Autres discours officiels

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[lieu=Qué]

Dans mon premier discours officiel en tant que Premier ministre, il est fort approprié que je m’adresse à l’Association canadienne des radiodiffuseurs.
L’étendue de notre pays et la dispersion de la faible population sur ce vaste territoire nous oblige à dépendre tout particulièrement de notre système de communications. La grande réalisation des premières années de notre vie nationale a été la construction des chemins de fer. Nos chemins de fer et nos lignes aériennes se rangent parmi les plus grands et les plus modernes du monde. C’est un Canadien qui a inventé le téléphone et, chaque année, les Canadiens font plus d’appels téléphoniques que les citoyens de tout autre pays. Comme Premier ministre, j’ai l’impression de faire ma bonne part depuis deux semaines pour conserver ce record au Canada.
Depuis l’installation, non loin d’ici, de la première presse de la Gazette de Montréal, nos journaux ont permis à leurs lecteurs de se tenir au courant des affaires nationales et internationales. Pendant de nombreuses années, la radio a joué un rôle important pour nous informer et nous divertir. Nous devons maintenant tenir compte de toute une série d’habitudes, d’exigences et d’attitudes nouvelles créées par l’influence omniprésente de la télévision.

Plus tard ce mois-ci et le mois prochain, je parlerai des grandes questions économiques, sociales et politiques qui touchent tous les Canadiens. Ce matin j’aimerais me limiter à un sujet qui intéresse particulièrement les radiodiffuseurs et les hommes publics ; le rôle de la télévision dans une démocratie.
On a beaucoup parlé du rôle de la télévision et de la presse dans les événements qui ont amené le choix des nouveaux chefs de nos grands partis politiques. Quelques commentateurs ont prétendu, par exemple, que je n’existe pas réellement, que je suis une invention de certains journalistes et de certains réalisateurs de la télévision. Je rejette cette opinion extrême mais je reconnais que la télévision et la presse peuvent influencer les réactions du public aux événements politiques et, partant, modifier les événements eux-mêmes.
Il est hors de tout doute que l’homme le plus célèbre dans ce domaine de la pensée, et peut-être le Canadien le mieux connu au monde, est Marchall McLuhan. J’avais le plaisir récemment de recevoir une lettre du professeur McLuhan au sujet du pouvoir d’adaptation du Canada à l’ère électronique. Selon lui, le lecteur tout autant que l’auteur, devrait participer, à la lettre qu’il reçoit ou au livre qu’il lit. Recevoir une lettre du professeur McLuhan donne l’impression qu’on voit envoie les pièces d’une magnifique structure qu’il vous faut compléter à l’aide de votre propre expérience et de votre imagination. Je vous cite deux extraits de deux phrases de sa lettre :
« … Les positions et les attitudes rigides ne conviennent évidemment pas à l’ère électronique. Notre monde remplace les points de vue par des mosaïques et les cibles par des sondes ».

J’aimerais contribuer quelques pièces à la mosaïque et peut-être lancer quelques sondes dans l’avenir.
Quels sont les principaux effets distinctifs de la télévision sur le spectateur?
McLuhan lui-même met l’accent sur le sentiment la participation et la mise en veilleuse des réactions émotives. Je vous cite encore ce passage de son livre Understanding Media sur l’assassinat et les funérailles du président Kennedy :

«L’assassinat de Kennedy a donné aux gens le sentiment immédiat du pouvoir de la télévision d’engager en profondeur, tout en créant un engourdissement aussi profond que le chagrin lui-même. La plupart des gens ont été étonnés du sens profond que l’événement communiquait. Beaucoup plus ont été surpris de la réaction calme et détachée de la masse des gens. Si le même événement avait été rapporté par la presse et la radio (en l’absence de la télévision), il aurait produit une réaction tout à fait différente. Le pays aurait été en ébullition. L’excitation aurait été infiniment plus grande et la participation en profondeur à une expérience commune aurait été bien moindre.
Peut-être les funérailles de Kennedy ont-elles révélé le plus fortement le pouvoir de la télévision de donner à un événement le caractère de la participation massive. Aucun événement national, sauf un événement sportif, n’a jamais reçu une diffusion aussi grande. Celui-ci a révélé le pouvoir inégalé de la télévision de faire participer les spectateurs à un processus complexe.
Plus que toute autre chose, l’événement Kennedy a fourni l’occasion d’observer la « froideur » paradoxale du reportage à la télévision. Il nous émeut en profondeur mais ne produit pas d’excitation, d’agitation ou de passion. C’est peut-être là la marque de toute expérience profonde.
Lors du reportage télévisé des funérailles de notre regretté gouverneur général, le général Vanier, les Canadiens ont éprouvé ce sentiment de participation à un événement communautaire. Le professeur Joseph Scanlon, de l’université Carleton, a montré, dans une étude de la portée de ce reportage que la télévision en couleur a intensifié la réaction du spectateur.
J’ignore si on a étudié le rôle de la télévision dans la « révolution tranquille » du Québec. Sans la télévision, il aurait sûrement fallu plus de temps pour obtenir l’appui populaire. Non seulement les hommes publics ont-ils eu la possibilité d’atteindre et de convaincre le public au moyen de la télévision, mais les artistes et même les athlètes ont aidé à cristalliser les sentiments d’appartenance à un groupe et la fierté des francophones. Les téléromans extrêmement populaires, par exemple, sont un reflet facile à reconnaître d’un mode de vie distinctif. Il serait exagéré de dire que la « révolution tranquille » s’est déroulée devant les caméras, mais sans les caméras son évolution aurait été différente.
En tant qu’homme politique, je suis impressionné par la rapidité de la télévision à capter l’attention du public et par l’universalité de sa portée. L’exemple en est l’attention immédiate qui a convergé sur le Parlement au moment de la défaite du gouvernement sur une mesure fiscale. Il était évident que les députés des deux côtés de la Chambre débattaient la question sur les écrans de télévision des électeurs. Certains commentateurs politiques ont suggéré que la stratégie d’un parti au moins a été modifiée par la réaction défavorable du public à sa position originale. Le reportage écrit n’aurait pu produire à lui seul une réaction aussi rapide.
J’étais un des rares Canadiens qui n’ont pu suivre à la télévision le récent congrès libéral. Selon tous les rapports, ce fut un reportage plus cohérent et plus instructif que tout ce qu’on pouvait voir des sièges du Centre civique. De toute façon, pour le mieux ou pour le pire, le résultat fut le même pour les spectateurs et pour nous les participants.
Mon expérience la plus récente de ce phénomène de participation universelle se reporte à la décision de tenir une élection. Avant de prendre ma décision, je voulais parler à autant de gens que possible dans diverses parties du pays. En raison du peu de temps à ma disposition, j’ai dû faire une grande partie de mes contacts par téléphone. Pour éviter de longues explications, les personnes à chaque bout du fil devaient être au courant des possibilités générales de la situation avant que la conversation ne s’engage. Dès que la télévision eut commencé à annoncer qu’une élection était possible, j’ai senti qu’on était très conscient des conséquences de la décision et j’ai reconnu de toutes parts un sentiment de participation. Au sein du parti libéral, nous avons également observé un changement rapide d’opinion durant les jours fiévreux qui se sont écoulés entre la cérémonie d’assermentation et la dissolution des chambres.
Avant même de passer à un autre aspect de mon sujet, je dois signaler que même si j’ai parlé surtout du rôle de la télