposer librement et démocratiquement de son avenir. L’objectif, très clair, est d’entraver le droit des Québécois d’accéder à la souveraineté en affirmant que les voisins des Québécois ont, non seulement un mot à dire, comme l’affirme Monsieur Chrétien, mais détiennent en fait le dernier mot. En effet, selon la prétention fédérale, pour que les Québécois deviennent souverains, il leur faudrait obtenir la permission de chacune des provinces canadiennes, de Terre-Neuve, à la Colombie-Britannique. Même l’Île-du-Prince-Édouard, donc, aurait le droit d’apposer son veto et d’empêcher ainsi les Québécois de déterminer leur avenir. Bref, le gouvernement fédéral nous dit aujourd’hui autre chose. Il nous dit d’abord que le Canada est un enclos fermé, inflexible qu’on ne peut ni réformer ni changer pour faire au Québec la place qui lui revient. Il nous dit ensuite que ce Canada du statu quo est une prison dont on ne peut sortir. Une prison dont le cadenas est la formule d’amendement. Certains leaders fédéralistes, surtout au Canada-anglais, avaient, par le passé, tenus de tels propos. Au Québec, cette affirmation a été reprise par une frange trudeauiste du mouvement fédéraliste, et s’est trouvé un porte-voix en la personne de Monsieur Guy Bertrand.
Cependant, les chefs politiques fédéralistes s’étaient bien gardés de s’aventurer dans cette voie anti-démocratique. Le chef du camp du Non de l’automne dernier et chef du Parti libéral du Québec, Monsieur Daniel Johnson, affirmait d’ailleurs ce qui suit à l’Assemblée nationale, dans sa réplique au discours inaugural, le 30 novembre 1994. Je le cite:
« Il faut noter que les Québécois sont déjà souverains, en ce sens qu’ils choisiront le statut politique du Québec en toute liberté. Pour le Parti libéral du Québec, les Québécois conservent en tout temps le droit et le pouvoir de déterminer démocratiquement le statut politique qui leur convient à l’intérieur du Québec. Nous sommes maîtres chez nous de décider de notre avenir. C’est un droit fondamental que je défendrai ici et partout, en toute circonstance. »
Monsieur Jean Chrétien lui-même, dans son autobiographie d’abord, réitérait le droit des Québécois à choisir de rester dans le Canada ou de se donner leur propre pays. Devenu premier ministre, Monsieur Chrétien a très clairement confirmé qu’il s’agissait là d’une décision politique, qui ne reposait ni sur les juges ni sur la volonté des autres Canadiens, mais uniquement sur la volonté démocratiquement exprimée par les femmes et les hommes du Québec.
Ainsi, cinq jours avant le référendum du 30 octobre, dans une adresse solennelle à la nation, Monsieur Chrétien déclarait, je le cite :
«Demeurer Canadiens ou ne plus l’être, rester ou partir, voilà l’enjeu du référendum. »
Il ajoutait:
«Chers amis, le Canada est maintenant à un moment décisif de son histoire. Et d’un bout à l’autre du Canada, les gens savent que cette décision est entre les mains de leurs concitoyens du Québec. »
Fin de la citation.
Le soir du référendum, il confirmait l’importance du geste politique que les Québécois venaient de poser en affirmant, je cite:
« En démocratie, le peuple a toujours raison. Ce soir, il n’y a qu’un seul gagnant, c’est lui, le peuple. » Vendredi dernier, cependant, le gouvernement de Monsieur Chrétien a rompu avec cette tradition démocratique. Monsieur Chrétien affirme maintenant que ce sont les juges et les autres provinces qui décideront de l’avenir des Québécois.
Cette rupture, les citoyens du Québec ne l’accepteront pas. Les citoyens du Québec, qu’ils aient voté pour le Non ou qu’ils aient voté pour le Oui, savent qu’ils sont les seuls responsables de leur choix et ils n’accepteront pas que les règles du jeu soient modifiées de l’extérieur pour leur retirer ce droit.
Au moment qu’ils se fixeront démocratiquement, ils pourront entreprendre de refaire le choix de leur avenir, dans un sens ou dans l’autre, et ils savent que ce choix leur appartient et sera respecté.
Après le référendum de 1980, le gouvernement fédéral avait unilatéralement confisqué une partie du droit du Québec de gérer ses propres affaires en matière linguistique et en matière d’éducation, notamment.
Après le référendum de 1995, le gouvernement fédéral tente maintenant de frapper encore plus fort et de retirer le droit des Québécois à disposer d’eux-mêmes.
Mais il sait que, cette fois, il n’y arrivera pas. Le gouvernement fédéral est conscient de la détermination des Québécoises et des Québécois à ce sujet. Il est surtout conscient que si le Québec était vulnérable en 1980, il est aujourd’hui beaucoup plus fort, beaucoup plus uni, beaucoup plus sûr de lui. Et c’est justement cette force tranquille, cette sérénité, que le gouvernement fédéral veut saper en s’alliant à l’assaut judiciaire de Monsieur Bertrand. Car que se passe-t-il, aujourd’hui, au Québec? Politiquement, d’abord, le Québec respecte les règles démocratiques. Une majorité de Québécois ont dit Non en octobre dernier, le gouvernement québécois respecte ce verdict. Nous sommes une province du Canada, nous payons nos impôts au Canada. Notre loi nous interdit de tenir deux référendum sur le même sujet pendant un mandat électoral, nous respectons cette loi. Nous ne proposons nulle rupture avec la démocratie, nous n’avons pas peur de la démocratie, la démocratie fait partie de nous. Économiquement, ensuite, le Québec est en train de se redonner des bases saines, est en train d’éliminer le déficit dont il a hérité. Il le fait, en s’appuyant sur un consensus très large de fédéralistes et des souverainistes qui mettent leur énergie et leur bonne volonté dans une cause commune, celle de la prospérité des Québécois. Pour arriver à solidifier les finances du Québec, nous faisons appel à l’effort de tous nos citoyens, équitablement, comme l’ont montré les décisions difficiles mais nécessaires prises dans les prévisions de dépenses du gouvernement, puis dans le budget de la semaine dernière. Socialement, aussi, le Québec a ouvert de grands chantiers qui mobilisent des énergies pour créer, à Montréal et dans les régions, des emplois nouveaux et pour partager l’emploi disponible. Gens de droite et de gauche, chefs d’industrie et travailleurs sociaux travaillent au coude à coude pour présenter, au sommet de l’automne, des projets créateurs d’emploi. Nous oeuvrons aussi à une importante réforme de l’éducation, de la santé, de notre filet social, et nous nous apprêtons à prendre le virage de l’équité salariale pour les femmes du Québec. Nous vivons cette grande convergence, parce que nous sommes convaincus d’oeuvrer pour un projet commun: celui de mettre le Québec solidement sur ses rails pour affronter tous les défis qui pourront se présenter à lui. Celui de la globalisation des marchés, celui de la révolution de l’information, celui, si les Québécois le décident, de la souveraineté. La croisade de Guy Bertrand, auquel le gouvernement fédéral vient de donner une incroyable légitimité, vise à nous faire dérailler de ce programme de gouvernement. Elle vise à mettre en doute, amoindrir, élimer la détermination du Québec. Elle vise à nous distraire et à brouiller les pistes. Elle vise à diviser et à épuiser et à contenir l’énergie du Québec derrière un verrou judiciaire. Qu’elle est, donc la responsabilité du gouvernement des Québécois? Elle est double. Il n’est pas question de laisser le gouvernement fédéral et son allié Me Bertrand dicter l’agenda politique au Québec. Nous avons du travail à faire, nous avons des emplois à créer, nous avons l’inéquité et la pauvreté à combattre, nous avons un déficit à éliminer. Nous sommes donc toujours dans les mêmes dispositions quant à la tenue d’une élection. Nous gouvernerons aussi longtemps que possible, à l’intérieur du mandat actuel.
Nous savons tous qu’en dernière analyse, le peuple lui-même peut, aux urnes, affirmer péremptoirement son droit à disposer de lui-même. C’est un recours ultime et exceptionnel. Cependant, il existe d’autres façons d’exprimer le consensus québécois sur la question de son droit à disposer de lui-même. D’abord, sur le plan politique, il n’apparaît pas opportun d’aller de l’avant avec la rencontre que le premier ministre du Canada et moi-même devions tenir ce mois-ci. Bien que le Québec ait démontré, ces derniers mois, sa bonne volonté pour des actions bilatérales sur le plan de l’emploi, cette rencontre, au niveau des deux chefs de gouvernement, ne pourrait se tenir dans un climat de collaboration. J’ai demandé aux ministres sectoriels de faire cependant progresser les dossiers en discussion avec leurs homologues fédéraux. Ensuite, sur le plan judiciaire, le gouvernement a donné un mandat clair à ses représentants. Ils affirmeront, devant la Cour supérieure, la suprématie du droit du peuple à disposer de lui même, que contestent Me Bertrand et son nouvel allié, l’État fédéral. Respectueusement, ils demanderont par conséquent à la Cour de reconnaître qu’il ne s’agit pas là d’une question juridique mais d’une question politique et de déclarer irrecevable la requête de Me Bertrand et du fédéral. Finalement et de façon plus conséquente, j’ai avisé le chef de l’opposition Monsieur Daniel Johnson, et le chef de l’Action démocratique du Québec, Monsieur Mario Dumont, de notre intention de saisir l’Assemblée nationale, pour la première fois de son histoire, d’une motion solennelle. Les représentants du peuple québécois, réunis dans leur assemblée nationale, seront appelés dès les jours prochains à réaffirmer le droit fondamental des Québécoises et des Québécois à disposer d’eux-mêmes. Par ce geste, posé dans l’enceinte parlementaire, nous ramènerons le droit là où il doit être: entre les mains de la démocratie québécoise. Merci.

[BOUC=19960522]
[Lucien Bouchard – Premier ministre du Québec – Dépôt d’une motion réaffirmant le droit du peuple québécois d’assumer son propre destin – 22 mai 1996]
Monsieur le Président, Depuis le début de l’année, le gouvernement des Québécois concentre son énergie sur quelques grands axes qui font consensus. Avec nos partenaires sociaux, nous sommes convenus de solidifier le Québec, notamment en éliminant le déficit, en relançant l’emploi, en réformant l’éducation et la sécurité du revenu. Pour que la maison québécoise soit plus solide, nous avons du travail à faire, nous avons un effort à consentir. Pour y arriver nous avons voulu, depuis quelques mois, dégager un espace de sérénité et de solidarité, au-delà de nos divergences sur la question de l’avenir politique du Québec. Les femmes et les hommes du Québec de tous les milieux et de toutes les origines ont réagi avec enthousiasme à cet appel à l’effort et à la solidarité. Cependant, semaine après semaine, les chefs fédéralistes à Ottawa ont insisté pour nous replonger dans le débat constitutionnel. De déclarations incendiaires sur la partition en propos irresponsables sur la démocratie, le gouvernement fédéral s’entête à jeter de l’huile sur le feu. Les Québécois ne se laisseront pas dévier de leur cap par de telles provocations. Leur gouvernement ne modifiera ni son calendrier, ni ses priorités pour répondre aux voeux des ministres fédéraux. Cependant, la gravité des remises en causes faites ces derniers jours par l’État fédéral exige que l’Assemblée nationale interrompe ses travaux pour réaffirmer, haut et fort, le droit des Québécois. Une fois cette tâche accomplie, une fois ce signal lancé, l’Assemblée, le gouvernement et les Québécois reprendront les tâches qu’ils se sont assignées : solidifier le Québec, notamment en éliminant le déficit et en relançant l’emploi. Il y a dix jours, le gouvernement fédéral a pris la grave décision d’intervenir devant un tribunal pour affirmer que l’avenir des Québécois ne leur appartenait pas.
Monsieur Chrétien et son ministre de la Justice s’étaient d’abord drapés derrière des arguments légaux pour tenter de minimiser la portée de leur geste. Ils affirmaient, un peu comme le chef de l’opposition, qu’il s’agissait d’obscurs débats d’avocats, de points de droit fins et subtils qui auraient peu d’impact sur le débat politique. Ils protestaient que leurs intentions étaient pures et ne devaient être en aucun cas interprétées comme une volonté de bâillonner la démocratie québécoise. L’urgence, Monsieur le Président, est maintenant plus grande que jamais. Mercredi dernier, à la Chambre des communes à Ottawa, Monsieur Jean Chrétien a jeté tous les masques et la vérité a été brutalement dévoilée. Le chef libéral canadien a indiqué plus clairement que jamais quelle était sa nouvelle position, sa nouvelle stratégie. Il a déclaré que, même si les Québécois optaient majoritairement pour la souveraineté, même si cette Assemblée nationale votait en conséquence la souveraineté, même si, donc, la démocratie québécoise s’exprimait, « les lois canadiennes, a-t-il dit, doivent être respectées et il n’y aura pas de déclaration unilatérale d’indépendance ». Et si cela ne suffisait pas, si cela n’était pas suffisamment claire, tout à l’heure même, devant la Cour supérieure siégeant à Québec, l’avocat du gouvernement fédéral a formellement affirmé au nom de son client et je cite le paragraphe 18 de sa déclaration d’ouverture : « … le Québec ne rencontre pas les conditions du droit à la sécession ». Monsieur le Président, le chef du gouvernement fédéral, l’État fédéral pour la première fois de notre histoire, viennent d’indiquer que c’est le Canada qui imposera des choix au Québec. Il l’ont répété le lendemain, puis le surlendemain, puis le jour d’après. L’État fédéral, par la voix de son premier ministre, veut donc interdire aux Québécois de choisir eux-mêmes leur destin. Il vient de dire aux 94% de femmes et d’hommes qui se sont déplacés le 30 octobre pour aller voter, aux 94% de Québécoises et de Québécois du Non et du Oui qui pensaient décider de leur avenir, qu’ils avaient tort, car la décision, selon Monsieur Chrétien, ne leur appartient pas. Selon Monsieur Chrétien, l’Assemblée nationale du Québec n’est pas souveraine pour fixer les règles référendaires, pour définir la question référendaire, et pour en tirer les conclusions. Selon Monsieur Chrétien, l’Assemblée nationale des Québécois n’est rien de plus qu’un club de discussion sans effet et sans pouvoir. Qui plus est, le Canada imposera sa volonté aux Québécois par le biais de la constitution de 1982; une constitution adoptée contre la volonté formellement exprimée par les deux partis représentés à l’Assemblée nationale, une constitution qui n’existe, en droit, que dans sa version anglophone, une constitution qui ne respecte pas ses propres critères de validité quant à son adoption. Bref, au droit sacré des Québécois à disposer d’eux-mêmes, Jean Chrétien oppose une constitution politiquement illégitime et unilingue anglaise dans sa seule version officielle et légale. Je comprends que le chef de l’opposition ait voulu, mardi dernier, marquer un point politique partisan avec son propre projet de motion. Mais les déclarations qui nous viennent maintenant d’Ottawa nous appellent à notre responsabilité première envers le peuple québécois et envers la démocratie québécoise. Je l’invite donc, lui et ses collègues, à s’attarder aujourd’hui à l’intérêt supérieur du Québec et à poser, dans cette Chambre, un geste solennel qui nous unisse. Nous avons nous-mêmes eu le souci de cette atteinte du dénominateur commun, en utilisant pour la motion solennelle un libellé qui reprend presque mot à mot des textes que le Parti libéral du Québec a déjà produits, promus et adoptés. Nous sommes également heureux d’avoir le concours du chef de l’Action démocratique du Québec. Nous nous sommes surtout inspirés d’un texte qui a fait l’unanimité dans cette assemblée : il s’agit de la première phrase du préambule de la loi instituant la Commission sur l’avenir politique et constitutionnel du Québec, la loi, donc, qui créait la commission Bélanger-Campeau qui fut, en soi, un grand moment de l’unité des forces fédéralistes et souverainistes au Québec. Les membres de l’Assemblée, dans ce moment important, avaient alors mis de côté leurs divergences. Je reconnais devant moi des gens qui ont voté pour cette loi et qui ont siégé, avec moi, à cette commission. Je serais surpris et déçu qu’ils se dédisent aujourd’hui. Ce texte représentait l’unanimité québécoise à un tel point que ceux qui siégeaient alors sous la bannière du Parti égalité avaient voté en faveur de son adoption. Qui comprendrait aujourd’hui que le Parti libéral du Québec soit moins favorable au droit du Québec à disposer de lui-même que ne l’était, il y a six ans, le Parti égalité? Dans la motion qu’il présentait mardi, le chef de l’Opposition voulait faire la promotion de son option, le fédéralisme renouvelé. Je pourrais, dans ma motion et dans ce discours, faire la promotion de la souveraineté, c’est mon option. Je ne le ferai pas, car ce n’est pas, aujourd’hui, le sujet à l’ordre du jour. Aujourd’hui, il s’agit du droit qui permet aux Québécois de choisir l’une ou l’autre de ces options. C’est ce que cette Assemblée nationale est appelée à réaffirmer, aujourd’hui, par la motion solennelle qui est devant elle. à ceux qui l’auraient oublié, à ceux qui voudraient le nier, à ceux qui craignent la force du Québec, mais surtout, à nous-mêmes, nous nous devons de dire haut et fort que nous avons le droit de disposer de nous-mêmes ; que nous avons fixé les règles les plus démocratiques qui soient ; que nous avons respecté la volonté populaire, chaque fois qu’elle s’est exprimée ; et que chaque fois, notre démocratie en sort renforcée. Chaque fois, notre droit de choisir gagne en solidité. En 1980, le gouvernement de René Lévesque a proposé aux Québécois la souveraineté-association. Une majorité de Québécois a décliné la proposition. Le gouvernement du Parti québécois a respecté ce verdict, sans toutefois cesser de croire en cette cause et sans cesser d’espérer qu’il y aurait un jour une autre occasion de donner ce choix aux Québécois, dans le respect de nos règles. En 1992, le gouvernement de Robert Bourassa, dont l’actuel chef de l’Opposition était un membre important, a proposé aux Québécois un projet de réforme du fédéralisme. Une majorité de Québécois a décliné la proposition. Le gouvernement du Parti libéral a respecté ce verdict, sans toutefois cesser de croire en cette cause et sans cesser d’espérer qu’il y aurait un jour une autre occasion de donner ce choix aux Québécois, dans le respect de nos règles. En 1995, le gouvernement de Jacques Parizeau, avec mon appui, a proposé aux Québécois de réaliser la souveraineté et d’offrir un partenariat au Canada. Une majorité de Québécois a décliné la proposition. Le gouvernement du Parti québécois respecte ce verdict, sans toutefois cesser de croire en cette cause, et sans cesser d’espérer qu’il y aura un jour une autre occasion de donner ce choix aux Québécois, dans le respect de nos règles. Avec quelle question? Avec celle que déterminera l’Assemblée nationale, et je dois dire que nous trouvons pour le moins excessif d’entendre les leaders fédéraux affirmer que les Québécoises et les Québécois sont trop simples d’esprit pour savoir ce que signifient les mots « souveraineté » et « offre de partenariat ». La proposition souverainiste est simple, elle est claire, elle est connue des Québécois. Surtout, elle est positive, à l’image des Québécois et de notre projet. Voilà ce qui, au fond, suscite l’ire fédérale. à Ottawa, on veut présenter les choses sous un jour négatif, c’est compréhensible, et rien ne les empêchera, comme la dernière fois, par exemple, de tapisser le Québec du mot « séparation » si le coeur leur en dit. Il ne peut donc, Monsieur le Président, y avoir d’entente sur une « question claire » dans cette affaire. Et il ne peut y avoir de compromis sur la règle majoritaire. Elle est historique, il s’agit de 50 % plus quelque chose. On entend les exégètes fédéraux citer maintenant les statuts de la CSN à l’appui de leurs thèses de majorités qualifiées. Il est cependant curieux que Monsieur Chrétien ne déclare pas nulle l’adhésion de Terre-Neuve à la fédération, car elle ne s’est faite, après deux référendums, qu’avec une majorité de 52 %. Le chef de l’opposition dit que le droit du Québec de disposer de lui-même est une évidence. Alors qu’il était premier ministre, de ce fauteuil-ci à l’Assemblée nationale, il l’avait lui-même clairement réaffirmé. « Il m’apparaît extrêmement clair, a-t-il dit il y a deux ans, qu’au Québec, du point de vue politique, du point de vue de la société québécoise, de l’ensemble de la population, que nous avons déjà exercé, en 1980, le droit à l’autodétermination. » Puis il ajoutait, sur le ton péremptoire qui sied à ce genre de choses : « Je ne vois pas pourquoi, tout d’un coup, ce serait disparu. »
Voilà pourtant ce que le premier ministre canadien prétend. Lui qui affirmait, quelques jours avant le référendum, que l’avenir du Canada reposait entre les mains des Québécois, affirme maintenant, « tout d’un coup », que ce droit a disparu. C’est pourquoi il nous faut le réaffirmer, ici, aujourd’hui. De ce siège, aussi, Jean Lesage disait que nous étions « Maîtres chez nous ». Jean Lesage ne proposait pas la souveraineté, mais il savait que la décision nous appartenait. Du même fauteuil, Daniel Johnson père défendait « l’égalité ou l’indépendance ». Il n’a pas proposé l’indépendance aux citoyens, mais il savait que la décision leur appartenait. Il en fut de même, bien sûr, de René Lévesque, de Pierre-Marc Johnson et de Jacques Parizeau. Mais je parlerai des autres leaders libéraux qui ont défendu ce principe. Je vois devant moi des gens qui ont applaudi lorsque leur chef Robert Bourassa, notre premier ministre d’alors, a déclaré, de ce siège, que « quoi qu’on dise et quoi qu’on fasse, le Québec est, aujourd’hui et pour toujours, une société distincte, libre et capable d’assumer son destin et son développement. »
Le rapport de la Commission Bélanger-Campeau, qui porte notamment les signatures de l’ancien premier ministre du Québec, de l’actuel député de Viger et du député de Nelligan, indique que « les membres de la Commission ont, je cite, la conviction profonde que l’expression claire de la volonté du peuple québécois est le fondement » du processus politique pouvant conduire à la souveraineté. Dans son propre addendum au rapport de la commission, l’ancien chef libéral Claude Ryan, écrit ce qui suit : « je souscris entièrement à l’orientation voulant qu’en dernier ressort, le peuple du Québec soit appelé à décider souverainement de son avenir collectif. »
Même l’actuel critique libéral en matière constitutionnelle, le député de Châteauguay, affirmait en décembre que « le droit à l’autodétermination du Québec existe ; le gouvernement élu propose le comment et le quand ». Et nous savons tous que le chef de l’opposition a prononcé dans cette chambre une phrase belle et forte, que je lui emprunte : « Nous sommes maîtres chez nous de décider de notre avenir ; c’est un droit fondamental que je défendrai ici et partout, en toute circonstance. »
Monsieur Lesage, Monsieur Bourassa, Monsieur Ryan, l’actuel chef de l’opposition, ont incarné cette cause. Ils n’ont jamais hésité à la réaffirmer, en toutes circonstances. Voici une circonstance où il faut répéter cette évidence. Voici un rendez-vous avec le droit du peuple québécois. La responsabilité nous incombe, ici. Elle incombe aussi au premier ministre du Canada qui devrait savoir que ses gestes braquent le Québec et le Canada-anglais. Il devrait savoir qu’en engageant ce débat, il avive les différences, plutôt que de promouvoir la coopération. Monsieur le Président, nous voici au coeur du sujet. Si les Québécois décidaient de devenir souverains, comment les choses se dérouleraient-elles avec le Canada? Les fédéralistes, les souverainistes et les membres de la société civile qui ont participé à la rédaction du rapport Bélanger-Campeau ont donné une réponse à cette question. Je vais vous la lire car elle est dénuée de toute polémique. Elle est factuelle. Je cite : « La Constitution canadienne ne fait pas mention du droit pour une province de faire sécession, c’est-à-dire de se retirer de la fédération. L’expression démocratique d’une volonté claire de la population québécoise de se constituer en état indépendant, associé à l’engagement du Québec de respecter les principes de l’ordre juridique international, fonderait la légitimité politique d’une démarche du Québec vers l’accession à la souveraineté. Si les autres membres de la fédération y consentaient, l’accession du Québec au statut d’état indépendant pourrait se faire par accord. Les modifications constitutionnelles requises pourraient être préparées et les divers arrangements de transition négociés préalablement à la prise d’effet du changement de statut. En l’absence d’un tel accord, la démarche du Québec vers la souveraineté relèverait d’un processus de sécession unilatérale qui devrait se fonder sur une volonté populaire incontestable et clairement exprimée. La réussite du processus reposerait sur la capacité des institutions politiques québécoises d’instaurer et de maintenir, à titre exclusif, l’autorité publique sur le territoire du Québec. Elle requerrait également, conformément au droit international, que d’autres états reconnaissent le Québec comme état souverain. » Fin de la citation.
Voilà ce qu’ont signé trois personnes qui ont tour à tour eu la charge de premier ministre du Québec : Robert Bourassa, Jacques Parizeau et moi-même, avec l’appui de nos partis. Voilà également le chemin que suivent aujourd’hui les souverainistes. En proposant au Canada une offre formelle de partenariat et une période d’un an pour négocier les arrangements nécessaires, nous affirmons clairement que notre premier choix est une résolution négociée de l’ensemble des questions qui nous intéressent : espace économique commun, partage des responsabilités quant à la dette et aux actifs, organismes conjoints de gestion de notre partenariat. Si le Canada et les provinces veulent utiliser cette période pour régler leurs problèmes de droit interne et adopter les amendements appropriés, le gouvernement du Québec ne s’y opposera pas. Nous n’avons cessé de répéter qu’il est dans l’intérêt du Canada et dans l’intérêt du Québec que cette transition vers la souveraineté se fasse dans le calme, dans le respect mutuel et dans l’entente réciproquement avantageuse. Nous notons que, de la même façon, le Canada et beaucoup d’anciennes colonies d’un empire britannique qui se disait « indivisible » ont obtenu leur indépendance avec l’assentiment, parfois tardif, parfois regimbant, mais l’assentiment tout de même du pouvoir britannique, mis en présence des règles incontournables de la démocratie. Notre premier choix est donc d’accéder à la souveraineté après avoir défini un partenariat avec le Canada, dans un processus mutuellement acceptable. Nous ajoutons cependant que si le Canada rejette notre main tendue, si le Canada veut nous imposer des vetos, nous retenir dans la fédération contre notre gré, nous allons nous en retirer en proclamant unilatéralement la souveraineté. C’est notre droit, nous allons l’exercer.
Vous le voyez, toute l’action de Monsieur Chrétien depuis 10 jours se concentre sur cette deuxième possibilité. Le premier ministre canadien avait le choix de nous attirer dans ce débat divisif, ou de laisser les choses en l’état, Monsieur Chrétien a posé un geste grave, qui procède plus du calcul d’un chef de parti que des préoccupations d’un chef d’état. Certains, dont Monsieur Claude Ryan, pensent qu’il prépare sa réélection, qu’il a fait une croix sur le Québec et qu’il veut soulever les passions au Canada-anglais pour conforter sa réélection. Si c’est le cas, voilà un homme qui est prêt à déchirer le tissu social à son point le plus vulnérable pour des considérations partisanes. Nous avons, ici aujourd’hui, une autre responsabilité. Celle de nous unir, plutôt que de nous déchirer. La société québécoise, aujourd’hui, regarde son Assemblée nationale. Nous sommes les garants de ses droits fondamentaux. Il nous revient de les protéger et de les affirmer. La motion qui est devant nous est sans doute l’une des plus importantes que notre Assemblée puisse adopter. L’une des plus importantes parce qu’il s’agit de notre capacité, en tant que législateurs élus par le peuple québécois, d’incarner la volonté populaire et de la réaliser. En effet, il n’y a rien de plus sacré, dans la vie démocratique d’un peuple, que sa capacité à disposer de lui-même. C’est l’essence même de sa liberté. Car voilà de quoi il s’agit. Le Québec Est-il libre, oui ou non? Est-il libre de ses choix? Est-il libre de partir ou de rester? Les Québécois qui ont voté Non doivent-ils apprendre maintenant que le Canada n’a que faire de leur loyauté, car ils n’ont pas la liberté d’agir autrement? Les Québécois fédéralistes doivent-ils apprendre aujourd’hui que l’oeuvre de toute leur vie est vaine, car l’appartenance au Canada n’est pas fondée sur le consentement, mais sur la contrainte? La liberté des Québécois ne doit jamais leur être contestée. Car alors, ce serait remettre en cause la démocratie elle-même, ce serait remettre en cause l’existence même du peuple québécois. En tant qu’Assemblée nationale du Québec, nous sommes les gardiens de la liberté et des droits des Québécois. Gardiens de leurs droits individuels, d’abord. Nous avons su, il y a plus de 20 ans, adopter ici la première Charte des droits et libertés de la personne, une Charte à maints égards plus généreuse et plus étendue que celles que d’autres législatures ont adoptées ailleurs en Amérique du Nord. Nous sommes les gardiens aussi des droits collectifs des citoyens : droit d’association, droit à l’équité, droit de vivre dans une société francophone, dans le respect des minorités. Mais l’ensemble de notre action repose sur notre autorité, en tant qu’Assemblée nationale. Et notre autorité repose sur la souveraineté populaire. Le leader de l’opposition avait raison de dire, il y a 18 mois, que « les Québécois sont déjà souverains, en ce sens qu’ils choisiront le statut politique du Québec en toute liberté ». Parce que les Québécois ont ce droit, ils peuvent nous donner, à nous de l’Assemblée nationale, la responsabilité d’incarner cette souveraineté populaire. Aujourd’hui, cependant, le gouvernement fédéral veut nier la souveraineté populaire des Québécois et de leur Assemblée nationale. Au Québec, notre position est claire. Il appartient aux millions de citoyens québécois de choisir leur avenir. À Ottawa, la position est toute autre. Selon eux, il appartient d’abord à quelques juges de limiter, contraindre, voire nier la souveraineté populaire. Selon eux, il appartient ensuite au gouvernement fédéral et au gouvernement de chaque province du Canada de donner la permission aux Québécois de se choisir un avenir, ou alors de retirer cette permission. Selon Monsieur Chrétien, les femmes et les hommes du Québec peuvent bien discuter, réfléchir, se réunir, manifester ou même voter, mais à la fin, ce ne sont pas les Québécois qui décident. à la fin, ce sont des juges, des premiers ministres de l’Ouest ou de l’Est qui ont le dernier mot sur l’avenir des Québécois. Il y a peut-être eu une période, Monsieur le Président, où les Québécoises et les Québécois étaient timides, timorés, incertains de leurs droits et de leurs capacités. Il y a peut-être eu une période où nos citoyennes et nos citoyens préféraient faire le dos rond et attendre la fin de l’orage. Il y a certainement eu une période où les Québécois savaient que les décisions se prenaient ailleurs, par d’autres, malgré eux et sans eux. Mais ce temps est révolu. Les Québécois ne laisseront plus jamais d’autres décider à leur place. Ils ne se laisseront plus jamais imposer des choix, des constitutions qu’ils n’ont ni voulues ni approuvées. Le Québec de 1996, malgré tous ses problèmes, est immensément plus fort qu’il ne l’était dans le passé. Seizième puissance économique au monde, jouissant d’un dynamisme politique et culturel remarquable, s’engageant dans des consensus fructueux pour la création d’emplois, le progrès social et l’élimination de son déficit, le Québec a le muscle, l’intelligence et l’assurance qu’il faut pour affirmer son existence et son droit. On ne bousculera pas, on ne bousculera plus le peuple québécois. Nous sommes ici aujourd’hui, Monsieur le Président, pour l’affirmer et pour donner avis aux autres peuples et aux autres gouvernements qui voudraient douter de notre conviction et de notre détermination. Nous voulons le faire solennellement, pour bien inscrire notre voix et notre droit. L’Assemblée se prononcera, tout à l’heure, fort et pour longtemps. La prochaine fois que le gouvernement des Québécois, la prochaine fois que l’Assemblée nationale reviendra sur cette question de notre droit à disposer de nous-mêmes, ce ne sera pas pour le discuter ou pour le réaffirmer. Ce sera pour l’exercer. Merci

[BOUC=19960603]
[Lucien Bouchard – Premier ministre du Québec – Allocution devant la Foreign Policy Association – New York – 3 juin 1996]
Monsieur le président,
Monsieur Roosevelt,
Monsieur le Délégué-général du Québec,
Monsieur le Consul-général du Canada,
Distingués invités,
Mesdames et messieurs, Permettez-moi d’abord de vous dire que je suis honoré que la Foreign Policy Association m’ait invité. Je crois que c’est la première fois qu’un premier ministre du Québec a ce privilège. Je suis particulièrement heureux de vous voir en si grand nombre, et je vous remercie tous d’être venus. Je pense que l’invitation et votre présence ici sont un indice d’un intérêt renouvelé des Newyorkais pour les affaires québécoises. Du point de vue américain, les signaux en provenance du Québec ne sont jamais faciles à déchiffrer et il faut une bonne dose de volonté et de curiosité pour saisir les subtilités de la vie politique et sociale du Québec. Je suis en train de vous dire, je crois, que vous avez un certain mérite. Et si le Québec est un sujet compliqué par temps clair, les événements des derniers mois ont ajouté un certain nombre de pièces au puzzle. Vous avez entendu parler des résultats du référendum, qui ont surpris un grand nombre d’observateurs et qui ont brisé quelques certitudes au sujet de la prévisibilité du Canada. Vous avez entendu parler des grandes ambitions des fédéralistes au lendemain du référendum pour une réforme en profondeur qui irait au coeur du problème; mais ensuite vous avez peut-être entendu parler des tentatives infructueuses d’Ottawa de faire des changements constitutionnels même symboliques. Vous avez peut-être eu vent d’un sentiment de pessimisme et de mécontentement à Montréal, surtout parmi les non-francophones. Mais vous avez peut-être eu vent aussi de l’action du gouvernement du Québec pour reconstruire les ponts par-delà des différences économiques, politiques et linguistiques.
Vous avez peut-être entendu parler du nouveau climat de coopération économique et politique au Québec, entre les fédéralistes et ceux qui favorisent la souveraineté du Québec. Mais vous avez peut-être eu vent aussi des divisions profondes au sein des leaders fédéralistes. Je vais vous dire la vérité : chacun de ces éléments est vrai. Et pour faire un meilleur tour d’horizon, je vais m’attarder d’abord aux aspects politiques, afin de pouvoir ensuite me concentrer sur la raison de ma venue et vous parler de nos efforts pour rétablir notre équilibre fiscal et faire progresser la justice sociale au Québec. La période post-référendaire Le 30 octobre dernier, 94 % des électeurs éligibles se sont présentés aux urnes au Québec. Par une majorité de moins de un pour cent, le peuple québécois a décidé de ne pas donner à son gouvernement le feu vert pour réaliser la souveraineté du Québec et proposer un nouveau partenariat entre le Québec et le Canada, incluant une devise commune et un marché commun. Ce résultat peut être découpé de plusieurs façons. Par exemple, toutes les régions du Québec, sauf trois, ont voté Oui. C’est une analyse intéressante, mais ça ne change rien au résultat. En démocratie, la seule règle possible est celle du 50 % plus un. Terre-Neuve s’est joint au Canada en 1949, après un second référendum, avec 52 % du vote. Terre-Neuve en entier s’est joint au Canada. En 1995, 50,6 % des Québécois ont décidé de rester dans le Canada. Le Québec en entier est resté dans le Canada. Jusqu’à quand? Les Québécois devront décider s’ils veulent un autre référendum. Lors de la prochaine élection québécoise, notre parti demandera un nouveau mandat de tenir un référendum. L’opposition demandera un nouveau mandat pour essayer encore de réformer le fédéralisme canadien. Quelqu’un remportera cette élection. Une des deux options sera mise à nouveau à l’essai. Quand cette élection aura-t-elle lieu? Nous ne sommes pas pressés. Il y a moins de deux ans que le gouvernement a été élu et son mandat peut durer jusqu’à cinq ans. Le niveau de satisfaction envers le gouvernement est remarquablement élevé et notre légitimité n’est pas mise en doute. En fait, nous avons l’intention de prendre le temps nécessaire pour mettre de l’ordre dans notre situation fiscale, pour nous attaquer au problème du chômage, pour relancer l’économie de l’île de Montréal, pour réformer, adapter et solidifier notre système d’éducation et notre filet social. Nous voulons aussi ressouder certaines failles qui ont pu être créées pendant notre dernier débat référendaire. Comme vous le savez, les Québécois francophones forment une minorité en Amérique du Nord, mais le Québec est la patrie d’une minorité d’anglophones. Et il est parfaitement compréhensible que, plus peut-être que d’autres Québécois, ces citoyens aient un attachement particulier pour leur identité canadienne et soient inquiets du résultat référendaire. Nous pensons qu’il est de notre responsabilité de faire en sorte, aujourd’hui, que les divergences politiques et les sentiments d’identité n’aient pas leur place lorsqu’il s’agit des droits et de la capacité des citoyens de participer pleinement à la vie de notre société. C’est pourquoi j’ai décidé qu’une de mes premières sorties en tant que chef de gouvernement soit une rencontre inédite, télévisée, consacrée spécifiquement aux inquiétudes de notre minorité anglophone. Depuis, j’ai rencontré les membres de la seconde plus importante communauté non-francophone, formée des Québécois d’origine italienne. J’ai aussi rencontré une centaine de leaders de l’importante communauté juive de Montréal, et ce n’est qu’un début.
Partout, mon message est simple. Quoi qu’il arrive, il n’y a aujourd’hui et il n’y aura jamais qu’une classe de citoyens québécois : la première classe. On dit souvent que seul Richard Nixon pouvait reconnaître officiellement la Chine. Je pense aussi qu’il incombe à un gouvernement souverainiste de forger une alliance sociale durable entre toutes les composantes de la société québécoise, notamment sur le difficile terrain de la langue. Ce printemps, mon parti a fait un pas important en cette direction, en s’assurant que la vigilance pour la défense et la promotion de la langue et de la culture françaises, qui est une tâche difficile et permanente en Amérique du Nord, puisse se faire en tandem, non seulement avec le respect de la diversité des origines, mais avec un souci pour le dynamisme de la minorité anglophone. Surtout, nous sommes en train d’établir un terrain d’entente au-delà de nos divergences idéologiques. Le Québec d’aujourd’hui bénéficie d’un remarquable consensus : quatre cinquièmes de la population estime que la réduction du déficit et la création d’emplois doivent être nos priorités. Cette croyance est également partagée par tous les partis siégeant à l’Assemblée nationale. De même, quatre cinquièmes de la population affirme être prêts à faire des sacrifices personnels pour participer à l’effort actuel d’élimination du déficit et de création d’emplois. Il s’agit d’un niveau extraordinaire de bonne volonté. Les Québécois n’ont pas oublié leurs préférences politiques, pour la souveraineté ou pour le fédéralisme, mais ils sont fort disposés à faire un temps d’arrêt sur le sujet. Une économie aux bases solides La société québécoise a plusieurs forces et nous sommes déterminés à bâtir sur celles-ci. La taille de notre économie se compare à celle de la Suède et de l’Autriche, et notre produit intérieur brut par habitant dépasse celui du Royaume-Uni. Comme vous le savez, les Québécois forment une nation de commerçants. Nous exportons la moitié de tout ce que nous produisons. Cela explique notre appui au libre-échange, un appui durable et non partisan. La semaine dernière, nous avons signé un nouvel accord avec l’Ontario pour ouvrir nos marchés publics dans une mesure qui n’a pas d’équivalent au Canada. Le Québec est le neuvième partenaire commercial des États-Unis, devant des pays comme la France ou l’Italie. Nous parlons ici d’une somme plus que respectable de 43000000000 $ d’échanges commerciaux, un total qui, depuis cinq ans, s’est accru constamment à un rythme annuel moyen de 16 %. La nature de nos exportations reflète la maturité de l’économie québécoise. Je me souviens de l’époque où la plupart des exportations du Québec étaient des matières premières. Aujourd’hui, toutefois, parmi nos 10 premières exportations aux États-Unis, deux seulement sont des matières premières. Parmi nos plus importantes exportations, on trouve les équipements de télécommunications, les voitures, les avions et les pièces d’avions. La région métropolitaine de Montréal est maintenant un carrefour majeur dans le domaine des industries pharmaceutiques, de l’aérospatiale, des télécommunications et du logiciel. Il y a quelque chose de fondamentalement sain dans l’économie du Québec, au-delà des variations du climat politique. Nous formons 25 % de la population du Canada. Pourtant, depuis l’élection du Parti Québécois, en septembre 1994, le Québec a créé 30 % de tous les emplois créés au Canada. Dans les deux derniers trimestres, c’est 37 % de tous les nouveaux emplois canadiens que nous avons générés. Cela est dû en partie au fait qu’au Québec se développe de plus en plus l’entrepreneurship. L’entrée en force des Québécois de langue française dans le monde économique commence à porter fruit alors que génération après génération les entrepreneurs francophones prennent leur place. Au cours des 18 derniers mois, le programme gouvernemental qui a connu le plus de succès visait à encourager la création de nouvelles entreprises simplement en remboursant une partie des intérêts sur un emprunt de démarrage. Ce programme a créé 12000 nouvelles entreprises et 55000 nouveaux emplois. Toute proportion gardée, un tel programme aurait entraîné aux États-Unis la naissance de 400000 entreprises et créé 1,8 million de nouveaux emplois. La force de l’économie québécoise s’explique aussi par le fait que, depuis maintenant une décennie, le Québec est en tête des pays du G7 en ce qui concerne la croissance des investissements privés en recherche et développement. Cela ne s’est pas fait tout seul. Les gouvernements du Québec ont tour à tour mis au point les meilleurs incitatifs fiscaux en Amérique du Nord à l’intention des entreprises qui font de la R & D. C’est ainsi que 450 entreprises américaines tirent maintenant parti des incitatifs fiscaux québécois dans ce domaine et leur nombre continue de croître : au cours des trois dernières années, 170 entreprises étrangères se sont installées dans la région montréalaise et y ont effectué des investissements de plus de 1000000000 $. Il semble que les investisseurs avisés savent que le temps est propice pour acheter à Montréal; c’est le moment propice pour s’établir, pour consolider son investissement et pour prendre de l’expansion. Les prix sont abordables, les occasions d’affaires sont excellentes. C’est pourquoi, en mars, il n’a fallu que quelques minutes pour écouler 250000000 $ de nouvelles obligations du Québec. Même les petits porteurs, aux États-Unis et en Ontario, étaient pressés d’acheter. Il n’en reste pas moins que l’économie québécoise fait face à trois défis que nous avons décidé de relever sans détour. D’abord, malgré nos efforts, l’endettement du Québec est un des plus élevés au Canada. Ensuite, à 11 %, notre taux de chômage, presque deux points supérieur à la moyenne canadienne, est beaucoup trop élevé. Finalement, bien que la région métropolitaine de Montréal ait connu une croissance enviable, l’île de Montréal proprement dite a besoin d’une action de relance spécifique. Une démarche unique En mars dernier, j’ai convoqué à Québec une ambitieuse conférence socio-économique pour traiter précisément de ces problèmes. Un des traits originaux du Québec est sa tradition, unique en Amérique du Nord, de dégager des consensus entre les principaux acteurs de la société. Autour de la grande table se trouvaient des présidents d’organisations patronales, tous les leaders principaux des milieux bancaires et industriels, des représentants des syndicats, qui parlent au nom d’environ un tiers de tous les travailleurs québécois, du mouvement coopératif, qui joue un rôle important dans notre société, de même que des participants du secteur de l’éducation, des organisations municipales, rurales et agricoles, de l’église, des représentants étudiants, des réseaux communautaires de plus en plus actifs, du gouvernement et même des partis d’opposition. Au début de la conférence, j’ai mis les chiffres sur la table. Et j’ai ouvert les livres du gouvernement comme on ne l’avait encore jamais fait. Pendant deux jours et au moins une nuit, nous avons travaillé à résoudre nos problèmes communs. Et nous avons atteint deux objectifs majeurs. D’abord, nous avons sur-le-champ pris la décision d’éliminer le déficit du Québec avant la fin de la décennie et d’adopter une loi anti-déficit. Cette loi nous forcera à atteindre cet objectif et, par la suite, assurera que notre budget demeure équilibré. Ce texte est parmi les plus rigoureux qui existent à l’heure actuelle. Ces étapes vont entraîner des choix difficiles et des sacrifices dans tous les secteurs. Elles ont été prises d’un commun accord par les membres de la conférence, représentant la société québécoise en son entier. Déjà l’an dernier, nous avons réduit d’un tiers notre déficit et avons diminué nos dépenses de programme pour la première fois en 25 ans. Nous avons atteint ces objectifs en dépit d’un ralentissement imprévu de l’économie canadienne. Conformément au consensus atteint à la conférence socio-économique, notre budget de cette année va plus loin. Nous réduisons de 3,7 % nos dépenses de programme et nous ramenons le déficit à 3270000000 $. L’an prochain, celui-ci tombera à 2200000000 $. Puis, à 1200000000 $. Enfin, pendant l’année fiscale de 1999, à zéro. Nous nous sommes assurés que les hypothèses économiques sur lesquelles nous avons fondé notre budget soient très conservatrices, en-dessous même des prévisions les plus pessimistes du secteur privé. Nous avons estimé la croissance économique à seulement 1 % cette année. S’il y a des surprises, ce seront de bonnes surprises. A la conférence, nous avons pris une autre importante décision, celle de nous assurer que les prévisions pessimistes concernant le chômage ne se réalisent pas. Nous avons donc décidé de créer trois comités, nous les avons appelé des « groupes de travail », chargés de définir des moyens de créer de nouveaux emplois. Nous avons demandé à ces groupes de déposer leurs plans d’action lors de notre prochaine rencontre nationale : un sommet qui aura lieu à Montréal, à la fin d’octobre. Notre seul problème a été de choisir parmi la multitude de volontaires, du monde des affaires, des syndicats, des communautés francophone, anglophone et allophones, qui voulaient participer à cet effort collectif. J’ai invité ici quelques-unes des personnes qui ont participé à la conférence de mars dernier et qui, à leur façon, représentent la mobilisation collective à laquelle nous assistons au Québec. Monsieur Ronald Oberlander est président d’Abitibi Price, un citoyen corporatif important au Québec avec 3000 emplois, des investissements de 250000000 $ au cours des dernières années et, si je ne me trompe pas, encore un peu plus à venir. Je présente monsieur Oberlander en premier parce que sa contribution à la conférence de mars illustre un trait distinctif du Québec. C’est lui qui, en effet, nous a rappelé ce que nous prenons trop souvent pour acquis : notre niveau remarquablement bas de conflits de travail. Grâce à une législation très progressive, le Québec a 50 % moins d’arrêts de travail que l’Ontario. Nous connaissons également une tendance vers les conventions collectives dites de paix sociale. En effet, 25 % de toutes nos conventions collectives ont maintenant une durée qui excède trois ans.
Cela m’amène à parler d’un second invité, Monsieur Clément Godbout, président de notre plus importante centrale syndicale, la Fédération des travailleurs du Québec. Il y a douze ans, le syndicat de Monsieur Godbout a créé le Fonds de solidarité des travailleurs du Québec précisément dans le but d’investir dans les entreprises québécoises pour sauver et créer des emplois. 300000 Québécois sont maintenant actionnaires de ce Fonds, qui a investi 1000000000 $ dans 300 entreprises pour sauver ou créer presque 40000 emplois. Le Fonds est maintenant une institution financière de premier plan au Québec. Monsieur Godbout est un des membres du « groupe de travail » sur la création d’emplois, avec 25 autres leaders du secteur de l’entreprise et du milieu syndical, qui ont offert leur temps, leur énergie et leurs idées. Ce groupe est présidé par Monsieur Jean Coutu, qui dirige une grande chaîne de pharmacies au Québec et aux États-Unis. Il travaillera avec un autre de mes invités, Monsieur Gérald Ponton, qui préside l’Alliance des Manufacturiers et Exportateurs du Québec. L’Alliance regroupe 700 entreprises qui représentent 60 % de la production du Québec. Lors de la conférence, Monsieur Ponton a prôné la création d’un nouveau pacte social, établi en collaboration avec tous les acteurs de la scène québécoise. Ce pacte devrait accorder la priorité à l’éducation et viser à améliorer notre compétitivité. Un autre trait caractéristique de la société québécoise est le rôle joué par le secteur des coopératives et des organismes à but non lucratif. Qu’il s’agisse des coopératives agricoles ou forestières ou des milliers d’organisations communautaires offrant une très vaste gamme de services, ce secteur offre un exemple probant de l’esprit d’innovation des Québécois. À cause de son importante contribution économique et sociale et de son potentiel de création d’emplois, un groupe de travail dans ce troisième secteur, que nous appelons « l’économie sociale », présentera son plan d’action au Sommet d’octobre. Il est dirigé par mon invitée, Madame Nancy Neamtan, porte-parole de la Coalition des organismes communautaires pour le développement de la main-d’oeuvre. Enfin, nous avons créé un groupe de travail spécifique sur la revitalisation économique de Montréal, présidé par Monsieur André Bérard, le président de la Banque Nationale, représenté ici aujourd’hui par le chef des opérations de la banque, Monsieur Léon Courville. Ce groupe travaillera particulièrement à accroître les exportations et favoriser le développement technologique, les industries culturelles et les télécommunications, qui constituent d’importants atouts de Montréal. Comme vous pouvez le voir, c’est en équipe que les Québécois ont décidé de concentrer leurs énergies pour la croissance économique et la responsabilité fiscale. Pour parvenir à ces objectifs, nous sommes tout à fait disposés à coopérer avec le gouvernement fédéral. D’ailleurs, le mois dernier, les deux gouvernements ont mis leurs ressources en commun dans un programme conjoint qui vise à présenter les avantages de Montréal aux investisseurs étrangers. Notre gouvernement travaille également à redéfinir le généreux filet social que nous avons construit au fil des ans. Là aussi, nous essayons d’ouvrir une voie originale. En voici trois exemples. Nous avons au Québec un bon programme d’aide juridique qui permet aux Québécois moins fortunés d’avoir accès à des services juridiques. Nous nous apprêtons à ouvrir ce programme à environ 10 % de Québécois supplémentaires. Mais nous le ferons de façon à économiser 17000000 $. Nous mettons présentement sur pied un programme d’assurance-médicaments mixte, privé et public. Ce programme étendra la couverture à ceux qui ne jouissent présentement d’aucune assurance de ce genre, ce qui représente environ 15 % de la population. Dans ce domaine également, nous agirons de façon à économiser 200000000 $ par année. Nous avons restructuré le réseau hospitalier du Québec pour mieux satisfaire les besoins d’une population vieillissante et pour diriger plus de ressources vers les soins de longue durée et les soins ambulatoires. Là aussi, nous avons agi de façon à économiser presque 500000000 $ par année. Nous continuons donc de faire progresser l’équité sociale au Québec, tout en rehaussant notre compétitivité vis-à-vis nos voisins, en renforçant notre situation financière et en développant notre capacité à forger des consensus. La tâche n’est pas facile. Elle réclame une bonne dose d’innovation; elle nous force à une série de choix difficiles et elle requiert du temps. Mais je suis tout à fait confiant que nous atteindrons nos buts, car la société québécoise épouse ces objectifs comme elle l’a rarement fait dans le passé. Elle est prête à faire l’effort, elle a hâte, en fait, d’arriver au moment où le déficit aura été éliminé, où l’économie aura créé plus d’emplois, où l’île de Montréal aura repris son essor. Les Québécois affichent une remarquable capacité de se regrouper et d’inventer des moyens de promouvoir la solidarité économique. C’est notre plus grande richesse. Nous ne vous disons pas que notre méthode est meilleure ou pire que celle d’autres sociétés. Mais c’est ce que nous sommes : des Nord-Américains dont la culture et les moyens d’action sont différents. En cela, nous apportons au moins un élément de diversité au continent. Et notre volonté de nous tenir debout et d’entrer directement sur la scène internationale de la politique, de la culture et des idées, vient de notre confiance en nous-mêmes, en notre économie et en notre capacité d’apporter une contribution positive au monde. Je vous remercie.

[BOUC=19960610]
[Lucien Bouchard – Premier ministre du Québec – Cérémonie devant les comités d’action politique France-Québec – 10 juin 1996]
Monsieur le premier ministre,
Monsieur l’Ambassadeur,
Monsieur le Consul général,
Monsieur le Délégué général,
Mesdames et Messieurs du Conseil des ministres,
Mesdames et Messieurs les Députés,
Messieurs les Maires,
Distingués invités,
Mesdames,
Messieurs,
Il a été dit que nous nous voyons ici aujourd’hui pour consacrer, dans cette cérémonie, le cadeau que le Québec a fait à la France pour le bicentenaire de sa Révolution en désignant trois caps du Saguenay des noms « Liberté, égalité, Fraternité ».
Cela est vrai et cela est bien. Cependant, Monsieur le premier ministre, j’ai deux autres raisons de vous recevoir en cet endroit symbolique et magnifique. La première tient à ce que le monde doit à la France. La seconde tient à ce que nos peuples ont en commun.
Si nous pouvons parler aujourd’hui d’un cadeau, il faut parler de celui que la nation française a fait au monde. Depuis le siècle des lumières, par la voix de Jean-Jacques Rousseau d’abord, puis de centaines d’autres à sa suite, le génie français a livré au genre humain trois clés pour affranchir les individus et les peuples : la liberté, l’égalité, la fraternité. Ces clés ont beaucoup servi de par le monde. On pourrait nommer Thomas Jefferson, Sun Yat-Sen et, chez nous, Louis-Joseph Papineau, parmi ceux, innombrables, qui s’en sont saisi et ont ouvert à leurs peuples des chemins nouveaux.
Tocqueville écrivait que la liberté est chose qu’il faut conquérir, et c’est vrai. Cependant il y a plus : la liberté nous met toujours au défi de la conquérir. La liberté ne se délègue pas et ne se décrète pas, elle se prend. Et lorsqu’elle est prise, il faut constamment la préserver. On parle « d’espace de liberté ». C’est un espace qui se réduit si on ne l’occupe pas. Mais si elle se replie parfois, la liberté n’est jamais aussi puissante que lorsque quelqu’un se risque à en nier l’existence.
La notion d’égalité semble aujourd’hui couler de source, elle s’impose comme une évidence. C’est parce qu’elle a accompli un travail colossal depuis son invention. Elle a aboli l’esclavage. Elle a écrit toutes les chartes des droits du monde. Elle a inventé le citoyen et le droit de vote. Elle a imposé le respect des femmes. Elle a enfanté la justice et le droit.
Elle est exigeante, à la façon d’un jardin qu’il faut sans cesse soigner. L’égalité des chances, surtout, nous contraint à un labeur toujours recommencé.
Quant à la fraternité, qu’on habille souvent et avec raison aujourd’hui du nom de solidarité, elle rend possible la liberté et l’égalité. Car ce sont les hommes et les femmes, unis dans ce qu’on appelle un peuple ou une nation, qui peuvent trouver la cohésion et la volonté collective de faire progresser l’égalité et la liberté.
La fraternité nous invite à nous épauler dans l’effort et à célébrer ensemble le chemin parcouru. En cela, la fraternité est la condition et la récompense. Elle rend supportable, parfois admirable, la condition humaine. Et il y a aussi la fraternité des peuples dont le Québec est déjà partie de coeur et d’esprit.
Ouvrons aujourd’hui, Monsieur le premier ministre, n’importe quel journal, et nous lirons, dans les dépêches locales et internationales, l’oeuvre quotidienne de la liberté, de l’égalité et de la fraternité. Chacun de leurs reculs nous fait mal. Chacune de leurs victoires est notre victoire.
Au nom du peuple québécois je voulais donc d’abord vous adresser, en votre qualité de chef de gouvernement des Françaises et des Français, notre profonde gratitude.
La seconde raison de notre présence ici, tient dans les trois mots de la devise du Québec : « Je me souviens ». Vous le savez, les Québécois ont la mémoire longue. C’est qu’ils ont le sens de la durée, ce qui explique sans doute qu’ils aient survécu aux siècles et à l’adversité.
Au coeur de l’identité québécoise, il y a notre langue commune dont nous avons non seulement cultivé le souvenir mais que nous avons enrichie de notre expérience, de nos hivers éprouvants et de nos printemps exubérants. Parce que nous avons la mémoire longue, c’est en français que nous avons Mené, que nous menons nos combats pour la liberté, l’égalité et la fraternité.
Autour de vous le long du Saguenay et du Lac-Saint-Jean, les Québécois qui vivent en français ont souvent pour noms Tremblay et Bouchard, mais aussi Blackburn, Smith ou Abraham, car la fraternité du peuple québécois s’appelle aussi « diversité ». C’est une autre des conditions de la durée, pour nous Québécois. Monsieur le premier ministre, nous sommes ici dans la Baie éternité. Et nous avons choisi d’associer la devise de la République française à trois immuables caps qui la surplombent. Cette conjonction ne nécessite aucun décodage. Nous avons voulu marquer le caractère permanent de l’apport français à notre civilisation commune.
Et s’il est vrai que l’amitié véritable naît d’une même réponse donnée à un même appel, les Québécois et les Français ont montré souvent qu’ils avaient le même goût de la liberté, le même élan vers l’égalité, le même talent pour la fraternité.

[BOUC=19960611]
[Lucien Bouchard – Premier ministre du Québec – Déjeuner offert par le Premier ministre français Alain Juppé – 11 juin 1996]
Monsieur le premier ministre,
Monsieur l’Ambassadeur,
Monsieur le Consul général,
Monsieur le Délégué général,
Mesdames et Messieurs du Conseil des ministres,
Mesdames et Messieurs les Députés,
Monsieur le Maire de Québec,
Distingués invités,
Mesdames, Messieurs,
Qu’il me soit permis d’abord, Monsieur le premier ministre, de vous exprimer au nom de toutes les Québécoises et tous les Québécois réunis ici ce midi, au nom de mon épouse et en mon nom personnel, mes plus sincères remerciements pour votre accueil et votre hospitalité. Cela illustre, si besoin est, la longue, fidèle et profonde amitié franco-québécoise. De tels rapports entre deux peuples ne sont pas fréquents. Certes, le fait de parler la même langue et de partager les mêmes racines culturelles facilite les rapprochements. Mais il y a plus entre la France et le Québec. Vous avez su, avec un de vos grands voisins européens, inventer l’entente cordiale. J’ai l’impression, Monsieur le premier ministre, que les Québécois et les Français pratiquent quant à eux l’entente conviviale.
Convivialité du côté des Gouvernements et des Parlements. Votre visite parmi nous, Monsieur le premier ministre, en est une preuve éclatante. Les nombreux échanges entre ministres et députés français et québécois également. On sent de part et d’autre une tendance toute naturelle à réfléchir ensemble aux défis auxquels nous sommes confrontés. Même convivialité du côté de celles et de ceux qui profitent des programmes de coopération franco-québécois. Nos jeunes certes, mais aussi nos chefs d’entreprise, nos scientifiques, nos universitaires, nos artistes ont forgé des liens précieux. Des contacts ont souvent d’abord été établis au cours des trente dernières années dans le cadre des programmes de la Commission permanente ou des activités de l’Office franco-québécois pour la Jeunesse ou encore dans les dynamiques Associations Québec-France et France-Québec. Ils débouchent ensuite sur des relations durables qui améliorent la vie des Français et des Québécois grâce à des transferts de technologies, des alliances stratégiques, des investissements croisés, un commerce grandissant. En un mot, la coopération franco-québécoise a amélioré la qualité de nos vies, elle a enrichi nos vies culturelles, nos vies économiques, nos vies personnelles.
La France est devenue cette année le deuxième client international du Québec. Cela ne s’était pas vu depuis deux siècles ! Il s’agit d’un remarquable retour de l’histoire, qui répond bien sûr à la logique des flux économiques mais qui fut, au départ, suscité par un effort de volonté des acteurs économiques. La France est aujourd’hui devenue un des principaux investisseurs au Québec. Parallèlement, les investissements des entreprises québécoises en France se développent à un rythme soutenu. La France est le point d’entrée d’un nombre croissant d’entreprises québécoises désireuses de conquérir les marchés européens. Le Québec est pour elle le lieu d’insertion par excellence du grand marché continental nord-américain. Il me semble, Monsieur le premier ministre, que nos rapports économiques ont atteint un niveau qui, si on s’y prend bien, permet maintenant un décollage qui peut faire en sorte que nos échanges industriels et commerciaux soient aussi naturels et aussi fournis que le sont nos échanges culturels. Je le dirai autrement : il me semble qu’au cours de la dernière décennie, nous sommes devenus sur le plan culturel incontournables les uns pour les autres. La tâche qui nous incombe aujourd’hui est de faire en sorte que, dans dix ans, nous soyons devenus sur le plan économique, incontournables les uns pour les autres. Une impressionnante brochette de gens d’affaires de France et du Québec y travaillent en ce moment même, nous les retrouverons à Montréal tout à l’heure. La convivialité qui émane de nos rapports s’étend aussi à notre action multilatérale. On a pu s’en rendre compte lors de la préparation et la tenue du Sommet de la Francophonie à Cotonou, principalement dans le cadre des discussions sur la réforme institutionnelle et la mise en place des programmes mobilisateurs. Vous me permettrez d’indiquer aujourd’hui, Monsieur le premier ministre, que du côté québécois la même approche guidera nos préparatifs pour le prochain sommet à Hanoï. Dans ce contexte, il n’y a pas de quoi s’étonner si, de part et d’autre, nous portons un intérêt soutenu au cheminement de nos sociétés. Dans un monde où tout semble aléatoire, le Québec et la France ont la sereine certitude d’une amitié durable. Ce n’est pas rien, Monsieur le premier ministre, je suis heureux de pouvoir vous l’indiquer directement, en sol québécois. J’espère avoir le loisir de livrer le même message au Président de la République française, monsieur Jacques Chirac. Je vous prie de lui transmettre nos meilleures salutations, et dites-lui que nous serions honorés de l’accueillir ici au moment qui lui conviendra. Je lève donc mon verre à une sereine certitude : l’amitié franco-québécoise.]

[BOUC=19960611B]
[Lucien Bouchard – Premier ministre du Québec – Discours sur la coopération franco-québécoise – 11 juin 1996]
Monsieur le premier ministre, Monsieur le Ministre délégué à la Jeunesse et aux Sports,
Monsieur le Ministre des Relations internationales,
Mesdames et Messieurs les Députés,
Mesdames et Messieurs membres du conseil d’administration de l’Office franco-québécois pour la Jeunesse,
Distingués invités,
Mesdames, Messieurs, Je suis heureux d’avoir pu entendre les témoignages qui viennent d’être rendus. La relation entre la France et le Québec a souvent des signes extérieurs un peu formels : voyages officiels, signatures d’ententes, dîners d’État. Ils ont leur importance en ce qu’ils nous permettent d’ouvrir des portes, de tracer des chemins, pour que la véritable coopération entre nos peuples puisse se déployer. Il y aura bientôt trente ans que le premier stagiaire franco-québécois a fait ses valises pour le premier échange, le premier apprentissage. Son nom est sans doute perdu pour l’histoire. Mais nous savons aujourd’hui que des centaines de milliers de Québécois et de Français ont emprunté ce même passage, l’ont élargi, en ont fait un réseau extraordinairement étendu et diversifié. Sur ce réseau de l’amitié et de la coopération circulent maintenant les idées, la culture, la technologie, les investissements. Il s’ensuit un enrichissement inestimable de nos vies et de nos sociétés. En agriculture comme en médecine, dans nos entreprises comme dans nos universités, la coopération franco-québécoise fait partie de ce que nous sommes au point où, sans elle, nous serions affaiblis, amoindris. Je suis heureux ce matin de pouvoir le souligner et de pouvoir constater notre volonté commune de faire encore mieux, de faire encore plus. Cette volonté s’est illustrée à Paris, en février dernier, lors d’une fructueuse réunion de la Commission permanente de coopération franco-québécoise présidée, c’était une première, par les deux ministres responsables des dossiers internationaux, Monsieur Hervé de Charette pour la France et Monsieur Sylvain Simard pour le Québec. Cette volonté s’est illustrée ce matin encore, lors de la réunion du Conseil d’administration de l’Office franco-québécois pour la jeunesse, co-présidée aussi au niveau ministériel par Messieurs Simard et Guy Drut, autre précédent. Ils partagent notre souci commun, Monsieur le premier ministre, de nous attacher particulièrement aux problèmes de l’emploi et de la jeunesse. Vous avez dit dans une récente entrevue que le drame, ce serait de faire découvrir aux jeunes le scepticisme. Notre travail, c’est de leur faire connaître l’espoir. Cette priorité de l’emploi est maintenant clairement inscrite dans les orientations de l’Office. Les expériences pilotes dans le secteur de la formation professionnelle sont encourageantes et doivent nous inciter à les généraliser. Vous ne vous surprendrez pas, Monsieur le premier ministre, si je vous propose d’accroître aussi nos efforts dans le domaine de la culture qui, avec la langue, se situe au coeur même de nos rapports. Nul ne contestera le flux important de nos échanges en ce domaine. Néanmoins, il y a place pour de plus grands partenariats. Je pense entre autres à toute la question des contenus culturels sur les autoroutes de l’information. Nous en reparlerons plus à fond cet après-midi à Montréal. Nous avons besoin de grands chantiers culturels. Vous connaissez le projet d’exposition qui illustrerait en parallèle la culture française et québécoise. L’exposition pourrait être tenue au Musée de la civilisation de Québec en 1999 puis transportée l’année suivante en France. On parle aussi d’une rencontre prochaine importante d’écrivains français qui, pour la première fois, accueillera en France à l’automne un groupe d’écrivains québécois à l’initiative du ministère français de la Culture. On évoque aussi une grande rencontre réunissant à Québec le printemps prochain des représentants du milieu français du cinéma. Nos prédécesseurs, Monsieur le premier ministre, avaient souhaité lors de leur rencontre de janvier 1995 à Paris qu’une attention particulière soit accordée au développement régional et à la coopération régionale décentralisée. Il y a quelques semaines le ministre québécois responsable de cette question, Monsieur Guy Chevrette, effectuait à ma demande une mission en France en compagnie d’un certain nombre d’élus locaux et régionaux. Le rapport qu’il m’en a fait me laisse optimiste quant aux possibilités de coopération entre la France et le Québec. Il s’agit de créer là de nouveaux réseaux qui susciteront de nouvelles alliances, notamment sur le plan économique. Voilà, Monsieur le premier ministre, des chantiers à exploiter. Les possibilités sont énormes. Le climat est nettement favorable. Nos deux gouvernements peuvent compter, et ce n’est pas négligeable, sur l’appui total de nos populations respectives. Qu’il suffise d’évoquer les associations Québec-France et France-Québec qui constituent un remarquable outil de rapprochement entre nos deux peuples. À voir le profit qu’ont tiré nos sociétés de la coopération franco-québécoise, nous pouvons en tirer la grande conclusion que nous avons découvert là une ressource naturelle facile d’accès, abondante, renouvelable. Il n’en tient qu’à nous d’en faire bon et grand usage. Merci.

[BOUC=19960624]
[Lucien Bouchard – Premier ministre du Québec – Discours à l’occasion de la fête nationale – 24 juin 1996]
Monsieur le lieutenant-gouverneur,
Madame Asselin,
Excellences,
Monsieur le Président du Conseil de l’OACI,
Mesdames et Messieurs les Consuls généraux,
Distingués invités,
Notre fête nationale, c’est l’occasion de se retrouver entre voisins, entre amis, en petit groupe ou dans une grande foule, pour se rappeler ce qui nous unit et ce qui nous définit : nous formons un peuple, le peuple québécois, nous avons une identité originale que nous avons façonnée sur ce coin de continent et que nous avons plaisir à partager avec le monde. Notre fête nationale est un moment de festivité et de célébration, mais c’est aussi le moment de faire le point sur le chemin parcouru cette dernière année. Il me fait plaisir de souligner d’abord que le peuple québécois peut être fier d’avoir su, l’automne dernier, mener un débat difficile, mais serein et démocratique. Le peuple québécois peut être fier d’avoir su, ensuite, se regrouper au-delà des divisions politiques pour relever, en commun, le double défi de la relance de notre économie et de l’élimination de notre déficit. Grâce au consensus québécois et à l’effort que nous avons entrepris depuis un an, il y a 4000000000 $ de moins sur la grande facture de l’endettement. Et nous ne faisons que commencer. D’ici trois ans, à la condition que chacun fasse sa part, l’endettement du Québec aura complètement cessé de croître. Le peuple québécois ne veut cependant pas s’arrêter là. Il veut une société éprise de solidarité sociale. Cette année, nous faisons plusieurs pas de plus vers cette solidarité. Nous faisons en sorte que plus d’un million de Québécois puissent dorénavant se soigner sans se ruiner, grâce à l’assurance-médicaments. Nous étendons l’aide juridique à 600000 Québécois de plus. Et, grâce à la loi sur l’équité salariale que nous adopterons à l’automne, les femmes du Québec bénéficieront d’un des outils les plus efficaces au monde pour obtenir un salaire équitable. Nous devons faire beaucoup plus, cependant, pour l’emploi, et j’ai invité les participants au sommet socio-économique de l’automne à redoubler d’ardeur pour multiplier les projets qui créeront de l’emploi nouveau. J’invite aussi les Québécois à réfléchir aux moyens de redistribuer l’emploi disponible, à le partager parfois, pour faire une plus grande place aux jeunes et aux exclus sur les lieux de travail. Nous ne changerons pas la situation de l’emploi au Québec si nous ne changeons pas nos propres attitudes. Aujourd’hui, le peuple québécois peut être fier de célébrer aussi sa diversité et sa richesse. Nous avons entrepris cette année de favoriser les relations entre les Québécois de diverses cultures et d’affirmer l’égalité de nos citoyens quelle que soit leur origine. Le Québec se définit notamment par sa langue officielle et commune, le français. Cette année, nous allons agir pour célébrer le français, en améliorer l’usage et en étendre l’utilisation un peu partout au Québec et notamment dans notre métropole, Montréal. Nous allons agir pour faire appliquer la loi, la Charte de la langue française, intelligemment et fermement. Nous le faisons dans le respect notamment de notre principale minorité, la communauté anglophone, dont le dynamisme est essentiel à la vie de la métropole et du Québec. Pendant cette célébration, nous pouvons aussi songer aux deux grandes tâches qui nous occuperons d’ici la prochaine fête nationale. D’une part, oeuvrer en commun, avec un esprit neuf, pour solidifier le Québec, en lui donnant une base économique plus saine. D’autre part, il nous faut agir avec constance et persévérance pour que chaque Québécoise et chaque Québécois, quelle que soit son origine, sa religion ou son option politique, sache qu’il est un membre à part entière du peuple Québécois. Il nous faut faire en sorte, donc, que ce Québec de tous les Québécois soit, à cette date l’an prochain, plus solidaire, plus uni, plus fier encore de sa fête nationale. Merci.

[BOUC=19960709A]
[Lucien Bouchard – Premier ministre du Québec – Dîner offert en l’honneur du président de la Catalogne Jordi Pujol – 9 juillet 1996]
Monsieur le Président, Madame,
Monsieur l’Ambassadeur, Madame,
Madame et Messieurs les Ministres,
Distingués invités,
C’est avec une joie toute particulière que le Québec accueille cette semaine un grand Catalan, un grand Européen, un grand démocrate, le Président Pujol. Personnellement je me réjouis de votre venue, Monsieur le Président, je me réjouis aussi de l’important déploiement culturel qui entoure votre visite. J’ai eu la chance d’effectuer quelques séjours à Barcelone et dans sa région et je sais l’extraordinaire foisonnement culturel catalan. C’est un trésor que vous partagez volontiers avec le reste du monde et je suis heureux que les Québécoises et les Québécois puissent en profiter, ces jours-ci, sur les scènes du Festival d’été de Québec et dans nos musées. Je connais aussi, non seulement la force économique catalane mais sa capacité, génération après génération, à se tenir dans le peloton de tête de l’industrie et de la culture. Voilà un double succès auquel aspire le Québec. Grâce à votre visite, des décideurs québécois et catalans cherchent donc tout naturellement à dégager des synergies entre deux économies et sociétés industrialisées, à la pointe du progrès, sur leurs continents respectifs, dans plusieurs secteurs d’avant-garde. Au niveau politique, nous tenterons de dégager des perspectives d’action commune en vue de mieux assurer le développement de nos peuples, aussi bien sur les plans interne qu’international. Que pareille vigueur caractérise nos rencontres ne devrait étonner personne. La Catalogne, en Europe, le Québec, en Amérique du Nord, portent témoignage, à l’aube du XXIe siècle, de l’apport irremplaçable à la communauté internationale de ce que vous aimez appeler, Monsieur Pujol, les petits peuples. C’est une expression que René Lévesque vous avait empruntée. Face à l’histoire, votre peuple et le mien vivent dans des contextes qui les obligent à lutter sans cesse pour préserver leurs valeurs, leur histoire, leur vouloir-vivre collectif, au milieu de grands ensembles porteurs d’uniformisation.
Voilà qui nous condamne au dynamisme, car la survie culturelle, économique et politique de nos compatriotes est à ce prix. Chez vous comme chez nous, la volonté de nos concitoyens de se forger une destinée commune n’a jamais fait défaut, quelle que puisse être la puissance des forces de l’assimilation et du renoncement. Nul ne sera surpris de constater, donc, le nombre de traits communs que partagent, Monsieur le Président, nos deux peuples. Libre-échangistes, Catalans et Québécois, depuis longtemps, ont compris que seul un accès à des marchés de plus en plus larges, en termes continentaux aussi bien que mondiaux, garantit la prospérité de nos économies. Solidaires sur le plan économique, les sociétés catalane et québécoise le sont aussi, comme en témoigne la réussite exceptionnelle des mouvements coopératifs et mutualistes chez les uns et les autres. La recherche du consensus en matière économique et sociale fait partie de notre façon de vivre. De part et d’autre, on constate que nos artistes et nos créateurs culturels sont nos meilleurs ambassadeurs à l’étranger. Ce qui prouve bien que, pour accéder à la culture universelle, les peuples ont besoin d’une forte personnalité nationale. Paul Claudel disait fort justement : ce que chacun peut apporter de meilleur au monde, c’est lui-même. Cela dit, toute comparaison a ses limites, et en ce qui nous concerne, cette limite est la modestie. Car le Québec est bien jeune comparé à votre peuple. Alors que les premiers Européens foulaient le sol de la Nouvelle-France, la Catalogne avait déjà une longue histoire derrière elle. Lorsque nous défrichions nos grandes vallées, les Catalans avaient déjà parcouru le monde et constituaient une des locomotives industrielles de l’Europe. Nous sommes aujourd’hui à un stade de l’aventure humaine, Monsieur le Président, où les peuples sentent bien qu’ils doivent satisfaire à un double besoin : celui de leur autonomie propre et celui de l’interdépendance des peuples. Il y a plusieurs façons d’atteindre cet équilibre, comme le démontrent les expériences en cours en Europe et ailleurs. Il ne saurait y avoir de formule unique. La profonde convergence de nos destinées impose aux Québécois et aux Catalans de tirer le meilleur parti possible de ce qui nous rapproche afin de mieux asseoir le développement de nos deux peuples. Je sais que vous oeuvrez depuis longtemps en ce sens, Monsieur le Président, vous qui connaissez bien le Québec. Vous avez su faire oeuvre de pionnier à cet égard en lançant vers nous les premiers ponts, très peu de temps après que la généralité eut retrouvé sa place sur la scène politique. Votre visite nous fournit l’occasion de faire franchir à notre coopération une nouvelle étape. Les discussions que nous avons entamées aujourd’hui et les travaux de nos collaborateurs augurent bien à cet égard. Nous envisageons de mettre en place un ensemble d’activités communes et de structures légères mais efficaces de coopération dans des secteurs d’intérêt vital pour nos deux peuples, comme la culture, l’éducation et le développement linguistique. L’économie figurera aussi au programme de notre concertation, que nous souhaitons productive et soutenue. Au-delà de l’impulsion vigoureuse qu’il s’agit de donner à notre coopération bilatérale, l’évolution en cours dans le domaine des relations transatlantiques offre à nos deux gouvernements l’occasion de s’appuyer mutuellement dans la défense et la promotion de leurs intérêts internationaux. La fin de la guerre froide, la mise en place de nouveaux ensembles économiques dynamiques en Europe et en Amérique du Nord, la réorientation des priorités économiques qui a cours dans le monde occidental, conduisent les États à renouveler les fondements de leurs relations transatlantiques. Catalans et Québécois ont tout intérêt à ce que cette redéfinition des relations s’opère dans le sens d’une grande ouverture des marchés et des esprits. La nouvelle donne transatlantique doit aussi consacrer et étendre le rôle déjà joué par des peuples comme les nôtres au sein du concert des nations. Forts de nos expériences respectives en Europe et en Amérique du Nord, je n’ai aucun doute que le Québec et la Catalogne sauront agir de concert dans ce domaine. Les quelques éléments que j’ai voulu porter à votre attention, Monsieur le Président, et à celle de nos distingués invités catalans, ce soir, m’incitent à envisager l’avenir de nos relations avec optimisme. Bien sûr, celles-ci ne se développeront pas toutes seules ; nos deux gouvernements ont la responsabilité d’y consacrer les ressources voulues. Mais une certaine coopération conviviale nous lie, oserai-je affirmer, et nous nous comprenons bien sur le fond des choses. Aussi est-ce avec la plus grande amitié que je vous invite à lever votre verre ce soir pour saluer les liens de solidarité entre la Catalogne et le Québec, leur aspiration commune à la prospérité et au développement, à la démocratie et à la liberté. Merci.

[BOUC=19960709B]
[Lucien Bouchard – Premier ministre du Québec – Remise de l’ordre national du Québec à Jordi pujol – 9 juillet 1996]
Monsieur le Président, Madame,
Monsieur l’Ambassadeur, Madame,
Madame et Messieurs les Ministres,
Distingués invités,
L’Ordre national du Québec est rarement décerné à des personnalités étrangères. Lorsque nous le faisons, c’est généralement pour souligner le rôle qu’a joué un de nos amis étrangers dans le rayonnement international de notre peuple. C’est donc un geste de profonde reconnaissance. Cela est parfaitement vrai, aujourd’hui, en ce qui concerne le président Pujol. Depuis 15 ans, il a ouvert aux Québécois une fenêtre nouvelle sur l’Europe, il nous a permis de tisser des liens culturels et économiques avec son peuple fier et dynamique, il a fait en sorte que ses représentants et les nôtres agissent souvent de concert dans les forums européens. Cependant, notre cérémonie de ce soir revêt un autre caractère, car c’est nous qui sommes honorés d’accueillir au sein de l’Ordre national une figure aussi exemplaire. Un démocrate, d’abord, emprisonné il y a 25 ans sous l’accusation d’organiser des campagnes démocratiques. Vos geôliers pensaient que c’était un crime. Nous savons qu’il s’agit d’une vertu, et l’histoire vous a donné raison. Un encyclopédiste moderne aussi, car vous êtes un intellectuel aux cent talents : médecin, écrivain, essayiste, vous avez aussi présidé à la publication d’une encyclopédie catalane. Vous parlez six langues, dont le français, ce qui est, par-dessus tout, une preuve de votre discernement.
Un bâtisseur, qui a usé de chaque centimètre de fragile liberté pour construire, pas à pas, les institutions qui allaient préfigurer la Catalogne moderne : une banque, des coopératives, des maisons d’édition, puis un parti politique. Car vous êtes aussi un grand politique, menant votre formation chez vous et dans la capitale espagnole pour affirmer, avec la démocratie, la renaissance des institutions de votre peuple. Négociateur, conciliateur, rassembleur, vous avez su faire émerger une formidable coalition, puis lui faire triompher des défis posés par la durée. Un Européen déterminé, vous étiez parmi les disciples de Jean Monnet à l’époque où l’Europe avait mauvaise presse. Là encore, l’histoire vous a donné raison et on vous trouve aujourd’hui président du Conseil des régions européennes. Vous êtes un nationaliste, aussi, et fier de l’être. Vous croyez que les peuples ont droit à leur identité et doivent prendre la parole pour dire leur vérité. Vous voyez là un phénomène sain et porteur d’espoir. Vous trouverez avec nous une communauté de pensée. Je pourrais aussi parler de votre courage, de votre énergie, de la capacité que vous avez de vous adapter aux situations pour en tirer, toujours, le meilleur parti pour votre peuple. Ainsi, vous qui comptez parmi les plus anciennes des nations, on vous trouve toujours parmi les plus modernes. C’est donc avec grand plaisir que je vous confère l’Ordre national du Québec et que j’affirme vous considérer, Monsieur le Président, comme l’un des nôtres. Vive la Catalogne! Vive le Québec!

[BOUC=19960710]
[Lucien Bouchard – Premier ministre du Québec – Allocution à l’occasion de la rencontre Québec-Catalogne – 10 juillet 1996]
Monsieur le Président, Madame,
Monsieur l’Ambassadeur, Madame,
Monsieur le Député,
Madame la Présidente du Conseil de la langue française,
Mesdames et Messieurs,
En tant que premier ministre du Québec, je suis fier d’accueillir nos amis catalans dans l’un des plus anciens parlements du monde. Tout à l’heure, vous aurez l’occasion de visiter le salon bleu, la salle de l’Assemblée législative, où vous pourrez admirer la toile de Charles Huot illustrant l’un des premiers débats de notre Parlement, en 1792. Ce débat portait sur la question de savoir si la langue française aurait droit de cité au parlement du Bas-Canada. Au Québec comme en Catalogne, la défense de la langue a été un thème constant de notre histoire. Le Québec et la Catalogne ont beaucoup en commun, nous l’avons noté tout au long de votre séjour. Nous parlons deux langues issues du latin. Nous partageons pour une large part un même patrimoine culturel et religieux. Pour nous comme pour vous, la langue est au coeur de la définition de l’identité culturelle. Comme vous, nous devons aussi trouver les moyens d’établir des rapports conviviaux avec deux autres grandes langues de civilisation, le castillan dans un cas, l’anglais dans l’autre. Les Québécois en Amérique du Nord, les Catalans en Europe sont des peuples qui ont fait la preuve de leur capacité et de leur volonté de traverser les siècles. Le Québec et la Catalogne manifestent le même souci et la même détermination de protéger et d’illustrer leur langue et sont héritiers d’une longue tradition. Plus de deux siècles avant l’arrivée de Jacques Cartier, Ramón Llull celui que nous appelons en français, Raymond Lulle écrivait en catalan une oeuvre majeure de la pensée européenne, l’Ars Magna. Au Moyen Âge, la Catalogne avait déjà acquis un grand prestige politique et culturel. De nos jours, outre le champ littéraire, c’est aussi dans le domaine des arts que les Catalans s’illustrent. Le Musée du Québec a accueilli ces dernières semaines une exposition d’oeuvres importantes d’artistes catalans du XXe siècle, Picasso, Miró, Dali, Gaudí, Tàpies et d’autres. Depuis la restauration du gouvernement autonome de la Catalogne, de nombreux Québécois ont suivi avec intérêt l’évolution de la nation catalane. La détermination des Catalans de redonner à leur langue sa place dans la vie courante de leur société ne pouvait que susciter la sympathie des Québécois. D’ailleurs, votre Loi sur la normalisation linguistique de 1983 n’est pas sans présenter de nombreuses similarités avec notre propre Charte de la langue française. Nous avons compris que les langues pouvaient constituer une richesse et qu’il était possible d’établir, dans le respect et la dignité, des rapports harmonieux entre elles. C’est le sens des projets d’aménagement linguistique que nous avons élaborés et qui ont pour objectif de redonner à nos langues des espaces où elles puissent être utilisées dans la vie de tous les jours. Nous nous sommes pourvus des moyens de mettre en oeuvre nos politiques linguistiques et nous nous sommes dotés des institutions nécessaires : chez nous, Office et Conseil de la langue française; chez vous, une direction générale de la politique linguistique, un Conseil social de la langue catalane et un Institut d’Études catalanes. Dans les deux cas, une banque de terminologie. Tout récemment, vous avez systématisé les mesures d’application de votre politique linguistique dans un plan général qui est un modèle du genre puisqu’il couvre toutes les situations d’emploi de la langue dans la vie sociale. De notre côté, nous avons senti le besoin de dresser le bilan de la francisation et d’actualiser notre politique linguistique pour donner un nouveau dynamisme à la francisation, particulièrement à Montréal. Nous avons publié un projet d’énoncé de politique linguistique qui s’accompagne d’un train de mesures visant la promotion du français dans tous les secteurs de la vie publique. C’est ce document que nous soumettrons à la consultation publique le mois prochain à l’occasion d’une commission parlementaire. Malgré les vicissitudes de leur histoire, les Catalans et les Québécois ont donc su conserver leur identité et leur langue. Au Québec, nos ancêtres ont dû se battre constamment pour réaffirmer leur volonté de vivre en français. Nous savons que le vingtième siècle a été chez vous fertile en événements douloureux et que vous-même, Monsieur le Président, avez dû personnellement payer un lourd tribut pour la défense de votre langue et de vos idéaux démocratiques. Mais, sans oublier nos luttes anciennes, nous voulons les dépasser et nous orienter résolument vers l’avenir. Catalans et Québécois, nous faisons désormais face au défi de maintenir notre langue et d’affirmer notre identité culturelle tout en nous intégrant à de plus vastes ensembles économiques. Nous savons que la survie de la langue française en Amérique du Nord, de la langue catalane en Europe, sera toujours un défi. Nous savons que notre situation sera toujours fragile, que rien ne sera jamais acquis. Mais nous ne voulons pas d’un repli frileux sur nous-mêmes, car cela signifierait nous couper de tout progrès, culturel aussi bien qu’économique. Nous voulons nous inscrire de façon dynamique dans les grands ensembles économiques qui sont en voie de formation. Le Québec a été l’un des principaux promoteurs de l’Accord de libre-échange nord-américain. Monsieur Pujol, nous savons que vous êtes un Européen convaincu, ouvert aux courants internationaux les plus innovateurs. Vous avez apporté une contribution importante en montrant que la Catalogne pouvait conserver son identité tout en s’inscrivant dans l’Union européenne et en s’ouvrant au monde. Pour notre part, nous souhaitons pouvoir mettre en commun nos expériences de consolidation de nos identités et d’ouverture à la mondialisation. Il est normal que les sociétés, tout comme les individus, se regroupent en fonction de leurs références culturelles et de leurs intérêts communs. Monsieur le Président, Mesdames et Messieurs, j’ai l’honneur de déclarer ouvert le séminaire Québec-Catalogne sur la politique linguistique et la création culturelle.

[BOUC=19960905]
[Lucien Bouchard – Premier ministre du Québec – Congrès annuel de l’Union des municipalités – 5 septembre 1996]
Madame la présidente de l’UMRCQ, madame Jacinthe B. Simard, mairesse de Baie Saint-Paul,
Monsieur le président du congrès, monsieur Louis-Ange Santerre, maire de Gallix,
Mesdames et messieurs les mairesses, maires et préfets, conseillères et conseillers municipaux,
Mesdames et messieurs,
Je suis très heureux de participer à la séance d’ouverture de votre congrès annuel, surtout que c’est, du même coup, l’occasion d’inaugurer concrètement ce tout nouveau Centre des congrès. J’ai accepté votre invitation avec enthousiasme, car le thème de ce congrès ainsi que les sujets que vous avez retenus pour vos forums et vos séminaires traduisent très bien les préoccupations gouvernementales de l’heure. Nous assisterons en effet, dans les prochaines semaines, à un effort sans précédent d’un grand nombre d’acteurs de la société québécoise pour déterminer des voies de solutions qui favoriseront la création d’emplois et la relance du développement économique. Cet effort s’inscrit dans la démarche de concertation lancée lors de la Conférence sur le devenir social et économique de mars dernier et qui débouchera sur le Sommet prévu pour la fin octobre. Le monde municipal est partie prenante à ces importants travaux, plus particulièrement au sein du Chantier de l’économie et de l’emploi, où un Groupe de travail Régions-Municipalités pour l’entrepreneurship local et régional a été constitué. Ce groupe est présidé par monsieur André Brunet, maire d’Amos et président du Conseil régional de développement de l’Abitibi-Témiscamingue. Comme vous le savez, il compte aussi parmi ses membres monsieur Florian St-Onge, vice-président de votre Union, maire de Carillon et préfet de la MRC d’Argenteuil. Il nous a semblé tout à fait pertinent que les intervenants des municipalités et des régions puissent, eux aussi, développer, à partir de leur point de vue particulier, des projets adaptés à leurs différents milieux et susceptibles de les mobiliser. En misant ainsi sur le potentiel des régions et des communautés locales, nous nous attendons à ce que ce groupe de travail formule des propositions qui permettront aux acteurs régionaux et municipaux d’accroître leur contribution au développement économique et à la création d’emplois. Il faut notamment trouver le moyen d’éliminer les dédoublements de structures, de regrouper les services et de simplifier l’administration des programmes. Et ce n’est là qu’un aspect. Les propositions du groupe de travail sont donc attendues avec impatience.
En outre, votre Union m’a transmis tout récemment un document d’orientation sur le développement économique local et la relance de l’emploi. Celui-ci fera l’objet d’un examen attentif de la part du gouvernement et viendra assurément nourrir les discussions du prochain Sommet. J’aimerais vous entretenir aujourd’hui de perspectives nouvelles et de quelques-unes de nos politiques afin que les instances municipales puissent contribuer davantage à l’effort collectif auquel sont conviés tous les principaux acteurs de la société québécoise. Je souhaite le faire avec franchise en abordant directement les questions qui ont été posées relativement à certaines politiques gouvernementales. Auparavant, je tiens à clarifier quelques points. Plusieurs personnes, dans différents milieux, expriment depuis quelque temps des inquiétudes au sujet de la régionalisation des services gouvernementaux, par rapport au projet de décentralisation. D’ailleurs, le titre de votre forum sur la décentralisation évoque bien cette interrogation en parlant de « virage ou dérapage vers la régionalisation de l’État ». Si vous croyez que le gouvernement s’apprête à favoriser les organismes consultatifs que sont les conseils régionaux de développement, les CRD, au détriment des municipalités et de leurs élus, je peux vous dire que telle n’est pas la politique du gouvernement. Le fait d’encourager l’action des CRD et d’améliorer leur coordination avec les instances gouvernementales en région et même le fait d’aider financièrement ces organismes pour la préparation de plans stratégiques de développement ne signifient aucunement que le gouvernement ait l’intention de faire jouer au CRD un rôle de gouvernement régional. Les CRD sont avant tout des organismes de consultation et de concertation auxquels d’ailleurs les élus municipaux contribuent largement, puisqu’ils y sont présents en grand nombre. Les CRD ne sont pas et ne deviendront pas des gestionnaires de programmes gouvernementaux. Ils n’ont pas la même légitimité politique que les élus municipaux qui, eux, sont imputables devant la population. Ce fait n’enlève toutefois rien à leur rôle de concertation dans les régions. Quand on parle de régionalisation, il s’agit en fait de mieux articuler la concertation et la gestion gouvernementale à l’échelle des grandes régions administratives. Je pense à une nécessaire adaptation des programmes et des services gouvernementaux aux particularités locales et régionales. Le fait, par exemple, de regrouper ou de réorganiser les bureaux régionaux de certains ministères n’enlève rien aux instances municipales. Bien au contraire! Comme le suggère le programme de votre congrès, on doit cependant s’interroger sur le développement de la complémentarité entre les MRC et les CRD ainsi que sur les moyens d’améliorer la cohésion entre les intervenants gouvernementaux présents sur le territoire des régions et les représentants des instances décentralisées, dont vous êtes. Je suis convaincu que les considérations qui se dégageront de votre forum permettront d’enrichir cette réflexion. Quant aux perspectives dont je désire vous entretenir, elles s’articulent autour des deux priorités du gouvernement : d’abord, l’assainissement des finances publiques qui, en termes mêmes de cibles budgétaires, a fait l’objet du consensus auquel a abouti la conférence socio-économique de mars dernier. L’autre priorité, tout aussi pressante, est la création d’emplois, qui sera au centre des travaux et des décisions du Sommet de la fin d’octobre. Ces priorités doivent rayonner dans tous les domaines de l’administration publique, y compris, évidemment, dans le domaine municipal. Nos interventions en ce qui concerne, notamment, la décentralisation, la régionalisation administrative et le développement des régions devront être orientées vers ces priorités auxquelles adhèrent, me semble-t-il, l’ensemble des acteurs politiques et socio-économiques.
La Conférence sur le devenir social et économique a permis d’établir un consensus sur le calendrier d’élimination du déficit. Dans trois ans, soit en 1999-2000, nous aurons réussi à balancer les deux colonnes de nos revenus et de nos dépenses, comme vous devez le faire, et le faites vous-mêmes, chaque année. Je ne veux pas vous en enlever le mérite mais, à votre motivation de bons gestionnaires s’ajoute une obligation légale d’équilibrer votre budget. Le gouvernement entend lui-même s’y contraindre par l’adoption d’une loi anti-déficit.
Il ne faut pas se le cacher : la prochaine année sera particulièrement exigeante sur le plan de l’assainissement des finances publiques. Nous n’entendons pas déroger aux objectifs inscrits dans le dernier discours sur le budget, eux-mêmes calqués sur l’engagement collectif de la conférence de Québec. À mesure que nous progressons sur la voie de la réduction des dépenses, les difficultés s’amplifient. Mais nous devons, comme gouvernement et comme société, avoir le courage de faire les choix, les efforts requis pour que le Québec recouvre sa santé financière.
Le monde municipal a consenti cette année un effort significatif en faveur du redressement des finances publiques. Je me réjouis de l’accord intervenu entre le ministre des Affaires municipales et les deux unions sur le nouveau mode de répartition de la taxe sur les réseaux de télécommunications, de distribution de gaz et d’électricité. Le réaménagement du produit de cette taxe a permis de sauvegarder le programme de péréquation, d’une valeur de 36000000 $, qui bénéficie aux municipalités défavorisées sur le plan de la richesse foncière. Vous avez également convenu de réserver un montant de 3000000 $ pour l’aide au financement des MRC. Je sais que cette question de l’aide financière du gouvernement aux MRC vous préoccupe. En principe, ce programme d’aide devait prendre fin le 31 décembre prochain. Le Conseil des ministres s’est penché à nouveau sur le sujet à sa réunion d’hier. Le ministre des Affaires municipales sera en mesure demain de vous communiquer nos décisions, qui devraient, je crois, vous satisfaire.
Il y a une autre réforme que je me dois d’aborder avec vous. Vos dirigeants y ont fait largement écho : il s’agit du projet de réorganisation policière. Nous avons un souci commun, celui d’assurer à la population québécoise un accès universel aux services policiers de base. Même si la police est de responsabilité municipale et ce, depuis 1968, il est du devoir du gouvernement de s’assurer que ce rôle soit rempli et bien rempli partout au Québec. Les contribuables de certains milieux urbanisés paient actuellement en double pour les services de police, soit 100 % des coûts de leurs services de police municipaux et, par leurs impôts, pour les services que la Sûreté du Québec donne sur le reste du territoire. Les contribuables de ces municipalités réclament à juste titre plus d’équité. C’est pourquoi les municipalités seront appelées à défrayer 50 % des coûts des services de base de la Sûreté du Québec à compter du premier janvier prochain. Je sais que cette mesure suscite une réaction négative chez plusieurs. Permettez-moi de vous dire que nous situons cette mesure dans la perspective d’un souci d’équité entre les citoyens des villes de 5000 habitants et plus et les autres. L’ajustement de la tarification n’est cependant qu’un aspect de la réforme proposée, dont l’objectif est de fournir des services policiers adéquats sur l’ensemble du territoire québécois. Des contrats de service seront conclus entre la Sûreté du Québec et les municipalités, par l’intermédiaire des MRC. De plus, un comité de gestion sera constitué dans chaque MRC pour assurer le suivi du contrat. De sorte que, pour la première fois, les élus municipaux auront un droit de regard sur les services rendus par la Sûreté du Québec sur leurs territoires respectifs. Au cours des dernières semaines, le ministre de la Sécurité publique a mené là-dessus une large consultation dans toutes les régions du Québec. Les élus municipaux y ont participé très activement et ont tenu à soumettre leur point de vue sur les différentes facettes de cette réorganisation policière. Je sais que le ministre de la Sécurité publique saura tenir compte de vos recommandations. Après avoir tiré les grandes lignes de la consultation, le ministre sera, cet automne, en mesure de faire part de ses conclusions. Il n’est pas question de doter le Québec d’une politique mur à mur qui ne tiendrait pas compte des particularités des différentes régions. Le ministre s’est engagé à considérer attentivement tous les projets concrets qui lui ont été soumis. Je suis convaincu que nous avons tous intérêt à stabiliser les effectifs policiers sur le territoire québécois. C’est donc avec vous que nous jetterons les bases de cette police plus communautaire qui répondra directement aux élus et aux citoyens, de cette police plus efficace qui offrira des services adéquats à toute la population du Québec. Tous les ministères et organismes sont présentement à élaborer des propositions permettant d’atteindre notre objectif d’équilibre des finances publiques. Comme je le disais tantôt, la prochaine année sera la plus difficile. Le gouvernement est ouvert à vos suggestions et mise sur le dialogue pour définir les meilleurs moyens de réaliser notre objectif commun. Si, comme je le crois, nous y parvenons, c’est tout le Québec qui en sortira gagnant et qui pourra enfin déboucher dans la lumière au bout du tunnel. Il serait inacceptable de continuer à nous endetter collectivement et d’accroître davantage le fardeau des nouvelles générations. C’est une question d’équité. Au regard de la priorité gouvernementale en matière de relance économique, les municipalités sont également interpellées. Traditionnellement, les responsabilités des instances municipales ont été concentrées sur la fourniture de biens et de services aux citoyens et aux citoyennes, laissant à l’État les fonctions de redistribution de la richesse collective et de stabilisation de l’économie. Bien que les grands moyens d’action à ces égards soient entre les mains des gouvernements fédéral et provincial, les municipalités peuvent y apporter une contribution de plus en plus significative. D’ailleurs, plusieurs municipalités, de différentes tailles, s’appliquent déjà à relever le défi de l’emploi pour leurs concitoyens. On se souviendra que lors de la Conférence sur le devenir social et économique du Québec, tenue en mars dernier, les unions municipales ont manifesté le désir de participer à l’effort collectif pour le développement d’une économie forte et la création d’emplois. Les difficultés économiques ainsi que les hauts taux de chômage et d’inactivité que nous connaissons ces dernières années ont renforcé chez certains élus municipaux le sentiment de l’importance d’une participation accrue des municipalités dans ce champ d’action. Mais plusieurs font part du manque d’outils mis à leur disposition à cet effet, tandis que d’autres élus municipaux considèrent encore que les instances municipales n’ont pas réellement le mandat d’agir en matière de développement. Certains ont alors tendance à ne pas s’impliquer aussi activement qu’ils le pourraient à cet égard. Personnellement, je suis de plus en plus convaincu qu’il faut confier aux municipalités locales, aux MRC et aux communautés urbaines un mandat clair en matière d’emploi et de développement local. Un mandat qui ne saurait bien sûr être exclusif puisse qu’il doit s’exercer en partenariat avec les autres intervenants socio-économiques du territoire. En particulier, les MRC et les communautés urbaines, en leur qualité de palier supramunicipal, ont un rôle clé à jouer à cet égard. Il est essentiel qu’elles joignent les autres partenaires dans les efforts de développement de l’économie et de l’emploi. En plus des outils dont elles disposent actuellement, nous considérons la possibilité d’élargir la gamme de leurs moyens afin qu’elles puissent répondre aux besoins particuliers de leur milieu. Déjà, en vertu de la loi 24 adoptée en juin dernier, les MRC ont dorénavant le pouvoir d’embaucher des agents de développement économique. En outre, nous aurons à nous pencher sur les responsabilités respectives des MRC et des corporations de développement économique et les rapports qu’elles devraient entretenir. Je profite de l’occasion pour vous faire part du large consensus qui se dégage actuellement au gouvernement à l’effet d’adopter le territoire des MRC pour la planification et l’organisation des services liés à l’entreprise et à l’emploi. Les structures précises sont en voie de définition mais une chose est acquise : les élus municipaux auront à participer activement, en concertation avec les partenaires du territoire des MRC, aux défis du développement économique et de la création d’emplois
Une clé du succès réside dans le soutien à l’entrepreneurship à l’échelle locale et régionale. Certains outils existent déjà, notamment en matière de capital de risque. Le réseau des Sociétés locales d’investissements pour le développement de l’emploi, les SOLIDE, s’étend à un très bon rythme dans les MRC. Il s’agit là d’une vibrante démonstration de la capacité de concertation et du dynamisme des élus locaux en matière de développement. Je me permets également de féliciter votre Union pour sa précieuse contribution à la mise en place des SOLIDE. Nous parachevons, de concert avec le Fonds de solidarité des travailleurs du Québec, l’implantation des Fonds régionaux de solidarité. Le goût et la volonté d’entreprendre, de lancer des entreprises sont bien vivants dans l’ensemble de nos régions. Notre rôle à titre d’élus, le vôtre comme celui du gouvernement, c’est, évidemment, d’abord de ne pas y mettre d’obstacle; c’est surtout de créer les conditions et le climat propices à la création d’emplois; c’est, au besoin, de donner le coup de pouce nécessaire à la concrétisation de projets. Parlons maintenant de décentralisation. Je vous confirme que nos efforts porteront d’abord sur les domaines qui ont fait l’objet d’un accord, en octobre dernier, entre le gouvernement et les représentants du monde municipal. Comme il a été convenu à la réunion spéciale de la Table Québec-Municipalités, au lac Saint-Pierre, nous procéderons avec diligence à la décentralisation effective de certaines activités, tout en poursuivant parallèlement la réalisation de quelques expériences pilotes, ainsi que l’opération d’allégement des normes et des contrôles affectant les municipalités. Si l’on considère dans son ensemble le déroulement de la démarche dans laquelle nous sommes engagés, je pense qu’il y a une innovation, introduite au printemps dernier par le ministre des Affaires municipales, qui nous permettra de réaliser des progrès concrets, à savoir la décentralisation à la carte . Il s’agit d’une façon de faire qui valorise la participation et la concertation. Cette approche se traduit par la possibilité de procéder à la décentralisation d’activités à la demande des instances municipales. Elle peut s’appliquer autant aux activités inscrites dans l’accord d’octobre dernier qu’à toute autre intervention intéressant directement les collectivités locales et régionales. On peut penser, par exemple, à décentraliser à la carte, c’est-à-dire à adapter à la diversité des contextes locaux, la gestion des lots intramunicipaux, de la villégiature ou encore des routes d’accès aux ressources. À ce propos, il me semble que pour aller plus avant, en matière de décentralisation, il faut également consolider les structures d’accueil municipales. À cet effet, j’accorde une priorité à la mise en oeuvre de la politique de renforcement des institutions municipales que le ministre des Affaires municipales, Monsieur Trudel, a rendu publique en mai dernier. En d’autres mots, il faut donner aux communautés locales et régionales plus d’emprise sur leur milieu et les doter d’une meilleure capacité d’agir. En deuxième lieu, on doit consolider, tant au niveau local que supramunicipal, le réseau des institutions municipales, de façon à ce qu’elles soient plus dynamiques, adaptées aux nouvelles réalités et capables de s’acquitter éventuellement de responsabilités nouvelles plus importantes que celles présentement envisagées. Troisièmement, je réitère la nécessité d’amener rapidement les institutions municipales de tous les niveaux à contribuer davantage au développement économique et à la création d’emplois. La politique de regroupement des municipalités locales constitue une pièce maîtresse de cette démarche de consolidation. L’enjeu n’est pas nouveau. Depuis 1961, plus de 250 regroupements ont permis à près de 600 municipalités d’unir leurs forces. Des regroupements de municipalités ont été réalisés dans toutes les régions du Québec, y compris au Saguenay-Lac-Saint-Jean où l’opération est, à toutes fins pratiques, terminée!!! Un des plus récents est celui de Baie Saint-Paul, auquel votre présidente a été associée de très près.
Je me permets d’évoquer rapidement quelques avantages du regroupement municipal. Le regroupement municipal se traduit par la mise en commun des forces des anciennes municipalités, une simplification de la prise de décision, la création d’une masse critique pour faire face à des responsabilités plus grandes, l’élimination des dédoublements de services et d’équipements, l’uniformisation des taxes et des services entre les municipalités membres d’une même communauté et des services aux citoyens à un meilleur rapport qualité-prix. Dans le cas des petites communautés, le regroupement permet aux municipalités d’améliorer leur capacité administrative et financière en vue d’offrir les services minimums attendus par leurs contribuables, que l’on pense à l’eau potable, la protection de l’environnement, la sécurité des biens et des personnes, l’urbanisme, le contrôle des constructions, les loisirs et la culture, et ce, au meilleur coût. Il leur permet aussi de se donner les moyens de s’impliquer dans le développement de leur région et de contribuer à la création d’emplois. Autrement dit, les conseils municipaux qui entreprennent un regroupement visent davantage qu’à réaliser des économies d’échelle. Par ailleurs, un sondage effectué en 1995 par le ministère des Affaires municipales et une récente étude universitaire soulignent ces avantages. Le sondage effectué auprès de 47 municipalités regroupées montre que leur regroupement a entraîné des résultats positifs sur le niveau de taxation et des dépenses de même que sur la qualité des services municipaux. Une étude de Monsieur Gilbert Brisson, professeur à l’Université du Québec à Chicoutimi, fait aussi ressortir les avantages monétaires de ces regroupements. Les travaux de Monsieur Brisson portent sur 21 cas de regroupement réalisés entre 1986 et 1993. Il s’agit de municipalités de petite taille et offrant une gamme de services similaires. L’étude fait la démonstration que le regroupement est rentable pour les citoyens concernés. En effet, les municipalités regroupées ont accru, de manière significative, l’éventail de services offerts aux citoyens. Ces municipalités affichaient aussi, par rapport à leurs dépenses d’opération, un taux de croissance moyen inférieur à celui de municipalités comparables mais non regroupées. Ceci ne signifie pas que le regroupement constitue une panacée aux yeux du gouvernement. Il ne s’agit pas de procéder à des regroupements à tout prix, de forcer les fusions. Notre politique respecte l’autonomie municipale en misant sur le volontariat et l’incitation. Les programmes d’aide au regroupement ont d’ailleurs été bonifiés. On m’informe que plus de 160 des 416 municipalités visées par la politique de regroupement ont fait parvenir au ministère des Affaires municipales des demandes d’études de faisabilité. C’est un bon début! Au surplus, une commission de consultation mise en place par le ministre des Affaires municipales verra au cours des prochaines semaines à recevoir les représentations du milieu municipal sur la politique de regroupement et sur la carte indicative des municipalités appelées à se consolider. Je veux revenir sur la catastrophe qui nous a frappés cet été. Laissez-moi vous dire que je pense que l’on peut tirer plusieurs leçons de cet événement. D’abord la solidarité remarquable dont toute la société québécoise a fait preuve et qu’elle continue de démontrer à l’endroit de la population touchée. Je veux aussi souligner la contribution exceptionnelle des élus municipaux et de leurs équipes de fonctionnaires. La solidarité a été si manifeste que l’on a vu des municipalités, même éloignées, offrir leurs services, leur personnel et même leurs équipements aux collectivités des régions sinistrées. Je suis encore impressionné par la diligence, le dévouement et le sens de la coopération avec lesquels les instances municipales ont relevé ce défi. Face au contexte économique difficile que nous traversons actuellement, c’est un peu le même état d’esprit, la même capacité de mobilisation que j’aimerais voir se développer dans tout le monde municipal : la capacité d’agir rapidement et d’innover face à de nouveaux besoins, dans le domaine de l’emploi. Je pense que l’on peut s’enorgueillir au Québec d’avoir réussi à développer au cours des dernières années une forme intéressante et particulièrement riche de concertation et même de partenariat entre le gouvernement et les institutions municipales. À ce point de vue, la Table Québec-Municipalités constitue un acquis précieux qu’il y a lieu de privilégier et de consolider. C’est dans un tel esprit de partenariat, de concertation et de solidarité qu’il faut poursuivre nos efforts. C’est dans cette perspective qu’il importe de renforcer nos institutions municipales et d’accroître leurs moyens de contribuer à l’effort collectif de création d’emplois. Enfin, laissez-moi vous souhaiter le meilleur et le plus fructueux des congrès!

[BOUC=0907]
[Lucien Bouchard – Premier ministre du Québec – Discours au Conseil national du parti québécois – 7 septembre 1996]
Chères militantes, chers militants,
Il s’est passé beaucoup de choses depuis notre dernière rencontre, en avril. Beaucoup de choses. Sur le marché de l’emploi. Sur la question linguistique. Dans les relations entre le Québec et le Canada. Il y a eu les exploits de nos athlètes olympiques. Il y a eu la fête nationale. Les festivals. L’humour, le jazz, les films, la chanson. Beaucoup d’eau a passé sous les ponts, comme on dit. Il y a aussi beaucoup d’eau, énormément d’eau, qui a passé par-dessus les ponts, et par-dessus les barrages, à côté des barrages, ont même emporté des barrages. Et de tout ce qui s’est produit depuis avril, une chose dépasse toutes les autres. Une chose vraie et forte, une chose fondamentale qui, dans nos moments de détresse ou de découragement, doit nous donner confiance : il s’est produit la solidarité entre Québécois. Les inondations de l’été ont provoqué chez nous une de ces montées de volonté collective qui refont, périodiquement, la démonstration de notre capacité d’entraide, de notre esprit de dévouement, de notre propension à tendre la main et à agir pour le bien commun. Les Québécois l’ont fait rapidement, spontanément. Sur les lieux, en recueillant les familles, les proches, les voisins, les touristes souvent qui ont pu goûter, plus qu’ils ne le pensaient, à l’hospitalité québécoise. Puis les Québécois se sont organisés, avec la Croix Rouge, avec les artistes, avec les chaînes de télévision, pour démultiplier le secours apporté aux sinistrés, pour démultiplier les expressions de sympathie et de solidarité. Nous l’avons fait à notre manière. Avec humour, avec générosité, avec le sourire, et souvent en chanson. L’État québécois, de son côté, a oeuvré en espérant se hisser à la hauteur de la solidarité des Québécois. Ce n’est pas à moi de juger de notre performance mais, je dois vous le dire, la barre était haute.
La solidarité québécoise, nous l’avons vue, je dirais, à l’état brut, à l’état pur. Devant le défi, devant l’effort, le peuple québécois a fait preuve de sérénité, de célérité, de générosité. Notre défi, à vous et à moi, c’est de faire en sorte que ce réflexe de solidarité, qui transcende les régions, les générations, les religions et les corporations, soit aussi vivant et aussi vibrant cet automne, face aux grands défis que nous nous sommes donnés en tant que société. Nous nous sommes donné deux grands rendez-vous collectifs cet automne. Le Congrès du Parti Québécois, j’en parlerai tout à l’heure. Avant, nous aurons le Sommet québécois et toute une série de décisions dont la plupart ne seront pas faciles.
Au Saguenay, en ce moment, nous sommes en train de réparer, de consolider, de solidifier. Pour faire en sorte que les fondations soient à nouveau solides, que les constructions tiennent pour plusieurs générations. C’est aussi ce que nous ferons au Sommet et dans l’ensemble des débats qui animent la société et le gouvernement. Nos sinistres collectifs, ils s’appellent « chômage », « endettement » et « décrochage » . Ils minent les fondations de notre société. Ils sapent notre capacité de subvenir aux besoins des prochaines générations. Mais, vous le savez, depuis le printemps dernier, le Québec tout entier est un vaste chantier. Les propositions, les réflexions, les débats convergent vers un automne chargé. Ces derniers jours, les États généraux de l’éducation ont marqué la dernière étape d’un fructueux processus de remise en question de notre réseau éducatif. Dans ce domaine, il faut maintenant tirer les conclusions, décider et agir. Ailleurs dans le secteur public, la transformation de notre régime de santé se poursuit, une réforme de la sécurité du revenu est sur le point d’être présentée, notre fiscalité fait l’objet d’audiences publiques partout au Québec. Dans chaque cas, il s’agit de tirer le meilleur parti de ce que les Québécois ont construit jusqu’ici, de moderniser, puis de se remettre solidement sur les rails pour les prochaines générations.
Il s’agit de se redonner les moyens d’une plus grande justice sociale, d’une plus grande qualité de vie, d’une plus grande générosité envers nos enfants, nos aînés, nos démunis, d’une plus grande richesse collective à redistribuer. Dans d’autres sociétés, on prend prétexte de la lutte au déficit pour déchirer le filet social. Nous, au contraire, nous faisons en sorte de réinventer notre façon de concevoir nos programmes de solidarité sociale en les combinant à notre refus d’endetter nos jeunes. Cette année, nous avons posé plusieurs gestes qui conjuguent économies, progrès social et solidification:
Avec l’assurance-médicament, nous faisons en sorte que plus d’un million de Québécois puissent dorénavant se soigner sans se ruiner, et nous étendons la couverture à 300000 enfants qui en étaient démunis;
Nous faisons en sorte que 600000 Québécois à faibles revenus puissent maintenant faire valoir leurs droits devant les tribunaux, grâce à la réforme de l’aide juridique. Grâce à la loi sur l’équité salariale que nous adopterons à l’automne, les femmes du Québec bénéficieront d’un outils efficace pour obtenir un salaire équitable. Nous travaillons aussi à une prestation unifiée pour les enfants qui aidera financièrement les familles et constituera pour les prestataires de la sécurité du revenu une incitation au retour au travail.
Tout ce progrès social qu’il nous faut accomplir de pair avec une réduction de nos déficits. C’est un nouveau concept, auquel la société québécoise est en train d’adhérer, qui consiste à générer plus d’équité, plus de justice sociale, tout en réduisant la facture léguée à la prochaine génération. Il faut que ce changement soit durable.
Je suis heureux de pouvoir faire rapport quant à la tâche la plus difficile qui nous ait été donnée par la conférence socio-économique de mars dernier : l’élimination du déficit, la fin du pelletage de factures à nos jeunes. Monsieur Parizeau et le gouvernement du Parti Québécois avait déjà réduit d’un tiers le déficit record laissé en héritage par le gouvernement libéral. La conférence de mars nous a donné le mandat de réduire cette année le déficit courant à 3200000000 $. Après cinq mois, maintenons fermement ce cap et nous avons la certitude d’y parvenir. Nous avons déjà commencé à préparer l’État québécois pour l’objectif fixé pour l’an prochain, 2200000000 $. Je vous le dis très franchement : l’année qui vient sera la plus difficile. L’étape à venir demandera le plus d’imagination et de solidarité. Cet automne et au printemps prochain, avec nos partenaires et avec la population, nous devons faire des choix éclairés et contraignants. Et lorsque nous déposerons les crédits et le budget l’an prochain, nous aurons pris les grandes décisions, nous aurons fait le gros du boulot. Ensuite, les deux années qui suivront, exigeront bien sûr de la rigueur et de la constance, alors que nous atteindrons enfin l’équilibre budgétaire, le bout du tunnel. Alors que nous retrouverons enfin notre marge de manoeuvre collective. Mais les mois qui viennent, l’automne, l’hiver, le printemps prochain, exigeront plus : ils exigeront de la volonté, de la lucidité et du courage. Les mois qui viennent testeront notre intelligence et notre solidarité en tant que parti, en tant que gouvernement et en tant que société. C’est véritablement à une corvée qu’il faut nous atteler. Je dis une corvée, parce qu’il s’agit d’un effort important, mais temporaire. Chez nous, comme dans beaucoup de régions du Québec, on dit: un bi . C’est ce que nous devons faire dans l’année qui vient. Les obstacles se dressent devant nous : l’inertie, le refus du changement, les corporatismes, le «pas dans ma cour ». Jusqu’à maintenant, nous avons fait face et nous avons eu le dessus. Mais le vrai combat est encore à venir.
Nous avons pour nous notre capacité de nous concentrer sur la tâche à venir et de ne pas nous laisser distraire. Nous avons pour nous notre volonté de faire ces réformes dans un esprit d’équité sociale, en faisant en sorte que chaque Québécoise et chaque Québécois fasse sa part et en nous appuyant sur le plus large consensus possible. Nous avons pour nous notre détermination d’y arriver.
L’automne, l’hiver, le printemps. Trois saisons essentielles pour mettre solidement le Québec sur la voie de son avenir. Trois saisons pour nettoyer notre passif, nous débarrasser de nos boulets, mettre l’outil collectif québécois en état d’améliorer, durablement, la qualité de la vie et de relever d’autres défis. Les femmes et les hommes du Québec ont prouvé cet été qu’ils le méritent et qu’ils en sont capables. Les Québécois nous ont élu, nous du Parti Québécois, pour les diriger dans cette période difficile. C’est une lourde responsabilité que nous assumons. Nous devons y mettre toutes nos énergies, toute notre cohésion, toute notre passion.
Pour nous, il y va de notre crédibilité. Il y va aussi du grand projet que nous voulons présenter ensuite aux Québécois. Nous savons que plus le Québec sortira fort des mois qui viennent, plus les Québécois seront disposés à choisir la souveraineté. Nous savons que plus le Québec sortira fort des mois qui viennent, mieux il sera préparé à réussir la souveraineté. Nous le savons. Et nous ne sommes pas les seuls à le savoir. Nos adversaires d’Ottawa le savent aussi, et ils aimeraient tellement qu’on échoue. Il fallait voir, à Québec l’autre jour, les mines réjouies de cinq ministres fédéraux québécois lorsqu’ils ont appris que 76000 Québécois avaient perdu leur emploi pendant deux mois cet été. Il fallait voir le sans-gêne avec lequel le premier ministre du Canada rejetait entièrement le blâme sur le gouvernement du Québec. Mais je me suis demandé ce qu’avait fait monsieur Chrétien récemment pour l’emploi au Québec. Son tout premier geste en tant que premier ministre du Canada fut d’annuler un important contrat d’hélicoptères qui aurait profité à la région de Montréal. Le contrat était contestable, je l’ai dit à l’époque, mais monsieur. Chrétien est resté sourd à nos appels de remplacer cet investissement par un fond de reconversion de l’industrie militaire. La perte pour le Québec fut nette, brutale, sans contrepartie.
Son premier geste fut donc d’aggraver l’injustice chronique dont souffre le Québec en matière de dépenses fédérales dans la défense. Ensuite ? Ensuite il a fermé le Collège militaire Saint-Jean ; fermé le quartier général de Saint-Hubert ; diminué le nombre des CF-18 à Bagotville. Cette année, comme chaque année, monsieur Chrétien prive le Québec de sa juste part de ces dépenses structurantes : 650000000 $ par année. Mais cette année, Monsieur Chrétien a fait mieux. Début mars, il a coupé l’aide fédérale au Centre Tokamak de Varennes, aggravant l’iniquité historique de la part allouée au Québec dans les budgets fédéraux en recherche et développement. En juin, il a transféré de Montréal à Mississauga des employés d’Énergie atomique Canada. Il a montré un tel manque de cohérence dans la négociation sur le bois-d’oeuvre avec les États-Unis qu’il a fait reculer le principe du libre-échange, imposé un système désuet de quotas au Canada, et nuit à une industrie québécoise en pleine croissance. Pendant plusieurs années, les politiciens fédéraux avaient un argument. Ils disaient : oui, peut-être créons-nous plus d’emplois structurants en Ontario dans la défense, en recherche et développement, en achat d’équipement, mais on compense en donnant aux Québécois plus que leur part d’assurance-chômage. Il aurait fallu dire merci ! Aujourd’hui, ce n’est même plus vrai. Le programme d’assurance-chômage est en lambeaux, le fédéral nous a envoyé pour plus de 100000000 $ de factures par année et personne ne peut encore prétendre que les Québécois retirent un sou de plus du régime que ce qu’ils contribuent. Ainsi, grâce au gouvernement Chrétien, le Québec est maintenant déficitaire dans la création fédérale d’emplois et déficitaire dans l’aide aux sans-emploi.
Monsieur Chrétien se pose comme le champion de la lutte au déficit. Mais il coupe massivement dans les transferts aux provinces. Son déficit, c’est nous qui sommes en train de le réduire. Il se pose bien sûr en champion de la protection sociale, en principe. Mais en pratique, il coupe cette année de 650000000 $ les transferts fédéraux au Québec pour la santé, la sécurité du revenu et l’éducation post-secondaire. L’an prochain, il coupera deux fois plus. Dans le dossier de la TPS, il s’est surpassé. Il a acheté, avec nos taxes, la collaboration des Maritimes et il rechigne à faire preuve d’équité envers le Québec.
Si Jean Chrétien veut poser un seul geste pour l’emploi au Québec, qu’il reconnaisse son erreur, qu’il nous rende notre dû, et qu’il réduise de 1,5% le taux de la TPS au Québec. Avec l’aide du Bloc Québécois à Ottawa, nous allons tout faire pour forcer Ottawa à donner aux Québécois leur juste part d’investissements, de recherche et de projets. Mais nous savons que nous devons surtout compter sur nos propres moyens. Nous devons faire encore plus appel à la solidarité québécoise, au rassemblement des forces et des imaginations. Le défi n’en est que plus grand. La victoire n’en sera que plus solide. Au cours des semaines qui viennent puis au Sommet, nous allons bien sûr discuter de finances publiques et des moyens que nous prendrons pour atteindre les objectifs que nous nous sommes fixés ensemble. Mais autant nous avons pu, au printemps, créer cet élan vers l’élimination du déficit, autant nous devons lancer, cet automne, un élan vers la création d’emplois. Nous aurons des choses à dire, à faire, à proposer, à mettre en oeuvre. Pour le déficit, chacun devra faire sa part et chacun le fera, sauf le fédéral qui nous nuit avec ses coupures.
Pour l’emploi, chacun devra faire sa part et chacun le fera, et on verra bien si le fédéral veut continuer à nuire où s’il adoptera une attitude plus responsable. Car qu’est-ce qui préoccupe, selon vous, les plus hautes autorités au bureau du premier ministre à Ottawa? La création d’emplois? L’équité pour les Québécois en matière de recherche et développement? Pas du tout.
Ce qui les préoccupe, c’est de planter partout des drapeaux canadiens. L’obsession du drapeau saisit tout l’appareil fédéral, du chef du gouvernement jusqu’aux officines locales. Chaque fois qu’un ministre fédéral donne un chèque de 1000 $ à un organisme local ou régional, il y a toujours un drapeau attaché. Une clause de «visibilité» fédérale. Et ils insistent, et ils reviennent à la charge. Des dizaines de millions de dollars, des milliers d’heures sont engouffrés dans l’opération de propagande la plus ridicule de notre histoire.
Il n’y a plus assez de «hood» pour planter tous les «flags» de Jean Chrétien.
On apprenait d’ailleurs hier qu’après avoir dépensé des centaines de milliers de dollars pour nous habituer au sigle «SRC» , Ottawa dans sa grande sagesse vient de décider de revenir à l’appellation « Radio-Canada» . Vous vous souvenez, pendant le référendum, un document de stratégie fédérale proposait de faire de la publicité subliminale. Aujourd’hui, ils ont plutôt décider d’adopter la technique des gros sabots. Ça leur va bien.
Et pendant ce temps, cet été, le ministre du travail, Doug Young, affirme que la création d’emplois n’est plus du ressort du gouvernement canadien. Le gouvernement qui s’était fait élire en promettant des emplois a conclu cet été que ça ne le concernait plus. Il est trop occupé à imprimer des drapeaux. Alors on se pose la question : Que veulent-ils cacher derrière cet écran de drapeaux qu’ils érigent ? Ils veulent d’abord cacher leur impuissance. Une impuissance qu’on peut mesurer, maintenant, avec le recul.
Il y a dix mois, le 30 octobre, il y a eu un référendum au Québec. Les Québécois qui ont voté Oui et une grande partie des Québécois qui ont voté Non ont envoyé un signal clair au Canada.
Le signal de ceux qui ont voté Oui, c’est qu’ils veulent pour le Québec une autonomie pleine et entière. Le message d’une grande partie de ceux qui ont voté Non, c’est qu’ils donnent une dernière chance au Canada de donner plus d’autonomie au Québec. C’est clair. Les fédéralistes québécois ont été nourris d’un rêve de statut particulier, de souveraineté culturelle, d’égalité des deux nations, de rapport Allaire. Toujours la revendication d’une plus grande maîtrise, par le Québec, de ses leviers de décision. On aurait pu croire que, devant un verdict référendaire aussi puissant, il se passerait quelque chose d’important au Canada. Que, dans l’espoir d’amadouer les Québécois, on leur accorderait des pouvoirs nouveaux, une plus grande marge de manoeuvre. Pas par grandeur d’âme, mais par instinct de survie. Dans les journaux du monde entier, on lisait, en novembre dernier, que le référendum allait réveiller le Canada et le forcer à accepter la différence québécoise.
Dix mois se sont écoulés depuis. J’ai participé à deux conférences de premiers ministres. Une à Ottawa, une à Jasper. J’ai le regret de vous annoncer que le «réveil» du Canada fut extrêmement bref. Le signal envoyé par les Québécois a peut-être été entendu, mais il a été vite oublié. À Ottawa en juin, le fédéral n’a pas proposé plus d’autonomie aux Québécois, mais moins d’autonomie. Il a proposé la création de trois nouvelles agences pancanadiennes, sur les valeurs mobilières, la perception des revenus, l’inspection des aliments qui vont réduire la marge de manoeuvre des Québécois.
À Jasper, le mois dernier, les premiers ministres du Canada-anglais ont adopté un programme d’actions sur les programmes sociaux qui entraînerait, là aussi, non pas plus, mais moins d’autonomie pour les Québécois. Si on acceptait cette proposition, les Québécois devraient notamment renoncer à décider et à gérer eux-mêmes leur solidarité sociale. Le Québec devrait remettre au Canada quelque 3000000000 $ de ses impôts, renoncer à son projet de prestation unifiée pour les enfants, renoncer à ses actions pour les handicapés, réduire son autonomie en matière d’aide juridique, d’éducation post-secondaire, et j’en passe. Nous avons assisté, depuis le référendum, non pas à une reconnaissance de la volonté des Québécois d’être maîtres chez eux, mais au contraire à une accélération de la volonté du peuple canadien-anglais de construire un pays unique et homogène. Nous l’avons vu à Ottawa, en juin, dans un processus classique de centralisation. Nous venons de le voir à Jasper, dans le nouveau processus de l’inter-provincialisme. Jasper a d’ailleurs été une nouvelle démonstration, éclatante, de l’incapacité canadienne de satisfaire les besoins du Québec. On se serait cru revenu à l’accord de Charlottetown.
Car vous savez, c’est vrai que le peuple canadien-anglais veut modifier son fonctionnement. Et il se demande si ses objectifs nationaux sont mieux servis par le gouvernement fédéral, qu’il contrôle, ou par une meilleure coordination entre ses provinces. L’idée qu’il existe à côté un autre peuple, le peuple québécois, qui a ses propres priorités et ses propres idées sur la façon de gérer ses affaires, n’entre pas du tout dans cette équation. La possibilité d’accroître l’autonomie québécoise pour répondre, ne Serait-ce que partiellement, au signal référendaire n’est proposée par personne. Elle n’est même pas évoquée. Et quand des grandes provinces, comme l’Ontario ou l’Alberta, laissent entendre qu’elles pourraient avoir intérêt, pour leurs propres raisons, à obtenir plus d’autonomie, elles se font immédiatement bloquer la route par les petites provinces, majoritaires, qui ont besoin de l’intervention fédérale.
Je donne un avis aux fédéralistes québécois qui auraient eu un peu d’espoir dans cette voie de l’interprovincialisme : pour le Québec, c’est un autre cul-de-sac. Pour les fédéralistes québécois, aujourd’hui, les nouvelles sont mauvaises. Toutes les routes qui pourraient mener à une plus grande autonomie québécoise sont fermées, verrouillées à double tour. La seule chose que le fédéral est prêt à nous laisser, ce sont des factures, des dettes et des chômeurs. Pas étonnant que, le printemps dernier, dans un instant de découragement et de lucidité, Daniel Johnson ait déclaré qu’au train où il va, Jean Chrétien sera peut-être le dernier premier ministre du Canada.
Les libéraux provinciaux déclaraient d’ailleurs cette semaine qu’en aucun cas ils ne se mettraient au service de Jean Chrétien pendant la prochaine élection fédérale. On comprend leur détresse. Mais ils ont beau dire et faire, il reste qu’ils sont aujourd’hui complètement muselés par la politique de Jean Chrétien. Après le résultat référendaire, nous devrions être aujourd’hui dans l’âge d’or du fédéralisme renouvelé, asymétrique. Les fédéralistes devraient être en train de publier de nouveaux tomes sur la question. Mais au contraire, Daniel Johnson ne parle même plus d’autonomie. Il n’ose plus demander de pouvoirs nouveaux. Il a tellement bien compris, lui, qu’il n’allait rien se passer, qu’il préfère se taire ou faire semblant de s’enticher d’interprovincialisme. Il renie aujourd’hui 35 ans de combat libéral pour l’autonomie québécoise. Il tourne le dos à son combat et à ses électeurs.
Les fédéralistes savent mieux que personne que la construction d’un gouvernement canadien puissant, plus centraliste, moins respectueux des volontés du Québec, est un processus fondamental et irréversible.
Mais laissons les libéraux de Daniel Johnson à leurs chagrins et revenons aux agissements du gouvernement Chrétien.
Puisqu’il n’est pas question de reconnaître plus d’autonomie au Québec, puisqu’il ne peut pas, donc, résoudre durablement le problème canadien, il adopte la politique du pire. La politique du pourrissement.
Jean Chrétien a commencé par souffler sur les braises de la partition.
Ensuite, lorsque le directeur général des élections du Québec a donné avis que certains de ses députés et organisateurs avaient violé la loi québécoise des consultations populaires, il a laissé dire qu’ils avaient bien l’intention de la violer encore la prochaine fois.
Ensuite, malgré les pressions des cercles fédéralistes québécois, y compris des milieux d’affaires, Monsieur Chrétien a appuyé la croisade de Guy Bertrand, qui veut interdire aux Québécois de décider de leur avenir.
Ensuite, son ministre Doug Young a expliqué qu’il n’était pas normal que des citoyens québécois qui ne sont pas nés au Québec soient souverainistes. Ils devraient se trouver un autre pays, a-t-il dit. Monsieur Chrétien n’a rien trouvé à redire. Ensuite, il a nommé comme lieutenant-gouverneur du Québec un des partisans du Non qui a tenu les propos les plus extrêmes au sujet des souverainistes et de leur chef.
Derrière l’ensemble de ces actions, il y a deux sentiments : le manque de respect et la peur. Un profond manque de respect pour les millions de Québécois souverainistes, pour les millions de Québécois qui ont voté Oui.
La peur, aussi, de la démocratie québécoise. La peur des institutions québécoises. La peur des lois québécoises. La peur que, la prochaine fois, la démocratie québécoise choisisse la souveraineté. Alors ils voudraient contester, miner notre démocratie. Et nous devons comprendre que s’ils en ont peur, c’est donc notre force, c’est notre rempart. Et nous allons la protéger, pied-à-pied, dans tous ses principes et dans toutes ses conséquences, contre les assauts du gouvernement fédéral. Il y a donc du manque de respect et de la peur, dans la stratégie fédérale. Les Québécois rejettent ces attitudes. Ils s’inquiètent lorsque l’État fédéral s’entoure de boute-feux et de gens excessifs. Le gouvernement Chrétien a pris un aller-simple vers le radicalisme politique, et les Québécois ne le suivent pas sur ce chemin. Les Québécois sont des gens posés, mesurés, qui ne bousculent personne mais qui ne veulent pas être bousculés. Mais le gouvernement Chrétien fait un pari. Il se dit qu’à force de radicalisme, à force de propos excessifs, à force de provocations, le gouvernement du Parti Québécois, les membres du Parti Québécois, vont finir par tomber dans le panneau, vont finir par répondre à l’excès par l’excès. Ils savent que notre gouvernement et notre parti sont aujourd’hui en phase avec l’opinion québécoise. Parce que nous nous préoccupons d’économie, de santé, de finances publiques, parce que nous voulons à la fois la compétitivité des entreprises et le progrès social, parce que nous préparons un Sommet important, parce que nous nous employons à susciter des consensus en des temps difficiles, nous avons établi avec le Québec un lien de confiance. Nos concitoyens nous donnent le bénéfice du doute, ce qui est une denrée rare et précieuse en politique. Il faut s’en montrer digne. Et si on le fait, nous pourrons ensuite nous rendre, avec la majorité des Québécois, à la souveraineté.
Le gouvernement Chrétien voudrait au contraire provoquer une rupture entre le gouvernement du Parti Québécois et la majorité de nos citoyens. Ils veulent nous bousculer, littéralement nous pousser pour nous déconnecter de la majorité québécoise. Alors ils nous testent. Et ils échouent. Ils ont échoué avec la partition. Ils ont échoué avec le lieutenant-gouverneur. Ils ont échoué avec Guy Bertrand.
Et j’ai beaucoup apprécié la réplique de notre ministre Paul Bégin mercredi : «Pour décider de l’avenir du Québec, le seul juge et le seul jury, c’est le peuple du Québec». Alors chaque fois, nous avons répondu avec franchise, avec fermeté, avec rigueur. Nous avons défendu nos principes, défendu la démocratie québécoise, mais sans excès et sans manquer de respect pour quiconque.
Mais maintenant, ils ont une autre carte, une autre provocation. Ils pensent avoir trouvé la bonne, ils pensent que cette fois-ci, ça va marcher. Ils ont trouvé Howard Galganov. Et Monsieur Chrétien, cet été, lui a donné sa bénédiction, a encouragé sa croisade, a contribué à le mettre au monde. Mais ce monsieur a une idée très claire de ce qu’il veut accomplir. Dans un document de stratégie dont la Gazette a fait état il y a quelques semaines, il expliquait que sa croisade avait peu à voir, finalement, avec les droits des Québécois anglophones ou avec l’affichage. Son objectif, écrit-il, est d’empêcher la souveraineté. Et il fait un calcul assez lucide : pour que la souveraineté se réalise, il faut un Parti Québécois uni, il veut donc diviser le Parti Québécois. Pour le diviser, il faut frapper ce qu’il appelle «le talon d’Achille» du PQ, la question linguistique. Ce faisant, il vise à provoquer une rupture entre le parti et la population, une division entre les militants, entre le parti et le gouvernement. Ainsi, et je le cite au texte, on pourra provoquer «une fracture profonde dans le Parti Québécois qui permettra d’écarter la menace souverainiste pour longtemps, sinon pour toujours». Fin de la citation. Les stratégies de déstabilisation se fondent sur une parcelle de vérité, qu’on amplifie, qu’on détourne et qu’on exploite.
Ici, la parcelle de vérité, c’est une inquiétude réelle, au Québec mais surtout à Montréal, sur la question de la langue et de l’affichage. Même si tous les sondages récents montrent que la grande majorité des Québécois, la grande majorité des francophones, et la grande majorité des électeurs péquistes sont favorables au statu quo sur l’affichage, il n’en reste pas moins qu’on assiste, par exemple, à la prolifération de raisons sociales unilingues anglaises, qui sont souvent le fait de chaînes américaines, Music World, Blockbuster et compagnie, et qui échappe complètement à notre contrôle. Il n’en reste pas moins aussi, que sous la pression de quelques coups de téléphone et se prévalant de la loi 86, 15 grandes chaînes de magasins ont modifié, cet été, leur affichage pour y introduire de l’anglais dans certaines régions.
Ce sont des faits. Et sur la base de ces faits, on voudrait nous faire croire que tous les commerçants de l’île de Montréal sont autant d’agitateurs qui rêvent au retour de l’unilinguisme anglophone et qui sont prêt à résister bec et ongles au moindre adjectif, substantif ou dénominatif français. Ça, mes amis, ce n’est pas un fait. On me montrait cette semaine le dernier bilan de l’action de l’Office de la langue française pour l’année. Sur 900 interventions, presque toutes à Montréal, les commerçants ont accepté d’emblée, rapidement, sans problème, de mettre plus de français sur leurs affiches dans 97 % des cas.
Voilà un chiffre qui détonne. Dans une année référendaire, dans un printemps linguistique chargé, alors que des médias anglophones sonnent le branle-bas de combat… 97 % des commerçants obtempèrent rapidement.
On a l’impression de voir deux réalités différentes. L’agitation vociférante d’une part, la bonne volonté de beaucoup de commerçants d’autre part. La leçon, pour nous, du parti qui gouvernons le Québec, c’est qu’il ne faut pas se tromper de réalité. Dans les débats qui vont nous animer, dans les congrès régionaux la semaine prochaine et les suivantes, puis au grand congrès de novembre, dans les décisions que nous allons prendre comme parti et comme gouvernement, il ne faut pas se tromper de réalité. La provocation fédéraliste est notre ennemie. La précipitation est notre ennemie. La fausse perception des choses est notre ennemie. Sur l’affichage, vous le savez, l’Office de la langue française a entamé un nouveau relevé de la situation du français et nous pourrons, d’ici le congrès, constater, chiffres en main, sobrement, l’évolution des choses depuis un an. Cette semaine en Commission parlementaire, le Conseil de la langue française a recommandé de modifier la règle sur l’affichage seulement si on observait une dégradation réelle de la situation du français. C’est ce qu’a proposé aussi le mémoire déposé par le Parti Québécois.

Je sais que, dans les congrès régionaux, vous allez aborder cette question de fond. Plusieurs envisagent des solutions de rechange à l’aménagement actuel. Certains d’entre vous songez à un retour à l’unilinguisme français. Certains d’entre vous songez plutôt à une solution mitoyenne, faisant une différence entre petits et grands commerces. Si nous constatons une dégradation de la place du français et si nous devons modifier le règlement actuel, y a [-t-]il une voie entre le statu quo et le retour à l’unilinguisme? Je sais que plusieurs de nos militants, comme plusieurs de nos partenaires de la souveraineté se posent activement la question et cogitent sur des scénarios alternatifs.
La question est d’autant plus importante que beaucoup de nos militants et de nos partenaires sont extrêmement réticents à suspendre l’application de la Charte québécoise des droits dans un changement éventuel. C’est une attitude qui les honorent. Je la partage. Nous sommes entre démocrates. Nous avons la responsabilité, en fait, l’obligation, de protéger les droits fondamentaux de nos citoyens. À la provocation, il faut répondre par la lucidité et la responsabilité. À la stratégie de nos adversaires qui veulent nous diviser, il faut répondre par le débat libre et ouvert, et par la volonté de décision et d’action commune. Si l’affichage est une question qui nous préoccupe, avec raison, il faut bien se rendre compte que c’est la face visible d’enjeux autrement plus importants.
La survie d’une société québécoise francophone en Amérique du Nord repose toute entière sur notre capacité à mieux intégrer les nouveaux arrivants. Pour y arriver, la langue de travail, l’enseignement du français et l’école me semblent être les sujets cruciaux qui ont chacun un impact plus grand sur notre avenir que l’affichage. Le groupe de travail que nous avons constitué ce printemps sur la francisation des entreprises doit nous remettre son rapport le mois prochain et nous devrions lui accorder toute notre attention. Les leçons que le gouvernement va tirer des États généraux de l’éducation sur la meilleure façon d’instaurer des commissions scolaires linguistiques qui seront un autre lieu d’intégration, sont aussi essentielles pour la suite des choses. L’action qu’a entreprise le ministre délégué aux Relations avec les citoyens pour réformer les COFI et améliorer leur fonctionnement et leur efficacité est un autre aspect important de notre action renforcée pour l’intégration.
Un dernier mot, avant de conclure, sur la communauté anglophone. Certains s’étonnent, ces jours-ci, que des organisations anglophones mettent en cause les fondements même de la Charte de la langue française. Le français langue commune. L’accès à l’école anglaise. Certains parlent d’un pacte qui aurait existé et qui serait maintenant rompu. Ce n’est pas comme ça que ça se présente. Et ça ne se présentera jamais comme ça. La réalité québécoise, des francophones et des anglophones, est unique au monde.
Aucune autre société n’est, comme la nôtre, aux portes de la puissance linguistique et culturelle exerçant la plus grande force d’attraction de l’histoire. Francophones d’Amérique, nous sommes aux premières loges, et nous n’avons pas en mains tous les outils qu’il nous faut pour compenser entièrement l’attraction anglophone. D’où, notre insécurité de francophones.
Notre communauté anglophone, elle, est membre de cette culture dominante. Pourtant, minoritaire au Québec, ayant perdu quelques centaines de milliers de ses membres, elle s’inquiète de sa survie en tant que communauté, pas dans le monde, mais au Québec. Nous sommes en situation de double insécurité. Il n’y aura donc jamais de moment où la communauté anglophone adhérera majoritairement aux mesures que nous prendrons pour contenir la force d’attraction de l’anglais au Québec. Ce ne sera jamais leur premier choix de réduire la place de l’anglais sur l’affichage, de baliser le droit d’entrée aux écoles anglaises, ou même de dire que le français est la langue officielle et commune. Ni l’opinion publique anglophone, ni ses organisations, ni ses médias. C’est normal, et le contraire serait surprenant.
Il est cependant de notre responsabilité de faire les arbitrages. De déterminer ce qui constitue un accommodement raisonnable et ce qui constitue un affaiblissement de la position du français. Ce n’est pas tout ou rien , et ce ne le sera jamais. L’action résolue, ferme et multiforme du gouvernement en faveur du français doit aussi être respectueuse des droits et des aspirations de la minorité.
Ce que nous pouvons raisonnablement espérer, ce à quoi nous devons obstinément aspirer, c’est de concevoir un aménagement linguistique juste, stable, qui assure la pérennité du français à Montréal et au Québec, qui assure une meilleure intégration des nouveaux arrivants, tout veillant, comme nous y engage notre programme, au dynamisme de la communauté anglophone. Nous pouvons raisonnablement espérer, non l’adhésion ou l’enthousiasme, mais un modus vivendi, fondé sur le respect mutuel et la tolérance.
J’admets volontiers que nous n’y sommes pas, aujourd’hui. Mais j’affirme qu’il ne faudra jamais jeter la serviette. Ce que je vous ai dit ce printemps, ce que j’ai dit au Centaur, vous me l’entendrez dire encore souvent et longtemps. Nous sommes le gouvernement de tous les Québécois. Malgré les provocations, les stratégies fédérales, la radicalisation et les mauvaises humeurs des uns et des autres, je n’arrêterai jamais de penser qu’il est dans l’intérêt de toute la société québécoise qu’un gouvernement souverainiste, donnant un vigoureux élan pour la défense et la promotion du français, jette en même temps les bases d’un modus vivendi avec sa communauté anglophone.
Car lorsqu’un gouvernement du Parti Québécois aura établi un aménagement linguistique qui conjurera nos deux insécurités, qui fera avancer la tolérance chez la majorité et la minorité, nous aurons réglé le problème,bien et pour longtemps. Mais dans la tourmente actuelle, si nous cédons à la tentation d’abandonner cet objectif, nous nous rapetissons, nous devenons l’adversaire dont rêve Jean Chrétien.
Nous avons mieux à faire. Nous avons une économie à moderniser. Nous avons des Québécois à remettre au travail. Nous avons la tâche de faire entre le Québec, ses entreprises, son État, sa solidarité sociale, dans le 21e siècle. C’est nous, du Parti québécois, qui avons cette tâche et nous avons l’intention de la réussir. Et nous avons un combat à livrer, le combat souverainiste. Il ne faut pas se tromper de cible. C’est pourquoi j’ai un dernier mot à dire à Jean Chrétien.
Le chef du Bloc Québécois, Michel Gauthier, est avec nous aujourd’hui. Michel, à Ottawa jour après jour, dans l’antre du lion. Je connais bien la définition de sa tâche. Elle n’est pas facile. Avec les députés du Bloc, Michel défend quotidiennement le peuple québécois, devant des gens qui prétendent que le peuple québécois n’existe pas. Sur tous les dossiers, dans tous les domaines, Michel Gauthier et le Bloc Québécois sont à Ottawa la voix, les yeux et les oreilles du Québec. Imaginez un instant le sort que nous réserverait le fédéral, s’il n’y avait pas la vigilance du Bloc. La semaine dernière, Michel Gauthier a lancé un défi à Jean Chrétien. Il l’a sommé de venir devant les électeurs québécois et de défendre son Plan A et son Plan B et son Plan C, tout l’alphabet fédéral. Michel a raison. Les Québécois sont prêts à donner leur opinion sur les manigances de Jean Chrétien. Le jury québécois est prêt à se rendre à la boîte de scrutin, et à lui dire ce qu’il pense des tactiques anti-démocratiques du chef du Parti libéral.
Qu’il vienne expliquer pourquoi, cinq jours avant le référendum, il déclarait solennellement que les Québécois avaient le pouvoir de décider de leur avenir, mais qu’il dit aujourd’hui le contraire. Qu’il nous explique pourquoi il ne croit plus à la démocratie. Pourquoi il ne respecte pas la loi québécoise sur les consultations populaires. Pourquoi il pense que la Charte de la langue française ne doit pas être appliquée. Pourquoi il encourage des agitateurs. Pourquoi il se préoccupe plus de drapeaux que d’emplois. Les Québécois sont prêts à écouter les parties et à rendre leur verdict. Et si le Parti libéral du Québec a honte de Jean Chrétien et refuse de l’appuyer à l’élection, le Parti Québécois, lui, est extrêmement fier du Bloc Québécois et de son chef Michel Gauthier, et nous lui prêterons toute l’aide qu’il désirera, du militant de base au président du Parti, pour que le verdict des Québécois soit entendu haut et fort. Le Bloc québécois à Ottawa est essentiel pour toutes nos tâches. Ce sont, surtout, des compagnons indispensables dans les étapes qui viennent et qui nous conduisent, ensemble, à la souveraineté Merci.

[BOUC=19961001]
[Lucien Bouchard – Premier ministre du Québec – Inauguration du nouvel édifice des HEC à Montréal – 1 octobre 1996]
Madame la Ministre,
Monsieur le Maire,
Messieurs les membres de la direction des HEC,
Mesdames et Messieurs les professeurs et étudiants,
Chers invités,
Nous partageons tous bien sûr un même sentiment au moment d’inaugurer la nouvelle École des hautes études commerciales. Car nous savons tous reconnaître là un événement qui marque une étape dans l’histoire économique et intellectuelle du Québec. Au moment où, à travers ce très bel édifice, se profile une partie essentielle de l’avenir du Québec, il est certainement opportun de souligner à nouveau le rôle fondamental de l’École dans l’émergence du Québec moderne. Il n’est pas exagéré de dire que c’est cette institution qui a brisé ce quasi-mur qui durant tant de générations a coupé l’accès des Québécois au monde des affaires pour les réserver, pourrions-nous dire, aux professions libérales, avocats et autres. La mission des Hautes études commerciales, si elle apparaît évidente aujourd’hui, ne l’était certes pas il y a peu de temps. Il s’agissait pour tous ces bâtisseurs de secouer une société, de l’éveiller à une réalité de la vie moderne, de lui donner les bons instruments pour y participer et, dans toute la mesure du possible, de lui inculquer le goût de contrôler une large part de notre avenir. Si le Québec économique existe aujourd’hui, c’est largement grâce à l’École des Hautes études commerciales. Le Québec de demain pourra compter sur la contribution de cette grande institution : un corps professoral de haut niveau et des cohortes de Québécoises et de Québécois rompus à l’excellence et que bien peu de défis rebuteront. Voici donc un moment qui met en lumière les mutations du secteur de l’éducation, qu’il s’agisse de l’explosion des connaissances, du rythme et de la complexité des changements à l’échelle mondiale ou de la fréquentation massive de nos établissements québécois d’enseignement supérieur.
Nous assistons un peu partout, en France, en Europe, aux États-Unis et au Canada et ailleurs, à un réexamen en profondeur des systèmes d’éducation. Ce que nous avons entrepris au Québec, avec les États généraux, s’inscrit dans la même perspective. Ces pays cherchent à se maintenir dans le peloton de tête de la course au développement. Cela est particulièrement vrai de la nouvelle économie, qui a pour matière première la connaissance.
La relance du Québec repose sur notre capacité de fonder notre avenir sur nos ressources humaines et de le faire ensemble. L’École des HEC a déjà fait la démonstration de ses qualités d’imagination, d’innovation et de créativité. Il faut provoquer un rapprochement fécond entre l’école et l’entreprise, dans le respect de leur mission respective. Les fruits de cette coopération s’appelleront : apprentissage et stages en entreprise. Les écoles d’enseignement supérieur sont également soumises aux exigences de la qualité totale, pour mieux faire face à la concurrence. C’est une condition sine qua non pour mettre à contribution et favoriser l’épanouissement de nos meilleurs cerveaux. Il faut miser sur l’efficacité de l’enseignement, sur la qualité de l’encadrement et de l’accompagnement de l’étudiante et de l’étudiant. L’école a la responsabilité d’offrir la formation de base qui mène à la spécialisation et de transmettre à l’élève les valeurs qui lui permettront d’envisager son rôle futur dans un esprit de solidarité et de générosité envers la société. Les HEC ont depuis longtemps compris la nécessité d’établir un continuum entre la collectivité et l’entreprise, entre un ordre d’enseignement et l’autre. La responsabilité est donc de taille pour le corps enseignant et l’institution. Il leur incombe de préparer aux tâches de demain ceux qui assumeront la direction d’entreprises, d’organismes sociaux et gouvernementaux d’une nation et d’un monde en pleine mutation. Un monde où s opère, sur le plan industriel, une révolution qui nous oblige à repenser le temps de travail, le partage des richesses et qui nous force à combattre l’exclusion. Votre école se dote aujourd’hui d’un environnement taillé sur mesure pour remplir cette mission. Il faut donc saluer cette décision prise par les gouvernements qui nous ont précédés de consacrer près de 100000000 $ à la construction de cet édifice. Je voudrais rendre hommage aujourd’hui à Monsieur Robert Bourassa. Et je pense que nous devons aussi rendre à Monsieur Parizeau l’hommage d’avoir été un propagateur de l’idée d’excellence de la maison. Et puis comme premier ministre, il a voulu que les décisions prises, puissent s’exécuter rapidement et correctement, en confirmant cet investissement. Nous savons pertinemment que, dotée d’un complexe à la fine pointe de la technologie, cette école agira comme un puissant moteur pour le développement de Montréal et du Québec, pour l’avancement de la science et de la recherche au Québec et dans le monde. L’appui de l’État du Québec à l’édification de cet ouvrage est un prolongement direct de la volonté collective de susciter l’entrepreneurship, de propulser la recherche et le développement, de soutenir l’emploi scientifique et technique. Tout cela s’inscrit de plein droit dans la vocation de Montréal, à laquelle il importe plus que jamais de faire jouer son rôle de Métropole et de levier économique international. En ce sens, l’École traduira la vitalité de cette grande ville francophone qui ne peut que s’enrichir d’une communauté anglophone dynamique, en lien, elle aussi, avec les grands réseaux internationaux. Les pionniers des HEC avaient déjà établi que la langue française, l’éducation et la culture seraient au centre des préoccupations de leur école. L’entrée en force des Québécois de langue française dans le monde économique commence à porter fruit alors que génération après génération, les entrepreneurs et gestionnaires francophones prennent leur place. Et la qualité des diplômés des HEC est un facteur déterminant de cette avancée. La compétence de ces femmes et de ces hommes prend sa source dans l’enseignement qu’ils reçoivent ici d’un corps professoral de première qualité. Avec son volet international et son programme d’échange, l’École favorise la circulation de la technologie et les échanges de connaissances. Elle est, par là même, synonyme et l’une des causes du rayonnement du Québec à l’étranger. J’en vois ici pour preuve le fait qu’il y ait ici 600 étudiants qui viennent de 60 pays différents. Je veux donc exprimer la reconnaissance de tous envers les bâtisseurs, les dirigeants, les professeurs et les étudiants et étudiantes des HEC qui ont donné au Québec une institution indispensable. Nous sommes fiers, en tant que gouvernement, de nous associer à une telle réussite. Je vous remercie et souhaite longue vie à la nouvelle école des Hautes Études Commerciales. Merci.

[BOUC=19961008]
[Lucien Bouchard – Premier ministre du Québec – Allocution devant la Chambre de commerce de Laval – 8 octobre 1996]
Monsieur le Président, Messieurs les Ministres,
Madame et Monsieur les Députés,
Monsieur le Maire,
Distingués invités,
Mesdames, Messieurs, Il y a dix mois, presque jour pour jour, j’étais devant vous, à titre de candidat à la direction du Parti Québécois, donc à titre d’aspirant premier ministre. Je vous parlais de mes orientations pour l’avenir du Québec. Je croyais alors qu’il fallait procéder à «une vigoureuse remise en ordre de la maison québécoise». J’indiquais aussi quels critères je comptais adopter pour guider mon action. J’en ai identifié trois. D’abord, la responsabilité, parce qu’il nous incombe d’assainir les finances publiques. L’efficacité, ensuite, parce que cet assainissement doit se faire dans une réforme intelligente des services publics qui rende notre état encore plus apte à répondre aux besoins des Québécoises et des Québécois. L’équité, car l’effort demandé doit être réparti sur l’ensemble de la société.
Nous avons fait, je pense, un bon bout de chemin depuis dix mois, sur ces trois fronts. La conférence socio-économique de mars a permis de conclure un remarquable consensus sur ces trois objectifs. Il faut maintenir solidement le cap que nous nous sommes donné, malgré les intempéries qui s’annoncent.
Le Sommet sur l’économie et l’emploi.
À trois semaines du Sommet, je crois qu’il est temps de se donner des tâches supplémentaires et de dégager clairement les enjeux. Le Sommet, qui se tiendra à Montréal à la fin octobre, aura pour thème l’économie et l’emploi. Notre objectif commun, le plus immédiat, sera d’engager immédiatement des actions qui permettent de relancer l’emploi. Cet élan doit être issu de la solidarité et il doit permettre l’équité envers les jeunes, envers les diverses catégories de travailleurs et de travailleuses et envers les exclus du marché du travail. Notre second objectif, plus structurant, porte sur la nécessité d’un nouveau consensus sur l’amélioration de la compétitivité. Il faut apprendre à conjuguer les efforts des partenaires et du gouvernement pour mettre en oeuvre des stratégies de développement économique. Nous voulons une économie axée sur le savoir et la haute technologie et une économie de solidarité. Je vois, à la table d’honneur et au parterre, beaucoup de gens qui ont participé, depuis mars, aux travaux des chantiers. Sous la présidence de Monsieur Claude Béland, du Mouvement Desjardins, quatre grands chantiers travaillent d’arrache-pied afin d’identifier des projets et des stratégies gagnantes pour l’emploi. Monsieur Jean Coutu, le pharmacien bien connu, et Monsieur André Bérard, président de la Banque nationale, représenté ici par Monsieur Claude Séguin, de Téléglobe, déploient une énergie considérable à rassembler des projets susceptibles de relancer l’emploi dans la Métropole et au Québec. Monsieur André Brunet, maire d’Amos, travaille intensément à faire avancer des projets structurants dans chacune des régions. Mme Nancy Neamtan explore avec minutie et acharnement les perspectives qu’ouvre l’économie sociale à la création d’emplois permanents. Monsieur Alban D’Amours, du Mouvement Desjardins, préside la Commission sur la fiscalité, qui a sillonné le Québec et qui met maintenant les bouchées doubles pour produire une synthèse de ses travaux. Alors qu’on aborde le dernier droit vers le Sommet, je les remercie, eux et leurs nombreux collaborateurs, et je les encourage.
Le Sommet sur l’économie et l’emploi aura deux autres objectifs. D’abord, dans la foulée du consensus de mars sur l’élimination du déficit, adapter les services publics aux exigences d’une société dynamique et concurrentielle. Ensuite, obtenir une large adhésion des partenaires et de la population à une conception d’un état plus visionnaire, plus stratège, plus efficace et plus souple. Un état qui incite au travail et à l’investissement et maintient un solide filet de protection sociale, notamment grâce à une fiscalité équitable. Je vais vous parler abondamment, aujourd’hui, du travail que nous devons faire ensemble, des défis qui nous attendent. Je vais vous parler de ce que l’état compte accomplir, mais je souhaite vous dire aussi de ce que la société attend de vous, les gens d’affaires. Avant de vous parler des décisions à venir, cependant, j’aimerais prendre un peu de recul et parler des décisions économiques que nous avons déjà prises, ensemble, et qui ont changé nos vies. L’Aléna, l’ouverture sur le monde
La grande décision des années 1980, ce fut le libre-échange. De tous les Nord-américains, sans exception, ce sont les Québécois qui ont été les plus déterminés à faire ce choix. Il comportait de grands changements et une bonne dose d’incertitude. Mais nous avions confiance en nous-mêmes, en nos capacités d’innovation et d’adaptation. Nous avons pris la bonne décision. L’élimination graduelle des barrières tarifaires et non tarifaires a constitué pour tous les exportateurs et investisseurs québécois une très bonne affaire. Selon une analyse de la Caisse de dépôt et placement, les exportations québécoises des produits libéralisés ont bénéficié d’une très nette accélération. Pour les quatre premières années de l’accord, notre solde commercial positif a cru de 3600000000 $. De toutes les provinces, c’est le Québec qui en a le plus tiré avantage. L’accord a eu un impact bénéfique sur la modernisation de la structure industrielle du Québec. Nos exportations à forte valeur ajoutée en ont le plus bénéficié, elles ont presque doublé en quatre ans. Il s’agit notamment des produits liés à l’avionnerie, aux télécommunications, au matériel de transport et à la santé. L’accès au marché continental et la spécialisation qui en résulte pour le Québec nous permettent de développer des produits et services qui peuvent être commercialisés ailleurs dans le monde. Il n’y a pas si longtemps, le Québec exportait essentiellement des matières premières, et il ne demandait pas toujours le prix fort. Aujourd’hui, une étude du Conseil de la science et de la technologie évalue que le Québec est responsable à lui seul du tiers des exportations canadiennes de produits de haute technologie. Dans ce contexte d’ouverture quasi totale des marchés, le niveau d’exigence a été substantiellement relevé. Notre capacité de supplanter nos concurrents sur les marchés extérieurs, comme intérieur, dépend du dynamisme des entreprises et de la qualité de la main-d’oeuvre. De bonnes décisions pour l’environnement économique
En plus de notre décision d’appuyer le libre-échange, nous avons fait d’autres choix bénéfiques. Les REA, par exemple, ont aidé beaucoup d’entre vous à prendre de l’expansion, au bon moment. Et s’il est vrai que, globalement, nos entreprises sont plus taxées que celles de l’Ontario, nous avons eu raison de créer au Québec un des environnements fiscaux des plus avantageux en Amérique du Nord pour l’investissement et les activités de recherche et développement. c’est ainsi que, depuis 10 ans, le Québec devance tous les pays du G-7 quant à la croissance des dépenses de R et D des entreprises;
en sept ans, le nombre d’entreprises qui effectuent des activités de R et D a triplé; pas étonnant que les industries à contenu élevé en capital et technologie occupent une place croissante dans l’économie du Québec;
et, grâce à l’apport du Gouvernement mais également d’institutions financières et de syndicats, les entreprises québécoises disposent de 50 % du capital de risque disponible au Canada.
Nous avons aussi pris la bonne décision d’approfondir la concertation entre le gouvernement et ses partenaires. Nous le faisons dans des conférences et des sommets, mais nous le faisons de plus en plus, secteur par secteur. C’est une approche qui permet de mieux identifier les forces et les faiblesses de notre économie, de comprendre la synergie entre les différents secteurs et de miser sur ses meilleurs éléments. Aujourd’hui, trente tables de concertation sectorielles regroupant près de 1000 décideurs se réunissent régulièrement. Cette concertation contribue à créer et préserver des emplois. Depuis trois ans, on compte 50 projets visant à développer le partage de connaissances, à faire de la commercialisation conjointe ou à soutenir des initiatives de formation sectorielle. De plus, 15 centres de veille technologique sont en opération ou en voie d’être mis sur pied. Nous avons construit un modèle québécois unique. Il est fondé sur notre ouverture au monde, sur notre volonté d’occuper plus que notre place dans la nouvelle économie, sur notre capacité de forger des consensus dans nos secteurs d’activité, entre tous les partenaires sociaux et le gouvernement. Nous sommes les seuls, sur le continent, à détenir chacun de ces avantages. Nous avons encore beaucoup de travail à faire, cependant. Il y a des rigidités réglementaires et des mesures fiscales qui sont des obstacles à l’emploi. Nous avons trop peu investi dans la formation de la main-d’oeuvre. Notre taux de chômage n’est pas tolérable. Le déficit, les réformes

Tout récemment, parlant du Sommet, un hebdomadaire d’affaires coiffait son éditorial du titre : «Les gens d’affaires piégés». C’était suivi d’un point d’interrogation. Je me suis demandé pourquoi, ce point d’interrogation. Car si j’ai appris une seule chose pendant mes huit mois dans la fonction de premier ministre, c’est que nous sommes tous piégés. Tous: gens d’affaires, salariés, fonctionnaires, chômeurs. Toute la société québécoise est piégée par l’endettement du Québec, par le déficit, et par le chômage. Plus qu’un piège, c’est une spirale descendante. Chaque déficit aggrave notre endettement. Chaque milliard de dette supplémentaire ainsi produit étouffe davantage la capacité de l’état de mieux servir ses citoyens, notamment ses plus démunis. Chaque milliard d’endettement de plus affaiblit le Québec face au monde, nuit à la compétitivité de ses entreprises et à la création d’emplois. Voilà le piège qui nous a été légué. Et alors que la plupart des provinces, depuis le début des années 90, s’extirpaient de ce piège, le parti qui nous a précédé au gouvernement accumulait les déficits records et, pour faire bonne mesure, augmentait de plus de 35 % les taxes québécoises sur la masse salariale. Je n’insisterai pas, mais il y a quelques vérités qui méritent d’être rappelées. Bref, nous sommes tous conscients d’être maintenant pris dans le piège, et c’est pourquoi nous avons décidé, ensemble, de nous en sortir. Et nous avons commencé à le faire. L’an dernier le déficit fut ramené de 5700000000 $ à 3900000000 $. C’est une réduction d’un tiers en un an. Cette année, nous tenons le cap, malgré les difficultés, vers l’objectif de 3200000000 $. Mais j’attire votre attention sur une illusion d’optique. On pourrait croire que notre effort collectif supplémentaire, cette année, pour passer de 3,9 à 3,2, est de 700000000 $. Ce serait compter sans le pelletage fédéral qui double ce fardeau. Les réductions de transferts fédéraux, de 800000000 $ cette année, signifient que la moitié des sacrifices supplémentaires des Québécois sont requis pour essuyer le coût de la mauvaise gestion des finances fédérales. Et l’an prochain, quand nous passerons de 3,2 à 2200000000 $ de déficit, un pelletage fédéral de 700000000 $ additionnels vient aggraver la difficulté. Vous le voyez, nous sommes en train de faire le ménage chez nous et pour Ottawa en même temps. Le déficit, pour une société, c’est comme une drogue. Vivre, chaque année, 3, 4, 5000000000 $ au-dessus de ses moyens, c’est se donner un paradis artificiel, qui nuit à la santé de tout l’organisme. Le patient, dans un moment de lucidité, a résolu de s’affranchir de cette dépendance. Depuis deux ans, nous avons réduit la dose. Pendant l’année qui vient, nous allons passer le palier le plus dur. Tous, nous allons être en manque, pendant quelques mois. Mais c’est le moment, plus que tout autre, où il faut tenir. Et quand je dis tous, je veux dire tous : l’État, les élus nationaux et locaux, les réseaux, les salariés, les hauts salariés comme les autres , les bénéficiaires de services, les entreprises. Je ne suis pas surpris d’entendre des voix, ces jours-ci, qui demandent grâce, qui demandent de repousser l’échéance, de rester enfermé dans le piège. Je ne suis pas surpris, et je ne suis pas ébranlé. Car nous savons tous, au fond, que c’est un passage obligé. Cet effort, il faut le réaliser maintenant. Il faut le réaliser une fois pour toutes. L’État québécois, vous le savez, fait, en gros, quatre chèques par année, qui représentent 80% de ses dépenses. Un chèque de 13000000000 $ pour la santé, un de 9000000000 $ pour l’éducation, un de 4000000000 $ pour la sécurité du revenu et un chèque très désagréable de 6000000000 $ pour le service de la dette. Nous avons entrepris de lancer, simultanément, des grandes réformes dans chacune des trois grandes missions de l’état québécois. Dans la santé et les services sociaux, le Dr Rochon pilote depuis deux ans une transformation majeure. Elle réalise, pour la société québécoise, des économies substantielles, mais elle fait beaucoup plus. Le virage ambulatoire permettra de dégager, d’ici deux ans, plus de 2 500 nouvelles places pour les soins à longue durée pour faire face aux besoins d’une société qui prend de l’âge. Quelque 1 500 de ces places sont déjà disponibles. La réforme dégagera aussi, chaque année, 106000000 $ de plus pour les services à domicile à compter de 1998, la moitié de cette somme est déjà disponible.
Nous implantons aussi le programme d’assurance-médicaments, qui est le plus important programme social instauré au Québec depuis plus de 15 ans. Le programme assure la gratuité pour 300000 enfants qui en étaient dépourvus et met les médicaments à la portée d’un million de travailleurs à faibles revenus qui devaient auparavant payer le prix fort. Il permettra de contenir les coûts des médicaments au cours des prochaines décennies. Si nous n’avions pas agi, nous aurions lourdement hypothéqué la prochaine génération. Grâce à cette grande réforme, nous aurons garanti le maintien d’un des meilleurs services de santé au monde et nous l’aurons rendu plus performant. Nous l’aurons doté de deux qualités additionnelles : il sera plus solide, il sera plus solidaire.
Vous savez que le secteur de l’éducation est, lui aussi, en pleine mutation. Lorsqu’on se compare à d’autres sociétés, on se rend compte que nous dépensons plus, mais que nous retirons moins. Le rapport des États généraux de l’éducation, déposé sous peu, sonnera la fin de la consultation et le début de la réforme. En ce qui concerne le nécessaire arrimage entre l’école et l’entreprise, nous sommes à la croisée des chemins. Je sais que nous pourrons prochainement proposer de nouvelles voies de formation pour les jeunes. Les changements que nous allons faire vont demander des efforts importants, l’an prochain, pour les administrateurs et les structures, pour les enseignants et le personnel et pour les étudiants.
Mais à la fin de cet effort, nous ne voudrons pas une école de riche et une école de pauvre, au contraire. Nous voudrons une école qui redevient la voie de sortie de la pauvreté et la voie de promotion de l’excellence. Nous voudrons, là aussi, que notre système d’éducation devienne à la fois financièrement plus solide et socialement plus solidaire.
Troisièmement, il y a la réforme de la sécurité du revenu. Tout le monde convient que ça ne peut plus durer comme ça. Le système est complexe, souvent inéquitable, et il entretient parfois une culture de la dépendance. Plusieurs des mesures que nous avons déjà prises visent à éliminer du système tout ce qui pouvait être un frein à l’insertion au travail. L’assurance-médicaments et, bientôt, une prestation unifiée pour enfant, vont faire en sorte que le calcul soit désormais limpide : même au salaire minimum, il sera nettement plus payant de travailler que de recevoir un chèque de sécurité du revenu.
Notre vision d’ensemble, économique et sociale, apparaîtra clairement au cours des prochaines semaines. Nous voudrons aider toutes les familles nécessiteuses, donner à tous les enfants dans le besoin le coup de pouce qu’il faut pour améliorer l’égalité des chances.
Il y aura donc, c’est certain, un nouvel effort dans le budget de la Sécurité du revenu et une augmentation de l’aide aux enfants. Les règles seront clarifiées. Nous espérons atteindre enfin, avec la réforme, le point d’équilibre. Un filet de dernier recours financièrement solide et socialement solidaire. Je vous ai expliqué comment nous voyons ces réformes. J’espère que ça permet de comprendre pourquoi nous les faisons. C’est parce que nous sommes fiers de la société québécoise et de réalisations de la révolution tranquille. Parce que nous voulons continuer à être une société solidaire, où les écarts existants entre pauvreté et richesse ne s’aggravent pas, mais se réduisent. Parce que nous ne sommes pas la société de l’égoïsme et du chacun pour soi. Parce que les Québécois ont fait le choix du progrès social et de la démocratie. Ce choix de la social-démocratie, c’est le bon. Aujourd’hui, la social-démocratie québécoise souffre du poids de la dette, de l’exclusion et du chômage. Elle souffre de la vétusté de certains de nos programmes sociaux et d’une lourdeur administrative qu’il faut alléger. Notre tâche est de guérir la social-démocratie québécoise, et c’est ce que nous faisons aujourd’hui. Nous la voulons en santé, pour de bon, pour le vingt-et-unième siècle. La santé de la social-démocratie québécoise suppose la santé de son économie, de ses finances, la santé de ses entreprises. Et je veux être très clair. S’il y en a qui espèrent que mon gouvernement va importer, au Québec, les dogmes du néo-libéralisme, ils se trompent. S’il y en a qui pensent que nous allons céder au vent de droite qui emporte la compassion et la solidarité, ils se trompent de gouvernement, ils se trompent de premier ministre, ils se trompent de société. L’effort demandé aux Québécois plus fortunés
Je ne sais pas ce que la commission sur la fiscalité va nous dire, en termes de réaménagement de la fiscalité des particuliers et nous attendons son rapport avec intérêt. Mais je peux vous assurer aujourd’hui que l’assainissement de nos finances publiques va se faire dans l’équité. En termes nets, chacun devra y mettre du sien. Il ne sera pas dit que nous allons demander un effort aux démunis, mais pas aux plus fortunés. Du bas de l’échelle jusqu’en haut, l’effort est requis.
Par exemple, nous allons limiter sévèrement la pratique de la double Rémunération, les gens plus aisés qui ont pris leur retraite du secteur public, et qui ensuite cumulent leur pension avec un emploi du même secteur. C’est une situation inéquitable et nous allons y mettre un frein.
Dans le secteur public, nous faisons en sorte aussi de limiter la pratique des primes de séparation exagérées que nous avait léguées le gouvernement libéral. Mais pour ce qui est de la fiscalité, vous savez comme moi que, globalement, les Québécois les plus fortunés sont sensiblement plus taxés que leurs voisins ontariens ou américains. Il y a là une contrainte. Et je vous en parle notamment pour vous dire qu’il s’agit d’une contrainte perçue comme une injustice par beaucoup de Québécois. Ce ne sont pas les travailleurs au salaire minimum qui sont mobiles. Ce ne sont pas les aînés ou les mères monoparentales. Ce sont les plus fortunés. La pression, exercée chaque jour sur les élus du Québec pour qu’on augmente substantiellement les impôts des Québécois plus fortunés, est extrêmement forte. Chaque nouvelle compression budgétaire, chaque tarification, chaque réforme accentue cette pression. Je la comprends, car elle répond à une logique assez simple. Partout, on nous demande : à quand le tour des riches ? Et nous répondons que les impôts sont déjà fort élevés et que la marge de manoeuvre du Québec est faible. Compte tenu de cette réalité, est-ce que ça signifie que nous n’allons pas demander d’efforts aux Québécois les plus fortunés? Au contraire. Nous allons leur demander — la société québécoise va leur demander. je vais vous demander un effort considérable, particulièrement pour la création d’emplois. Et nous allons faire un pacte, ensemble, un partenariat, vous savez que j’en suis partisan. La société québécoise, l’état québécois, va prendre bon nombre de mesures pour aider l’entreprise : alléger le fardeau réglementaire, améliorer son environnement fiscal, soutenir l’entrepreneurship, favoriser l’innovation, la formation de la main-d’oeuvre et le financement des activités d’exportation. En échange, nous allons demander aux chefs d’entreprise de faire un effort de plus, de se donner un peu de travail de plus, un peu «de trouble» de plus, pour créer plus d’emplois, pour former plus de stagiaires et d’apprentis, pour mieux partager le travail entre ceux qui le désirent. Bref, pour mieux faire profiter la société des gains que la société vous permettra de faire. Pour nous, gouvernement du Parti Québécois, ce ne sera pas un «virage» d’aider les entreprises. L’an dernier, en faisant coïncider l’assiette fiscale de la TPS et celle de la TVQ, nous avons fait économiser plus de 300000000 $ à la petite et la moyenne entreprise québécoise. Depuis 12 mois, nous avons créé, avec le Fonds de Solidarité, 15 fonds régionaux de capital de risque. Au niveau local, nous avons jeté les bases d’un réseau de 101 fonds de capital de risque, et d’autres sont à venir. Nous avons agi comme aucun autre gouvernement avant nous pour aider l’entrepreneurship, en suscitant la création de 10 500 nouvelles entreprises, grâce au programme de démarrage. Dans quelques jours, nous annoncerons un programme pour épauler la croissance des plus prometteuses d’entre-elles. Nous sommes en train d’aider 2000 entreprises à devenir exportatrices d’ici l’an 2000. Le travail de prospection et d’accompagnement de l’investissement étranger a contribué à produire, au cours des sept premiers mois de cette année, plus de 1000000000 $ d’investissement étranger au Québec, soit nettement plus que l’an dernier.
Mais nous n’avons fait que prendre notre élan. Avec vous, et les partenaires, nous voulons faire beaucoup plus pour lever les obstacles à la création d’emplois. En termes de déréglementation, nous savons que le Sommet va nous inviter à aller plus loin. Nous sommes déjà déterminés à éliminer quelque 500000 permis et autorisations d’ici deux ans. Nous allons émettre la plupart des autorisations requises en matière environnementale en moins de 90 jours. Nous envisageons, dans le respect de l’environnement, d’éliminer jusqu’à 40% des autorisations actuelles, en établissant une liste des projets à soumettre plutôt qu’une liste restrictive d’exclusions. C’est un très très gros morceau. Il y a un consensus patronal-syndical sur la nécessité d’alléger les charges sur les citoyens et sur les entreprises. Nous pourrions donc envisager la déjudiciarisation du régime de santé et de sécurité au travail. Nous pourrions générer, pour l’entreprise, des économies de plus de 50000000 $ dans ce seul secteur. L’élimination de dispositions excessives du régime de santé-sécurité au travail pourrait permettre des économies additionnelles de plusieurs dizaines de millions de dollars. Nous allons organiser, au niveau local, un guichet unique de première ligne pour les entreprises et un guichet unique pour les mesures d’aide à l’emploi. Si nous le pouvons, nous allons faire davantage. Si nous le pouvons, nous allons réduire la taxe sur la masse salariale. Procéderons-nous par un réaménagement du fardeau fiscal des entreprises ? Pourrons-nous effectuer un allégement net de ce fardeau ? C’est trop tôt pour le dire, et il faut laisser à la Commission sur la fiscalité le soin de nous faire des propositions. Cependant, si nous y arrivons, nous tiendrons à atteindre un double but. Bien sûr, accroître la compétitivité des entreprises. Mais, aussi, clairement, faire reculer le chômage. Et je reviens à mon idée première. Je peux prendre un engagement devant vous aujourd’hui : pour améliorer la compétitivité des entreprises, nous allons soulever chaque pierre, chaque règlement, chaque mesure fiscale. Nous allons nous donner beaucoup de mal, beaucoup de «trouble». Mais nous demandons, en contrepartie, que les chefs d’entreprise se donnent aussi beaucoup de mal. D’abord pour vaincre les forces de l’inertie et de la morosité et pour enclencher un mouvement de relance de l’emploi, dans leurs secteurs et dans tout le Québec, pour générer davantage de croissance économique. Vous le faites déjà dans les chantiers que nous avons mis sur pied pour le Sommet. Il faut profiter de cet élan pour multiplier, ensuite, les projets porteurs d’emplois. Nous demandons aussi aux chefs d’entreprise de se donner un peu de mal pour mieux répartir la croissance entre un plus grand nombre de femmes et d’hommes du Québec. Nous demandons aux chefs d’entreprise de montrer l’exemple, en ne recourant aux mises à pied qu’à la dernière extrémité, de montrer une vision d’avenir, en ouvrant leurs portes aux stagiaires et aux apprentis, de faire de l’équité salariale une réalité et de s’associer aux projets d’économie sociale. Nous le savons tous, la principale voie de création d’emplois, c’est la croissance. C’est sur elle qu’il faut d’abord miser. Mais il faut ouvrir ses yeux aux autres voies aussi, comme l’économie sociale, qui ont le mérite de créer d’autres emplois, en dehors de l’économie marchande. Il y a aussi la voie du partage volontaire du temps de travail, un moyen parmi d’autres pour lutter contre l’exclusion. Vous le savez, j’ai fait circuler un document de réflexion sur le partage du travail. Au Québec, nous savons avec un bon degré de certitude, qu’environ 7% de nos salariés, pour des raisons personnelles qui tiennent à leur qualité de vie, aimeraient travailler moins, et gagner moins d’argent. Il y a une demande, un besoin à combler. Et ça tombe bien car, à côté, il y a au moins 12% des Québécois qui cherchent du travail, sans compter que le tiers de ceux qui travaillent à temps partiel aimeraient travailler à temps plein. Il me semble qu’il vaudrait la peine de se donner un peu de mal pour faire un peu de bien aux salariés qui veulent travailler moins, et à ceux qui veulent travailler davantage ou travailler tout court. Au gouvernement, nous le faisons dans le secteur de la Santé, à grande échelle. Cela nous a permis de stabiliser beaucoup d’emplois, et de faire d’importantes économies dans les secteurs où nous étions en sureffectifs. Pouvons-nous imaginer, ensemble, au Sommet, une proposition qui, dans un cadre volontaire, aiderait les entreprises à faire des gains de productivité, qui ferait reculer le chômage et qui répondrait aux besoins de dizaines de milliers de Québécoises et de Québécois pour plus de temps libre ? La question mérite d’être examinée avec un esprit ouvert. Conclusion
C’est en train de devenir une habitude. Depuis que je suis premier ministre, on dirait que je ne peux faire un discours sans appeler mon auditoire à un effort important. Je me disais qu’à la longue, j’aurais moins d’invitation à parler, et que je pourrais réduire mon propre temps de travail. Mais je vois au contraire que les femmes et les hommes du Québec, de tous les milieux, sont prêts pour la franchise et pour la lucidité. Ils sont prêts à se faire mettre au défi, au-delà de leurs intérêts corporatistes, dans la mesure où ils sont tous invités à l’effort, dans l’équité. Et c’est parce que cette volonté existe, qu’il y a un Sommet sur l’économie et l’emploi, un Sommet qui testera cette volonté. Car aujourd’hui, face à la difficulté, nous sommes surtout face à un choix. D’un côté, il y a le choix de l’illusoire facilité. Garder nos budgets à nos niveaux actuels, ce qui nous donnerait l’illusion de la richesse, l’illusion de la solidarité. Cela signifierait augmenter le déficit, augmenter l’endettement collectif de nos jeunes. Nous pourrions aussi nous payer cette richesse en taxant davantage, ce qui creuserait l’endettement individuel et ce qui enverrait au reste du monde le signal que le Québec se replie sur lui-même et refuse de se mesurer à ses voisins dans le combat économique. Ce choix de la fuite en avant mène, c’est une absolue certitude, à une décote sur les marchés extérieurs. Ce n’est pas le principal. La décote que nous nous infligerions à nous-mêmes serait autrement plus grave. Nous accepterions de ne pas profiter de cette année d’effort pour réformer notre éducation, notre régime de santé, notre filet social, notre fiscalité. De retour à notre état de dépendance face à nos prêteurs, nous aurions abdiqué notre responsabilité et, au tournant du siècle, nous perdrions notre liberté, étouffés que nous serions dans l’étau de l’endettement. Nous nous serions fait plaisir pendant quelques années, mais faute d’avoir fait, nous-mêmes, le ménage des finances publiques et la modernisation de notre solidarité, nous récolterions les fruits empoisonnés de la démission. Et nos acquis sociaux, là, seraient vraiment en danger. Le choix que propose au contraire le gouvernement du Parti Québécois, le choix que je propose, est celui de la responsabilité, de la réforme et de la solidarité. Cette année et l’an prochain, nous demandons à la société québécoise un énorme investissement pour récolter, immédiatement, les fruits de cet effort. Nous pouvons, maintenant, nous donner un Québec aux bases financières saines. Nous pouvons, maintenant, terminer la rénovation de notre système de santé et le mettre solidement sur les rails pour le 21e siècle. Nous pouvons amorcer la grande réforme de l’éducation pour en retirer une performance meilleure, une culture mieux partagée, et jeter enfin les ponts entre l’école et l’entreprise. Nous pouvons réformer, maintenant, notre fiscalité pour encourager la création d’emplois. Nous pouvons, maintenant, faire du Québec une terre d’entrepreneurship, ouverte à l’investissement et peuplée d’exportateurs aguerris. Nous pouvons, maintenant, choisir une société qui se donne les moyens de sa solidarité, pour les jeunes, pour les démunis, pour les aînés… pour de bon. Au fond, en mars dernier, nous avons pris une bonne résolution. Cet automne, cependant, c’est le moment de vérité. Les faits sont connus, nous sommes conscients des difficultés. Cet automne, il faut avoir le courage de décider, et le courage d’agir. Les Québécois savent que le courage est toujours récompensé. C’est vrai en ce qui nous concerne, car au bout de notre courage de décider et d’agir, il y aura notre liberté retrouvée. Une plus grande liberté pour notre état d’investir dans l’avenir de nos enfants et dans la solidarité. Une plus grande liberté pour nos citoyens et nos entreprises, car leur fardeau fiscal ne sera pas un boulet qui les empêche de prospérer. Une plus grande liberté pour la société québécoise qui pourra faire des choix politiques importants, se sachant en terrain sûr. Lorsqu’on a le courage de décider, on ne se trompe pas. J’ai bon espoir que nous saurons trouver en nous la force nécessaire. Vous, chefs d’entreprise et cadres supérieurs, vous serez du nombre des appelés. Le premier effort qui vous sera demandé va de soi : continuer d’entreprendre, d’acheter et de vendre, continuer de croître. Le second effort qui vous est demandé, requiert un peu plus d’imagination : agir, consciemment et, je dirais, consciencieusement, de façon à faire profiter plus de Québécois de l’investissement et de la croissance. Agir pour l’apprentissage, la formation, pour l’emploi, le partage, l’équité, et pour la qualité de la vie. Finalement, ce que je vous demande, c’est de relever le même défi que la société québécoise tout entière. Faire en sorte de devenir à la fois, dans un même mouvement, économiquement solide et socialement solidaire. Il s’agit de choisir maintenant l’état dans lequel nous voulons que le Québec se trouve quand il entrera dans le troisième millénaire. Souhaitons-nous qu’il affronte à bout de souffle la compétition des autres nations, doutant de ses aspirations, divisé dans ses allégeances, hypothéqué dans son patrimoine, assujetti aux inquiétudes de ses prêteurs, parce qu’il aura reculé devant l’effort à déployer ? Ou, au contraire, voulons-nous un Québec fier de son redressement, revigoré dans son économie, rallié autour de ses intérêts fondamentaux, pourvu des moyens de sa compassion, libre de traduire ses espoirs en réussites, jouissant de la confiance des marchés financiers et capable de traiter d’égal avec ses voisins ? Lequel des deux Québec faut-il choisir ? Je réponds, pas le Québec de la démission et de la complaisance. Pour ma part je choisis le Québec qui n’aura pas honte de regarder ses jeunes en face. Merci.

[BOUC=19961029]
[Lucien Bouchard – Premier ministre du Québec – Ouverture du sommet sur l’économie et l’emploi – 29 octobre 1996]
Je voudrais d’abord saluer toutes les personnes présentes ici ce soir. Les participants au Sommet, les chefs de chantiers et tous ceux qui ont mis la main à la pâte ces derniers mois. Je voudrais saluer aussi toutes les Québécoises et tous les Québécois qui nous regardent ce soir et qui suivront nos travaux ces jours prochains avec un mélange bien compréhensible de scepticisme et d’espoir. Je veux saluer les nombreux observateurs étrangers, diplomates et analystes, dont nous avons pour le moins piqué la curiosité. En mars dernier, lors de notre Conférence de Québec, nous avons réussi le tour de force de décider, collectivement, d’imposer une date limite aux déficits québécois: quatre ans. Éliminer le déficit est une tâche gigantesque, mais nous en avons la détermination. Depuis le mois de mars, le thème de l’emploi a été au centre de nos préoccupations. Nous avons, nous aussi, un peu tangué entre le scepticisme et l’espoir. Car convoquer un Sommet sur l’économie et l’emploi dans une année où le taux de chômage est de plus de 12 % et où le taux de croissance est à 1 %, c’est nécessaire, mais c’est aussi prendre un risque. Les dizaines et les dizaines de chefs d’entreprise qui ont accepté d’oeuvrer dans les chantiers, ceux qui ont travaillé sur des projets d’investissements, comme ceux qui ont développé des pistes de réflexion et de réforme, ont pris un risque. Les syndicalistes qui se sont engagés dans des débats sur la déréglementation, la fiscalité, l’assouplissement des décrets de convention collective, ont pris un risque. Les représentants du monde communautaire qui ont soumis la généreuse idée d’économie sociale au test redoutable des estimations chiffrées, ont pris un risque. Le gouvernement québécois, ultime responsable des décisions et des orientations a, lui, pris le risque, de la transparence et d’une discussion élargie des remises en question. Nous le savons tous : il aurait été plus simple de rester chacun chez soi, chacun dans son milieu, forts de nos certitudes respectives. Mais ce rendez-vous de l’automne 1996 nous a forcés à nous regarder sans complaisance, à nous rencontrer plus que d’habitude, pour certains à nous rencontrer tout court, à nous parler, à débattre, à échanger. Le ton a parfois monté, c’est normal, mais le dialogue ne s’est pas rompu, au contraire. Jamais nous ne serons parfaitement du même avis sur tout, heureusement. Mais nous avons tracé, il me semble, le large corridor dans lequel nous convergeons vers un objectif commun : une économie plus forte, des emplois plus nombreux.
Les principales victimes des travaux préparatoires au Sommet, ce sont nos discours traditionnels, un peu usés, hérités de décennies révolues. Je dirais qu’entre mars et octobre, la société québécoise, et certainement les grandes organisations qui l’animent, ont vécu une salutaire immersion : l’immersion dans la vérité des chiffres, dans le regard des autres, dans la réalité des choses. Depuis le début de l’année, le gouvernement québécois a ouvert ses livres comme jamais auparavant. Nous connaissons, mieux que jamais, nos contraintes respectives. Nous connaissons surtout l’état de notre compte en banque, de notre fiscalité, de nos systèmes d’éducation, de santé et de sécurité sociale. Nous partons, à peu de choses près, du même diagnostic. C’est déjà beaucoup. Depuis mars, les uns et les autres, nous avons appris, à la Commission sur la fiscalité, qu’il n’y avait nulle part au Québec un trésor caché que nous pourrions déterrer. Un trésor qui remplirait les coffres de l’État et nous éviterait l’effort budgétaire que nous nous sommes fixé en mars. Nous avons appris qu’on ne peut décréter la création d’emplois à coup de réglementation nouvelle ou de rigidités supplémentaires. Nous avons appris que la participation des salariés et de leurs organisations ne doit pas être un frein à la compétitivité de l’entreprise, mais un partenaire. Nous avons appris que nos compétiteurs immédiats, des États américains, des provinces, ont développé des stratégies efficaces pour augmenter leurs parts de marchés dans les secteurs d’activité créateurs d’emplois. Ils ont souvent trouvé des moyens de rendre leur main-d’oeuvre et leurs entreprises plus compétitives et ont déployé de grands efforts pour attirer chez eux les investisseurs, les investissements, les travailleurs et les chercheurs. Nous avons appris aussi que le succès repose sur une répartition équitable de nos efforts. Nous avons appris que ce que la société investit aujourd’hui dans la condition des familles et des enfants des milieux défavorisés, prépare le succès, demain, de nos plus grandes entreprises. Nous avons appris qu’il faut miser, à plein, sur la croissance économique et qu’il faut aussi ouvrir des pistes nouvelles comme l’économie sociale et l’aménagement du temps de travail. Bref, nous avons appris que la solidarité n’est pas un voeu ou une incantation. C’est un outil essentiel, une condition de notre réussite. Je dirais que c’est un avantage comparatif car ce Sommet, ce risque que nous prenons ensemble, nous sommes parmi les seuls en Amérique du Nord à pouvoir l’organiser. Et lorsqu’on détient un avantage comparatif, il ne faut pas le lâcher. Il faut en profiter au maximum. Et maintenant que nous connaissons les faits et les chiffres, maintenant que nous avons fait cet exercice de lucidité collective, nous sommes placés devant un paradoxe. Un de nos plus brillants entrepreneurs me disait il y a quelques jours : « le Québec de 1996, c’est un peu comme une équipe de hockey. Sur le papier, on a la meilleure équipe. Pourquoi ne sommes-nous pas en tête du classement? » Poser la question c’est s’obliger, ensemble, à y répondre. Et cette réponse tient en un mot : adaptation. Nous avons la meilleure équipe, mais nous n’avons pas suffisamment compris qu’autour de nous, les règles du jeu changent. Il y a de nouvelles techniques d’entraînement des joueurs, il y a de nouveaux équipements et de nouveaux horaires. Mais nous arrivons trop souvent sur la glace avec des stratégies que nos adversaires ont appris à déjouer. Certains de nos joueurs ont encore de vieux patins plus lents que la moyenne, et arrivent une demi-heure après le début de la partie. D’autres équipes viennent nous enlever des joueurs, même des spectateurs. Pas surprenant qu’on ne soit pas souvent dans les séries. Alors il faut s’adapter. Ce n’est pas un choix qui s’offre à nous, c’est une nécessité. Et pour s’adapter au nouveau contexte économique, le maître mot, l’exigence incontournable, est la compétitivité. Et je ne veux pas parler de la compétitivité de telle ou telle entreprise. Je veux parler de notre compétitivité en tant que société. Nos salariés, nos étudiants, nos entrepreneurs doivent s’adapter et il n’y a pas l’ombre d’une raison qu’ils ne soient pas aussi formés et aussi performants que ceux de Boston, Toronto ou Atlanta. Chacun d’entre nous : étudiant, élu municipal, chômeur ou travailleur, syndiqué ou non-syndiqué, actionnaire, médecin ou artiste, nous avons intérêt à cette compétitivité. Notre richesse collective en dépend. Nous devons donc y contribuer, chacun à notre façon. Nous devons nous y engager. Notre fiscalité épaule, mieux que partout en Amérique, la recherche et le développement. C’est très bien et ça nous rapporte collectivement. Mais il faut rechercher aussi l’excellence dans nos institutions d’enseignement supérieur. Il faut rechercher le développement de nos compétences individuelles, de notre autonomie, et de notre culture d’entrepreneurship. Nous devons ajuster aussi notre fardeau fiscal en tenant compte de celui de nos voisins. Nous devons faire en sorte que la réglementation, nécessaire en beaucoup de cas, ne soit pas pour nos salariés, nos entreprises et nos apprentis un boulet qui les empêche d’avancer, mais un cadre aussi souple que possible qui canalise les énergies vers la réussite. L’entreprise doit s’adapter, c’est l’évidence. Le protectionnisme, le bar ouvert des subventions, les monopoles, c’est le passé. Pour rester en santé, l’entreprise d’aujourd’hui doit constamment s’adapter aux exigences de la technologie, de la concurrence internationale, de la formation continue de sa main-d’oeuvre. Elle doit faire des alliances avec ses salariés, des alliances dans sa ville, dans sa région, sur son continent et dans le monde. Une entreprise qui a intégré la notion d’adaptation peut se développer à un rythme accéléré. Nous le savons parce que nous en avons des exemples nombreux au Québec, d’entreprises petites et grandes, dans les sciences de l’information, en aéronautique, en aérospatiale, en biotechnologies, en culture et en tourisme. Notre secteur manufacturier a pris le virage de l’exportation et toute la société québécoise tire aujourd’hui profit de son ouverture au marché nord-américain. Nous devons faire en sorte que l’exigence de compétitivité devienne indissociable d’un autre impératif: la création d’emplois. La meilleure redistribution de la richesse, c’est l’emploi. La meilleure expérience professionnelle, c’est l’emploi. La meilleure sécurité sociale, c’est l’emploi. La meilleure stratégie de lutte à l’exclusion et à la pauvreté, c’est l’emploi. La meilleure stratégie pour augmenter les revenus de l’État, c’est l’emploi. Et la meilleure façon de vendre plus de produits, c’est d’avoir plus de consommateurs détenant un emploi. C’est la raison d’être de notre Sommet. Et c’est pourquoi, dans les jours qui viennent, en plus de lancer des projets concrets et immédiats de création d’emplois, nous allons tenter de nous adapter, chacun d’entre nous, à des stratégies et à des synergies qui feront augmenter le nombre d’emplois au Québec. Nous nous engagerons sur plusieurs pistes : une énergique déréglementation administrative qui donnera des résultats à court terme, de nouveaux partenariats entre l’entreprise et le secteur public ou municipal, des redéfinitions de certaines règles du travail, un effort volontaire pour éviter les mises à pied, limiter le temps supplémentaire et ouvrir des places aux jeunes. La métropole mérite une attention particulière. Là, nous devons nous attaquer aux facteurs qui nuisent à la capacité d’attraction de Montréal. Cette semaine, en plus de projets créateurs d’emplois pour la métropole, nous nous pencherons sur les moyens d’organiser plus efficacement les actions publiques et privées pour attirer l’investissement et susciter l’emploi. Et nous discuterons, demain, des façons de faire mieux connaître à l’étranger et au monde les forces de Montréal, sa qualité de vie, son ouverture au monde. Il faut travailler sur la réalité montréalaise, mais aussi, sur la perception. Le chantier portant sur les régions nous permettra aussi de discuter des conditions qu’il nous faut réunir pour libérer le développement économique régional, coordonner les actions locales, canaliser l’énergie pour l’emploi. Nous ouvrirons cette semaine les portes de l’économie sociale. Nous devons reconnaître la place qu’elle occupe désormais dans notre vie et sur le marché du travail. Ce n’est pas une évidence. Pour y arriver, il faut adapter certaines de nos pratiques administratives. Des institutions financières ont inventé des voies de financement originales. Il faut aussi que les organismes communautaires engagés dans l’économie sociale s’adaptent aux contraintes de la capitalisation et d’une rigoureuse comptabilité. Le jeu en vaut largement la chandelle. Il permet à la fois la création de nouveaux emplois stables et utiles, et la création de nouveaux services qui améliorent l’environnement, la solidarité et la vie quotidienne de beaucoup de nos citoyens, en ville et en région. Aucune adaptation n’est plus importante, cependant, que la réforme de l’éducation québécoise, pour le succès de nos jeunes à court, moyen et long terme. Dans les nouveaux emplois créés, le savoir prend une place grandissante. Il y a une relation directe entre la connaissance, la réussite scolaire et l’emploi. Nous devons accroître la part de nos étudiants qui s’engagent dans les filières de sciences et de techniques car plus que jamais, demain, l’imagination sera au travail. Dans les écoles secondaires, notre gouvernement a relancé la filière de la formation professionnelle. En deux ans, le nombre d’inscrits de moins de 20 ans a augmenté de 10% et nous n’avons pas terminé. Cette semaine, j’invite les participants au Sommet à s’engager résolument dans la voie de l’apprentissage sur les lieux de travail. Pour y arriver, il nous faut la participation active des chefs d’entreprise et des organisations syndicales. Et c’est ensemble que nous ferons reculer de façon décisive, au cours de la prochaine décennie, le décrochage. L’avenir des jeunes Québécois, l’avenir du Québec, sa santé sociale et économique, se jouent aussi, aujourd’hui, dans les quartiers pauvres, notamment ceux de Montréal. Trop de jeunes Québécois partent du mauvais pied, dès l’enfance. Nous avons la responsabilité collective de leur donner toutes les chances de sortir de la pauvreté et de la dépendance. Trois des réformes que nous mettons en branle cet automne convergent vers ce but. La réforme de l’éducation, la réforme de la sécurité du revenu et la réforme de la politique familiale viseront à donner une véritable égalité des chances à nos enfants et nos jeunes des milieux défavorisés. Nous le ferons en étendant, comme jamais auparavant, nos services de garde et de maternelle et en aidant davantage les familles à faibles revenus. Nous le ferons de façon à favoriser très clairement l’insertion au travail. Nous allons détourner nos jeunes des chemins de l’appauvrissement et les amener enfin sur le chemin de la réussite. De leur côté, nos jeunes doivent s’engager, eux-mêmes, dans un parcours qui demande plus de rigueur et plus d’effort, pour ouvrir plus largement leurs horizons et leurs chances de succès. Cela passe notamment par une plus grande maîtrise de la langue française, de sa richesse et de sa précision. Les idées meurent si elles ne trouvent pas de mots. Et il n’y a pas d’inventions sans mots pour les décrire. Sans compter que sur l’inforoute, aujourd’hui, la faute d’orthographe ne pardonne pas. Nous sommes des citoyens d’Amérique, et nous devons nous préparer, d’ici une génération, à faire en sorte qu’un très grand nombre de Québécoises et de Québécois puissent sillonner l’hémisphère en entier, sans recourir à un traducteur. Au français, il faut donc ajouter la maîtrise de l’anglais et le plus souvent possible d’une troisième langue. Tous les citoyens du Québec, jeunes et vieux, sont appelés à s’adapter. Nous devons montrer une capacité nouvelle de modifier nos comportements, entre nous et avec nos services publics. La grande réforme de la santé, par exemple, a pour objectif de conserver, au Québec, un des meilleurs systèmes au monde, qui ne nous endette pas collectivement et qui survive aux rigueurs à venir. Nous sommes en train d’y parvenir. Mais cela suppose que les Québécois acceptent de changer leurs habitudes, de prendre les indispensables virages. Dans presque tous les domaines, il faut intégrer la notion que le changement est désormais un facteur permanent de nos vies. Et pour nous adapter aux changements, nous devons apprendre à être plus autonomes, plus flexibles. L’économie qui émerge est celle d’un nombre croissant de micro-entreprises, où chacun est son propre patron et son propre employé. Il faut donc apprendre à apprendre. Apprendre à changer. Un très grand nombre de jeunes québécois vivent déjà dans cette réalité nouvelle. Mais c’est un facteur de stress, une source d’inquiétude bien compréhensible. Comment dire oui à l’autonomie, mais non à la précarité ? Ce sera le grand débat de la prochaine décennie. Nous devons immédiatement y apporter quelques réponses : la société doit donner à chacun les outils de son autonomie, lui ouvrir le chemin, mais doit du même souffle assurer le filet social commun qui rend cette autonomie possible, plus vivable, moins risquée. Par exemple, les Québécois qui sont à l’université et au cégep, ceux qui s’apprêtent à faire leurs premiers choix de carrière au secondaire, doivent savoir que, cette année, la société québécoise a décidé de consentir d’importants efforts pour leur garantir la retraite qu’ils prendront dans 40 ou 50 ans. Ce n’est pas anodin. Cette année, la solidarité inter-générationnelle prend corps au Québec, dans la réforme du régime des rentes, dans nos sacrifices, aussi, pour mettre fin à l’endettement public. Ce sont là deux conditions, il me semble, qui favorisent l’autonomie et la confiance en l’avenir. L’État québécois se trouve en quelque sorte au carrefour de toutes ces adaptations. Et il doit faire, lui aussi, sa propre adaptation. Si on demande aux entreprises, aux travailleurs, aux jeunes et aux citoyens en général de devenir plus flexibles, plus autonomes, plus rigoureux et plus solidaires, il y a un lieu où on doit donner l’exemple: c’est notre institution commune, l’État.
Nous savons que nous sommes trop endettés et trop taxés. Nous savons que, toutes proportions gardées, nous dépensons davantage pour nos services publics que la plupart des sociétés industrialisés, y compris les pays sociaux-démocrates européens. Nous savons que nous réglementons trop. Nous avons pris, collectivement, la décision de donner un sérieux coup de barre et de rectifier sans délai cette situation qui, autrement, nous mènerait inéluctablement à l’appauvrissement. Nous savons que nous devrons consentir, cette année, des efforts presque sans précédent pour y parvenir en faisant le maximum pour préserver les emplois. Nous savons aussi que l’an prochain, à cette date, le plus dur sera derrière nous. L’outil collectif que nous voulons, d’ici la fin de la décennie, d’ici trois ans, ce n’est pas un État effacé, un État affaibli, l’État du laisser-faire et du laisser-aller. Nous voulons un État économiquement solide, capable d’agir rapidement, comme nous l’avons fait pour le Saguenay cet été, capable de négocier avec les autres États en ayant assuré ses arrières. Un État qui a les moyens d’assumer ses responsabilités essentielles d’éducation, de santé et de solidarité sociale, sans endetter la prochaine génération. Un État qui a l’autorité pour rendre des arbitrages, imprimer des directions et décider. Mais à l’heure où une compagnie de télécommunications crée une filiale avec ses salariés devenus actionnaires, à l’heure où un syndicat veut acheter un hôtel, à l’heure où la culture de l’entrepreneurship s’épanouit dans chaque région du Québec, n’est-il pas superflu que l’État soit le principal actionnaire d’une station de ski et qu’il gère lui-même toute sa quincaillerie informatique ? Le Québec a atteint la maturité économique. Il n’a plus besoin du tout-à-l’État. Il faut faire confiance à la société civile. Mais s’il doit redéfinir la façon de s’acquitter de ses rôles traditionnels, l’État doit se donner un rôle nouveau, adapté à la transition que nous vivons tous. L’État doit accompagner le changement vers l’économie nouvelle, le susciter lorsqu’il prend du retard et l’aménager au besoin. L’État doit aider l’étudiant, le salarié, l’entrepreneur, à acquérir les moyens de son autonomie et de sa flexibilité. Il doit ménager au citoyen un havre de sécurité dans des carrières plus changeantes que jamais, lui donner toutes les chances de réussir. L’État des Québécois a cependant une responsabilité que ne connaît aucun de nos voisins. Une valeur essentielle nous a été léguée et nous devons la préserver : l’identité du peuple québécois, le seul en Amérique dont la langue officielle et commune est le français. Nous avons un destin original. C’est une force qu’il faut sans cesse nourrir et réinventer. À l’aube du 21e siècle, cela suppose une plus grande ouverture aux échanges économiques et culturels, un plus grand respect des différences et des appartenances, chez nous et autour de nous. J’ai l’impression que, dans les rencontres et les chantiers qui ont précédé ce Sommet, nous avons dégagé un espace de respect dans une année qui a comporté, par ailleurs, des moments difficiles. Nos travaux n’en sont que plus précieux. Ils réuniront demain, autour de la table, des Québécoises et des Québécois d’origines et d’affiliations linguistiques et politiques diverses. [I would like to point out, in particular, the energy and commitment that many English-speaking Quebecers have invested, since March, in preparing for this Summit. From the fields of business and finance, universities, unions and community networks, countless members of the Anglophone community have shown that Quebec is their home and Montreal their city, and that they needed to be part of our joint effort for economic renewal, job growth and solidarity. Across linguistic lines, these past few months, some said that this coming together of good will and good minds could not be done. Sadly, a few even said that it should not be done. Whatever the success of our meetings, this week, I am already proud that we proved our ability to work together, as Quebecers sharing common objectives and common values. A year ago tonight, our gathering would have been unthinkable. It is a tribute to our sense of community that today, as never before — as never before–, Quebecers of different political stripes and different origins have learned to join forces to make a better Quebec.] L’identité québécoise que nous partageons est, je crois, la raison pour laquelle nous nous retrouvons pour relever ensemble le défi de l’économie, de l’emploi et de la mondialisation. Parce que nous avons une personnalité collective, nous voulons nous mesurer aux autres sociétés. Mais nous ne voulons pas nous uniformiser, niveler notre différence. Dans la conversation et la compétition des peuples, nous voulons mettre notre grain de sel, et non pas nous affadir et perdre notre saveur. Le processus dans lequel nous nous engageons, la grande adaptation qu’il nous faut réussir, nous forcera à mettre notre différence au service de notre compétitivité, donc de notre richesse collective. Nous savons que nous en sommes capables, parce que nous l’avons déjà fait, dans un passé récent. Pendant les années cinquante, à plusieurs égards, la société québécoise s’était assoupie. Elle avait cessé de se comparer aux autres. Cessé de s’intéresser aux règles du jeu qui changeaient, ailleurs en Amérique. Nous avons pris alors du retard. À partir de 1960, nous nous sommes comparés, nous nous sommes réveillés. Nous avons déployé un effort considérable pour nous adapter à l’Amérique moderne. En quelques années, nous avons réussi un extraordinaire rattrapage. Cet effort a eu deux effets : il nous a enrichi collectivement ; il a raffermi notre culture, notre originalité. À la fin des années 1980 et au début des années 1990, pour toutes sortes de raisons bonnes et mauvaises, nous avons manqué des trains. Nous avons, comme le diraient nos linguistes, « dormi sur l’interrupteur ». Nous avons à nouveau cessé de nous comparer aux autres, ce qui nous a empêché de nous mesurer aux autres. Ce qui n’a pas empêché les autres consommateurs et investisseurs de nous comparer à nos compétiteurs. Ces comparaisons, nous les connaissons maintenant. Nous avons les yeux bien ouverts. En 1960, à une époque où le gouvernement pouvait essentiellement agir seul, l’équipe qui réunissait Jean Lesage et René Lévesque et Éric Kierans a lancé la plus grande adaptation de notre histoire. 36 ans plus tard, dans une société plus complexe, notre Sommet réunit des Québécois qui représentent la diversité économique, sociale et culturelle du Québec, pour donner un coup d’envoi à un nouvel effort d’ouverture au monde et d’adaptation. Contrairement à 1960, il y a, cette fois-ci, autour de la table, des femmes. Pas encore suffisamment, mais il y en a, visibles, actives, participantes : Nancy Neamtan, Phillys Lambert, Françoise David, Micheline Charest et plusieurs autres. Contrairement à 1960, il y a, cette fois-ci, autour de la table, des représentants des nations amérindiennes. Ils ont beaucoup travaillé, depuis mars, pour faire décoller des partenariats nouveaux afin de stimuler l’emploi dans leurs communautés. Contrairement à 1960, il y a, cette fois-ci, autour de la table, des jeunes. Ils doivent prendre part aux décisions qui vont faire leur Québec de demain. Ils doivent aussi participer à l’effort qui va remettre le Québec sur ses rails. S’il existe, en 1996 au Québec, une «équipe du tonnerre», elle est dans cette salle, participant au Sommet, et elle est dans les usines et les écoles, les campagnes et les villes du Québec, en train d’inventer, d’innover, d’adapter. C’est une équipe plus vaste et plus diverse que la précédente et mieux en prise avec tous les aspects de la société québécoise moderne. Nous sommes maintenant des dizaines de milliers de «décideurs». Pendant les trois jours qui viennent, ceux qui sont réunis au Sommet ont une tâche exigeante. Celle de dépasser nos corporatismes, éviter les échanges stériles, et trouver plutôt, ensemble, des solutions qui font avancer tout le Québec, des solutions qui améliorent notre économie et qui créent de l’emploi. Certains ont accolé à nos discussions les mots «troc» ou «marchandage». C’est une vision réductrice. Ce que nous avons tenté, et que nous tenterons cette semaine, c’est la création d’une dynamique d’adaptation continue, l’entrée dans un cercle vertueux où le dialogue mène à la compréhension, la compréhension à la flexibilité, la flexibilité à l’enrichissement collectif et à la solidarité. Pour réussir, chacun est appelé à adopter un comportement nouveau. Les chefs d’entreprises seront invités à élargir leur rôle social et leurs partenariats avec la communauté; les organisations syndicales seront invitées à élargir leur contribution à la compétitivité de leurs entreprises et de l’économie; les organisations communautaires seront appelées à contribuer à la création d’emplois; les jeunes seront invités à se former plus souvent sur le lieu de travail. Quelqu’un me disait l’autre jour : «Si tu me mets dans le coup, je serai ton partenaire; si tu m’exclus, je serai ton juge.» Nous essayons de nous mettre chacun mutuellement dans le coup, pour devenir ensemble des partenaires. À force de se mettre dans le coup, les convergences se dessinent et se multiplient. Là où la convergence est incomplète ou absente, le gouvernement tranchera résolument dans les semaines qui viennent, pour prendre, ici et là, la décision nouvelle pour favoriser l’économie et l’emploi. Chacun saura, au moins, que le débat a eu lieu et que les points de vue ont été exprimés et jugés au mérite. Là où les convergences apparaissent, le gouvernement pourra agir en sachant que la décision trouvera un terrain propice et un résultat d’autant plus positif et rapide qu’il est voulu et attendu par tous. Sur le papier, nous avons la meilleure équipe. Dans la chambre des joueurs, depuis mars, nous avons développé une volonté nouvelle d’améliorer notre équipement, notre coup de patin, notre recrutement, notre entraînement, notre plan de match dans la limite de notre enveloppe salariale. Ce soir n’est pas une mise au jeu car, vous le savez, la partie ne s’arrête jamais. Mais si nous le voulons vraiment, cette semaine et dans les mois qui viennent, nous allons grimper, une à une, les places au classement général. Nous allons prendre notre place dans les majeures. Merci.

[BOUC=19961101]
[Lucien Bouchard – Premier ministre du Québec – Clôture du sommet sur l’économie et l’emploi – 1 novembre 1996]
Mesdames Messieurs, Chers participants au Sommet, En votre nom, j’aimerais dire à toutes les Québécoises et tous les Québécois que, cette semaine, nous n’avons pas chômé. Nous nous étions préparés, nous avons beaucoup débattu, nous avons travaillé tard et intensément, avec rigueur et souvent avec passion. Avec, surtout, une extraordinaire motivation à réussir, pour l’emploi, pour l’économie, pour tous les citoyens du Québec. Chacun pourra donner, aujourd’hui, par la suite, son évaluation de nos travaux. Mais je pense que nous pouvons dire avec clarté que nous avons atteint, et dépassé, les objectifs que nous nous étions fixés. Nous pouvons dire avec certitude que nous avons retourné chaque pierre, examiné chaque avenue, pour créer l’emploi, relancer l’économie, adapter notre société au monde de la compétitivité, assurer une plus grande sécurité aux Québécois les plus démunis.
La tâche qui est mienne aujourd’hui de résumer nos travaux n’est pas aisée, tant ces travaux sont riches et variés. Je me limiterai donc à dessiner à grands traits, d’abord les changements que nous avons décidé d’apporter, collectivement, à nos pratiques, afin de susciter la création d’emplois; ensuite, je résumerai les actions que nous prenons immédiatement pour donner un coup de fouet à l’économie québécoise; j’aborderai ensuite les grandes adaptations que vivront d’ici peu les services publics québécois; je parlerai finalement des fruits supplémentaires de ce Sommet, de ce que nous avons inventé depuis trois jours parce que nous étions ensemble, parce que nous voulions dépasser nos propres objectifs, parce que nous sommes des Québécois ambitieux et solidaires. Les chantiers: de nouveaux consensus pour le Québec
a) économie sociale
Le groupe de travail sur l’économie sociale, dirigé par Madame Nancy Neamtan, a déposé un rapport d’une grande qualité qui apporte une réflexion originale sur les réalités de l’économie sociale, sa place dans l’économie et les outils dont elle a besoin pour s’épanouir. Les membres du groupe de travail ont développé des alliances aussi prometteuses que surprenantes avec le secteur privé, en particulier, qui prennent notamment la forme de création de fonds dédiés au financement des entreprises de l’économie sociale. Le rapport du groupe de travail présente une approche d’entreprise qui s’inscrit dans une logique économique. Les auteurs insistent pour faire de l’économie sociale un secteur à part entière qui procure de véritables emplois et qui assure sa viabilité propre. Les participants au Sommet ont dégagé des consensus afin : De mettre en chantier, à court terme: 16 projets acceptés et prêts à démarrer ; 7 projets additionnels qui ont fait l’objet d’accord de principe de la part du gouvernement ; Ces projets représentent des investissements de 389000000 $. Une contribution gouvernementale de 252000000 $ sur trois ans est attendue. Soulignons que sur ce montant, 172000000 $ proviennent des programmes réguliers. Il y a donc une injection de 80000000 $ additionnels dans l’économie sociale, répartie comme suit : le potentiel de création d’emplois est de 13 100 personnes. De plus, 400 emplois additionnels seront consolidés. Des consensus structurants ont aussi été établis, afin: De reconnaître comme une des composantes de la structure socio-économique du Québec le modèle québécois d’économie sociale que présente ce rapport. Il a été résolu de reconnaître le statut de partenaire à part entière des acteurs de l’économie sociale, en assurant qu’ils soient adéquatement représentés dans toutes les instances partenariales, et parties prenantes aux démarches de concertation. Il a été résolu aussi de voir à ce que l’ensemble des ministères et institutions gouvernementales reconnaissent les organismes et entreprises d’économie sociale comme des intervenants de plein droit et de s’engager à lever les barrières normatives ou administratives qui restreignent l’accès d’ entreprises d’économie sociale à certaines formes d’aide gouvernementale. On a aussi décidé de doter le Québec d’une politique de reconnaissance et de financement de l’action communautaire autonome. On a aussi convenu de modifier la « Loi sur l’aide au développement des coopératives » afin d’autoriser la Société de développement industriel à transiger avec les organismes sans but lucratif, dans le but de rendre possible un nouveau partenariat entre les institutions financières, l’entreprise privée et les acteurs d’économie sociale et d’amender aussi la « Loi sur les coopératives » pour autoriser la création de coopératives de solidarité. Aussi de mettre sur pied un mécanisme spécifique de promotion de l’économie sociale. D’accroître les mesures de soutien à l’entrepreneurship collectif en consolidant des organismes ayant déjà cette vocation et en créant des mesures qui favoriseront la mise en réseau des entreprises d’économie sociale et de nouvelles formes de partenariat avec les secteurs privé et institutionnel. De dédier à l’économie sociale une partie de ces budgets de développement régional afin de doter les diverses régions ou collectivités locales d’outils et de moyens adaptés aux exigences du développement et des milieux. De permettre la transformation de programmes et mesures de courte durée pour les personnes sans emploi en investissant dans des emplois durables et de qualité. Le Sommet reconnaît par ailleurs qu’il n’est pas question d’encourager la substitution d’emplois dans le secteur public. Et, bien sûr, la participation de représentants de l’économie sociale à un mécanisme de suivi du Sommet va de soi. Je tiens à féliciter le Sommet pour avoir ainsi ouvert toute grande les portes de l’économie sociale au Québec. b) Chantier entreprise et emploi
Les travaux de ce groupe sur l’entreprise et l’emploi, dirigé, je devrais dire «animé», par Monsieur Jean Coutu, ont mobilisé de nombreux partenaires du milieu des affaires. Les représentants syndicaux et communautaires s’y sont associés. Le groupe de travail a oeuvré à la conception de plusieurs projets de relance de l’emploi et il a mené une importante réflexion sur les facteurs susceptibles d’assurer un développement économique soutenu au Québec. De l’ensemble des projets soumis par le groupe de travail, le gouvernement en a analysé 36. De ce nombre, 13 projets sont acceptés et prêts à démarrer ou font l’objet d un accord de principe : il reste quelques modalités à préciser. Le potentiel de ces projets représente 864000000 $ en investissements et 15 047 emplois sur un horizon de quelques années. Soulignons aussi que 23 projets additionnels sont pour ainsi dire inscrits dans une banque et feront l’objet d’analyses rapides tant au gouvernement que dans le secteur privé. Le potentiel de ces projets est de 1436000000 $ en investissements et 12653 emplois, également sur quelques années. Le groupe de travail sur l’entreprise et l’emploi soulève plusieurs questions de fond sur les conditions de relance durable de l’emploi. Plusieurs d’entre elles ont fait l’objet de consensus. C’est notamment le cas sur : Un soutien accru à l’entrepreneurship, donc au prédémarrage, à la consolidation des nouvelles entreprises, au renforcement de la culture entrepreneuriale. Nous reconnaissons aussi le rôle joué par la Fondation de l’entrepreneurship; La valorisation de la formation professionnelle, ce qui se traduira par l’accroissement du nombre d’étudiants dans le secteur professionnel et technique, une augmentation de 15 % par année du nombre de stagiaires dans les entreprises, la mise en place d’un régime d’apprentissage comme voie additionnelle de formation qualifiante dans le secteur professionnel. L’allégement de la réglementation. Nous reconnaissons que plusieurs règlements doivent être revus, allégés et qu’il faut en réduire le nombre, notamment pour assouplir l’environnement dans lequel évoluent les entreprises et le gouvernement, qu’il faut aborder la déréglementation de façon pragmatique et non dogmatique. La révision de la réglementation doit se faire dans la transparence et que les organismes intéressés doivent avoir l’occasion de faire valoir leur point de vue. La révision sera dirigée à partir du bureau du premier ministre que d’autres appellent le «bunker». Un groupe autonome composé de représentants du gouvernement et des partenaires socio-économiques sera constitué afin d’identifier et de réviser la réglementation qui affecte les entreprises et la création d’emplois. Le partage volontaire du temps de travail. Voilà une idée neuve qui a fait l’objet d’un remarquable accord entre les partenaires socio-économiques. En liant un crédit d’impôt pour les nouveaux emplois avec un effort volontaire de partage de travail par l’entreprise, je pense que nous avons inventé une formule gagnante. Nous pensons qu’elle provoquera la création, dès la première année, de plus de 14000 emplois nouveaux. Le gouvernement agira sur deux autres mesures: le prolongement à 52 semaines du congé parental et le droit pour un salarié d’avoir une semaine de congé sans solde, lorsqu’il a moins de trois semaines de congés payés. Ces deux mesures permettront de créer 4600 emplois supplémentaires d’ici deux à trois ans. Finalement, le groupe de Monsieur Coutu et l’atelier de Monsieur Claude Blanchet ont permis l’élaboration d’une déclaration pour l’emploi que nous venons de signer dans laquelle le gouvernement, les organisations patronales et syndicales prennent, ensemble, une série d’engagements. Nous nous sommes enfin tous commis à faire, chaque jour, le maximum pour le maintien et la création d’emplois. Je veux féliciter tous ceux qui ont investi d’innombrables énergies et beaucoup de bonne volonté dans la signature de cette déclaration, une première dans l’histoire économique et sociale du Québec. c) Régions-municipalités
Les personnes et organismes qui oeuvrent, en région, au développement local, à la concertation régionale et à la gestion des affaires publiques dans les organismes municipaux ou gouvernementaux réclament avec force des moyens nouveaux pour s’adapter aux nouvelles réalités économiques. Elles revendiquent davantage de souplesse, une plus grande autonomie d’action, des allégements normatifs et une révision majeure des rapports entre l’état et les acteurs régionaux. Grâce au groupe dirigé par Monsieur Brunet, le Sommet s’entend sur: 10 projets acceptés et prêts à démarrer. 12 projets additionnels ont fait l’objet d’accord de principe de la part du gouvernement. Ces projets représentent des investissements de 472 millions $ et recevront une contribution gouvernementale de 36 millions $. Leur réalisation permettra de créer 14245 emplois et d’en consolider 650 autres. Bien qu’il soit impossible de dégager, à court terme, un consensus sur les structures pouvant regrouper les forces vives du milieu et qui prendraient en charge les responsabilités associées au développement économique et à l’emploi, les participants au Sommet ont convenu : Concernant la nécessaire simplification des structures; Ils ont convenu de l’organisation des services au plan local doit être constituée, dans chacun des territoires de MRC, d’un centre local de services aux personnes et d’un centre intégré de services à l’entreprenariat. Le palier local est défini comme un lieu de conception de plans d’action et de gestion, c’est-à-dire de programmation et de mise en oeuvre de services de première ligne. Le palier régional est le lieu de la concertation entre l’état et les milieux locaux et régionaux. C’est à ce palier que s’organisent les services de deuxième ligne ou services dits spécialisés. Le palier national est celui où l’état québécois élabore et adopte les stratégies et les politiques. Il assure l’équité dans l’organisation et l’offre des services publics entre les citoyens et citoyennes partout sur le territoire. Il est impératif de mieux coordonner les actions des nombreux organismes qui oeuvrent au développement économique et à l’emploi et d’en réduire le nombre. Il faut concevoir une organisation spécifique pour la région métropolitaine. Autre consensus, la capitale du Québec doit, elle aussi, avoir une organisation qui tient compte de sa spécificité. Je peux vous dire que ce grand ménage des structures sera fait sans délai, pour le plus grand bien de l’emploi et de l’entreprise. d) Chantier relance de la métropole
Ce groupe de travail, dirigé par Monsieur André Bérard, a permis une très grande mobilisation des représentants des milieux d’affaires de la région métropolitaine. Il en résulte, en premier lieu, une liste de projets, dans des secteurs très variés de l’économie. En deuxième lieu, le groupe a mené une réflexion sereine et très poussée sur les forces d’attraction de Montréal et sur les facteurs qui nuisent à son succès. Avec une grande franchise, les représentants du groupe de travail ont notamment fait état de l’incertitude politique et de la nécessité de gérer ce qu’ils ont appelé «une interface linguistique avec l’Amérique du Nord». Plusieurs secteurs de l’économie de Montréal se sont remarquablement bien adaptés au contexte créé par la mondialisation. Ces secteurs en développement ont considéré que les échanges libéralisés non pas comme une fatalité qui les contraint à changer leurs habitudes, mais comme une chance nouvelle de relever des défis exaltants de se mesurer aux meilleurs dans le monde des compétiteurs et de créer chez nous de la richesse et des emplois. Il y a là, une démonstration de notre capacité d’adaptation qui mérite d’âtre rappelée. D’abord parlons des projets à court terme: En tout, 22 projets ont fait l’objet d’un accord de principe du gouvernement. Ces projets représentent des investissements de 1315000000000 $, soit 1260000000 $ du secteur privé et une contribution de 50000000 $ des ministères et organismes. L’éventuelle contribution du gouvernement au projet de développement à Mont-Tremblant n’est pas comprise dans cette évaluation. Les projets ayant fait l’objet d’une acceptation ou d’un accord de principe seront incessamment réalisés et permettront de créer 9092 emplois et en consolidera 1425. Le groupe de travail présente aussi plusieurs autres recommandations, qui ont été accueillies par le Sommet: Le groupe propose de maintenir le Comité interministériel d’analyse et d’exécution accélérées de projets. Le gouvernement accueille favorablement cette suggestion. Au regard des facteurs qui nuisent au pouvoir d’attraction de Montréal, le groupe formule quatre recommandations qui ont aussi fait consensus : Le maintien de notre modèle original de soutien aux entreprises de la nouvelle économie L’amélioration de la compétitivité de la base économique actuelle. Le gouvernement du Québec mettra sur pied un programme à guichet unique visant à simplifier et faciliter les démarches des employés stratégiques qui viennent travailler à Montréal, pour l’éducation de leurs enfants dans la langue de leur choix, dans le cadre de la loi actuelle. Le Sommet demande aussi que le gouvernement fédéral permette aux conjoints des travailleurs étrangers détenant un permis temporaire de travail, d’accéder sans restriction au marché du travail canadien. Un organisme parrain, telle la Chambre de commerce de Montréal, mettra sur pied, conjointement avec d’autres organismes, un programme visant à faciliter la recherche d’emploi par des conjoints unilingues d’employés stratégiques qui viennent travailler à Montréal. Autre consensus, développer un véritable plan de marketing afin de corriger les fausses perceptions d’améliorer l’image du Québec dans le reste du Canada. Je dois dire en rapport avec ce groupe que Monsieur Brian Levitt ce groupe qui a proposé ces recommandations sur la langue et que la totalité des trois recommandations sur la langue ont fait un consensus à ce Sommet. Je crois que c’est un signe extrêmement encourageant pour l’avenir et je voudrais en particulier remercier Monsieur Brian Levitt pour sa contribution, son ouverture d’esprit et tous ceux qui du côté de la communauté anglophone de Montréal ont participé en grand nombre et très sincèrement de façon intensive à la réussite de ce sommet e) Commission de fiscalité
Le groupe de Monsieur Alban D’Amour, a fait, en neuf mois, un travail remarquable en déposant un rapport unanime sur la fiscalité et le financement des services publics. Je tiens à les féliciter pour leur travail. Le gouvernement se réjouit que cette Commission, formée de représentants de tous les milieux du Québec, appuie le consensus de la conférence de mars sur le calendrier d’élimination du déficit budgétaire d’ici la fin de la décennie. Après avoir fait le tour de l’ensemble des faits pertinents, le gouvernement en arrive d’ailleurs à la même conclusion que la Commission, c’est-à-dire que la hausse du fardeau fiscal des contribuables et des entreprises n’est pas la voie à rechercher pour équilibrer le budget des Québécois, ce qui ne veut pas dire que le gouvernement ne considérera pas de façon accessoire autant qu’il le pourrait d’ailleurs la recherche de revenus et puis nous savons bien que c’est du côté des dépenses qu’il faut surtout travailler. Le ministre d’état de l’économie et des Finances a indiqué qu’il allait retenir plusieurs des pistes indiquées par la Commission et qu’il en ouvrirait de nouvelles. Le Sommet a aussi résolu de réunir un comité de travail sur la fiscalité municipale pour dégager de nouveaux consensus à cet égard. Les projets de création d’emplois
Je vais tenter de faire un bilan des projets créateurs d’emplois des quatre groupes de travail du grand chantier de l’économie et de l’emploi et des annonces gouvernementales faites depuis trois jours. Cette évaluation que je vous donne est conservatrice et voulue comme telle et elle ne porte que sur les projets dont nous savons déjà qu’ils vont se réaliser d’ici la fin de 1999 et que sur les projets nouveaux qui n’avaient pas été, comme on le dit de plus en plus dans notre jargon, parfaitement attachés à temps pour l’ouverture du Sommet. Des quatre chantiers et du chantier gouvernemental, bon nombre de projets sont prêts à démarrer ; ils représentent des investissements de 2600000000$. Ils permettront de créer, d’ici trois ans, près de 40000 emplois directs et d’en consolider environ 2700 autres. Pour être réalisés, ces projets nécessiteront, au cours des trois prochaines années, des dépenses gouvernementales de 505000000 $, dont 269000000 $ proviendront des enveloppes budgétaires régulières des ministères et organismes. Les projets nouveaux annoncés par Hydro-Québec, au-delà de son plan de développement régulier, créeront 5300 emplois. Le développement d’un nouveau réseau de centres de la petite enfance générera 8600 emplois, dans le délai que j’ai indiqué. Le crédit d’impôt sur l’allégement de la masse salariale lié à la création d’emplois et au partage volontaire de l’emploi et les nouvelles mesures sur le congé parental et la semaine de congé sans solde, produiront près de 20000 nouveaux emplois. La somme de l’effort québécois au Sommet est donc, déjà, pour les trois prochaines années, de 73900 emplois directs, et de 2600 emplois consolidés. C’est une bonne semaine pour le Québec, pour l’emploi, pour l’avenir. Je tiens à vous en remercier et à vous en féliciter.
Je voudrais noter de façon particulière la vingtaine de projets qui sont venus des nations autochtones du Québec. L’engagement constructif, positif, énergique, des Premières nations pour la création d’emplois dans leurs communautés, je veux le souligner et l’applaudir et je veux indiquer aux responsables autochtones que le gouvernement québécois tient à poursuivre dans cette voie du développement de l’emploi dans leurs communautés.
Nous allons considérer en plus que les projets qui sont maintenant dans la banque le comité du suivi va se pencher là-dessus et nous allons faire en sorte que tout ce qui peut être fait pour leur organisation le soit très rapidement. De plus, nous allons soutenir les communautés dans leur désir de s’approprier leur propre développement. Nous allons également faire en sorte que les obstacles qui se dressent sur la voie des investissements dans la nation autochtone par rapport au recours à du capital de risque soient supprimés.
L’action gouvernementale
Les chantiers ont fait leurs devoirs, la société civile s’est mobilisée de façon remarquable pour ce Sommet. Le gouvernement , lui aussi, a à faire ses devoirs, et il a pu faire rapport de ses travaux pendant le Sommet. Je vous en fais le résumé. D’abord, une véritable politique familiale. Elle permettra : a) de concilier plus facilement travail et famille pour tous les parents de jeunes enfants. b) d’offrir, à prix accessibles, à la petite enfance de meilleurs services qui aideront un grand nombre d’enfants à mieux se préparer à leur séjour dans le système scolaire. c) d’inciter au travail les personnes gagnant un faible revenu et les prestataires de l’aide sociale qui ont un ou plusieurs enfants. d) de favoriser la croissance de l’économie sociale. e) de réduire le travail au noir dans un secteur d’activité où il est très présent. En éducation, ensuite
Le défi de la réforme de l’éducation, c’est de prendre le virage du succès et de l’excellence : passer de l’accès du plus grand nombre au succès du plus grand nombre. Sept grandes orientations ont été retenues pour réformer notre système d’éducation : agir dès la petite enfance ; prioriser l’enseignement des matières essentielles ; donner plus de pouvoir à l’école, à l’établissement ; soutenir l’école montréalaise ; augmenter le nombre de personnes et, plus spécifiquement de jeunes en formation professionnelle et technique ; consolider et rationaliser l’enseignement supérieur ; et enfin, se doter d’une véritable politique de formation continue. D’ici les cinq prochaines années, il faut multiplier par quatre le nombre de diplômés en formation professionnelle chez les jeunes de moins de 20 ans et s’assurer que cette formation réponde au besoin du marché du travail. Dans la santé et les services sociaux, contrairement aux autres réformes, celle-ci est déjà engagée et sa première étape est relativement bien connue. Le ministre Rochon, qui accomplit avec brio et courage une tâche exigeante, nous a exposé les paramètres de la seconde phase de la réforme.
L’évolution du système de la santé en fonction des nouveaux besoins et des nouvelles réalités amènera une évolution parallèle des services offerts qui devrait créer de nouvelles opportunités d’emplois, notamment dans le secteur de l’économie sociale avec le développement croissant par exemple des services de soins à domicile. La transformation du système de la santé a pour but de conserver le caractère public du régime actuel qui nous sert bien. Il faudra, de plus, explorer dans certains domaines la possibilité de recourir à de nouvelles formes de partenariat entre le secteur public, communautaire et privé. Il faut notamment souligner le fait que le secteur de la santé s’impose comme l’un des plus dynamique de l’économie québécoise (R&D, centres universitaires de formation, industrie pharmaceutique, etc.) et qu’il offre non seulement des opportunités d’emplois de qualité, mais contribue grandement à l’amélioration de la position concurrentielle du Québec sur les marchés internationaux. Dans le domaine de la sécurité du revenu, le régime doit être adapté aux besoins des personnes qui ont recours à l’aide sociale et qui, pour la grande majorité d’entre elles, doivent s’inscrire dans un parcours vers l’emploi. Aussi, la réforme de l’aide sociale propose-t-elle : d’intégrer les bénéficiaires d’aide sociale à l’ensemble de la main-d’oeuvre québécoise ; de mettre en place un réseau décentralisé de services publics d’emplois accessibles à toutes les personnes, qu’elles soient en emploi, en chômage, prestataires ou non de l’aide sociale ou de l’assurance-emploi ; de mettre en place une politique active du marché du travail comprenant cinq volets d’intervention, soit la préparation et l’intégration à l’emploi, le maintien, la stabilisation et la création d’emplois ; de reconnaître que les stratégies de lutte à l’exclusion du marché du travail doivent prendre appui, au niveau local, à la fois sur les collectivités et sur les partenaires du marché du travail, et miser sur un partenariat entre les secteurs public, privé et communautaire ; de mettre en place des centres locaux d’emplois (CLE), qui constitueront la base du réseau québécois de service d’emplois et de doter chacun de ces centres d’un conseil de partenaires du marché du travail et de la collectivité ; de confier aux conseils locaux de partenaires la responsabilité d’élaborer un Plan local d’action concertée pour l’emploi (PLACE) identifiant les stratégies locales et les moyens d’action nécessaires dans le cadre des cinq volets de la politique active du marché du travail ; d’introduire un Parcours individualisé vers l’emploi (PARIE) permettant d’élargir la notion d’employabilité ; de soutenir la stratégie d’appui au développement local et à l’économie sociale par le guichet multiservice pour l’entrepreneuriat et le soutien à l’entreprise ; de permettre la conversion des prestations en mesures actives, sous forme notamment de supplémentation du revenu ou de subventions salariales dans le cadre du Parcours individualisé vers l’emploi (PARIE). Ce nouveau régime entend reconnaître également que certains prestataires, en raison de leur âge, de leur état de santé, de déficiences physiques ou psychologiques, ou encore de leur charge familiale, peuvent éprouver des difficultés à s’engager dans un Parcours de l’emploi. Le nouveau régime d’un livre vert qui sera bientôt rendu public et soumis à la consultation.
La stratégie gouvernementale en regard de la relance de l’emploi
L’économie est entrée dans une ère de complexité et d’interdépendance dont il est encore difficile de prévoir toutes les conséquences. Le gouvernement a donc maintenant le devoir, avec ses partenaires, de revoir son positionnement par rapport à ces économies nouvelles et de recibler les interventions de sa politique de développement économique sur les déterminants fondamentaux de sa croissance à moyen terme. Nous recevons donc favorablement le document intitulé Stratégie québécoise pour l’économie et l’emploi qui nous vient de la SQDM. Il recommande avec raison de: conjuguer nos efforts pour la création d’emplois minimiser l’impact des restructurations sur l’emploi et le chômage renforcer l’action de la politique active du marché du travail et de poursuivre l’effort de concertation. L’état doit aussi être un accompagnateur ou un partenaire. Notre gouvernement s’est donc donné comme objectif d’amener 2000 nouvelles PME à exporter d’ici l’an 2000. Mon collègue, le ministre des Finances et de l’économie et vice-premier ministre l’a annoncé dans son budget, le programme est en train. Nous avons donc développé de nouveaux instruments afin de nous repositionner au même niveau, voir encore mieux que nos concurrents à l’égard des investissements étrangers :
Une stratégie globale de prospection des investissements dotée de moyens financiers et techniques significatifs. Un fonds de développement industriel permettant des congés d’intérêt, une aide à la formation de main-d’oeuvre et la participation gouvernementale à des projets de vitrines de démonstration et d’usines pilotes. Une disposition spéciale réservée aux « nouvelles entreprises stratégiques » désignée sur le vocable OASIS, soit une Offre pour l’accroissement soutenu des investissements stratégiques. Une campagne majeure d’influence des perceptions du Québec à l’étranger comme site d’investissement, dotée d’un budget de 1500000 $ par année. Nous aurons aussi dorénavant une seule porte d’entrée pour tous les investissements, ceux provenant de l’étranger et ceux participant déjà au développement de l’économie québécoise. Des efforts significatifs seront faits par la SQDM afin de catalyser l’accroissement du développement des compétences dans les entreprises. Un plan d’action développé par les représentants au milieu rural en collaboration avec les ministères concernés. Et aussi un mécanisme d’identification hâtive des entreprises en difficulté. En plus de soutenir les projets de création d’emplois annoncés au Sommet et ceux qui sont encore à l’étude dans le secteur privé, l’agenda gouvernemental, en matière de développement économique, est particulièrement chargé et trois priorités sont retenues : la mise en oeuvre d’une Stratégie de développement de l’entrepreneurship au Québec : «Entreprendre ensemble» pour faciliter la croissance de l’entrepreneurship si important pour réaliser les potentialités de l’économie sociale ; le lancement et la mise en oeuvre prochaine d’un Plan d’action en science et technologie. Ce plan d’action permettra de relever trois défis importants, soit le soutien à la culture scientifique et technique et à la formation, l’efficacité du système d’innovation et la stimulation des capacités de valorisation de la recherche ; enfin, le renouvellement de la stratégie de développement industriel sur la base du développement de nouvelles formes de partenariat avec l’entreprise privée. Les fruits du Sommet
Mais nous sommes allés plus loin encore. Nous avons étendu notre action et nos consensus à des zones nouvelles. Nous le savons, le rendez-vous que constitue le Sommet lui-même nous a forcés à mobiliser nos énergies, à concentrer notre action. L’idée de maintenir, pour la société québécoise, un incitatif puissant qui continue à concentrer nos énergies et nos efforts nous a donc, collectivement, souri. Il s’agit d’un objectif quantitatif au regard de l’emploi. Nous nous sommes donné une cible mobilisatrice. Au cours des prochaines années, rattraper et dépasser le taux moyen de création d’emplois au Canada, dans la perspective de réduire et d’éliminer le plus rapidement possible l’écart entre le taux de chômage du Québec par rapport à celui du Canada. cette fin, mesurer les progrès accomplis à l’égard de quatre déterminants clés pour la croissance de l’emploi : le taux d’investissements,les dépenses en recherche-développement,l’effort fiscal relatif, la diplômation dans le secteur professionnel et technique.
Il est en outre convenu de prendre des mesures pour assurer les suivis suivants du Sommet : les mesures d’aménagement et de réduction du temps de travail, poursuite de la lutte au travail au noir et à l’évasion fiscale, développement de l’économie sociale, taux d’activité. Une évasion annuelle de projets sera réalisée dans le cadre du mécanisme de suivi du Sommet.
Dans ce cadre, nous sommes convenus aussi d’aller plus loin sur la route d’une meilleure répartition des emplois au Québec et le Sommet a appuyé l’objectif de réduire graduellement la semaine régulière de travail de 44 à 40 heures. L’impérieuse nécessité de venir en aide aux Québécois les plus démunis est partagée par l’ensemble des participants au Sommet. Dans un geste de solidarité impressionnant, la très grande majorité des participants ont adopté la résolution suivante, je vous la lis : Le gouvernement prend l’engagement zéro appauvrissement pour les personnes les plus démunies de notre société, à savoir celles qui, en raison de contraintes sévères ou permanentes, ne peuvent réintégrer le marché du travail. Les participants au Sommet sur l’économie et l’emploi souhaitent que le gouvernement recoure à tous les moyens possibles pour que la réduction du déficit ne se traduise pas par l’appauvrissement des Québécoises et des Québécois qui font partie des plus pauvres de notre société. Le gouvernement s’engage à accentuer les mesures de retour à l’emploi, notamment celles contenues dans la réforme de la sécurité du revenu et celles en lien avec la politique familiale. Les participants au Sommet donnent leur accord à la constitution d’un fonds spécial de lutte à la pauvreté par la réinsertion au travail dans le but de rechercher le non-appauvrissement des plus pauvres de la société. Ce fonds de 250000000 $ sur 3 ans sera financé selon un mode similaire à celui proposé par la Commission sur la fiscalité et le financement des services publics pour le Fonds pour l’emploi. Ce fonds sera sous la responsabilité du gouvernement et d’un comité aviseur, formé notamment de représentants du secteur socio-économique concerné. Cette décision du Sommet permettra d’une part au gouvernement de réformer le système de sécurité du revenu pour le rendre plus juste et plus efficace, tout en garantissant les revenus de ceux qui ne peuvent réintégrer le marché du travail. Le Fonds que nous créons permettra de combattre la pauvreté en facilitant l’accès à l’emploi. Par ailleurs le Sommet a résolu de demander au gouvernement fédéral, tel que prévoit la loi, de remettre au Québec les sommes permettant la création d’une caisse d’assurance-parentale. Le Sommet a aussi fait consensus pour appuyer la demande québécois pour l’équité fiscale. Le gouvernement fédéral est donc avisé, par l’ensemble des partenaires québécois, de compenser le Québec pour l’harmonisation de sa taxe de vente avec la TPS, comme cela a été le cas avec les provinces maritimes. Le suivi
Je veux remercier tous les participants de notre «équipe du tonnerre», mais en vous rappelant que la partie ne s’arrête jamais. Depuis neuf mois, parce que nous voulions adapter le Québec aux nouvelles réalités de l’économie et de l’emploi, nous nous sommes adaptés les uns les autres, et nous nous sommes adaptés les uns aux autres. Monsieur Bérard, l’autre jour, disait qu’il ne verrait plus jamais l’état comme il le percevait auparavant, et qu’il ne dirait jamais plus de mal des sous-ministres. J’aimerais, au nom du Sommet et certainement au nom de mes collègues ministres et en mon nom personnel, affirmer combien le personnel de la fonction publique et parapublique québécoise demeure l’instrument collectif privilégié pour accomplir les grandes missions de l’état au service de la collectivité. L’effort d’adaptation demandé à la fonction publique est considérable, et les salariés Québécois s’acquittent de leur tâche avec dévouement et professionnalisme. Les cadres de la gestion publique, en particulier, ont puissamment contribué au succès de ce Sommet, comme ils contribuent au succès des réformes que nous mettons en oeuvre. Je veux ajouter mon témoignage personnel de notre fonction publique et de la grande confiance que j’ai que nous pouvons compter sur elle lorsque le Québec traverse une période difficile. Les tâches que nous nous sommes collectivement données cette semaine vont demander, pour l’état et chacun d’entre nous, un processus continue d’adaptation et je sais que nous en sommes capable. Nos actions, nos décisions, nos orientations vont s’inscrire, à partir de ce jour, dans l’ensemble des travaux de l’état et de chacun d’entre nous. Nous mettrons immédiatement un mécanisme de suivi à l’oeuvre qui conserve la dynamique créée par les groupes de travail et la mobilisation que nous avons suscitées. Tâches : Suivre les engagements importants contractés ici poursuivre les discussions sur les questions à approfondir maintenir la mobilisation des acteurs du développement économique.
Grandes caractéristiques du mécanisme, mettre en place : Respect de la diversité des groupes de travail ; Respect de l’importance et de la diversité des engagements contractés ce matin ; Respect des institutions et des mécanismes de concertation qui fonctionnent bien ; Analyse sérieuse des demandes de suivi spécifique Engagement de transparence Décision à venir prochainement, le conseil des ministres de mercredi prochain sera saisi d’une proposition à cet égard. Le principal suivi, c’est la décision, le travail, l’emploi. Le principal suivi, ce seront les entreprises qui exporteront plus, performeront mieux, créeront plus d’emplois; ce seront les dizaines de milliers d’étudiants de plus, mieux formés, diplômés, prêts à une carrière et au succès; ce seront les milliers de femmes et d’hommes du Québec qui retrouveront le chemin de l’emploi. Merci.

[BOUC=1961119]
[Lucien Bouchard – Premier ministre du Québec – Introduction à la conférence de presse sur les négociations dans le secteur public – 19 novembre 1996]
Depuis notre élection, le gouvernement a entrepris la difficile tâche d’éliminer l’irresponsable déficit de près de 6000000000 $ hérité du gouvernement précédent. Nous examinons chaque enveloppe, chaque programme, chaque dépense fiscale.
Mais, il y a des moments où la rigueur et l’effort sont récompensés de façon un peu inattendue. C’est le cas aujourd’hui avec la proposition que le gouvernement est en mesure de faire à ses employés et que nous voulons négocier avec leurs représentants. Il se trouve que le niveau de financement requis pour les caisses de retraite pour les deux prochaines années est nettement moins exigeant que prévu. Il y a là une importante marge de manoeuvre, qui peut aider toute la société québécoise à éliminer avec plus de facilité que prévu d’ici la fin de la décennie, le déficit du Québec. Cela représente environ 1000000000 $ par an, pendant la durée des conventions collectives qui se termineront en juin 1998. Notre tâche d’éliminer le déficit sera toujours ardue, bien sûr, mais grâce à cette proposition que nous pouvons faire aujourd’hui aux Québécois et à nos employés. Nous sommes en mesure de prendre espoir à l’atteinte d’une solution négociée. Cette offre est la suivante :
Premièrement, la préservation de l’emploi, comme nous nous y sommes engagés au Sommet sur l’économie et l’emploi, en évitant le licenciement de quelque 25000 personnes; La sauvegarde de la qualité des services publics et l’élimination du déficit en 1999-2000, comme le veulent le très large consensus Québécois et la ferme détermination du gouvernement; Le versement, comme prévu, les augmentations salariales de 1% convenues pour le premier janvier prochain et de 1% prévues au premier janvier 1998, tout en retirant également, comme promis, la loi 102;
La garantie d’un congé de cotisation aux régimes de retraite en maintenant les avantages;
La réduction sensible, dans la plupart des cas, de temps de travail des employés;
Et le maintien intégral du revenu net de nos employés pour toute la durée des conventions existantes, c’est à dire jusqu’à leur expiration le 30 juin 1998. Finalement, plutôt que d’attendre la fin des conventions, en 1998, nous proposons de commencer à discuter tout de suite, avec nos vis-à-vis syndicaux, des solutions à plus long terme qui s’appliqueront à l’échéance des conventions. Qu’est-ce que cette proposition signifie, concrètement, pour l’employé? Les situations varieront selon les secteurs d’activité mais, par exemple, un salarié type travaillerait trois heures de moins par semaine, mais réduirait du même coup la cotisation qu’il doit verser à son fonds de retraite. Son pouvoir d’achat n’en serait par conséquent aucunement affecté. Il bénéficierait, au surplus, de temps libre supplémentaire. L’État, pour sa part, économiserait la somme qu’il aurait versée si la semaine de travail n’avait pas été réduite. Dans d’autres cas, les conditions de travail seraient réaménagées, mais dans un objectif identique. Je vous rappelle la garantie fondamentale : le maintien du revenu net jusqu’à la fin des conventions, c’est à dire jusqu’au 30 juin 1998 ; le versement intégral des augmentations qui ont été négociées l’an dernier, à savoir 1 % le premier janvier l’année prochaine et 1 % l’année suivante ; réduction du temps de travail ; maintien de l’intégrité des caisses de retraite et diminution correspondante par un congé de cotisations compte tenu des surplus actuariels qui se sont accumulés, qui sont incontestés, identifiés et certifiés par les actuaires. Nous pensons que cette proposition est gagnante pour tout le monde: gagnante pour l’emploi, gagnante pour les salariés, gagnante pour la société québécoise. C’est pourquoi nous inscrirons au feuilleton de demain une motion par laquelle l’Assemblée nationale appuie la proposition et invite les syndicats à venir négocier sur cette base. Ce qui m’amène à indiquer le sens du vote que nous tiendrons tout à l’heure sur la motion de l’Opposition. Bien sûr, le seul but de l’Opposition, avec sa motion, c’est de compliquer la vie du gouvernement, c’est le rôle de l’Opposition. Et, bien sûr, nous voterons pour la résolution. Bien sûr notre voeu, notre objectif et notre méthode privilégiée, c’est la négociation, dans le respect des conventions collectives. D’ailleurs, ces conventions comportent spécifiquement des clauses de renégociations qui prévoient que des pourparlers doivent avoir lieu sur l’aménagement du temps de travail. Alors, nous voterons pour, car nous croyons à la négociation et nous croyons en notre capacité de nous entendre. Nous l’avons constaté à la Conférence de mars et au Sommet d’octobre, les Québécois veulent réussir. Les Québécois veulent s’entendre pour le bien commun. C’est ce que nous allons faire avec nos vis-à-vis syndicaux. J’ai rencontré ce matin la plupart des représentants des employés de l’État. Nous avons reformulé la proposition que nous avions déposée la semaine dernière. Nous avons fait part des garanties que je viens d’énumérer et qui bonifient cette proposition. Je leur ai indiqué qu’il fallait nous entendre d’ici le 9 décembre, on parlait autrefois du 6 décembre, en raison des impératifs de la réduction du déficit et des échéanciers qui pèsent sur un gouvernement qui doit faire des budgets. Je leur ai indiqué ma confiance en notre capacité commune de nous entendre dans ce délai, comme nous avons pu nous entendre pendant le Sommet du mois dernier, durant une période encore plus courte. Dans le cas contraire, le Conseil des ministres, c’est le sens du vote que nous allons prendre aujourd’hui, sera appelé à prendre une décision avec l’information qui lui sera disponible à ce moment. Et en tout état de cause, le gouvernement maintient le cap vers le déficit zéro et assumera ses responsabilités en conséquence. L’État est un employeur qui a signé des conventions, qui va entreprendre une négociation intensive et authentique sur la base d’une proposition qui est parfaitement équitable, parfaitement sensée et qui respecte fondamentalement toutes les garanties, tous les droits et les intérêts des salariés. L’employeur est aussi un État et si l’État devait constater que l’employeur ne peut s’entendre par une négociation de bonne foi avec les salariés, l’État devra assumer ses responsabilités. L’État a des responsabilités qui débordent l’envergure des responsabilités de l’employeur parce que l’État répond à tout le monde. L’État doit assumer la totalité des composantes de la réalité québécoise, qu’elles soient de l’ordre de l’assainissement des finances publiques, de la protection des emplois des salariés publics et de l’ensemble de ses responsabilités générales. Je l’ai dit souvent et je le répète aujourd’hui, l’élimination du déficit se fera dans l’équité et chacun sera appelé à faire sa part. Ce que je viens de dire, je l’ai répété ce matin aux représentants syndicaux qui ont accepté mon invitation. Nos partenaires syndicaux nous parlent ces jours-ci des revenus qu’il faudra trouver pour atteindre nos objectifs budgétaires. La Commission sur la fiscalité, dans un rapport unanime, nous a suggéré un certain nombre de pistes de revenus nouveaux qui n’affectent ni les tables d’impôts des particuliers, ni la taxe de vente. Nous allons explorer toutes ces pistes et en ouvrir d’autres. Nous envisageons aussi de réduire les salaires des élus et de leur personnel. Nous prendrons quelque chose dans chaque cour, c’est évident, sauf bien sûr chez nos concitoyens qui ne peuvent accéder au marché du travail, et qui bénéficient désormais, une des suites du Sommet de Montréal, de la clause d’appauvrissement zéro. En conclusion, j’aimerais dire quelques mots sur les employés de l’État. Le Québec a une fonction publique et parapublique, des employés, des infirmières, des cadres compétents, dévoués, travaillants. Il n’y a donc rien d’exagéré dans les hausses de salaire limitées qui leur ont été consenties l’an dernier et qui leur seront versées. Avec cette proposition, avec l’entente que nous souhaitons, les employés de l’État auront l’occasion de préserver leurs acquis et d’obtenir plus de temps libre, tout en rendant service à la société québécoise, qui, j’en suis sûr, s’en souviendra longtemps. Merci.

[BOUC=19961121]
[Lucien Bouchard – Premier ministre du Québec – Lancement du projet de construction d’une centrale hydoélectrique – 21 novembre 1996]
Monsieur le Chef des Montagnais du Lac-Saint-Jean, Rémy Kurtness,
Monsieur le Ministre d’État des Ressources naturelles, Guy Chevrette,
Monsieur le Président-directeur général d’Hydro-Québec, André Caillé,
Monsieur le Député, Benoît Laprise,
Messieurs les Maires de Roberval et de Mistassini,
Chers amis Montagnais de Mashteuiatsh,
Chers invités,
Mesdames, Messieurs, [KUEI KUEI PIEKUAKAMI ILNUTSH NEMÉLELTEN ETAIN UTE MASHTEUIATSH.]
Je suis très content de rencontrer des visages souriants. Cela n’est sûrement pas étranger à l’annonce faite par le ministre des Ressources naturelles, Monsieur Guy Chevrette, lors du Sommet sur l’économie et l’emploi concernant la réalisation prochaine de votre projet de centrale hydroélectrique. Avec la représentation des nations autochtones à ce sommet, il convenait que nous annoncions plusieurs projets qu’elles étaient venues nous présenter. Au cours du Sommet, votre chef, Rémy Kurtness, m’a invité à participer au lancement de ce projet de centrale hydroélectrique, ici, chez vous. « Ce sera le premier de nos projets que vous annoncerez », m’a-t-il alors affirmé. J’ai accepté son invitation avec plaisir, et pour plusieurs raisons. D’abord, parce que c’est un projet qui se réalisera dans ma région, dans le comté de Roberval, tout près de ma circonscription de Jonquière et voisin de mon ancien comté du Lac-Saint-Jean, que j’ai représenté à Ottawa en tant que député du Bloc québécois. Et puis surtout, je voulais marquer, par la présence du premier ministre, un geste plus que symbolique, un geste ponctué par une annonce concrète. C’est le genre de rapport que nous voulons maintenir avec la nation montagnaise et avec les autres nations autochtones.
Ces rapports doivent évoluer au même titre qu’évoluent la situation historique et la façon de nous épanouir collectivement dans le temps. Votre nation, comme la nôtre, a évolué, partout et toujours, en maintenant des constantes : votre attachement à vos valeurs culturelles, vos engagements profonds envers l’environnement et la nature. (…) Je dirais que vous avez ici, depuis maintenant plus de quatre siècles, parcouru des itinéraires qui nous ont rapprochés tout le temps. Vous avez accueilli Jacques Cartier en 1534, à l’embouchure du fleuve Saint-Laurent. C’est historique. Ce sont également des Montagnais qui ont accueilli les premiers Blancs venus dans le Golfe du Saint-Laurent. En 1603, ce sont encore les vôtres qui ont accueilli Champlain à l’embouchure du Saguenay. (…) Il y a très longtemps, vous avez bâti cette bourgade, sur la rivière Péribonka, avant de vous établir à l’embouchure de la rivière Métabetchouane, dans le Lac-Saint-Jean, sur la pointe, du côté ouest. Je me souviens d’avoir parcouru l’emplacement de ce qui a été un établissement très important pour votre communauté. Vous avez continuellement maintenu une tradition commerçante et engagée envers la nature. Votre nation a démontré un esprit d’ouverture exemplaire et établi des contacts avec les nations européennes depuis très longtemps. On sait que, bien avant Jacques Cartier, les pêcheurs malouins et basques venaient dans le Golfe Saint-Laurent et y rencontraient les Montagnais. On sait que, déjà, des échanges commerciaux se faisaient entre eux. Ce que nous annonçons aujourd’hui, c’est une autre étape dans l’évolution de votre nation. Vous êtes maintenant dotée d’une corporation interne qui investit des sommes considérables, un contrat de 19000000 $, ce n’est pas rien, et qui le fait avec une grande entreprise dont nous sommes tous fiers, Hydro-Québec. Elle le fait aussi à partir d’une nouvelle technologie qui fait franchir un pas en avant dans cette grande technologie hydroélectrique dont le Québec est un fer de lance. Vous vous inscrivez ainsi parmi les têtes d’affiche du développement hydroélectrique avec des projets environnementaux, des projets de technologie nouvelle qui, par une espèce de coïncidence presque miraculeuse, se trouvent à conjurer les appréhensions qu’on pourrait avoir avec la construction de nouveaux barrages. En effet, après les inondations que nous avons vécues l’été dernier, « chat échaudé craint l’eau froide ». À l’aide de cette nouvelle technologie de centrale  » au fil de l’eau « , dont vous êtes maintenant les bénéficiaires, il n’y a pas lieu de nous inquiéter. Je ne peux que souscrire et endosser le conseil que vous donne le président d’Hydro-Québec de vous porter acquéreur de cette technologie. Faites-le avant que la société d’État ne le fasse. Je voudrais féliciter très chaleureusement ceux qui ont rendu ce projet possible. C’est facile pour nous, les politiciens, de nous présenter devant vous et d’annoncer ce projet. Mais ce qu’il faut savoir, c’est qu’avant cela, il y a du monde qui ont travaillé, qui ont fait preuve d’imagination et d’audace. Je pense qu’au premier chef, il faut féliciter le Conseil des Montagnais du Lac-Saint-Jean. C’est essentiel et très important. Il faut aussi féliciter Hydro-Québec et le ministre Guy Chevrette qui, du côté gouvernemental, ont fait tomber tous les obstacles pour que ce projet se réalise. Et dieu sait comme il en surgit, des obstacles, au gouvernement! Je veux que nous félicitions aussi Monsieur Jean Coutu, le chef du chantier de l’économie et de l’emploi, qui a fait en sorte que votre projet puisse voir le jour et être annoncé au Sommet. Du côté du gouvernement, nous avons pris des engagements envers d’autres projets qui se feront en partenariat. Le ministre des Ressources naturelles, Monsieur Guy Chevrette, annoncera bientôt la nouvelle politique énergétique gouvernementale qui va démontrer notre engagement à réaliser des projets en partenariat avec les communautés autochtones, en continuité avec ce que nous avons amorcé ici. Il faut que vos collectivités profitent des retombées économiques de ces projets. (…) Je sais que vos communautés rencontrent des obstacles lorsqu’il s’agit du financement de vos projets économiques. Quand on parle de financement, bien sûr, on parle de la première exigence des prêteurs, soit d’avoir une garantie sur ce qui fait l’objet du financement. Avant de vouloir prendre un risque, le prêteur veut assurer ce risque par un bien, un gage, une hypothèque ou un amortissement. Il se trouve que la loi fédérale ne permet pas cela. Il n est pas possible pour une institution financière de ne pas se conformer à cette loi et de pouvoir réaliser une hypothèque ou quelque garantie que ce soit sur un bien autochtone. Cette loi a pour effet, la plupart du temps, de bloquer les projets autochtones parce que s’il n’y a pas de garanties à offrir, le prêteur ne peut pas, en raison même des règles qui le gouvernent, avancer le financement. Le gouvernement et, en particulier, les communautés autochtones, sont conscients de ces difficultés. Il y a quelque temps, Monsieur Guy Chevrette a demandé une rencontre avec son homologue fédéral afin de discuter avec lui des modifications à apporter pour faciliter le partenariat économique avec les communautés autochtones. Je peux vous affirmer que du côté du gouvernement du Québec, il y a un engagement ferme de tout faire pour lever ces obstacles parce que nous croyons au partenariat avec les communautés autochtones. Il faut plus de projets comme celui de la scierie des Atikamekw de Métabetchouan où, grâce à la contribution d’Hydro-Québec, de la compagnie Donohue et du Conseil des Montagnais, un nouveau partenariat de développement économique pourra être réalisé. Beaucoup de choses ont changé, mais il y en a une qui est constante entre nous : nous avons des rapports amicaux. Ces rapports doivent de plus en plus être axés sur des projets concrets à réaliser ensemble, des projets qui sont bons pour les deux nations, qui sont bons pour les jeunes, qui sont bons pour ceux qui cherchent de l’emploi et qui sont bons pour le développement économique des communautés. Je suis très frappé par les efforts que vous faites pour conserver votre culture et la longue fidélité que vous manifestez envers votre identité. Votre langue est une langue riche, belle et qui nourrit votre réussite collective. Je voudrais vous féliciter de cette réussite et vous dire que je suis assuré que ce projet est un pas additionnel sur le chemin de l’avenir pour votre communauté. Je vous souhaite, je nous souhaite, une très grande réussite. Merci, [niaut].

[BOUC=19970123]
[Lucien Bouchard – Premier ministre du Québec – Allocution de présentation du rapport « Les enfants au coeur de nos choix » – Québec – 23 janvier 1997]
Madame la ministre de l’Éducation, responsable de la politique familiale,
Mesdames et messieurs, représentants d’organismes familiaux, des services de garde et du milieu de l’éducation,
Chers invités, Je suis très fier de participer avec vous ce matin à la présentation de la nouvelle politique familiale. Le document que nous rendons public aujourd’hui, intitulé « Les enfants au coeur de nos choix », revêt une importance toute particulière pour mon gouvernement et moi-même. Ce Livre Blanc donne suite à l’engagement pris au Sommet sur l’économie et l’emploi où nous avions fait connaître les grands paramètres des réformes que nous voulons apporter à la politique familiale. J’en rappellerai les principaux axes et laisserai la ministre responsable faire une présentation plus détaillée des mesures proposées. Je veux d’abord souligner les principales orientations du gouvernement sur le plan social et de la façon dont la nouvelle politique familiale permettra de concourir à la réalisation de nos objectifs sociaux-démocrates. 1. Le choix des enfants
Notre motivation première répond à une exigence simple et incontournable : le développement des enfants et l’égalité des chances. Comme l’indique de façon éloquente le titre même du document, nous plaçons résolument les enfants au coeur de nos choix. Les enfants constituent notre première richesse, ils sont l’avenir de la société québécoise. Notre responsabilité, c’est de tout mettre en oeuvre pour leur assurer les meilleures conditions de départ et faire en sorte qu’ils puissent bénéficier, dans toute la mesure du possible, des mêmes chances de succès et de réussite dans la vie. Ce choix prioritaire en faveur des enfants, nous l’avons déjà exprimé de plusieurs façons, notamment en implantant un régime de perception automatique des pensions alimentaires. Nous avons également procédé à la défiscalisation des pensions alimentaires qui ne seront plus assimilées à un revenu imposable pour les personnes qui les reçoivent et qui sont, dans la très grande majorité des cas, des femmes.
Nous avons aussi adopté, en décembre, des modifications législatives destinées à faciliter la fixation des pensions alimentaires pour enfants. L’objectif de ces mesures est d’améliorer et de stabiliser les conditions financières des enfants de familles monoparentales et, par le fait même, contribuer à créer les conditions d’un développement harmonieux pour ces enfants. Nous avons déposé également un projet de loi qui vise à favoriser la médiation dans les procédures familiales. Ce projet fera l’objet d’auditions publiques à compter de la semaine prochaine. Il établit des règles destinées à favoriser les arrangements entre les parties, préalablement à la tenue d’audition en cour, sur des questions qui touchent directement le bien-être des enfants. On pense entre autres à la garde des enfants, aux obligations alimentaires. Le nouveau régime d’assurance-médicaments vient d’entrer en vigueur. Un aspect important de celui-ci, qui n’a pas été suffisamment souligné, réside dans la gratuité totale des médicaments pour les enfants. Sur les 1,1 million de personnes bénéficiant dorénavant d’une couverture d’assurance pour leurs médicaments, environ 300000 sont des enfants qui ne bénéficiaient d’aucune protection. C’est maintenant chose du passé. La prime familiale annuelle est établie selon le revenu et le nombre de parents, elle ne peut dépasser 350 $. Il n’y a donc pas de prime à payer pour les enfants, pas plus que de franchise, ni de coassurance. Cette gratuité des médicaments pour les enfants couverts par le nouveau régime constitue un progrès important sur le plan social. Je signale que cette gratuité a évidemment été maintenue pour les enfants des familles inscrites à la sécurité du revenu. Outre l’assurance-médicaments, le gouvernement a adopté d’autres mesures qui viennent en aide aux familles à faibles revenus. Je pense par exemple à la réforme de l’aide juridique qui prévoit un accès plus large. Environ 650000 nouveaux ménages pourront se prévaloir du nouveau régime, gratuitement, ou moyennant une certaine contribution financière. Je pense aussi aux actions entreprises en faveur du logement social. En dépit du retrait du gouvernement fédéral, le gouvernement a favorisé la réalisation de 1200 nouvelles unités de logement social, grâce au nouveau programme d’achat rénovation. Les sommes consacrées à la revitalisation des vieux quartiers permettront d’améliorer les conditions de logement et de vie des familles qui y habitent. Nous sommes présentement à revoir tout le cadre des interventions gouvernementales dans le domaine de l’habitation afin de mieux répondre aux besoins de logement des familles à faibles revenus. Nous aurons sous peu des propositions très concrètes à formuler. Je tiens à dire un mot de la loi sur l’équité salariale. Nous avons fait adopter cet automne l’une des lois les plus progressistes, afin de remédier à la discrimination salariale dont trop de femmes sont victimes. De toute évidence, les redressements salariaux dont les femmes pourront bénéficier profiteront également à leurs enfants. Combattre la pauvreté qui frappe trop de femmes dans notre société, c’est combattre la pauvreté des enfants. Je ne saurais terminer ce survol de l’action gouvernementale, menée au bénéfice des enfants, sans évoquer brièvement la réforme de l’éducation. Au terme des États généraux, la ministre a fait connaître ses grandes orientations. Essentiellement, il s’agit d’améliorer la qualité de la formation donnée aux jeunes, d’assurer le succès du plus grand nombre et de mieux les outiller pour qu’ils puissent se bâtir un avenir à leur mesure. Une des dimensions importantes de ce chantier réside dans l’accent mis sur le développement des services à la petite enfance, dans la perspective d’égalité des chances. Cela rejoint l’un des trois grands volets de la politique familiale.
2. La politique familiale
On aura compris de ce bilan sommaire que les nouvelles dispositions de la politique familiale s’inscrivent dans un continuum d’action en faveur des enfants et des familles. Le gouvernement reconnaît aux parents la responsabilité première de subvenir aux besoins de leurs enfants et il entend créer les conditions propices à l’exercice de cette responsabilité.
Le soutien que l’État accorde aux familles doit suivre l’évolution de la société québécoise. Des tendances profondes se dessinent : que l’on pense aux transformations que connaît le marché du travail, aux changements dans la structure et la composition des familles, au nouveau partage des responsabilités familiales entre les conjoints. Les familles et les enfants d’aujourd’hui ont des besoins nouveaux, et les mesures que nous comptons instaurer viennent précisément y répondre. Il est d’abord nécessaire d’offrir la possibilité à tous les parents, quel que soit leur statut de travailleur, de se consacrer à temps plein aux soins de leur nouveau-né ou de l’enfant qu’ils viennent d’adopter. Ils doivent pouvoir le faire sans encourir de pénalité financière. Pour soutenir les parents dès les premiers mois de la vie de l’enfant, nous entendons favoriser l’accès aux congés de maternité et aux congés parentaux et ce, dans le maintien du revenu disponible.
Puis, surgit rapidement le besoin de services de garde en milieu familial ou en garderie. Le Québec a effectué, depuis une quinzaine d’années, un rattrapage important dans ce domaine. Mais les besoins sont encore loin d’être comblés. Les services offerts demeurent insuffisants, discontinus et assez coûteux. Le gouvernement entend donner un vigoureux coup de barre pour assurer à tous les enfants l’accès à des services de garde de qualité, et moyennant une contribution raisonnable, soit 5 $ par jour. Cet investissement collectif, nous le faisons d’abord pour les enfants, pour leur assurer les meilleures chances de réussite. Les effets bénéfiques pour les enfants de programmes de stimulation précoce sont largement démontrés. D’ailleurs, il ne s’agit pas tout de suite de scolariser les enfants, mais bien de les placer en situation d’apprentissage et d’éveil par le jeu et différentes activités éducatives.
Il est également prouvé que de tels programmes ont un effet particulièrement positif pour les enfants des milieux défavorisés. Une intervention en bas âge diminue les risques liés aux problèmes d’apprentissage et de comportement, elle réduit les probabilités de décrochage. Nous allons donc concentrer nos efforts auprès de ces enfants qui se retrouvent dans des conditions matérielles précaires. Ainsi seront offerts aux enfants de 4 ans de milieux défavorisés des services éducatifs et\ou de garde gratuits, qui viennent s’ajouter à la maternelle à temps plein pour tous les enfants. En outre, la mise en place de centres intégrés de services à la petite enfance permettra de contrer la dispersion actuelle au profit d’une meilleure coordination et d’un regroupement de l’offre de services en ce domaine. Madame Marois reviendra sur ce sujet dans quelques instants.
Le dernier volet de la nouvelle politique familiale consiste en une allocation unifiée pour enfants, également une composante majeure de la réforme de la sécurité du revenu. Cette allocation fournit une réponse aux besoins essentiels de tous les enfants, quel que soit le revenu familial, que les parents soient en emploi ou prestataires de la sécurité du revenu. D’une part, contrairement à ce qui s’est fait au niveau fédéral, le soutien accordé aux familles par le gouvernement québécois conserve un volet universel, avec le maintien du crédit d’impôt pour enfants à charge. Nous reconnaissons que les couples ou les personnes célibataires sans enfant ne peuvent être traités, sur le plan de la fiscalité, de la même façon que ceux et celles qui ont charge d’enfants. D’autre part, l’allocation unifiée permet de fournir une aide accrue aux familles à faibles revenus. Par le regroupement de différents programmes ou allocations, elle répond également à l’objectif de simplification de la politique familiale. 3. Équité et emploi
Faire le choix des enfants, c’est également faire le choix de l’équité et de l’emploi. Il est important de souligner que l’allocation unifiée vise à établir une équité entre les familles prestataires d’aide sociale et les familles en emploi à faibles revenus et ce, au bénéfice des enfants. Ainsi, les prestataires d’aide sociale verront la partie de leurs prestations destinée aux enfants maintenue à son niveau actuel mais intégrée dorénavant dans l’allocation unifiée. Les familles des travailleurs à faibles revenus recevront, quant à elles, une aide additionnelle substantielle, pouvant atteindre 1600$ de plus que la présente allocation familiale dans le cas du premier enfant d’une famille biparentale et 2900$ supplémentaire pour celui d’une famille monoparentale. L’allocation diminuera évidemment selon le revenu familial, mais les besoins essentiels de tous les enfants seront couverts par l’aide publique.
Cette préoccupation en faveur d’une meilleure équité, on la retrouve également à la base du nouveau régime d’assurance-médicaments. Avant sa mise en place, certains groupes bénéficiaient de la gratuité totale de leurs médicaments, dont les coûts étaient défrayés par l’État. Certains groupes de salariés étaient également couverts, partiellement, par le biais de régimes collectifs d’assurance. Mais dans l’ensemble, plus d’un million de Québécois ne disposaient d’aucune protection pour eux et leurs enfants. Il s’agissait essentiellement de travailleurs à bas revenus, souvent non syndiqués ou encore de travailleurs autonomes, occupant des emplois précaires. Dorénavant, ceux-ci disposent également d’une assurance. Le niveau de la prime varie selon le revenu, tout comme le montant maximal qu’une personne peut défrayer pour ses médicaments (de 50 $ à 187 $ par trimestre). J’en viens finalement à cet autre objectif essentiel que nous poursuivons par le biais des différentes réformes sociales : favoriser l’insertion en emploi et le retour au travail. Nous prenons les moyens nécessaires pour sauvegarder le filet de protection sociale et les mécanismes de solidarité à l’endroit des plus démunis. Mais nous devons, bien entendu, comme gouvernement et comme société, viser plus loin. Nos interventions doivent se conjuguer pour inciter et aider les personnes à accéder ou à réintégrer le marché du travail. Il s’agit d’améliorer les conditions financières des personnes, et particulièrement des familles à faibles revenus, en leur permettant d’accéder à certains programmes auxquels ont droit les prestataires de la sécurité du revenu. Bref, nous rendons l’occupation d’un emploi plus avantageuse que l’aide de dernier recours.
Une stratégie globale de réinsertion en emploi comporte évidemment d’autres dimensions : l’individualisation des parcours, une meilleure qualification de la main-d’oeuvre, un relèvement et une extension de la formation professionnelle et technique, une collaboration plus soutenue avec les milieux de travail, le développement de l’économie sociale, la décentralisation et l’intégration des services d’emplois… Sans compter, bien entendu, des services de garde plus accessibles et le régime bonifié de congés de maternité et de congés parentaux, qui faciliteront davantage la conciliation des responsabilités familiales et professionnelles. Comme vous le voyez, les divers objectifs que poursuit le gouvernement sont interreliés : le développement des enfants, une meilleure égalité des chances, le soutien aux familles et l’équité entre celles-ci, l’insertion en emploi. Les mesures mises en place convergent vers la réalisation de ces objectifs fondamentalement socio-démocrates. Conclusion
J’aimerais ici réitérer le principe sur lequel repose notre action en faveur des familles: la responsabilité première des parents vis-à-vis leurs enfants. L’État n’entend pas se substituer aux parents mais mieux les épauler dans cette tâche, à la fois si belle et exigeante. Le gouvernement n’impose pas ses choix aux parents. Nous croyons cependant qu’il est de son devoir de s’assurer que les besoins essentiels des enfants trouvent satisfaction, et d’y suppléer lorsque nécessaire. Nous devons également faire en sorte que les services de garde soient stimulants, accessibles, plus aptes à soutenir les parents dans leur mission d’éducation et de développement des enfants. Le gouvernement a la responsabilité de faciliter la mise en place de conditions pour assurer la sécurité économique des femmes et par conséquent des enfants, dans le respect du choix des parents d’utiliser ou non les services offerts en support à la conciliation travail-famille. L’État n’a pas à encourager une certaine culture de la dépendance. Lorsque les trois quarts des mères chefs de familles monoparentales sont à l’aide sociale, il faut s’interroger. Il faut leur donner les outils pour en sortir et retrouver la voie de l’autonomie financière; il faut donner à leurs enfants les meilleures chances de partir du bon pied. En somme, il faut donner à tous les enfants du Québec les meilleures chances de s’épanouir, en tant qu’êtres humains à la fois complets et en devenir. Nous pouvons y parvenir si nous plaçons les enfants au coeur de tous nos choix. Merci.

[BOUC=19970221]
[Lucien Bouchard – Premier ministre du Québec – Allocution devant l’Alliance des manufacturiers et exportateurs du Québec – 21 février 1997]
Monsieur le Président,
Je suis heureux d’avoir l’occasion de vous parler aujourd’hui des défis que nous avons en commun pour le Québec. Je sais que depuis quelque temps votre président, Monsieur Gérald Ponton, fait le tour des régions pour inciter les entreprises québécoises à accroître leurs exportations ou, plus simplement, à prendre le chemin de l’exportation, souvent pour la première fois. Le gouvernement du Québec encourage cette démarche et prend pour sa part des mesures nombreuses pour étendre nos exportations. Je vais vous parler, tout à l’heure, des initiatives que nous comptons prendre en ces matières, mais j’aimerais d’abord discuter de la question de fond. Pour le Québec, l’exportation n’est pas une voie parmi tant d’autres de création de richesse collective. Notre économie, notre situation géographique, notre marché intérieur nous dictent, en quelque sorte, notre condition de grands commerçants. Notre histoire, aussi, a fait de nous des grands voyageurs, des explorateurs et des défricheurs. De tout temps, les Québécois ont eu la bougeotte et ont voulu transiger avec les Amérindiens, les Européens, les autres nations établies sur le continent nord-américain. Le commerce ouvre les chemins dans lesquels s’insèrent aussi la politique, la culture, l’éducation, le transfert de connaissance scientifique et technologique, le tourisme.
Pour les Québécoises et les Québécois, l’échange marchand n’est jamais froid – ou très rarement. Il s’accompagne de l’échange humain. On tisse des réseaux, des fraternités, des amitiés, à mesure que s’empilent les bons de commandes et les achats. De tout temps, l’exportation de biens et de services a constitué pour le Québec une partie importante de ses débouchés. Au cours des années 1990, cependant, nous avons passé des caps importants. La mondialisation, la multiplication des accords qui libéralisent le commerce international et continental, les variations des taux de change, la capacité des entreprises québécoises à profiter de ces ouvertures ont changé la donne. En 1990, 43 % de notre produit intérieur brut était exporté à l’extérieur des frontières québécoises, ce qui était déjà beaucoup. En 1995, c’est maintenant 53 % de nos biens et services qui traversent nos frontières. Il y a dans cette nouvelle réalité deux constats. Le premier constat, c’est que, quoiqu’on en dise, l’économie québécoise sait tirer son épingle du jeu économique international. En richesses naturelles, comme pour les produits en haute valeur ajoutée, le Québec est un joueur important. Nous sommes le neuvième partenaire commercial des États-Unis. Malgré les problèmes conjoncturels que nous avons connus et connaissons encore, l’économie québécoise est intrinsèquement saine et dynamique, ses produits sont de bonne qualité à bon prix, ses entrepreneurs sont actifs et ambitieux. De telle sorte qu’en 1995, nous avons vendu pour 85000000000 $ de produits à l’extérieur de nos frontières. Le second constat, c’est que le Québec est indissolublement lié au reste du monde. Davantage, en fait, que la majorité des peuples. En proportion de notre PIB, nous exportons nettement plus que le Canada anglais, et nous exportons cinq fois plus que l’économie américaine – qui s’appuie sur son énorme marché intérieur. Notre richesse collective, le bien-être des femmes et des hommes du Québec, dépendent directement de la capacité de nos entreprises à tenir et ouvrir des parts de marché ailleurs dans le monde.
L’amélioration de la compétitivité de nos entreprises doit donc être un objectif constant de l’État des Québécois. Il en va de la qualité de vie de tous les Québécois. À ce chapitre, le Québec a déjà fait beaucoup. Le ministre d’État de l’Économie et des Finances, Monsieur Bernard Landry, qui m’accompagne ce midi, a dévoilé ce matin une mise à jour d’une étude de la firme Price Waterhouse sur la fiscalité des entreprises manufacturières au Québec, comparée à celle de nos voisins et plus importants compétiteurs, soit l’Ontario, le Nouveau-Brunswick, les États du Massachusetts, du Michigan, de New York et de Pennsylvanie. Dans tous les cas étudiés, la réponse est simple : chaque fois qu’une entreprise, petite ou grande, est en croissance, la fiscalité québécoise lui donne un avantage sur ses concurrentes. Un avantage fiscal qui varie de 5 à 47 %. Ce qui permet aux produits québécois de gagner des marchés à l’extérieur. Et si l’entreprise, petite ou grande, s’engage dans de la recherche et du développement, alors l’avantage comparatif québécois sur ses concurrentes peut atteindre 100 %. Voilà pourquoi le Québec, dans plusieurs secteurs de haute technologie, est en train de devenir un pôle d’attraction pour l’investissement. Je rencontrais lundi dernier le Conseil des gouverneurs de l’Alliance qui m’expliquaient que les États du sud des États-Unis avaient trouvé une nouvelle façon d’attirer des entreprises, en concevant des programmes de formation de la main-d’oeuvre sur mesure. J’ai demandé qu’on regarde attentivement ces formules chez nous. Il ne s’agit pas seulement de la compétitivité de nos entreprises, mais de celle aussi de toute notre société. Les décisions que nous avons prises ensemble, au Sommet sur l’économie et l’emploi, pour mieux former nos jeunes travailleurs, pour mieux qualifier la main-d’oeuvre, sont essentielles. La réforme de l’éducation que nous mettons en branle pour augmenter la réussite de tous nos étudiants, pour accroître leur maîtrise du français et de l’anglais, et souvent d’une troisième langue, aura un impact sur notre richesse culturelle et économique de demain. Avec la collaboration de Montréal International, nous avons déjà mis en oeuvre plusieurs des recommandations du rapport de Monsieur Brian Levitt sur Montréal pour attirer plus de travailleurs stratégiques dans la métropole, ce qui multiplie encore nos réseaux avec l’étranger. La compétitivité de la société québécoise, dans un continent où les déficits publics tendent partout vers le zéro, passe aussi par la remise en ordre de notre solidité financière. Vous le savez, le gouvernement garde fermement le cap sur l’objectif d’équilibre budgétaire pour l’an 2000. Deux années, en particulier, demandent aux Québécois un effort considérable. L’année qui s’achève et l’année fiscale qui commencera le premier avril. Nous venons d’apprendre que, malgré une marge de manoeuvre de plus de 5000000000 $, le gouvernement fédéral nous imposera, quand même, cette année, des coupures de transferts de 1400000000 $. Lorsqu’on déclare, à la Chambre des Communes, que « les compressions sont terminées », elles sont terminées pour le parti au pouvoir à Ottawa, mais elles continuent de tomber sur le dos des provinces et des particuliers. En fait, plus de 50 % de l’effort de réduction des dépenses fédérales a été assumé par les provinces comme le Québec et d’un 25 % additionnel par les particuliers. Moins d’un dollar sur quatre d’économie est venu de la réduction de la taille de l’État fédéral. Malgré cette marge de manoeuvre qu’il a constituée grâce à nos efforts, Ottawa refuse aussi de faire preuve d’équité en compensant le Québec pour l’harmonisation de la TPS. Il rejette ainsi, assez cavalièrement, la résolution en ce sens qu’avait déposé l’Alliance des manufacturiers et exportateurs au Sommet d’octobre, et qui avait été unanimement adoptée par les participants au Sommet. Et il faut souligner le cynisme d’un gouvernement qui, plutôt que de relancer l’emploi ou réduire les cotisations à l’assurance-emploi, comme le demandent les organisations patronales et syndicales, distribue maintenant des cadeaux dans exactement les mêmes domaines qu’il nous force à comprimer depuis trois ans. En intervenant lui-même, directement, dans des domaines où il n’a pas, au sens propre comme au sens figuré, de compétences, c’est-à-dire dans l’éducation, la santé et la politique familiale, il fait deux choses. D’abord, il multiplie les dédoublements, les chevauchements, l’inefficacité et les gaspillages. Ensuite, il renie toutes ses promesses référendaires sur le désengagement du fédéral et la décentralisation. On ne peut vous dire à quel point ce comportement est décevant. Il fait la preuve, encore, que ce système fédéral n’a pas de bon sens. Monsieur Chrétien a d’ailleurs fait un extraordinaire aveu, mercredi, lorsqu’il a expliqué la tradition fédérale. D’abord, a-t-il confessé, le fédéral envahit, sans demander de permission, les champs de compétence des provinces avec des nouveaux programmes. Ensuite, quand les programmes sont en place, que le besoin a été créé, le fédéral s’en retire, laissant la facture aux provinces. Dans le dossier crucial de la main-d’oeuvre, on assiste à un autre tour de passe-passe. Le Québec réclame cette compétence depuis trente ans. Nous négocions en ce moment même, difficilement, mais de bonne foi pour régler la question. Qu’apprend-on, en pleine négociation ? La création d’un nouveau programme fédéral de 300000000 $ pour la formation des jeunes. Cela signifie que les crédits et le budget du gouvernement du Québec qui sont en préparation constitueront l’exercice sans doute le plus exigeant que le Québec a connu depuis la « révolution tranquille ». J’ai déjà indiqué que le problème auquel nous avons à faire face est de l’ordre de 3000000000 $. Nous voulons rétablir notre solidité financière tout en suscitant la création d’emplois. Nous demandons une contribution importante aux employés de l’État, nous nous tournons aussi vers vous, les entreprises, pour répondre favorablement et pour investir dans la création d’emplois. Car, plus que jamais, la création d’emplois est la responsabilité du secteur privé. L’expansion de notre commerce extérieur, et je dirais plus particulièrement de notre commerce international, constitue un levier important pour faire reculer le chômage. Historiquement le Canada fut notre partenaire commercial privilégié et nous avons bien l’intention que ça continue. Le Québec et l’Ontario ont multiplié les efforts, depuis deux ans, pour être à l’avant-garde dans la libéralisation du commerce entre les provinces canadiennes. L’an dernier, j’ai signé avec Monsieur Mike Harris une entente sur l’ouverture mutuelle des marchés publics qui dépassait tout ce que le Canada avait connu jusqu’ici. En décembre dernier, une nouvelle entente sur la mobilité de la main-d’oeuvre dans la construction fut conclue entre nos deux gouvernements et nous sentons une volonté mutuelle de poursuivre en ce sens. Globalement, entre 1991 et 1995, nos exportations en direction du reste du Canada ont crû de 4 %. Et vous savez que cet espace économique canadien, nous tenons à le préserver. Lorsque les Québécois choisiront majoritairement, comme je le pense, de faire du Québec un pays souverain, notre premier geste sera de proposer à nos voisins canadiens des moyens de préserver ce sur quoi nous sommes les plus souvent d’accord. Sur la même période, entre 1991 et 1995, nos exportations internationales, elles, ont augmenté, pas de 4 %, mais de 84 % – 84 % en cinq ans. Il faut prendre la mesure de la signification de cette augmentation. En termes d’exportation, le Québec est aujourd’hui plus international qu’il n’est canadien. Dorénavant, nous tirons collectivement nettement plus de richesse de nos ventes au monde que de nos ventes au Canada. Si la tendance se maintient – et tout indique qu’elle s’accélère – ce sera de plus en plus vrai chaque année. Mes amis, je suis venu vous dire aujourd’hui que le gouvernement du Québec a l’intention d’accompagner, de favoriser le virage international de l’entreprise québécoise, d’ouvrir, chaque fois que c’est possible, de nouvelles portes. Et si l’économie québécoise en général et les grandes entreprises en particulier sont maintenant des vétérans des circuits internationaux, nous devons faire plus pour que nos petites et moyennes entreprises profitent aussi de la croissance des marchés étrangers. En ce moment, moins de 10 % de nos PME exportent, comparativement à 15 % des PME françaises, 20 % des finlandaises ou 35 % des suédoises. Notre volonté d’accroître la participation des PME à l’exportation vise plusieurs objectifs. D’abord, les PME sont les plus grandes créatrices d’emplois au Québec. Il y a donc un lien direct entre leurs exportations futures et les emplois. Des PME qui exportent en grand nombre permettent aussi de diversifier notre base d’exportation et donc de la rendre moins vulnérable aux fluctuations qui peuvent affecter tel ou tel secteur de l’activité internationale. L’an dernier, nous avons fixé l’objectif d’inciter 2000 nouvelles PME à exporter d’ici l’an 2000. Je rapporte progrès : grâce à nos efforts et grâce aux efforts de l’Alliance, plus de 650 nouvelles PME ont décidé de prendre le virage de l’exportation. Nous allons accentuer notre travail, voici comment :
Dans toutes les régions du Québec, et avec les partenaires régionaux et sectoriels, le ministère de l’Industrie et du Commerce sensibilisera les entreprises sur les possibilités et les contraintes de l’exportation. Les cours et séminaires en commerce international seront disponibles, aussi, dans toutes les régions. Nous sommes en mesure de donner un encadrement de base, dans les régions, aux entreprises désireuses d’exporter et nous sommes en train de mettre sur pied un réseau régional des commissaires à l’exportation. Nous allons appuyer cet effort d’une campagne nationale dans la presse d’entreprise. D’ici la fin de l’année, nos services seront à même de fournir des renseignements taillés sur mesure pour les projets particuliers des entreprises intéressées. À l’étranger, depuis l’an dernier, nous déployons notre réseau alternatif de représentation, en partenariat avec le secteur privé. Dans cinq villes des États-Unis, et très bientôt en Corée, la Banque Nationale accueille dans ses bureaux nos attachés commerciaux. Au Viêt-Nam, et très bientôt aux Philippines, nous sommes les partenaires de la Caisse de dépôt et placement et d’Hydro-Québec. Au Chili, nous nous sommes associés à la Société de développement de la Rive-Sud de Montréal pour établir une antenne. Nous avons annoncé la semaine dernière l’ouverture d’un bureau à Munich, dans les locaux et à l’invitation du gouvernement bavarois, et nous avons renforcé notre présence commerciale au Japon, notamment pour aider l’industrie québécoise du bois. Nous allons continuer à mettre en place, pas à pas, ce réseau innovateur. Nous avons aussi une longue expérience dans l’organisation de missions commerciales à l’étranger. Cette année, nous allons en organiser un nombre record : près de 150 en tout. Une quarantaine aux États-Unis, notre principal client, une quarantaine en Europe de l’Ouest, une vingtaine en Amérique latine et une vingtaine en Asie, deux marchés en forte croissance. D’autres missions se rendront en Europe centrale et du Nord, en Afrique et au Moyen-Orient. Presque 900 entrepreneurs québécois y participeront. Dans un certain nombre de cas des ministres du gouvernement québécois accompagneront encore cette année des délégations de gens d’affaires, lorsque leur présence peut ouvrir une porte, accélérer le traitement d’un dossier, provoquer une signature de contrat. Monsieur Landry, Monsieur Chevrette, Madame Dionne-Marsolais, Monsieur Ménard, Monsieur Simard et quelques autres seront ainsi appelés à épauler les démarches de nos entreprises, comme le fait d’ailleurs Mme Beaudoin dans le secteur des industries culturelles. Les centaines d’entrepreneurs québécois qui participent à ces missions, comme les centaines d’autres qui sillonnent le monde chaque année pour leurs propres affaires, ont une responsabilité particulière. Je vous ai parlé tout à l’heure du rapport Levitt adopté au Sommet. Il y était questions des mauvaises – et des fausses perceptions, parfois entretenues ailleurs dans le monde sur le Québec. Le Sommet, et le Comité du suivi des décisions du Sommet qui s’est réuni il y a deux semaines et auquel participe Monsieur Ponton, ont résolu de déployer un effort particulier pour corriger ces fausses perceptions et entraîner ce faisant plus de commerce et plus d’investissement à Montréal et au Québec. Dans cette mobilisation des bonnes volontés pour le Québec, les gens d’affaires sont essentiels. Je veux remercier ici tous les gens d’affaires qui ont consacré une énergie considérable dans les travaux préparatoires au Sommet et qui continuent à s’impliquer pour transformer nos décisions collectives en réalité. Monsieur Bérard déclarait cette semaine que la mobilisation des gens d’affaires devait non seulement se maintenir, mais s’accroître, cette année, pour faire bouger les choses. C’est vrai pour la relance de Montréal, c’est vrai aussi pour la promotion du Québec à l’échelle internationale. Nos voisins ontariens ont inventé une formule : une campagne de publicité internationale de 50000000 $ sur trois ans, notamment sur le réseau CNN, mais surtout la désignation de 300 entrepreneurs comme des « ambassadeurs d’affaires » de l’Ontario, qui, avec l’appui des services gouvernementaux, prolongent d’un jour ou deux leurs voyages d’affaires à l’étranger pour rencontrer des décideurs et faire la promotion de l’Ontario. Avec le Comité du suivi des décisions du Sommet, nous travaillons à mettre au point notre propre formule. Mais vous savez déjà que lorsque vous vendez vos produits à l’étranger, vous faites aussi la promotion du Québec, de son image, de son économie. Le gouvernement, des organismes comme Montréal International, ont développé des outils qui peuvent vous aider, dans vos discussions, à mettre en valeur les très grandes qualités québécoises comme terre d’investissement, et comme lieu où il fait bon vivre. Parlez-leur de notre étude de Price Waterhouse, de la fiscalité pour l’investissement et la RetD, de la qualité et de la stabilité de la main-d’oeuvre. Parlez-leur de notre guichet d’accueil de Montréal International pour les travailleurs stratégiques désireux de s’installer à Montréal et des services offerts par la Chambre de commerce du Montréal métropolitain pour insérer ces travailleurs et leurs conjoints dans le tissu social et économique. Parlez-leur des 2500000000 $ d’investissement étranger que nous avons enregistrés l’an dernier, 5 fois plus qu’en 1994. Parlez-leur de nos prix abordables, de la sécurité dans nos rues et nos quartiers, de notre qualité de vie, à la croisée de deux grandes civilisations, de la chaleur de notre accueil. Personnellement, j’ai bien l’intention de leur en parler et, comme je l’ai indiqué, je m’impliquerai dans certaines activités de promotion économique du Québec à l’étranger. D’abord tout près de nous, je participerai le 24 avril à la troisième rencontre annuelle entre des centaines d’entreprises du Québec et du Maine. Cette initiative a permis l’an dernier la conclusion d’une douzaine d’ententes de partenariat d’entreprises dans les secteurs du bois ouvré, de l’équipement, de l’imprimerie, de la métallurgie et du textile. Je pense qu’on devrait s’inspirer de cette formule pour l’étendre à d’autres États de la Nouvelle-Angleterre. J’ai l’intention d’aborder cette question pendant la première semaine de juin, quand je participerai, dans le Rhode-Island, à la rencontre des Gouverneurs de la Nouvelle-Angleterre et des premiers ministres de l’Est du Canada. Au cours de l’année je me rendrai également en France ou je veux poursuivre, avec le gouvernement français et l’industrie française, le travail de rapprochement économique qui est déjà bien entamé. Au cours de l’hiver et du printemps, nos entrepreneurs du tourisme d’une part et ceux de l’industrie bio-médicale d’autre part participeront à des rencontres industrielles visant à augmenter leur coopération et le volume de leurs échanges. Cette pratique de rencontres industrielles franco-québécoises par secteur d’activité a déjà permis un impressionnant maillage dans le domaine de l’autoroute de l’information. Je dirigerais aussi des missions économiques québécoises à l’étranger. Comme je l’ai expliqué, nous n’avons pas l’intention de copier la formule de « Team Canada », ni de faire de la surenchère sur des signatures de contrats ou le nombre de pays visités. Je continuerais, sans doute, de participer aux missions de « Team Canada ». Nous disposons d’un certain nombre de leviers qu’il faut utiliser à plein, mais nous finançons aussi, par nos impôts et nos taxes, le réseau international des ambassades et les outils fédéraux de financement. Il faut en tirer le maximum et travailler en bonne intelligence avec l’appareil fédéral. La Société d’expansion des exportations est un acteur omniprésent dans l’action de nos entreprises à l’étranger. Nous l’encourageons notamment à augmenter sa contribution au financement de projets hydroélectriques étrangers, comme elle l’a fait récemment pour l’industrie nucléaire. Au Québec, la SDI fournit également du financement d’appoint dans beaucoup de cas. Notre objectif est d’aider nos entreprises à faire avancer des dossiers, faire mieux connaître le Québec et ses avantages, multiplier les prises de contact et les prises de conscience. Nous sommes en train de concevoir la formule exacte de ces missions, et ça dépendra beaucoup des attentes des entreprises elles-mêmes et des situations particulières. Mais nous savons que nous devons être plus présents sur deux marchés où la croissance est en ce moment très forte. Plus nos entreprises y trouveront leur place, plus elles feront profiter le Québec, et les emplois québécois, de cette croissance. Il s’agit de l’Asie et de l’Amérique latine. Dans le cadre de l’année Asie-Pacifique, le Québec accueillera au début de mai les ministres du Commerce des pays du bassin pacifique. Beaucoup d’entreprises québécoises sont intéressées par les opportunités que présente en particulier l’émergence de la Chine – il s’agit du pays qui intéresse le plus nos PME, selon un sondage publié la semaine dernière. Beaucoup de compagnies asiatiques s’intéressent aussi au Québec. L’an dernier, nous avons reçu chez nous 150 missions commerciales et économiques, notamment de la Chine, comptant au total un millier de participants. C’est dire que le terrain est très fertile. J’ai donc l’intention de diriger une première mission économique en Chine en novembre prochain, alors que j’irai aussi au Viêt-Nam pour participer au Sommet des pays de la Francophonie.
Nous allons tenter de concevoir la mission avec des entreprises qui ont déjà établi des ponts avec des répondants chinois. Comme vous nous l’avez demandé, nous allons aussi tenter d’insérer les entreprises dans des groupes – ou des grappes – d’entreprises qui peuvent collaborer à un projet commun. Nous devons monter des projets clé en mains, qui offrent à la fois la capacité de construire, de financer, d’opérer et de transférer, comme c’est maintenant l’usage de plus en plus répandu dans les pays en forte croissance. Je lance donc un appel à ceux qui veulent contribuer à la mission. Il est important que vous nous fassiez connaître rapidement votre intérêt et vos propositions pour le marché chinois. J’ai aussi parlé de l’Amérique latine, où Monsieur Landry a fait une mission couronnée de succès l’an dernier. Nous allons prendre les moyens d’établir un lien de confiance important avec nos interlocuteurs latino-américains et je compte diriger une mission dans quelques pays d’Amérique latine l’an prochain.
Mais d’abord, nous allons faire connaître à nos amis latino-américains l’hospitalité québécoise. En juin prochain, nous tiendrons pendant cinq jours à Montréal un séminaire sur le développement hydroélectrique et énergétique en Amérique latine. Cette rencontre, la première du genre, découle des contacts noués par le ministre Guy Chevrette lors de sa récente mission au Mexique, et qu’il poursuivra le mois prochain au Costa-Rica avec plusieurs ministres de l’OLADE, l’Organisation latino-américaine de l’énergie, qui réunit les ministres de l’énergie de 25 pays d’Amérique centrale, du sud et des Caraïbes.
À Montréal, en juin, plusieurs de ces ministres seront présents, avec les décideurs corporatifs stratégiques de ces pays, car la filière hydroélectrique est une priorité pour plusieurs d’entre eux. Ensuite, à la mi-septembre, l’Assemblée nationale sera le siège de la première rencontre des parlementaires de tout l’hémisphère américain. Nous attendons au moins 600 personnalités dont 300 parlementaires. Ce sera un moment idéal pour tisser des liens, faire connaître le Québec, explorer les pistes d’échanges commerciaux et de développement économique. Ces rencontres nous permettront, je l’espère, de faire les choix les plus judicieux et de préparer la mission économique que je voudrai diriger ensuite dans quelques pays d’Amérique latine. Considérez donc ceci comme un préavis et une invitation. Mes amis, le Québec est déjà présent au monde. Notre tâche à tous est de rendre cette présence encore plus forte, encore plus dynamique, encore plus bénéfique pour le Québec. L’apprentissage international que nous sommes en train de compléter doit déboucher sur une nouvelle normalité. Il faut, demain, qu’une PME considère qu’il est normal d’exporter dans plusieurs pays, de multiplier les accords et les alliances. Il faut, demain, que nos sociétés d’État considèrent normal de s’impliquer directement dans des grands travaux en Asie ou en Amérique latine, et d’en faire profiter les fournisseurs québécois. Il faut, demain, que nos citoyens considèrent normal, de pouvoir sillonner la francophonie, mais aussi le monde anglophone et, pourquoi pas, hispanique, en passant d’une langue à l’autre, d’une culture à l’autre. Le Québec a une forte personnalité, une forte identité francophone, intéressante et originale. Il nous revient de la promouvoir de mille façons. Il nous revient aussi le multiplier ses rencontres avec les autres identités, les autres cultures, les autres économies. Avec pour seul résultat, notre enrichissement culturel, intellectuel et économique. Merci.

[BOUC=19970318]
[Lucien Bouchard – Premier ministre du Québec – Ouverture de la semaine internationale de la francophonie – Québec – 18 mars 1997]
Son Excellence, Monsieur Jacques Leprette,
Madame Leprette,
Mesdames et Messieurs les Chefs de mission des pays qui ont le français en partage,
Monsieur le Président,
Mesdames, Messieurs, les ministres et députés,
Monseigneur l’Archevêque,
Monsieur le Maire,
Distingués invités,
Je suis heureux de vous recevoir ce soir, au nom de toutes les Québécoises et de tous les Québécois. Je le fais pour plusieurs raisons. La semaine du 20 mars permet d’abord de souligner chaque année l’appartenance active du Québec à l’Agence de Coopération culturelle et technique, devenue l’Agence de la Francophonie depuis le Sommet de Cotonou, et dont nous célébrons l’anniversaire dans deux jours. 1997 marque aussi le 10e anniversaire de la tenue du Sommet de Québec, ici même, dans cette maison. J’ai voulu y associer celui qui fut un compagnon de route dans cette aventure. Car, avant même de publier « Une clef pour l’Europe », il avait trouvé plusieurs clefs pour la préparation des Sommets. Comme le dit d’ailleurs Alain Peyrefitte dans la préface de ce livre, « Jacques Leprette aime sortir des sentiers battus. » J’ajouterais, pour ma part : quand il n’y avait pas de sentiers – et c’était le cas pour les Sommets de la Francophonie – il en défrichait « quelques-uns ». Monsieur l’Ambassadeur, c’est dans ce lieu, il y a dix ans, que vous disiez aux Chefs d’État et de Gouvernement et je vous cite : « Cette période de rodage a été dure, difficile, parfois tendue. La solidarité et la coopération ont triomphé de ces obstacles. Le plus difficile est, je crois, derrière nous. » À huit mois du prochain Sommet à Hanoï, je pense que votre affirmation est toujours d’actualité. Excellences, Mesdames et Messieurs les Ambassadeurs, vous accueillir c’est accueillir la famille francophone, c’est-à-dire tous les peuples qui ont le français en partage. Le sort d’une langue ne dépend-il pas d’abord du nombre de ceux qui la parlent ? Langue maternelle pour certains, le français est le mode d’expression direct de leur culture. Pour d’autres, le français est un héritage historique et leur culture s’exprime d’abord par d’autres langues. Cette langue est progressivement devenue une langue d’identité politique pour certains, un chemin vers le savoir et les techniques modernes pour d’autres, un facteur de coopération et de développement pour tous. La langue française ne dépend plus uniquement du rôle politique, du poids économique ou de la puissance technologique d’une seule nation. Plusieurs nations en sont désormais coresponsables et copropriétaires. À mesure que la Francophonie est devenue une réalité politique, sociale, culturelle et économique, nous sommes passés de la conception d’une alliance pour la défense et l’illustration d’une langue, à la prise de conscience d’une convergence d’intérêts. C’est peut-être cela le message des Sommets et, en particulier, le message de Cotonou : la Francophonie n’a pas seulement un patrimoine, elle a surtout un avenir. Permettez-moi de faire avec vous un tour d’horizon de l’année qui s’ouvre.
Au dernier Sommet, la Francophonie a apporté bon nombre d’ajustements : d’une part elle a resserré ses programmes d’action et de coopération, en évitant de faire ce que d’autres font plus efficacement qu’elle et en essayant de faire elle-même ce que personne d’autre ne fera à sa place. Elle a surtout adapté ses structures pour rendre son ambition et son projet plus visibles en créant le poste de Secrétaire général de la Francophonie, porte-parole politique et coordonnateur de l’action de tous les opérateurs directs et reconnus. Il y a trois mois, à Marrakech, la Conférence ministérielle a adopté la Charte de l’Agence qui prend le nom de Charte de la Francophonie. Aujourd’hui, avec ce texte, la Francophonie possède désormais sa constitution. Les buts de l’Agence sont permanents : affirmer et développer entre ses membres une coopération multilatérale dans les domaines incarnant les enjeux de la Francophonie depuis son origine, notamment l’éducation, la formation, la culture, les sciences et les techniques, ce à quoi s’ajoutent maintenant la démocratie et les télécommunications. Aucun de ces enjeux ne constitue une fin en soi : ils ont été choisis pour permettre le rapprochement des peuples dans le respect de la souveraineté de chacun, mais surtout pour accéder ensemble à un plus grand développement. Ne craignons pas de l’affirmer : si le fait de partager une même langue ne permettait pas aux femmes et aux hommes de nos pays d’accéder à un mieux-être, les liens qui nous unissent ne seraient pas suffisants. Les buts de l’Agence sont permanents, mais le monde, lui, en 27 ans, a énormément changé. Poursuivre efficacement des buts permanents dans un monde changeant est le principal défi que l’Agence doit relever. L’agence doit, souvent, gérer des paradoxes : d’une part, nous assistons à une pratique de plus en plus étendue de la démocratie – donc du pluralisme politique, de la liberté d’expression. L’ensemble de la Francophonie y consacre d’ailleurs de nombreux efforts. D’autre part, beaucoup craignent que la mondialisation de l’économie nous conduise inexorablement vers une négation du pluralisme, vers, au contraire, l’uniformisation, avec une sorte de culture unique, appuyée sur une langue dominante. Il n’y a rien d’inexorable dans cette tendance. Si la Francophonie taille sa place dans la mondialisation, elle participera à la nécessaire victoire du pluralisme sur l’uniformisation. Je dirais plus. Je dirais que la notion de village global va comme un gant à la Francophonie. Dans le village, chacun est conforté par la communauté et par des valeurs communes qu’il incarne et maîtrise. Le village, c’est la sécurité, l’identité de base, indispensable. S’ajoute la dimension globale, à laquelle l’individu est appelé à participer. Découvrir le monde, dépasser les limites du village, voilà le besoin croissant, en Amérique, comme en Afrique et sur chaque continent. La démarche du Québec vers la souveraineté répond à cette logique : nous voulons une identité forte, une personnalité bien réelle, mais nous la voulons pour être davantage présents au monde. Aujourd’hui, chaque villageois, chaque peuple est un explorateur. La Francophonie doit leur servir de véhicule. C’est pourquoi, la Francophonie n’a pas à se refermer sur elle-même, ou être en réaction contre un autre. Elle a à s’affirmer avec force et réalisme. Avec force d’abord : l’éparpillement de nos efforts est parfois désolant. Même ensemble, nous ne pouvons et nous ne pourrons tout faire. Dans le domaine des communications, nous aurons la chance et l’occasion de faire des choix significatifs au mois de mai prochain, quand se réuniront à Montréal les ministres responsables des inforoutes de nos 49 gouvernements. Faisons des choix, définissons des causes à promouvoir, déterminons des contenus. Il faut concrètement faire ensemble ce que personne ne fera à notre place. Si la Francophonie ne s’occupe pas de susciter dans chacun de nos pays l’utilisation et l’appropriation de ces nouveaux outils, qui le fera à sa place ? Si la Francophonie ne se fixe pas pour objectif de répandre sur les inforoutes, le patrimoine culturel qui est le sien, qui le fera à sa place ? Si la Francophonie ne décide pas que la science peut se créer en français, se diffuser en français d’un ordinateur à l’autre, qui le fera à sa place ? Et, si la Francophonie n’enseigne pas à sa jeunesse le nouvel alphabet de la communication, ne risque-t-elle pas de produire les analphabètes de demain ? Sur ces questions, le temps des colloques, des séminaires et des assises est révolu. En mai, à Montréal, viendra le temps des décisions durables. Sinon, la Francophonie planera bien haut dans le ciel, et son discours sera sans doute majestueux et noble. Mais nous ne voudrions pas que la Francophonie soit comme l’albatros dont le vol est grandiose quand il plane au-dessus de la mer, mais qui devient maladroit lorsqu’il marche sur le sol. Si la Francophonie doit s’affirmer avec force dans ce secteur, elle doit le faire avec réalisme. Dans la mondialisation culturelle et économique la Francophonie n’est pas seule. Elle doit associer les autres groupes culturels qui ont, comme elle, intérêt à assurer le pluralisme. Cette préoccupation n’est pas propre à la Francophonie. On la voit poindre notamment chez les hispanophones et chez les lusophones. Avec eux, il ne s’agit pas d’être contre quelqu’un. Il s’agit de réunir les moyens d’être soi-même dans le monde du 21e siècle. Évidemment, l’année 1997 sera marquée par une échéance capitale pour la Francophonie : la tenue du Sommet de Hanoï, en novembre. Nous l’envisageons avec confiance. Personne ne doute que le Viêt-nam sera prêt à accueillir ce premier Sommet de la Francophonie en Asie. Par ailleurs, la Francophonie arrivera à Hanoï, libérée des préoccupations institutionnelles. Les réformes sont derrière nous. Nous pourrons consolider la coopération et donner suite, entre autre, à la Conférence des ministres francophones responsables des inforoutes. Je me réjouis de l’initiative du Viêt-nam de faire du développement économique le thème du prochain Sommet. À ce jour, la Francophonie ne s’est pas penchée de façon adéquate sur les problèmes de développement économique de ses membres. Il est crucial, en effet, que chaque pays francophone perçoive cette communauté comme un partenaire indispensable de son développement. Mesdames et Messieurs les Ambassadeurs, Distingués invités, si les échéances de cette année 1997 attirent notre attention, il ne peut être question, lors de cette Journée de la Francophonie, de passer sous silence l’action quotidienne de toutes celles et de tous ceux qui rendent la Francophonie réelle et concrète. Je salue l’Assemblée internationale des Parlementaires de langue française, assemblée consultative des Sommets. Je salue évidemment notre Agence de la Francophonie ainsi que les opérateurs directs et reconnus par les Sommets. Je pense aussi à l’AUPELF-UREF dont le président, le recteur de Laval, Monsieur Michel Gervais, est ici. Je pense à l’Association internationale des maires francophones, dont la fondation s’est faite dans cette ville. Pour TV5, je formule le voeu de voir notre télévision francophone installée durablement sur le marché américain comme en Asie le plus tôt possible. Le Québec est fier d’être un partenaire à part entière de ce projet catalyseur qu’est TV5. La pertinence de cette formidable propriété commune paraît évidente aux yeux de tous et nous souhaitons continuer à participer activement à son épanouissement en Amérique, en Europe, en Afrique et en Asie. Merci enfin à tous ceux qui, au Québec, dans les écoles et sur les scènes de chaque quartier, dans chaque région, donnent à la Francophonie sa vitalité et une énergie créatrice sans cesse renouvelée. Car si la Francophonie peut se réunir au Sommet, c’est parce qu’elle a commencé, et parce qu’elle continue à se réunir à la base. Excellences, Chers amis, apportez le salut du Québec à vos autorités et aussi à tous les peuples qui ont le français en partage. Vive la Francophonie !

[BOUC=19970419]
[Lucien Bouchard – Premier ministre du Québec – Discours d’ouverture au Conseil national du Parti québécois – 19 avril 1997]
Chères militantes, chers militants, Je veux d’abord vous faire une confidence. Vous avez devant vous, aujourd’hui, des élus, des ministres, un premier ministre soulagés. Je dis soulagés comme on peut le dire après un grand effort ou comme après un moment difficile.
Or nous savions tous que nous avions, au début de l’année, un grand effort à accomplir. Devant vous et devant tous les Québécois, nous avons répété cent fois que l’année en cours serait la plus difficile, la plus exigeante. Notre grand défi pour rendre plus solides les finances de l’État devait connaître cette année son test le plus ardu. Il comportait, entre autres, une révision incontournable de nos coûts de main-d’oeuvre. D’autres sociétés, en Amérique du Nord et en Europe, ont procédé à ces ajustements dans la confrontation et la rancoeur. Nous, au contraire, avions choisi d’y arriver par la négociation et l’échange. Ce que nous appelons ici le modèle québécois, était donc soumis au test sans doute le plus difficile de son histoire. Chacun a vu, je pense, l’esprit d’équité qui a prévalu dans notre démarche. Les employés font leur effort. Mais les cadres, les médecins, les pharmaciens, les juges, les avocats de l’aide juridique sont aussi appelés à en faire autant. Puis, dans le Budget, nous avons indiqué que l’entreprise privée devait faire un effort supplémentaire d’un demi-milliard de dollars par an et nous avons imposé une surtaxe sur les voitures de luxe, comme nous l’avait suggéré la Commission sur la fiscalité. Chaque semaine, avec les employés de l’État, de nouvelles ententes s’ajoutent aux précédentes, qui font en sorte que les économies de coûts de main-d’oeuvre sont réalisées sans baisse de salaire pour qui que ce soit. Bref, au train où vont les choses, nous aurons relevé notre pari de réduire les coûts de l’État en réduisant le salaire d’une seule catégorie de salariés : les attachés politiques, les députés, les ministres et le premier ministre… Et nous trouvons très curieux qu’aucun groupe de manifestants ne soit venu protester contre cette iniquité! L’important, c’est qu’avec les organisations syndicales et professionnelles, grâce à la créativité et l’esprit de solidarité d’une immense majorité des employés de l’État de toutes les catégories, nous avons réussi à démontrer qu’ici, au Québec, on fait les choses autrement, on fait les choses ensemble ! Et c’est la marque d’un peuple responsable, je dirais, d’un peuple souverainement responsable. Le mois dernier, donc, était une étape charnière. Je peux le dire sans gêne : au gouvernement, nous estimions que le mois dernier constituait le moment le plus périlleux entre le dernier référendum et le prochain référendum. Or, que s’est-il passé ? Le mois dernier, donc, nous avons trouvé un terrain d’entente pour établir durablement des coûts de main-d’oeuvre à la hauteur des moyens du Québec. Le mois dernier, nous avons aussi déposé les crédits et le budget du gouvernement, qui identifient le dernier grand effort d’économies budgétaires qu’il nous faut réaliser pour atteindre – dans 24 mois – l’équilibre budgétaire. Pour donner donc au Québec, à court terme, des reins solides. Quel impact ce mois charnière a-t-il eu sur notre grand projet ? Nous en connaissons l’impact à moyen terme. Nous sommes en train de nous donner les outils fondamentaux pour réussir la souveraineté. Un Québec solide, économiquement, c’est un Québec qu’une majorité de Québécois voudra porter au rang de nation souveraine. La sécurité économique que nous sommes en train de bâtir sera un élément central de la prochaine campagne référendaire, ce sera un élément déterminant pour les lendemains de la victoire. Nous pourrons négocier en position de force, avec le Canada et avec le monde. Mais quel impact à court terme ? Ottawa espérait que nous ayons un prix politique important à payer à court terme. Que nous connaîtrions un recul au moins temporaire, en tant que parti et en tant que projet, pendant ces grandes manoeuvres. À Ottawa, toute leur stratégie était fondée sur leur espoir que le gouvernement québécois allait devenir impopulaire, qu’il y aurait une crise sociale. On entendait même, dans certains cercles, le mot « implosion ». Les stratèges fédéraux, encore une fois, ont sous-estimé le peuple québécois et en particulier la maturité des femmes et des hommes qui oeuvrent dans le secteur public et parapublic, au service des Québécois. Ottawa a sous-estimé la force de caractère du peuple du Québec, son sens des responsabilités, sa capacité de forger des consensus.
Et on devait pleurer, à Ottawa, lorsque le Globe and Mail a publié à la toute fin de mars, un sondage Léger et Léger. Ce sondage, il révélait qu’après avoir traversé ce mois périlleux entre tous, l’option souverainiste était, au Québec, précisément au niveau du 30 octobre 1995. Le verdict référendaire était de 49,4 % pour le Oui. À la fin de mars dernier, après les décisions les plus difficiles de notre histoire moderne, le sondage donnait au Oui 49,6 %. Notre ami Michel Lepage nous dit que ses chiffres à lui sont même un peu supérieurs.
Après le référendum, dans son dernier discours en tant que chef du parti, Monsieur Parizeau expliquait, et je cite : « le 30 octobre, nous avons posé nos paquets, à l’endroit exact où notre élan nous a conduits. Il faut tout mettre en oeuvre, ajoutait-il, pour ne pas reculer d’un pas et pour se préparer, bientôt, à franchir la distance qui reste. »
Et bien, voilà, nous n’avons pas reculé d’un pas. Et ce qui constituait, le soir du référendum, le maximum de l’effort souverainiste constitue maintenant, pour nous, la base de départ. Je veux que nous soyons bien conscients que si nous avons passé le cap le plus périlleux, il reste devant nous un certain nombre de défis importants dans plusieurs secteurs. Il faut mettre en application, dans les milieux, un certain nombre de décisions difficiles et il faudra, l’an prochain, prolonger notre effort de rigueur, notamment par un gel de nos dépenses. Cependant nous sommes déjà dans une autre phase de l’action gouvernementale. Nous commençons à récolter les fruits de notre effort, pour la solidarité sociale et pour l’emploi. À la rentrée de septembre les familles québécoises bénéficieront de la politique familiale, de deux façons. L’allocation unifiée pour enfant augmentera le revenu des familles de travailleurs à faible revenu de façon sensible. Ces mères et ces pères auront plus d’argent en poche pour les besoins de leurs enfants. En septembre, toutes les familles auront accès à la maternelle temps plein à cinq ans, et les services de garde pour les enfants de quatre ans seront disponibles dans les milieux défavorisés pour 5 $ par jour, puis,dans le courant de l’année, pour toutes les familles. Les investissements nouveaux que Mme Marois a annoncés récemment pour ouvrir 1600 nouvelles classes de maternelle vont permettre la réalisation de ces objectifs importants pour nos familles. En janvier, il se passera autre chose d’important pour les Québécois à revenu faible et moyen. Grâce au remarquable budget de Monsieur Landry, nous réussirons à faire plus de solidarité sociale en maintenant le fardeau fiscal global à son niveau actuel.
Comme vous le savez, le taux de la TVQ va être haussé d’un point de pourcentage au premier janvier. Les Québécois à faible revenu vont profiter d’un remboursement de leurs dépenses de TVQ, mais, en plus, ceux qui gagnent moins de 10000 par an recevront des chèques qui rembourseront plus de 100 % de leurs dépenses de TVQ. Nous allons donc au-delà de notre engagement d’appauvrissement zéro pour cette catégorie de citoyens. Mais grâce aux revenus générés par cette hausse de TVQ, nous pourrons améliorer, en janvier prochain, la condition de beaucoup de Québécois. 77 % d’entre eux bénéficieront d’une baisse d’impôt de 15 %, immédiatement visible sur leur chèque de paye. Et pour 220000 contribuables à faible revenu, l’impôt aura complètement disparu. Je pourrais vous parler aussi des 1800 logements sociaux supplémentaires que nous allons rénover chaque année, de l’allocation-logement élargie qui permettra à plus de 100000 familles de recevoir une aide accrue pour leur logement d’ici la fin de l’année. Je pourrais vous parler des 7000 emplois nouveaux dans le domaine de l’économie sociale et du Fonds de lutte à la pauvreté, dont les premiers projets viennent d’être adoptés par le Conseil des ministres. Notre Québec solidaire se construit, mois après mois, et parallèlement à l’effort de redressement des finances que nous sommes en train, aussi, de réussir.
Nous avons donc de bonnes raisons de penser que l’espoir est de retour dans nos quartiers, dans nos villages, dans nos familles et dans nos écoles. Rien, cependant, n’est plus important que le travail que nous accomplissons sur le front de l’emploi. Avec les mesures adoptées au Sommet d’octobre, puis toutes les initiatives annoncées dans le Budget de mars, le gouvernement et ses partenaires sont dans un état de grande mobilisation pour la création d’emplois. Là encore, nous goûtons les premiers fruits de nos efforts. Depuis juillet dernier, il s’est créé 91000 nouveaux emplois au Québec, ce qui représente 60 % de tous les emplois créés au Canada. On espère que cette tendance va se maintenir.
Chaque semaine apporte son lot d’annonces de nouveaux investissements privés, de compagnies québécoises et étrangères, à Montréal et en région. Avcorp, Household, Bombardier, CAE Electronique, Ubisoft, des centaines de millions de dollars sont investis dans notre économie. L’investissement public décidé dans le dernier Budget sera visible, dès les prochaines semaines, dans le métro de Montréal, dans les hôpitaux et les écoles, dans les logements sociaux. Avant hier, Monsieur Brassard annonçait une augmentation des dépenses pour la réfection et l’extension de nos routes. Il y en aura pour plus de 500000000 $ cette année. Notre tâche prioritaire est donc de prolonger la relance de l’emploi qui commence à se manifester, de canaliser toutes les énergies pour remettre au travail un nombre toujours plus grand de Québécoises et de Québécois. Maintenant que nous sommes sur la voie de la réussite pour des finances solides, il faut redoubler d’imagination et d’effort pour une économie plus solide et plus florissante. C’est la tâche du gouvernement et de ses partenaires, c’est aussi la tâche du parti. Et je veux saluer à cet égard la contribution du Comité national des jeunes pour le grand succès qu’a connu son rassemblement de Val-d’Or. À cette occasion, les jeunes ont conçu et voté une série de résolutions qu’ils ont appelée la « Charte du travailleur autonome ». Leur but est d’épauler les jeunes québécois qui créent leur micro-entreprise et multiplier leurs chances de succès. Or le travail autonome constitue une part de plus en plus dynamique de notre économie. Sa portion de l’ensemble des emplois est passé de 9 % en 1976 à 15 % l’an dernier et les micro-entreprises contribuent de façon significative à la création d’emplois. C’est une des voies de l’avenir et les jeunes du Parti Québécois ont raison de vouloir élargir encore cette voie. Je sais que, dès demain, une rencontre est prévue entre les jeunes et la ministre de l’Emploi et de la Solidarité, Mme Harel, et le ministre du Travail, Monsieur Rioux, pour étudier les propositions de Val-d’Or et ouvrir un dialogue sur cette question. Mais alors que le Québec se mobilise pour l’emploi, le gouvernement fédéral, lui, multiplie les décisions qui nuisent à l’emploi au Québec. L’incompétence avec laquelle le gouvernement Chrétien a abordé le problème pourtant important de la lutte au tabagisme n’a d’égal que son arrogance. Sur la question des commandites, tout le monde au Québec, et tout le monde au gouvernement du Québec, sait que toute nouvelle restriction doit s’accompagner de compensations et de périodes de transition adéquate. La métropole toute entière a essayé de faire comprendre cette évidence aux libéraux de Jean Chrétien, et aux sénateurs conservateurs de Jean Charest.
Mais les fédéraux n’écoutent pas le Québec, ils n’entendent pas les Montréalais. Ils préfèrent mettre en péril les grands événements qui créent à Montréal chaque été des dizaines de milliers d’emplois.
Jeudi, Monsieur Chrétien nous a donné un cours de cynisme. Alors qu’il venait tout juste de faire adopter sa loi et de rejeter tous les amendements que les Montréalais avaient demandés, il a fait quelques vagues promesses d’adoucissements futurs. Monsieur Chrétien se comporte comme celui qui vient, à l’instant, de mettre le feu, et qui déclare ensuite qu’il songera peut-être, plus tard, à appeler les pompiers. Les milieux financiers du Québec et de Montréal sont unanimes à s’opposer à un autre projet fédéral, la création d’une Commission nationale des valeurs mobilières qui affaiblirait Montréal au profit de Toronto. Mais le gouvernement Chrétien va de l’avant avec son projet néfaste. Depuis un an, le gouvernement Chrétien démantèle le bureau montréalais d’Énergie atomique du Canada, au profit de l’Ontario, entraînant avec lui les emplois de quatre entreprises montréalaises spécialisées dans le nucléaire. Puis il y a l’injustice fiscale. Le Sommet de l’emploi fut unanime, en octobre, à appuyer une résolution de l’Alliance des manufacturiers qui réclamait d’Ottawa le remboursement des 2000000000 $ qu’on nous doit pour l’harmonisation de la TPS. Le Québec, unanime, réclame justice. Nous avons même l’appui de plusieurs provinces dans notre demande, y compris la Colombie-Britannique. Mais le fédéral n’entend pas le Québec. Il ne nous écoute pas. Nous avons souligné cette semaine les 15 ans du coup de force constitutionnel de 1982. Il y a quinze ans, le Canada disait Non au Québec avec une force rarement vue en démocratie. On ressent encore, aujourd’hui, la déchirure du contrat qui liait le peuple québécois au peuple canadien. On sait aujourd’hui que cette déchirure est irréparable.
Au coeur du coup de force de Jean Chrétien et de Pierre Elliott Trudeau, il y avait le manque de respect pour le peuple québécois, pour ses institutions, pour ses consensus. Ce manque de respect, constitutionnalisé, a continué à s’étendre et à s’exprimer, année après année, et il s’affiche aujourd’hui dans toute son arrogance. Pendant le référendum de 1995, le gouvernement fédéral a très ouvertement défié la loi québécoise sur les consultations populaires. D’abord en dépensant des dizaines de millions de dollars en publicités dites subliminales pour essayer de flouer les Québécois. Ensuite, des membres du gouvernement et du caucus fédéral ont sciemment organisé une manifestation au mépris des règles que les Québécois se sont données pour comptabiliser les dépenses électorales. Et ils ont promis de recommencer. Le mépris pour nos lois électorales s’étend même à des cas où des économies pourraient être facilement réalisées. Ottawa dépense en ce moment au Québec 17000000 $ pour constituer une liste électorale permanente, alors que notre liste existe déjà, et que nous avons offert il y a plusieurs mois au fédéral de l’utiliser. Mais Ottawa a refusé.
On a en ce moment un autre exemple flagrant de ce manque de respect. Mardi dernier, l’Assemblée nationale a voté à l’unanimité une résolution pour qu’enfin on puisse moderniser les structures de l’éducation au Québec, sur des bases linguistiques. Les élus des Québécois, de Montréal et des régions, péquistes, libéraux et adéquistes, francophones et anglophones, ont voté d’un même élan pour un même objectif. Ils le faisaient d’autant plus facilement que cette question des commissions scolaires linguistiques a fait l’objet de consultations sans fin depuis une décennie, en 1994 pour la production du rapport Kenniff sous les libéraux, puis encore le printemps dernier pendant la consultation de Mme Marois, sans parler des États généraux sur l’éducation, la consultation la plus intense depuis 30 ans. En fait, la consultation fut telle que lorsque Ottawa a dit qu’il faudrait savoir ce qu’en pense les Églises, les Évêques ont répondu que leur position était claire, connue et répétée et que si M Chrétien n’était toujours pas au courant, il devrait leur téléphoner. Alors d’apprendre, cette semaine, que des Sénateurs fédéraux vont s’arroger le droit de vérifier si les élus du Québec ont bien ou mal représenté leurs électeurs, ça dépasse les bornes. Autre dossier : l’Assemblée nationale a demandé cette année l’abolition du poste colonial de lieutenant-gouverneur ou pour le moins sa désignation par l’Assemblée. Le fédéral a fait fi de cette demande démocratique et a agi avec une totale désinvolture. Les juges fédéraux, y compris ceux de la Cour suprême, qui rendent des verdicts sur les lois de l’Assemblée nationale, sont toujours nommés par Ottawa sans la moindre consultation des élus québécois et de leur gouvernement. Et aujourd’hui, on voudrait faire juger par des juges fédéraux, le droit du Québec à l’autodétermination. On assistera au spectacle d’avocats fédéralistes plaidant devant des juges fédéraux la cause fédérale. Pour les Québécois, la constitution de 1982, c’est un tunnel qui n’a pas de bout. Et on voyait cette semaine l’extraordinaire spectacle de deux premiers ministres provinciaux venant ajouter un tour de clé au cadenas de Pierre Elliott Trudeau et de Jean Chrétien. Roy Romanow, un des fabricants du cadenas de 1982, annonce qu’il plaidera devant la Cour suprême qu’il faudrait la permission d’au moins sept provinces, probablement dix, pour reconnaître aux Québécois le droit de disposer d’eux-mêmes. Et, de renchérir, Gary Filmon, un des plus grands adversaires de l’Accord du lac Meech, celui dont la province est co-responsable de la mort de Meech. Alors, voici la triste réalité. Nous vivons dans un pays qui ne reconnaît pas notre existence comme peuple ; dans un pays qui nous impose unilatéralement une constitution que nous n’avons jamais acceptée ; un pays qui foule aux pieds les lois démocratiques que notre Assemblée nationale s’est données ; un pays qui demande à des Sénateurs folkloriques d’Alberta ou de Terre-Neuve de s’ériger en censeurs des décisions unanimes de notre Assemblée nationale. Nous vivons dans un pays qui nous impose notre Cour suprême et notre chef d’État et qui veut décréter que nous n’avons pas le droit d’exister souverainement ; un pays qui, d’une main, réduit unilatéralement nos budgets pour envahir, de l’autre, nos champs de compétence. Nous vivons dans un pays qui dévoie l’esprit de ses propres lois pour créer, juste avant le référendum de 1995, des dizaines de milliers de citoyens instantanés, et qui gaspille l’argent de nos impôts pour distribuer gratuitement des drapeaux rouges et de la propagande. Notre pays à nous ne manquera pas de respect pour les Québécois, pour nos lois et pour notre Assemblée. Notre pays sera celui de la démocratie, de la tolérance et du respect, pour la majorité et pour les minorités. Il n’y aura pas de cadenas pour nous empêcher de prendre nos décisions, pas de constitution imposée de l’extérieur, pas de Sénateurs conservateurs ou libéraux, nommés à vie d’un trait de plume. Les seules limites qu’il y aura, dans notre pays à nous, avec l’État de droit et la démocratie, seront celles de notre imagination, de notre bonne volonté, de notre ambition collective. Depuis deux semaines, à Ottawa, on observe une curieuse fébrilité. Tout à coup, se rendant compte sans doute que leurs politiques néfastes ne sont pas passées inaperçues au Québec, s’éveillant au fait que les électeurs allaient leur transmettre, dans l’urne, un bulletin de notes salé, les fédéraux se sont dits: peut-être faudrait-il avoir un ou deux arguments positifs pour notre campagne électorale. Alors pour sauver les meubles, ils se sont mis à bouger, difficilement, à reculons, sur un ou deux dossiers.
Posons-nous la question: qu’est-ce que le Québec a aujourd’hui qui lui manquait hier pour faire bouger le régime fédéral ?
La réponse, c’est le Bloc Québécois ! Pensez-vous un instant, que les libéraux de Jean Chrétien feraient la moindre contorsion, bougeraient du moindre millimètre, s’ils n’étaient pas paniqués à l’idée que le Bloc Québécois peut leur ravir leurs sièges aux prochaines élections ?
Pensez-vous un instant que sans la présence du Bloc Québécois, sans son action constante, sans sa force et sa détermination, les libéraux de Jean Chrétien chercheraient aussi désespérément un ou deux arguments pour faire campagne au Québec ? Au bon vieux temps où les libéraux fédéraux occupaient presque toutes les circonscriptions du Québec, le gouvernement se fichait du Québec comme d’une veille chaussette. Ce sont d’ailleurs ces libéraux du Québec qui ont voté pour le rapatriement unilatéral de 1982. Et à l’élection suivante, les deux tiers des Québécois leur ont donné une raclée électorale et les ont mis à la porte. Ce n’était que justice.
Mais il manquait encore, pour les remplacer, un instrument qui représente vraiment le Québec, ses intérêts et ses consensus. Il manquait un parti qui n’allait pas diluer les revendications du Québec dans la soupe des compromis pancanadiens. Il manquait un parti qui reconnaisse l’existence du peuple québécois et son droit à disposer de lui-même. Je vous ai résumé, tout à l’heure, tout le manque de respect dont le Québec est l’objet de la part du fédéral. On n’ose penser jusqu’où irait le gouvernement fédéral sans la présence et la vigilance du Bloc Québécois. À Ottawa, les députés du Bloc sont nos yeux et nos oreilles, ils portent notre parole et nos espoirs. Surtout, ils constituent le rempart du Québec, contre les excès du fédéralisme. Sans le Bloc, les libéraux de Jean Chrétien auraient le champ libre, au Québec. Ils pourraient faire ce qu’ils veulent, dire ce qu’ils veulent, pratiquer la politique de la terre brûlée. Mais aujourd’hui ils se savent traqués. Ils nous ont manqué de respect à un point tel qu’au moment de faire le bilan de leurs actions au Québec et de se lancer en campagne, ils se sont retrouvés devant une feuille noire. Ils ont bien vu qu’ils n’étaient pas montrables. Ils ont eu peur de tout perdre, car le Bloc est là.
Alors vous voyez bien que le Bloc Québécois a le vrai pouvoir. Celui qui se trouve dans les urnes, le jour du scrutin. Le vrai pouvoir, il est en train de s’exercer, jour après jour. Le vrai pouvoir, c’est la perspective d’une grande victoire du Bloc Québécois ! Alors nous, du Parti Québécois, nous allons aider le Bloc à accroître le pouvoir du Québec à Ottawa. D’ici une semaine, nous devons d’abord terminer notre propre campagne de financement. Je félicite toutes les militantes et tous les militants qui ont déjà mis une énergie remarquable dans la campagne cette année. Je leur demande encore une semaine de travail et un blitz pour atteindre nos objectifs. Nous avons ensuite, au Québec, deux rendez-vous avec nos électeurs. Dans Beauce-Sud, et dans Prévost. J’ai visité ces deux circonscriptions depuis deux semaines, et je peux vous dire que les choses se présentent bien. Rien n’est gagné cependant, et il faut redoubler d’ardeur d’ici le jour du vote. Je sais que la candidate dans Prévost a interrompu son porte-à-porte pour venir nous voir aujourd’hui. Saluons-la, Mme Lucie Papineau. Après les partielles, lorsque Jean Chrétien sera enfin prêt à affronter ses électeurs, nous allons répondre à l’appel du nouveau chef du Bloc Québécois, Gilles Duceppe.
Et il me fait plaisir de l’accueillir aujourd’hui. Gilles Duceppe est bien enraciné dans la réalité québécoise. Il connaît la double nécessité de la rigueur et de la solidarité. Il représente le Québec, ses intérêts, ses espoirs. Je vais lui demander, dans quelques instants, de prendre la parole.
Et pour conclure, je voudrais vous appeler à une double mobilisation. Cette année, il faut s’engager, partout au Québec, dans la lutte pour l’emploi. Il faut aussi, partout, bien expliquer tout ce que le gouvernement des Québécois fait pour la solidarité sociale, pour l’emploi, pour un Québec solide. Ce travail d’explication, nos adversaires ne le feront pas à notre place. Mais nous savons, nous, tout ce que nous faisons pour relancer le Québec, celui des familles et celui du travail. Il faut l’expliquer et le répéter. L’autre mobilisation, c’est l’élection fédérale. Les Québécois ont un message à envoyer à Ottawa. Et ce message, c’est le respect. En votant pour les candidats du Bloc Québécois, nous dirons à Jean Chrétien que l’heure est venue de respecter le Québec.
Merci.

[BOUC=19970421]
[Lucien Bouchard – Premier ministre du Québec – Signature d’une entente sur la main-d’œuvre – 21 avril 1997]
Monsieur le premier ministre, Madame et Monsieur les ministres, Nous sommes ici aujourd’hui pour marquer une étape dans la volonté des Québécois de contrôler un aspect essentiel de leur développement économique: le développement de la main-d’oeuvre. Cette quête du Québec est aussi vieille que la fédération, car il s’agit là du prolongement de notre compétence en matière d’éducation. Cependant, on peut dater le début du combat, actif, du Québec pour récupérer cette compétence, à un jour de juillet 1965, lorsque Jean Lesage a officiellement réclamé le retrait fédéral. 32 ans donc, de revendications, de discussions, de négociations se sont ensuivis. L’accord d’aujourd’hui ne manque pas de pères et de mères et, outre ceux qui m’accompagnent dans cette salle, il faut souligner les efforts de Monsieur Lesage, de son ministre René Lévesque déjà en 1965, de deux générations de Johnson, Daniel père et fils et Pierre-Marc, sans compter Robert Bourassa, Jacques Parizeau et les innombrables ministres qui ont passé des mois et des années à tenter de dénouer l’impasse. La dernière ronde de négociations, celle qui s’achève aujourd’hui, aura duré 17 mois, nécessité plus de 30 séances de discussions, aura mobilisé les hauts-fonctionnaires, les ministres, les directeurs de cabinets, puis les deux premiers ministres. Au Québec, l’ensemble des forces économiques, patronales, syndicales et communautaires sont inlassablement revenues à la charge, année après année, frappant à toutes les portes. Le premier ministre reconnaîtra aussi que la persévérance du Bloc Québécois, qui l’a interrogé 80 fois sinon plus depuis quatre ans, a pu aider son gouvernement à concentrer son énergie sur cette question. Et il faut reconnaître le rôle déterminant que jouent les électeurs québécois dans cette affaire, puisque tout s’est passé entre le résultat référendaire et l’imminence d’une élection fédérale. La revendication traditionnelle québécoise porte évidemment sur l’ensemble du champ de la main-d’oeuvre, celle qui relève de l’assurance-emploi, et celle qui relève des autres programmes fédéraux. Elle a toujours porté sur un transfert complet et permanent de ce champ de compétence. C’est pourquoi je parle aujourd’hui d’une étape. Nous avons accompli un progrès sur une partie de la résolution unanime de l’Assemblée nationale. Il s’agit d’une entente administrative, couvrant les mesures actives de la caisse d’assurance-emploi. L’entente ne met pas fin à tous les chevauchements et à tous les gaspillages, c’est pourquoi nous continuerons la discussion, dans une deuxième étape. Le gouvernement québécois juge surtout que les besoins de nos chômeurs sont pressants et que cette entente nous donne une partie des outils qu’il nous faut pour améliorer leur condition. Ces dernières semaines, j’ai exprimé au premier ministre fédéral les réserves de mon gouvernement quant au niveau de financement prévu à l’entente. Ces discussions avec Monsieur Chrétien sur la question générale du financement ont permis de faire avancer les choses. Il reste encore du travail à faire, mais Monsieur Chrétien doit me revenir d’ici peu de temps à ce sujet. Ces éléments étant acquis, et lorsque l’accord de mise en oeuvre de l’entente d’aujourd’hui sera complété, le Québec agira très rapidement pour mettre en place le réseau intégré de formation et de perfectionnement de la main-d’oeuvre dont il rêve depuis 32 ans. Nous allons faire en sorte que tous les chercheurs d’emploi, dans chaque localité, aient accès à des mesures de développement de la main-d’oeuvre. Nous allons enfin compléter le ménage dans le fouillis existant de parcours et de programmes. Cette étape sur la route d’une gestion complète des besoins de notre main-d’oeuvre est significative. Tout en reconnaissant ses limites, mon gouvernement s’engage à en tirer le maximum pour les femmes et les hommes du Québec qui cherchent un emploi, et à continuer à faire avancer la revendication québécoise. Un jour, le Québec détiendra vraiment sa compétence complète sur le développement de la main-d’oeuvre. Merci !

[BOUC=19970423]
[Dîner offert au président du Brésil H. Cardoso]]
Monsieur le Président et Madame,
Mesdames et Messieurs les Ministres,
Madame et Messieurs les Ambassadeurs,
Monsieur le Consul général,
Messieurs les Maires de Montréal et de Québec,
Distingués invités, C’est pour nous un grand plaisir de vous accueillir dans la métropole du Québec, Montréal. Je sais, Monsieur le Président, que vous êtes un habitué de Montréal car vous occupiez encore récemment d’importantes fonctions à l’exécutif de l’Association internationale des sociologues dont le siège était à deux pas d’ici, à l’Université du Québec à Montréal. Vous connaissez le Québec depuis plus de vingt ans, vous y avez séjourné à maintes occasions. Plusieurs de vos nombreux amis se sont d’ailleurs joints à nous, ce soir, pour vous accueillir. Au sein de l’exécutif de l’Association des sociologues, vous avez occupé le poste de vice-président aux Finances avant d’en devenir ensuite le président. C’était là, me semble-t-il, un signe prémonitoire du parcours que vous avez emprunté dans votre carrière politique puisque c’est aussi en votre qualité de ministre des Finances que vous avez fait connaître vos talents à l’échelle de votre pays, ouvrant ainsi la voie qui vous a mené à la présidence. Nous avons été nombreux au Québec, Monsieur le Président, à surveiller l’évolution de l’immense pays que vous avez la tâche de diriger depuis janvier 1995. Nous savons comment, ministre des Finances, vous avez mis en place le plan Réal qui a permis de juguler l’inflation qui affligeait le Brésil. Au moment où vous assumiez les charges de la magistrature suprême, vous avez aussi déclaré prioritaires les secteurs de la santé et de l’éducation. Ces initiatives vous ont valu d’être décrit récemment comme un « démocrate réformiste » par Jacques Julliard du « Nouvel Observateur ». Cette qualification vous va comme un gant.
Derrière le réformiste, il y a d’abord l’impressionnante formation d’un sociologue du développement des peuples. J’imagine, du reste, la contribution qu’a pu apporter à vos réflexions la sociologue et anthropologue qui vous accompagne dans votre cheminement politique. Je pense bien sûr à votre épouse, madame Correa Leite Cardoso, que je veux ici saluer. Nous savons aussi, Monsieur le Président, avec quel dynamisme vous vous êtes attelé à la construction d’un espace économique commun pour les quatre pays que l’on désigne maintenant sous le vocable de « Cône Sud du continent ». La création du Mercosur a déjà permis d’accroître la valeur des échanges de biens et de services avec vos voisins immédiats. Demain, ce seront la Bolivie et le Chili qui vous rejoindront au sein d’un ensemble économique de plus en plus large. Nous sommes donc, ce soir, Brésiliens et Québécois, entre libre-échangistes. Qu’il me soit permis de rappeler que, sans le vote massif de la population québécoise en faveur du seul parti politique canadien qui prônait la signature d’une entente de libre-échange avec les États-Unis, le libre-échange nord-américain n’aurait pas vu le jour, il y a neuf ans. Les Canadiens en seraient encore à se reprocher d’avoir laissé passer une opportunité qui s’est révélée extrêmement profitable aux uns et aux autres. Les Québécois en général et les souverainistes en particulier ont mené ce combat pour l’ouverture des frontières. Le Québec a manifesté la même ouverture d’esprit lorsqu’il s’est agi d’étendre l’entente au Mexique, pour créer l’Accord de libre-échange nord-américain (ALENA). Nous savons que vous avez entamé cette semaine avec le gouvernement canadien des discussions pour libéraliser les échanges entre le Mercosur et le Canada. Vous ne serez pas surpris de m’entendre ce soir affirmer l’appui de mon gouvernement à cette nouvelle initiative.
Comme vous, nous avons l’espoir que ces nouvelles discussions soient un nouveau jalon vers la réalisation du projet de Miami de 1994 visant la création d’ici l’an 2005 d’une grande zone de libre-échange qui ira de la Terre de Baffin jusqu’à la Terre de Feu. Voilà un projet ambitieux que les gouvernements des pays de l’hémisphère occidental s’emploient à mettre en oeuvre.
Ces chantiers que nous ouvrons pour la libéralisation de nos échanges commerciaux entre les Amériques doivent s’accompagner d’une réflexion politique nouvelle entre nos législateurs respectifs. C’est pourquoi le Président de l’Assemblée nationale du Québec a convié à Québec, en septembre prochain, les représentants de plus de 302 assemblées délibérantes de l’hémisphère occidental. À Brasilia, tant la Chambre des Députés que le Sénat nous ont fait part de leur intention d’y participer. Nous sommes d’ailleurs honorés qu’un de vos prédécesseurs à la présidence, le Sénateur Sarnay, en soit un des prestigieux co-présidents. Les représentants des États du Minas Gerais et de l’État de Santa Catharina ont confirmé leur présence. D’autres États suivront dans les jours qui viennent. Cette première conférence des Parlementaires des Amériques nous tient à coeur, Monsieur le Président, car il n’est pas suffisant d’ouvrir nos frontières aux seules marchandises. Il faut les ouvrir aussi aux idées, à la culture, à la coopération politique. Les lusophones, les francophones, comme les hispanophones partagent un même but : oui à la mondialisation des échanges, non à l’uniformisation des cultures. Il faut trouver, ensemble, les moyens de faire triompher de concert la prospérité économique et la diversité culturelle. L’enjeu est de taille et les volontés me semblent manifestes. Reste alors le temps, « cet admirable sculpteur » selon le mot de Marguerite Yourcenar, à faire son oeuvre! Monsieur le Président, je peux vous dire ce soir que le Québec est un allié sûr dans les projets communs que nous évoquons ce soir. Cela est vrai aujourd’hui, ce le sera encore plus lorsque le Québec, comme nous en sommes convaincus, deviendra souverain et disposera par conséquent de plus de moyens pour faire avancer des causes aussi importantes. La marche du peuple québécois vers l’acquisition de sa souveraineté participe donc d’une volonté d’être plus présents au monde, de participer pleinement à la conversation des peuples. De même, l’esprit démocratique qui préside à notre démarche façonne, aujourd’hui, le pays libre et tolérant que nous voulons habiter demain. Ainsi, les Québécois auront à décider, eux-mêmes, lors de la prochaine élection législative québécoise, s’ils désirent tenir un nouveau référendum sur leur avenir politique. Mon parti le leur proposera. Si les électeurs nous choisissent, il y aura donc un nouveau référendum sur le sujet. La décision appartiendra bien sur aux Québécoises et aux Québécois. À ce souci démocratique dans la démarche, les Québécois répondent par des niveaux de participation exceptionnels à ces consultations. Je soupçonne que même Montesquieu, dont vous êtes un intime, Monsieur le président, aurait été frappé de constater le niveau de participation enregistré lors du référendum de 1995, lorsque 94 % des électeurs inscrits se sont présentés aux urnes. Le Québec est la patrie d’un peuple à l’esprit démocratique et pluraliste, moderne, dynamique, et ouvert sur le monde. Il est nord-américain par sa situation géographique et son mode de vie, français par sa langue et sa culture, doté d’un régime parlementaire d’inspiration britannique. Seul État francophone en Amérique du Nord, le Québec possède donc une culture originale issue à la fois de ses origines principalement latines et de l’influence nord-américaine, ce qui permet à ses artistes et à ses créateurs de puiser à de multiples sources d’inspiration. Il est naturel pour lui de vouloir se rapprocher du vaste monde latino-américain dont le Brésil est le géant. Le Québec se situe au seizième rang des pays du monde par la taille de son économie. Son produit intérieur brut est d’environ 175000000000 $. Le Québec exporte plus de 40 % de sa production de biens et services et votre pays, le Brésil se situe au premier rang de nos partenaires commerciaux en Amérique latine avec des échanges d’une valeur totale de plus de 725000000 $ pour la seule année 1995. Compte tenu des affinités culturelles qui lient nos populations, le Québec accorde une très grande importance aux relations qu’il entretient avec le Brésil. En septembre de l’an dernier, mon collègue, le vice-premier ministre, Monsieur Bernard Landry, a conduit à Sao Paulo, Rio de Janeiro, Bello Horizonte et Brasilia la plus importante mission économique jamais effectuée par les gens d’affaires québécois dans la région. Il en est résulté, entre autres, la signature d’un important accord entre la Compania de Electricidad de Minas Gerais (CEMIG) et Hydro-Québec, de même qu’une entente de coopération entre l’État du Minas Gerais et le Québec. En retour, il y a quelques semaines, nous avions le plaisir de recevoir le gouverneur du Minas Gerais, Monsieur Eduardo Azevedo, qui était accompagné d’un groupe important de gens d’affaires de son État.
Déjà, des négociations s’amorcent avec les autorités de l’État de Rio et de l’État de Bahia pour conclure de semblables accords de coopération. Alors même que les relations entre les organismes publics québécois et ceux de l’Amérique du Sud et des Antilles sont relativement récentes, une vingtaine d’ententes et d’accords de coopération de tous ordres, particulièrement au niveau universitaire nous lient déjà. C’est le signe d’un grand potentiel pour l’avenir. Nous avons l’intention d’accélérer le mouvement en mettant l’accent sur la coopération économique, scientifique et technologique, sans négliger les échanges culturels. Monsieur le Président, Madame, vous n’avez ici que des amis qui, j’en suis certain, se joignent à moi pour vous souhaiter un excellent séjour et vous inviter à venir de nouveau nous visiter. Je vous remercie de votre bienveillante attention et, pour conclure, je lève mon verre à l’amitié entre nos deux peuples. Mes meilleurs voeux de succès vous accompagnent dans l’exercice de vos immenses responsabilités, Monsieur le Président… [Y multo obrigado]. Je lève mon verre à l’amitié entre nos deux peuples.

[BOUC=19970522]
[Lucien Bouchard – Premier ministre du Québec – Lancement de la 5e politique en matière de condition féminine – 22 mai 1997]
Madame Cousineau,
chère Louise,
Mesdames les députées,
Mesdames, Messieurs,
Je suis tout à fait heureux de m’associer au lancement de ce programme d’action pour toutes les Québécoises. Cette nouvelle orientation de la politique en matière de condition féminine permettra, je le souhaite et j’en suis convaincu, d’assurer la place des femmes dans le développement des régions. Je veux dire que l’exercice n’est pas académique, que ce n’est pas un engagement électoral, que nous le faisons au moment où nous avons tous les moyens de mettre ces politiques en oeuvre et où nous donnons le loisir à ceux qui nous observent, de nous juger quant à leur réalisation avant les élections. Donc, c’est quelque chose qui procède d’un engagement fondamental, qui s’inscrit dans l’action gouvernementale par rapport à ce qu’il y a de plus important dans nos priorités. Les projets dont vient de faire état la ministre de l’Emploi et de la Solidarité, je les juge, vous en conviendrez peut-être, stimulants et audacieux. Ils changent nos façons de faire et rassemblent les forces de l’appareil gouvernemental tout en élargissant les partenariats. Ils permettent surtout de soutenir les actions entreprises par les femmes elles-mêmes pour une société plus juste. Quand j’ai dit que nous changeons la façon de faire les choses, c’est qu’au lieu de procéder dans un secteur du gouvernement, sans que l’ensemble ne soit au courant, il s’agit d’une démarche globale. Bien sûr, il y a beaucoup d’engagements spécifiques mais cela s’intègre dans un plan d’ensemble et il n’y a pas un ministère qui peut ignorer ce qu’un autre ministère fait. De plus, nos actions sont assujetties à un contrôle et à un suivi constant de la part de l’exécutif dont tous les ministres font partie. Notre gouvernement s’engage, en connaissance de cause, en faisant en sorte que la main gauche n’ignore pas ce que fait ou ne fait pas la main droite. Nous pourrons ainsi accélérer la cadence en faveur d’un progrès social authentique et durable pour les femmes. Je rends hommage à la ministre de l’Emploi et de la Solidarité, madame Louise Harel d’avoir soigneusement ficelé la trame de la démarche gouvernementale. C’est un bel ouvrage qui traduit on ne peut mieux son ardeur et sa ténacité en faveur de la justice sociale. Et j’ajoute à ces remerciements, ceux que nous devons à vous toutes et à vous tous, parce qu’il y a des hommes qui ont également travaillé. À partir du moment où il s’agit d’un plan qui colle à des réalités perçues par le milieu, je crois que nous avons plus de chances d’arriver au résultat que nous escomptons. Oui, ces travaux requièrent l’engagement et la contribution de tout le gouvernement, à tous les échelons de responsabilités. Je constate avec fierté que tous les ministères et tous les organismes sollicités pour participer à cet effort collectif ont répondu positivement. Tous ont consenti à unir leurs ressources, en particulier pour la mise en oeuvre des trois projets mobilisateurs. Cette formule novatrice est porteuse de solutions pour aplanir à long terme les écarts persistants entre les conditions de vie des femmes et celles des hommes. Je me réjouis du fait que les jeunes filles et les jeunes femmes bénéficieront largement de ces réalisations. Elles sont en effet plus particulièrement visées par la prévention des grossesses à l’adolescence et par l’accès à la science et à l’innovation technologique. Je constate aussi que le réseau de solidarité pour la mise en oeuvre de ce programme d’action s’élargit au secteur parapublic de même qu’à des organismes et des sociétés du secteur privé. Les femmes elles-mêmes et leurs associations s’y investissent avec beaucoup d’énergie. Il est grand temps que leur contribution à l’édification de la société soit reconnue à sa juste valeur. À ce sujet, je me permets de vous faire part de l’accroissement important du nombre de femmes dans des postes de sous-ministres en titre et de sous-ministres adjointes au gouvernement. Entre le 31 mars 1996 et le premier mars 1997, leur représentation est passée de 18 % à 38 %, soit une augmentation de 111 % en moins d’un an.
L’an dernier, dans les journées qui ont suivi mon assermentation comme premier ministre, le secrétaire général du gouvernement, Monsieur Michel Carpentier, m’a avisé qu’il était d’usage qu’un premier ministre qui entre en fonction rencontre les sous-ministres en titre, qui comme vous le savez, sont des gens extrêmement importants. C’est l’incarnation du pouvoir sur le terrain, c’est la machine. À l’époque, il y avait 22 ministères donc 22 sous-ministres. Quand je suis entré, j’ai vu qu’il y avait une ou deux femmes peut-être, le reste était des hommes. Une salle d’hommes comme on en voit assez rarement aujourd’hui dans les milieux que l’on fréquente. Je me suis dit, çà n’a pas de bon sens. Y’a trop d’hommes ici ! Il n’était pas question de supprimer des gens bien sûr, c’étaient tous des gens de grande valeur. Mon objectif est que la moitié des sous-ministres en titre soient des femmes. Comme vous le savez, un tel objectif nécessite une masse critique de gens qui vont nourrir les choix qui peuvent être faits. C’est une nomination importante que celle de sous-ministre en titre, c’est crucial et névralgique. Il faut donc s’assurer que l’on puisse choisir à même un large bassin. Il se trouve que c’est au niveau des sous-ministres adjoints que nous les choisissons généralement, et là, il n’y a pas encore assez de femmes. On a donc décidé de nourrir la base et on nomme actuellement de plus en plus de sous-ministres adjointes. Il faut créer une masse critique de femmes et ce, à tous les niveaux, à tous les paliers du gouvernement. Vous savez comme moi que le pouvoir en politique c’est une affaire d’arithmétique, c’est relativement simple. Pourtant, bien que ça soit simple, on arrive mal à l’exercer. Si on est 26 autour d’une table et que la moitié sont des femmes, les femmes sont mieux placées pour faire valoir leur point de vue. La capacité de faire valoir ses vues et ses droits et d’arriver à l’égalité dépend de l’accès aux femmes à ces fonctions. Un autre changement est également intervenu dans notre façon de faire place aux femmes. Le secrétaire général est désormais obligé, chaque fois qu’il propose au Conseil des ministres une nomination à un Conseil d’administration d’un organisme gouvernemental, de nous donner la répartition des hommes et des femmes qui siègent déjà à ces conseils. On voit alors s’il y a équilibre homme-femme. Je peux vous dire qu’on a très souvent renvoyé des recommandations parce qu’il n’y avait pas assez de femmes. Une répartition plus équitable du pouvoir économique, social et politique est indispensable. Les femmes doivent participer à part égale aux décisions qui façonnent leur milieu de vie et orientent les destinées collectives. Elles doivent aussi être suffisamment nombreuses dans les postes de décision pour imprimer leurs valeurs et leurs façons de faire dans la culture et la gestion des organisations où elles s’investissent. Notre gouvernement entreprend actuellement un vaste mouvement de régionalisation. Nous reconnaissons ainsi la nécessité de respecter le caractère singulier de chacune des régions, la richesse et la diversité de leurs ressources et de leur potentiel de développement. Nous entendons en conséquence confier aux instances locales et régionales de plus larges responsabilités et de meilleurs outils pour définir leur avenir. C’est pourquoi il est nécessaire d’actualiser en même temps la politique en matière de condition féminine et d’y inscrire une orientation qui assure la place des femmes dans le développement des régions. Je remercie le ministre responsable du Développement des régions, Monsieur Chevrette, de s’être aussi étroitement associé à cette orientation et d’assurer l’indispensable relais auprès des instances locales et régionales. Ensemble, nous saurons démontrer que l’application vigilante du principe d’égalité entre les citoyennes et les citoyens est une source d’enrichissement pour toute la société québécoise. Le droit des femmes à des conditions de vie et de travail égalitaires est pour mon gouvernement une préoccupation constante. La Loi facilitant le paiement des pensions alimentaires a été adoptée et les règles de fixation des pensions alimentaires sont entrées en vigueur le premier mai dernier. Ces mesures mettent un terme à bien des difficultés éprouvées par les parents, et plus souvent par les femmes, pour assurer de façon équitable la sécurité des enfants suite à une rupture d’union. Elles simplifient la résolution d’une situation difficile en reconnaissant la responsabilité mutuelle des conjoints, selon leur capacité financière respective. Au cours de la dernière année, nous avons également adopté la Loi sur l’équité salariale. La Commission de l’équité salariale est maintenant à l’oeuvre de sorte que cette justice sociale, si longtemps réclamée est en train, de ce côté, de s’incarner dans un moyen, dans un levier qui devrait être efficace et qui, au fil des années, va certainement aboutir aux résultats que nous escomptons. Vous savez que cette loi a été adoptée unanimement à l’Assemblée nationale. Ce n’était pas évident au départ et je crois que c’est grâce à votre vigilance, c’est grâce au travail constant de Louise Harel et des autres ministres tant féminins que masculins que nous avons réussi à adopter cette loi. À elle seule, la bonne volonté est parfois insuffisante pour éliminer la discrimination systématique. La Loi est donc nécessaire pour corriger les écarts salariaux dans les emplois à prédominance féminine. Nous sommes aussi sensibles aux autres difficultés éprouvées par les femmes, notamment en matière d’emploi et de revenu. Le Sommet sur l’économie et l’emploi de l’automne dernier a suscité un large consensus sur l’importance et la valeur de l’économie sociale pour l’ensemble de la collectivité québécoise. Cette reconnaissance s’est traduite concrètement par de nombreux projets sous la responsabilité du Chantier sur l’économie sociale. Reconnaissons ici le travail formidable que Nancy Neamtam a accompli avec les gens qui l’entouraient. Le ministre des Finances vient d’allouer une somme de 100000000 $ sur trois ans dans son dernier budget. C’est un précédent, une expérience nouvelle qui n’est pas facile à réaliser. Il n’y a pas que l’argent, on le voit, il y a aussi les cultures, les résistances, les modes d’action nouveaux qu’il faut mettre en oeuvre. Des projets ont été définis et nous sommes en train de les implanter. Ces projets sont porteurs de quelque 7000 emplois, en bonne partie dans des champs d’activités où les femmes sont très présentes. Les services à la collectivité ainsi pris en charge allégeront souvent les problèmes de conciliation entre les responsabilités familiales et professionnelles. Je pense en particulier aux services d’aide à domicile (près de 80000000 $ en 3 ans), aux centres de service en périnatalité et aux centres de la petite enfance. Lors du même Sommet, nous avons aussi instauré un fonds de 250000000 $ sur trois ans pour lutter contre la pauvreté en favorisant le retour au travail des plus démunis. La hausse de 11,6 % du salaire minimum, passé de 6,00 $ en 1994 à 6,70 $ en 1996, contribue, peut-être pas autant qu’on l’aurait souhaité, mais contribue également à la lutte contre la pauvreté, qui touche trop souvent les femmes. Nous avons entrepris des réformes majeures, dont plusieurs sont toujours en chantier. L’atteinte d’une plus grande égalité entre les conditions de vie des femmes et des hommes est visée dans chacune de ces réformes. Je prends pour exemple la nouvelle politique familiale qui prévoit une allocation unifiée pour enfants, des services bien structurés pour la petite enfance et un régime d’assurance-parentale mieux adapté que celui de l’assurance-emploi. Je peux également citer la réforme de la fiscalité inscrite dans le dernier budget. De nombreux allégements sont apportés pour les ménages à faible revenu. Ainsi, 200000 contribuables n’auront aucun impôt à payer. Je tiens aussi à signaler les 1 200 nouveaux logements sociaux qui seront alloués chaque année à des ménages à faible revenu, et particulièrement à des familles monoparentales, pour la plupart dirigées par des femmes. Quant aux nouvelles orientations que nous avons adoptées, je veux seulement rappeler la politique d’intervention en matière de violence conjugale. Les efforts de tous sont conjugués et seront accentués dans une action cohérente pour lutter contre ce problème qui cause chaque année tellement de préjudices aux femmes qui en sont victimes. L’égalité de droit entre les femmes et les hommes doit devenir le plus rapidement possible une égalité de fait. La tâche est loin d’être achevée. La protection des droits humains, la lutte contre toutes les formes de discrimination, sont des projets permanents dans une société démocratique.
J’ai la conviction qu’avec les moyens d’agir que nous ajoutons aujourd’hui aux chantiers déjà entrepris, le Québec est sur la bonne voie. En terminant, je veux souligner que les femmes et les hommes doivent unir leurs efforts et leurs actions pour parvenir à des conditions sociales et économiques plus justes pour toutes et tous. La solidarité est la clef de voûte pour assurer à toutes les Québécoises et à tous les Québécois un avenir meilleur. Merci

[BOUC=19970710]
[Lucien Bouchard – Premier ministre du Québec – Intervention devant le Conseil des gouverneurs des grands lacs – 10 juillet 1997]
Monsieur le Président, Messieurs les Gouverneurs, Monsieur le premier ministre,

Étant le premier à prendre la parole, j’aimerais en profiter pour exprimer mes remerciements au Président, le gouverneur Ridge, ainsi qu’aux autres gouverneurs de nous offrir, au premier ministre Harris et à moi, l’occasion de participer à ce Conseil. Nouveaux participants, l’Ontario et le Québec considèrent qu’il s’agit en effet d’une tribune privilégiée qui nous permettra de tirer profit de votre expérience et de débattre des questions auxquelles nous aurons à faire face au cours des prochaines années. Dans le cadre de cet atelier, j’aimerais vous expliquer de quelle façon et à quel niveau le Québec peut contribuer à l’atteinte des objectifs que vous vous êtes fixés à l’égard de la compétitivité économique de la région des Grands Lacs. Certains d’entre vous connaissez déjà le Québec, y étant venus à titre officiel ou comme touriste. Dans la mesure où c’est la première fois que je participe à vos assises, vous me permettrez de prendre quelques instants pour vous décrire ce à quoi ressemble le Québec d’aujourd’hui. La plupart des Américains associent instinctivement le Québec aux vacances et à la gastronomie : les festivals de jazz et de l’humour de Montréal, le Carnaval de Québec, la bonne bouffe, l’atmosphère européenne du Vieux Québec et de Montréal et notre caractéristique joie de vivre. Il va sans dire que l’objet de mon propos ne visera pas à modifier ces impressions. J’aimerais surtout vous faire connaître une autre facette du Québec : le Québec en tant que force économique jouant un rôle significatif sur le continent nord-américain. Nation commerçante depuis sa fondation, le Québec exporte près de 50 % de son produit intérieur brut, qui s’élève à 131000000000 $ américains en 1996, situant ainsi son économie parmi les vingt plus importantes au monde. D’ailleurs, le Québec constitue le 9e partenaire commercial des États-Unis, le niveau de nos échanges étant supérieur à certains pays du G-7 comme la France et l’Italie, ou à celui du Chili qui s’apprête à accéder à l’ALÉNA. Nos secteurs pharmaceutiques, des télécommunications et de l’énergie sont des plus innovateurs, tirant profit des technologies américaines et européennes et comptant sur une main-d’œuvre à 40 % bilingue. Dans le domaine de l’aéronautique, le Québec se situe désormais au sixième rang des producteurs mondiaux. Notre économie présente les caractéristiques d’une économie hautement industrialisée, diversifiée et moderne. Toutefois, nous avons très tôt constaté que le processus d’intégration économique s’effectuerait avant tout au plan continental. C’est pourquoi, malgré la controverse entourant la libéralisation des échanges dans le reste du Canada, tous les partis politiques dont le mien, ont appuyé l’Accord de libre-échange (ALÉ) en 1988 et l’ALÉNA en 1992. Grâce à ces accords mais surtout au dynamisme des gens d’affaires de part et d’autre de la frontière, notre commerce avec l’ensemble des États-Unis a progressé à un rythme supérieur à notre commerce avec le reste du monde. À telle enseigne que les États-Unis sont devenus notre premier partenaire commercial international, sur un pied d’égalité avec nos partenaires et amis au Canada. Avec des échanges commerciaux totalisant 17600000000 $ EU en 1996, les États des Grands Lacs représentent, à eux seuls, plus de 40 % de l’ensemble de notre commerce avec les États-Unis. Ce constat est des plus encourageant car, compte tenu du formidable redéploiement industriel en cours ici depuis les années 1970, la région des Grands Lacs continuera de bénéficier du plus haut taux de croissance des États-Unis au cours de la prochaine décennie. La réciprocité ayant depuis longtemps constitué la marque de notre commerce avec les États-Unis, les États des Grands Lacs bénéficient aussi du marché québécois. Ainsi, en 1990, les exportations vers le Québec ont favorisé le maintien et/ou la création de 33000 emplois dans votre région. Six ans plus tard, ce sont 10000 emplois supplémentaires que la croissance de vos exportations au Québec ont permis de créer. Ces résultats non négligeables illustrent à quel point une étroite coopération et des échanges soutenus entre le Québec et les États des Grands Lacs sont mutuellement avantageux pour les citoyens de nos régions respectives. Cependant, l’histoire et la géographie ont fait de nous plus que de simples clients. Le Québec est sensible et intéressé aux questions qui vous préoccupent. Nous sommes en effet soumis aux mêmes conditions et facteurs qui façonnent aujourd’hui notre démarche d’intégration à l’ensemble nord-américain. Les préoccupations du Conseil des gouverneurs, par les projets qui sont mis de l’avant, témoignent d’une très grande compréhension des enjeux économiques, environnementaux, sociaux et politiques auxquels nous sommes confrontés. Nous voilà donc au cœur du sujet de cet atelier: la compétitivité. Puisque notre objectif commun consiste à favoriser pour la région une croissance soutenue, il importe de ne pas concevoir l’accroissement de la compétitivité comme un combat entre nous pour l’attraction des investissements, même si nous déployons maints efforts à cet égard. Mais plus encore, alors que nous discutons de cette question, les entreprises et les gouvernements d’autres régions des Amériques, de l’Europe et de l’Asie-Pacifique adoptent des mesures afin de faire face aux tendances qui influent sur nos économies: réorganisation de la production autour de relations plus étroites avec les fournisseurs, transformation et intégration des réseaux économiques, renforcement des grappes industrielles, pour ne mentionner que celles là. Si nous voulons accroître notre efficacité, il faudra que nous parvenions à maîtriser ces tendances, avant nos compétiteurs et mieux qu’eux. Mais pour y parvenir, nous devons d’abord mettre nos ressources en commun, assurer la complémentarité de nos atouts. Permettez-moi de traduire par un exemple cette complémentarité desatouts par un projet qui intéresse l’ensemble de la région: le développement du véhicule électrique, où le Québec dispose d’importants avantages technologiques. Le 5 juin dernier, le United States Advanced Battery Consortium (USABC), formé notamment des trois grands de l’automobile, accordait un contrat de deux ans d’une valeur de 24000000 $ US à la compagnie 3M (St-Paul, Minnesota) et à ses partenaires Hydro-Québec et Argonne (Chicago). Hydro-Québec, qui possède une expertise de plus de quinze ans dans ce domaine, va développer et tester des batteries de haute puissance (Lithium Ion Battery-LIB) pouvant servir à la production éventuelle du véhicule électrique. Un tel projet, basé sur la mise en commun de nos atouts, laisse entrevoir des retombées exceptionnelles pour l’ensemble de la région. Comment tirer profit de cet exemple de complémentarité des atouts afin que d’autres projets du genre puissent voir le jour ? D’abord, il faut identifier nos points forts et concerter sans cesse nos efforts. Afin de favoriser les partenaires, nous croyons qu’il serait avantageux de miser sur des secteurs d’avenir et pour lesquels une complémentarité est manifeste, tels l’automobile, l’aérospatiale, la métallurgie, les équipements de télécommunication et de transport. De là, nous devrions mettre sur pied des réseaux d’excellence dans des domaines précis, où seraient mis à contribution nos avantages les plus compétitifs. Plus important encore, les gouvernements que nous dirigeons devront s’accorder pour permettre à ces réseaux d’excellence de disposer des infrastructures nécessaires; mais surtout, leur permette d’oeuvrer dans un environnement qui favorise l’utilisation de l’expertise, des technologies et des ressources informationnelles disponibles de la région des Grands Lacs. Pour parvenir à ces fins, nous devons nous doter d’un outil: les technologies de l’information. La compétitivité est le produit d’un équilibre entre le coût et la qualité de la main-d’œuvre, la disponibilité et l’affectation des ressources, l’adoption de normes environnementales adéquates et la mise en place d’une fiscalité concurrentielle. Aucun autre secteur ne dépend autant de l’innovation que celui des technologies de l’information. Elles sont et demeureront, au cours des années à venir, l’élément déterminant de la compétitivité et du développement économique. En termes de compétitivité, les avantages découlant du développement du secteur des technologies de l’information sont de deux ordres : d’abord à titre d’industrie en soi, comme toutes les industries créatrices de richesse et d’emplois, ensuite comme industrie en amont, essentielle au développement des autres industries manufacturières et du secteur tertiaire (services, éducation, santé). Les technologies de l’information sont plus qu’un secteur industriel en soi, elles modifient en profondeur de nombreux aspects de nos vies, notre façon de consommer, de faire des affaires, de produire. En réduisant les distances et en éliminant l’effet du temps, les technologies de l’information accéléreront l’intégration économique. Au sein de notre zone géographique, elles produiront au 21e siècle les mêmes effets que ceux engendrés par l’ouverture de la Voie maritime du St-Laurent, il y a bientôt 40 ans. Dans le développement des technologies de l’information, le leadership doit être assumé par le secteur privé. Cela dit, à l’instar de ce qui doit être fait dans d’autres secteurs, il appartient aux gouvernements de prendre les mesures requises pour faciliter la tâche du secteur privé, tout en maximisant les retombées pour l’ensemble de la société. Le Québec a favorisé, par des mesures fiscales, la création des Centres de développement des technologies de l’information, qui visent le positionnement des secteurs du multimédia et de l’inforoute québécois dans le marché mondial. Les centres regroupent des entreprises qui s’engagent à créer et maintenir un minimum de dix emplois et à consacrer une partie importante de ses activités à la recherche et au développement de produits ou services à haute valeur ajoutée. Il nous faut reconnaître que les développements technologiques se sont produits à un rythme supérieur à notre capacité de transposer les retombées en une qualité de vie accrue pour nos citoyens. Il nous est difficile de former un plus grand nombre de travailleurs en mesure de tirer profit de ces développements dans la production de biens et services de meilleure qualité. Nous devons en conséquence prendre les moyens afin que notre main-d’œuvre évolue au rythme de la technologie. Cela dit, revenons sur le défi d’accroître le partenariat entre nos entreprises et de constituer des réseaux d’excellence fondés sur nos secteurs d’avenir. Je lance l’idée d’utiliser les technologies de l’information comme pierre angulaire sur laquelle serait bâtie une zone d’intégration virtuelle pour la communauté d’affaires de notre région. Nous pourrions nous inspirer de l’exemple concret du Multimedia Super Corridor du Président de la Malaisie, auquel sont associés tous les grands noms de l’industrie. Cette place d’affaires électronique pourrait être structurée à partir des secteurs d’avenir et pour lesquels une complémentarité est manifeste, tels l’automobile, l’aérospatiale, la métallurgie, les équipements de télécommunication et de transport. Les PME, comme les grandes compagnies pourraient, du bout des doigts, identifier le partenaire et trouver l’expertise recherchée dans la communauté d’affaires Grands Lacs/Saint-Laurent. Nous pourrions constituer un groupe de travail pour étudier cette idée, consulter nos milieux d’affaires respectifs, et établir un échéancier jusqu’à notre prochaine rencontre. Nous sommes au cœur de l’Amérique. Si nous réussissons à constituer le centre électronique du continent, nous procurerons une plus grande qualité de vie aux quelques 97000000 de citoyens que nous représentons.

[BOUC=19970819]
[Lucien Bouchard – Premier ministre du Québec – XIVe conférence des peuples de langue française – 19 août 1997]
Monsieur le Maire,
Messieurs les membres du corps diplomatique
Mesdames les Présidentes et Monsieur le Président,
Monsieur le chef du Bloc québécois,
Mesdames et messieurs les députés-es,
Distingués invités,
Je dois d’abord vous exprimer le plaisir qui est le mien de vous accueillir, tous, au Québec et particulièrement dans la grande région du Saguenay-Lac-Saint-Jean. Je suis d’autant plus honoré, que nous nous trouvons dans la circonscription de Jonquière, que j’ai le privilège de représenter à l’Assemblée nationale.
Je salue l’initiative des organisateurs de la conférence de faire participer et de sensibiliser les jeunes aux défis de la francophonie et au rôle incontournable de vigilance et de dynamisme qui leur est dévolu.
Cette conférence des peuples de langue française se réunit alors qu’a débuté un peu partout, notamment à Paris, sur la Tour Eiffel, le compte à rebours qui nous amènera à la fin du millénaire. On sent, aux quatre coins du globe, une certaine accélération des phénomènes sociaux et économiques et un partage planétaire des préoccupations, des espoirs et des craintes. Une chose est désormais certaine : lorsque le vingtième siècle cédera la place au vint-et-unième, notre monde aura vécu une irrésistible mondialisation des échanges économiques, culturels et politiques. Quiconque, aujourd’hui, voudrait y échapper mènerait un combat d’arrière-garde.
La question qui se pose à nous, peuples francophones, comme aux autres peuples du monde, n’est donc pas de savoir si nous sommes pour ou contre la mondialisation. Elle est là, incontournable. La question est de savoir si nos identités, notre patrimoine, pourront émerger encore plus forts de cette mondialisation, ou s’ils seront emportés par elle.
Il ne faut donc pas se tromper de combat, et il faut éviter les pièges qui nous sont tendus. Car il se trouve que la mondialisation exerce des charmes indéniables et paradoxaux. Le rêve d’un monde sans frontière, uni par une lingua franca, dont les échanges se nouent à haute vélocité, nous promet un monde en apparence meilleur où les cultures, les traditions et les religions ne feraient plus, selon certains, obstacle à l’universelle aspiration au bonheur.
Mais qu’aurions-nous alors à nous dire, de Singapour à Montréal, si nous avions la même culture et la même langue, une seule littérature, consommions les mêmes produits, mangions dans les mêmes restaurants et écoutions les mêmes émissions ? Sans la diversité, il n’y a pas d’échange qui vaille. Sans originalité, il n’y a rien de neuf. Et sans le double point d’ancrage de la culture et de l’histoire, il n’y a pas d’identité.
C’est pourquoi la condition d’une mondialisation réussie est justement la préservation et le renforcement de la diversité des identités et des cultures. Il n’y a de débats constructifs qu’entre des personnalités fortes, et le patrimoine mondial ne peut que s’appauvrir de la course au plus petit dénominateur commun. Il faut au contraire l’enrichir de contributions dont la qualité dépend, le plus souvent, de l’enracinement.
La diversité des langues et des cultures est aujourd’hui et doit demeurer demain une donnée fondamentale de l’humanité. Or, Paul Valéry lui-même nous a prévenus : cette diversité est mortelle. Nombreux sont aujourd’hui les pays qui doivent déployer des efforts de plus en plus soutenus pour sauvegarder leur langue et leur culture.
La géopolitique a poussé le Québec à s’éveiller rapidement à cette exigence. Son appartenance à l’empire britannique, puis son voisinage avec le coeur de l’empire américain l’ont vite convaincu que le sort de la langue française en Amérique, minoritaire et menacée d’assimilation partout autour d’elle, dépendait de la mobilisation des Québécois et de l’intervention de leur État.
Il y a 20 ans ce mois-ci, le gouvernement de René Lévesque mettait en vigueur la Charte de la langue française, la loi 101, et donnait à l’histoire culturelle et linguistique du Québec un coup de barre historique : désormais, il y aurait le français au travail pour tous ; le français dans les soins de santé et dans les services publics et privés ; et le français dans l’affichage commercial.
Sans cet acte de volonté et de courage politiques, où en serions-nous aujourd’hui ? On peut penser que, surtout dans la région de Montréal, l’ensemble du travail se ferait en anglais : dans la recherche, dans de grands pans de l’enseignement supérieur, économique, scientifique et technique.
Et cela nous aurait appauvris. Parce qu’une partie du succès de nos entreprises tant sur le marché américain que sur le marché français, vient justement du fait que nous avons maintenu la capacité linguistique et culturelle de nous abreuver aux sources francophones et de faire, entre l’Amérique et la francophonie, une synthèse, originale, qui acquiert donc une valeur ajoutée.
En informatique, en médecine et en produits pharmaceutiques, en aérospatiale, en télécommunication ou en matériel roulant, dans tous ces secteurs de l’économie nouvelle où le Québec se mesure aux meilleurs concurrents mondiaux, notre avantage réside, en partie, dans le fait que nous réfléchissions en francophones, avec un bagage scientifique, culturel et technique, différent, et qui enrichit ce qui se fait ailleurs sur le continent. À l’inverse, notre familiarité avec les processus américains nous donne parfois un avantage sur les marchés francophones européens.
Sans parler de l’extraordinaire production québécoise qui tire une partie de son énergie de la rencontre quotidienne de deux personnalités fortes, la personnalité québécoise francophone et la personnalité nord-américaine anglophone.
Demain, si nous voulons une mondialisation réussie, la condition essentielle réside dans la diversité des peuples et des cultures. Il nous incombe donc, à nous, francophones, comme à nos amis hispanophones et lusophones qui prennent conscience de ces enjeux et aux autres groupes culturels, y compris anglophones, de commencer à réfléchir sérieusement aux orientations qu’il faut prendre, aux gestes à poser, pour que cette condition se réalise.
Le combat pour la diversité, le Québec l’a mené, notamment par sa législation linguistique exemplaire en ce qu’elle concilie la promotion de la langue commune du Québec et les droits de la communauté anglophone et des nations autochtones. Le Québec a aussi porté ce combat hors de ses frontières. Il a été l’un des promoteurs les plus enthousiastes de la Francophonie depuis ses tous débuts.
Cette institution internationale originale associe maintenant à la même oeuvre près d’une cinquantaine de nations et d’États qui ont le français en partage. La Francophonie représente plus qu’un club sélect réunissant au sommet des chefs d’État et de gouvernement. Par ses ambitions, par les liens qu’elle raffermit entre des peuples d’Occident, d’Orient, du Nord et du Sud, elle encourage la diversité des patrimoines culturels qui se rejoignent autour d’une langue commune.
La Francophonie se décline au futur. Elle sera de tous les enjeux planétaires. Il faut que ce patrimoine commun qu’est la langue française puisse continuer d’exprimer, avec génie, toutes les nuances du monde. La langue française doit être de tous les combats, de toutes les explorations, de toutes les avancées, de toutes les créations. Elle doit servir de clé pour accéder à de nouvelles connaissances et de nourriture pour alimenter nos réflexions sur un siècle tout neuf.
Car c’est à la Francophonie qu’il appartient de faire entrer le français dans le nouveau siècle. Je suis heureux que ce soit à Montréal qu’ait eu lieu ce printemps la première rencontre internationale francophone des ministres responsables de l’inforoute. Cette rencontre a donné une impulsion nouvelle à nos actions en ce domaine.
Le véritable enjeu pour nous Francophones est de faire en sorte qu’émerge un espace qui nous soit propre et qui, par la qualité de ses sites, la diversité des cultures et des savoirs qui s’y côtoient, par la multiplicité de ses usages, soit un véritable lieu de communications et de création, propice à l’établissement de réseaux et de communautés d’appartenance.
Cet espace est en train de naître, mois après mois, et les efforts déployés par la Francophonie me rendent très confiant à cet égard.
La diversité s’exprime aussi par la manière dont chaque nation démocratique s’efforce de faire coexister l’économie de marché et la justice sociale.
Le Québec, pour sa part, possède une économie mixte de marché qui laisse aux acteurs une grande part d’autonomie. Néanmoins, il reconnaît à l’État un rôle d’impulsion, de régulation et de redistribution. Et l’économie sociale y joue un rôle de complément indispensable de l’économie de marché. Le Québec croit aux vertus des libertés économiques ; son adhésion à l’ALÉNA en témoigne. Mais il croit aussi à celles de la concertation sociale et au rôle imprescriptible de l’État en éducation, en santé, et pour le développement de l’enfant.
C’est le signe que la mondialisation ne doit pas être qu’économique. Le politique doit affirmer son rôle. Là encore, le Québec a voulu lancer cette discussion en organisant, en septembre dans notre capitale, la première conférence des parlementaires des Amériques. Alors que nous nous dirigeons vers un marché commun de la terre de Baffin à la Terre-de-Feu, alors que nos entreprises et nos financiers se parleront de plus en plus, il nous a semblé que les législateurs doivent lancer entre eux un dialogue nouveau. À Québec en septembre, francophones, anglophones, hispanophones et lusophones d’Amérique pourront de concert s’intéresser au contenu culturel, social et environnemental de la mondialisation, plutôt que de la subir. Car nous voulons une mondialisation au service des peuples, et non des peuples au service de la mondialisation.
Une conclusion s’impose, pour nous Québécois. Quelle organisation politique permet le mieux d’exprimer une personnalité forte ? Quel véhicule politique donne le droit de participer au concert de la mondialisation, dans les principaux lieux de débat et de décision ? La souveraineté, bien sûr. Lorsqu’on a autant le goût et la capacité de participer à la conversation des langues, des cultures, des économies et des nations, pourquoi voudrait-on utiliser un intermédiaire qui ne reconnaît même pas notre existence comme peuple ?
J’évoquais tout à l’heure le compte à rebours vers le prochain millénaire. Au Québec, ce compte à rebours revêt une autre signification. C’est le compte à rebours vers notre souveraineté.
Le gouvernement et le peuple québécois sont en train, pas à pas, de se préparer à cette échéance. En construisant une économie plus solide, des finances équilibrées, une solidarité sociale renouvelée, une langue plus vivante et mieux parlée, nous préparons nos forces pour notre accession à la souveraineté.
Devant nous, des fédéralistes d’Ottawa, tournent le dos aux principes démocratiques et se déconsidèrent aux yeux des Québécois et du monde.
Démocrates, tolérants, ouverts sur le monde, les femmes et les hommes du Québec décideront ensemble, souverainement, de leur avenir. Et c’est en pays souverain, si le peuple québécois en décide ainsi, que nous entrerons dans le troisième millénaire.
Merci.

[BOUC=19970826]
[Lucien Bouchard – Premier ministre du Québec – 20e anniversaire de la proclamation de la loi 101 – 26 août 1997]
Monsieur Camille Laurin, Monsieur Yves Martin, Chers collègues, députés et ministres, Mesdames et messieurs
Je suis honoré de souligner le vingtième anniversaire, jour pour jour, de l’adoption de la Loi 101, notre Charte de la langue française. Je suis d’autant plus heureux que j’ai le privilège de pouvoir rendre hommage à ceux qui l’ont pensée, élaborée et défendue avec courage : messieurs Camille Laurin, Yves Martin, Guy Rocher, et le regretté Fernand Dumont. Il y a 20 ans aujourd’hui, sous la forte recommandation de celui qui est devenu le père de la Loi 101, Camille Laurin, le gouvernement de René Lévesque sanctionnait la Charte de la langue française et donnait à l’histoire culturelle et linguistique du Québec un coup de barre sans équivalent : désormais, il y aurait le français au travail pour tous ; le français dans les soins de santé et dans les services publics et privés ; le français dans l’affichage commercial et le français à l’école pour tous les nouveaux arrivants. Quand on sait les difficultés que nous rencontrons aujourd’hui pour mettre en place des réformes dans plusieurs secteurs, on peut facilement imaginer le travail titanesque abattu pour réaliser une réforme de l’ampleur de celle menée par monsieur Laurin il y a 20 ans. Cette législation qu’il a conçue avec les Martin Rocher et Dumont a eu pour résultat que le Québec est aujourd’hui l’un des promoteurs les plus enthousiastes de la langue française et de la Francophonie. Grâce aux efforts incessants de Camille Laurin pour défendre sa loi, 93 % des Québécoises et des Québécois ont aujourd’hui une connaissance du français. Toutefois, il ne sera jamais superflu de se battre pour que la langue française puisse continuer d’exprimer, avec génie, toutes les nuances de notre monde. La langue française doit être de tous les combats, de toutes les explorations, de toutes les avancées, de toutes les créations. Elle est la clé qui nous permet d’accéder à de nouvelles connaissances, elle est la nourriture qui alimente nos réflexions sur l’avenir que nous souhaitons en tant que peuple. Notre originalité en tant que Québécoises et Québécois, notre diversité, en tant que peuple francophone dans ce vaste continent anglophone, ce sont les points d’ancrage de la culture et de l’histoire, ce sont les visages de notre identité, de notre devenir. Et il arrive que, lorsqu’on a du courage dans l’instant, de la constance dans l’effort, qu’après vingt ans, on change des choses. Merci et bravo, monsieur Laurin.

[BOUC=19970911]
[Lucien Bouchard – Premier ministre du Québec – Ouverture du Congrès international Nikan – 11 septembre 1997]
Chers invités de tous les continents,
Chers amis, Permettez-moi d’abord de vous remercier de votre confiance pour m’avoir désigné président d’honneur de ce congrès international. J’ai accepté avec empressement, étant natif de cette belle grande région qui accueille aujourd’hui les représentants de près de quarante pays et parce que le développement durable constitue un enjeu de société à l’échelle planétaire. Vous êtes réunis pour parler de développement et de qualité de vie, pour parler de perspectives d’avenir. En langue ilnu, NIKAN signifie avenir. Ainsi, le Congrès NIKAN reconnaît l’importance actuelle et historique des peuples autochtones dans la définition et l’application du développement durable et la nécessité d’un partenariat entre tous les peuples. Que vous ayiez choisi Jonquière pour la tenue de cet événement international prouve, une fois de plus, que la région du Saguenay-Lac-Saint-Jean se situe à l’avant-garde de la gestion du territoire en faveur du développement durable. À l’instar de la Commission Brundtland, par développement durable, nous entendons assurer la viabilité à long terme de notre mode de développement et créer un équilibre harmonieux entre le développement économique, le maintien des écosystèmes et l’amélioration de la qualité de vie. Tout cela, en s’assurant d’une équité sociale dans la répartition des richesses. Le développement durable met donc l’être humain au coeur du développement.
Je tiens à saluer tous les partenaires de ce congrès et les remercie de nous permettre d’échanger ici, au Québec, sur ce magnifique projet, porteur d’avenir. Je salue d’abord le Conseil des Montagnais du Lac-Saint-Jean. Depuis des millénaires, les Montagnais ont géré l’ensemble de leur territoire en harmonie avec l’environnement. Ils articulent leurs actions à partir d’une utilisation rationnelle des ressources afin d’en assurer une régénération continuelle. Nous devons nous inspirer de leur expérience. Je veux aussi saluer l’Université du Québec à Chicoutimi. Fort active en recherche, l’UQAC oeuvre dans des domaines d’excellence tels la forêt, l’énergie, l’étude des populations, les ressources minérales, l’aluminium et le développement régional. Dans le domaine précis de l’environnement, elle a mis en place toute une infrastructure de recherche doublée de programmes d’études avancées dans le domaine de la forêt boréale et du développement durable. Notre université sait que la société est redevable aux progrès scientifique et technique et que, devant l’ampleur des enjeux écologiques et humains actuels, les sciences traditionnelles doivent intégrer de nouvelles préoccupations. La complexité croissante de ces enjeux crée, par le fait même, une nouvelle zone de fusion entre les sciences de la nature et les sciences humaines. Je salue également la ville de Jonquière et ce que nous appelons la région-laboratoire. Depuis une dizaine d’années, entreprises, municipalités, syndicats, coopératives, institutions, mouvements écologistes et organismes communautaires ont pris l’initiative de s’associer pour atteindre ce même objectif de développement durable. Je les félicite et les encourage à poursuivre. Parlant d’initiative, les partenaires d’Éco-Sommet, un organisme d’ici, ont soumis l’idée de mettre sur pied un Conseil québécois des partenaires en développement durable. Cette structure de consultation et de partenariat qui réunirait les intervenants sociaux, économiques et environnementaux nous semble une avenue prometteuse. Le gouvernement s’engage à l’examiner rapidement d’autant plus que les partenaires sont prêts à y apporter une contribution technique et financière. Comme dans d’autres pays, les ressources naturelles du Québec sont abondantes. Nous pouvons compter sur une imposante réserve d’eau douce, sur des forêts qui font envie, sur un sous-sol qui regorge de minerais et sur une précieuse réserve d’énergie hydraulique. En ce sens, nous sommes gâtés. Mais notre développement repose sur notre capacité de gérer ce capital naturel. Pour assurer le développement durable dont nous avons besoin, les mentalités doivent continuer changer. Nous devons apprendre à préserver la santé et l’abondance de nos ressources naturelles, à mieux utiliser nos ressources humaines tout en s’assurant du bien-être des futures générations. Nous devons apprendre à vivre en tenant compte des limites physiques et biologiques de la Terre. La satisfaction des besoins d’une population mondiale en croissance exige des changements majeurs dans nos modes de vie. Les contraintes planétaires nous incitent à définir les seuils en terme d’abus et à rechercher tant au Nord qu’au Sud, les paramètres d’un mode de vie soutenable. Dans le domaine de la production comme dans celui de la consommation, des pratiques alternatives devront permettre à toute l’humanité d’accéder au développement. Elles supposent une nouvelle conception de la qualité de vie et l’intégration du développement durable dans le quotidien. Nous le savons, notre développement passé et l’exploitation de nos ressources ont démontré plusieurs lacunes en terme environnemental. Et même si, dans notre brève histoire de protection de l’environnement et de gestion des ressources nous comptons plusieurs succès, le développement des dernières décennies a laissé ses traces. Si le développement actuel a intégré des interventions plus respectueuses de l’environnement, nous devons poursuivre nos efforts pour réaliser le développement dit « durable », nécessaire à l’entretien de la vie telle que nous la connaissons. Par contre, nous pouvons dire que le Québec a fait de grands pas dans ce sens.
Le développement du Québec et la promotion de l’environnement sont maintenant intimement liés. Le peuple québécois exige que le développement et la création d’emplois se fassent dans le respect de nos ressources et de notre environnement. Nous sommes enthousiastes à relever ce défi, en intégrant dans nos façons de faire les grands éléments d’un patrimoine qui durera. Pour assurer la pérennité de nos ressources naturelles, nous misons sur la participation et l’engagement des partenaires. Nous comptons également sur la prise en charge, par les régions, de leur avenir et de leur développement, comme le fait le Saguenay-Lac-Saint-jean et d’autres régions du globe que le congrès NIKAN mettra sûrement en évidence. Au cours de la dernière décennie, un peu partout à travers le monde, de nombreux projets de développement durable ont vu le jour. Parmi ces actions, certaines résultent d’une approche concertée à l’échelle d’une unité territoriale naturelle, administrative ou traditionnelle, comme il fut décidé au Sommet de la Terre, tenu à Rio en 1992. Le gouvernement du Québec a également souscrit aux objectifs du Sommet de Rio. Il a confirmé sa volonté de s’engager davantage dans la voie du développement durable en adoptant des politiques soucieuses de la préservation des ressources. Permettez-moi de mentionner notre politique de développement durable en agriculture ; notre politique environnementale du transport ; une politique énergétique qui intègre aussi les principes du développement durable ; une loi qui oblige l’industrie forestière à respecter les capacités de reproduction de la forêt et les ressources vivantes de ce milieu. Nous avons compris que le défi de la mise en œuvre du développement durable consiste à faire en sorte que, dans nos comportements, nos actions, nos politiques, nos programmes, nos lois et nos règlements, nous visions l’atteinte simultanée de trois objectifs fondamentaux : la protection et la préservation de l’environnement et de ses ressources; le maintien et l’amélioration de l’équité sociale et de la qualité de vie de chaque Québécoise et Québécois; l’amélioration de l’efficacité économique et la création d’emplois.
L’atteinte de ces objectifs est réalisable dans la mesure où tous reconnaissent que le progrès économique est indissociable de la protection de l’environnement et qu’il exige un partenariat étroit et équilibré entre les gouvernements, la population et les communautés locales et régionales. C’est autant une clef de succès qu’un défi.
Le présent congrès permettra d’échanger et de se ressourcer à partir d’expériences diverses. Penser globalement et agir localement, voilà ce que ce congrès démontrera : des actions locales pour des enjeux environnementaux globaux. En ce sens, le congrès NIKAN va constituer une expertise unique. Il nous appartiendra ensuite de prolonger cet événement dans nos milieux respectifs. Je vous souhaite de fructueux échanges. Merci.

[BOUC=19970916]
[Lucien Bouchard – Premier ministre du Québec – Rencontre des premiers ministres à Calgary – 16 septembre 1997]
Il y a bientôt deux ans, l’avant dernier jour d’octobre 1995, plus de neuf Québécois sur dix quittaient leur domicile pour participer au plus grand exercice démocratique que nous ayons connu. Un référendum sur l’avenir du Québec. Presque un Québécois sur deux était suffisamment confiant dans les capacités de notre peuple, suffisamment mécontent de la place du Québec au Canada, suffisamment opposé au statu quo canadien, pour voter en faveur de la souveraineté du Québec, assortie d’une offre de partenariat. Parmi ceux qui ont appuyé le Non, il y en avait aussi beaucoup qui rejetaient le statu quo et qui votaient pour les changements promis par les leaders fédéralistes. Ces électeurs du Non avaient cru aux déclarations d’amour de centaines de milliers de Canadiens et de leurs premiers ministres. Les électeurs souverainistes et beaucoup de fédéralistes avaient en commun une puissante volonté de changement. On peut résumer en quelques mots leur dénominateur commun : tous ces Québécois souhaitaient une plus grande maîtrise de leurs affaires, donc plus de pouvoirs pour le Québec, et ils souhaitaient la reconnaissance de leur existence comme un peuple. La plupart des électeurs du Non voulaient plus de pouvoirs pour le Québec et une reconnaissance par le Canada, ceux du Oui voulaient tous les pouvoirs et une reconnaissance internationale. Dans les journaux du monde entier, le lendemain de ce vote, on écrivait que le Canada avait reçu un sévère avertissement et qu’il devait procéder rapidement à des changements majeurs pour satisfaire les Québécois. Faute de quoi, disait-on dans les capitales du monde, le Québec choisirait finalement la souveraineté. Presque deux ans se sont écoulés depuis, sans changements tangibles. Dimanche dernier, un des vétérans de ces discussions, Monsieur Roy Romanow, premier ministre de Saskatchewan, le reconnaissait volontiers en déclarant que, face aux Québécois qui proposent la souveraineté, le Canada n’avait rien de neuf à offrir. « We have nothing » a-t-il dit, nous avons les mains vides. Alors, ces premiers ministres du Canada anglais ont passé onze heures ensemble. Ils ont consulté leurs chefs de l’opposition et les politiciens fédéraux. À Calgary, dimanche, chaque premier ministre anglophone était conscient du refus entêté de ses électeurs à toute proposition qui donnerait au Québec des pouvoirs accrus ou un statut spécial. Chaque premier ministre du Canada anglais savait que s’il s’aventurait à proposer de reconnaître l’existence du peuple québécois, il perdrait immédiatement la confiance de ses électeurs. Péniblement, ensemble, ils ont donc produit un document qui constitue la seule réponse possible du Canada au vote référendaire de 95. Je ne doute pas que mes collègues du Canada soient allés au bout de leur capacité d’agir, aient étiré jusqu’à l’extrême leur marge de manoeuvre. La déclaration de Calgary représente par conséquent le maximum absolu de ce que le Canada peut offrir aux Québécois. Mais maintenant que nous, électeurs du Québec, avons la réponse maximale du Canada à notre vote référendaire, nous devons nous poser deux questions :
D’abord y a-t-il, dans cette offre, plus de pouvoirs pour le Québec ? Nous, Québécois, serions-nous, pour emprunter le slogan le plus populaire de notre histoire, davantage « maîtres chez nous » ? Absolument pas. Au contraire, si cette offre devenait réalité, nous serions moins maîtres chez nous que maintenant. Car pour la première fois dans un document de cette sorte, les premiers ministres invitent le gouvernement fédéral à envahir ce qui nous reste d’autonomie et à s’occuper de nos programmes sociaux. Depuis près de 40 ans, Jean Lesage, Daniel Johnson père, Robert Bourassa, René Lévesque et Jacques Parizeau ont exigé du gouvernement fédéral qu’il nous laisse gérer nos programmes sociaux selon nos priorités québécoises et à notre façon, comme le prévoit le pacte d’origine entre les deux peuples fondateurs, la constitution de 1867. Depuis dimanche, les premiers ministres des provinces anglophones proposent exactement le contraire.
Sur les pouvoirs du Québec, c’est tout. Il n’y a rien d’autre. Seulement un recul majeur. Le programme du Parti libéral du Québec, le rapport Allaire, demandait 22 pouvoirs exclusifs pour le Québec, le Canada en offre zéro – pire, il propose en fait de réduire la maîtrise de notre politique familiale ou de santé, de tout ce qui exprime notre solidarité sociale québécoise. L’accord du Lac Meech était décrit par le premier ministre Robert Bourassa comme les conditions les plus minimales jamais acceptées par le Québec. On y trouvait quand même la capacité pour le Québec de s’occuper d’immigration ou de désigner des juges de la Cour suprême, entre autres choses. D’autres pouvoirs devaient s’ajouter par la suite, lors d’une deuxième ronde de négociations. Aujourd’hui, dans la déclaration de Calgary, rien. Dans l’accord de Charlottetown, en 1992, les fédéralistes faisaient au moins semblant de nous accorder des pouvoirs. Mais ce que les Québécois ont rejeté alors comme trop peu, le Canada juge encore aujourd’hui que c’est trop et il nous suggère aujourd’hui de renoncer à des pouvoirs que nous avons encore.
Deuxième question : Y a-t-il, dans ce document, une reconnaissance de l’existence du peuple québécois ? C’est ici, je pense, que l’on touche à l’aspect le plus triste de l’histoire des relations entre les Québécois et les Canadiens. Et lorsqu’on demandera, dans quelques années, pourquoi ces deux peuples n’ont pas pu continuer à vivre dans le même régime fédéral, on répondra d’abord et surtout qu’il y avait pénurie de respect et de reconnaissance : on répondra qu’un des deux peuples refusait de reconnaître l’existence de l’autre. Pourquoi est-il si difficile pour nos voisins canadiens d’utiliser, pour parler de nous, des mots que nous méritons autant que tous les autres peuples du globe ? Tout récemment, le gouvernement britannique reconnaissait la « fière nation historique » d’Écosse. Nous-mêmes, Québécois, avons reconnu formellement les nations autochtones qui vivent au Québec. Et de tout temps, nous avons reconnu l’existence du peuple canadien-anglais. Mais il y a chez nos voisins un refus viscéral de nous rendre la pareille. Chaque décennie et chaque année qui passe semble durcir ce refus. Et plus le peuple québécois est fort, vibrant, économiquement solide, moins nos voisins veulent nous reconnaître. Au début, on disait qu’il y avait au Canada deux peuples fondateurs. Dans les années 60, le premier ministre canadien Lester Pearson reculait d’un pas en affirmant que le Québec formait une nation, mais à l’intérieur de la nation canadienne. Dans les années 70, on dilue encore : Ottawa refuse de parler de peuple ou de nation, notre présence étant plus subtilement suggérée par le mot « dualité ».
Dans les années 1980, on est descendu encore de plusieurs pas. Finie la dualité, mais certains au Canada anglais étaient encore disposés à nous décrire comme une société distincte. Beaucoup de Québécois pensaient que cette reconnaissance minimale, si elle était assortie de pouvoirs supplémentaires pour le Québec, aurait pu donner lieu à un compromis. Ça n’a pas marché. Aux élections fédérales, le printemps dernier, les libéraux et les conservateurs ont proposé de reprendre cette expression de société distincte, mais en précisant dans leurs programmes que ça ne voulait absolument rien dire. C’était encore trop pour les électeurs canadiens, et Messieurs Jean Chrétien et Jean Charest se sont mis à oublier d’en parler lors de leurs tournées électorales dans l’Ouest.
Ces derniers mois, même Daniel Johnson, l’actuel chef libéral du Québec, a lancé la serviette sur le terme « société distincte ». En Ontario, il avait ouvert une sorte de concours, pour trouver d’autres mots, qui ne choqueraient aucun Canadien anglais.
Samedi, avant même la réunion de Calgary, il acceptait déjà ce que le Canada n’avait pas encore proposé. Tout heureux, il annonçait qu’il allait « tirer tout le crédit » pour lui-même et son parti. Il donnait au Canada un extraordinaire chèque en blanc. Quel désolant spectacle ! Le successeur de Jean Lesage jetant la personnalité du Québec en pâture au moins offrant. Et obtenant, en échange, l’aide des politiciens de Toronto, de Frédéricton ou de Saint-Jean-Terre-Neuve pour sa prochaine campagne électorale au Québec. C’est la première fois, je pense, qu’un chef de l’opposition du Québec va mendier, au Canada anglais, des appuis pour son parti. Monsieur Johnson est ainsi devenu le candidat officiel du Canada anglais au poste de premier ministre du Québec. Son programme électoral a été écrit, dimanche dernier, à Calgary, par les provinces anglophones. C’est sa stratégie, c’est le chemin qu’il a choisi. Moi, je préfère définir les intérêts des Québécois, au Québec, avec les femmes et les hommes du Québec. Quoi qu’il en soit, à l’invitation de Monsieur Johnson et à sa suite, les premiers ministres du Canada anglais ont fouillé dans tous les dictionnaires pour trouver les mots les plus anodins, les plus vides pour nous nommer. Refusant de nous reconnaître comme un peuple ou comme une nation, apeurés même par la coquille vide de la société distincte, les premiers ministres du Canada anglais sont descendus au soubassement, où ils ont trouvé sans doute le terme le plus passe-partout qui soit : le « caractère unique ». Les premiers ministres canadiens ont une telle volonté de gommer notre existence comme nation qu’ils ont même rebaptisé, dans leur texte, notre institution parlementaire. Nous, nous la nommons fièrement « l’Assemblée nationale ». Mais ils ont fait disparaître le mot, et ils parlent de notre assemblée « législative ». C’est un peu comme s’ils voulaient abolir notre réalité nationale, la faire disparaître. Mais nous sommes uniques, disent-ils, par la langue de notre majorité, par notre culture et notre tradition de code civil. Et alors ? Qu’est-ce que ça donne ? Qu’est-ce que ça change ? Rien. Quelle trouvaille ! Les Québécois sont uniques. On a envie d’ajouter : comme tout le monde ! Uniques comme la chorale de Régina ou la rivière aux Escoumins. Uniques comme le Skydome, le Cap Breton, la Labatt Bleue ou Wayne Gretzky. C’est comme si, au lieu de reconnaître l’existence des nations autochtones du Québec, nous nous serions contentés de décrire leur langue et leurs traditions. Mais nous les avons reconnues comme nations, ce qui signifie qu’elles existent en tant que collectivités et qu’elles ont des droits. Ce qui signifie que nous les respectons. Voilà la différence que le Canada fait semblant de ne pas comprendre. Nous ne voulons pas une description des Québécois, les librairies en sont pleines et nous savons ce que nous sommes. Nous voulons être reconnus comme un peuple, car nous sommes capables d’assumer notre destin et notre développement. Je note d’ailleurs que le texte de Calgary parle sans hésitation des « peuples autochtones », mais pas du peuple québécois. Je vois aussi qu’on y écrit que notre caractère est tellement unique qu’il est « fondamental pour le bien-être du Canada ». Est-ce une façon de dire que nous n’avons pas le droit de quitter le Canada, puisque son bien-être en dépend ? Cette expression nous rendrait donc à la fois socialement uniques, mais politiquement eunuques ? Ce qui m’amène à un autre aspect intéressant de ce texte. Vous savez combien le Québec, ces dernières années, s’ouvre sur le monde, multiplie ses relations avec la francophonie mais aussi avec les Américains, les Européens, les Africains et les Asiatiques. Vendredi, dans notre capitale nationale, nous allons recevoir des parlementaires de tous les pays d’Amérique du Nord, d’Amérique centrale et d’Amérique du Sud. Nous, Québécois, pensons que c’est notre façon de nous épanouir. À Calgary, ils ne voient pas les choses ainsi. Dans leur texte, ils veulent bien admettre que notre assemblée « législative » et pas nationale protège notre caractère unique, mais seulement « au sein du Canada ». Ils ont pris bien soin de n’ouvrir aucune porte sur le monde, de ne reconnaître au Québec aucun droit de participer à la grande conversation des nations. Tout se tient. Puisque, selon eux, nous ne sommes pas une nation, comment pourrions-nous prétendre à être international, à parler nous-mêmes aux autres peuples ? Cette clause exprime bien la volonté du Canada de nous faire entrer dans le moule, le moule réducteur de l’égalité des provinces. Elle exprime bien une volonté de décrire la différence québécoise comme quelque chose de passéiste et de folklorique qui ne doit avoir aucune conséquence pour notre avenir. Le Québec d’aujourd’hui, c’est bien plus que le code civil et la langue. C’est un carrefour entre les civilisations américaines et françaises, c’est une capitale qui vit au rythme des Amériques, c’est une métropole qui compte une plus grande proportion d’emplois de haute technologie que toute autre ville du continent, c’est une culture francophone de plus en plus riche de ses métissages et de son contact avec l’étranger, c’est une économie désormais nettement plus forte de ses ventes internationales que de ses échanges avec le Canada. Le Québec, tous les jours et de mille façons, est en train de venir au monde. À Calgary, on voudrait l’enfermer dans son passé. Plus on l’examine, plus on voit que le texte de nos voisins canadiens nous rapetisse, nous comprime, nous réduit. L’ambition du Canada, c’est que le Québec ne soit pas ambitieux. Il y a deux ans, 49.4 % des Québécois ont voté Oui à la souveraineté, et ce coup de tonnerre n’a pas suffi à nous valoir le respect et la reconnaissance, encore moins la maîtrise de nos affaires. Il y a deux ans, nous avons mobilisé toutes nos forces pour lancer à nos voisins le plus grand appel au changement de notre histoire. Dimanche à Calgary, les premiers ministres ont été clairs. Le Canada n’effectuera aucun des changements souhaités par les Québécois. Monsieur Harris, de l’Ontario, a été on ne peut plus net : « nous n’offrons rien de spécifique», a-t-il dit. Ainsi, les premiers ministres ont démontré sans l’ombre d’un doute que si les Québécois veulent être reconnus comme le peuple qu’ils sont, s’ils veulent maîtriser leur destin, ils n’ont qu’un moyen d’y arriver, c’est de voter pour la souveraineté, la prochaine fois, à la majorité. Alors pendant que les citoyens du Canada anglais débattront entre eux à savoir si l’offre de Calgary est suffisamment banale à leur goût, nous, au Québec, nous continuerons à accomplir les tâches que nous nous sommes collectivement données : créer de l’emploi pour les Québécois, nous occuper de santé et d’éducation, améliorer les conditions des familles du Québec, éliminer une fois pour toutes le déficit pour arrêter d’endetter nos jeunes. Sans nous laisser dévier de nos objectifs, nous allons continuer à défendre la démocratie et les institutions québécoises. Nous le faisons pour le bien du Québec, mais aussi pour préparer le peuple québécois aux grands défis qui l’attendent. Bientôt mieux outillé pour faire face à l’avenir, il aura l’occasion de se reconnaître lui-même en devenant enfin, sereinement et souverainement, maître de son destin et présent au monde. Merci.

[BOUC=19970919]
[Lucien Bouchard – Premier ministre du Québec – Conférence parlementaire des Amériques – 19 septembre 1997]
Monsieur le Président, Messieurs les Coprésidents d’honneur, Mesdames et Messieurs les Présidents d’Assemblée et Parlementaires d’Amériques, Monsieur le Secrétaire général de l’Organisation des États américains, Monsieur le Secrétaire exécutif de la Commission économique des Nations-Unies, pour l’Amérique latine et les Caraïbes, Mesdames et Messieurs les Représentants du Corps diplomatique et consulaire, Monsieur le Maire, Mesdames et Messieurs les Ministres Distingués invités, Au nom du gouvernement du Québec et du peuple québécois, je tiens à vous souhaiter la bienvenue à Québec, ville du patrimoine mondial et capitale bientôt quatre fois centenaire. Permettez-moi de féliciter les organisateurs de cette conférence et plus particulièrement, le président, monsieur Jean-Pierre Charbonneau, et les deux vice-présidents, messieurs Facal et Ciaccia. L’organisation d’un tel événement requiert minutie, énergie et persévérance ; vous avez toutes les raisons, vous et votre équipe, d’être fiers du travail accompli et du succès qui rejaillit sur le Québec et sa capitale. Jamais, depuis plus d’un siècle, les parlementaires des Amériques ne se sont réunis pour discuter ensemble d’un défi commun. Pourquoi ? Parce que jamais, auparavant, nous n’étions confrontés à un changement aussi important que celui de l’intégration économique des Amériques.
C’est une raison majeure. Mais alors pourquoi se rencontrer au Québec, dans la capitale d’une des plus petites nations des Amériques par sa population – 1 % seulement de l’ensemble – et d’un peuple qui parle le français, la langue la moins parlée de l’hémisphère. Peut-être précisément pour ces deux raisons. Au Sud comme au Nord de notre hémisphère, nous sommes tous engagés dans une intégration économique qui vise à nous enrichir, tous, économiquement. Nous avons aussi des richesses autres qu’économiques. À chaque table, ici, vous représentez des identités, des traditions, des cultures qui forment le remarquable bouquet culturel et social des Amériques. Que l’on soit de Calgary ou de Valparaiso, de New York, Caracas ou Montréal, chacun d’entre nous portons fièrement nos caractéristiques nationales. Le défi d’une plus grande intégration économique soulève aussi un certain nombre de craintes dans nos populations. Celle bien sûr de perdre une part des outils réglementaires, législatifs et tarifaires dont on a longtemps pensé qu’ils représentaient des gages de sécurité.
Plus fondamentalement, sûrement, des craintes portant aussi sur le risque de l’homogénéisation des cultures nationales ; je pense ici à l’appréhension de voir disparaître une part du sentiment d’appartenance essentiel à l’être humain et aux collectivités.
Il faut se garder de les exagérer, mais nous aurions tort de les ignorer. En un sens, le Québec a une conscience particulièrement aiguisée du caractère précieux de nos identités. Nos amis des États-Unis ont le mérite d’être la plus grande puissance économique et culturelle que le monde ait connue. Nos amis canadiens ont l’avantage de partager la langue de cette puissance. Nos amis hispanophones ont la sécurité que leur confère le poids du nombre. Nos amis brésiliens sont à eux seul une puissance économique et culturelle. Le Québec et le peuple québécois vivent un peu plus dangereusement. Notre économie ne peut s’appuyer sur notre marché intérieur. Nous exportons 54 % de ce que nous produisons. Notre richesse en dépend. Nous sommes par conséquent les plus fervents libre-échangistes de tout le Canada. Ici, le Québec fut le principal artisan de la participation du Canada au libre-échange avec les États-Unis, puis à l’ALÉNA. La foi libre-échangiste des Québécois est contagieuse, elle gagne progressivement les esprits pragmatiques et ouverts. Nous avons appuyé l’entente de libre-échange signée entre le Canada et le Chili et j’ai assuré le président Cardozo, du Brésil, de notre appui pour un accord avec les pays du Mercosur. Le Québec multiplie les accords et les échanges avec les États de la Nouvelle-Angleterre et les États des Grands-Lacs, nos principaux partenaires commerciaux. Économiquement, donc, le Québec joue pleinement la carte de l’intégration.
Cependant, culturellement, le Québec ne peut compter sur le poids du nombre, ou de la proximité avec une puissance francophone. Chez nos voisins acadiens, à l’Est, la francophonie se porte bien. Mais nous devons constater que le Québec est le seul endroit en Amérique où la proportion des francophones dans la population n’est plus en régression. C’est le cas depuis 20 ans, lorsque nous avons adopté une Charte qui protège notre langue et notre culture. Socialement, chaque nation résout, à sa façon, les défis de cette fin de siècle. Il n’y a pas de bons ou de mauvais choix. Les Québécois, eux, ont pris des décisions qui se distinguent de certains de nos partenaires. Comme tout le monde, nous sommes en train d’éliminer notre déficit, mais nos lois du travail, notre taux de syndicalisation, notre politique familiale, nos dispositions sur l’équité salariale, notre pratique du partenariat entre l’État, le patronat, les organisations syndicales et communautaires, sont autant de signes qui marquent la présence ici d’un peuple qui raisonne à sa façon. On parle parfois d’un modèle québécois, inséré cependant dans l’exigence de compétitivité qui va de pair avec l’intégration économique.
Qu’est-ce que tout cela signifie ? Cela signifie que le peuple du Québec, un peuple d’exportateurs francophones et forgeant un modèle québécois, représente en quelque sorte un cas-test pour l’intégration des Amériques. Nous sommes un laboratoire vivant des tendances qui traversent chacun de nos pays. Aux portes du géant étatsunien, alors que nos échanges économiques avec le continent augmentent de façon accélérée, le Québec tente de faire la démonstration qu’on peut rester soi-même, conserver sa personnalité culturelle, sociale et politique, tout en décuplant ses rapports avec ses voisins. Le contraire serait inquiétant, et donnerait un avertissement pour l’ensemble des cultures. Nous tentons ici de faire la preuve que l’intégration économique peut se réaliser, non pas en affadissant les différences culturelles qui font la diversité et la richesse des Amériques, mais, au contraire, en renforçant à la fois ce qui nous distingue et ce qui nous unit. Vous le savez, certains, comme moi, mon gouvernement et près de la moitié des électeurs, pensons que les Québécois devraient franchir un pas de plus dans la double logique de l’intégration et du renforcement du caractère national en faisant du Québec un État souverain, associé économiquement à ses voisins. Nos amis de l’opposition officielle ne sont pas de cet avis, et c’est un débat que nous menons dans un des plus vieux parlements des Amériques et du monde, fiers de participer à une des démocraties les plus vigoureuses qui soient. Songez qu’au référendum de 1995 sur la souveraineté, 94 % des électeurs ont participé au vote. Dans notre coin de continent, nous cherchons des moyens de marier l’intégration économique à la préservation de notre personnalité sociale et culturelle. Nous savons que vous avez le même souci. En fait, nous partageons le même devoir. C’est pourquoi cette conférence est si précieuse. Elle doit nous permettre d’échanger nos expériences, de comparer nos méthodes, d’enrichir notre réflexion. La mondialisation est une force irrésistible en cette fin de siècle. Y résister, ce serait livrer un combat d’arrière-garde. Je préfère la vision de Bolivar qui convoquait, il y a 150 ans, le premier congrès panaméricain. Mais il nous faut éviter que les peuples soient au service de la mondialisation et, au contraire, faire en sorte que la mondialisation soit au service des peuples. Voilà la raison de notre présence ici.
[Debemos evitar que los pueblos estén al servicio de la mundialización, por el contrario, tenemos que obrar para que la mundialización esté al servicio de los pueblos. Ésta es la razón de nuestra presencia aquí. Debemos evitar que os povos estejam a serviço da mundialização, mas ao contrário, devemos fazer com que a mundialização esteja a serviço dos povos. Eis a razão de nossa presença hoje aqui].
Nous pourrons échanger ensemble sur des enjeux communs : la démocratie, les droits de la personne, l’emploi, l’éducation et la formation, la protection sociale, la santé, le développement durable, la culture, la langue et les communications. Nous sommes ici pour comparer nos expériences. En fait, pour parler franchement, nous sommes ici pour nous voler nos meilleures idées les uns les autres. Entre parlementaires, c’est légal. Nous ne serons pas les seuls, en cette fin de siècle, à tenir ce genre de débats. Cependant, nous avons un avantage sur les Asiatiques ou les Européens qui en discutent. Nous avons la chance de pouvoir aborder ces questions avec des parlementaires des États-Unis, du pays qui constitue en quelque sorte le centre de gravité de la mondialisation.
[I am particularly happy that many parliamentarians from the United States are participating in this conference. For you, the stakes are not the same. Yet this debate about the strength of national personalities in a world that is increasingly interconnected concerns you as much as anyone else.In your own country, a great debate is revolving on how to strike a balance between multiculturalism and the need for a strong core of national values, a strong national personality. The question of an official language is even an issue, not only at the border with Mexico but also right here, in neighbouring New Hampshire. The impact of an expanding free-trade zone on your economy is at the heart of many a political campaign. It is as though you are asking, within your country, the very questions about cultural and economic cohesion that we, other nations of the Americas, have to consider outside your borders and because of your unparallelled strength. So, whether we live in Peoria or in any region of the Americas, this process needs to be looked at by the representatives of the people. We must ask ourselves how to better achieve integration while retaining national identities, how the priorities set out by our voters can be met by the process of integration. We cannot be passive in this, we should get ahead of the curve. One thing is certain, though: there are no easy answers. We have a remarquable opportunity, here today, to start sorting out some of these issues together].
Nos origines sont différentes, mais, citoyens d’un même continent, nous partageons un passé commun. Il a fallu apprivoiser ces nouveaux territoires, peuplés par vagues successives, les plus anciennes se perdant dans la nuit des temps. C’est ainsi que populations autochtones et arrivants subséquents ont dû établir des relations qui ont, depuis, beaucoup gagné en harmonie, mais qui restent à parfaire.
C’est notre avenir, cependant, qui nous unit plus que toute autre chose. Nous constatons que nos gens d’affaires se parlent de plus en plus. Les produits et les services traversent nos frontières avec une aisance nouvelle. La conversation des nations d’Amérique, à l’horizon 2005, ne saurait être qu’économique.
Au cours des dernières années, l’Amérique latine a vécu une ouverture démocratique sans précédent qui s’est traduite par la fin de conflits armés, notamment au El Salvador et au Guatémala. Des peuples entiers se dédient maintenant à la réconciliation nationale et à la construction de leur futur. La présence parmi nous du Prix Nobel de la paix, Monsieur Oscar Arias, témoigne éloquemment de cette volonté de démocratisation. Ces événements, liés à ceux des dernières semaines – l’extraordinaire émotion suscitée par les décès de la princesse Diana et de mère Thérésa – démontrent avec force que nos populations ont soif de compassion et de liberté. L’économie, la prospérité, doivent servir l’humanité et non l’inverse.
Or, la politique est l’art de donner à nos citoyens les moyens de leurs espoirs, la jouissance de leurs droits et la conscience de leurs responsabilités. Ces espoirs, ces droits et ces responsabilités sont entre nos mains, nous, parlementaires des Amériques.
Cherchons, ensemble, les moyens de faire de notre intégration un outil d’enrichissement réciproque, bien sûr, mais aussi un outil de civilisation et d’humanité. Je vous remercie.

[BOUC=19970927]
[Lucien Bouchard – Premier ministre du Québec – Colloque sur la social-démocratie – 27 septembre 1997]
Mes amis,
La semaine dernière nous avions l’extraordinaire privilège de recevoir, dans notre capitale nationale, des parlementaires de tous les pays des Amériques. Ils ont débattu, ensemble, ici, en espagnol, en français, en anglais et en portugais, d’un sujet qui devient d’actualité mondiale : comment vivre la mondialisation des échanges en préservant la multiplicité des expériences nationales Le choix de Québec comme lieu de cette conférence était opportun. Aux portes de la plus grande puissance économique et culturelle que le monde ait connue, les Québécois vivent dangereusement. Ils le font d’autant plus qu’ils jouent, plus que tout autre peuple sur le continent, la carte de l’intégration économique, la carte du partenariat économique avec nos voisins. Il y a dix ans, le Québec exportait à l’extérieur de ses frontières 43 % de sa production, ce qui était déjà beaucoup. Aujourd’hui : 54 %. La destination de ces produits réserve une information encore plus importante. Savez-vous qu’au cours des cinq dernières années, le Québec a augmenté de 90 % ses ventes aux États-Unis ? Et savez-vous que grâce à l’extraordinaire développement de notre commerce américain et international, le Québec tire désormais presque deux fois plus de richesse de son commerce avec l’étranger que de son commerce avec le Canada ? Voyez le paradoxe : l’intégration économique est en train de dégager l’économie québécoise du seul axe canadien et de lui donner une nouvelle marge de manoeuvre. C’est un événement majeur de notre histoire économique. Pourtant, cette intégration libère des forces qui poussent à une certaine standardisation des cultures et des politiques. Lorsque j’ai rencontré les parlementaires des Amériques, je leur ai dit que le Québec était un cas-test pour l’intégration, et j’en ai la conviction profonde. À notre manière, nous tentons ici de faire deux choses à la fois. D’une part, de décupler nos contacts économiques, sociaux et politiques avec nos voisins et avec le monde. D’autre part, de renforcer notre personnalité nationale, de faire de notre langue officielle, le français, la véritable langue commune des Québécois. La mondialisation est un mouvement irrésistible, et personne ne pourrait gagner aujourd’hui un combat d’arrière-garde contre cette tendance. Mais plus cette tendance est forte, plus, je pense, il faut créer des contrepoids internes, pour maintenir l’équilibre entre la personnalité nationale et le tourbillon des échanges mondiaux. Parmi ces contrepoids, je cite d’abord les politiques culturelles et linguistiques, l’éducation de l’histoire et du patrimoine et la promotion de valeurs communes à tous les citoyens d’un même peuple. C’est ce que nous faisons en éducation par la révision du curriculum et l’introduction de l’enseignement de l’histoire, par une plus grande place faite à la culture et à la qualité du français. La semaine de la citoyenneté et nos efforts renouvelés d’intégration des nouveaux québécois participent de cette volonté. Car nous savons que, sans personnalité nationale forte, il n’y a pas d’échange international qui vaille. Le monde est comme une soirée amicale où on est attiré vers les individus qui se distinguent, qui ont quelque chose à dire, à contribuer, et non vers ceux qui sont le strict reflet de leur entourage ou qui sont toujours d’accord avec la dernière personne qui a parlé. Autre contrepoids : la démocratie locale et nationale. La mondialisation, la création de règles économiques communes pour toute la planète, a pour effet de déposséder les États et les peuples d’une partie de leur marge de manoeuvre. Il faut compenser en donnant plus de responsabilités aux citoyens, pour qu’ils détiennent un meilleur contrôle sur leurs décisions. C’est ce que nous ferons notamment par la création prochaine de centres locaux d’emplois et les centres locaux de développement, où nous voudrons donner à chaque collectivité locale, dans chaque territoire de MRC, une responsabilité sur le développement de l’emploi et de l’économie. Dans la recherche de ces deux contrepoids, l’action du Québec est de toute évidence entravée par son demi statut. •Nous voulons susciter l’adhésion à des valeurs communes au peuple québécois; le gouvernement fédéral affirme que ce peuple n’existe pas et il prône un multiculturalisme qui fragmente notre société plutôt qu’il la cimente. Nous voulons faire partager l’usage du français, langue officielle et commune, à tous nos citoyens ; le gouvernement fédéral affirme au contraire qu’il y a deux langues officielles à Montréal et au Québec, et il s’est de tout temps opposé à nos politiques linguistiques. •Nous voulons façonner ensemble, grâce à nos dons de concertation économique et sociale et compte tenu de nos priorités, nos propres programmes sociaux, notre propre solidarité sociale ; le gouvernement fédéral et les autres provinces veulent nous imposer leurs normes, leurs priorités et leur vision sociale. •Nous voulons faire partager nos valeurs démocratiques et la nécessité pour notre peuple de prendre ses décisions dans l’urne et de respecter les décisions majoritaires ; le gouvernement fédéral fait campagne contre chacune de nos institutions démocratiques, refuse de reconnaître la règle majoritaire et fait activement campagne pour les thèses partitionnistes. Mais l’offensive fédérale a du plomb dans l’aile, sur plusieurs points. Depuis le début de l’automne, dans les villes de Lachine et de LaSalle, les partitionnistes soutenus par Ottawa ont subi échec sur échec. Comme à Aylmer et à Hull l’an dernier, des démocrates de toute tendance ont tenu tête aux tactiques d’intimidation des partitionnistes et ont fait honneur à la démocratie québécoise. Mes amis, avec nos politiques économiques et fiscales courageuses, avec les chantiers mis sur pied par le Sommet sur l’économie et l’emploi, nous sommes en train de construire l’infrastructure de la souveraineté. Pendant que les fédéralistes s’agitent en surface, nous posons des fondations solides. Nous sommes en train d’y arriver. Puis il y a l’élément au centre de notre colloque : la social-démocratie. Au Québec nous faisons le choix, conscient, de mener une politique social-démocrate aux côtés de voisins dont on peut dire respectueusement qu’ils divergent d’opinion avec nous. Le Parti Québécois a cependant subi un choc lorsqu’il a pris le pouvoir en septembre 1994. Il s’est trouvé devant une terrible injustice sociale et un péril grave pour la solidarité. L’injustice, c’était que le gouvernement précédent avait si mal géré nos affaires qu’un énorme déficit annuel menaçait maintenant les futures générations de Québécois. Si rien n’était fait, le gouvernement aurait dû procéder à une vente de faillite à plus ou moins brève échéance pour survivre, ce qui signifiait que les jeunes Québécois ne pourraient obtenir les services dont avaient bénéficié leurs parents. Quant au péril, c’est celui qui pesait sur la social-démocratie québécoise. Sans argent, sans revenu suffisant, ayant vécu à crédit pendant de longues années, l’État québécois risquait de devoir abandonner ses programmes sociaux, faute de moyens. Dès le budget de Jean Campeau, en mars 1995, un premier coup de barre fut donné, et chacun se souvient du vacarme provoqué par l’annonce des enveloppes fermées dans les ministères, et encore plus de la grande réforme de la santé alors mise en branle, et qui comportait dans sa toute première phase la fermeture de dix hôpitaux au Québec, dont sept à Montréal. Puis en mars 1996, à Québec, toute la société donnait un deuxième élan et s’entendait sur un échéancier serré : l’élimination du déficit d’ici le premier avril 1999.
Il s’agissait d’un sauvetage collectif : le sauvetage de notre État et de notre solidarité sociale. Aujourd’hui, nous sommes à 18 mois de cette échéance. Les trois quarts du chemin ont été accomplis. Le plus dur est derrière nous. Les grandes réductions de budget ont été faites et nous nous employons à faire en sorte que le budget de la santé, en particulier, puisse reprendre son souffle, l’an prochain, après deux années de restructuration. Lorsque nous aurons terminé, nous pourrons faire la liste de ceux qui ont contribué au sauvetage. 500000000 $ provenant des grandes entreprises, auxquelles l’État ne rembourse pas une partie des dépenses de TVQ. Une surtaxe de 5 % aux banques, versée au Fonds de lutte contre la pauvreté. Plus de 700000000 $, trouvés dans la poche de ceux qui faisaient du travail au noir ou qui ne payaient pas l’ensemble de leurs impôts. Une taxe sur les voitures de luxe. Une réduction de 6 % du salaire des députés, des ministres et du premier ministre, depuis le premier juillet. Les seuls salariés québécois dont le chèque de paye a baissé ! Et c’est un des seuls groupes qu’on n’a pas vu manifester devant le parlement ! Mais 6 % d’effort, pas sur le chèque de paye mais dans la masse salariale ou dans d’autres dépenses, consenti par les juges, les médecins, les pharmaciens, par l’ensemble des employés du secteur public et parapublic. Un effort aussi des professeurs et employés d’université, des salariés d’Hydro-Québec. La liste est très longue et ne comporte aucun absent. Et cet extraordinaire effort du secteur public a permis d’embaucher massivement des jeunes, 9000 en éducation, et, au total, d’améliorer la situation d’emploi de près de 25000 employés. Le dernier bloc important dans le sauvetage de l’État québécois est le 500000000 $ qui doit constituer l’effort consenti par les municipalités du Québec, c’est-à-dire à la fois les élus, les administrateurs et les salariés. Sans toucher au salaire, sans mise-à-pied, il est possible de trouver cette économie si on s’en donne la peine. Ce n’est pas facile. Ce n’est jamais facile. Mais je puis vous donner ma parole aujourd’hui que cette contribution de 500000000 $ doit venir du monde municipal, et elle ne sera pas refilée au monde de la santé, de l’éducation ou de la sécurité du revenu. Pas question. Ces secteurs ont fait largement leur part.
J’ai dit qu’il n’y avait pas d’absent sur la liste et c’est vrai. Cependant notre gouvernement et notre société ont un préjugé favorable, vers le bas de l’échelle des revenus. D’abord, il y a un an, le Sommet sur l’économie et l’emploi a créé un concept nouveau : la clause d’appauvrissement zéro. Nous l’appliquons strictement pour protéger le revenu des Québécoises et des Québécois qui n’ont simplement pas la capacité d’accéder au marché du travail. Ils ont maintenant la certitude que leur revenu sera stable, quoi qu’il arrive. Les réformes qui ont touché la sécurité du revenu ont surtout visé à rendre plus facile et plus payant l’accès au travail. Auparavant, pour sortir de l’aide sociale et accéder à un emploi peu payé, il fallait renoncer à une aide à l’enfance, à une aide au logement et à des médicaments remboursés. Souvent, travailler, c’était s’appauvrir. En deux ans, nous avons fait en sorte que le passage de l’aide sociale au marché du travail signifie chaque fois, indubitablement, un enrichissement, même au salaire minimum que nous aurons augmenté de 13 % entre septembre 1995 et mercredi prochain. Les Québécois au salaire minimum constituent la catégorie de salariés dont le revenu a le plus augmenté au Québec depuis deux ans. Clairement, le préjugé favorable de ce gouvernement, et certainement de ce premier ministre, ce sont les familles de travailleurs à faibles revenus – les femmes seules ou les couples avec enfants qui travaillent et qui gagnent peu. Nous avons tenté, alors qu’on procédait au sauvetage de l’État québécois, de prendre une série de mesures pour venir en aide au 20 % des familles québécoises de travailleurs aux revenus les plus faibles. L’an dernier les milieux communautaires voulaient que l’on s’engage à ne pas appauvrir le quantile le plus pauvre parmi les Québécois. Nous avons plutôt cherché à améliorer leur situation. Cela se fera progressivement au cours des 18 prochains mois, et à mesure que nos réformes entreront en vigueur : la politique familiale avec la nouvelle allocation familiale, les garderies à 5 $, la réforme fiscale et la baisse d’impôts pour les revenus faibles et modérés, l’allocation-logement, la poursuite de la hausse du salaire minimum, mais en tenant compte aussi de la hausse des cotisations de la Régie des rentes. Je vous donne les résultats – ce sont des moyennes, les situations individuelles varient. Il y a tout près d’un million de familles québécoises dont l’un des parents travaille. 20 % de ces familles ont des revenus de moins de 25000 $ par an. Il s’agit donc du premier quantile. Et pour l’ensemble de ces familles qui ont des enfants d’âge scolaire, nos réformes vont augmenter leur revenu d’au minimum 400 $ par année, et jusqu’à 1400 $ par année pour les moins fortunés. Les familles de travailleurs qui gagnent moins de 15000 $ verront leur revenu augmenter d’au moins 9 % d’ici un an et demi.
Et si ces familles ont un enfant en garderie, alors l’augmentation de revenu est encore plus générale : elle variera entre 6 % d’augmentation et 10 % d’augmentation. Vous voyez, 6 %, le chiffre le plus utilisé au Québec cette année. Mais cette fois-ci ce n’est pas -6 %, c’est +6 %, pour ceux qui en ont le plus besoin. Je pense que nous pouvons, tous, être très très fiers de ce résultat. C’est notre façon de faire contrepoids à l’inégalité. Notre façon aussi de refuser le Québec coupé en deux, de refuser de baisser les bras devant la pauvreté. C’est notre pas dans la bonne direction. En fait, depuis deux ans, et notamment depuis les sommets de l’an dernier, nous avons mis trois grands chantiers en marche au Québec. Le sauvetage de l’État, dont j’ai parlé, et qui est en train d’aboutir. Le grand chantier de l’emploi. Hier, nous avons pu faire un bilan de l’année écoulée, et constater que nous avons atteint plusieurs des objectifs que le Sommet s’était fixés. Nous avons d’ores et déjà créé 11000 des emplois promis au Sommet, dans les délais prévus, et nous en prévoyons le double d’ici le mois de mars. Finalement, nous avons mis en branle le grand chantier de la social-démocratie. L’année qui a débuté en septembre doit être celle de la mise en oeuvre et de la consolidation de nos décisions. Je crois qu’on vous a distribué un document qui résume les 12 dates de la social-démocratie québécoise pour l’année en cours. Premier septembre dernier, journée faste pour la nouvelle politique familiale québécoise, la plus généreuse en Amérique du Nord. C’est le jour de la livraison de la nouvelle allocation familiale. C’est aussi l’ouverture des maternelles à temps plein pour les enfants de cinq ans et des places de garderies à 5 $ pour les enfants de quatre ans. Une véritable révolution qui, à quelques ajustements près, est maintenant bien accueillie par les familles québécoises. Premier octobre prochain – dans trois jours, augmentation du salaire minimum à 6,80 $ l’heure. Depuis septembre 1995, il s’agit d’une augmentation de 13 %. Premier octobre, encore, réduction de la semaine de travail normale de 44 à 43 heures. Ce qui signifie que les heures travaillées au-delà de la 43e heure seront rémunérées au taux du temps supplémentaire. La semaine sera réduite progressivement à 40 heures par semaine d’ici trois ans. Premier octobre, toujours, création de l’allocation-logement, qui permettra à 28000 familles supplémentaires de bénéficier d’une aide à l’habitation sociale. 24 octobre prochain, dans un mois, lancement du Fonds de l’économie sociale. Un autre héritage du Sommet, ce fonds utilise de l’argent du secteur privé et du secteur public pour créer des emplois dans les domaines de l’économie non exposés à la concurrence internationale. Un filon prometteur pour l’avenir et dispensateur de services qui améliorent la qualité de la vie des Québécois. Douze novembre prochain, ouverture du 75e Carrefour Jeunesse-Emploi. Peu importe leur statut social ou économique, les jeunes de 18 à 24 ans ont un guichet unique, convivial et adapté à leurs besoins. C’est leur porte vers le marché du travail. 21 novembre prochain, dans deux mois, mise en vigueur de la loi sur l’équité salariale, une des lois les plus progressistes au monde. C’est aussi le début du compte-à-rebours de huit ans pour que les entreprises se conforment à la loi et fassent disparaître les écarts salariaux séculaires dans des emplois à prédominance féminine. Une énorme victoire pour les femmes du Québec. Premier décembre prochain, le régime de perception automatique des pensions alimentaires atteindra sa vitesse de croisière. Les organisatrices de la marche Du pain et des roses avaient signalé que la non-perception des pensions alimentaires était le principal facteur de pauvreté des familles québécoises. Depuis l’instauration du système québécois, il y a deux ans, plus de 55000 familles en ont bénéficié. Au premier décembre, les listes d’attentes de traitement des dossiers seront résorbées et le régime deviendra complètement opérationnel, avec un délai normal de traitement des demandes d’au plus un mois. Premier janvier prochain, réduction de 15 % de l’impôt de 75 % des ménages québécois, donc tous ceux qui gagnent moins de 50000 $ par an. De plus, 200000 ménages en bas de l’échelle seront désormais exemptés de tout impôt québécois sur le revenu. Premier janvier prochain aussi, mise en place de la réforme de la Régie des rentes du Québec, qui fait en sorte de protéger les retraites de tous les Québécois et qui permet aux jeunes Québécois d’aborder leur vie professionnelle avec la certitude qu’ils bénéficieront des mêmes avantages de retraite que leurs aînés. Premier août prochain, envoi des chèques de remboursement de la TVQ aux Québécois les moins fortunés. Juste à temps pour la rentrée des classes, les Québécois qui gagnent moins de 26000 $ par an recevront un chèque qui leur remboursera l’équivalent de ce qu’ils auront dépensé en TVQ depuis le début de l’année. Pour ceux qui gagnent moins de 13000 $ par an, le montant du chèque sera supérieur à leurs dépenses de TVQ. Premier septembre prochain, dans un an, début de l’accès aux services de garde à 5 $ pour les enfants de trois ans. La politique familiale du Québec fait un pas de plus vers la petite enfance. Elle en fera encore un, en septembre 1999, pour les enfants de deux ans, l’année suivante pour ceux d’un an, puis l’année suivante pour les poupons. Bref, 12 mois, 12 dates de la social-démocratie, 12 façons de mieux distribuer la richesse collective des Québécois, de venir en aide aux enfants et aux familles, et à tous ceux qui travaillent et qui en arrachent. Alors vous voyez, pour nous, vivre la social-démocratie en plein mouvement de mondialisation n’est pas un concept ou un souhait. C’est un combat de tous les jours. Nous faisons ici une expérience originale. S’ouvrir au monde, s’adapter aux réalités continentales, devenir compétitifs pour générer de la richesse nouvelle, mais répartir cette richesse avec plus d’équité, se préoccuper de l’avenir de nos enfants et de notre jeunesse, refuser obstinément le glissement vers la pauvreté. Pour réussir ce combat, il faut réunir deux conditions : la volonté et les moyens. Nous sommes en train de nous donner le moyen de notre social-démocratie. Ce moyen c’est la croissance économique, et c’est pourquoi le gouvernement du Parti Québécois multiplie les initiatives pour susciter ici une culture d’entrepreneurship, pour aider l’investissement local ou étranger, pour augmenter l’exportation, aujourd’hui notre principale source de richesse, pour assurer que nos travailleurs et nos entreprises soient compétitifs. Sans richesse, pas de partage de la richesse. Et on ne peut être social-démocrate aujourd’hui sans être aussi préoccupé de croissance. Pour y arriver, j’ai mentionné l’économie sociale, l’économie classique, mais nous avons, au Québec, un autre outil, construit pendant la révolution tranquille : nos sociétés d’État.
Depuis notre arrivée au pouvoir, nous avons beaucoup fait pour redonner aux sociétés d’État du Québec le dynamisme dont nous avons besoin. Les résultats sont probants. L’activité de la Caisse de dépôt, son rôle dans l’économie et l’aide aux exportations, son excellent rendement, donne à notre État et à notre peuple un puissant levier économique et une sécurité financière inestimable. La SGF, désormais présidée par Claude Blanchet, joue un rôle clé dans l’attraction de l’investissement. Mais je voudrais dire quelques mots sur Hydro-Québec, qui est en train de se transformer sous nos yeux en l’une des plus dynamiques sociétés publiques qu’on puisse trouver et qui vient d’aviser ses 1000 employés temporaires ou précaires qu’ils avaient désormais un emploi permanent.
Pendant les décennies passées, Hydro avait su harnacher des rivières pour produire de l’énergie. Aujourd’hui, Hydro s’emploie à harnacher le savoir-faire québécois et le faire fructifier sur le marché continental et étranger. Ce qui signifie que notre compagnie, qui ces dernières années versait peu de profits dans la caisse commune de l’actionnaire collectif, l’État, nous annonce, pour dans deux ans, un profit annuel de plus de 1000000000 $.
Sans compter même les emplois nouveaux que cela créera pour les femmes et les hommes du Québec, tentons d’imaginer un peu ce que signifiera l’apport annuel, dans le budget de l’État, de plus de 1000000000 $ de profits de notre compagnie nationale. Combien de place de garderies à 5 $ par jour ? Combien d’investissements dans la santé et l’éducation ? J’entends dire que certains voudraient créer une coalition pour s’opposer à la privatisation ou à la dé-nationalisation d’Hydro-Québec. Laissez-moi vous annoncer que cette coalition existe déjà. Elle s’appelle : le gouvernement du Parti Québécois et j’en suis le président. Car jamais, sous aucune circonstance, nous n’abandonnerons le joyau de nos sociétés d’État, et surtout pas au moment où il s’apprête à rendre au peuple québécois les dividendes de 30 années de labeur. Les Québécois sont des sociaux-démocrates, actionnaires de la plus formidable multinationale publique du continent. En devenant un des gagnants économiques de la mondialisation, Hydro contribue, et contribuera de plus en plus, à nous donner les moyens de notre solidarité sociale. Nous avons, là, le meilleur des deux mondes. C’est pourquoi ce colloque du Parti Québécois est si important. La mondialisation comporte des dangers pour les personnalités nationales, l’originalité des projets sociaux et politiques. Elle ouvre aussi des perspectives. J’ai parlé de la diversification de notre commerce, des profits de notre transnationale publique, je pourrais parler de la capacité que nous donne Internet de rejoindre les marchés francophones où qu’ils se trouvent sur la planète. Le Parti doit donc réfléchir à ces questions, anticiper le changement pour mieux en tirer parti s’il nous est favorable, ou pour mieux s’en prémunir s’il est inquiétant. Pour y arriver, cela suppose un effort intellectuel nouveau, une volonté de sortir des sentiers battus, d’inventer. Dans plusieurs milieux souverainistes on parle déjà, pour l’an prochain, de grands « rendez-vous de la souveraineté ». C’est une perspective qui me sourit parce que cela nous permettra de mettre en lumière le nouveau potentiel de la souveraineté. Il faudra réfléchir sur un Québec souverain sans déficit. Un Québec souverain superbement intégré au reste du continent. Un Québec souverain de l’entrepreneurship et de l’économie sociale. Un Québec souverain qui sait garder sa personnalité culturelle, linguistique, politique et sociale, dans un monde de plus en plus interconnecté. Un Québec souverain qui peut et qui doit être un exemple de mondialisation réussie et, ce faisant, un Québec souverain qui peut devenir un point de référence pour les autres cultures. La mondialisation est à nos portes, que nous le voulions ou non. La social-démocratie, elle, est un choix qu’il faut refaire sans cesse. Et au Québec, c’est simple, c’est le choix du Parti Québécois. Merci.

[BOUC=19970930]
[Lucien Bouchard – Premier ministre du Québec – Discours devant la Chambre de commerce et d’industrie de Paris – 30 septembre 1997]
Il me fait grand plaisir de m’adresser à vous aujourd’hui et de faire le point sur un partenariat en pleine expansion, celui qui lie la France et le Québec.
La présence à mes côtés, durant cette mission, d’une cinquantaine de gens d’affaires du Québec ainsi que l’intérêt que vous manifestez par votre présence ici aujourd’hui, illustrent bien la santé des rapports qui unissent nos deux économies.
La relation entre nos deux peuples repose sur quatre piliers, que nous avons construits ensemble depuis 30 ans. Depuis, en quelque sorte, que le Général de Gaulle a fait redécouvrir le Québec aux Français.
premier pilier : les relations personnelles
Le premier de ces piliers, ce sont les relations personnelles, c’est[-] à-dire ce formidable réseau d’échanges et de contacts entre chercheurs, gens d’affaires, artistes, créateurs, étudiants et professeurs, qui tisse aujourd’hui la trame de l’amitié France-Québec. Quant on connaît l’importance des réseaux dans la nouvelle économie, on mesure la portée de ces liens.
Savez-vous qu’il existe 250 ententes entre universités françaises et québécoises ? Que chaque année, 3000 étudiants traversent l’Atlantique pour poursuivre leurs études chez vous ou chez nous ? Que depuis 30 ans, 30000 personnes ont effectué un stage ou une mission de coopération, et 75000 jeunes ont participé aux programmes de l’Office Franco-québécois pour la jeunesse ? Nous avons construit ensemble un pont. Un pont achalandé entre l’Europe et l’Amérique, par où transitent la science, la technologie, les affaires, la culture et l’amitié.
Ces échanges ont entraîné chez nos populations une insatiable curiosité, que le tourisme canalise aujourd’hui. De part et d’autre, l’an dernier, tout près de 600000 citoyens ont fait le voyage. L’équivalent de 2,5 % de la population québécoise était chez vous à un moment ou à un autre l’an dernier, dépensant dans votre économie 1000000000 de francs. De son côté, le Québec est l’une des régions les plus visitées de l’Amérique du nord par les Français. À telle enseigne que lorsque je rencontre les gouverneurs des États de Pennsylvanie et du Maine, ils s’informent des moyens de faire passer chez eux une partie de nos visiteurs français, en échange de leurs propres touristes qui viendraient plus nombreux au Québec.
Bref, je ne connais pas deux peuples au monde qui, séparés par un océan, aient développé des liens interpersonnels aussi nourris, aussi diversifiés et aussi solides que ceux qui nous unissent désormais.

Deuxième pilier : les relations culturelles
Le second de nos quatre piliers est celui de la culture. Contrairement au lien politique ou économique, le lien culturel entre la France et le Québec n’a jamais été complètement rompu. La littérature, la chanson, puis le cinéma français ont nourri nos imaginaires. Depuis les années soixante, cependant, l’échange culturel est devenu bilatéral, s’est accéléré et a mûri jusqu’à créer, aujourd’hui entre nos deux peuples, un véritable espace culturel commun.
De la variété, du rock, de la danse moderne au théâtre d’avant-garde en passant par les productions audiovisuelles, notre marché culturel est maintenant intégré. Vos créateurs et les nôtres s’y côtoient de façon toute naturelle.
Ainsi, dans le secteur du cinéma et de la production télévisuelle, nous avons investi ensemble 430000000 de francs (100000000 $) au cours de la dernière année. Nos échanges commerciaux dans le domaine de l’édition atteignent 860000000 de francs (200000000 $). Sans compter les partenariats qui se développent à un rythme soutenu dans le domaine du multimédia, contribuant ainsi à accroître la présence du français dans l’économie du savoir. Enfin, je suis heureux de vous annoncer que tout à l’heure, le premier ministre Lionel Jospin et moi-même avons décidé qu’une Saison du Québec se tiendra en France au printemps de 1999. Cette saison sera l’occasion de mettre en lumière la culture québécoise mais aussi notre savoir-faire technologique et industriel, en plus d’illustrer les multiples liens qui nous unissent à la France.

Troisième pilier : les relations politiques
Il y a aussi le pilier politique. Il avait été laissé un peu à l’abandon, par le Québec, pendant la décennie écoulée entre le départ du premier ministre René Lévesque et l’élection de mon prédécesseur, Monsieur Jacques Parizeau. Depuis 1994, nous avons redressé ce pilier et je dois dire aujourd’hui qu’il n’a jamais été aussi solide. Mes entretiens, depuis hier, avec le Président de la République, puis avec le premier ministre, avec leurs ministres et des membres des deux grandes familles politiques françaises, m’ont permis de constater qu’il y a en France, à notre égard, un large consensus.
Ce qui explique pourquoi les gouvernements français et québécois ont voulu que cette visite s’articule d’abord autour de l’économie et de l’emploi. Qu’elle contribue, donc, à construire le quatrième pilier de notre relation.
Quatrième pilier : les relations économiques
Qu’en est-il vraiment de cette relation économique ? On ne compte plus le nombre de discours qui ont été prononcés au cours des années pour présenter la France comme la porte d’entrée sur l’Europe pour nos entreprises et le Québec comme un tremplin pour atteindre le marché américain. Il y a une dizaine d’années, il s’agissait davantage d’un voeu que d’un fait.
Mais, petit à petit, entreprise par entreprise, équipe de recherche par équipe de recherche, cette réalité a émergé. Elle s’impose à nous aujourd’hui avec force et clarté. Nous l’attendions dans le commerce des biens, elle se manifeste plutôt dans les investissements croisés, les partenariats multiples et structurants, véritables moteurs de l’emploi et du développement dans la nouvelle économie.
Observons cela d’abord dans le sens Québec-France : 96 filiales d’entreprises québécoises sont aujourd’hui installées en France, ce qui représente 70 % des implantations canadiennes en sol français.
La présence des entreprises québécoises en France est inégalée dans le reste de l’Europe. Les Québécor, Cascades ou Canam-Manac utilisent leur production française pour vendre ailleurs en Europe. Parmi les chefs d’entreprises du Québec qui m’accompagnent, je signale la présence de Monsieur Pierre Péladeau, premier imprimeur de France et d’Europe; Bernard Lemaire, de la compagnie Cascades, le premier cartonnier de France et l’un des premiers d’Europe; et André Bombardier, vice-président de la compagnie québécoise qui transporte les voyageurs sous la Manche et qui participe à la construction de l’Airbus. Les journalistes économiques québécois utilisent parfois le terme «Québec Inc.» pour désigner collectivement les décideurs économiques du Québec. Ici, ensemble, ils donnent directement du travail à plus de 17 500 citoyens français, ce qui fait de Québec Inc. un employeur français aussi important qu’IBM France ou que Microsoft, Hewlett-Packard et Ford réunis! Sans compter bien sûr les 15000 emplois français générés par les exportations françaises au Québec. Les Québécois comptent pour le quart de la population canadienne, mais assurent plus de la moitié du commerce franco-canadien.
La cadence de nos implantations en terre française s’accélère. L’an dernier, 11 nouvelles entreprises québécoises ont annoncé leur arrivée en France, contre 9 de l’État de New York, trois du Massachusetts et 3 du Canada.
Il est donc maintenant indubitable que le Québec économique, détenant une masse critique en sol français, a fait de la France son partenaire stratégique en Europe et que l’investissement québécois en France est un facteur significatif de croissance et d’emplois pour les Français. Notre relation économique a le grand mérite de ne pas être à sens unique. Ces dernières années, les entreprises françaises ont aussi fait un choix stratégique en Amérique du Nord : elles ont fait le choix du Québec.
On trouve chez nous aujourd’hui 250 entreprises françaises. C’est deux fois plus qu’en Nouvelle-Angleterre, incluant la région de Boston, et deux fois et demi plus que dans le reste du Canada, y compris l’Ontario. En fait, aucune région d’Amérique du Nord ne compte une aussi grande concentration d’entreprises françaises que le Québec. Le calcul est simple: per capita, il y a sept fois plus d’entreprises françaises au Québec qu’aux États-Unis. Pourquoi ? La liste des raisons est assez longue. Et je compte bien vous en infliger quelques unes.
Cependant il y a une raison qui n’apparaît nulle part. Ce n’est pas le marché intérieur québécois qui attire ces entreprises. Notre force, ce n’est pas que nous soyons 7000000 de consommateurs. C’est que nous sommes 7000000 de libre-échangistes.
Le Québec, aujourd’hui, exporte plus de la moitié de tout ce qu’il produit. Les États-Unis constituent maintenant notre principal client, surclassant nettement en importance le reste du Canada. Depuis cinq ans, nos exportations aux États-Unis ont cru de 90 %. Ce qui provoque d’intéressants débats de chiffres. Nos services avaient calculé que le Québec était dorénavant le neuvième partenaire commercial des États-Unis en importance. Mais le Secrétaire américain au Commerce, qui est venu nous rencontrer le mois dernier à Montréal, affirme que c’est faux. Nous sommes, dit-il, le sixième partenaire des États-Unis, pas le neuvième.
Des entreprises comme L’Oréal ont donc concentré dans leur filiale québécoise des tâches de fabrication et de distribution continentale. La filiale québécoise de la française Chemprox exporte 50 % de sa production chimique aux États-Unis. Gébo industries réalise à partir du Québec 90 % de son commerce américain. Les dirigeants de Gemplus, dans le domaine de la carte à puce, ou de Sextant Avionique, font le même raisonnement. Ils savent que nous connaissons bien les réseaux américains. Il ne se passe pas de semaine sans que des entreprises québécoises ou implantées au Québec participent à des missions commerciales que nous organisons chez nos voisins du sud.
Ceux qui suivent la politique canadienne savent que le Québec a été le grand promoteur du libre-échange. Sans les électeurs québécois, le gouvernement canadien n’aurait pas obtenu le mandat de signer l’accord de libre-échange avec les États-Unis.
Notre appui fut également déterminant pour l’extension de l’accord au Mexique.
Et alors que le président Clinton mène un combat déterminé pour convaincre le Congrès américain d’élargir l’ALÉNA aux autres pays du continent, nous prenons de l’avance. Nous avons appuyé la signature d’une entente de libre-échange désormais en vigueur entre le Canada et le Chili, et j’ai manifesté directement au président Cardozo, du Brésil, notre soutien à l’ouverture de négociations de libre-échange entre le Canada et les pays du Mercosur.
Il y a donc un avantage comparatif à se trouver au nord de la frontière américaine si on veut accéder à une zone de libre-échange plus vaste. Dans la périphérie immédiate, le Québec a signé avec l’Ontario, l’an dernier, le premier accord canadien d’ouverture réciproque des marchés publics, et nous incitons les autres provinces à nous suivre sur ce chemin.
Le Québec participe également à deux forums américains importants. Celui, d’abord, des gouverneurs de Nouvelle-Angleterre et des premiers ministres de l’Est du Canada, avec lesquels nous pilotons une initiative de libéralisation plus poussée des échanges. Nos gens d’affaires et nos experts se réuniront à Montréal cet hiver pour en tracer le plan d’action. Le forum, ensuite, des gouverneurs de la région des Grands-Lacs, région qui constitue de loin notre premier client et qui s’apprête à connaître la plus forte croissance en Amérique du nord. Nous négocions avec eux l’établissement d’un corridor électronique permettant à nos entreprises de trouver plus rapidement des partenaires dans des secteurs clés comme l’automobile, l’aérospatiale, l’énergie, les télécommunications, les transports et la métallurgie. Nous négocions également avec eux un programme d’équivalence des qualifications de la main-d’oeuvre. Compte tenu de la pénurie de main-d’oeuvre dont souffre la région des Grands-Lacs dans plusieurs secteurs, cette reconnaissance des qualifications de notre personnel donnera à nos entreprises un atout supplémentaire dans l’obtention des nombreux contrats issus du coeur industriel des États-Unis.
Nous avons donc beaucoup fait pour que le Québec soit une véritable porte d’entrée sur le marché des Amériques et nous continuerons d’être à l’avant-garde du mouvement d’intégration économique du continent.
Cependant, nous savons que les entreprises françaises ont d’autres raisons de préférer le Québec aux autres régions nord-américaines. En tête de liste, plusieurs évoquent le taux de succès de leurs implantations en terre québécoise. Les services économiques français au Québec et les nôtres constatent qu’il approche la note parfaite. Au cours des trois dernières années, sur 45 nouvelles implantations françaises, 45 sont toujours en activité. Parmi les raisons de ce taux de succès des firmes françaises au Québec, il faut citer l’atout linguistique. Au Québec, vous le savez, aux portes de la plus grande puissance linguistique de l’histoire, nous défendons notre droit de travailler et de vivre en français. C’est peut-être pourquoi une compagnie comme Ubi Soft, qui s’appelle « Ubi Soft Entertainment » en France, se rebaptise, au Québec, « Ubi Soft Divertissement ». Mais vous pensez bien que ce n’est pas en étant unilingues que nous avons conquis, comme nous le faisons, le marché américain. Près de 50 %de la population active au Québec est bilingue, une proportion encore plus forte à Montréal, 60 %, et chez les cadres où elle atteint 80 %. Nous assurons donc l’interface linguistique avec le reste de l’Amérique. Les entreprises françaises, j’ajouterais belges et suisses, profitent de cette interface pour mieux réussir leur jonction avec le continent américain.
Le fait que les coûts d’exploitation, au Québec, soient, en moyenne, de 8 % inférieurs à ceux qui prévalent aux États-Unis n’est pas non plus à dédaigner, ni surtout le fait que notre fiscalité des entreprises est de loin plus avantageuse que celle de nos concurrents, l’Ontario, le Nouveau-Brunswick, les États du Massachusetts, du Michigan, de New York et de Pennsylvanie.
Dans tous les cas étudiés, la réponse est simple : chaque fois qu’une entreprise, petite ou grande, s’établit au Québec, la fiscalité québécoise lui donne un avantage sur ses principales concurrentes nord-américaines. Un avantage fiscal qui varie de 5 à 47 % selon les cas. Ce qui permet aux produits fabriqués au Québec de gagner des marchés.
Et si l’entreprise, petite ou grande, s’engage dans de la recherche et du développement, alors l’avantage comparatif du régime fiscal québécois peut atteindre 100 %. Voilà pourquoi le Québec, en haute technologie, est en train de devenir un pôle d’attraction pour l’investissement.
D’autres insistent sur la qualité de la main-d’oeuvre et surtout sur sa grande stabilité. Dans plusieurs secteurs, on enregistre un taux de roulement aussi bas que 3 %. Finalement, beaucoup d’entreprises françaises ont eu vent d’un secret de moins en moins bien gardé: la remarquable renaissance de Montréal. Une des plus vieilles villes manufacturières du continent est en train de devenir une des plus modernes du continent.
Récemment, la firme de conseil Price Waterhouse faisait le décompte. Montréal est la quinzième ville du continent par sa population, mais elle tient le neuvième rang par le nombre de grandes entreprises de haute technologie, le septième rang par le nombre d’emplois dans les technologies en général et dans les technologies de l’information en particulier, le sixième en termes d’emplois en pharmaceutique et biotechnologies, le cinquième dans l’aérospatiale. Elle se situe, au total, au premier rang des métropoles américaines pour la proportion de sa population qui travaille en haute technologie. Au premier rang.
Une entreprise française de haute technologie s’établissant à Montréal se surprenait récemment d’avoir reçu un millier de curriculum vitae… par Internet. Du coup, elle a décidé de confier à sa filiale montréalaise la gestion de tous ses sites Internet !
Je l’ai dit, 250 entreprises françaises ont compris l’avantage que nous représentons en Amérique et se sont installées au Québec, donnant directement de l’emploi à 40000 Québécois.
Il n’y a maintenant aucun doute que les patrons français ont fait du Québec leur partenaire stratégique en Amérique du Nord.
Et des entreprises de France et du Québec unissent maintenant leurs forces dans des partenariats stratégiques pour réaliser des contrats dans des pays tiers. GEC-Alsthom et Bombardier ont obtenu, ensemble, le contrat du train rapide entre Boston et Washington. Bouygues et la québécoise Pomerleau font ensemble du développement domiciliaire à Shanghai. La française Cargocaire et la québécoise SNC-Lavalin oeuvrent ensemble pour la qualité de l’environnement en Croatie et en Algérie. Hydro-Québec International et Gaz de France s’associent pour développer des projets gaziers un peu partout au monde, en commençant par le Mexique. Nos entreprises de tourisme se penchent sur des investissements conjoints dans les Caraïbes, récupérant du même coup une partie des sommes qu’y dépensent chaque hiver les touristes québécois et français.
On peut dire aujourd’hui que, de part et d’autre, nos entrepreneurs et nos investisseurs ont graduellement mis sur pied ce qu’on pourrait maintenant appeler: « France-Québec Inc. »
J’ai par conséquent la conviction que nous avons atteint aujourd’hui une étape importante, celle de la masse critique de nos rapports. Le quatrième pilier de notre relation, le pilier économique, est enfin debout. Mais nous commençons à peine à exploiter le potentiel de cette nouvelle synergie. Nous pouvons rapidement accroître nos coopérations, le volume de nos échanges et par conséquent, le nombre d’emplois pour nos deux peuples.
C’est ce que s’emploient à faire, depuis trois ans, nos deux gouvernements. Avec Monsieur Édouard Balladur, en 1995, mon prédécesseur Monsieur Jacques Parizeau a voulu faciliter la multiplication de partenariats stratégiques dans des secteurs porteurs. Des rencontres industrielles ont donc été organisées dans le secteur des inforoutes. En trois ans, elles ont débouché sur 37 accords d’entreprises d’une valeur de 175000000 de francs (40000000 $). La présence croisée de nos entreprises va maintenant de soi : 25 entreprises québécoises engagées dans les technologies de l’information ont pignon sur rue en France, et dix sociétés françaises sont établies au Québec. Par ailleurs, nous préparons l’avenir en finançant conjointement une centaine d’initiatives de recherche et de coopération dans le domaine des inforoutes.
Ce sont de bonnes affaires. C’est aussi une responsabilité que nous assumons ensemble. L’avenir de notre langue passe par sa présence et sa vitalité sur les inforoutes. Il y a trois ans, nous étions à peine sur la bretelle de l’inforoute. Aujourd’hui, grâce à la synergie que nous avons créée en combinant nos forces, le français est bien en piste.
Fort de nos succès dans ce secteur, j’ai ouvert l’an dernier avec Monsieur Alain Juppé deux nouveaux fronts. Celui du matériel médical et de la biotechnologie, où une première rencontre industrielle a déjà donné lieu à huit accords d’entreprises, et celui du tourisme, dont la première rencontre industrielle s’est tenue la semaine dernière au Québec.
Le succès de ce type de rencontres nous a convaincus, Monsieur Lionel Jospin et moi-même, d’étendre encore cette fructueuse formule. Nous avons donc décidé, aujourd’hui, d’organiser d’ici un an cinq rencontres entre entrepreneurs et chercheurs français et québécois dans autant de domaines de haute technologie. Notre objectif n’est pas modeste, il s’agit d’acquérir ou de maintenir ensemble, dans chacun de ces secteurs, une position de pointe sur le marché mondial. Ces domaines sont: l’aérospatiale, les technologies de l’information, la santé, l’environnement et les technologies organisationnelles.
Ce n’est pas tout. Monsieur Jean Gandois, que je rencontrais hier, m’annonçait la venue prochaine au Québec d’une importante mission du patronat français, visant de nouveaux investissements. Tout à l’heure, j’assisterai à l’annonce de 27 ententes nouvelles entre entreprises ou organismes d’une valeur de 730000000 de francs (170000000 $). Il y en aura encore sept jeudi, à Sofia Antipolis, dans les domaines des communications et de l’audio-visuel. Vous me voyez très heureux que cette mission soit aussi fertile en retombées économiques. Je ne peux en prendre le crédit. Je ne fais qu’assister à une accélération de la cadence.
Pendant des décennies, presque à tâtons, nous avons cherché à arrimer nos deux économies, malgré la distance, malgré les siècles et l’histoire qui nous ont séparés. Je pense que, maintenant, en 1997, nous pouvons affirmer que nous avons réussi notre arrimage. Nous avons pris, ensemble, le chemin d’une plus grande prospérité.
Je lève mon verre à la France et au Québec, partenaires stratégiques ; je lève mon verre à nos succès économiques, aux emplois que nous créons ensemble.
En espérant vous revoir, tous, au Québec, en voyage d’affaires et d’amitiés.

[BOUC=19971001]
[Lucien Bouchard – Premier ministre du Québec – Allocution devant le Conseil permanent de la Francophonie – 1 octobre 1997]
Monsieur le Président du Conseil permanent de la Francophonie,
Mesdames et Messieurs les Représentants personnels des Chefs d’État et de Gouvernement,
Monsieur le Secrétaire général de l’Agence de la Francophonie,
Mesdames et Messieurs les Ambassadeurs,
Messieurs les Représentants de l’AUPELF-UREF, de TV5, de l’AIMF et de l’Université Senghor d’Alexandrie,
Mesdames et Messieurs,
Je tiens à vous remercier, Monsieur le Président, pour l’invitation à ce déjeuner, geste que j’apprécie d’autant plus que nous sommes à quelques semaines du Sommet de Hanoï. Je me retrouve ici parmi vous avec beaucoup de plaisir après un certain éloignement de la Francophonie. J’ai eu la chance d’être partie prenante de la mise en place des premiers Sommets de Versailles et de Québec et de participer activement au Sommet de Dakar. J’éprouve beaucoup de satisfaction de constater que ce que nous – les anciens comme le disent nos amis africains – avions alors imaginé, a bien traversé le temps. Le canevas de départ constitue aujourd’hui encore la structure de travail avec laquelle les Sommets de la Francophonie sont préparés et orchestrés. Nos travaux s’articulent autour de trois axes : politique, économique et coopération. Je ne suis d’ailleurs pas, autour de cette table, l’unique témoin de cette période et j’ai plusieurs autres raisons de me réjouir de l’évolution des dix dernières années. Je serai présent à Hanoï où j’aurai l’honneur de représenter le Québec. Pour différentes raisons, depuis le Sommet de Chaillot aucun premier ministre du Québec n’a pu être présent à la Conférence des Chefs d’État et de gouvernement. J’attache d’autant plus d’importance au rendez-vous d’Hanoï qu’il s’agira pour le Québec d’une reprise du dialogue francophone au plus haut niveau. J’y serai au nom d’un peuple pour qui l’appartenance à la Francophonie n’est pas un vain mot, au nom d’un gouvernement qui sait que la Francophonie est le lieu privilégié où il peut apporter aux autres l’Amérique en français. J’y serai surtout au nom d’un peuple qui sait trouver au sein de la Francophonie l’oxygène et la masse critique qui lui manque dans l’environnement anglophone où les Québécois et leurs amis Acadiens sont plongés en Amérique du Nord. Nous sommes ici dans une enceinte politique où il est d’usage que la famille soit informée des aspirations de ses membres. Personne n’ignore le projet politique que porte mon gouvernement. Personne n’ignore non plus l’active collaboration que nous avons engagée avec le gouvernement canadien sur plusieurs plans, y compris dans la Francophonie, y compris pendant les débats qui ont entouré les changements institutionnels. Il n’y a pas de contradiction entre notre projet politique et notre attitude envers le Canada. Si les Québécois décident de se donner un pays, comme je le souhaite de toutes mes forces, il ne sera pas question pour eux de soustraire une voix à la conversation des nations ou d’enlever une chaise à la table de la Francophonie. Au contraire, au coeur du projet québécois, on trouve le partenariat avec nos voisins canadiens, en Amérique, dans la Francophonie et dans le monde. Maître de tous ses leviers et de toutes ses décisions, le Québec pourrait faire plus pour la coopération, pour l’entraide, pour l’espace économique. Nous ne voulons remplacer personne, ni forcer qui que ce soit à choisir entre de bons amis. Nous souhaitons simplement enrichir le dialogue déjà superbement engagé en Francophonie. I. Hanoï et l’institutionnel francophone À Hanoï, le VIIe Sommet francophone constituera l’aboutissement d’un long parcours. À travers le cheminement de la réforme institutionnelle, nous sommes arrivés à un point de convergence. La Charte de l’Agence est devenue la Charte de la Francophonie. Elle fournit, selon la décision du Sommet de Cotonou, le fondement juridique de notre organisation. Je saisis cette occasion, Monsieur le Président, pour saluer le travail remarquable et patient du Comité de réflexion qui, sous la présidence de monsieur Roger Dehaybe, dont je tiens à souligner la sagesse et la sagacité, a accompli cette tâche presque impossible que nous lui avions confiée. Construit sur la base de l’ACCT, de notre seule organisation francophone intergouvernementale, l’aboutissement de cette réforme institutionnelle entreprise depuis Chaillot il y a six ans, se concrétisera par l’élection du premier Secrétaire général de la Francophonie élu par les Chefs d’État et de Gouvernement. Cette élection devra se faire dans les meilleures conditions qui soient. Les Chefs d’État et de Gouvernement doivent disposer à Hanoï du temps nécessaire pour bien dégager un consensus. La légitimité de la représentation politique que le Secrétaire général exercera par délégation du Sommet sera directement proportionnelle à la « qualité » de son élection et du consensus atteint. Nous aurons après Hanoï un cadre juridique et une structure institutionnelle claire qui préciseront bien l’autorité et les compétences des uns et des autres. Nous serons outillés pour atteindre plus efficacement nos objectifs et nos idéaux francophones: ceux de la liberté et des droits de la personne, ceux de la justice et de la solidarité, ceux de la démocratie, du développement et du progrès, ceux du partage des connaissances, d’une meilleure chance pour tous d’accéder à une formation supérieure. Notre travail institutionnel accompli, nous pourrons concentrer nos efforts sur l’essentiel, c’est-à-dire la coopération menée à travers l’Agence de la Francophonie et les opérateurs directs reconnus des Sommets, au profit du développement de toutes les populations dont nous sommes à un titre ou l’autre les mandataires. Les besoins des uns et des autres sont différents mais chacun, du Nord ou du Sud, trouve et doit trouver son profit à la table francophone. Nous sommes en Francophonie par amitié, nous y sommes aussi par intérêt. L’intérêt du Québec est intrinsèquement lié à la mise en place d’une coopération efficace. Le nouveau Secrétaire général de la Francophonie sera responsable de l’animation de la coopération multilatérale francophone et il aura à sa disposition les instruments pour y parvenir. Les ressources que nous consacrons à la Francophonie devront être consacrées à la mise en oeuvre de la coopération visible et utile que nous souhaitons, et à l’atteinte des objectifs que nous nous sommes collectivement fixés. Notre famille, depuis le premier Sommet de Paris, s’est accrue considérablement, consolidant d’autant l’organisation francophone, mais faisant également croître les attentes. Depuis quelques décennies, l’histoire s’est accélérée, ouvrant certes de nouvelles perspectives de développement mais posant aussi à tous des problèmes d’adaptation d’ordre culturel, social, économique. L’approche que nous avions en 1970, il y a un peu plus de 25 ans, mérite d’être repensée et modernisée, mais on conviendra que la Francophonie ne doit pas perdre son âme. Les défis auxquels nous sommes confrontés commandent plus que jamais une solidarité exemplaire qui doit prendre appui sur la dimension multilatérale de notre organisation. Le contexte mondial actuel exige que nous nous concentrions les ressources disponibles au service de ce que nous, francophones, pouvons faire de plus utile et de ce que nulle autre organisation ne saurait faire à notre place. II. Les défis de notre coopération La Francophonie a fait montre de beaucoup de créativité depuis ses origines. À Cotonou, en 1995, le Sommet a fixé un cadre à la coopération multilatérale francophone en demandant qu’elle se déploie autour de cinq grands programmes mobilisateurs. La période économique plus contraignante pour les Gouvernements explique peut-être en partie cette décision, mais nous avons surtout jugé qu’il fallait assurer la qualité de nos actions en choisissant des contenus mieux ciblés sur nos objectifs. Si nous voulons créer un réel espace de solidarité, il faut s’astreindre à une obligation de résultats; l’imagination créatrice qui anime notre coopération doit maintenant se conjuguer avec l’efficacité que réclame à bon droit nos populations. Je voudrais souligner deux défis auxquels la Francophonie ne saurait se soustraire. 1. D’abord le défi de la modernité La Francophonie doit occuper sa place dans le secteur des industries de la langue, dans le développement des technologies de l’information, dans celui des sciences. Nous devons tous y contribuer, si nous voulons que la langue française demeure une langue moderne. Il ne sert à rien de condamner, en soi, le dynamisme dont font preuve d’autres groupes culturels et linguistiques. Il n’y a pas de places réservées à la table de la compétitivité linguistique. Il n’y a pas de carton d’invitation pour accéder à l’inforoute. Il y a cependant des places pour ceux qui les prennent. C’est ce que nous sommes en train de faire. La Conférence des Inforoutes, tenue à Montréal en mai dernier, a fait ressortir la nécessité de relever ensemble ce défi. Jamais la diffusion des produits culturels et scientifiques n’a eu à sa disposition des moyens d’une telle efficacité. Grâce à l’inforoute, nous pouvons atteindre instantanément le marché planétaire de la Francophonie. Mais encore faut-il nourrir ce marché en lui fournissant des contenus francophones. L’importante participation des ministres responsables de ce domaine atteste de la prise de conscience des autorités politiques de la Francophonie à cet égard. Un plan d’action a été adopté, et il nous permettra, à Hanoï, de passer de la prise de conscience à la prise de décisions et à la mise en oeuvre. Des mesures de soutien adaptées au contexte actuel du monde francophone mais respectueuses de nos obligations contractées auprès d’autres organisations internationales doivent être engagées en faveur de la circulation des productions en français. Il est essentiel que nous puissions nous concerter à ce sujet. En 25 ans de vie politique commune, nous avons démontré que cette concertation peut-être réalisée avec rapidité et souplesse. J’en veux pour preuve la concertation engagée, lors du Sommet de Maurice, en faveur de la clause de l’exception culturelle lors de la mise en place de l’Organisation mondiale du commerce.
2. Le défi de la mondialisation Je voudrais vous dire quelques mots sur le défi que représente la mondialisation. Une chose est désormais certaine, lorsque le compte à rebours du millénaire affichera le chiffre zéro, le monde aura vécu une irrésistible mondialisation des échanges économiques, culturels et politiques. Quiconque, aujourd’hui, voudrait y échapper mènerait un combat d’arrière-garde. La question qui se pose à nous, peuples francophones, comme aux autres peuples du monde, n’est donc pas de savoir si nous sommes pour ou contre la mondialisation. Elle est là, incontournable. La question est de savoir si nos identités, notre patrimoine, pourront émerger encore plus forts de cette mondialisation, ou s’ils seront emportés par elle. Il ne faut donc pas se tromper de combat et il faut éviter les pièges qui nous sont tendus. Le principal piège est, bien sûr, celui de l’uniformisation des personnalités, l’affadissement des différences. Car qu’aurions-nous à nous dire, de Hanoï à Montréal, à New York, si nous avions la même culture et la même langue, une seule littérature, consommions les mêmes produits, mangions dans les mêmes restaurants et écoutions les mêmes émissions? Sans la diversité, il n’y a pas d’échange qui vaille. Sans originalité, il n’y a rien de neuf. Et sans le double point d’ancrage de la culture et de l’histoire, il n’y a pas d’identité. C’est pourquoi la condition d’une mondialisation réussie est justement la préservation et le renforcement de la diversité des identités et des cultures. Il n’y a de débats constructifs qu’entre des personnalités fortes, et le patrimoine mondial ne peut que s’appauvrir de la course au plus petit dénominateur commun. Demain, si nous voulons une mondialisation réussie, la condition essentielle réside dans la diversité des peuples et des cultures. Il nous incombe donc, à nous, francophones, comme à nos amis hispanophones et lusophones qui prennent conscience de ces enjeux et aux autres groupes culturels, y compris anglophones, de commencer à réfléchir sérieusement aux orientations qu’il faut prendre, aux gestes à poser, pour que cette condition soit remplie. C’est à la Francophonie qu’il appartient de faire entrer le français dans le nouveau siècle. Mais nous le ferons d’autant mieux si en même temps et ensemble, l’espagnol, le portugais, l’arabe, l’italien entrent aussi dans le 21e siècle. Le combat de la Francophonie, c’est le combat de la diversité culturelle. La Francophonie se décline au futur. Elle sera de tous les enjeux planétaires. Il faut que ce patrimoine commun qu’est la langue française puisse continuer d’exprimer, avec génie, toutes les nuances du monde. La langue française doit être de tous les débats, de toutes les explorations, de toutes les avancées, de toutes les créations. Elle doit servir de clé pour accéder à de nouvelles connaissances et de nourriture pour alimenter nos réflexions sur un siècle tout neuf. C’est ainsi que nous imaginons une mondialisation au service des peuples et non des peuples au service de la mondialisation. Les Sommets en sont à leur septième édition: ils réunissent plus de 50 chefs d’État et de gouvernement. Le Vietnam a proposé à ses partenaires le thème: « Renforcement de la coopération et de la solidarité francophone ». Je tenais à vous affirmer la volonté québécoise de voir notre coopération maintenue dans la modernité, alors même que la réforme de Cotonou assure maintenant à la Francophonie une plus grande visibilité et un plus grand rôle politique. À son thème de Sommet, le Vietnam a ajouté les mots « pour la paix et le développement économique et social ». Voilà un message important. Nos amis Vietnamiens nous indiquent ainsi qu’on ne fait pas de la politique pour le plaisir de faire de la politique, et qu’on ne fait pas de l’économique pour le plaisir d’en faire non plus. Ce sont des outils pour faire en sorte que les femmes et les hommes de l’univers francophone y trouvent un profit tangible, dans leur vie quotidienne, dans la richesse de leur culture, dans leur capacité à réaliser leurs espoirs. Le Québec adhère aux objectifs proposés par le Vietnam et apporte au Sommet de Hanoï toute sa collaboration. Il sera aussi sans réserve aux côtés du Secrétaire général de la Francophonie dans les missions qu’il aura à accomplir après Hanoï: il le sera comme tous ses partenaires, entièrement et pleinement. Je redis aux représentants de l’Agence de la Francophonie et à ceux des opérateurs directs, l’AUPELF-UREF, TV5, l’AIMF et l’Université d’Alexandrie, toute l’appréciation pour le travail accompli. J’en arrive presque à la fin. Je voudrais, Monsieur le Président, saisir cette occasion pour exprimer à Monsieur Jean-Louis Roy, Secrétaire général de l’Agence de la Francophonie, tous les remerciements du Québec pour le travail accompli au cours des huit dernières années. La coopération menée par notre Agence intergouvernementale demeurera tributaire au cours des années à venir de l’action qu’il y a menée. Le temps n’est pas encore aux adieux mais je tenais à dire ces quelques mots devant vous et en sa présence. En terminant, je tiens aussi à remercier d’une façon particulière les autorités vietnamiennes pour les préparatifs complétés à ce jour en vue de l’organisation du Sommet. Monsieur le Président du Conseil permanent de la Francophonie ainsi que Mme la vice-présidente de la Commission préparatoire, tous les deux, vous avez animé cette année 1997 avec une inlassable énergie, que ce soit par une contribution intellectuelle de haut niveau, par un travail de préparation qui ne laisse place à aucune improvisation, par un souci de perfectionnement enrichi par la transparence dans l’action et la recherche constante du dialogue. Merci à toutes et à tous, à bientôt, à Hanoï, en terre d’Asie.

[BOUC=19971006]
[Lucien Bouchard – Premier ministre du Québec – Allocution devant l’Alliance des manufacturiers et exportateurs du Canada – 6 octobre 1997]
Monsieur le Président de l’AMEC, Monsieur le Président de la section Québec, Mesdames et Messieurs les manufacturiers et les exportateurs, Ladies and Gentlement, Laissez-moi vous dire d’abord combien je suis heureux de vous souhaiter la bienvenue aujourd’hui à Québec, notre capitale nationale. Et vous dire aussi combien il me fait plaisir de vous accueillir au moment où tout le Québec, comme d’ailleurs la plupart de vos régions, est en train de tirer les fruits d’un travail de redressement économique comme nos citoyens n’en avaient pas connu depuis plusieurs générations. Monsieur Ponton, le président de la section québécoise de l’AMEC, et plusieurs de vos collègues manufacturiers québécois, pourront vous faire part du travail conjoint que le gouvernement québécois et ses partenaires des milieux patronal, syndical et communautaire ont réalisé ensemble, depuis plus d’un an, pour relancer le Québec sur des bases solides. Depuis le début des années 90, le gouvernement du Québec n’avait jamais atteint ses objectifs budgétaires. Année après année, le déficit augmentait pour se situer en moyenne à 1000000000 $ de plus que prévu. En 1994, le déficit dépassait les 6000000000 $. Au début de l’an dernier, les Québécois ont collectivement décidé de retrouver, à court terme, l’équilibre budgétaire. En mars prochain, notre déficit ne sera plus que de 1200000000 $ et l’année suivante, nous atteindrons l’équilibre budgétaire. Nous avons même adopté une loi sur l’élimination du déficit qui, une fois notre objectif atteint, empêchera les gouvernements d’accroître l’endettement. Et nous avons très hâte, au Québec, de tenir le genre de débat que nos amis albertains, entre autres, ont amorcé, sur l’utilisation des surplus budgétaires. Mais déjà, cet automne, la marge de manoeuvre nouvelle que nous avons pu dégager grâce à l’embellie de nos finances publiques, nous a permis de donner une grande bouffée d’oxygène à notre secteur de la santé qui, comme dans plusieurs provinces, est en pleine restructuration. Vous avez peut-être entendu parler du Sommet socio-économique que nous avons tenu en octobre de l’an dernier. Les membres du secteur privé québécois ont contribué avec beaucoup d’énergie et d’enthousiasme à plusieurs des chantiers que nous avons mis sur pied. Depuis le sommet, nous sommes engagés sur plusieurs fronts à la fois : l’allégement réglementaire, l’amélioration de la formation de la main-d’oeuvre, la réduction des taxes sur la masse salariale pour la création de nouveaux emplois, la constitution, au gouvernement, d’un groupe d’analyse accéléré des projets d’investissement, le développement de l’économie sociale, l’accès plus facile aux places de garderies pour concilier le travail et la famille, la mise en place d’un dispositif d’accueil, à Montréal, des travailleurs stratégiques de langue anglaise et de leur famille. Dans le dernier budget, nous avons instauré une stratégie pour faciliter les investissements privés au Québec. Par le biais du Fonds pour l’accroissement de l’investissement privé et la relance de l’emploi, appelé le programme FAIRE,nous voulons nous associer à des projets d’investissements majeurs dans l’achat de machinerie et d’équipements, la construction neuve, l’expansion ou la modernisation d’entreprise. Nous favorisons notamment le secteur de la fabrication. De plus, tout nouvel investissement manufacturier réalisé au Québec d’ici au 31 décembre 1998 bénéficiera d’un congé de taxe sur le capital de deux ans et d’un amortissement accéléré égal à 125 % de la dépense encourue. Les Sociétés d’État, notamment la Société générale de financement, susciteront la formation de consortiums du secteur privé, prendront des participations minoritaires. Nous avons, en premier lieu, ciblé les secteurs de la transformation de l’aluminium, la pétrochimie, les semi-conducteurs, l’industrie pharmaceutique, le papier et le bois. Bref, en un an, le gouvernement et ses partenaires ont livré la marchandise. Cette situation n’est sûrement pas sans avoir contribué à la création de 66000 emplois depuis la tenue du Sommet en octobre dernier. Le secteur privé québécois est au rendez-vous de la croissance avec, cette année, 20000000000 $ d’investissement en cours. L’investissement manufacturier, déjà en hausse de 14 % l’an dernier, affiche cette année une nouvelle augmentation de 13 %. Ce qui est le plus encourageant, c’est l’investissement dans la capacité de production, qui est un indice de modernisation de notre économie. Avec des investissements de 13500000000 $ cette année, c’est le plus haut niveau en 7 ans. L’exportation québécoise connaît également une croissance remarquable. Le Québec exporte aujourd’hui plus de la moitié de tout ce qu’il produit. Nous exportons pour près de 100000000000 $ de biens et services. Environ le tiers de ces exportations sont destinées au marché canadien, et près des deux tiers gagnent le marché international. Nos exportations vers les États-Unis, en particulier, ont augmenté de 90 % en cinq ans et, selon les évaluations américaines, le Québec est aujourd’hui le sixième partenaire commercial des États-Unis en importance. Nous devons ces succès, pour beaucoup, à l’énergie déployée par nos manufacturiers et nos exportateurs, et aux perspectives ouvertes par les accords de libre-échange dont les Québécois sont des partisans de longue date. Les livraisons manufacturières dépassent cette année les 100000000000 $, c’est une première dans notre histoire. Les partenaires de notre Sommet économique de l’an dernier continuent à se rencontrer régulièrement pour faire le point sur les travaux et pour proposer de nouvelles avenues et de nouveaux projets. Nous sommes donc engagés dans un processus de concertation continue et très constructif. C’est ce que certains appellent le « modèle québécois ». J’aimerais attirer votre attention sur un des rapports qui furent déposés au Sommet, celui de Messieurs Brian Levitt, d’Imasco, et Henri-Paul Rousseau, de la Banque Laurentienne. Il portait sur la perception qu’ont du Québec les investisseurs nords-américains et il nous invitait à pousser encore plus loin nos recherches en ce sens, ce que nous avons fait. Le portrait est assez intéressant. L’investissement étranger est à la hausse au Québec. L’an dernier, avec plus de 2000000000 $ d’investissement, était une année record et celle en cours s’annonce au moins aussi bonne. Nous savons, parce que nous les avons interrogés, que les investisseurs nord-américains viennent au Québec pour quatre raisons :
d’abord, l’accès rapide, efficace et déréglementé à de vastes marchés et une infrastructure de transport misant sur l’intermodalité;
ensuite, une main d’oeuvre de qualité, scolarisée, compétente et stable , le taux de roulement est parfois aussi bas que 3 %;
des conditions d’exploitation très compétitives, y compris sur l’île de Montréal;
finalement, des incitatifs fiscaux en recherche et développement nettement supérieurs à tous nos principaux voisins, l’Ontario, le Nouveau-Brunswick, les États du Massachusetts, du Michigan, de New York et de Pennsylvanie.
Selon Price Waterhouse, qui met périodiquement cette étude à jour, chaque fois qu’une entreprise établie au Québec, petite ou grande, investit, la fiscalité québécoise lui donne sur ses concurrentes un avantage fiscal qui varie de 5 à 47 % selon les cas. Ce qui permet aux produits fabriqués au Québec de conquérir des marchés. Et si l’entreprise, petite ou grande, investit dans la recherche et le développement, alors l’avantage comparatif du régime fiscal québécois peut atteindre 100 %. Voilà pourquoi le Québec, en haute technologie, est en train de devenir un pôle d’attraction pour l’investissement.
Notre priorité, au Québec, porte sur la création d’emploi en particulier et le redressement financier et économique en général. À cette fin, le gouvernement du Québec considère que sa responsabilité première est de proposer une stratégie économique qui établira les conditions favorables au développement d’entreprises compétitives. Elle comporte quatre éléments: des finances publiques saines; une fiscalité concurrentielle; une réglementation souple et efficace de l’activité économique; des services publics et des infrastructures de qualité. C’est ce que nous sommes en train de faire, notamment depuis l’an dernier. Mais nous voulons aller plus loin. La stratégie économique actuellement en voie d’élaboration retiendra tous les moyens pour appuyer les déterminants clés de la compétitivité et de l’emploi compatibles avec le cadre financier du Québec. Nous retiendrons quatre axes majeurs: l’innovation, la formation, l’investissement, le développement des marchés et le développement de l’économie sociale. Notre objectif est simple. Quels que soient les choix que les Québécois feront demain, ils doivent jouir d’une économie saine, dynamique et active, ouverte sur l’investissement local et étranger. Nous avons la volonté, l’énergie et les moyens d’y parvenir. Nous avons surtout la chance de disposer aujourd’hui au Québec d’une génération de manufacturiers, d’exportateurs et d’entrepreneurs plus dynamique que jamais au cours de notre histoire et plus ouvert que jamais sur nos voisins du Canada, d’Amérique, d’Europe et du monde. [Thank you very much for your time and attention.] Merci beaucoup, bon séjour au Québec.

[BOUC=19971030]
[Lucien Bouchard – Premier ministre du Québec – Hommage posthume à René Lévesque – 30 octobre 1997]
Nous sommes réunis aujourd’hui pour célébrer la mémoire d’un homme exceptionnel, qui a incarné le Québec moderne, le Québec renouvelé, dynamique et créateur qui a surgi après la guerre et qui s’est manifesté tout au long de la seconde moitié du siècle.
Ce Québec nouveau s’est révélé en quelque sorte à soi-même presque brusquement. Le Québec a aussi surpris les autres par ce qu’on peut appeler sa présence à l’histoire, présence à la culture, son extraordinaire présence, aussi, dans la politique.
Dès avant 1960, par son action journalistique et particulièrement à la télévision, René Lévesque se révèle un homme de changement et d’ouverture sur le monde. On le voit déjà voué à une action publique, à une action directe auprès du peuple, visant à éclairer, à élargir les vues, à libérer, quoi!
L’heure de la Révolution tranquille n’a pas encore sonné, mais elle s’annonce, et René Lévesque appartient déjà, par sa nature et son intelligence, à l’esprit nouveau qui s’empare de notre société.
Dès 60, pressé d’agir, il se fait élire député libéral, s’insère immédiatement au gouvernement Lesage, dont il devient l’une des principales vedettes.
Que faut-il retenir de cette carrière politique commençante ? Ceci surtout, à mon avis. Lévesque se caractérise immédiatement et pour longtemps par ce qu’on appelle au sens fort une volonté politique.
Dès les débuts, ministre, il s’attaque à des tâches gigantesques, contre des intérêts puissants, avec une inflexible résolution et une compétence vivement acquise. La nationalisation de l’électricité, étape charnière de notre vie économique comme de notre sens du possible, est l’exemple-phare de son action.
La volonté politique, la volonté de changer coûte que coûte ce qu’il faut changer, et souvent contre des intérêts énormes et dominants, c’est ce qui le définira, comme homme politique, à un degré sans doute inégalé dans notre histoire.
Le parcours de Lévesque en politique est l’histoire d’un grand effort aussi conséquent que désintéressé, aussi passionné que réaliste.
Cette tâche ne se distinguait pas, dans son esprit, d’une autre qu’il considérait comme tout aussi capitale : la tâche d’aider le peuple québécois à se dégager de tout ce qui pèse historiquement sur lui. Autant qu’il l’a pu, il a assumé le destin de cette nation, de ce peuple avec lequel il avait intelligence et communication profonde, et un lien sensible incomparable.
Un autre aspect constant de sa carrière politique est le suivant : il ne se mettait pas dans des situations où il aurait pu aisément remporter des succès. Il choisissait, par une sorte de fatalité, les combats difficiles. Même quand il était ministre dans le gouvernement Lesage, il est bien connu aujourd’hui qu’il dut forcer les issues, non seulement contre des forces extérieures, mais à l’intérieur du cabinet lui-même.
Par la suite, tout le monde sait combien il a dû lutter. Il n’est jamais entré dans une carrière convenue d’avance. Il s’en éloigna plus que jamais en 1967, quand il fonda son mouvement, sachant sans doute qu’il ne mettait qu’un minimum de chances de son côté. Puis, avec d’autres, il créa le Parti Québécois, ce qui n’était pas le fait d’un calculateur. Candidat, il fut défait deux fois.
Il ne réussit pas tout, c’est entendu. Mais il est sûr qu’il tenta tout ce qu’il crut devoir faire pour les causes dont il avait pris charge.
S’il fallait trouver un mot qui, plus que tout autre, résume l’homme et le politique, j’estime qu’il s’agirait du mot « dépassement ».
Parce que le parcours de René Lévesque c’est d’abord celui d’un québécois qui avale la vie, de défi en défi, comme quelqu’un qui a une soif peu commune de connaître et d’agir. Et dans ce mouvement de la connaissance et de l’action, il se dépasse sans cesse, il se construit, puis imprime sa marque sur tout un peuple.
Par-dessus tout, il avait une telle foi dans les capacités de dépassement du peuple québécois, qu’il voulait que son peuple arrache la victoire des victoires, la capacité de déterminer seul son destin. Il a mené ce combat avec toute son audace et son ingéniosité, tentant à la fois de coller au désir du peuple québécois et à ses hésitations. C’est un singulier parcours, celui du leader qui doit dans un même élan soulever et rassurer. Il a réussi à faire faire un pas, énorme, sur cette route.
C’est qu’il possédait un talent prodigieux. Tous les contemporains, je pense bien, seront d’accord sur ce point. Tous reconnaîtront aussi la profonde honnêteté du personnage. Les divergences entre les opinions fondamentales, dans notre société, sont demeurées, aussi vives qu’elles l’étaient du vivant de Lévesque. Mais, on s’en souviendra, il traitait ces choses là avec élévation, avec respect et largeur de vue. Cela fait partie de son héritage.
Lévesque avait le souci de jeter des ponts. Cela tenait à l’étendue naturelle de sa pensée aussi bien qu’à la générosité de son tempérament. Il savait quel grand changement il proposait en prenant à son compte le projet d’indépendance du Québec. Dès les débuts et sans rien sacrifier d’essentiel, tout de suite il sut qu’il fallait aussi proposer des raccords, des liens, donc une vue synthétique des choses; autrement dit, une doctrine réalisable et éclairée. Si le mouvement souverainiste a continué en progressant depuis ce temps, malgré fluctuations et avatars, c’est en partie à cause des larges dimensions de la pensée de Lévesque, ainsi que du grand souci démocratique dont il la nourrissait. Et s’il n’a pas achevé son oeuvre souverainiste, il a achevé son oeuvre de démocratisation de la société québécoise. Il fallait du courage et de la volonté pour arracher les longues racines des machines électorales qui avaient trop longtemps contaminé le paysage politique québécois. Plusieurs ici réunis le savent, René Lévesque était allergique aux combines et aux enveloppes électorales.
« Dans le fonctionnement d’une société démocratique, disait-il, il n’est probablement rien de plus indispensable que la crédibilité des institutions politiques et celles des partis qui se forment en vue d’en assumer la direction ». Avec la loi québécoise des consultations populaires, il a doté le Québec d’une des lois électorales les plus modernes, les plus propres et les plus efficaces au monde. Aujourd’hui, cette loi est un de nos produits d’exportation, notamment dans la francophonie. Le Québec, grâce à René Lévesque, peut se porter en exemple. Un bel exemple de dépassement.
Monsieur Lévesque considérait d’ailleurs que cette loi de la démocratie québécoise, plus encore que la Charte de la langue française, était sa plus belle réalisation. Car c’est elle qui, en donnant vraiment à chaque citoyen un droit égal d’influer sur les partis, donc sur le vote, donnait véritablement au peuple sa souveraineté démocratique, son pouvoir de décider, à l’abri des forces de l’argent.
Et si aujourd’hui, certains voudraient affaiblir ce legs dont René Lévesque nous a confié la garde, nous pouvons rétorquer avec fermeté et loyauté que là où René Lévesque a installé la démocratie, il n’y aura pas de recul.
Certes, je ne prétends pas ici dresser un bilan complet de la carrière et de l’héritage de René Lévesque. Ce n’est pas le lieu. Nous sommes ici simplement pour honorer une grande mémoire, pour évoquer une figure à laquelle le peuple québécois demeure attaché.
Les Québécois n’ont pas encore fait leur deuil de la disparition de cet homme qu’ils sentaient si proche d’eux.
René Lévesque, le politique, était lié à un projet précis, à un mouvement déterminé de l’histoire, à un parti. Mais René Lévesque, l’homme, appartenait d’abord au Québec et à un certain humanisme de la politique, à une certaine idée des valeurs à défendre. C’est à ce titre plus général surtout qu’il convient en la présente circonstance de rappeler sa mémoire. Toute personnalité éminente et probe laisse un exemple dans l’histoire. En ce sens, c’est-à-dire dans un sens désintéressé, la figure de René Lévesque appartient vraiment, à la postérité. Il nous incombe à nous tous, maintenant, de porter sa pensée, son projet, son idéal.
Merci.

[BOUC=19971203]
[Lucien Bouchard – Premier ministre du Québec – Congrès annuel de l’Union des producteurs agricoles – 3 décembre 1997]
C’est avec beaucoup de plaisir que j’ai accepté votre invitation à venir vous adresser la parole dans le cadre de votre congrès annuel. J’en suis très honoré, d’autant plus que c’est la première que j’ai l’occasion de vous rencontrer, vous les producteurs agricoles, qui nourrissez le Québec et beaucoup de gens en dehors du Québec. On souligne trop rarement la place que vous tenez dans notre histoire, le rôle crucial que vous jouez dans notre société. Ce sont vos parents, vos ancêtres, vos prédécesseurs qui ont construit le Québec. La langue française, nos coutumes, notre musique, la danse et les chansons, ce sont dans vos maisons, dans nos villages, qu’elles se sont transmises. Bref, le Québec s’est bâtit sur l’agriculture, notre histoire commence par la ruralité. Qui au gouvernement, dans les bureaux du centre-ville, dans les universités ou dans les usines n’a pas un oncle, une tante, un cousin, ou n’a pas lui ou elle-même, grandi sur une ferme ? Étant moi aussi natif du milieu rural, j’ai été à même de suivre de près l’évolution considérable et l’adaptation remarquable dont ont fait preuve les artisans de l’industrie agroalimentaire. Malgré une diminution marquée du nombre de fermes, elles sont passées de 100000 à moins de 40000 en 35 ans – la production s’est continuellement accrue. Aujourd’hui, vos produits et votre savoir-faire dans le domaine agricole sont considérés parmi les meilleurs sur les marchés d’exportation, comme j’ai pu le constater encore récemment en Asie. Et je tiens à féliciter votre président pour sa participation à Mission Québec en Chine.
Que s’est-il donc passé pendant toutes ces années ? Fondamentalement, le secteur s’est adapté. Il a appris à conjuguer avec la productivité et la nécessité d’être compétitif. Il a ainsi pu maintenir et accroître ses emplois au Québec. Faut-il en rester là ?Non. Vous devez poursuivre cette adaptation de votre industrie au nouveau contexte économique. La mondialisation, c’est un mouvement en quelque sorte incontournable. Pour y faire face, il faut résolument relever le défi de la compétition S’il est vrai que le changement devient un facteur permanent de nos vies, alors, nous devons apprendre à être plus autonomes, plus flexibles, plus dynamiques encore. L’économie est entrée dans une ère de complexité et d’interdépendance dont il est difficile de prévoir toutes les conséquences. L’État se trouve au carrefour de toutes ces adaptations. Il doit se donner un rôle nouveau qui répond à la réalité d’aujourd’hui. Il a notamment le devoir, avec ses partenaires, d’appuyer le développement de l’agriculture et de l’agroalimentaire au Québec. En fait, l’État accompagnera vos entreprises vers l’économie nouvelle, les supportera lorsqu’elles prendront du retard, les encouragera au besoin.
Dans un secteur où les aléas climatiques, la fluctuation conjoncturelle des prix et des taux d’intérêt ont pratiquement droit de vie ou de mort sur vos entreprises, il est normal et justifié que l’État intervienne pour en stabiliser les effets. Vous avez entre les mains un secteur économique plein de promesses, capable de répondre aux attentes en création d’emplois. Malheureusement, certains croient que la problématique environnementale risque d’entraver ce potentiel, notamment dans le secteur de la production porcine, où il y a d’immenses possibilités de développement sur les marchés internationaux.
Je ne suis pas de cet avis. Je crois que le développement de ce secteur peut se faire dans le cadre du développement durable en assurant le maintien de la qualité de l’eau et du sol, et sans compromettre la cohabitation harmonieuse dans les milieux ruraux entre citoyens et producteurs agricoles. Il est important de souligner les efforts de responsabilisation que vous déployez dans ce dossier, notamment par votre participation dans les comités consultatifs agricoles institués en vertu de la Loi 23. Mon gouvernement n’est pas insensible non plus à l’épineuse question de la protection des activités agricoles. Votre ministre, monsieur Guy Julien, a réussi le tour de force, malgré les embûches et la tourmente, de rallier les multiples intervenants autour d’un projet de loi qui protège ces activités. Nous nous étions engagés à adopter la Loi 23 avant la fin de la dernière session parlementaire, et nous avons tenu parole. Des nœuds dans ce dossier, je peux vous le dire, nous en avons défait plusieurs. S’il en reste, nous les délierons un à un. À commencer par celui dont faisait état les journaux de ce matin. Ce noeud est en fait déjà dénoué.
J’annonce aujourd’hui, au nom du gouvernement du Québec et du ministre de l’environnement, Monsieur Paul Bégin, que la directive qui régit les distances séparatrices pour les activités d’épandage sera conforme aux orientations gouvernementales en matière d’aménagement pour la protection du territoire et des activités agricoles. Nous apportons immédiatement les ajustements nécessaires. C’est acquis.
J’ai également appris qu’il y aurait encore une certaine lenteur dans l’émission des certificats d’autorisation environnementale. Le ministre de l’Environnement, monsieur Paul Bégin, m’assure qu’il a déjà mis en place une série de moyens pour que ces certificats soient émis dans des délais les plus raisonnables possibles. Je tiens donc à vous assurer que tout sera fait pour remédier à l’actuelle situation. Comme nous le constatons, l’agriculture québécoise traverse actuellement une période de grands changements qui exercent des pressions considérables sur vos activités. Je veux vous dire que ce sentiment de fébrilité, on ne le trouve pas seulement en agriculture. Il prend racine dans tous les secteurs d’activité au Québec. Tous les groupes sont touchés. Pour passer à travers, surmonter nos difficultés, progresser, nous devons collectivement nous serrer les coudes. Le Sommet sur l’économie et l’emploi en a constitué un bel exemple. Jamais il n’aurait été possible d’obtenir de consensus en faveur de la création d’emplois et de l’élimination du déficit sans miser sur cet instrument puissant qu’est la solidarité. Votre président, monsieur Laurent Pellerin, fait partie de ces gens qui se sont engagés avec rigueur et détermination pour assurer le succès d’un événement crucial pour l’avenir du Québec, pour celui de nos jeunes et pour l’emploi.
Si le secteur agroalimentaire a été invité à participer à un Sommet où la préoccupation centrale était la création d’emplois, ce n’est pas un hasard. Comment aurait-on pu ignorer un secteur qui procure de l’emploi à 386000 personnes, soit plus d’un emploi sur neuf au Québec ? Comment oublier notre production agricole, qui contribue pour plus de 9 % de notre PIB ? Comment aurait-on pu ignorer un levier crucial du développement économique et social de nos régions ?
Si le gouvernement a pris la décision de tenir, en mars prochain, une conférence sur l’agriculture et l’agroalimentaire à laquelle j’ai l’intention de participer activement, c’est parce que nous croyons que votre secteur est au cœur du dynamisme de nos régions et de notre économie. Il représente également un potentiel de développement considérable de nos exportations et de notre savoir-faire. Si vous avez à cœur de vous donner une politique agricole et agroalimentaire forte et consistante, une politique qui répond à vos aspirations légitimes, il est essentiel que nous tendions tous vers les mêmes objectifs : le développement, l’excellence et la création d’emplois.
Je vous souhaite un fructueux congrès; nous suivrons vos assises avec intérêt. Merci.

[BOUC=19980212]
[Lucien Bouchard – Premier ministre du Québec – Allocution à la Faculté de droit de l’Université de Montréal – 12 février 1998]
Messieurs les Présidents,
Chers amis,
Permettez-moi d’abord de vous remercier d’être venus ce midi en si grand nombre. Je salue particulièrement les étudiantes et étudiants en droit, qui m’ont si cordialement invité. En un sens, je voudrais vous dire que je vous envie un peu. Je garde un extraordinaire souvenir de mes études de droit. Ces années d’effervescence furent pour moi l’occasion de découvrir à la fois le monde et son fonctionnement, la réalité sociale et les codes qui la régissent. Chaque loi, chaque article de loi, chaque précédent a son histoire, est le fruit de la volonté humaine, du choc des idées, du poids des circonstances. Mon séjour, à l’Université Laval, m’a aussi permis de faire la connaissance de centaines de jeunes qui allaient ensuite laisser leur marque dans l’évolution de notre société. André Tremblay était un des nombreux confrères de classe que j’ai retrouvés, ensuite, à chaque détour de la vie professionnelle et publique.
Alors, lorsque vous retournerez, tout à l’heure, à vos cours et à vos travaux, demandez-vous lequel ou laquelle de vos collègues deviendra conseiller constitutionnel, entrepreneur, chercheur, ambassadeur, ministre, premier ministre. Lequel, même, sera demain juge à la Cour suprême.
Mais s’il y en a que je n’envie pas, aujourd’hui, ce sont bien les juges actuels de la Cour suprême. Ils sont habitués, de par leur fonction, aux dilemmes cornéliens. Cependant les voilà plongés, contre leur gré, dans un débat politique qui n’est pas le leur. Les voilà surtout conduits dans le pire piège que puisse leur tendre un gouvernement.
Songez-y un instant. Si le gouvernement fédéral avait voulu affaiblir la Cour suprême, nuire à sa crédibilité, attiser la méfiance à son égard dans de larges segments de la population, il aurait agi… exactement comme il l’a fait. On se souviendra même qu’à l’origine, le gouvernement fédéral souhaitait plaider sa cause anti-québécoise devant les juges, à la fin de juin, l’an dernier, c’est-à-dire au moment de la Fête nationale du Québec. La Cour a fort prudemment refusé de participer à cette provocation.
Depuis, le piège s’est encore resserré autour de la Cour du fait que le requérant, le gouvernement fédéral, a nommé lui-même, d’un trait de plume, en cour d’instance, deux des neuf juges qui devront entendre sa propre cause. Voilà un procédé qui, à lui seul, créerait un vice de forme irrémédiable dans n’importe quel arbitrage – on ne le tolérerait jamais à la cour des petites créances. Le principe même d’indépendance judiciaire est mis en cause. Mais Ottawa, aveugle au tort causé à l’institution de la Cour suprême, continue de procéder.
Depuis le début de cette aventure, des voix se sont élevées dans le camp fédéraliste, au Québec et un peu partout au Canada, pour mettre Ottawa en garde contre le risque terrible que le renvoi fait peser sur la Cour, bien sûr, mais aussi sur la stratégie fédéraliste. Mais les tenants de la ligne dure, du Plan B, qui dominent le cabinet fédéral, ont passé outre. Alors que l’échéance approche, ce ne sont plus des voix qui s’élèvent, mais un concert de démocrates de toutes les tendances. Les deux chefs fédéralistes des deux référendums sur la souveraineté, Messieurs Claude Ryan et Daniel Johnson, condamnent fermement la démarche fédérale. Ils affirment, très justement, que la volonté démocratique des Québécois ne peut être limitée par une constitution ou un jugement. Avant-hier, trois partis à la Chambre des Communes, le Bloc Québécois, le Parti Progressiste-Conservateur et le Nouveau Parti Démocratique ont désavoué la stratégie fédérale en votant une motion reconnaissant le droit du peuple Québécois de décider librement de son avenir. Le regroupement Pro-Démocratie suscite un nombre croissant d’adhésions. Mais Ottawa fait la sourde oreille et procède quand même, isolé dans son refus de la démocratie.
Dans le texte qu’il a soumis à la Cour, Monsieur Ryan conclut son argumentation en suggérant aux neuf juges de refuser de répondre aux questions posées par le gouvernement fédéral. Monsieur Ryan écrit, je cite, que « la cour agira plus sagement en renvoyant aux acteurs politiques la responsabilité de trouver des réponses démocratiques aux questions qui lui ont été adressées ». Je suis d’accord. Si les juges devaient suivre le gouvernement fédéral dans le marécage politique de ce renvoi, ils assumeraient, maintenant et pour la suite des événements, une responsabilité politique considérable. Il me semble que du simple point de vue des membres de la Cour suprême, s’ils tiennent à préserver la crédibilité de l’institution, ils doivent refuser de s’engager dans le piège tendu par le gouvernement fédéral.
Le gouvernement québécois, lui, ne sera pas présent lors de ces audiences. Pas seulement parce que les juges sont nommés par le fédéral, pas seulement parce que la Cour n’a pas juridiction en droit international ou parce qu’elle n’a pas le droit moral de s’occuper de questions politiques. Alors pourquoi ? Répondre à cette question, c’est aller au coeur du différend qui oppose depuis bientôt presque deux siècles la démarche québécoise à celle du Canada. La réponse, c’est la primauté de la démocratie.
L’Assemblée nationale du Québec, le gouvernement des Québécois, sont des émanations de la démocratie québécoise. Nous sommes les dépositaires des choix que font les Québécois aux élections et lors des trois référendums que trois gouvernements ont organisés. Nous respectons les décisions prises par la démocratie québécoise. Mais le droit de choisir – leur gouvernement ou leur avenir – appartient aux Québécoises et aux Québécois. Il n’appartient pas au gouvernement.
Le gouvernement du Québec ne peut donc soumettre ce droit à un tiers, à un tribunal ou à un autre gouvernement. Mettre ce droit en balance, l’exposer au jugement d’autrui, ce serait manquer à la responsabilité, au devoir que nous avons de protéger le droit des Québécois de choisir. Plaider à la Cour, ce serait cautionner, à l’avance, le jugement qui prétendrait, demain, restreindre, réduire, nier, même, le droit des Québécois.
Le consensus au Québec sur notre droit de choisir est clair, il transcende les partis. L’Assemblée nationale parle d’une seule voix. La position fédérale, elle, relève du dédoublement de personnalité. Sur la question de la souveraineté, le gouvernement fédéral déclare, d’une part, que le Canada ne peut retenir les Québécois dans la fédération contre leur gré. Mais il affirme d’autre part que, par la constitution, il détient un droit de veto sur la souveraineté du Québec, donc qu’il peut retenir les Québécois dans la fédération contre leur gré.
Ce curieux monstre à deux têtes a pris naissance le jour même de l’annonce, par Ottawa, du dépôt de son renvoi en Cour suprême, en septembre 1996. Dans un discours en Chambre, au nom du gouvernement fédéral, le ministre de la Justice – c’était Allan Rock – reconnaissait que le Québec avait parfaitement le droit de tenir un nouveau référendum sur la souveraineté et que les Québécois pouvaient, s’ils le désiraient, devenir souverains. Mais il ajoutait aussitôt qu’il faudrait d’abord « des négociations et des ententes » entre le Québec et le Canada, sur les sujets suivants – et je le cite – : « les arrangements commerciaux et économiques, les droits des citoyens de se déplacer à l’intérieur du pays, le partage de la dette et des biens publics, l’utilisation de la monnaie et une foule d’autres questions ».
Pendant un instant, j’ai pensé qu’il était en train de lire le programme du Parti Québécois.
Car c’est précisément ce que nous proposons, si les Québécois nous en donnent le mandat, démocratiquement, lors de la prochaine élection : la tenue d’un référendum, l’obtention d’un mandat de réaliser la souveraineté, suivie d’une période de négociations sur toutes ces questions – pour tenter d’en arriver à une entente que nous appelons le partenariat. Nous pensons, et les expériences étrangères nous donnent raison, qu’une période d’environ un an suffirait à conclure ces négociations, du moins sur tous les points essentiels. Alors, le Québec pourra déclarer sa souveraineté.
C’est le scénario normal, démocratique, c’est celui du bon sens. Évidemment, comme ce sont les Québécois qui auront choisi de devenir souverains, c’est à eux, par leur Assemblée nationale, que reviendra le droit de déclarer la souveraineté au terme de ce processus. La déclaration de souveraineté n’est rien d’autre que l’acte qui concrétise, un peu plus tard dans le temps, le Oui référendaire.
On peut alors se poser la question : si Québec et Ottawa sont d’accord pour dire qu’un référendum peut être tenu, que les Québécois peuvent dire Oui à la souveraineté, qu’après ce Oui, des négociations doivent avoir lieu sur une foule de questions entre le Canada et le Québec avant que le Québec ne déclare son indépendance, pourquoi Ottawa plonge-t-il la Cour suprême, et la famille fédéraliste, dans le pire tourment de son histoire?
Pourquoi ? Parce que le gouvernement fédéral est obsédé par un mot : le mot « unilatéral ».
Au sujet de ce mot, le premier ministre Jean Chrétien a livré le fond de sa pensée, il y a quatre ans, lors de la « guerre du turbot », lorsqu’il a déclaré, et je le cite : « tous les progrès faits en droit international l’ont été à la suite de décisions unilatérales ».
La vérité, c’est que la volonté d’agir seul, unilatéralement, d’imposer sa volonté d’en haut, fait partie de la culture politique du gouvernement canadien. Elle s’inscrit en continuité avec le caractère monarchique, colonial, dont le Canada ne s’est jamais complètement départi.
Au contraire, la volonté démocratique, la volonté d’agir sur la base de l’adhésion majoritaire, fait partie de l’histoire du Québec. Ce n’est pas un hasard, et nous n’avons pas le mérite d’avoir fait ainsi un choix moral supérieur. C’est simplement que, face à la puissance constituée à Londres, puis à Ottawa, nous, Québécoises et Québécois, n’avions que cette arme, le droit de vote, pour manifester notre force, pour nous faire entendre.
On retrouve cette opposition à chaque tournant majeur de notre histoire. En fait, le geste unilatéral est en quelque sorte le péché originel du Canada. Je m’explique.
Nous soulignons, cette année, le 160e anniversaire des événements de 1837 et de 1838. À l’époque, une majorité de Québécois, aux urnes, avaient voté pour le parti Patriote, qui détenait une écrasante majorité de sièges à ce qui est devenu notre Assemblée nationale, qui est comme vous le savez un des plus vieux parlements du monde. Les Patriotes réclamaient pour le Québec le droit de se gouverner lui-même, ce qu’on appelait alors le « gouvernement responsable ». C’était un droit qui nous était cependant nié par la constitution alors en vigueur, constitution imposée par Londres. À la demande démocratique des Québécois, Londres et les responsables coloniaux ont répondu par le refus et la répression.
Ensuite, unilatéralement, le pouvoir colonial a imposé une nouvelle constitution qui appliquait le fameux rapport Durham dont le but était d’assimiler les francophones dans l’ensemble canadien, en obligeant l’union du Bas-Canada, le Québec d’alors, avec le Haut-Canada, l’Ontario de l’époque.
Lors de la négociation de la constitution de 1867, qui créait la fédération actuelle, plusieurs Québécois réclamaient la tenue d’un référendum et George-Étienne Cartier avait promis que le projet de fédération serait « soumis au peuple avant de devenir loi ». La promesse ne fut pas tenue, car le pouvoir craignait un verdict populaire négatif. La Constitution ne fut approuvée qu’à la suite d’un simple vote au parlement de l’Union. Puis, l’élection qui a suivi de quelques mois le fait accompli, a été entachée d’irrégularités majeures, même pour l’époque. Dans le tiers des circonscriptions, il n’y eut même pas de vote. Et dans plusieurs circonscriptions, le vote fut interdit dans plusieurs quartiers fortement opposés à la fédération. La recherche historique récente rapporte même des interventions qui font un peu sourire aujourd’hui. Le vote n’était pas secret, ce qui était l’usage. Tous les évêques avaient fait savoir, par la publication d’une série de mandements et de lettres pastorales, que les catholiques avaient le « devoir de conscience » de voter pour les candidats favorables à la fédération. Des évêques avaient même envoyé des instructions dans les paroisses indiquant qu’un vote pour l’opposition était un péché. Et si un électeur refusait de se repentir, il ne pouvait recevoir l’absolution. Malgré tout, 45 % des électeurs ont eu le courage de s’opposer aux candidats favorables à la fédération. Le nombre de catholiques n’ayant pas reçu l’absolution lors des Pâques qui ont suivi l’élection de 1867 a ainsi presque doublé – les électeurs refusaient de se repentir.
Les temps ont bien changé.
Mais c’est ainsi que la constitution fondatrice du Canada n’a jamais obtenu de légitimité démocratique.
Dans le mouvement souverainiste, jusqu’au début des années 70, certains se posaient bien légitimement la question suivante : puisque le Québec est entré dans le Canada sans passer par les urnes, pourquoi devrait-il s’imposer, pour en sortir, un test plus exigeant, celui de la majorité référendaire ? Quand on y songe, il n’y a jamais eu, au Canada, de référendum sur l’indépendance du Canada. Mais le mouvement souverainiste, inspiré notamment par son fondateur René Lévesque, a tranché : nous sommes des démocrates. Nous voulons que notre pays, le Québec, soit construit sur le socle de la démocratie.
Nous nous sommes également engagés à soumettre la future constitution d’un Québec souverain à un référendum. Cela nous paraît plus qu’indispensable : naturel.
Ce réflexe démocratique explique pourquoi René Lévesque a considéré comme une priorité l’adoption par l’Assemblée nationale, il y a 20 ans, d’une loi sur le financement des partis politiques et d’une loi sur la consultation populaire. En éliminant les caisses électorales occultes, en disciplinant l’ensemble des pratiques électorales, ces lois québécoises, exemplaires, font en sorte que, le jour du scrutin, chacun soit convaincu qu’il y a « une personne, un vote », et non pas « un dollar, un vote ».
Les partis représentés à l’Assemblée nationale ont respecté cette règle depuis 20 ans, cependant il faut souligner qu’à chacun des trois référendums, et pendant les campagnes référendaires proprement dites, le gouvernement fédéral a fait savoir qu’il ne se sentait lié ni par la lettre, ni par l’esprit de la loi de la démocratie québécoise. Ottawa a donc dépensé des millions de dollars pour inonder le Québec de publicité pro-fédérale de toute sorte. Au dernier référendum, un document fédéral interne qualifiait même ces publicités de « subliminales », ce qui était fort charitable pour des campagnes qui n’étaient pas dominées par la subtilité.
Sur le fond des choses, il est intéressant de noter que le référendum de 1980, organisé par les souverainistes sous l’égide de la Loi sur la consultation populaire, fut la première fois où les Québécois ont eu l’occasion de dire, dans une consultation démocratique, s’ils voulaient faire partie ou non du Canada. C’est grâce à la tradition démocratique québécoise – je dirais même souverainiste – que ce vote a eu lieu.
Évidemment, le Non référendaire de 1980 était conditionnel à la promesse faite par les chefs fédéralistes de l’époque de modifier le fonctionnement du Canada pour faire plus de place aux attentes des Québécois. À la démarche démocratique québécoise, le gouvernement libéral de l’époque, le premier ministre Pierre Trudeau, son ministre de la Justice, Jean Chrétien, ont répondu par un geste unilatéral : l’imposition d’une nouvelle constitution canadienne. Contre le voeu du gouvernement élu, contre le voeu de l’Opposition officielle, et malgré le désaveu de l’Assemblée nationale, ils ont imposé au Québec une constitution qui, loin de répondre au programme autonomiste des fédéralistes du Québec, réduisait au contraire les pouvoirs de l’Assemblée nationale.
Il y eut un moment où l’opposition populaire à ce qu’on a appelé le « coup de force » fédéral était telle, que Pierre Trudeau a pensé que même Londres, même Margaret Thatcher, refuseraient de lui accorder sa constitution, donc de lui accorder l’indépendance formelle du Canada. Car c’est de cela qu’il s’agissait. Rapatrier la constitution signifiait que le Canada devenait formellement indépendant du Royaume-Uni.
Dans ses mémoires, Pierre Trudeau écrit ce qui suit et je cite : « Si le Parlement britannique se dérobait, il nous resterait [au gouvernement fédéral] l’option d’une démonstration massive de volonté nationale, qui supposerait de notre part, écoutez bien, une déclaration unilatérale d’indépendance et la rupture de tous nos liens constitutionnels avec le Royaume-Uni ». Et qui, pensez-vous, aurait rédigé la déclaration unilatérale d’indépendance du Canada ? Le ministre de la Justice d’alors, bien sûr, Monsieur Jean Chrétien.
Mais déclarer l’indépendance, sans l’autorisation de la métropole, c’est un geste sérieux, qui doit reposer sur une authentique légitimité. C’est pourquoi, toujours dans ses mémoires, Monsieur Trudeau révèle qu’il avait fait préparer le projet d’un référendum ou d’une élection générale sur cette question car, écrit-il, « si nous devions en venir à une épreuve de force, il fallait permettre à la population de manifester publiquement qu’elle nous soutenait dans notre entreprise en faveur des droits du peuple ».
Monsieur Trudeau est donc très clair, si un gouvernement en reçoit le mandat aux urnes, il a le droit de déclarer l’indépendance.
Lundi prochain, à la Cour suprême, le gouvernement du Canada va plaider exactement le contraire.
Le procureur du gouvernement du Canada, Me Yves Fortier, était lui-même un des partisans d’une déclaration unilatérale d’indépendance pour le Canada. Il écrivait à l’époque que cette mesure « ne soulèverait aucun problème majeur sur le plan international ». En 1987, dans le cadre d’audiences sur l’accord du lac Meech, il a même déclaré ce qui suit, et je cite: « Politiquement, et j’irais jusqu’à dire moralement, la loi constitutionnelle de 1982 ne s’applique pas au Québec. Et ceux qui prétendent le contraire commettent des hérésies constitutionnelles. » On le sait, il n’y a pas eu de référendum sur la constitution de 1982. En fait, le seul moment où la constitution de Messieurs Trudeau et Chrétien a connu le test des urnes, bien indirectement, fut le référendum de 1992, sur la proposition de Charlottetown qui prétendait améliorer cette constitution. On sait que le Canada-anglais a voté non, pensant que le nouveau texte en donnait trop au Québec, et que les Québécois ont eux aussi voté non, jugeant que ces changements étaient nettement insuffisants pour justifier leur adhésion à la constitution de Pierre Trudeau. Ce vote de 1992, organisé au Québec selon les règles de la Loi sur la consultation populaire, n’a fait que confirmer l’absence de fondement démocratique de la constitution canadienne actuelle.
Le contraste avec la démarche québécoise est d’autant plus net que les souverainistes, eux, sollicitent des électeurs le mandat d’organiser un référendum. En étant élu, en septembre 1994, Monsieur Parizeau a obtenu le mandat d’organiser le référendum d’octobre 1995. De la même façon, ce n’est qu’en obtenant une réélection que mon gouvernement se trouvera investi d’un nouveau mandat de tenir un référendum. Qu’est-ce qui nous oblige à tant de scrupule démocratique ? La constitution ? Pas du tout, elle est muette sur la question. La Loi sur la consultation populaire qui prévoit ce mécanisme est une loi normale, que l’Assemblée nationale pourrait amender. Mais c’est par respect de la démocratie québécoise que nous appliquons cette règle.

Pendant la campagne référendaire de 1995, il y eut un bref instant où Jean Chrétien semblait aussi respectueux de la démocratie que les membres de l’Assemblée nationale. Cinq jours avant le vote, Monsieur Chrétien a réquisitionné les ondes nationales et a dit des choses extrêmement importantes, qu’il a d’ailleurs répétées à d’autres occasions pendant cette semaine historique.
D’abord, il a défini avec exactitude l’enjeu du référendum. Je le cite : « Demeurer Canadiens ou ne plus l’être, rester ou partir, voilà l’enjeu du référendum ». Fin de la citation.
En disant cela, il avalisait la question référendaire. Nous savons que le libellé de la question n’était pas à son goût. Mais s’il avait pensé que c’était là un défaut déterminant, il aurait dit aux Québécois que le résultat du vote serait nul et non avenu, qu’il n’entraînerait aucune conséquence. Mais il n’a pas dit cela. Il a dit le contraire. Il a dit : voter Oui, c’est partir, c’est ne plus être Canadiens.
Lundi prochain, à la Cour suprême, le gouvernement du Canada va plaider exactement le contraire.
Dans le même discours à la nation, le premier ministre du Canada a clairement établi à qui appartenait la décision de rester ou de partir. Parlant de « ses compatriotes du Québec », il a déclaré : « l’avenir de notre pays est entre leurs mains ». Fin de la citation.
Il n’a pas parlé des députés de la Chambre des communes. Il n’a pas parlé des juges de la Cour suprême. Il n’a pas parlé de la constitution canadienne. La décision, a-t-il dit, appartient aux Québécois. En fait, il a même ajouté, je le cite toujours : « d’un bout à l’autre du Canada, les gens savent que cette décision est entre les mains de leurs concitoyens du Québec. » Fin de citation.
Lundi prochain, à la Cour suprême, le gouvernement du Canada va plaider exactement le contraire.
Toujours dans son appel à la nation, Monsieur Chrétien a défini le poids de la décision démocratique référendaire, sur l’avenir politique du Québec. Les souverainistes et tous les démocrates savent que moralement et politiquement, le résultat référendaire détermine les décisions à venir. Le vote populaire est un ordre politique donné au législateur et au gouvernement. Ce soir là, à la télévision, le premier ministre Chrétien était d’accord. Il a déclaré qu’avec la décision référendaire, et je cite, « l’avenir du Québec se décidera lundi », jour du vote. Il a même ajouté qu’il s’agissait, je cite, d’une «décision sérieuse et irréversible». « Une décision sérieuse et irréversible ».
Donc, selon Jean Chrétien, si les Québécois, votaient Oui à la question posée, le Québec allait devenir souverain, c’était irréversible, parce que les citoyens québécois, les seuls consultés, en auraient décidé ainsi.
Lundi prochain, à la Cour suprême, le gouvernement du Canada va plaider exactement le contraire.
Dans cet appel à la nation, il y avait même un élément supplémentaire, un élément de contexte. Monsieur Chrétien a affirmé que la situation était exceptionnelle et a insisté pour dire que l’avenir du pays était en jeu. Or, lorsque Monsieur Chrétien s’est exprimé ainsi, il n’existait aucune indication à l’effet que le Oui pourrait emporter le référendum avec 60 %, encore moins 66 % des votes. Tous les sondages indiquaient que le Oui pourrait alors l’emporter avec 50, 51 ou 52 % des voix. Donc une victoire serrée.
Et c’est cette perspective, celle d’une victoire du Oui, à 50 % plus un, qui rendait Monsieur Chrétien si solennel. S’il avait pensé qu’une majorité de 50 % plus un n’était pas suffisante pour décider, c’était le moment de le dire. Mais il a au contraire déclaré qu’une victoire du Oui au référendum allait entraîner la création d’un nouveau pays, sans nullement soulever la question de la majorité requise. Tous les Québécois à l’écoute ce soir là ont compris que la règle normale du 50 % plus un allait s’appliquer, comme en 1980, comme en 1992.
Aujourd’hui, Monsieur Chrétien et ses ministres disent exactement le contraire. Ils contestent, entre autres, la règle du 50 % plus un. Et cette volonté de triturer les règles du jeu, de tourner le dos à la démocratie, d’agir unilatéralement se manifeste avec une force nouvelle, à Ottawa, depuis le référendum de 95.
Toutes les pièces sont au dossier, il s’agit de les passer en revue, et on retrouve la même opposition entre le réflexe démocratique québécois et le réflexe unilatéral fédéral.
Le Non l’a emporté, en 95, avec 50,6 % des voix. Tous les leaders souverainistes, immédiatement, ont concédé la victoire au camp du Non.
Mais le lendemain du vote, alors que j’étais chef de l’Opposition officielle et que j’ai demandé à Monsieur Chrétien aux Communes s’il en aurait fait autant, si les résultats avaient été inversés, il n’a pas répondu qu’il aurait respecté le vote. Il a répondu qu’il aurait « défendu la constitution du Canada ». Il avait omis de le dire aux Québécois la semaine précédente.
Le vote référendaire de 1995, encore plus que celui de 1980, exprimait le profond désir des Québécois de décider eux-mêmes d’un plus grand nombre de leurs affaires. Monsieur Chrétien l’a très bien compris, lui qui affirmait dans ses discours pré-référendaires vouloir éliminer les chevauchements entre Ottawa et le Québec. En décembre dernier, à Ottawa, je lui ai présenté une liste d’une douzaine d’initiatives que le gouvernement fédéral s’apprête à mettre en oeuvre dans les champs de compétence des provinces, une douzaine de chevauchements supplémentaires, notamment en éducation et en santé. Je lui ai proposé une négociation qui lui permettrait d’aller de l’avant avec ses initiatives dans les provinces qui le désirent, mais qui permettrait au Québec de s’en retirer, avec compensation, pour éviter justement ces dédoublements et ces gaspillages et pour respecter la volonté des Québécois de gérer au moins un certain nombre de leurs affaires.
Des premiers ministres provinciaux intéressés à en discuter de notre proposition. Mais je peux vous dire que le refus de Monsieur Chrétien a été immédiat, total et sans appel. Il a mis fin à la discussion avant même qu’elle ne commence.
Alors qu’au référendum, les Québécois du Oui et du Non ont clairement indiqué qu’ils voulaient davantage de marge de manoeuvre pour le Québec, davantage de maîtrise de leurs affaires, le gouvernement fédéral a décidé de faire le contraire. Il a décidé que, pour gagner le prochain référendum, il fallait qu’il y ait davantage d’interventions du gouvernement canadien dans tous les domaines : l’éducation, la santé, la vie communautaire, le développement régional, la culture. Il faut des drapeaux rouges partout, sur les murs, dans les livres, sur les écrans, dans les écoles. On le verra clairement dans le prochain budget fédéral où Monsieur Paul Martin s’improvisera, à toutes fins pratiques, ministre de l’éducation.
Que cette stratégie soit un refus du vote référendaire et, de plus, qu’elle contredise sa propre constitution, ne dérange pas Monsieur Chrétien. Cette stratégie du Canada mur à mur, partout, toujours, est un affront permanent au principe même du fédéralisme et à celui de la subsidiarité. À même les milliards de dollars qu’il nous a confisqués, le gouvernement canadien veut enfoncer le Québec, le rapetisser, lui faire de l’ombre dans tous les domaines, le remplacer à chaque opportunité. Il tente de faire la démonstration qu’il n’y a ici qu’un gouvernement important, celui d’Ottawa. C’est une stratégie purement politique, purement pré-référendaire, qui est pourtant en train de transformer durablement le fonctionnement du pays. Le Parti libéral du Québec, qui a suivi le gouvernement fédéral sur cette voie pendant plus d’un an, se rend compte maintenant du danger que l’impérialisme fédéral fait courir aux droits du Québec. Car si la nouvelle omniprésence d’Ottawa est anti-souverainiste, qui peut prétendre que le fédéral annulerait ses nouvelles invasions en santé, en éducation et en culture, en cas de majorité fédéraliste à l’Assemblée nationale ? Personne. Pour les fédéralistes québécois, suivre les libéraux fédéraux du Plan B sur leur lancée, c’est pratiquer la politique de la terre brûlée.
Le but de la manoeuvre fédérale, c’est d’empêcher le Québec de devenir souverain. Mais le résultat de la manoeuvre, c’est la démonstration que les Québécois n’ont qu’une façon de faire respecter leur volonté de gérer leurs affaires. Et cette façon, c’est la souveraineté.
Et la volonté fédérale de jouer le tout pour le tout, de compromettre les institutions elles-mêmes dans la course au Plan B, apparaît clairement dans la façon dont le renvoi en Cour suprême a été préparé. Le gouvernement fédéral a posé trois questions à la Cour, affirmant qu’il s’agissait d’un « enjeu d’une importance capitale ». Importance capitale pour le gouvernement, sans doute, pour l’opposition aussi, pour les provinces et certainement pour le Québec.
Mais avez-vous remarqué que c’est le gouvernement fédéral qui a écrit les questions tout seul, sans les soumettre même à un débat à la Chambre des communes ?
Ces questions, faut-il le signaler, ne sont pas à l’abri de tout soupçon. Le Président de la Commission du Droit International des Nations Unies a lui-même écrit ce qui suit, et vous me permettrez de citer cette autorité internationale : « Je suis profondément troublé et choqué par la façon partisane dont les questions sont posées et je me permets de suggérer qu’il est du devoir d’une Cour de justice de réagir face à ce qui apparaît clairement comme une tentative trop voyante de manipulation politicienne ». Fin de citation.
Monsieur Chrétien et ses ministres sont donc un peu mal placés, je pense, pour donner des leçons de libellé de questions à qui que ce soit.
Au Québec, nous avons prévu que la question référendaire était soumise au débat public, entre les élus de l’Assemblée nationale. Il y a même une façon fort simple pour les membres du gouvernement fédéral de participer à ce débat. La marche à suivre a été clairement indiquée, il y a deux ans, par le chef de l’opposition officielle du Québec, Monsieur Daniel Johnson. Il a déclaré que « si des membres du gouvernement fédéral veulent dicter la question aux Québécois, c’est très facile. Qu’ils démissionnent de leur siège à la Chambre des communes, qu’ils cherchent un parti qui va les accueillir au Québec, qu’ils se présentent à une convention, qu’ils essaient de se faire élire aux élections et, s’ils sont une majorité, ils peuvent le faire. La question est posée par le gouvernement et adoptée par l’Assemblée nationale, a expliqué Monsieur Johnson, c’est comme ça que ça marche. » Bref, le Québec a choisi de fonder la légitimité de sa question référendaire sur le débat des élus à l’Assemblée nationale. Le gouvernement fédéral, lui, a décidé de ses questions en vase clos, sans débat, unilatéralement. Il a demandé aux juges, qu’il nomme unilatéralement, de se prononcer sur la base de sa constitution, qu’il a imposée unilatéralement, et il pense qu’au terme de ce processus, il pourra torpiller, unilatéralement, la démocratie.
Il est bien sûr regrettable que le gouvernement canadien s’engage dans cette voie, qui ne lui fait pas honneur. Nous, qui sommes en politique, savons que toute cette histoire de renvoi en Cour suprême, tout ce bruit, même, que des ministres libéraux irresponsables ont fait autour du débat de la partition, nous savons que cela fait partie d’une stratégie de communication qui vise à intimider les Québécois qui sont indécis, sur la question de la souveraineté. Les porte-parole fédéraux ne s’en cachent d’ailleurs pas.
Mais lorsqu’on met de côté la stratégie politique et qu’on examine, au mérite, les questions de fond, on se rend compte qu’il s’agit finalement d’un débat fort simple:
Si les Québécois le désirent, il y aura un référendum où ils pourront décider, démocratiquement, à un minimum de 50 % plus un, de faire du Québec un État souverain. S’ils disent Oui, c’est un ordre politique qu’ils donneront à l’Assemblée nationale. Mais ils auront ordonné aussi, puisque c’est la proposition du gouvernement, précisée dans la question, de négocier avec le Canada avant de déclarer la souveraineté. Dans les semaines et les mois qui suivront le référendum, il y aura donc des négociations, sur une foule de questions, surtout économiques, et nous sommes à peu près d’accord sur la liste des sujets qu’il faut aborder.
En cas de succès des négociations, tout le monde s’entend, on se serre la main.
Mais en cas d’échec des négociations, que se passe-t-il ? Qui a le dernier mot ? C’est l’ultime question de fond. Une question qui ne se posera probablement pas. C’est cependant celle qu’Ottawa, pour des raisons de communication politique, a choisi de mettre à l’avant-scène.
Qui, donc, aura le dernier mot ?
Il y a deux thèses.
Selon le gouvernement fédéral, le dernier mot lui revient, à lui, en vertu d’une constitution qui n’a aucun fondement démocratique et de l’interprétation qu’en ferait une Cour qu’il a lui-même nommée. Monsieur Chrétien nous dit: l’État, c’est moi; le droit, c’est moi; le choix, c’est moi, unilatéralement. Comme au temps des Patriotes, comme au temps de l’Union forcée, comme au temps de la constitution de 1867, comme au temps du coup de force de 1982.
Selon nous, selon tous les démocrates québécois et un nombre croissant de démocrates canadiens, le dernier mot n’appartient pas à un homme, pas à un gouvernement, pas à un texte imposé d’en haut. Selon nous, le dernier mot appartient à la démocratie québécoise, au peuple québécois. Et ce mot, que sera-t-il ? Ce sera le mot Oui, prononcé le jour du prochain référendum.
Merci.

[BOUC=19980220]
[Lucien Bouchard – Premier ministre du Québec – Allocution lors d’une assemblée sur le renvoi en Cour suprême – 20 février 1998]
Mes amis, mes amis démocrates, Nous nous rencontrons ce soir, à la fin d’une extraordinaire semaine.
Il y a des gens, à Ottawa, qui préparaient cette semaine depuis plus de deux ans. Depuis, en fait, le jour du référendum du 30 octobre 1995 sur la souveraineté.
Ce jour là, 94 % de nos concitoyens s’étaient déplacés pour participer à ce que les Québécois ont de plus cher : l’exercice de leur droit démocratique. À l’issue d’un débat intense mais pacifique, au terme de discussions entre amis, entre voisins, dans les familles et dans tous les milieux, les femmes et les hommes du Québec se sont rendus aux urnes pour effectuer ce qui est l’expression à la fois d’un choix individuel et d’une décision collective.
Ce soir là, Ottawa a eu peur de la démocratie québécoise. Jamais auparavant, Jean Chrétien et ses amis n’avaient pensé qu’en accumulant les bulletins de vote, le peuple du Québec pourrait démontrer une aussi grande volonté de contrôler son destin. Les fédéralistes pensaient que les épouvantails qu’ils brandissaient, les promesses vides de sens qu’ils répétaient, suffiraient pour « écraser » comme ils le disaient à l’époque, le mouvement souverainiste. À Ottawa, ils sont habitués à imposer leur volonté, unilatéralement, sans demander la permission aux Québécois. Alors ce soir là, ils ont vécu un cauchemar. Ils ont entrevu la possibilité que leur constitution imposée d’en haut soit remplacée par un vote démocratique. Ils ont entrevu la possibilité que leur pouvoir sur le Québec, fondé sur leur élection dans le reste du pays, soit balayé par la démocratie québécoise. Ils ont entrevu la possibilité que leur refus tenace de reconnaître même l’existence du peuple québécois soit remplacé par la souveraineté du peuple québécois.
Et puisqu’il faut dire les choses par leur nom, un certain nombre d’entre eux, des Québécois qui ont fait carrière en politique pour mettre le Québec à sa place ont entrevu, ce soir là, la possibilité d’une fin de carrière décidée par la démocratie québécoise. Alors ils ont dit : plus jamais! Ils ont juré d’essayer d’empêcher, par tous les moyens, la démocratie québécoise de s’exprimer à nouveau. Au début, Jean Chrétien affirmait en effet qu’il empêcherait la tenue d’un nouveau référendum. Ils ont même pris l’habitude, à Ottawa, d’insulter l’intelligence des Québécois. Car depuis ce soir là, les fédéralistes d’Ottawa, eux qui avaient placardé le mot « séparation » sur tous les poteaux de téléphone du Québec, affirment que les électeurs québécois n’étaient pas assez intelligents pour comprendre la question référendaire, pour avoir compris l’enjeu. Il faut donc selon eux mettre les Québécois sous tutelle. De plusieurs façons, ils ont montré leur mépris des règles démocratiques. Dans les semaines qui ont suivi le vote, une série de plaintes ont été déposées en vertu de la législation québécoise sur la consultation populaire, contre des partisans du Oui et contre des partisans du Non. Des poursuites ont été intentées dans un bon nombre de cas, contre les uns et les autres. Voyons quel fut le comportement des gouvernements, celui d’Ottawa et celui de Québec. D’une part, des questions ont été soulevées sur l’évaluation des bulletins de vote dans certaines circonscriptions et sur la latitude qu’ont les scrutateurs de rejeter certains bulletins. La situation s’était déjà produite lors du référendum organisé par le gouvernement Bourassa en 1992, mais n’avait pas soulevé de controverse. Quoi qu’il en soit, à la fin de 1995, le gouvernement souverainiste a immédiatement fait en sorte de modifier la présentation des bulletins de vote pour que, dorénavant, il n’y ait plus aucune ambiguïté possible sur l’intention de l’électeur. C’est ce nouveau bulletin qui a été utilisé depuis pour les élections partielles et qui le sera dans tous les scrutins à venir.
Il s’agit d’une volonté ferme, donc, de notre part, d’écarter tout soupçon, réel ou appréhendé. Pour leur part des militants fédéralistes ont été accusés d’avoir enfreint la loi, dans l’organisation de la manifestation procanadienne à la veille du référendum. Ce n’est pas l’existence de la manifestation qui pose problème, mais son financement. Au Québec, nous avons décidé de faire respecter le principe « une personne un vote », et non pas « un dollar, un vote ». C’est pourquoi nous avons établi des plafonds de dépenses référendaires qui garantissent l’équité entre les options. Mais les organisateurs de la manifestation procanadienne ont dépensé sans compter. Des ministres du gouvernement fédéral et plusieurs autres députés fédéraux avaient participé à l’organisation de cette manifestation. Quelle fut leur réaction lorsqu’ils ont su que ce n’était pas conforme à notre loi? Ils se sont engagés à… recommencer la prochaine fois. Puis nous avons appris qu’un groupuscule appelé Option Canada, financé par le gouvernement fédéral, a dépensé plus d’argent que la totalité des sommes autorisées pour l’un ou l’autre des camps. Personne ne sait à quoi ont servi ces fonds, ni s’ils ont été dépensés pendant la campagne référendaire, en contravention flagrante des règles démocratiques québécoises. Quelle est la réaction du gouvernement fédéral face à ce scandale? Un refus net de faire la lumière, et une promotion importante pour le responsable d’Option Canada. Bref, pendant que nous renforçons encore nos pratiques démocratiques, le gouvernement fédéral se réserve, toujours, le droit d’intervenir unilatéralement pour pervertir les règles que nous nous sommes données. Mais ça ne lui suffit pas. Pendant plusieurs mois, il a cherché un moyen de lancer une offensive majeure contre la démocratie québécoise. Et les maîtres d’Ottawa se sont souvenus de la constitution de Pierre Trudeau, qui, selon son auteur, devait « durer mille ans ». Ils ont pensé que cette constitution que personne ne peut amender tellement elle a été mal faite, cette constitution qui a fait reculer le Québec, cette constitution qui n’a pu, même, être modifiée pour y inclure l’accord du lac Meech, pouvait servir encore une fois, contre le Québec. Ils se sont réunis, quelques-uns, à Ottawa, et ils se sont dit : rien de plus simple. Nous allons demander aux juges, que nous nommons nous-mêmes, d’interpréter la constitution, que nous avons écrite et imposée nous-mêmes, et de nous dire qu’elle interdit la souveraineté du Québec. Et nous allons nous-mêmes écrire les questions qui seront soumises à la Cour. Pas des questions claires, mais des questions manipulatrices, au cas où les juges n’auraient pas compris la commande qu’on leur donne: c’est-à-dire la commande de poser un geste politique contre le Québec. Ce fut donc cette grande trouvaille fédérale, le renvoi à la Cour suprême.
Ils se sont dits: avec ça, on est en affaires. On contrôle la constitution, on contrôle les questions, on contrôle la Cour, impossible de manquer notre coup. Ils se sont dits : avec ça, on vient de construire le vaisseau amiral des stratégies fédérales. Avec ça, on peut affronter toutes les tempêtes. Avec ça, on est insubmersible. Et quand ils l’ont lancé, leur vaisseau amiral insubmersible, il y avait beaucoup de monde qui sont montés à bord. Les partitionnistes et leurs chefs, les procureurs de plusieurs autres provinces, le groupe des vétérans des combats trudeauistes au grand complet.
Dès le premier jour, le Parti québécois, le Bloc québécois et tout le mouvement souverainiste se sont levés pour dénoncer la manoeuvre, pour avertir du danger, pour appeler à la vigilance. Mais il faut bien dire ici qu’au printemps 96, quand Ottawa s’est présenté en cour pour la première fois dans cette affaire, le Parti libéral du Québec a manqué à son devoir de défendre les droits du Québec. Lors d’un vote à l’Assemblée nationale, Daniel Johnson et tous ses députés se sont levés pour voter contre le droit du Québec à décider de son avenir. Ils se sont repris depuis, mais, ce jour là, n’était pas un grand jour pour le parti de Jean Lesage, le parti du maître chez nous. Quand le bateau du renvoi fédéral a quitté le port d’Ottawa, en septembre 96, il y en a beaucoup qui lui trouvaient fière allure. Et quand il s’est mis à accélérer, l’automne dernier, il y en a beaucoup qui ont voulu acheter des parts dans la compagnie.
Il y en a qui se sont dits que rien ni personne ne pouvait l’arrêter. Rien ni personne ne pouvait même le ralentir. Les officiers de ce vaisseau insubmersible, enivrés par la lecture des éditoriaux du Canada anglais, ont mis les moteur à fond, – ont nommé deux nouveaux juges, en pleine instance – et ils pensaient s’avancer sur une mer calme. Et c’est vrai qu’elle était calme, la mer québécoise, en novembre et en décembre derniers. C’est vrai que beaucoup de Québécois n’ont pas été immédiatement conscients du danger.
Et il est même vrai que, l’automne dernier, plusieurs fédéralistes québécois et plusieurs démocrates canadien-anglais hésitaient. Ils se disaient : c’est vrai que la stratégie fédérale est foncièrement anti-démocratique, mais si ça marchait? Si ça réussissait à intimider les Québécois? Si ça réussissait à faire reculer la souveraineté? Ils se sont posé la question. Plusieurs, dès l’automne, ont répondu en démocrates conséquents et ont fondé, avec des souverainistes, le groupe Pro-Démocratie. Ensuite, c’est Monsieur Claude Ryan qui a donné la réponse la plus lapidaire au dilemme de ses amis fédéralistes en disant : « les principes d’abord, les amis ensuite ». Les principes d’abord. Sur le pont du grand bateau fédéral, le capitaine et son moussaillon ont entendu ces voix, mais ils se sont dit que ça n’avait pas d’importance, que c’étaient des cas isolés. Et ils ont demandé à l’orchestre fédéral, sur le pont, de jouer encore plus fort l’hymne à l’insubmersible.
Mais à mesure que les semaines se sont écoulées, et à mesure qu’un plus grand nombre de Québécois se sont rendu compte de la signification de la manigance fédérale, ce ne sont plus quelques voix qui se sont fait entendre, mais un véritable mur de protestations.
Il y a une semaine, à 3 jours de l’ouverture des audiences, un sondage révélait que 88 % des Québécois étaient opposés au principe qui forme la base même, l’armature du vaisseau fédéral. La collision fut brutale. Le Titanic fédéral a frappé le mur des principes démocratiques du Québec, et il s’est mis à prendre eau de toutes parts. La démocratie, les principes, c’est contagieux. Et on a vu, au Canada-anglais même, des partis politiques appuyer le Bloc québécois pour affirmer qu’il appartenait aux Québécois de déterminer leur avenir. Et je peux vous dire une chose : pendant les deux semaines cruciales qu’on vient de vivre, heureusement que le peuple québécois pouvait compter sur le Bloc à Ottawa, heureusement que le Bloc était là, pour défendre nos droits, pour défendre le Québec! C’est simple, le Bloc québécois est indispensable. Et sous l’impulsion du Bloc, le Parti progressiste-conservateur et le Nouveau parti démocratique ont voté une motion qui affirme que la démocratie québécoise doit avoir le dernier mot.
Pendant la semaine, même le Globe and Mail, dans un éditorial, a creusé un autre trou dans la coque de l’argumentation fédérale.
L’eau a monté vite, dans les cabines. Un des premiers à se retrouver trempé fut Jean Chrétien lui-même, quand on s’est aperçu qu’il s’était fait le grand héros, dans la guerre du turbot, des gestes unilatéraux dans le droit international. On s’est même rendu compte que l’avocat fédéral avait reconnu en 87 que moralement et politiquement la constitution actuelle ne s’appliquait pas au Québec. Il a dit que ceux qui pensaient le contraire étaient des hérétiques. Sur le bateau amiral du fédéralisme, on a vu toute une course vers les bateaux de sauvetage. Et vous savez quoi? Il n’y en avait pas assez pour tout le monde. Dans l’énervement, il y a même un ministre senior du gouvernement fédéral qui a perdu pied. Elle est allé dire à un quotidien torontois que la constitution ne prévoyait rien du tout pour la souveraineté du Québec, et qu’il faudrait sans doute inventer une toute nouvelle procédure. Elle a dit exactement le contraire de ce qui était plaidé par ses propres avocats devant la Cour. C’était la ministre de la Justice, Mme Ann McLellan. Quant aux juges, ils étaient extrêmement pressés d’en finir. Ils devaient entendre des arguments pendant au moins quatre jours. L’usage veut qu’ils interrompent les avocats pour leur poser des questions, mettre en lumière les contradictions, mais pas cette fois-ci. Comme le prêtre de la vieille histoire de Noël qui se dépêche à dire la messe de minuit pour se rendre le plus vite possible au réveillon, les juges étaient un peu les musiciens embauchés de force dans l’orchestre et qui jouent leur partition à toute vitesse pour quitter le navire avant le naufrage.
Ce soir, après une semaine d’engloutissement, il ne reste plus rien de l’argumentaire fédéral. Le Titanic fédéraliste a touché le fond. Qu’il repose en paix. Le fédéral voulait en faire une super-production. Le vrai public visé par cette stratégie, ce n’était pas la Cour, mais les Québécois eux-mêmes. Le fédéral voulait convaincre les Québécois qu’ils n’avaient pas le droit de décider, qu’ils étaient des prisonniers, aux arrêts dans la cale, et qu’ils ne pouvaient en sortir qu’au gré du capitaine fédéral. Mais le contraire s’est produit. Le fédéral a frappé le mur de la démocratie québécoise, le mur des principes. Et en fait, la démocratie québécoise est plus forte aujourd’hui qu’il y a une semaine. L’épreuve l’a renforcée, a convaincu les Québécois que leur droit démocratique est quelque chose de précieux qu’ils doivent conserver, protéger, défendre. Et la force de la démocratie repose sur la volonté de chaque citoyen de la défendre. Il y a quelque temps, les Québécois prenaient ce droit pour acquis. Mais maintenant qu’ils ont repoussé l’assaut fédéral, ils y tiennent plus que jamais. Le Québec tout entier est plus fort aujourd’hui, plus solidaire encore. En janvier, pendant la crise du verglas, nous avons démontré qu’il y avait sur ce coin de continent un peuple exemplaire, qui peut faire preuve de courage, de détermination et de solidarité dans la pire des situations. Nous avons démontré qu’il y avait ici un peuple qui savait s’organiser, se débrouiller, s’entraider et se relever des plus imprévisibles catastrophes. Ce mois-ci, pendant l’assaut fédéral, nous avons démontré qu’il y avait sur ce coin de continent un peuple qui a des principes, au-delà des familles politiques. Un peuple qui tient à son droit de choisir. Un peuple qui ne se fera pas dicter son chemin. Et en tant que président du Parti québécois, je suis fier de pouvoir dire ce soir que les souverainistes québécois ont été au coeur de ce combat pour la démocratie. Notre président fondateur, René Lévesque, ce grand démocrate, a doté le Québec de législations qui ont mis notre peuple à l’avant-garde par la probité et la qualité de ses partis et de ses institutions. Dès que certains ont voulu utiliser le système judiciaire canadien pour attaquer les droits du Québec, le gouvernement du Parti québécois a répété encore et encore que cette question ne relevait pas des juges, mais des citoyens du Québec. Nous n’avons pas mis les droits des Québécois en jeu dans cette affaire. Nous n’avons pas participé à cette opération de relations publiques fédérale. Avec le Bloc québécois, avec les Partenaires pour la souveraineté, nous avons au contraire voulu mobiliser toutes les forces politiques du Québec pour la défense de nos droits, et nous sommes en voie de réussir. À vous, et au peuple du Québec, je dis : Bravo! Et maintenant, que se passe-t-il? D’abord, à son corps défendant, le gouvernement fédéral est en train de prendre un cours d’immersion de démocratie. Une immersion totale. Il y aura, bien sûr, le jugement de la Cour suprême. Et il faudra être aussi présent et aussi vigilant à ce moment là que nous l’avons été lors des audiences.
Mais ce n’est pas le plus important. Tous les Québécois savent aujourd’hui que le jugement de la Cour ne peut en aucun cas restreindre leur droit de décider. Mais il ne faut pas penser que le gouvernement fédéral va abandonner la partie. Il a, dans ses cartons, d’autres plans, d’autres façons de changer les règles, d’imposer leur volonté à la démocratie québécoise. Nous allons nous opposer à ces attaques, en compagnie de tous les démocrates, au-delà des différences de vues sur l’avenir du Québec. Mais nous savons, nous les souverainistes, qu’il y a une façon de mettre fin, définitivement, aux menaces qui pèsent sur nos droits. Il y a une façon d’engloutir, définitivement, les diktats imposés d’en haut. Cette façon, c’est d’avoir une constitution québécoise, pour un État québécois dans un pays qui sera un exemple de respect de la démocratie: un pays qui s’appellera le Québec.
Merci.

[BOUC=19980221]
[Lucien Bouchard – Premier ministre du Québec – Discours d’ouverture au Conseil national du Parti québécois 21 février 1998]
Mes amis, L’année 1998 est très jeune. Cinquante et un jours seulement se sont écoulés depuis le nouvel an. Et pourtant, on se souviendra de ces deux premiers mois de 98 comme d’une période où le peuple québécois a montré ce dont il était capable.
D’abord, il nous est tombé dessus la plus grande tempête de verglas jamais vue sur le continent. À certains moments, la moitié du Québec était dans le noir. Et on a assisté à la plus grande opération de serrage-de-coudes de notre histoire. Quand le réseau électrique est tombé en plusieurs endroits, tous les autres réseaux du Québec se sont mis en action : réseaux municipaux, régionaux, nationaux. Réseaux d’amis et de voisins. Réseaux d’entraide et de solidarité chez les bénévoles, les agriculteurs, les commerçants. Incroyable coopération entre les policiers, fructueux jumelage entre les villes en panne, et les villes prêtant leur personnel et leur matériel. On s’est mis à couper du bois en Abitibi et au Saguenay pour l’amener en Montérégie. À ramasser des vivres à Trois-Rivières pour les livrer à Saint-Hyacinthe. Des infirmières à la retraite de Québec sont allées prêter main forte à leurs consoeurs de Saint-Jean. Des monteurs de ligne de tout le continent sont venus rebrancher des agriculteurs au bout des rangs de Saint-Luc. Mais ce qu’il y a eu de plus fort, de plus beau, de plus rassurant, c’est de savoir que la moitié des Québécois étaient prêts à accueillir l’autre moitié dans leurs foyers. Lorsque nous avons lancé l’appel pour trouver des places d’hébergement, nous avons été inondés d’offres de Québécois de partout au Québec. Chacun a ressenti un besoin de faire sa part, d’ouvrir sa porte, de participer à l’effort collectif. Il faut dire que le verglas ne fait pas de discrimination. Quartiers riches, quartiers pauvres ont été frappés. Le premier ministre a été parmi les tous premiers débranchés, d’abord à la résidence, ensuite à l’hôtel Delta où je m’étais replié avec ma famille. La résidence du président d’Hydro-Québec aussi, était privée de courant. Ce verglas était social-démocrate. Mais ce que le verglas a démontré, c’est la force de caractère du peuple québécois, sa détermination à surmonter l’épreuve, son sens de l’organisation, de la débrouillardise. Sa capacité à affronter le froid en lui opposant la chaleur humaine. Cette crise nous a permis d’oeuvrer ensemble, comme une grande équipe, pour relever un grand défi. S’il y avait des olympiques de la solidarité et de la reconstruction, nous serions des concurrents formidables. Nous avions une autre échéance pendant les mois de janvier et de février : l’ultime effort pour nous débarrasser de notre déficit – cette couche de glace qui pèse sur notre État, sur notre économie et sur nos programmes sociaux. Nous en avons cassé une grande partie, ensemble, depuis deux ans. Ces dernières semaines, grâce aux négociations dans le secteur municipal, nous nous attaquons au dernier gros morceau. Dans plusieurs villes, ce n’est pas encore terminé. Cependant, les déblocages majeurs auxquels nous avons assisté à Montréal, à la Communauté urbaine de Montréal, à Québec, et dans plusieurs autres villes comme Sherbrooke et Rimouski, sont des signes supplémentaires de la capacité des Québécois de relever de grands défis. Je puis témoigner du travail, du sens des responsabilités, de la volonté de réussir qui ont animé les négociateurs syndicaux et leurs vis-à-vis municipaux au cours des dernières semaines et des derniers jours. À Montréal, en particulier, l’entente de principe intervenue permettra à la ville de régler une partie de ses problèmes structurels, ce qui est bon pour l’ensemble des habitants de Montréal, et l’ensemble des citoyens du Québec.
Et je veux vous parler d’une qualité que nous avons, nous, Québécoises et Québécois. Une qualité qui s’est manifestée de plus en plus souvent, depuis quelques années au Québec. Au Sommet économique. À la table des partenaires du suivi du sommet. Dans les négociations du secteur public. Dans les missions commerciales à l’étranger. Nous l’avons vu encore dans ma région cette semaine avec ce nouveau pacte syndical-patronal consacrant la stabilité industrielle à l’Alcan. Au Québec, c’est sûr, nous avons des divergences, des visions et des intérêts différents, qui s’affrontent parfois. Mais devant les vrais défis, lorsque ça compte vraiment, on sent chez les Québécois une volonté de faire débloquer les choses. On veut que ça marche. On veut réussir. Chacun est prêt à faire un effort supplémentaire, à mettre un peu d’eau dans son vin, pour faire avancer les choses. Parce que chacun se sent responsable du bien être collectif. C’est ça, être un peuple. Et c’est cette volonté de réussir, malgré les divergences, qui assure le résultat. C’est une solidarité active, intelligente, industrieuse, qui doit nous rendre optimistes pour l’avenir et pour toutes les grandes décisions que nous aurons à prendre. En ce début d’année, il y avait une autre embûche sur le chemin des Québécois. Le gouvernement fédéral voulait nous intimider avec un énorme tigre de papier : la constitution canadienne. Il voulait nous dire que nous n’avions pas le droit de choisir notre avenir. Il s’agissait d’une énorme opération de relations publiques. Ce fut un énorme gâchis de relations publiques pour le fédéral, et un grand moment pour la solidarité québécoise. Car les électeurs, du Oui et du Non, se sont réveillés et ont dit : un instant! C’est nous qui décidons ! Pas des juges et des avocats! Pas des députés de l’Alberta ou de Terre-Neuve! Et la démocratie québécoise est sortie plus forte qu’avant de l’épreuve de la Cour suprême. Comme la solidarité québécoise est sortie plus forte qu’avant de l’épreuve du verglas. Comme le partenariat québécois est sorti plus fort qu’avant du défi des négociations dans les secteurs public et municipal. Et à travers toutes ces épreuves, le Québec se fait des muscles, devient plus aguerri, plus confiant en ses capacités. Et ça tombe bien parce que le gouvernement fédéral a trouvé une nouvelle façon de nous tester. Au cours des prochaines semaines et des prochains mois, il va se passer quelque chose de proprement incroyable au Québec et au Canada. Depuis deux ans, la société québécoise a décidé de se donner les moyens de sa solidarité sociale. Elle a pris la décision de ne plus vivre au-dessus de ses moyens et donc de ne plus s’endetter et de ne plus endetter les générations futures. Elle a décidé de fournir un énorme effort collectif, remettre ses finances en ordre, relancer son économie, et ainsi produire plus de richesse pour l’investir selon ses priorités. Pas de l’argent emprunté, à crédit, sur l’avenir, sur le dos des jeunes. Mais de l’argent à nous, que nous avons gagné par notre labeur, et que nous utilisons pour notre mieux-être. Et on les connaît nos priorités, c’est la santé et l’éducation. Nous sommes en train de réussir à mettre nos finances en ordre – dans cinq semaines, pour la première fois en 20 ans, le gouvernement du Québec n’aura plus besoin d’emprunter pour payer l’épicerie. Dans cinq semaines, nous aurons le déficit zéro des opérations courantes. Puis dans un an, nous atteindrons le déficit zéro absolu. Et grâce à nos efforts, les taux d’intérêt restent bas, et, en plus, nous avons épongé, en tant que gouvernement et en tant que citoyens, les trois quarts de la réduction des dépenses du gouvernement fédéral. Compte tenu de la structure des finances publiques au Québec et au Canada, un surplus commence à se dégager… au fédéral. Paul Martin dit que, déjà, il y a à Ottawa un coussin de 3000000000 $. Or on sait que dans chaque milliard de surplus au fédéral, environ le quart, environ 250000000 $, proviennent du Québec. Donc, en ce moment, sur les 3000000000 $ surplus déjà existants, 750000000 $ au moins, au fédéral, sont le résultat des efforts des Québécois. Donc, nos efforts ont porté fruit. Nous avons les moyens de notre solidarité, nous commençons à avoir les moyens d’investir dans notre mieux-être. Les réseaux sont là, les priorités sont là. Il n’est pas nécessaire de verser un dollar dans des tâches administratives ou dans de nouvelles bureaucraties. Au Québec, aujourd’hui, après toutes les rationalisations que nous avons faites, personne ne doute que chaque dollar versé dans le réseau de l’éducation et de la santé se rend directement aux services aux étudiants et aux patients. Mais j’ai une très mauvaise nouvelle à apprendre aux Québécois aujourd’hui. Nos priorités sont claires, et l’argent est là. Mais il y a quelque chose qui cloche. Notre argent ne sera pas utilisé pour répondre à nos priorités. Pourquoi? Parce que Monsieur Chrétien fait de la politique avec notre argent. Parce que le gouvernement fédéral est en campagne pré-référendaire. Parce que ce qui importe aux stratèges d’Ottawa, ce n’est pas d’ouvrir des lits à longue durée, pour désengorger les urgences, ce n’est pas d’ouvrir de nouvelles écoles de formation de pointe pour aider à la réussite de nos jeunes. Ce qui importe à ces gens, c’est de multiplier le nombre de drapeaux du Canada sur les chèques, sur les immeubles, sur les panneaux publicitaires. Un exemple parmi cent : la semaine dernière, les journaux nous apprenaient que la Société canadienne des Postes allait dépenser le double, 30000000 $, pour mettre le mot « Canada » sur les bureaux de postes au Québec, sur les camions et sur les uniformes des postiers. Presque au même moment, dans son combat pour désengorger les urgences d’hôpitaux, le Dr Rochon a investit 15000000 $ pour ouvrir 350 lits de longue durée. Une seule mesure, de 15000000 $, qui va donner un répit très significatif au réseau de la santé. Alors vous voyez, 30000000 $, de l’argent qui nous permettrait d’accélérer la modernisation du réseau de la santé, l’ouverture de lits de longue durée, va partir en propagande fédérale. Ils vont dépenser 30000000 $ l’argent pour remplacer les mots « Société canadienne des Postes », par les mots « Postes Canada ». C’est une honte. Mais ce n’est rien à côté de ce qu’on va nous servir au budget fédéral de mardi prochain. Au lieu de répondre aux vrais besoins des Québécois, le gouvernement fédéral va prendre notre argent, l’argent de nos efforts et de nos sacrifices, et va inventer de nouvelles bureaucraties. Il va mettre sur pied des Fondations dont on n’a pas besoin. Il va nommer des administrateurs dont on n’a pas besoin. Il va leur donner des comptes de dépenses dont on pourrait se passer. Il va embaucher du personnel dont on n’a pas besoin. Il va distribuer des chèques à des citoyens qui vont être bien contents de les avoir, mais des chèques qui ne répondront pas aux priorités des Québécois. Les ministres fédéraux vont se gargariser. Ils vont même dire qu’ils s’occupent de la santé et de l’éducation, même si ce sont des compétences du Québec. Et quand je dis que ce sont nos « compétences », je ne parle pas seulement de nos juridictions. Je veux dire que nos enseignants, notre personnel hospitalier, nos administrateurs, nos ministères, sont « compétents ». C’est à eux qu’il faut donner les moyens de rendre des services de santé et d’éducation, pas aux bureaucrates de Paul Martin, de Sheila Copps ou de Pierre Pettigrew. Mais Jean Chrétien a décidé de s’improviser ministre de l’Éducation. Il veut pouvoir distribuer des bourses avec des feuilles d’érable dessus, à temps pour la prochaine campagne référendaire. Tous les intervenants du monde québécois de l’éducation, les recteurs, les étudiants, les professeurs, lui demandent de ne pas faire ça, de ne pas engloutir notre argent dans une nouvelle Fondation inutile. Ils lui demandent de rendre cet argent disponible au Québec, aux autorités compétentes, pour le réseau existant de l’éducation, pour répondre aux priorités qu’ils ont eux-mêmes identifiés, avec les gens qui connaissent ça, c’est à dire Mme Marois, la ministre de l’Éducation du Québec. Mais Jean Chrétien a aussi décidé de se déguiser en ministre de la Santé. Il a déjà annoncé toute une série d’initiatives : un Fonds de transition pour les sciences de la santé, un programme de soins à domicile et de soins communautaires, un programme national d’assurance-médicaments. Tous les premiers ministres des provinces ont demandé à Jean Chrétien de ne pas mettre d’argent là-dedans, mais de le retourner aux réseaux de santé existants du Québec et des provinces. Tous les ministres des Finances des provinces ont demandé à Paul Martin de ne pas mettre d’argent là-dedans, mais de le mettre dans les réseaux de santé existants du Québec et des provinces. Mais non. Jean Chrétien et Paul Martin vont de l’avant. Ils veulent que le drapeau canadien flotte sur la santé et l’éducation, à temps pour la prochaine campagne référendaire. Le gouvernement fédéral a décidé qu’il allait distribuer unilatéralement notre argent, dans les secteurs qu’il définit lui-même, d’Ottawa, dans sa tour d’ivoire, dans sa tour de Pise. Simultanément, pendant qu’ils distribuent notre argent à tort et à travers, les fédéraux cherchent tous les moyens pour réduire la capacité d’agir du gouvernement du Québec. Un bel exemple : l’attitude fédérale dans la prise en charge des programmes d’aide aux sinistrés du verglas. Jamais auparavant le fédéral n’avait court-circuité une province canadienne dans la distribution de l’aide, jamais. Jamais auparavant le fédéral n’avait décidé de faire de la politique avec les besoins des agriculteurs et des gens d’affaires qui essaient de se relever après une catastrophe. L’argent que distribue le fédéral, il ne tombe pas du ciel. Un ministre d’Ottawa disait dédaigneusement l’autre jour que le trésor fédéral n’était pas un guichet automatique. Quand les Québécois vont au guichet automatique, ils savent qu’ils ne peuvent pas retirer plus d’argent, que la somme qu’ils ont eux-mêmes versée dans leur compte. Et l’argent des programmes d’aide du fédéral, il vient des impôts des Québécois. Ce n’est pas un cadeau que l’on reçoit. On ne demande que notre juste part. Mais on a appris que, contrairement à tout ce qui nous a été dit ces dernières années, ce n’est pas vrai que les provinces sont égales au Canada. En fait, il y a des provinces qui ont le droit de se faire rembourser pour des pylônes effondrés sous le verglas ou la neige. Ce sont les provinces comme Terre-Neuve ou le Manitoba. Puis il y a le Québec, qui, lui, n’y a pas le droit. Je suppose qu’il y a des pylônes politiquement corrects, et des pylônes peu fréquentables. Mais le refus du fédéral de reconnaître le caractère exceptionnel des dépenses engagées par Hydro Québec pour le rebranchement des sinistrés et la remise en état du réseau n’est pas anodin. D’ailleurs cette décision n’a pas été prise immédiatement. Lors des premiers échanges, le fédéral envisageait volontiers la possibilité d’une compensation pour Hydro. Mais il y a eu une discussion politique, à Ottawa, entre les ministres et les stratèges fédéraux. Puis il y a eu une décision politique, à Ottawa, de priver Hydro-Québec, et de priver le Québec de l’aide à laquelle nous avons droit. D’ailleurs on l’a bien vu, ce n’était pas la somme qui posait problème. Il n’y a pas eu d’offre, de contre-offre ou de négociation. Il y a eu une fin de non recevoir, dogmatique, donné de façon à causer un tort maximal aux finances du Québec. Lorsque Bernard Landry a fait le compte, il y a une semaine, de l’impact de cette injustice fédérale sur le budget du Québec, certains à Ottawa ont dû être très déçus. Ils devaient espérer qu’en nous imposant ce fardeau, le Québec serait incapable de respecter ses objectifs financiers de réduction du déficit. Mais nous réussirons quand même, malgré cette nouvelle embûche. La décision du fédéral nous oblige cependant à utiliser toute la marge de manoeuvre que nous avions réussi à accumuler, grâce à notre bonne gestion et à la reprise économique du Québec. Il y avait là environ 300000000 $, que nous aurions pu utiliser dans la santé, dans l’éducation, pour alléger le fardeau fiscal ou dans des mesures de création d’emplois. C’est une somme énorme, par les temps qui courent. Mais nous avons dû utiliser cette marge pour éponger les coûts du verglas, pour éponger le refus fédéral de nous venir en aide, et nous avons dû en plus trouver 200000000 $ dans les ministères pour boucler l’année. Alors, vous voyez, Ottawa nous fait une guérilla financière, avec notre propre argent. La guérilla a commencé au moment de l’harmonisation de la TPS, quand Ottawa a décidé de verser 1000000000 $ aux provinces Maritimes pour leur harmonisation, sans verser un sou des 2000000000 $ qui sont dus au Québec selon cette formule. La TPS, c’est comme les pylônes. Il y a la TPS des provinces maritimes, qui a droit à la solidarité d’Ottawa, et il y a la TPS du Québec, qui n’y a pas droit. Imaginez, si nous avions justice au Canada, le déficit québécois serait déjà éliminé. Mais nous n’avons pas justice, nous n’avons même pas droit à l’information. Vous savez peut-être que le gouvernement fédéral a refusé de nous dévoiler les calculs utilisés pour nous refuser cette compensation. Le gouvernement fédéral a même refusé d’aller en arbitrage sur cette question. Il a peur de ce qu’un arbitre neutre aurait à dire. Il a raison d’avoir peur. Ottawa a décidé de confisquer l’argent des Québécois. L’argent pour les mesures d’urgences d’Hydro-Québec, l’argent de la compensation pour l’harmonisation de la TPS, l’argent qui devrait revenir à nos budgets de la santé et de l’éducation.
Il n’y a maintenant plus aucun doute, et dites-le à tous les Québécois: nous avons, collectivement, les moyens de notre solidarité. Nous avons les moyens d’investir dans notre réseau de santé, dans notre réseau de l’éducation, dans l’emploi. Nous avons les moyens d’alléger le fardeau fiscal. L’argent est là. Nous l’envoyons, par nos taxes et nos impôts, à Ottawa. Il est dans le 30000000000 $ que les Québécois envoient à Ottawa chaque année. Mais nous n’avons le droit ni de le gérer, ni de toucher notre juste part. En y pensant bien, il y a un moyen de réconcilier notre argent, avec nos besoins. Il y a un moyen d’investir notre argent dans nos priorités: c’est que les Québécois décident d’avoir un rapport d’impôt, un budget, un État, un pays: le Québec. Nous savions que nous avions des raisons politiques de faire la souveraineté. Nous savions que nous avions des raisons économiques de faire la souveraineté. Nous savions que nous avions des raisons culturelles de faire la souveraineté. Mais aujourd’hui, la volonté clairement exprimée du gouvernement fédéral de mal gérer l’argent de nos impôts démontre qu’il faut aussi faire la souveraineté pour la simple raison de bien gérer l’argent des Québécois. Puisque Ottawa a pris la décision d’être un mauvais gouvernement avec notre argent, de multiplier les dédoublements et les gaspillages, il devient évident qu’à ce mal, il n’y a qu’un seul remède. Les Québécois ont besoin de la souveraineté pour avoir un gouvernement qui gère sainement ses affaires. Dans le passé, il y a eu des moments où le gouvernement du Québec et celui du Canada ne s’entendaient pas. Il y a eu des moments où leurs politiques étaient divergentes à certains égards. Il y a eu des moments où ils intervenaient sans se coordonner suffisamment. Mais jamais, je pense, un gouvernement fédéral n’a engagé une offensive aussi importante, aussi multiforme, contre un gouvernement québécois. Offensive contre nos droits démocratiques, offensive pour nous remplacer dans les secours donnés aux sinistrés, offensive pour nous remplacer dans le domaine de la culture, pour intervenir à tort et à travers dans la santé et l’éducation. Offensive pour priver le gouvernement québécois des sommes qui lui sont dues. Les dégâts causés par le fédéral se constatent aussi dans d’autres secteurs de notre économie. Dans le dossier du gaz naturel, le gouvernement fédéral a pris une décision injustifiable en approuvant un pipeline entre la Nouvelle-Écosse et les États-Unis, alors que le projet de Gaz Métro, structurant pour le Québec, l’Ontario et le Nouveau-Brunswick et beaucoup plus créateur d’emplois, n’a jamais pu être discuté correctement. Jean Chrétien avait pourtant déclaré publiquement son appui au projet du Québec, mais il a renié sa parole, comme dans tant d’autres dossiers. Et je ne vous parle pas de l’abandon de Mirabel par le gouvernement fédéral, qui refuse de compenser de quelque façon que ce soit les gens de la région pour son erreur monumentale – imposée unilatéralement, comme les autres. Le refus d’Ottawa de participer même au comité mis sur pied pour trouver un nouveau mandat pour Mirabel illustre le mépris fédéral pour les citoyens et l’économie de toute une région. À Mirabel, Jean Chrétien et tout son gouvernement ont commis un délit de fuite. En 1995, les Québécois qui ont voté Oui l’ont fait avec le coeur. La prochaine fois, ils auront raison de voter Oui avec le coeur et avec le portefeuille. Car ce n’est pas seulement l’avenir culturel de nos enfants que nous voulons améliorer en gérant toutes nos affaires, c’est aussi leur avenir économique, le financement de leurs programmes sociaux, l’investissement dans leur patrimoine, et la fin des chicanes épuisantes entre deux ordres de gouvernement. Vous le savez, l’automne prochain, il y aura quatre ans que le gouvernement du Parti québécois a été élu. Nous avons mis en oeuvre les grandes réformes prévues à notre plate-forme politique, nous avons réparé les pots cassés par les libéraux, nous avons fait avancer le Québec socialement, économiquement et politiquement. Nous allons être fiers de présenter notre bilan aux électeurs. Un bilan que nous avons réalisé grâce à une formidable équipe de députés et de ministres. Et dans cette équipe, il y a un ministre dont je voudrais vous dire quelques mots: notre ami Guy Chevrette. Je suis heureux, ce matin, que Guy ait répondu à tous les appels, tous les témoignages, qui soulignaient son expérience, qui rappelaient tout ce qu’il avait fait pour le parti, pour le gouvernement, et pour le combat souverainiste, et qui lui disait surtout que sa contribution était nécessaire pour aujourd’hui, pour demain, pour les grands combats qu’il nous reste à livrer.
J’ai parlé à Guy, je lui ai dit qu’il avait beaucoup à faire, dans l’équipe, mais qu’il devait savoir, comme chacun de nous, qu’il ne pouvait pas répondre à lui seul aux besoins de 7000000 de Québécois. Alors Guy est de retour. Il va continuer à s’occuper magnifiquement des Ressources naturelles, de la Réforme électorale et… de la préparation du prochain scrutin. Je suis content que Guy nous ait tous écoutés, et qu’on puisse compter sur lui pour les prochaines élections. Lorsque le moment viendra de retourner aux urnes, les électeurs québécois auront un choix clair. Élire le Parti libéral du Québec et son chef, ce serait donner à Ottawa le signal que tout va bien, que ses empiétements sont bienvenus, que ses décisions unilatérales sont légitimes. Réélire au contraire le Parti québécois, c’est affirmer que le Québec a des droits, que le Québec ne se laisse pas bousculer, que le Québec ne se laisse pas faire. C’est affirmer qu’on veut à la fois le progrès social et le progrès économique. C’est affirmer qu’on est confiants en notre capacité de relever des défis. C’est affirmer qu’on tient à décider nous-mêmes de notre avenir. Merci.

[BOUC=19980306]
[Lucien Bouchard – Premier ministre du Québec – Clôture de la conférence sur l’agriculture et l’agroalimentaire québécois – 6 mars 1998]
Mesdames, Messieurs,
Chers amis, Nous avons voulu, ensemble, préparer l’avenir. Et je vous ai invités, à l’ouverture de nos travaux, à ne pas penser petit, mais à voir grand. Vous avez répondu à l’appel. Pour voir grand, il faut innover, sortir des sentiers battus, créer une nouvelle dynamique. C’est pourquoi il fallait réunir ensemble, pour la première fois, tous les acteurs du milieu pour susciter des dialogues, parfois des débats, confronter nos points de vue et nos projets. À l’heure de clore notre Forum des décideurs, il me fait plaisir de pouvoir, en votre nom, dire aux Québécoises et aux Québécois que nous rapportons progrès, sur tous les fronts. Nous avons pris, je pense, un grand nombre de décisions qui auront un impact tangible à court, moyen et long terme.
Un diagnostic, des objectifs chiffrés
D’abord nous partageons un même diagnostic, ce qui nous permet de partir, ensemble, d’un même point de départ. C’est déjà beaucoup. Nous avons identifié un certain nombre d’obstacles sur la route et nous avons pris la décision collective de déblayer le chemin, pour que chacun puisse tirer profit de la croissance à venir. Et je dois dire aujourd’hui qu’il y a dans cette salle, au-delà des différences et des intérêts, une volonté commune de trouver les moyens de croître, de créer de l’emploi, de profiter de l’ouverture des marchés et de relever le défi du développement durable. Ensuite, nous avons dit Oui à la croissance. Nous avons dit aux jeunes québécoises et québécois que le secteur agricole et alimentaire du Québec allait participer au grand chantier de création d’emploi que nous avons ouvert dans tous les domaines de l’économie. Nous nous sommes donnés des objectifs de croissance, ambitieux, pour les années à venir. Nous avons pris le risque de quantifier cet objectif, afin de nous rappeler, mois après mois, du travail à accomplir pour atteindre l’objectif de Saint-Hyacinthe.
Jusqu’à l’an 2005, donc d’ici sept ans, nous allons poursuivre inlassablement trois objectifs chiffrés :
Créer 15000 emplois nouveaux dans le secteur agricole et agroalimentaire; Et, pour y parvenir :
Investir 7500000000 $ pendant cette période.
Doubler le volume de nos exportations, pour qu’il atteigne 4000000000 $.
Il faut en être très conscients; chaque fois que le Québec exporte pour 130000 $ de produits supplémentaires, un emploi nouveau se crée quelque part sur le territoire. Ce sont des objectifs globaux, collectifs. Mais nous irons plus loin : les principaux secteurs de production se sont engagés à définir pour chacun, des objectifs et des indicateurs spécifiques. Pour atteindre nos objectifs, il faut accroître notre capacité concurrentielle, ce qui ne peut se faire qu’en forgeant une meilleure concertation entre chacun des maillons de la chaîne. Nous avons constaté ensemble que chacun de ces maillons doit faire preuve de flexibilité pour ajuster les leviers dont il dispose et en tirer le meilleur parti. Nous jugeons aussi que, pour mieux occuper les marchés québécois et canadiens et pour mieux pénétrer les marchés étrangers, il faut compter davantage sur la qualité, l’originalité, la diversité. Sans négliger les marchés traditionnels, nous sommes convenus qu’il faut miser sur des produits à forte valeur ajoutée. Parmi les nouveaux outils mis à la disposition de nos ambitions de croissance et d’emplois nous avons décidé de créer un fonds de développement des exportations, dont la gestion se fera en partenariat. Le gouvernement est également préoccupé de l’accès au capital de risque pour les entreprises, notamment celles de transformation. C’est pourquoi le conseil des ministres vient d’autoriser la Soquia à créer, avec la Caisse de dépôt, une nouvelle société d’investissement, qui deviendra, nous l’espérons, une joueur important dans tout le Québec.
Vers un partenariat réinventé entre l’État et les producteurs agricoles Tous les secteurs de l’économie, et au premier chef l’agriculture, sont sujets aux aléas des prix, des marchés, des modes de consommation. Cependant, peu de secteurs sont aussi soumis aux aléas climatiques que la production agricole, et peu de secteurs fondent autant leur production sur des unités familiales et des PME. Il y a donc, ici plus qu’ailleurs, nécessité de bien gérer et de bien répartir le risque inhérent à la croissance.
Les programmes de soutien gouvernementaux sont par conséquent essentiels. Il nous faut faire en sorte de les maintenir à la fine pointe des besoins du secteur agricole. Il faut donc, les réinventer, ensemble.
Aujourd’hui, nous mettons sur la table une hypothèse séduisante et nous nous donnons sept mois, d’ici octobre, pour y travailler. D’une part, il s’agirait pour le gouvernement de s’engager à un financement stable et prédéterminé, pour une période de sept ans. De quoi, donc, pouvoir planifier la croissance. D’autre part, il s’agirait d’améliorer le régime de sécurité du revenu pour le fonder sur la base du revenu global de chaque entreprise, plutôt que sur la base de telle ou telle production. Cela permettrait plus de flexibilité au producteur, plus de capacité d’innovation, cela donnerait une réponse meilleure et plus rapide aux besoins changeants des marchés et du consommateur. Cette hypothèse marie la stabilité et la flexibilité, dans le respect des règles du commerce international. Nous y investirons beaucoup d’espoir et beaucoup de travail. Pour un effort de croissance spécifique dans le secteur laitier.
Un des piliers de notre économie agricole et agroalimentaire, c’est le secteur laitier. Mais on sent que son potentiel de développement n’est pas pleinement utilisé. Il y a là une formidable ressource d’emploi et de croissance. Et je tiens à dire qu’un résultat majeur de notre rencontre tient au fait que les producteurs est les transformateurs du Québec ont accepté de développer, d’ici la fin de mai, une stratégie de croissance, sur les marchés intérieurs et internationaux. Une stratégie qui doit impliquer un programme optionnel d’exportation et l’instauration de règles d’approvisionnement des usines.
Il s’agit d’un déblocage majeur. D’une porte ouverte sur l’avenir. C’est d’ailleurs pourquoi j’ai accepté de présider personnellement le comité de concertation qui devra définir concrètement cette stratégie au cours des quatre prochains mois.
De plus, producteurs et transformateurs ont modifié leur mode de représentation dans la gestion des ententes nationales de gestion du lait et ils sont convenus d’un processus décisionnel sur les sujets qui les concernent mutuellement.
Dans les autres secteurs, les décideurs se sont également engagés à définir une stratégie de développement des marchés rentable pour tous. Et, voilà qui est majeur, ils se sont engagés à faire en sorte que la gestion des plans conjoints soient, dans la mesure du possible, adaptés pour favoriser ces stratégies de croissance.
Une croissance au service de l’emploi, du Québec rural et des consommateurs
Les distributeurs et les détaillants, quant à eux, conviennent qu’ils doivent adapter leurs politiques d’achat de façon à faciliter l’accès des produits régionaux, dans leurs réseaux de distribution et sur leurs rayons des détaillants. Voilà qui contribuera, notamment, à la santé des entreprises régionales et du dynamisme nouveau des produits de la ruralité québécoise. Cela contribuera aussi à une augmentation de notre part de marché au Québec même. À cet égard nous nous sommes fixés aujourd’hui un objectif de croissance des produits québécois sur les marchés québécois et canadien. Nous visons, d’ici quatre ans, une croissance de 10 %. Les consommateurs québécois bénéficient déjà de produits alimentaires d’une très grande qualité. Ils doivent savoir aujourd’hui que la Conférence a décidé de mettre en place un système intégré de contrôle de la qualité des produits, de la ferme jusqu’à la table pour en mieux témoigner. Nous voulons que la plupart des produits agricoles et agroalimentaires québécois bénéficient de ce système. D’ici trois mois, chacun des secteurs rendra publics des objectifs et des échéanciers à cet égard. C’est un gage de qualité pour notre propre consommation, c’est un atout de plus pour gagner des marchés à l’étranger. Un nouvel engagement pour l’agriculture durable et l’agroenvironnement Nos travaux nous ont également permis d’enregistrer des progrès dans l’épineux dossier de l’environnement. Nous le savons, la société est de plus en plus exigeante à cet égard, avec raison. Il est donc dans notre intérêt à tous d’aplanir les difficultés et d’inventer des solutions qui préservent notre patrimoine et assurent un bon voisinage entre les agriculteurs et les citadins. Notre discussion a permis à tous les intervenants – groupes environnementaux, municipalités, entreprises agricoles et agroalimentaires – d’appuyer la mise en place d’un processus transparent d’autoresponsabilisation des entreprises agricoles. Des objectifs agroenvironnementaux vérifiables seront fixés, dans un échéancier précis, donc mesurables et vérifiables. Les partenaires conviennent aussi que la réglementation nouvelle doit être efficace, simple, d’application progressive et modulée selon les problématiques régionales et sectorielles.
Exemple de flexibilité: pour susciter le bon voisinage, il sera dorénavant possible de convenir, entre voisins, producteurs ou autres, d’ententes notariées dans l’application de la directive fixant les distances séparatrices reliées aux odeurs. L’État québécois compte appuyer davantage les entrepreneurs agricoles dans leur effort de réduction de pollution agricole, particulièrement en matière de fumier. Ainsi, nous allons bonifier les paramètres et l’enveloppe globale du programme actuel, qui est déjà de 319000000 $, disponible à toutes les entreprises agricoles pour le respect de la réglementation concernant les fumiers. Les industriels, les distributeurs et les détaillants étaient particulièrement soucieux de trouver une solution au problème du recyclage des contenants. Nous sommes convenus aujourd’hui de retenir la collecte sélective comme moyen privilégié de récupération. L’extension de la collecte sélective nécessitera la contribution financière des entreprises qui fabriquent ou mettent en marché les produits visés par la mesure. Voilà, il me semble, une bonne décision économique et une bonne décision environnementale. Des décisions pour investir dans le savoir-faire La nécessité d’apporter des solutions imaginatives aux problèmes environnementaux nous a conduits à décider de la création d’un Institut de recherche et de développement en agroenvironnement. Nous espérons qu’il deviendra un fer de lance dans le développement d’une industrie des technologies et du savoir en ce domaine. Ce qui m’amène à parler de notre volonté commune d’investir dans le savoir-faire. Nous constatons un réel problème de disponibilité de la main-d’œuvre et de formation, tant pour les producteurs que pour les transformateurs et les distributeurs.
Le nécessaire arrimage entre la formation et les besoins est un de objectifs majeurs qui s’est dessiné lors du Sommet de Montréal sur l’économie et l’emploi. Un comité de pilotage, issu du sommet, œuvre en ce moment à identifier les pénuries de main-d’œuvre, à améliorer et à accélérer les mécanismes d’élaboration et de révision des programmes. Nous avons décidé aujourd’hui de la désignation de trois représentants des secteurs agricoles et agroalimentaires à ce comité de pilotage, pour y assurer la prise en compte de leur problématique spécifique. Des indicateurs particuliers seront également développés pour la formation régulière. Les institutions d’enseignement s’engagent déjà à accroître le nombre de leurs diplômés dans le secteur, les entreprises amélioreront l’offre de formation en entreprises et le gouvernement québécois facilitera le financement d’activités de formation continue qualifiante en agriculture. Bref, nous sommes tous convenus de faire plus et mieux, rapidement, pour provoquer une réelle accélération de la formation. Nous constations tous que le niveau de recherche et de développement est actuellement insuffisant, ce qui est paradoxal, car, dans le reste de l’économie, le Québec est devenu un des pôles principaux de R&D sur le continent. Nous allons chercher des moyens de faire profiter le secteur agricole et agroalimentaire des moyens existants en R&D et nous allons travailler à la mise en place de mécanismes de financement conjoint de projets de recherche et de mécanismes de veille et de transfert technologique. Un mécanisme de suivi Nous avons pris, aux cours des dernières 48 heures, des engagements majeurs, aptes à donner un nouvel élan à l’économie agricole et agroalimentaire. Il nous incombe de faire en sorte que ces engagements deviennent réalité. La concertation n’est pas une idée neuve, au Québec. Mais au fil des ans, nous apprenons à rendre cette concertation plus active, plus fructueuse, plus rigoureuse, même. C’est ce que certain appellent le modèle québécois.
Il a fonctionné magnifiquement ces derniers jours, comme il l’avait fait à la Conférence de Québec puis au Sommet de Montréal. Le Comité de suivi du sommet est un instrument qui prolonge cette concertation, maintient la mobilisation, canalise les idées et les énergies. C’est pourquoi nous sommes convenus aujourd’hui de nous doter également d’un mécanisme de suivi du Forum des décideurs. Quatre groupes, un pour chacune des thématiques de nos discussions, prépareront un plan d’action et assurerons le suivi de nos décisions. Ils feront rapport de leur progrès chaque six semaines au ministre de l’Agriculture, des Pêcheries et de l’Alimentation. Trois fois par an, je présiderai une table formée des membres de ces quatre groupes.
Nous avons des objectifs clairs et ambitieux, il faut s’assurer de leur mise en œuvre. Ensemble, nous y veillerons. Les femmes, des partenaires de premier plan À la veille de la journée internationale des femmes, je m’en voudrais de passer sous silence l’apport des femmes québécoises au développement du secteur agricole et agroalimentaire. Collaboratrices et partenaires d’affaires de premier plan, elles ont été partie prenante de l’évolution du secteur, depuis les fermes artisanales jusqu’aux entreprises modernes d’aujourd’hui. Le nombre d’agricultrices détenant des titres de propriété a plus que doublé au cours des dernières années, à tel point que 40 % des entreprises agricoles sont détenues en tout ou en partie par des femmes. Et ce n’est pas fini: elles sont de plus en plus nombreuses à prendre la relève. Les projets de transformations des aliments, de tables champêtres et d’agrotourisme sont quelques unes des initiatives largement portées par des femmes, et qui contribuent à revitaliser le milieu rural, à créer des emplois et à inciter les Québécoises et les Québécois à acheter des produits d’ici. Il me fait donc plaisir de profiter de cette tribune pour souligner l’apport remarquable de toutes les femmes oeuvrant dans le secteur agricole et agroalimentaire. Conclusion Permettez-moi, en conclusion, de remercier en votre nom tout le personnel qui a mis l’épaule à la roue pour faire de cette conférence un succès: personnel de soutien, de secrétariat, responsables de l’organisation, de la logistique. Je remercie également les gens de l’hôtel et du centre des congrès ainsi que les citoyens de Saint-Hyacinthe pour leur accueil. On a pu tous constater qu’ici, le courant passe. Je voudrais saluer la participation, mercredi, des conférenciers et des participants au symposium qui a en quelque sorte tracé la voie à nos travaux.
Mes remerciements les plus vifs vont aux ministres qui ont participé et surtout à Guy Julien qui a abattu un travail de fort belle qualité. Je veux surtout vous remercier, vous, les décideurs, pour votre participation et pour votre engagement. Au cours des mois qui viennent, au cours des années qui viennent, lorsque les emplois nouveaux seront créés, partout au Québec, grâce au nouveau dynamisme de nos entreprises, vous pourrez dire : j’y étais en mars 98 à Saint-Hyacinthe, quand nous avons décidé de voir grand. Merci

[BOUC=19980309]
[Lucien Bouchard – Premier ministre du Québec -Conférence de presse au sujet du développement de la rivière Churchill – 9 mars 1998]
Dans la vie politique, nous consacrons le gros de notre temps à gérer le quotidien, à régler des problèmes pressants, à travailler sur des crises qui durent un jour, deux jours, parfois un peu plus. Il nous faut passer rapidement d’un dossier à l’autre. Ces tâches sont essentielles, mais je dirais qu’elles ne constituent pas la partie la plus gratifiante et la plus importante de la vie publique. Le plus important est de faire des choses comme celle que nous entreprenons aujourd’hui, c’est-à-dire de regarder vers l’avenir de lancer la discussion et une réflexion sur de très grands projets qui vont intéresser tout le monde, qui vont améliorer le bien-être des populations et qui vont créer de nouveaux liens plus prometteurs, plus positifs, plus créateurs, plus harmonieux entre toutes les parties intéressées. Les rapports entre Québec et Terre-Neuve n’ont pas toujours été au beau fixe. Par contre, si on veut progresser, il faut, plutôt que de raviver les difficultés du passé, essayer de construire. Le développement de nos populations passe par la vision que nous avons du changement, par une ouverture d’esprit, par la capacité de discuter franchement avec tous de ce qu’il faut faire ensemble, en jouant cartes sur table. Brian Tobin et moi avons eu des rapports tumultueux à la Chambre des communes. Toutefois, par la suite, ces rapports tumultueux nous ont permis de mieux nous connaître. Je dois dire qu’il s’est développé entre nous une amitié, une meilleure compréhension mutuelle qui nous a permis, par exemple, de travailler de concert dans le dossier des Pêches, alors que j’étais chef de l’opposition officielle. Nous avons fait des choses ensemble. Lorsqu’il a fallu l’accord de l’opposition officielle, nous l’avons donné immédiatement et nous avons collaboré sur la question du flétan. Lorsque nous nous sommes retrouvés dans les fonctions qui sont présentement les nôtres, nous avons abordé, pour une première fois à Jasper, de façon assez difficile, cette question difficile en soi. Nous avons tout de même poursuivi la discussion. Lorsque nous nous sommes retrouvés en Asie, au terme de la mission d’Équipe Canada, nous avons convenu qu’il fallait aborder l’avenir de façon constructive. Il ne fallait pas ranimer les cendres du passé. Il fallait commencer de nouveaux chapitres de notre histoire. Des chapitres qui seraient acceptables en terme de création d’emplois et qui auraient des retombées positives. Des chapitres qui formuleraient des projets d’avenir dont la réalisation serait profitable pour l’ensemble des populations concernées. Nous avons alors posé la question aux gens d’Hydro-Québec et de la Newfoundland and Labrador Hydro Corporation: « Y a-t-il des projets rentables à réaliser dans l’avenir? » Pour que les projets profitent à tout le monde, il faut qu’ils soient rentables. Ce n’est pas simple. S’il est vrai que l’on veut construire dans l’avenir plutôt que de ressasser le passé, est-ce qu’il y a un projet pour l’avenir ? Les gens d’Hydro-Québec et de la Newfoundland and Labrador Hydro Corporation se sont donc mis au travail pour analyser les possibilités d’un projet rentable que l’on pourrait faire ensemble. Depuis déjà plusieurs mois, les experts tentent donc de déterminer s’il est possible de rassembler un ensemble d’éléments et de composantes pour un projet réalisable et rentable. Jusqu’à maintenant, personne n’a contracté d’obligations. Nous avons travaillé aux étapes charnières. Brian Tobin et moi nous sommes rencontrés avec les équipes d’experts, en donnant des feux verts pour la poursuite du travail. Jusqu’à maintenant, nous avons fait en sorte de ne pas engager nos communautés, nos gouvernements, nos sociétés et nos partenaires. Nous savions bien qu’il fallait d’abord définir un projet possible, pour ensuite amorcer des discussions formelles sur un projet que l’on saurait rentable. Maintenant, nous lançons les discussions. Aujourd’hui, nous vous rapportons les progrès qui ont été faits. Nous vous disons: « Oui, il y a un projet rentable et ce projet, le voilà! » Pour Hydro-Québec, pour la Newfoundland and Labrador Hydro, pour le gouvernement terre-neuvien et pour le gouvernement québécois, des critères précis ont permis de juger de la faisabilité du projet. Il faut que l’électricité produite coûte moins de 0,03 $ le kilowatt/heure ; que le rendement sur le capital soit acceptable, de l’ordre de 11 à 12 % ; que les projets soient acceptables au titre des impacts environnementaux; que toutes les dimensions environnementales soient prises en compte, de façon à ce que le projet soit acceptable sur le plan du développement durable. Il faut que le projet soit rentable pour toutes les populations visées, d’abord, bien sûr, pour celles de Terre-Neuve et du Québec, mais aussi pour les populations visées. Nous avons toujours eu en tête le souci de négocier avec les nations autochtones et de leur réserver une participation très importante. Dans les journées qui ont précédé notre venue ici Monsieur Caillé a communiqué avec nos vis-à-vis québécois des communautés autochtones. Je sais que Terre-Neuve a fait la même chose. D’abord les communautés locales ont été mises au courant des grands éléments du projet: les élus du Québec, les élus municipaux de Terre-Neuve, etc. Les Autochtones ont été approchés par la suite. Nous avons offert des rencontres préparatoires à nos futurs partenaires autochtones, pour les informer de notre travail et des dossiers que nous aurions à négocier. Plusieurs de nos interlocuteurs ont refusé. Ceux qui ont accepté ont reçu des documents. Monsieur Tobin et moi avons aussi invité les leaders à nous rencontrer ici, avant de faire l’annonce publique du projet. Il est certain que ce projet est économiquement très avantageux pour toutes les populations concernées. Les spécialistes vous le diront, c’est l’un des meilleurs projets en Amérique du Nord. Quand vous constatez qu’en l’an 2008, le coût de l’électricité produite par ce projet sera de moins de 0,03 $ le kilowatt/heure, vous en venez vite à la conclusion que ce projet est irrésistiblement gagnant pour tout le monde, c’est-à-dire pour Terre-Neuve comme pour le Québec, et pour tous nos partenaires.

[BOUC=19980310]
[Lucien Bouchard – Premier ministre du Québec – Commémoration du 50e anniversaire de l’adoption du drapeau du Québec – 10 mars 1998]
Madame le lieutenant-gouverneur,
Monseigneur l’Archevêque,
Monsieur le Président de l’Assemblée nationale, Monsieur le Chef de l’Opposition officielle,
Mesdames et Messieurs les Ministres et Députés, Monsieur le Maire de Québec,
Messieurs les Consuls généraux,
Monsieur le Président Directeur-général de la Commission de la capitale nationale du Québec,
Madame Marie-Anna Jacob Bélanger,
Mesdames et Messieurs, Permettez-moi d’abord de remercier le Président de l’Assemblée nationale pour cette heureuse initiative. Nous avons en effet trop peu d’occasions, députés et ministres, de nous réunir, en cette salle du Conseil législatif, en compagnie d’un si grand nombre de distingués invités. Permettez-moi également de remercier madame Marie-Anna Jacob Bélanger et sa famille pour le geste honorable qu’elles posent en offrant aujourd’hui aux Québécoises et aux Québécois le premier fleurdelisé à flotter à la tour centrale de notre Assemblée nationale. Merci à vous, ainsi qu’à votre famille, pour en avoir pris grand soin pendant toutes ces années. Le document publié par la Commission de la capitale nationale et dont on vient tout juste de procéder au lancement officiel débute ainsi: « Le 21 janvier 1948, l’Union Jack était une dernière fois descendu du sommet de la tour centrale de l’Hôtel du Parlement et cédait la hampe au fleurdelisé ». La cérémonie fut simple, relativement discrète. Ce n’en était pas moins un geste fort. Jusque là il y avait, sur le Parlement des citoyens du Québec, le drapeau d’un autre peuple, d’une autre nation. En décidant, il y a cinquante ans, de faire flotter un drapeau québécois, les parlementaires de l’époque ont dit une chose simple, finalement, ils ont dit : nous existons. Nous avons une histoire, c’est sûr. Surtout, nous avons un avenir.
Car nous avons une identité propre, qu’Alexis de Tocqueville, déjà en 1831, avait observé, en parlant de nous comme d’une population qui « forme véritablement un corps de nation distinct ». L’éloignement de la France et du Royaume-Uni, les emprunts nombreux au mode de vie autochtone, l’intégration de vagues successives d’immigrants ont fait des Québécois un peuple singulier. Ni meilleur ni pire que les autres, mais différent, original, à nul autre pareil. Un peuple, a dit un de mes prédécesseurs, « maître de son destin ». Voilà ce que signifiait, il y a 50 ans, la décision de se choisir un drapeau. Les historiens sont occupés, c’est leur travail, à décrire les courants et les débats qui ont conduit au choix de tel ou tel symbole héraldique. C’est une tâche à la fois utile et futile. Car le sens du drapeau n’est jamais figé dans le temps. Il s’enrichit, toujours, du sens que les générations lui donnent. Les événements, les citoyens, les grandes batailles, laissent leur marque sur le drapeau. Ils l’imprègnent de signification. Et le test du caractère rassembleur d’un drapeau réside dans sa capacité, au cours des années, de devenir le symbole d’un nombre croissant de courants sociaux, politiques, culturels. Adopté par Maurice Duplessis, dont la famille politique était conservatrice, le drapeau a rapidement élargi sa portée aux autres formations politiques. Jean Lesage en a fait un des emblèmes de la Révolution tranquille, ce qui a donné au fleurdelisé un caractère éminemment réformiste et progressiste. Les drapeaux du Québec étaient nombreux dans les salles du Rassemblement pour l’Indépendance Nationale, groupe souverainiste et socialiste, ce qui a contribué à faire du fleurdelisé le drapeau de la gauche québécoise, comme il avait été celui des forces conservatrices.
En 1967, c’est un premier ministre de l’Union Nationale, Daniel Johnson le père, qui a étendu l’usage du drapeau devant tous les édifices publics québécois. Puis on a vu le drapeau devenir, dans les années 70, l’emblème de la jeunesse québécoise, l’emblème de la contestation. Il fut lié au combat pour affirmer les droits de la langue française, bien sûr, mais peu de manifestations sociales, que ce soit celles du premier mai, pour les travailleurs, ou du huit mars, journée internationale des femmes, se sont déroulées sans que le drapeau du Québec soit présent, dans un geste qui n’est pas celui de l’allégeance, mais celui de la revendication sociale, du progrès social. Pendant toute cette période, le fleurdelisé fut associé à tous les progrès économiques du Québec. Les sociétés d’État créées par Jean Lesage; la Manic, inaugurée par Daniel Johnson; la Baie James, œuvre de Robert Bourassa; toute la garde montante de l’entrepreneurship québécois, encouragée par les gouvernements de René Lévesque, notamment grâce aux instruments imaginés par son ministre des Finances Jacques Parizeau; les actions de développement économiques de Monsieur Bourassa et de Monsieur Daniel Johnson, toute cette éclosion de l’économie québécoise moderne, en partenariat avec l’État québécois, a été associée au fleurdelisé. C’est ainsi que, pour les Québécois qui sont nés avec le drapeau, puis pour les enfants de la Révolution tranquille, le fleurdelisé est indissociable du progrès social, du progrès économique, du progrès démocratique aussi. Car l’adoption de la Charte québécoise des droits de la personne, par le gouvernement du Parti libéral, puis l’adoption, par le gouvernement du Parti québécois, de lois réformant en profondeur le financement électoral et la consultation populaire, ont mis le Québec à l’avant-garde de la pratique démocratique. De toute évidence, le drapeau québécois porte toujours son sens premier. Celui qui dit: nous sommes là, en tant que peuple. Et lors des événements entourant l’échec de l’entente du lac Meech, lorsque, donc, le Canada a refusé de reconnaître que nous étions là, le drapeau québécois arboré partout au Québec était notre réponse à ce non-sens. Et lorsque vient le temps d’indiquer, aux référendums de 1980 et de 1995, si ce peuple qui existe devrait se doter d’un État souverain ou s’il a plutôt intérêt à continuer d’oeuvrer au sein de la fédération canadienne, il est intéressant de noter que le drapeau du Québec est porté à la fois par les partisans de la souveraineté et par les partisans de la fédération. Et c’est très bien ainsi. Car le drapeau nous rassemble, au-delà de nos choix politiques. C’est son rôle, il le joue à merveille. Cette année, donc, le drapeau a 50 ans. Il a l’âge de la jeunesse du Québec. Il a l’âge de l’éveil du Québec, de sa volonté de s’ouvrir sur le monde, de devenir un carrefour entre l’Europe et l’Amérique, de son désir de jouer un rôle dans les grands débats mondiaux. Le drapeau représente bien « une fierté qui grandit », un Québec qui grandit économiquement, culturellement, politiquement. Un Québec qui veut grandir encore. Il est tout naturel, par conséquent, que l’Assemblée nationale, que le gouvernement du Québec et qu’un certain nombre de groupes veuillent souligner cette étape tout au long de l’année. Et ce faisant, que l’on célèbre les cinquante années de réalisations du Québec. Mais puisque le drapeau symbolise ce que nous avons de plus précieux et de plus noble, il est essentiel de traiter ce symbole avec respect et avec sobriété. Le drapeau accompagne le peuple québécois dans ses progrès, il n’est pas cependant un instrument de propagande. Le drapeau marque notre appartenance et il doit flotter fièrement devant tous les édifices publics. L’identité d’un peuple ne s’invente pas. Elle est façonnée par le peuple lui-même. Elle est le fruit d’une longue maturation de traditions, de coutumes, de valeurs sociales, d’un patrimoine, d’un simple goût de vivre ensemble. Cinquante ans après l’adoption du drapeau, nous constatons que cette identité est plus forte que jamais, et voici une occasion de le souligner. Cependant, en ce domaine comme en bien d’autres, la modération a bien meilleur goût. Les cinq dernières décennies ont donné au fleurdelisé les couleurs de la modernité, du progrès social, économique, démocratique. Les années l’ont mis au centre de tous nos combats pour l’égalité des sexes, pour l’éducation, pour l’intégration, pour l’accueil des immigrants dans le peuple québécois. Par cette célébration de ses cinquante ans, nous allons également affirmer son caractère rassembleur, respectueux des opinions et des différences, respectueux aussi des fonds publics, de la sobriété et de la sérénité avec laquelle les Québécois portent leur fierté. Merci

[BOUC=19980317]
[Lucien Bouchard – Premier ministre du Québec – Allocution devant la Chambre des représentants et du sénat du Maine – 17 mars 1998]
Honorables membres de la 118e Législature, Monsieur le Président du Sénat,
Madame la Présidente de la Chambre,
Monsieur le Juge en chef,
MM Council General,
Chers amis du Maine,
Pour commencer, permettez-moi de vous dire que je suis profondément honoré de l’invitation qui m’est faite, à titre de premier ministre du Québec, de prendre la parole devant cette session conjointe extraordinaire de la Législature de l’État du Maine. Par-dessus tout, je considère cette invitation, qui m’a été adressée par la Présidente de la Chambre, Mme Mitchell, et le Président du Sénat, Monsieur Lawrence, comme une éloquente illustration de la relation particulière qui unit de longue date la population du Québec et celle du Maine. Les relations interparlementaires constituent certainement un moyen idéal de nouer et de nourrir un partenariat entre deux entités politiques. J’aimerais mettre en lumière à cet égard la contribution de Mme Mitchell et de Monsieur Lawrence au maintien d’étroites relations entre les parlementaires du Maine et leurs homologues québécois. La Présidente de la Chambre et le Président du Sénat ont d’ailleurs joué un rôle très actif à ce chapitre, en prenant la tête des deux délégations du Maine qui ont visité le Québec durant les six derniers mois. Depuis deux siècles environ, nos populations respectives partagent beaucoup de choses: l’histoire, la géographie et, en corollaire de cette dernière, le climat! Laissez-moi vous souligner, au nom de mon gouvernement et de mes compatriotes, que nos pensées étaient avec vous lors de la catastrophe climatique qui a récemment frappé votre État. Comme vous le savez, le Québec a lui aussi été durement touché par la tempête de verglas. Quoique désastreux, ce triste épisode a engendré un magnifique effort de solidarité humaine dont nous pouvons tous tirer fierté. Les liens spéciaux entre le Québec et le Maine remontent au XVIIe siècle, aux premiers temps de la Nouvelle-France et de la colonie du Massachusetts, époque où est apparue une relation commerciale qui, tout en évoluant par cycles et en se modifiant au fil des ans, ne s’est jamais démentie. Cette relation ne s’est pas limitée à l’échange de biens et de services. Dans la seconde moitié du XIXe siècle, le Canada a partagé avec le Maine sa plus précieuse ressource: son capital humain. Durant une période de soixante ans, plus d’un million de Québécois ont pris le chemin des États-Unis, dont la moitié, y compris ma grand-mère Lydia, pour aller travailler dans les usines de la Nouvelle-Angleterre. Cependant, qu’ils aient oeuvré dans les usines de textile de Lewiston ou dans les fabriques de chaussures de Skowhegan, ils ont amené avec eux leur langue, leur culture et leur patrimoine. À pied ou en chariot, ils sont venus s’installer dans les villes de la région et y recréer leurs « petits Canadas ». Mais la majorité d’entre eux sont arrivés par la voie ferrée; en fait, le tout premier chemin de fer international de l’Amérique du Nord, le Grand Tronc, reliait Montréal à Portland. Vous savez probablement qu’on parle de ressusciter ce train de passagers, trente ans après sa disparition. Le Maine reconnaît ce patrimoine culturel depuis de longues années. En effet, les Franco-Américains comptent pour près du tiers de la population du Maine et le fait français représente – selon l’expression même du gouverneur – une « ressource économique essentielle ». On comprend pourquoi le Maine a souhaité avec autant d’ardeur participer au Forum francophone des affaires. Le Maine doit être fier d’accueillir le siège américain de cette organisation. Ce faisant, les Franco-Américains d’ici sont appelés à jouer un rôle dans le développement de la francophonie. Les Franco-Américains sont effectivement très présents dans tous les aspects de la vie du Maine. Il est donc tout à fait normal que bon nombre d’entre eux participent activement à sa vie politique, comme en témoigne le tableau des présences de cette Législature, où l’on remarque les noms de Mmes Paradis et Gagné et de Messieurs Bélanger, Chartrand, Michaud, Lemaire et Sirois, pour n’en nommer que quelques-uns. C’est pourquoi, à chacune de mes visites aux États-Unis, et plus particulièrement dans le Maine, je constate avec toujours plus d’acuité comment l’histoire nous a façonnés en deux sociétés très complexes, indéniablement différentes mais unies par de nombreux liens. Quand je pense à la place du Québec dans l’Amérique du Nord, je ne peux m’empêcher d’évoquer ce bijou d’ouvrage que Joël Garreau, alors rédacteur en chef du Washington Post, avait publié sous le titre « The Nine Nations of North America ». Dans cet essai, l’auteur donnait au lecteur une réponse sans équivoque: « Le Québec est cette portion de l’Amérique du Nord qui est si distincte du reste du continent, et ce devant tant d’adversité, qu’il prend fierté à représenter ce qu’une nation est et peut être. » Il poursuit ainsi: « Le Québec, en bout de ligne, constitue une nation non pas à cause de son industrie, de son armée ou d’une exaltante rhétorique politique, mais parce que quand on s’y trouve, on sait qu’on n’est nulle part ailleurs. » Ce qui me frappe, au sujet des Québécois, c’est que nous avons simultanément pris, il y a plus d’une vingtaine d’années, deux décisions capitales. D’une part, nous avons décidé de nous tourner vers l’extérieur, de nous joindre aux tendances mondiales, de jouer un rôle sur la scène économique nord-américaine et de faire notre marque dans la technologie, dans la culture et dans tous les autres domaines d’activité, ici comme à l’étranger. D’une autre part, nous avons décidé que notre identité, notre langue et notre culture non seulement survivraient mais prospéreraient, même dans le contexte de cette nouvelle donne mondiale. Et c’est en plein ce que nous avons fait. Les Québécois comptent parmi les plus ardents défenseurs du libre-échange nord-américain. C’est d’ailleurs ce que soulignait le Secrétaire américain au Commerce, William M Daley, lors de son passage à Montréal en août dernier, en déclarant que l’ALENA – et je cite – « ne serait jamais arrivé à bon port sans les efforts incessants et le solide appui manifesté au libre-échange par la population et le gouvernement du Québec. » Fin de la citation. Au Québec, le libre-échange fait consensus dans tous les horizons politiques. En fait, cette ouverture des frontières a trouvé ses premiers partisans parmi ceux d’entre nous qui croyons que le Québec devrait devenir un pays indépendant. Notre décision a été la bonne. Les exportations du Québec ont doublé depuis le début de la décennie, et nous figurons parmi la poignée de nations au monde qui exportent plus de la moitié de leur production. Bon an mal an, le Québec exporte aujourd’hui pour près de 100000000000 $ en biens et services. Depuis cinq ans, les États-Unis sont devenus notre premier partenaire commercial, et inversement, le Québec figure aujourd’hui parmi les dix principaux partenaires commerciaux des États-Unis. Cette relation bilatérale Québec-États-Unis pèse maintenant plus lourd dans notre activité commerciale que le total de nos échanges avec le Canada. Nous avons récemment appuyé la signature d’une entente de libéralisation des échanges commerciaux entre le Canada et le Chili, et sommes convaincus de la nécessité d’une plus grande intégration économique des Amériques. En septembre dernier, nous avons invité à Québec des parlementaires de tous les pays des Amériques, pour discuter de ce dossier et de ses répercussions sur le plan de la politique sociale, de la culture et de l’identité. L’événement a remporté un franc succès. On y remarquait d’ailleurs la présence d’une importante délégation du Maine, dirigée par le Président du Sénat, Monsieur Lawrence. De toute évidence, dans notre volonté d’ouvrir nos frontières et d’intensifier nos liens commerciaux, nous devons d’abord commencer par nos voisins immédiats. La semaine dernière, le premier ministre de Terre-Neuve, Monsieur Brian Tobin, et moi-même sommes convenus de débuter les négociations pour un projet hydroélectrique de 10000000000 $ au Labrador. En réalisant ce projet, nous voulons innover, nous voulons que les Amérindiens de cette région deviennent des partenaires directs dans le projet. Nous voulons intégrer leurs connaissances et leurs préoccupations dans la définition du projet et nous voulons faire en sorte que leurs communautés en tirent profit pour des générations. La population de la Nouvelle-Angleterre a raison également de se réjouir du projet de Churchill Falls. Le jour suivant son annonce, le Wall Street Journal écrivait, et je cite,: « Les résidents du Nord-Est des États-Unis qui se plaignent du coût élevé de leur électricité vont être bientôt soulagés .» Le journal continuait en notant que le nouveau projet aurait pour effet de diminuer les coûts pour les consommateurs de Nouvelle-Angleterre. De plus, comme vous le savez, l’hydroélectricité est une source d’énergie non-polluante et ce nouvel approvisionnement aidera les États et les provinces à satisfaire aux exigences du traité de Kyoto, s’il est ratifié. Ce type d’énergie est aussi une partie de la solution au sérieux problème de la pollution transfrontalière des gaz à effet de serre. Il s’agit donc d’un projet gagnant pour tout le monde. Depuis deux ans, j’ai eu le plaisir de conclure des ententes sur la mobilité de la main-d’oeuvre avec l’Ontario, et, la semaine dernière, avec Terre-Neuve. J’ai également signé, avec le premier ministre Harris de l’Ontario, une entente qui libéralise nos politiques d’achats publics à un degré jusqu’à maintenant inédit au Canada. Toujours avec l’Ontario, le Québec chapeaute une campagne visant à faire rapidement disparaître les barrières interprovinciales au commerce à l’intérieur de l’espace économique canadien. Vous n’ignorez pas, j’en suis sûr, les divergences qui semblent émerger chaque semaine entre le Québec et le Canada sur la quasi-totalité des enjeux politiques. Mais le grand paradoxe, dans ce dossier, c’est que même si le fossé politique semble s’élargir, nous entretenons avec nos partenaires canadiens une relation économique non seulement saine, mais forte et toujours plus solide. Quand les dirigeants québécois, quelle que soit leur allégeance politique, rencontrent leurs homologues canadiens pour discuter de politique sociale, d’éducation, de culture ou de constitution, ils ne réussissent à peu près jamais à trouver un terrain d’entente. Cependant, lorsqu’il est question d’économie, de commerce, d’énergie ou d’emploi, ils finissent presque toujours par s’entendre. À mon avis, il doit y avoir un moyen de conserver ce qui fonctionne manifestement – notre relation économique, notre union commerciale et monétaire – et de nous départir de ce qui échoue sans conteste, c’est-à-dire notre arrangement politique. Mais c’est là un enjeu qu’il appartient aux Québécois de trancher aux urnes. Ce qui n’est pas à débattre, cependant, c’est notre décision d’accroître nos liens économiques avec tous nos voisins. L’évolution des rapports Maine-Québec depuis dix ans en est une parfaite illustration: en effet, les échanges commerciaux entre le Maine et le Québec ont doublé depuis 1990, totalisant 800000000 $ canadiens en 1996. Il importe de rappeler que le Québec est le premier marché pour les exportations du Maine, avant toutes les provinces canadiennes et devançant de loin à ce titre votre second partenaire, le Japon. Comme le soulignait le gouverneur King dans son adresse sur l’État de l’État: « Bangor est aussi près de Montréal que de Boston. » Mais ces données ne concernent que la circulation des marchandises, sans tenir compte de l’activité économique engendrée par le quart de million de Québécois qui, chaque année, visitent les magnifiques plages du Maine. Le tourisme est effectivement un des piliers de nos économies respectives, sur lequel il y a lieu d’investir davantage de temps et d’efforts. Pour cette raison, le gouverneur King et moi-même avons convenu l’année dernière de mettre sur pied un groupe d’étude commun, chargé d’évaluer l’opportunité de planifier et de concrétiser le projet de corridor international Chaudière-Kennebec. Son mandat comporte deux volets : Cerner le potentiel réel de ce projet, et ses éventuelles retombées pour l’industrie touristique du Maine et du Québec. Proposer des moyens de stimuler l’intérêt historique et d’intensifier les échanges touristiques de part et d’autre de la frontière. Le groupe d’étude commun déposera ses recommandations le premier mai. Nous jouissons aujourd’hui d’une exceptionnelle tradition de coopération frontalière qui nous assure un accès libre et aisé à nos territoires respectifs. Vous savez que nous sommes préoccupés par l’impact que pourrait avoir l’adoption de l’article 110 of the New illegal immigration and immigrant responsability Act qui obligeraient tous les citoyens canadiens à demander un visa pour venir aux États-Unis. Nous soutenons les législateurs américains qui travaillent à amender l’article en question. Il faudrait s’assurer de préserver cette tradition, d’autant plus que la population du Maine et celle du Québec entendent à l’avenir s’en prévaloir toujours plus en forgeant des partenariats dans un nombre croissant de domaines. On trouve un très bel exemple de cette collaboration dans l’événement Co-Entreprise, qui rassemble chaque année de plus en plus de gens d’affaires. La troisième édition, tenue l’année dernière à Rockport, a remporté un succès éclatant et attiré plus de 400 entrepreneurs. L’édition de cette année, qui se déroulera à Québec à la fin avril, s’annonce tout aussi prometteuse.
Dans le domaine énergétique, le récent choix d’Hydro-Québec comme fournisseur d’électricité par deux entreprises du Maine, la Central Maine Power et le Maine Public Service, pour une livraison totale de 280 MW entre 1998 et 2001, a donné une nouvelle dimension à la coopération Maine-Québec. Un autre exemple probant des avantages de la coopération est le projet de gazoduc de Gaz Métropolitain, qui vise à approvisionner les clients de la Nouvelle-Angleterre via le Portland Natural Gas Transmission System. Dans ce projet, on compte investir avant la fin du siècle environ 1000000000 $ canadiens, dont plus des deux tiers de ce côté-ci de la frontière. Ces projets contribueront à bonifier le réseau nord-américain de gazoducs Comme vous pouvez le voir, le dossier de la coopération Québec-Maine est plus vaste qu’il n’apparaît de prime abord, et les projets que nous envisageons de concert peuvent servir de symboles de partenariat. Pour nous, au Québec, c’est une voie qui mérite d’être suivie. Nous collaborons étroitement avec nos autres voisins de la Nouvelle-Angleterre en vue d’une meilleure coopération, par cette tribune régionale qu’est la Conférence des gouverneurs de la Nouvelle-Angleterre et des premiers ministres de l’Est du Canada. Cette année, nous pilotons une initiative visant à cerner les points de friction qui touchent encore le commerce régional et à explorer des pistes menant à un développement des alliances stratégiques entre les entreprises de la région. Les gens d’affaires se pencheront sur ces enjeux, à Montréal en avril. Je sais que le Maine participera activement à ce Forum en y déléguant, sous la gouverne du Maine International Trade Center, un groupe de décideurs économiques. L’année dernière, le Québec a élargi ses liens avec une autre région de l’Amérique qui revêt pour nous une grande importance, la région des Grands Lacs.
Ma présence ici, aujourd’hui, marque donc pour mon gouvernement et pour les décideurs québécois le début d’une opération américaine qui nous tiendra tous fort occupés durant les prochains mois. J’ai parlé tantôt du Forum régional qui aura lieu à Montréal, et du projet Co-Entreprise prévu à Québec en avril; j’aimerais ajouter qu’au mois de mai, je ferai la tournée de quatre grandes villes américaines, soit Boston, Atlanta, Chicago et Philadelphie, où, avec une quarantaine de leaders du monde des affaires et d’autres secteurs de la société québécoise, nous nous emploierons à mieux faire connaître les réalisations économiques et culturelles du Québec. Au mois de juin, ensuite, j’aurai l’honneur de rencontrer le gouverneur King et les autres membres de la Conférence des gouverneurs de la Nouvelle-Angleterre et des premiers ministres de l’Est du Canada, après quoi je me réunirai en juillet avec les gouverneurs des États de la région des Grands Lacs. Tout cela illustre bien comment, en une décennie, le libre-échange a transformé l’orientation économique du Québec. Dans ce contexte, nous vivons actuellement une époque très stimulante. Pour le premier ministre du Québec, le dossier des États-Unis revêt une importance jusqu’ici inégalée. Et vous m’en voyez fort aise parce que nous, Québécois, avons un message très positif à transmettre. Le virage opéré en ce moment même par la ville de Montréal est une des choses dont je suis le plus fier. Montréal est la quinzième ville du continent par sa population, mais elle tient le neuvième rang par le nombre d’entreprises de haute technologie, le septième par le nombre d’emplois dans les technologies en général et les technologies de l’information en particulier, le sixième quant aux emplois dans les secteurs pharmaceutique et biotechnologique, le cinquième dans l’aérospatiale, et enfin le tout premier rang des métropoles nord-américaines pour ce qui est de la proportion de la population qui travaille dans les technologies de pointe. Montréal, une des plus anciennes villes manufacturières du continent, rejoint rapidement aujourd’hui le peloton de tête des métropoles technologiques nord-américaines. Peu de choses me réjouissent autant que cette renaissance économique montréalaise.
Une autre source de fierté est l’apport collectif du Québec aux grandes réformes qui commencent maintenant à porter fruit. En 1996, le gouvernement québécois a à deux reprises rassemblé le gouvernement, le monde des affaires, les syndicats et les organismes communautaires autour d’une même table, où les municipalités, les étudiants, les autochtones québécois et les partis d’opposition ont également pu se faire entendre. Nous y avons scruté attentivement nos points forts et nos faiblesses, et avons résolu de relever à court terme un certain nombre de défis. Le plus ardu était d’éliminer complètement le déficit budgétaire du Québec pour le premier avril 1999, un déficit qui, à notre arrivée au pouvoir il y a trois ans, atteignait 6000000000 $. Nous nous sommes fixé des objectifs stricts, que nous avons réalisés un par un. Le budget que nous déposerons plus tard ce mois-ci comportera le dernier de nos déficits, à hauteur de 1200000000 $. Dans un an, le Québec aura balancé ses livres. Une fois que cela sera fait, notre nouvelle loi anti-déficit empêchera les futurs gouvernements de retomber dans l’ornière de l’endettement. Le second défi lancé lors de notre Sommet économique de 1996 était de créer des emplois, par divers projets. Nous savons déjà que les projets découlant du Sommet ont directement généré 20000 emplois, mais en plus, nous avons pris l’engagement d’opérer des modifications structurelles favorables à l’emploi dans l’économie en général : l’allégement réglementaire; l’amélioration de la formation de la main-d’oeuvre; la réduction des charges fiscales pour la création de nouveaux emplois; la constitution, au gouvernement, d’un groupe d’analyse accélérée des projets d’investissement; le développement de l’économie sociale; une facilitation de l’accès aux places de garderies, pour permettre aux parents de concilier travail et famille à moindres coûts et plus aisément; la mise en place d’un dispositif accéléré d’accueil à Montréal pour les travailleurs stratégiques de langue anglaise et leur famille, qui leur fera connaître toute la gamme des installations et des services de santé publique, d’éducation et de culture accessibles à l’ensemble de notre communauté anglophone.
Ainsi donc, depuis le Sommet, quelque 87000 nouveaux emplois ont vu le jour au Québec, le nombre de prestataires de l’aide sociale a diminué, le chômage a baissé, les investissements croissent plus rapidement chez nous que dans le reste du Canada, et les investissements étrangers au Québec enregistrent des niveaux records. Alors, quel que soit l’avenir politique que les Québécois se choisiront, ils entameront le nouveau millénaire avec des comptes équilibrés – en fait, avec des excédents -, avec des relations commerciales en croissance constante et avec une métropole qui s’est résolument engagée sur la voie technologique. Mais je vous ai dit précédemment que nous avions pris deux décisions au Québec. J’ai parlé abondamment de la première, qui nous ouvre vers l’extérieur. Mais qu’en est-il de la seconde décision, consistant à faire prospérer notre société francophone dans ce nouveau contexte de mondialisation où, de plus en plus, on parle anglais? N’est-ce pas là deux objectifs contradictoires? Pour une population qui forme à peine 2 % de la population continentale, le pari peut sembler dangereux. C’est pourquoi nous avons pris certaines précautions élémentaires. La Charte de la langue française protège le droit des clients et des travailleurs francophones de se faire servir et de travailler en français, et, comme toute autre société, nous prenons soin d’intégrer la plupart des nouveaux arrivants au courant principal de la vie québécoise. Après vingt ans d’efforts, la nature de ces précautions rallie maintenant le consensus de tous les partis au Québec. Et les résultats sont probants : le Québec est le seul endroit au Canada où la proportion de gens qui vivent en français ne s’amenuise pas. Mais cela ne constitue qu’une partie du tableau. Comme cette société francophone a décidé de jouer un rôle actif dans le processus de mondialisation, elle doit bien connaître la langue de ses clients et de ses partenaires; elle doit assumer l’interface linguistique. C’est ce qi se passe. Le nombre de Québécois bilingues est en hausse, et se compare maintenant à ce qu’on voit en Europe. 50 % de la population active du Québec – 60 % à Montréal – et 80 % des cadres de la métropole sont bilingues, ce qui fait de nous la région la plus bilingue de l’Amérique du Nord, un atout dont nous entendons profiter pleinement. Notre ministère de l’Éducation vise à aller encore plus loin et à enseigner une troisième langue, plus particulièrement l’espagnol, à davantage de Québécois. Être une société culturellement différente et superbement ouverte sur le monde comporte un avantage additionnel. En cette époque basée sur le savoir et l’innovation, il est bon d’avoir une perspective originale des choses. Je m’explique. Je n’ai pas à vous décrire comment la présence de plus de 400 entreprises américaines en sol québécois et l’ensemble des échanges entre nos entreprises, nos laboratoires et nos universités viennent gonfler le flux Nord-Sud de savoir et d’idées. Mais il vous intéressera peut-être de savoir que nous avons créé un autre flux, celui-ci transatlantique, avec l’Europe. Les 250 programmes de recherche menés conjointement avec les universités françaises, les 3000étudiants qui font partie chaque année des programmes d’échange et les 100000 Français et Québécois qui ont depuis trente ans participé aux programmes d’échange d’emplois témoignent éloquemment de l’établissement d’une filière du savoir en temps réel avec l’Europe. Ainsi, grâce à leur capacité de suivre de près l’évolution de leur domaine de spécialité aussi bien sur la scène nord-américaine qu’en Europe, les cadres, les chercheurs et les travailleurs qualifiés du Québec possèdent un indéniable atout en matière de recherche-développement, de production et la mise en marché. Bien sûr, la planète tout entière est aujourd’hui branchée. Mais quand vos personnes-clés sont aussi à l’aise pour discuter avec des chercheurs du MIT que pour échanger avec des collègues de l’Institut Pasteur, quand elle ne font pas simplement visiter Paris et Boston mais qu’elles vivent effectivement dans un environnement technique, scientifique et culturel qui puise constamment aux deux mondes, on peut certainement s’attendre à d’étincelants résultats. D’une certaine façon, ce que nous avons bâti au Québec, c’est un pont entre l’Amérique et l’Europe, une interface culturelle, scientifique et économique dont les dividendes commencent tout juste à se manifester. C’est peut-être pourquoi les 7000000 de Québécois comptent aujourd’hui parmi les leaders mondiaux de l’aérospatiale, de l’industrie pharmaceutique, des technologies de l’information, du transport ferroviaire, pour citer quelques domaines seulement. C’est aussi peut-être pourquoi les Québécois envisagent le nouveau millénaire avec un regain de confiance, quoi que l’avenir nous réserve. Nous croyons avoir pris des décisions judicieuses : en demeurant fidèles à nous-mêmes, en suivant le courant de l’intégration économique et en développant de solides amitiés avec nos voisins immédiats, nous estimons pouvoir relever les défis qui s’annoncent. Je vous remercie.

[BOUC=19980318]
[Lucien Bouchard – Premier ministre du Québec – Cérémonie célébrant le 25e anniversaire du Conseil du statut de la femme – 18 mars 1998]
Madame la Ministre responsable de la Condition féminine,
Madame la Présidente du Conseil du statut de la femme, Monsieur le Chef de l’opposition officielle,
Chers collègues députés et ministres,
Distingués invités,
Mesdames et messieurs, Je suis très honoré de me retrouver parmi vous pour célébrer les 25 ans du Conseil du statut de la femme. En raison de ce qu’elle symbolise, la célébration d’aujourd’hui revêt pour l’ensemble des Québécois et des Québécoises, un caractère très spécial. Elle marque, en effet, un quart de siècle d’engagement et d’actions concrètes de l’État québécois en faveur de l’égalité entre les femmes et les hommes. Le Conseil du statut de la femme est une institution qui a su, depuis sa fondation, garder le cap sur ses objectifs premiers et remplir on ne peut mieux le mandat pour lequel il a été créé. Je tiens à rendre hommage aux présidentes qui ont dirigé le Conseil, mesdames Laurette Champigny-Robillard, Marie Lavigne et Diane Lemieux qui sont parmi nous, ainsi qu’à la mémoire de deux d’entre elles, mesdames Claire Bonenfant et Francine MacKenzie. Permettez-moi également de souligner la présence parmi nous du premier ministre responsable du Conseil du statut de la femme, Monsieur Fernand Lalonde, et de la première femme élue à l’Assemblée nationale, et la première à accéder au Conseil des ministres, Madame Claire Kirkland. Coïncidence ou déterminisme historique, 1998 marque aussi le 50e anniversaire de l’adoption de la mal nommée Déclaration universelle des droits de l’homme. Au coeur des droits humains, l’égalité entre les femmes et les hommes procède d’un engagement fondamental, un engagement qui s’inscrit dans ce qu’il y a de plus important parmi nos priorités. S’il y a un objectif qui doit transcender à nos yeux la politique et les différentes appartenances, c’est bien celui de l’égalité entre les femmes et les hommes. Tour à tour, les gouvernements qui se sont succédés au Québec sont restés fidèles à cet objectif. Nous pouvons collectivement en être fiers et nous en réjouir. Nous avons raison de célébrer ces 25 ans de gestes posés en faveur de l’égalité. Une société développée, juste, équitable et démocratique se construit avec ses femmes et ses hommes. Le chemin parcouru par les femmes au cours des dernières décennies est impressionnant. L’égalité juridique, qui apparaissait il n’y a pas si longtemps comme une utopie, est aujourd’hui une réalité. Je voudrais aussi rendre hommage au mouvement des femmes et au dynamisme des groupes qui ont suscité les changements souvent à l’origine des actions majeures que les gouvernements ont posées en faveur de l’égalité. Le Québec se distingue dans le monde pour la quantité et la qualité de ses actions législatives en matière de droits humains et de droits des femmes. L’égalité juridique des conjoints, les amendements au Code civil ainsi que la modification de la Loi sur le salaire minimum en sont quelques exemples. Citons également l’introduction du congé de maternité de 18 semaines, le partage du patrimoine familial, la perception automatique des pensions alimentaires et, plus récemment, la Loi sur l’équité salariale. Ces gestes concrets témoignent éloquemment d’une constante évolution. Sans vouloir porter ombrage aux progrès accomplis et à l’énorme chemin parcouru, il faut reconnaître que beaucoup reste à faire pour que cette égalité de droit devienne une égalité de fait. Aucune législation ne peut, en effet, à elle seule, transformer les mentalités qui font obstacle à l’avancement des femmes. Sur le marché du travail, en matière de diversification des champs d’études, dans les lieux du pouvoir, sur la scène politique, à la maison, des écarts subsistent encore entre les conditions de vie des femmes et celles des hommes. L’écart persiste notamment au niveau des fonctions les plus stratégiques au sein des grandes organisations où les percées des femmes ont été jusqu’à maintenant limitées. Nous déplorons aussi la trop faible présence des femmes dans les sphères gouvernementales de haut niveau. C’est particulièrement au niveau des postes de sous-ministres et de sous-ministres adjoints ou associés que l’on dénote cette sous-représentation. Toutefois, l’évolution récente dans l’attribution de ces postes est encourageante. Il y a seulement deux ans, à peine 18 femmes occupaient un des 137 postes de sous-ministres, de sous-ministres adjoints ou de sous-ministres associés au sein de l’appareil gouvernemental québécois. Aujourd’hui, on compte 36 femmes à ces postes sur les 139 qui existent. Le nombre de femmes à ces fonctions stratégiques a ainsi doublé en deux ans, leur représentation passant de 13 % à 26 % des effectifs à ce niveau. Certes, ce n’est qu’un début, mais nous pouvons déjà nous réjouir de ces avancées intéressantes. C’est une à une que les barrières doivent être abaissées. La violence faite aux femmes, la double tâche qui leur échoit, les écarts salariaux avec les hommes sont autant d’entraves à la justice et à l’égalité de fait, autant de défis qui nous interpellent. Je tiens à réitérer l’engagement du gouvernement à poursuivre ses efforts pour l’égalité. Le gouvernement entend soutenir l’évolution des mentalités, donner l’impulsion pour qu’un changement réel et durable puisse s’instaurer. Je crois aux générations montantes. J’ai confiance que les jeunes Québécoises et les jeunes Québécois, forts des acquis des générations précédentes, sauront relever le défi de l’égalité de fait. À l’aube du 21e siècle, le Québec qui aspire à se tailler une place enviable parmi les sociétés les plus développées, doit pouvoir compter sur l’ensemble de ses forces vives, hommes et femmes. Les compétences, l’intelligence, les talents et le potentiel de toutes et tous doivent pouvoir s’exprimer pleinement pour le plus grand bénéfice du Québec d’aujourd’hui et de demain. Merci.

[BOUC=19980422]
[Lucien Bouchard – Premier ministre du Québec – Discours d’ouverture du sommet sur la lecture et le livre – Montréal – 22 avril 1998]
Mesdames les Ministres, de la Culture et des Communications de l’Éducation, de la Famille et de l’Enfance, de l’Emploi et de la Solidarité,Mesdames et Messieurs, représentants d’organismes concernés par le domaine de la lecture,
Chers invités, D’entrée de jeu, je tiens à remercier l’ensemble des participants qui ont accepté notre invitation à contribuer, très concrètement, à un objectif essentiel : faire en sorte que les Québécoises et les Québécois lisent, lisent d’avantage et lisent abondamment la littérature d’ici. D’ici et d’ailleurs. Comme vous le savez, depuis que j’ai la charge de premier ministre du Québec, j’ai eu l’occasion de présider quelques sommets. C’est un exercice qui demande de l’organisation, de l’énergie, de la volonté. Cependant je vous avouerai que le Sommet sur la lecture et le livre est celui que j’aborde avec le plus d’émotion. La lecture, pour moi, n’est pas un dossier parmi d’autres. J’ai grandi avec les livres. Parmi les mots que j’utiliserais pour me décrire, le mot « Lecteur » figurerait en bonne place. Et aujourd’hui que j’ai la responsabilité de l’éducation de deux garçons, je vois combien il est essentiel de tout mettre en oeuvre pour que le livre et la lecture fassent partie de leur vie, et de celle de tous les Québécois, jeunes et moins jeunes. La politique du livre regorge de citations éloquentes sur l’importance de la lecture et je ne tenterai pas de rivaliser avec les auteurs cités. Je dirai simplement que, pour moi, la découverte du livre fut un inépuisable cadeau. Enfant, à Jonquière, mes parents me croyaient dans ma chambre ou au parc. En fait, j’étais 20000 lieux sous les mers, j’accompagnais Jean Valjean dans Paris ou Sherlock Holmes dans les ruelles de Londres. Parfois, avec Menaud, j’étais maître draveur. Parfois, j’étais au pied de la pente douce. Tous les jours, je quittais le Saguenay pour voyager, tantôt en Chine ou en Afrique, pour visiter le passé, parfois même l’avenir. Dans bien des collèges, en plus des classiques, lectures obligées, les autorités avaient eu la curieuse idée de colliger à notre intention une très intéressante liste des livres les plus détonants. Ils appelaient ça « l’index ». Nous savions que chaque titre en valait la peine, que chaque chapitre allait bousculer nos certitudes, tester nos dogmes, élargir nos esprits. Nous en avons pleinement profité.
À l’Université Laval, je consacrais mes journées au droit, bien sûr. Mais je passais des heures entières avec Belle du Seigneur et avec Belle de jour. Je ne connais pas d’activités agréables qui induisent autant d’effets secondaires positifs que la lecture. Gymnastique de l’esprit, elle ouvre les horizons, structure la pensée, étend le vocabulaire et, pour peu que l’écriture soit bonne, distille sournoisement l’habitude de la phrase bien faite et du mot juste. C’est aussi savoir prendre le temps de s’immerger dans un univers, savourer le parcours que l’auteur trace pour nous, découvrir le plaisir d’une concentration qui dure plus que le temps d’un vidéo-clip. Tout un défi, aujourd’hui, que de donner le goût de la lecture, d’entraîner l’accoutumance. La télévision, les jeux et les cassettes vidéo, le multimédia, même, offrent leurs atours avec un tapage que l’écrit, par définition, ne peut générer. Il faut donc redoubler d’ardeur, et, comme collectivité, parler pour le livre, faire le tapage que le livre ne peut faire lui-même. Éducateurs, parents, libraires et responsables, nous devons en quelque sorte être la bande-annonce de l’écrit et de la lecture, en plus de créer les conditions de la diffusion et de l’accessibilité du livre. Il faut une dose de volontarisme, à l’heure du son et lumière, pour affirmer notre engagement en faveur de la lecture et du livre. Nous serions volontaires pour cet effort, même si la situation culturelle du Québec n’était pas un cas d’espèce. Nous le serions, pour des raisons de qualité intellectuelle et d’ambition culturelle. Mais nous devons l’être encore davantage, parce que le Québec a fait un double pari, celui de l’intégration économique, et celui, non de la survie, mais du succès identitaire. Aux portes de la plus grande puissance économique et culturelle que l’histoire ait connue, les Québécois vivent dangereusement, avec une économie parmi les plus ouvertes au monde. Mais ils ont choisi d’affirmer leur différence, et de faire de leur originalité un atout. À l’heure où la richesse collective dépend de la capacité d’innover, l’uniformité est un désavantage. L’avenir n’appartient pas aux clones, mais aux personnalités fortes, différenciées, singulières. Alors même que nous ouvrons toutes les portes et toutes les fenêtres du Québec sur le reste du monde, il nous incombe de nourrir notre identité propre, et d’investir dans notre culture, dans nos créateurs, dans notre imaginaire collectif. C’est pourquoi, en ces années difficiles de resserrement budgétaire, le budget de la Culture du Québec est resté à l’abri des compressions. C’est pourquoi le livre est exempté de la taxe de vente québécoise. C’est pourquoi nous sommes réunis ici, pour le premier sommet organisé sur un enjeu à la fois culturel, éducatif, social et politique. Le projet de politique de la lecture et du livre soumis à notre discussion de demain est le fruit d’un travail soutenu depuis plus d’un an de Mme Beaudoin, ministre de la Culture et des Communications, et des autres ministres qui y ont été associés, notamment Mme Marois, ministre de l’Éducation et ministre de la Famille et de l’Enfance et Mme Louise Harel, ministre de l’Emploi et de la Solidarité. Au lendemain du dépôt du projet de politique, plusieurs observateurs étaient impatients de connaître les intentions du gouvernement quant au financement des mesures qu’il propose. Le ministre des Finances, Monsieur Bernard Landry, a annoncé le 31 mars dernier, au nom du gouvernement, les crédits supplémentaires de 25000000 $ répartis sur trois ans qui permettront la mise en oeuvre de la politique. L’engagement triennal du gouvernement est donc sans équivoque : il faut investir dans la lecture. Ces sommes nouvelles auront en particulier un impact significatif sur le nombre de titres dans les bibliothèques publiques et scolaires, mais un impact aussi sur la santé financière des libraires agréés chez qui les bibliothèques s’approvisionnent, et par voie de conséquence sur la santé des distributeurs, des éditeurs et des auteurs. Nous voulons également soutenir les bibliothèques publiques dans leurs efforts de mise en réseau : pour compléter l’informatisation, stimuler le prêt entre bibliothèques, favoriser la circulation des livres spécialisés ou renforcer les structures régionales de services. Le projet de la Grande bibliothèque du Québec prend tout son sens dans un tel réseau. Cette institution d’envergure nationale aura pour mandat de diffuser la collection de la Bibliothèque nationale, elle pourra acquérir des collections et jouer le rôle de bibliothèque centrale pour les bibliothèques de quartier de la ville de Montréal. Elle aura un rôle stratégique dans la constitution du réseau de bibliothèques publiques, en matière de services de soutien et d’expertise technique. Au-delà de son utilité pratique, la Grande Bibliothèque, par sa simple existence, lancera à tous les Québécois un message fort. Elle dira que le Québec, collectivement, attache une grande valeur à la lecture et au livre. Les actions que nous adopterons ensemble, demain, ne pourront cependant être couronnées de succès sans l’active participation de chacun de nos partenaires : les services de garde, les commissions scolaires, les municipalités, l’industrie du livre et les libraires. Je n’ai cependant pas beaucoup d’inquiétude à cet égard. Je sens que vous partagez une même volonté de faire de ce sommet un point tournant pour la lecture et le livre. Je sens que vous êtes tous pressés de donner à un plus grand nombre de nos concitoyens le goût de la lecture, le plaisir du livre. Je sens que, comme moi, vous voulez que l’écrit ne soit pas qu’au sommet, mais partout à la base. Merci.

[BOUC=19980423]
[Lucien Bouchard – Premier ministre du Québec – Discours de clôture du sommet sur la lecture et le livre – Montréal – 23 avril 1998]
Amis du livre,
Mes amis, Nous sommes venus dans notre capitale nationale pour nous pencher sur le sort d’un des éléments essentiels de notre culture, de notre identité, de notre âme collective. Nous avons voulu, ensemble, donner un souffle nouveau à la lecture et au livre. Nous avons voulu combiner nos efforts, nos ressources et, surtout, notre amour commun de l’écrit, et les mettre au service de la lecture. Autour de la grande table et en petit comité, en public et à huis clos, nous avons comparé nos propositions, additionné nos bonnes volontés, conjugué nos propositions. Et au terme de cet exercice inédit, il me fait plaisir de conclure que le sommet sur la lecture et le livre a livré la marchandise. Nous avons réuni, ensemble, des conditions qui feront en sorte que les Québécoises et les Québécois lisent, lisent davantage et lisent abondamment la littérature d’ici et d’ailleurs. Au nom du gouvernement, j’ai été heureux d’ajouter aujourd’hui aux budgets nouveaux que nous avions déjà décidé, le mois dernier, de consacrer à la lecture et au livre. En tout, nous avons décidé d’augmenter de 50 %, d’un coup, les sommes accordées, d’ajouter donc 40000000 $ en trois ans. Nous faisons ainsi du livre et de la lecture une priorité nationale. Concrètement, une grande partie de ces sommes nouvelles sera consacrée à l’achat de livres par les bibliothèques scolaires et publiques. Les élèves et les utilisateurs de bibliothèques doivent donc savoir aujourd’hui que, d’ici trois ans, ils auront accès à près de 2000000 de livres de plus. Ces achats nouveaux vont avoir un impact positif significatif sur l’ensemble de la chaîne québécoise du livre : auteur, éditeur, diffuseur, librairies, bibliothèques et, évidemment, sur les utilisateurs des bibliothèques. L’enveloppe supplémentaire que j’annonce aujourd’hui servira également à la formation du personnel des bibliothèques et aux programmes d’aide aux libraires qui sont prévus à la politique du livre ou qui pourraient être conçus d’ici peu. En tant que premier ministre, depuis deux ans, mes fonctions ne m’ont pas tellement habitué à augmenter les budgets. Vous comprendrez le plaisir particulier que je tire de cette première. Je suis doublement heureux que cette augmentation serve à une des passions de ma vie, le livre.
Ensemble, nous sommes convenus de rendre la lecture présente à tous les âges de la vie et dans tous les milieux du Québec. Ce matin, nous avons d’abord reconnu que notre effort de promotion de la lecture et du plaisir de lire devait toucher d’abord la petite enfance, les jeunes, les personnes faiblement alphabétisées. Tous, autour de la table, sommes convenus de collaborer à la mise en oeuvre des mesures contenues dans la politique en ce qui concerne l’éveil à la lecture, l’école et l’alphabétisation. Cette volonté de collaboration constitue, finalement, la principale clé du succès de nos bonnes résolutions. En particulier, nous trouverons utile que s’établisse un partenariat entre Communication-Jeunesse, les services de garde, les centres à la petite enfance, les bibliothèques scolaires et publiques et tout organisme pertinent. Sans oublier, bien sûr, le rôle de première importance assumé par les parents et celui, que nous voulons favoriser, des grands-parents. On reconnaît bien sûr l’importance des ressources spécialisées et du développement du bénévolat, mais nous sommes également séduits par l’idée du parrainage d’élèves du primaire et du secondaire par des étudiants universitaires pour favoriser la lecture. Afin d’augmenter encore le nombre de livres disponibles dans les écoles, nous conviendrons avec les commissions scolaires d’une mesure budgétaire qui lierait l’aide spécifique que le gouvernement fait à l’achat de livres pour les bibliothèques scolaires à un effort significatif livré par les commissions scolaires elles-mêmes. Tournant notre attention vers les salles de cours proprement dites, nous avons jugé que la révision, en cours, des programmes d’études favorisera un accroissement de la lecture dans chacune des disciplines du curriculum. Cela sera vrai également à l’intérieur du programme de français, qui lui-même comporte notamment plus d’heures d’enseignement. Plusieurs intervenants ont soulevé le problème du manque de personnel spécialisé dans les bibliothèques scolaires. Cette lacune constitue pour plusieurs un frein à l’amélioration des services des bibliothèques scolaires. Aussi, il est important d’offrir des programmes de formation adéquats aux bénévoles ainsi qu’au personnel qui oeuvrent déjà dans les organismes reliés à l’enfance et à la famille et dans les bibliothèques. La dotation adéquate de personnel spécialisé constitue par ailleurs un élément qui sera abordé lors des prochaines négociations du secteur de l’enseignement. En ce qui concerne plus particulièrement le problème de l’analphabétisme, nous avons résolu de faire en sorte que la politique de formation continue du ministère de l’Éducation du Québec prenne en compte l’alphabétisation en braille des adultes devenus aveugles ainsi que l’alphabétisation des personnes ayant une déficience intellectuelle et auditive. Nous reconnaissons l’acuité du problème de la production et de la diffusion du livre scientifique et technique et la nécessité d’y apporter une solution avec la collaboration des parties intéressées, notamment les collèges et les universités. Nous nous sommes penchés ensuite sur la situation des bibliothèques publiques. À ce sujet les participants ont exprimé leur accord sur l’ensemble des orientations du projet de politique et ils ont exprimé leur accord avec l’enrichissement des collections proposées par le projet. Les partenaires concernés par les bibliothèques publiques marquent clairement leur volonté de coopérer davantage, mais en complémentarité et en respectant les spécificités de chacun. D’autant qu’ils conviennent qu’il existe d’importants besoins de personnel qualifié et de locaux adéquats.
Les participants sont d’accord pour élargir le rôle des Centre Régionaux de Services aux Bibliothèques Publiques, selon une approche souple, qui sera précisée dans la politique, avec les milieux concernés. Tous s’entendent sur le rôle dissuasif de la tarification, notamment à l’égard des lecteurs occasionnels. La tarification peut néanmoins constituer une source de revenus non négligeable pour certaines municipalités. Le ministère de la Culture et des Communications donnera à ses programmes la flexibilité nécessaire pour inciter financièrement les municipalités à offrir la gratuité des services de base des bibliothèques publiques. Évidemment, il ne doit faire aucun doute que les budgets d’acquisition de documents mis à la disposition des bibliothèques publiques par le ministère de la Culture et des Communications devront servir en grande majorité à l’acquisition de livres et de périodiques. Plusieurs inquiétudes se sont manifestées sur la place occupée par la littérature québécoise dans les acquisitions de livres effectuées par les bibliothèques publiques. Dans la région de Montréal, ces acquisitions n’atteignent que 18 % du total, alors qu’elles atteignent en moyenne 32 % dans les autres régions. Après consultation des principaux intéressés, le ministère de la Culture et des Communications établira une politique incitative au regard de l’acquisition de livres québécois. Il est également proposé que soit évaluée la possibilité d’élargir les heures d’ouverture des bibliothèques pour favoriser l’accessibilité au plus grand nombre. Nous nous sommes ensuite attachés aux questions concernant l’animation et la sensibilisation à la lecture et à l’écrit, dont nous avons reconnu l’importance. Nous avons été satisfaits des projets d’animation proposés par le projet de politique, soit : l’augmentation du nombre de tournées d’écrivains dans les écoles, les collèges et les bibliothèques publiques; la création du Programme Journal en classe; l’accentuation du rôle de Télé-Québec; l’animation des Salons du livre hors leurs murs; l’augmentation de projets spécifiques aux personnes handicapées; la recherche de projets susceptibles de rejoindre les jeunes de 13 à 16 ans. Nous soulignons de plus l’importance d’accroître l’animation à l’extérieur de la bibliothèque et la nécessité d’une concertation accrue entre tous les intervenants associés à l’animation et à la sensibilisation. En particulier, nous avons trouvé intéressante l’idée que les Centre Régionaux de Service aux Bibliothèques Publiques et les regroupements régionaux de bibliothèques engagent des animateurs et nous notons que le Fonds de lutte contre la pauvreté peut faciliter ces embauches. Nous pensons qu’il faut susciter la production et la circulation de spectacles littéraires ainsi que la tenue de manifestations littéraires. Nous pensons qu’il faut affermir l’appui à Communications-Jeunesse et consolider le soutien à l’organisation de la Journée mondiale du livre et de la Semaine des bibliothèques publiques. En ce qui concerne les activités d’animation et de sensibilisation organisées à l’intérieur des écoles, nous avons tous tenu à souligner l’importance de la contribution professionnelle du personnel enseignant. Finalement nous nous sommes attelés au problème épineux de la consolidation du réseau national de librairies du Québec. L’augmentation des achats par les bibliothèques publiques rend ce problème moins aigu, mais ne le fait pas disparaître. Les discussions animées qui ont entouré ce problème depuis quelques semaines illustrent bien l’attachement des partenaires du livre pour le réseau des librairies, notre conviction que ce réseau joue un rôle irremplaçable pour la diffusion du livre en général et de la littérature québécoise en particulier et notre volonté commune d’en assurer, non seulement la survie, mais le dynamisme. Nous ne sommes pas unanimes sur la ou les solutions à retenir à cet égard. Cependant nous sommes unanimes à vouloir trouver des solutions. C’est pourquoi des partenaires du livre d’horizons et d’opinions diverses ont accepté de former un groupe de travail présidé par monsieur Pierre Lespérance qui, dès la mi-juin, recommandera les mesures les plus aptes à soutenir la rentabilité des librairies. Le groupe analysera l’ensemble des propositions soumises au sommet, et nous lui demandons que les propositions qu’il nous fera aient un impact positif sur la diffusion du livre québécois et ne provoquent pas une augmentation du prix du livre.
Et dans cette préoccupation pour le prix du livre, nous avons unanimement demandé au gouvernement fédéral d’abolir la TPS sur le livre, comme le gouvernement québécois l’a fait en exemptant le livre de la taxe de vente du Québec. Toujours pour venir en aide aux libraires, nous avons évoqué la possibilité que l’acquisition de livres par les bibliothèques d’entreprises soit soumise à la loi qui oblige les entreprises à consacrer 1 % de leur masse salariale à la formation de la main-d’oeuvre.
De plus, la Commission du livre de la SODEC a soumis une proposition de soutien aux librairies. Cette proposition fera partie des mesures qui seront examinées par le Groupe de travail présidé par monsieur Lespérance. Les participants réitèrent en outre l’importance de la formation de la main-d’oeuvre des librairies. Nous pensons qu’un observatoire sur le livre sera un instrument utile et important pour l’avenir du monde québécois du livre et nous convenons de soutenir la Banque de titres en langue française. Un effort important devra être fait pour accroître l’accès des personnes handicapées à la lecture et pour augmenter le nombre de livres adaptés. Pour consolider les différents maillons de la chaîne du livre, nous étudierons la possibilité d’instaurer un crédit d’impôt à l’édition sera également évaluée la possibilité de créer un groupe d’achat pour le papier.
Finalement, pour avoir la certitude que chacune de nos propositions se transforme en action, nous avons constitué un comité de suivi qui fera périodiquement le point sur l’application de nos résolutions. Bref, nous avons fait un examen complet de la chaîne du livre et nous avons voulu en renforcer chaque maillon. Nous avons bien travaillé, aujourd’hui, je pense. Mais au delà des questions de budget, de responsabilités, de structures, d’animation et de services, ce que nous voulons augmenter, finalement, c’est le plaisir. Nous voulons que plus de femmes et d’hommes du Québec connaissent le plaisir de lire. Nous voulons qu’ils vivent, régulièrement, de grandes aventures, de grandes émotions. Nous voulons qu’ils entrent dans l’imaginaire des créateurs d’ici et d’ailleurs. Nous voulons qu’ils fréquentent les idées, la poésie, le théâtre, le roman, la saga – l’écrit sous toutes ses formes. Et c’est ce dont j’aimerais vous remercier par dessus tout, vous les participants du Sommet de la lecture et du livre. Je veux vous remercier de votre détermination à faire partager le plaisir de lire. Merci.

[BOUC=19980428]
[Lucien Bouchard – Premier ministre du Québec – Allocution à l’occasion de l’étude des crédits – Québec – 28 avril 1998]
Monsieur le Président,
Monsieur le Chef de l’opposition officielle,
Mesdames et messieurs les députés, Comme il est d’usage à l’occasion de l’étude des crédits du ministère du Conseil exécutif, je me permettrai quelques remarques préliminaires. Je tracerai les faits saillants des crédits proprement dits pour ensuite dresser un rapide portrait des politiques du gouvernement, celles de la dernière année, comme celles de l’année qui vient. Avant toute chose, on me permettra cependant de dire quelques mots du Chef de l’opposition. De toute évidence, en effet, il s’agit de la dernière occasion qu’il nous offre de débattre et de discuter des crédits du ministère et des politiques du gouvernement dans un cadre parlementaire un peu moins strict que la période des questions. J’aimerais au nom de notre formation politique et au nom du gouvernement saluer les 17 années de sa vie qu’il a consacrées à la politique québécoise et à l’administration de l’État. Bien évidemment, nous différons d’opinion. Cela est normal et même souhaitable pour assurer la vigueur de notre débat politique. Cela ne doit pas, de notre côté, nous empêcher de dire qu’avec constance, il a défendu sa conception des intérêts du Québec et l’intégrité de nos institutions démocratiques. Il a rempli ses différentes fonctions avec le désir évident de servir au mieux les Québécoises et les Québécois. Je lui souhaite pour les choix qu’il fera, la meilleure des chances. Abordons maintenant les crédits du ministère du Conseil exécutif. Rappelons d’abord que le budget du ministère comprend trois programmes : le Bureau du Lieutenant gouverneur, les services de soutien auprès du premier ministre et du Conseil exécutif et le secrétariat aux Affaires intergouvernementales canadiennes. Comme ce dernier élément relève du ministre délégué aux Affaires intergouvernementales canadiennes, monsieur Jacques Brassard, et que ce dernier défendra lui-même ses crédits, je m’attarderai aux deux premiers éléments. Disons d’entrée de jeu que les crédits de l’année en cours s’inscrivent dans la même continuité que ceux de l’an dernier : la rigueur administrative. Ainsi, pour le Bureau du Lieutenant gouverneur et le Conseil exécutif, nous présentons un budget qui totalise 26 060 200 $, soit une diminution de 800000 $ ou 3,1 % par rapport à l’an dernier. Quant aux effectifs, ils ont été relativement stables à 201 employés. Une part de la diminution des crédits provient du plein effet de la récurrence des mesures de réduction des coûts de main-d’œuvre déjà introduite dans les crédits de l’an dernier. Le solde est dû à un resserrement des dépenses de fonctionnement et à une rationalisation des dépenses locatives. De façon plus détaillée, il faut noter que les crédits accordés au Bureau du Lieutenant gouverneur s’élèvent à 378 600 $, soit les mêmes que l’an dernier. Les crédits dévolus au cabinet du premier ministre, subissent quant à eux, une diminution de 1,4 % passant de 4 162 900 $ à 4 105 900 $. J’indique, ici, que pour l’année écoulée, le cabinet du premier ministre a livré des crédits périmés de quelque 400000 $. Ainsi, les dépenses réelles du cabinet du premier ministre s’établissent, pour l’année 1997-1998, à environ 3700000 $. Il est un élément qui me tient particulièrement à cœur. Il s’agit de la représentation féminine dans les emplois supérieurs du gouvernement. On parle ici des postes de sous-ministres en titre, de sous-ministres associés ou de sous-ministres adjoints. Depuis 1994, on peut témoigner d’une amélioration marquée. Nous sommes passés de 15 femmes à 38 femmes, soit une progression de plus de 150 %. Si on ne considère que les sous-ministres en titre, la progression est encore plus spectaculaire. De 3 qu’elles étaient en 1994, les femmes sous-ministres en titre sont passées à 9 sur 30. Cela représente une progression de 200 %. Je note que la progression est maintenant un peu plus lente, dans la mesure où il est plus difficile de répéter les bonds spectaculaires des années précédentes. Cela s’explique, sans doute, parce que la proportion de femmes dans les postes d’encadrement supérieur du gouvernement est maintenant de 17,6 %. Comme ces corps d’emploi constituent le bassin privilégié de recrutement pour les postes supérieurs, il devient évident qu’il nous faudrait augmenter la proportion féminine à ces niveaux. Cette situation ne fait pas en sorte de contrecarrer l’effort du Conseil des ministres mais force est de constater qu’il nous faut être particulièrement déterminés pour maintenir la progression. C’est ce que nous ferons cette année encore. Voilà donc, sur le plan strictement budgétaire, les éléments que je souhaitais souligner. Il est, par ailleurs, utile de revenir sur les grandes politiques gouvernementales pour en dégager les résultats et tracer les voies et les priorités de la prochaine année. Les 3 premières années du gouvernement ont été largement marquées par les durs efforts que nous nous sommes collectivement imposés sur le plan budgétaire. Si cette opération nécessaire a effectivement marqué pour beaucoup l’actualité, il reste cependant qu’elle a aussi produit des résultats plus qu’encourageants sur le plan économique. En fait, l’année 1997 s’est révélée l’une des meilleures des dix dernières années sur le plan économique:
la confiance des ménages (élément essentiel de la croissance) a atteint des niveaux jamais vu depuis 14 ans; les mises en chantier ont progressé de 23 %, ce qui ne s’était pas vu depuis 10 ans; les salaires et traitements ont aussi connu leur meilleur résultat depuis 7 ans, croissant de 2,7 %; le nombre de faillites et la valeur des passifs ont diminué respectivement de 20 et 30 %;
les investissements totaux ont cru de 5,8 % en 1997 après une hausse identique en 1996; les investissements privés ont cru de 9,4 % en 1997, après une hausse de 12,7 % l’an dernier; le PIB du Québec aura cru en 1997 de 4 %, un résultat comparable à celui du Canada et un des meilleurs au monde; du côté de l’emploi, les signes d’une solide reprise se sont aussi manifestés. Depuis le début de l’année, 53000 emplois ont été créés. Si on recule au Sommet de Montréal, de novembre 1996, il nous faut parler de la création de 107000 emplois, ce qui nous amène pratiquement à l’objectif alors fixé de rejoindre le niveau de création d’emploi au Canada. Au cours du mois de mars, il s’est créé au Québec quelque 20000 emplois alors qu’il s’en perdait 2000 dans le reste du Canada; depuis un an, le taux de chômage a baissé au Québec de 1,6 % pour atteindre 10,1 %, le plus bas niveau depuis 8 ans; ce qui est particulièrement encourageant, c’est que tous les groupes d’âge en profitent, même les jeunes : -1,7 % de chômage pour les 15-24 ans; -1,5 % pour les 25-44 ans; -1,8 % pour les 45-64 ans.
Je pense que le gouvernement a su adopter et poursuivre de bonnes politiques économiques, au premier rang desquelles figure l’équilibre des finances publiques.
On n’a pas assez dit, Monsieur le Président, à quel point la relance économique était et est encore tributaire de la bonne santé des finances publiques. Les moyens à la disposition d’un gouvernement pour favoriser la croissance de l’économie ne sont pas si nombreux, (surtout lorsqu’il s’agit d’un gouvernement qui ne dispose que d’une partie des pouvoirs économiques). Au premier rang de ces moyens, figure la responsabilité d’offrir, de garantir même, un environnement budgétaire et fiscal qui favorise l’investissement et la confiance dans l’avenir. Comment voulez-vous que les investisseurs fassent le choix de se développer au Québec quand tout ce qu’on avait à leur offrir était une succession de déficits budgétaires toujours croissants, qui fracassaient des prévisions budgétaires auxquelles personne n’accordait plus de crédibilité? On ne pouvait offrir ainsi qu’un avenir truffé de hausses de taxes et d’impôts, nous condamnant à l’asphyxie. Ce qu’il nous a fallu combattre pour assurer la relance de l’emploi et de l’investissement, ce fut d’abord un déficit de presque 6000000 $ en 1994. Ce seul déficit a fait en sorte de grever tous les autres budgets qui ont suivi, d’une charge de 600000000 $ d’intérêts payables année après année. Imaginons ce que nous pourrions faire aujourd’hui avec ce seul 600000000 $ de moins dans nos dépenses. Mieux encore, imaginons ce que nous pourrions faire si le gouvernement libéral ne s’était pas laissé entraîner à empiler déficit sur déficit, s’il avait, comme les autres provinces, commencé à s’attaquer au déficit dès 1986 ou 1987. Non, les Libéraux ont préféré augmenter les dépenses, bon an mal an, plus vite que l’inflation, plus vite que l’augmentation du PIB. Résultat : le gouvernement libéral, entraîné dans cette spirale, a dû augmenter les taxes et les impôts :
960000000 $ en 1990;
19000000 $ en 1991;
22000000 $ en 1992;
33000000 $ en 1993;
24000000 $ en 1994;
au total : 108000000 $ en cinq ans.

Et malgré tout, malgré les hausses d’impôts et de taxes, la dette du Québec a plus que doublé entre 1986 et 1994, passant de 33000000 $ à 75000000 $.
Notre premier devoir pour la confiance et l’emploi, c’était de mettre un terme à tout cela. C’était d’avoir le courage et la détermination de le faire, de croire suffisamment en la maturité des Québécoises et des Québécois pour leur dire : cela ne sera pas facile, mais on va le faire ensemble.
Et de fait, ça n’a pas été facile, ça ne l’est pas encore tout à fait. Cela a été d’autant plus compliqué que, non seulement il nous fallait résorber le déficit de 6000000 $ dont on avait hérité, mais en plus, absorber en même temps les très graves coupures que nous a imposées le gouvernement fédéral. Celui-ci a choisi de faire absorber son déficit par les provinces en coupant dans la santé, l’aide sociale et l’éducation. Sans ces coupures fédérales, le déficit zéro serait aujourd’hui une réalité.
Je l’ai dit, je le redis aujourd’hui, le Québec doit une fière chandelle à ses fonctionnaires, aux travailleurs des réseaux de la santé et de l’éducation, à ses médecins, à ses juges et aussi à ses députés. Ils ont mis l’épaule à la roue et ont fait bouger le char de l’État. Il y a aussi tous ces travailleurs du secteur municipal et leurs employeurs. Les premiers ont largement accepté de donner suite à cette entente que les maires de l’Union des municipalités du Québec ont signé avec nous. J’en profite pour faire le point sur l’application de la loi adoptée par l’Assemblée nationale au début de la session. 83 villes et organismes municipaux ont déféré à l’arbitrage 129 conventions collectives. En soi, ce petit nombre est surprenant lorsqu’on se rappelle qu’il y a environ 1 500 municipalités au Québec. Par surcroît, de ces 129 dossiers soumis à l’arbitrage, 43 ont fait l’objet d’une entente avant même qu’un arbitre ne soit nommé. Onze dossiers ont fait l’objet d’un règlement négocié après la nomination d’un arbitre. Il ne reste donc que 75 dossiers à régler. On peut, d’ores et déjà, dire que cette loi qui privilégiait la négociation a atteint ses objectifs. Les résultats de la politique budgétaire du gouvernement sont probants. Trois années de suite, le gouvernement a respecté ces prévisions budgétaires. La confiance revient. D’abord, notre crédibilité budgétaire est rétablie. Standard and Poor’s vient de réviser la cote de crédit du Québec en supprimant sa perspective négative. Pour mémoire, je rappelle que l’ancien gouvernement avait été décoté, en 1993, par la même firme. Il vaut la peine de citer les commentaires que l’agence de cotation émettait vendredi dernier. J’espère que le chef de l’Opposition les rapportera à son successeur qui a tenu des propos bien légers, il y a une dizaine de jours. Je cite Standard and Poor’s : [« The outlook revision reflects: – The progress made in the past fiscal year in reducing the province’s budgetary deficit; – The ongoing realisation of deficit targets identified in the government’s medium-term plan and likelihood that fiscal balance will be achieved in fiscal 2000, as required by the balanced budget law; and – The recently improved economic performance and near-term growth prospects. » ]
Conséquence de cette reprise de confiance des prêteurs, l’écart de rendements entre les obligations du Québec et celles du Canada, autrement dit, l’intérêt supplémentaire chargé au Québec, ne cesse de diminuer. De 1 % environ qu’il était entre 1990 et 1994, il est maintenant de 0,36 %, soit près de trois fois moins. L’économie sur nos emprunts de l’année, c’est-à-dire la prime à la bonne gestion, représente 375000000 $. Et la confiance s’étend aux investisseurs. Statistique Canada indiquait, la semaine dernière, que le taux de croissance de 8,4 % des investissements totaux au Québec sera supérieur à celui de l’Ontario, de la Colombie-Britannique et du reste du Canada. Du côté des investissements privés, Statistique Canada prévoit une hausse de 9 % au Québec contre 6,2 % au Canada. Cela portera la hausse des investissements privés à 34 % en trois ans. Récemment, la Banque Royale révisait à la baisse sa prévision de taux de chômage pour 1998 en disant, et je cite : « … 1998 sera une belle année de création d’emplois pour le Québec. » Ce matin même, le Mouvement Desjardins indique que 115000 nouveaux emplois se créeront au Québec en 1998 et 1999 et que donc le taux de chômage mensuel baissera sous les 10 % de façon permanente. En fait, malgré de bons résultats, nous n’avons pas été chanceux cette année. En plus du déficit libéral, en plus des coupures fédérales, on a eu le verglas. Ça n’a pas cependant entravé l’atteinte de nos cibles budgétaires. De fait, sans verglas, c’est 601000000 $ de marge de manoeuvre qu’on aurait eue. Les finances publiques du Québec ainsi redressées, se sont avérées suffisamment solides pour faire face à la pire catastrophe naturelle de l’histoire du Québec et du Canada. Imaginez la même tempête de verglas alors que le gouvernement libéral voguait vers un déficit de 6000000 $. Je ne peux terminer sur les aspects budgétaires, sans mentionner toute l’importance de cette réforme comptable que les gouvernements qui se sont succédés n’avaient pas osé faire. Dorénavant, nos livres sont clairs, inattaquables et comme l’a dit le Vérificateur-général, à l’avant-garde des comptabilités gouvernementales du Canada. Autre mesure pour l’emploi et l’économie : la réforme fiscale. On me permettra de souligner, qu’en raison des mesures annoncées par le vice-premier ministre et ministre des Finances, dans le budget de l’an dernier, les contribuables québécois bénéficieront en 1998 d’une baisse d’impôt de 500000000 $ et ce, même en tenant compte de la hausse de 1 % de la TVQ. C’est autant de plus pour appuyer les dépenses de consommation, la croissance de l’économie et donc, de l’emploi. Le Sommet économique a marqué l’année budgétaire 1997-1998. Il continuera de le faire en 1998-1999. On évaluait en début d’année à 18 500 les emplois créés dans la foulée du Sommet de Montréal et nous pourrons confirmer, d’ici quelques semaines que les prévisions de 20000 emplois au 31 mars 1998, ont été respectées. Il s’agit ainsi de quelque 80 projets représentant plus de 5000000 $ d’investissements. Le dernier Budget a également été l’occasion de marquer notre priorité pour l’emploi. J’en rappelle quelques grandes lignes : réduction de 37 % des taxes sur la masse salariale des PME, dès l’an prochain; 575000000 $ sur deux ans pour l’emploi et les jeunes, dont 182000000 $ pour les jeunes; 761000000 $ sur cinq ans, pour susciter avec Investissement-Québec et Emploi-Québec, 73000000 $ d’investissements privés; relance de la SGF et des Innovatech par un placement de 24000000 $ pour générer 11700000 $ d’investissements privés additionnels sur 5 ans.
Je pourrais en ajouter mais il est sans doute plus convaincant de laisser parler les experts indépendants :
Selon Monsieur Pierre Cléroux, vice-président (Québec) de la Fédération canadienne de l’entreprise indépendante et ancien conseiller du Chef de l’Opposition : « Pour les PME québécoises, le budget de Bernard Landry est une excellente nouvelle ».
Selon Monsieur Gérald Ponton, président de l’Alliance des manufacturiers et des exportateurs du Québec : « Bernard Landry a eu raison en misant sur une fiscalité plus compétitive, l’investissement, l’éducation et la technologie ».
Selon Monsieur Jean-Philippe Décarie du Journal de Montréal : « Pour sa part, la SGF se retrouve avec un mandat des plus mobilisateurs et ne pourra que transmettre par contagion cette urgence de produire aux sociétés qu’elle prend sous son aile. Et ici, l’intervention de l’État n’est pas teintée de dirigisme, mais s’articule davantage comme le travail d’un facilitateur ».
Nos politiques économiques s’inscrivent aussi dans nos réformes sociales. On n’a pas beaucoup mentionné tout l’effort que nous avons déployé pour favoriser l’insertion au travail des prestataires de l’aide sociale.
L’année qui commence sera marquée sur ce plan, par l’adoption de la réforme de l’aide sociale et des parcours individualisés pour l’emploi. On verra également démarrer les centres locaux pour l’emploi qui concrétiseront enfin le rapatriement des mesures actives du gouvernement fédéral que tous les gouvernements du Québec ont réclamé pendant 30 ans. L’année sera aussi marquée par l’instauration des services de garde à 5 $ pour les trois ans dans la foulée de l’immense succès des places en garderie pour les 4 ans. Du côté de l’éducation, on verra s’instaurer les commissions scolaires linguistiques et la mise en place de la réforme annoncée par la ministre de l’Éducation. Du côté de la santé, on doit noter l’ajout, aux budgets des hôpitaux, des centres d’accueil et des services sociaux, d’un montant de 375000000 $ par rapport à l’an dernier; une hausse de 3 % de nos investissements dans cette priorité gouvernementale. J’ai eu l’occasion de dire, la semaine dernière, que dès l’instant où une marge de manoeuvre apparaîtrait dans nos équilibres financiers de l’année en cours, nous investirons de nouveau pour faciliter encore plus la réforme. Je tiens à souligner que malgré une situation qui n’est pas toujours facile et une réforme qui a débuté avec le retard que l’on connaît, le ministre de la Santé a pris tous les moyens pour sauver notre régime universel de soins de santé et de services sociaux. Au-delà des discours démagogiques des différents critiques de l’Opposition, la réalité reste notamment que: Le % des personnes demeurées 48 heures ou plus sur des civières dans les salles d’urgence est passé de 9,9 en 1991-1992 à 3,4 en 1996-1997. En chiffre absolu, le nombre de personnes demeurées 48 heures ou plus est passé de 51 387 à 20 269 pour la même période, soit une diminution de 60 %. Le séjour moyen sur des civières est passé de 18,6 heures à 13,9 heures de 1991-1992 à 1996-1997. En 1996, le temps d’attente moyen pour un traitement en spécialité était le plus bas du Canada. Je referai ici un appel maintes fois adressé au chef de l’opposition sans que jamais il ne réponde. Convient-il que le gouvernement fédéral a trop coupé dans les transferts aux provinces pour la santé ? Est-il enfin prêt à exiger que le Fédéral rétablisse au moins une partie de ce financement aux provinces maintenant qu’il dégage des surplus qu’il veut gaspiller en dédoublements et chevauchements ? Monsieur le Président, je m’arrête ici et j’espère que le chef de l’opposition osera enfin répondre à ces questions. Merci

[BOUC=19980430]
[Lucien Bouchard – Premier ministre du Québec – Cérémonie de remise des insignes de l’ordre national du Québec – Québec – 30 avril 1998]
Madame le lieutenant-gouverneur,
Monsieur le Chef de l’Opposition,
Monsieur le Président de l’Assemblée nationale, Monsieur le Président,
Mesdames et Messieurs du Conseil de l’Ordre,
Madame et Messieurs les Ministres,
Monsieur le Maire,
Distingués invités, Depuis 1985, le gouvernement du Québec souligne le caractère exceptionnel des réalisations de personnalités qui ont contribué à l’épanouissement du Québec. C’est ainsi que nous accueillons aujourd’hui les nouveaux membres de l’Ordre national du Québec et que nous rendons hommage à leur talent exemplaire. C’est la troisième année que j’ai l’honneur de participer à cette cérémonie et je suis chaque fois ébloui – le mot n’est pas trop fort – par la très grande qualité des personnes que nous honorons. Chacune de leurs carrières, chacune de leurs réalisations, s’appuient sur une vision personnelle, singulière, de soi et du monde. À l’origine de leur parcours, il y a un choix, un rêve, une ambition, une détermination et, toujours, un élan créateur. Sans ces personnes, le Québec ne serait pas le même. Elles ont élargi nos horizons, elles ont proposé d’autres manières de faire, de voir, de vivre. Elles ont modifié notre réalité et notre perception de nous-mêmes. Elles ont aussi révélé au monde les facettes multiples du Québec moderne. Chaque individu honoré aujourd’hui a conquis à sa manière les chemins de l’excellence. Chacun s’est nourri de ses racines québécoises mais chacun a, par son travail, fait preuve de dépassement. Et c’est en quelque sorte l’addition des dépassements individuels qui fait grandir le Québec tout entier, son identité, son économie, son savoir scientifique, son expression artistique. Bref, au sens large, sa culture. Et à ce sujet j’emprunte au penseur québécois Fernand Dumont, Officier de l’Ordre, hélas disparu, ces mots: « Sans la culture, disait-il, l’homme serait immergé dans l’actualité monotone de ses actes, il ne prendrait pas cette distance qui lui permet de se donner un passé et un futur. La culture est ce dans quoi l’homme est un être historique et ce par quoi son histoire tâche d’avoir un sens. » Remettre l’Ordre, c’est bien sûr la façon que s’est donné le Québec de dire merci pour de remarquables contributions. Mais, comme l’avait voulu René Lévesque, c’est aussi témoigner pour l’avenir de ce que les membres de l’Ordre ont fait pour la culture du Québec. C’est signaler leur apport à notre patrimoine collectif.
Il me fait grand plaisir d’accueillir d’abord ceux qui ont été nommés grands officiers:
Monsieur Charles Daudelin, actif pendant plus d’un demi-siècle, vous vous êtes révélé l’un des principaux artisans du renouveau en sculpture et un pionnier de l’art public. Considéré comme l’un des plus grands artistes québécois de notre siècle, vous vous êtes mérité de nombreuses reconnaissances, dont le Prix Paul-Émile Borduas en 1985. Charles Daudelin, j’ai l’honneur de vous nommer Grand Officier de l’Ordre national du Québec.

Monsieur Paul Gérin-Lajoie premier titulaire du ministère de l’Éducation, véritable ambassadeur de la Francophonie, acteur de premier plan en coopération internationale, vous présidez, Monsieur Gérin-Lajoie, les actions de la fondation qui porte votre nom et grâce à laquelle, au Sénégal, 80000 garçons et filles ont pu bénéficier d’une aide précieuse. Grand amoureux du français et de la qualité de notre langue, vous êtes l’initiateur de la fameuse Dictée PGL, un exercice exigeant que pratiquent 135000 personnes, notamment des élèves des écoles primaires du Québec et du Canada. Paul Gérin-Lajoie, j’ai l’honneur de vous nommer Grand Officier de l’Ordre national du Québec.

Monsieur Louis-Edmond Hamelin,
Vous avez fait oeuvre de pionnier dans le domaine de la recherche nordique au Québec, en créant en 1961 le Centre d’études nordiques de l’Université Laval dont vous avez été le directeur jusqu’en 72. Ce centre jouit aujourd’hui d’une réputation internationale. Membre de l’Assemblée législative des territoires du Nord Ouest, vous avez parrainé des législations septentrionales novatrices. Vous avez été recteur de l’Université du Québec à Trois-Rivières, président de l’ACFAS et membre de plusieurs organismes gouvernementaux et privés où votre contribution fut remarquable. Louis-Edmond Hamelin, j’ai l’honneur de vous nommer Grand Officier de l’Ordre national du Québec.

J’accueille maintenant au sein de l’Ordre, les Officiers, en commençant par

Madame Céline Dion Vous avez 30 ans tout juste, Madame Dion, que déjà votre talent et votre incomparable voix vous ont hissée aux sommets internationaux de la chanson. Ici et dans le monde, vous êtes la Québécoise la plus connue et la plus admirée de notre histoire. C’est d’autant plus heureux que, partout où vous allez, vous donnez du Québec l’image très juste de la simplicité et de la convivialité. Vous donnez aussi l’image de la créativité et du professionnalisme qui nous caractérise aujourd’hui comme jamais auparavant. Vous êtes ainsi notre plus grande ambassadrice. Céline Dion, j’ai l’honneur de vous nommer Officier de l’Ordre national du Québec.

Madame Françoise Faucher,
Comédienne, vous vous êtes fait connaître du grand public dans le rôle d’Élise Velder ainsi que dans de nombreux téléthéâtres. Animatrice, vous avez fait partie de la prestigieuse équipe de Femme d’aujourd’hui. Au théâtre, vous avez joué sur toutes les scènes de Montréal et du Québec. En 46 ans de carrière, vous avez exercé chaque aspect de votre art – de l’interprétation jusqu’à la mise en scène – avec la même rigueur et la même finesse. Françoise Faucher, j’ai l’honneur de vous nommer Officier de l’Ordre national du Québec.

Monsieur Pierre F Côté Directeur général des élections de 1978 à 1997, vous avez assumé, Monsieur Côté, la responsabilité de la législation électorale au Québec et la présidence de la Commission de la représentation électorale. Vous êtes donc devenu, pour les Québécois, « monsieur démocratie ». Pour les Québécois, et pour un nombre croissants de nos amis étrangers. Car votre vaste expérience sur le financement des partis politiques, le contrôle des dépenses électorales et la représentation électorale vous ont amené à conseiller de nombreux pays en voie de démocratisation et à offrir un programme de formation démocratique aux pays membres de la Francophonie. Ce faisant, vous contribuez à faire du Québec un pays-phare de la démocratie dans le monde.
Pierre F. Côté, j’ai l’honneur de vous nommer Officier de l’Ordre national du Québec.

Monsieur Ghislain Dufour
Porte-étendard du patronat au Québec, vous avez été, Monsieur Dufour, le principal artisan d’une puissante structure patronale, en assurant pendant 28 ans la présidence du Conseil du patronat du Québec. Présent dans tous les débats, vous avez su défendre avec une constance qui force l’admiration les points de vue de votre organisme unique en son genre en Amérique du Nord. Mais au cours des ans, vous avez aussi intensément contribué à façonner, avec vos partenaires syndicaux et les responsables gouvernementaux, un modèle de concertation québécois qui, notamment depuis le Sommet économique de Montréal, porte de remarquables fruits. Ghislain Dufour, j’ai l’honneur de vous nommer Officier de l’Ordre national du Québec.

Monsieur Roger Nicolet, Ingénieur civil spécialisé en structures, vos compétences sont sollicitées pour la réalisation de projets majeurs tant au Québec qu’à l’étranger. Vous êtes président de l’Ordre des ingénieurs du Québec et vous contribuez à la vie collective québécoise depuis de nombreuses années par votre implication dans de nombreux organismes à caractère politique, éducatif, culturel et social. Votre participation à la Commission Bélanger-Campeau, entre autres, n’est pas passée inaperçue. L’an dernier, vous avez présidé avec brio la Commission d’enquête sur les inondations du Saguenay, et vous assumez maintenant la lourde tâche de présider la Commission chargée d’analyser les événements relatifs au grand verglas de cette année. Roger Nicolet, j’ai l’honneur de vous nommer Officier de l’Ordre national du Québec.
Monsieur Pierre Perrault, Cinéaste contre vents et marées, vous vous êtes passionné pour les traditions profondes du Québec. Par vos écrits, vos séries télévisées, vos films, vous avez su nous livrer des oeuvres d’une qualité telle qu’elles sont considérées comme de véritables documents d’archives. Au pays de Neufve-France en passant par Les voitures d’eau, La bête lumineuse et La grande allure, votre oeuvre contient la mémoire d’un peuple qui a grandi sur les bords du grand fleuve. Pierre Perreault, j’ai l’honneur de vous nommer Officier de l’Ordre national du Québec.

J’aborde maintenant la liste des Chevaliers de l’Ordre, en commençant par

Madame Andrée Lachapelle, Comédienne, vous brillez tout autant dans le théâtre de répertoire qu’au théâtre d’été. On vous a beaucoup apprécié dans les téléromans qui passionnent le Québec, on vous a aussi admiré au cinéma. L’étendue de votre registre vous a permis d’interpréter tout en nuance les rôles qui vous ont été confiés, passant aisément de la force de caractère à la tendresse. Votre jeu sensible vous a valu le prix Guy L’Écuyer en 1990. Votre passion pour le théâtre vous a menée à la présidence du Conseil québécois du théâtre. Votre élégance a conduit les couturiers québécois à vous choisir comme ambassadrice. Andrée Lachapelle, j’ai l’honneur de vous nommer Chevalier de l’Ordre national du Québec.

Madame Mia et Monsieur Klaus-Peter Matthes, Inséparables, vous signez de vos prénoms de magnifiques photographies colligées dans des ouvrages qui font honneur au Québec. L’album Québec, publié en 1980, Montréal en 83 et le St-Laurent en 84, pour ne citer que ceux là, sont de véritables oeuvres d’art. Leurs photographies ont fait le tour du monde et, au fil des ans, ces ouvrages ont constitué l’une des plus importantes photothèques du Québec. Mia et Klaus-Peter Matthes, j’ai l’honneur de vous nommer Chevaliers de l’Ordre national du Québec.

Madame Marianna O’Gallagher, Historienne, auteur, éditeur, vous êtes la spécialiste de l’histoire des Irlandais. Présidente de l’Été irlandais tenu à Québec l’an dernier, vous avez aussi été responsable du congrès annuel de l’Association canadienne des études irlandaises à l’Université Laval. Vous avez conçu un guide pédestre des haut-lieux de la présence irlandaise dans les quartiers du Vieux-Québec. Vous nous avez donc redonné un pan de notre histoire. Marianna O’Gallagher, j’ai l’honneur de vous nommer Chevalier de l’Ordre national du Québec.

Madame Janine Sutto, Comédienne, présente sur les scènes des théâtres du Québec, vous l’êtes tout autant dans les téléthéâtres que dans de nombreuses séries télévisées. Soucieuse de l’émergence de nouveaux talents, vous dispensez depuis plus de 20 ans des cours d’art dramatique et vous prêtez main forte aux activités théâtrales des jeunes compagnies. Vous avez le don d’identifier de jeunes auteurs et de nouveaux comédiens talentueux. Votre contribution à la communauté artistique est remarquable. Janine Sutto, j’ai l’honneur de vous nommer Chevalier de l’Ordre national du Québec.

Monsieur Charles E Beaulieu, Professeur au département de mines et métallurgie de l’Université Laval en 1961, vous êtes de la race des bâtisseurs. Vos travaux, fréquemment publiés, vous ont valu de nombreux brevets dans plusieurs pays. Vous avez mis sur pied le Centre d’études universitaires de Rimouski qui est devenu l’Université du Québec à Rimouski. En 1970, vous avez fondé l’INRS dont vous avez été le premier directeur général. Vous êtes ensuite devenu le premier président-directeur général de l’Institut national d’optique. Charles Beaulieu, j’ai l’honneur de vous nommer Chevalier de l’Ordre national du Québec.

Monsieur Jean-Eudes Bergeron, Ardent défenseur de la coopération et de l’entraide, vous avez collaboré à la mise en place de plusieurs caisses populaires et à la Fondation de l’héritage culturel. Vous avez aussi été un des membres fondateurs de la corporation du Camp musical du Lac-Saint-Jean à Métabetchouan et membre de son conseil d’administration pendant près de 23 ans. Je vous ai connu directeur général et vice-président de la Fédération des Caisses populaires Desjardins du Saguenay-Lac-St-Jean, président du Comité de développement économique de Métabetchouan et président fondateur de la Coopérative de service à domicile. Vous avez fait une irremplaçable contribution au développement de votre région. Jean-Eudes Bergeron, j’ai l’honneur de vous nommer Chevalier de l’Ordre national du Québec.

Monsieur Roch Bolduc, Vous êtes, sans conteste, l’un des grands réformateurs de la Fonction publique québécoise et l’un des principaux agents de la Révolution tranquille. Vous avez occupé des postes de premier niveau sous les gouvernements de Messieurs Lesage, Johnson et Bourassa. La qualité et le professionnalisme de la fonction publique québécoise moderne vous doivent beaucoup. Au Sénat, depuis 1988, vous avez maintes fois défendu les causes québécoises. Roch Bolduc, j’ai l’honneur de vous nommer Chevalier de l’Ordre national du Québec.

Monsieur Pierre Camu, Professeur de géographie, spécialiste en transport maritime et en communications, le Saint-Laurent est la grande passion de votre vie. Vous avez notamment présidé la voie maritime du Saint-Laurent et, il y a deux ans, vous avez publié un ouvrage: Le Saint-Laurent et les Grands Lacs au temps de la voile. Il vous a valu la médaille de l’Académie de marine de France. Vous avez aussi été président de l’Assemblée canadienne des radiodiffuseurs et président du CRTC. Pierre Camu, j’ai l’honneur de vous nommer Chevalier de l’Ordre national du Québec.

Monsieur Julien Dufour, Les habitants de Charlevoix vous doivent beaucoup. Ingénieur, vous avez supervisé tous les aspects du projet du Domaine Forget, depuis la construction jusqu’à la gestion administrative, et vous en avez assuré la présidence. Vous avez été tour à tour président de la Chambre de commerce, de la commission scolaire régionale, de la corporation de développement industriel de La Malbaie, d’Héritage Charlevoix et vous avez mené de main de maître plusieurs levées de fonds. De plus, votre expérience avicole au sein d’une entreprise familiale a été mise à profit lors des négociations du GATT. Julien Dufour, j’ai l’honneur de vous nommer Chevalier de l’Ordre national du Québec.

Monsieur Jacques Godbout, Poète, romancier, essayiste, écrivain engagé, votre oeuvre marque une étape dans la littérature québécoise par son ouverture au monde nord-américain. Vous avez abordé comme cinéaste le monde de l’image avec une double volonté d’identification et de libération. Votre connaissance de l’édition, depuis la revue Liberté jusqu’à la présidence du Conseil d’administration des Éditions du Boréal, font de vous un acteur clé du monde québécois du livre. Mais au fond, avec Les têtes à Papineau, Le mouton noir, et depuis Salut Galarneau!, vous êtes surtout un observateur à la fois averti et amusé de la société québécoise dont vous décrivez les contradictions, les tiraillements et les mutations, avec acuité dans le regard et finesse dans le ton. Jacques Godbout, j’ai l’honneur de vous nommer Chevalier de l’Ordre national du Québec.

Monsieur Claude Léveillée, Auteur, compositeur, interprète, conteur, pianiste et comédien, vous avez présenté la somme de 40 ans de métier, l’an dernier à la Place des Arts. Du célèbre Clo-Clo, des années 1960 au téléroman La côte de sable en passant par les téléthéâtres dont vous avez signé la musique, vous avez enregistré plus de quarante microsillons, sept comédies musicales et avez donné des centaines de récitals. Les jeunes de mon âge se retrouvent dans l’artiste bohème que vous étiez, et dans vos Frédéric, Mon pays, les Vieux pianos, La légende du cheval blanc. Les plus jeunes encore vous ont découvert grand homme d’affaires québécois, dans la série télévisée Scoop.
Claude Léveillé, j’ai l’honneur de vous nommer Chevalier de l’Ordre national du Québec.

Monsieur Louis Muhlstock, Artiste-peintre, vous avez refusé la peinture de commande, vous n’avez joint aucune chapelle, vous n’adhérez à aucune école: vous participez à l’art vivant et votre oeuvre est variée. C’est sans doute que vous êtes un humaniste respectueux de la nature. Vous avez entre autres joué un rôle actif au sein de la Fondation de Saint-Denys-Garneau où vous avez contribué financièrement à un prix de rédaction décerné aux étudiants qui s’intéressent à ce grand poète québécois. Aujourd’hui encore, à 94 ans, vous vous rendez tous les jours à votre atelier pour y exercer votre art : la peinture. Louis Muhlstock, j’ai l’honneur de vous nommer Chevalier de l’Ordre du Québec.

Monsieur Jean O’Neil, Écrivain et journaliste, vous avez publié de nombreux romans, des récits, des recueils de poésie et vous avez fait jouer deux pièces de théâtre. Que l’on pense à : Cap-aux-Oies, L’Île aux Grues ou Les Terres rompues. Votre style, à la fois informatif et efficace, célèbre la noblesse des gens et la majesté des régions du Québec. Jean O’Neil, j’ai l’honneur de vous nommer Chevalier de l’Ordre national du Québec.

Monsieur François Ricard, Professeur titulaire de littérature française et québécoise à l’Université McGill, critique littéraire et essayiste, vous avez publié, entre autres, La Littérature contre elle-même et La génération lyrique. Vous avez collaboré à l’Histoire du Québec contemporain et, plus récemment, vous avez signé une volumineuse et remarquable biographie : Gabrielle Roy, une vie. Directeur de la revue Liberté pendant six ans et membre actif des Éditions du Boréal, vous avez permis la diffusion d’auteurs québécois de premier plan. François Ricard, j’ai l’honneur de vous nommer Chevalier de l’Ordre national du Québec.

Monsieur Charles Sirois, Figure de premier plan dans l’industrie québécoise et internationale des communications, vous êtes un entrepreneur né, vous savez anticiper le changement et en faire profiter le Québec. Qu’on en juge: vous êtes président du conseil et chef de la direction de Télésystème, une entreprise qui crée et dirige des entreprises en télécommunications et en technologies de l’information. Vous êtes également président du conseil et chef de la direction de Téléglobe, président du conseil de Microcell Télécommunications et de Télésystème Mobiles International. Vous avez publié un ouvrage de réflexion sur les communications : Le Medium et les Muses. Charles Sirois, j’ai l’honneur de vous nommer Chevalier de l’Ordre national du Québec.

Monsieur Etienne Tiffou, Professeur émérite et chercheur de l’Université de Montréal, vous vous êtes passionné pour la linguistique de terrain. Vous avez mis votre science au service d’une langue du Pakistan, le bourouchaski. Vous avez publié à son sujet quatre ouvrages d’un rare niveau d’excellence. Ce faisant, vous avez non seulement ajouté à la connaissance, mais vous avez fait oeuvre d’humanisme en mettant en contact des civilisations et des hommes qui, sans vous, ne se seraient jamais croisés. Étienne Tiffou, j’ai l’honneur de vous nommer Chevalier de l’Ordre national du Québec.

Monsieur Jacques Voyer, Médecin, psychiatre, vous avez mené une carrière d’enseignement aux universités de Montréal et McGill. Vous avez consacré la plus grande partie de vos recherches à des groupes de patients marginaux de la société, à la réadaptation mentale et la réinsertion sociale de citoyens en détresse. Vous vous êtes intéressé à la réadaptation physique, vous avez complété des études de médecine, puis une spécialisation en psychiatrie. Vous avez été président de l’Association des paraplégiques du Québec et président du conseil d’administration de l’Institut de réadaptation de Montréal. Votre parcours professionnel est le témoignage d’une rare force de caractère.

Jacques Voyer, j’ai l’honneur de vous nommer Chevalier de l’Ordre national du Québec.

Certains récipiendaires de l’Ordre n’ont pu être présents aujourd’hui, pour raisons professionnelles ou de santé, il s’agit de Mesdames Lise Bissonnette et Monique Leyrac, de Messieurs Louis-Philippe de Grandpré, Jean Hamelin, Louis Lortie, Henry Mintzberg, Denis Szabo et Jacques Villeneuve. À eux et à vous tous qui êtes avec nous aujourd’hui, je vous adresse nos plus vives félicitations.

[BOUC=19980507]
[Lucien Bouchard – Premier ministre du Québec – Cérémonie de dévoilement d’un monument commémoratif de la conférence de Québec – 7 mai 1998]
Son Excellence le Haut-commissaire du Royaume-Uni,
Son Excellence l’Ambassadeur des États-Unis d’Amérique, Mesdames et Messieurs les Ministres,
Monsieur le Maire de la Capitale,
Messieurs les Consuls généraux,
Monsieur Parizeau,
Monsieur le Président de la Commission de la Capitale nationale, Distingués invités, Nous nous rassemblons en ce lieu, parce qu’il y a un demi siècle, des géants de l’histoire sont venus à deux reprises, dans notre capitale, Québec. Ils ont pris chez nous des décisions qui allaient changer le cours de l’histoire. Nous avons aujourd’hui peine à nous replacer dans ce contexte. Mais lorsque Churchill et Roosevelt ont conféré à Québec, l’Europe et l’Asie étaient sous la coupe d’impitoyables occupations. Dans le monde entier, le combat de la liberté était engagé. Mais l’histoire sait forger des leaders à la mesure des dangers. Winston Churchill et Franklin Roosevelt dominent le siècle par leur intelligence, leur force de caractère, par l’empreinte qu’ils ont laissée sur les continents. Cinquante ans se sont écoulés depuis et, un peu partout, le monde commémore leur contribution. [Last year in Washington, President Clinton unveiled a remarquable memorial, that places Franklin Roosevelt among the great men who built the United States, ranking with George Washington, Thomas Jefferson and Abraham Lincoln. Tomorrow, Sir Winston Churchill, certainly one of the greatest figures of British and world history, will be celebrated, in the UK. His remains, along with those of Lady Churchill, will find a new resting place, in Blandon.]
Leur fille, Lady Soames, sera de la cérémonie. C’est elle qui a choisi le buste que nous allons dévoiler ce matin. Elle nous prie de saluer Québec dont elle se remémore avec émotion l’accueil réservé jadis au jeune lieutenant qu’elle était. En ce jour précis, le monde se souvient d’un autre 7 mai, celui du printemps de 1945 où, dans une école de Reims, l’armée allemande déposait les armes devant des généraux alliés qui, pour plusieurs, avaient déterminé ici même les conditions de la victoire sur le front occidental. Il convenait donc que Québec, qui accueillit deux fois ces champions de la démocratie, leur ménage un lieu de souvenir. Je m’en réjouis et je salue l’initiative de la Commission de la capitale nationale de Québec. En 1943, à la première conférence de Québec désignée sous le nom de code « Quadrant », Churchill, Roosevelt et leurs États-majors ont élaboré la stratégie de l’offensive qu’ils allaient lancer sur l’Europe. Pour nous Québécois, ces décisions ont une importance particulière. Car c’est dans notre capitale que s’est décidée la libération de la France. C’est au Château Frontenac que les Alliés conçurent le débarquement de Normandie. La Normandie, province d’origine d’un très grand nombre de Québécois. La Normandie, où, durant cette historique journée de juin 1944, tant de Canadiens, de Québécois devaient s’illustrer aux côtés des soldats alliés et trop d’entre eux y verser leur sang pour la défense de la liberté. Évidemment, les deux leaders n’annonçaient pas publiquement, à la fin des conférences, les stratégies qu’ils avaient convenu d’adopter. Parlant des décisions de la première conférence, qui avait amené la libération de la France, Churchill a indiqué à son retour à Québec qu’elles étaient désormais « gravées dans le monument de l’histoire ». À cette deuxième conférence dite « Octogone », en 1944, les Alliés ont déterminé les paramètres de l’offensive finale contre l’empire japonais et ont discuté du projet atomique Manhattan. Et ils ont commencé à imaginer l’après-guerre. Ils ont voulu préparer une paix durable. En effet, les Américains et les Britanniques se sont entendus sur la création d’une instance internationale de maintien de la Paix. C’est donc à Québec qu’ont été jetées les bases de la future Organisation des Nations unies. On peut féliciter le premier ministre canadien Mackenzie King, les premiers ministres du Québec, Adélard Godbout, puis Maurice Duplessis, et toute la population de Québec pour l’extraordinaire accueil réservé à nos invités. Car Roosevelt et Churchill ne sont pas restés cloîtrés à la citadelle ou au Château Frontenac, loin de là. À chaque déplacement, les foules étaient nombreuses et enthousiastes. À une occasion, plus de 10000 Québécois et Québécoises ont acclamé longuement le légendaire V de la Victoire que leur adressait alors Churchill. La population de Québec sentait à ce moment que, comme l’écrirait Churchill, si « ce n’était pas encore le commencement de la fin pour l’empire nazi, on en était à la fin du commencement ». Deux fois, Churchill est allé rencontrer les ministres du Québec dans la salle du conseil exécutif, et il a sillonné la ville. Roosevelt a fait le tour de l’Île d’Orléans en voiture, s’arrêtant aux églises de Saint-Pierre et de Saint-François. Les deux hommes ont même pris le temps de faire une courte excursion de pêche à un lac du Parc des Laurentides, en compagnie de Mackenzie King. Pour la première rencontre, le choix de Québec avait été suggéré par Roosevelt. Le sommet devait se tenir en terre américaine, mais, puisqu’une campagne électorale présidentielle se déroulait aux États-Unis, le président a jugé préférable de s’éloigner du terrain électoral. La deuxième fois, ils sont revenus à Québec parce qu’ils avaient apprécié la ville et l’accueil. Puis, Churchill a indiqué que lui et le président américain comptaient revenir une troisième fois, mais les circonstances ne l’ont pas permis. Mais ce geste de confiance, d’amitié même, envers Québec, a été reçu comme un immense cadeau par nos concitoyens, et par tous les Québécois. Nous célébrons aujourd’hui cette rencontre réussie entre deux géants et une capitale, Québec. Dans un moment, nos partenaires de l’Institut Roosevelt et de Rolls-Royce dévoileront leur contribution à ce monument aux Conférences de Québec. Ce monument dira aux visiteurs de la capitale que Québec fut le théâtre de grands moments de l’histoire. Qu’ils viennent d’Amérique, d’Europe ou d’ailleurs, ils constateront que notre ville a fait de l’hospitalité une de ses qualités essentielles. Merci donc à vous tous d’être avec nous. Et bienvenue à tous ceux qui, dorénavant, découvriront une page méconnue de notre histoire sur la rue Saint-Louis, au cœur de la capitale de tous les Québécois. [Thank you.] Merci.

[BOUC=19980511]
[Lucien Bouchard – Premier ministre du Québec – Allocution lors du petit-déjeuner de la mission Québec aux Etats-Unis – 11 mai 1998]
Chers amis, Dans une semaine, nous entamerons à Boston, une mission économique d’un type nouveau. Nous n’allons pas à la chasse aux contrats, nous n’allons pas faire du maillage d’entreprise. Nous allons faire la promotion du Québec, de ses forces économiques, de la qualité de sa production, de ses atouts comme lieu d’investissement et de son rôle de plus en plus important en Amérique du Nord. Beaucoup de nos interlocuteurs seront surpris d’apprendre que le Québec est le septième partenaire commercial des États-Unis. Ils seront surpris d’apprendre que 400000 emplois américains dépendent du marché québécois et que 60000 autres emplois américains ont été créés par les investissements de compagnies québécoises. Nos exportations aux États-Unis ont augmenté de 115 % depuis le début de la décennie. Notre objectif est de poursuivre cet accroissement, mais aussi de positionner le Québec comme lieu d’investissement pour des entreprises américaines, notamment dans les secteurs de la haute-technologie. Notre tâche, la mienne est la vôtre, est de faire en sorte que la perception du Québec aux États-Unis rattrape la réalité. Nos amis américains voient peut-être encore Montréal comme une ville industrielle traditionnelle, nous leur dirons qu’elle est la première métropole nord américaine pour la proportion d’emplois de haute technologie. Nos amis américains pensent peut-être que nos exportations sont composées de matières premières, nous leur apprendrons que les télécommunications et l’aérospatiale sont maintenant en tête de liste. Nos voisins ont peut-être l’impression que notre ténacité de francophone fait de nous des gens qui se désintéressent de nos voisins et du monde. Nous leur dirons qu’au contraire, nous sommes économiquement parmi les plus fervents libre-échangistes en Amérique, que notre économie est une des plus ouvertes au monde, et que nous multiplions les liens avec nos voisins canadiens, américains, latino-américains et européens. Nous leur expliquerons que la différence linguistique et culturelle québécoise, loin d’être un désavantage, est en fait un atout. D’abord le Québec est devenu une interface vivante entre l’Amérique et l’Europe, pour la recherche, le développement, la conception, la production. Ensuite, parce que dans un monde où l’économie est fondée sur l’innovation, l’avenir n’appartient pas aux clones, mais à ceux qui ont une personnalité singulière, originale, capable de voir les choses autrement, et donc d’inventer. Notre mission est économique, nous ne tenterons pas d’entraîner nos voisins dans nos débats politiques internes. Ils ne voteront pas à l’élection ou au référendum. Nous leur dirons simplement que ce débat que nous avons est civil et pacifique, et qu’au-delà des options en présence, les Québécois sont unanimes à vouloir s’ouvrir sur l’Amérique et le monde et que la démocratie est une de nos plus précieuses qualités. Nous dirons aussi à nos voisins que le Québec, gouvernemental, patronal et syndical, s’est rassemblé derrière des objectifs communs : l’élimination du déficit, la création d’emploi, l’allégement réglementaire, l’accueil des investissements et des travailleurs stratégiques nord-américains. Notre présence, ensemble, sera le reflet concret de notre capacité à travailler de concert et à développer un partenariat original et productif. Et de la volonté du Québec d’être un partenaire constructif et actif avec nos voisins américains. Cette mission est possible grâce à la volonté exprimée par des centaines de gens d’affaires québécois et des représentants des milieux culturels et de l’éducation de faire la promotion des atouts du Québec dans le cadre du nouveau Cercle des ambassadeurs, qui est un des fruits du Sommet de Montréal sur l’économie et l’emploi. Pour modifier les perceptions américaines du Québec, il faut une opération de bonne envergure, livrant aux décideurs et aux influenceurs un même message positif, porté non seulement par le gouvernement, mais par des représentants des milieux d’affaires et des secteurs d’excellence du Québec. Chaque jour, lors d’un déjeuner causerie dans chacune des villes, je me ferai devant quelques centaines de gens d’affaires et de décideurs locaux le porte-parole de l’excellence québécoise et je soulignerai l’importance des investissements croisés, le climat propice aux affaires qui prévaut au Québec, la qualité de vie, l’attrait culturel et le caractère tolérant et ouvert de la société québécoise. Votre rôle d’ambassadeurs sera d’approfondir la discussion, chacun avec un groupe d’invités. Pendant la journée, des ateliers sectoriels sont organisés, où vous pourrez mettre votre connaissance du Québec à profit, témoigner de votre expérience, partager votre enthousiasme. Plusieurs instruments ont été mis à votre disposition pour vous aider dans cette tâche et nos services d’encadrement seront présents en tout temps pour vous seconder. Pour ma part je voudrais vous donner ce matin un avant-goût du message que nous porterons aux États-Unis et avec votre permission, je me permettrai de faire une petite répétition des premières minutes du discours que je livrerai, avec le support visuel qui nous accompagnera. Comme vous le constatez, à Boston, Atlanta, Chicago et Philadelphie, je voudrais qu’on laisse dans notre sillage des faits, des arguments, des chiffres, des témoignages sur le Québec moderne. Déjà, nous savons que le Québec jouit d’une image renouvelée pour le dynamisme de son commerce et, dans les milieux financiers, pour le redressement de nos finances publiques. La décision de Standard and Pour de lever la perspective négative sur notre cote de crédit est un des signes de l’amélioration de notre image. Dans le domaine culturel, le Québec a une carte de visite de plus en plus appréciée.
Notre tâche est d’approfondir ce message positif, de le répandre plus largement. Un grand acteur américain qui est venu tourner un film à Montréal récemment, je pense qu’il s’agissait de Nicholas Cage, a été enthousiasmé de son séjour et a déclaré que Montréal était « le secret le mieux gardé en Amérique ». Notre rôle, la semaine prochaine, est de commencer à briser le secret et à répandre, aux États-Unis, le goût du Québec. Merci

[BOUC=19980606]
[Lucien Bouchard – Premier ministre du Québec – Allocution lors du congrès du Barreau – 6 juin 1998]
Mesdames et messieurs les Juges en Chef,
Mesdames et messieurs les Juges, Monsieur le ministre,
Monsieur le député fédéral de Brôme-Missisquoi, Monsieur le Bâtonnier,
Chères consoeurs, confrères et amis, C’est avec une émotion toute spéciale que je me retrouve parmi mes consoeurs et confrères du Barreau du Québec, ici, au Manoir Richelieu. Il y a maintenant huit ans, presque jour pour jour, nous nous étions retrouvés ensemble, au même endroit, alors que le Québec était plongé dans la tourmente politique entourant les derniers soubresauts de l’Accord du lac Meech.
À l’hiver 1990, le Barreau du Québec m’avait invité comme ministre fédéral de l’Environnement et c’est à ce titre que j’avais accepté de prononcer l’allocution d’ouverture du Congrès. Mais au début du mois de juin, c’est le député de Lac-Saint-Jean que vous avez accueilli. Vous l’avez fait chaleureusement et à bras ouverts. Je ne l’ai jamais oublié. Cette année là, le bâtonnier sortant était Me André Gauthier. Je remarque qu’il a maintenu son engagement au sein du Barreau puisqu’il a présidé le comité sur l’avenir de la profession. J’ai pris connaissance avec intérêt de certains éléments du rapport de ce comité qui a été rendu public l’an dernier. Il dresse avec lucidité la nomenclature des problèmes posés à la profession. Par l’interrogation qu’il soulève, « De Singapour à la Malbaie, où en Sommes-nous? », votre congrès s’inscrit dans la foulée de ces travaux. J’aimerais vous livrer certains commentaires sur les nouveaux enjeux de la pratique du droit au Québec. Le tout bien sûr, soumis en toute déférence… Le droit québécois est au cœur de notre identité. Peu importe les tendances et opinions diverses, nul n’a jamais mis en doute l’apport irremplaçable de notre code civil et de nos institutions juridiques. Au sein d’un continent de traditions juridiques anglo-saxonnes, nous avons joint, à notre système d’inspiration latine, certains principes de « common law », notamment en droit public et administratif ainsi qu’en droit commercial. Cette conjonction inédite constitue un atout, un enrichissement. Familiers avec des visions différentes du droit, et faisant montre à cet égard d’aptitudes reconnues, les avocats et avocates du Québec ne peuvent que saluer la multiplication des échanges internationaux. Je retiens plusieurs observations des missions économiques auxquelles j’ai participé. L’une des principales, c’est que notre façon de travailler et d’établir des contacts humains s’avère notre meilleure carte de visite. Les Québécoises et les Québécois ont le don de nouer rapidement des liens de confiance. Ayant appris à respecter les différences culturelles et éveillés que nous sommes à la diversité des mentalités, nous avons le respect des individus et des peuples. Il s’agit d’une attitude indispensable pour notre réussite, individuelle et collective. Elles sont nombreuses, les raisons qui doivent nous faire envisager avec optimisme le présent et l’avenir du Québec. Notre population, notre économie, nos rapports avec le reste du continent et du monde sont en train de changer radicalement. En fait, les Québécois d’aujourd’hui ne sont pas encore suffisamment conscients de leur force économique, de leur succès sur les marchés étrangers, pas encore assez conscients de la qualité de leurs produits et de leur capacité d’innovation. Il se trouve en effet que depuis le début des années 90, le Québec connaît une accélération fulgurante de son commerce international. Cette performance est en train de se traduire par une croissance plus soutenue, et 100000 emplois nouveaux ont été créés depuis le Sommet économique de 96. Le pari que nous avons fait sur le libre échange a magnifiquement réussi. Depuis 1990, nous avons augmenté de plus de 100 % nos exportations dans le monde. Durant la même période, nos seules exportations aux États-Unis se sont accrues de 115 %. C’est bien simple, le Québec est l’une des nations industrialisées qui sait le mieux vendre ses produits à l’étranger : en proportion, plus que la France, que l’Angleterre, que l’Allemagne, que le Japon, que les États-Unis ou que le reste du Canada. Pensons-y un instant: 57 % de tout ce que nous produisons est destiné à l’exportation. 57 %, c’est énorme. Et on ne parle pas uniquement de pâtes et papiers ou de minerais bruts. Aujourd’hui, parmi nos quatre principales exportations, on trouve les télécommunications et l’aérospatiale. On a beaucoup parlé des problèmes de notre métropole. On n’a pas assez souligné la renaissance industrielle de Montréal qui, sous nos yeux, est en train de s’imposer comme une des capitales nord-américaines du savoir et de la technologie. Pour les sceptiques, quelques chiffres, colligés par Price Waterhouse, suffisent à faire la démonstration : Montréal est la quinzième ville nord américaine par sa population. C’est la neuvième pour le nombre de compagnies de haute technologie. La septième pour le nombre d’emplois en technologie de l’information. La sixième pour le nombre d’emplois en biopharmaceutique. La cinquième en aérospatiale. Et la toute première – la toute première- pour la proportion de sa population qui travaille en haute technologie. Nous aurions bien tort d’ignorer ces données qui révèlent une mutation sans précédent de notre économie. N’allons pas sous-estimer le sens profond de l’orientation internationale de nos entrepreneurs. Leur existence même et la place qu’ils ont prise dans le développement du Québec comptent parmi les conséquences les plus visibles et les plus positives de la révolution tranquille. Les Bombardier, Cascades, SNC-Lavalin, Hydro-Québec, Téléglobe et tant d’autres, qu’il s’agisse de PME ou d’entreprises déjà importantes, sont devenus le fer de lance du Québec économique nouveau: le Québec de la réussite, de l’audace, le Québec qui s’affirme et se projette à l’étranger. Quel rapport avec la profession d’avocat et le thème du congrès, me Direz-vous? La réponse, c’est que les avocats doivent s’engager dans ces voies qui leur sont tracées par la nouvelle génération d’entrepreneurs québécois. Puisque 57 % de l’économie du Québec se réalise dans l’exportation, les avocats ne sauraient laisser de côté un tel volume de clientèle. Seulement, cela implique qu’ils acquièrent de nouvelles connaissances et élargissent leur champs d’expertise, qu’ils apprennent plus de langues, fréquentent les forum internationaux et participent aux missions économiques. Certains l’ont compris, qui ont déjà pignon sur rue ou antenne à Londres, à Paris, à New York, en Europe de l’est, en Asie, en Amérique latine. J’ai d’ailleurs noté la présence de confrères dans quelques missions économiques récentes, notamment en Chine et j’espère en voir d’autres, en novembre, au Mexique, en Argentine et au Chili. Je vous ai dit que notre droit, par sa double inspiration, nous procure un avantage comparatif considérable. Notre situation linguistique, économique et culturelle fait du Québec un carrefour où se croisent l’Europe et l’Amérique du nord. Nos entreprises et nos travailleurs spécialisés puisent aux deux cultures et créent des produits innovateurs qui percent les marchés. Ce désir et cette capacité des Québécois et des Québécoises de se situer parmi les gagnants de l’intégration économique place la profession d’avocat devant un choix vital : se laisser porter par le mouvement ou le précéder. À mon avis, le constat est clair: s’ils veulent demeurer compétitifs, s’ils veulent demeurer, oserais-je dire, des acteurs significatifs, les avocats et les avocates doivent se hisser en amont de ce mouvement irréversible. Ils doivent prendre les devants et jouer à fond l’atout unique de leur connaissance de différents droits pour étendre leur pratique à l’étranger, multiplier les alliances, apprivoiser les législations étrangères. J’insiste sur le fait que ce plaidoyer ne s’adresse pas uniquement aux avocats et avocates pratiquant dans les grands centres. À la grandeur du Québec, les PME exportent des produits de plus en plus sophistiqués et au potentiel de développement élevé. Chaque région, chaque centre devrait pouvoir compter sur les services de juristes à la fine pointe des connaissances, des règles légales qui gouvernent l’exportation et des façons de faire qui, bien sûr, se sont intégrées aux réseaux qui comptent. Je dirais même que l’entreprise régionale qui exporte n’a pas seulement besoin de trouver près d’elle un avocat versé en ces matières: j’insisterais sur le fait que les avocats eux-mêmes, dans leur rôle de conseillers, doivent inciter leurs clients à l’exportation et se trouver en mesure de leur dire comment s’y prendre. Cette ouverture internationale est d’autant plus importante que j’ai noté, dans le rapport sur l’avenir de la profession, une vive préoccupation à l’égard de la situation d’emploi des jeunes diplômés. Le nombre d’avocats et d’avocates qui entrent dans la profession a augmenté considérablement. Tout près de 800 nouveaux membres s’inscrivent chaque année au tableau de l’Ordre. Nous étions 2 600 en 1964, lors de mon admission au Barreau. Nous sommes actuellement tout près de 18000 membres. Le rythme élevé de cette croissance pose un sérieux problème d’absorption par le marché. D’où la nécessité d’investir en force le nouveau créneau d’activités ouvert par l’internationalisation de l’entreprise québécoise. Au-delà de ces perspectives de pratique nouvelle qui s’offrent ainsi à moyen terme, le sort des jeunes diplômés en droit nous interpelle de façon plus immédiate. En fait, ce problème est l’un des enjeux les plus lourds de l’avenir de la profession. Au reste, les difficultés d’intégration des jeunes au marché de l’emploi ne se confinent pas au seul secteur des avocats et avocates. C’est un problème vécu par trop de jeunes, dans trop de secteurs d’activités. Le gouvernement du Québec est à finaliser un plan d’action-jeunesse, afin de compléter les mesures déjà mises en œuvre pour les jeunes. Et, s’agissant plus particulièrement de la profession juridique, le ministère de la Justice a déjà lancé le programme « Stage aux nouveaux diplômés ». Il vise à développer l’employabilité de stagiaires dans un véritable contexte de travail. Nous voulons soutenir l’acquisition et le développement, par le stagiaire, de connaissances et d’habilités particulières à la pratique. Voilà qui devrait faciliter leur accès à l’emploi dans le secteur privé ou public. Depuis quelques semaines donc, près de 50 diplômés en droit travaillent au ministère de la Justice. Il s’agit d’une indication que nous n’avons pas l’intention de rester les bras croisés. Nous voici dorénavant confrontés, non seulement en droit, mais partout autour de nous, au changement continu. À l’heure, je dirais, à la seconde, des communications instantanées, les champs de pratique se modifient rapidement, certains s’ouvrent, d’autres se rétrécissent, voire disparaissent. Parce qu’ils vivent en symbiose avec la réalité économique, sociale et technologique, les avocats et avocates doivent demeurer à l’affût. Ils doivent innover pour progresser. Le ministre de la Justice, Me Serge Ménard, vous a annoncé jeudi la formation d’un comité de révision de la procédure civile, composé d’éminents juristes. Il vous a aussi fait part de la relance d’un véritable Institut québécois de réforme du droit, et de son intention d’accélérer le développement de mécanismes alternatifs de résolution des litiges. Par ces mesures, vous l’aurez compris, nous cherchons à améliorer notre efficacité, tout en maintenant notre droit à la fine pointe des évolutions. La nécessité d’apporter des modifications à certains comportements, vieux parfois de 20 ou 30 ans, obligera à des efforts soutenus et, disons-le, à une certaine forme d’humilité. Les clients que vous représentez ou que vous conseillez ont modifié leurs exigences. Ils ne veulent plus courir d’un bureau à l’autre, d’un professionnel à l’autre. Le partenariat avec d’autres professionnels, loin de soulever des appréhensions, doit être perçu comme un moyen de rendre un meilleur service au client. Cette obligation de flexibilité et de mouvement n’est pas seulement l’affaire des avocats à titre individuel. C’est aussi la responsabilité du Barreau et de la profession tout entière. Pour cette raison, j’aimerais vous assurer de ma collaboration et de celle du ministre de la Justice. Tous ces termes: efforts, changements, ouverture m’amènent à vous dire quelques mots sur le Québec. Les trois dernières années n’ont pas toujours été faciles et vous tous, ici présents, comme toutes les Québécoises et tous les Québécois, avez participé à la démarche de relance économique et sociale, de même que de redressement des finances publiques. Certains secteurs d’activités ont été particulièrement appelés à contribuer, parce que l’exercice avait trop tardé. Mais le dernier budget, les résultats économiques encourageants, l’injection de fonds rendue possible dans le système de santé, nous permettent, non seulement d’entrevoir la lumière au bout du tunnel, mais de sortir enfin de ce passage difficile. Nous commençons à récolter les fruits de nos efforts et à envisager nos premiers états financiers positifs depuis presque 25 ans. Nous ne pataugerons plus dans les déficits et les emprunts. Nous sommes en train de rétablir notre liberté de faire des choix collectifs et d’y consacrer nos propres ressources. Cela amènera des débats autrement plus intéressants: que faire de nos surplus, quelles priorités retenir? Et ces décisions ne pourront pas être prises en vase clos. Il va falloir en discuter tous ensemble. Difficile, oui ! mais cela en valait, en vaut la peine. Peu importe nos opinions politiques, quelle que soit notre vision de l’avenir du Québec, ce que nous avons réussi, nous l’avons fait ensemble comme Québécoises et Québécois. En 1990, j’avais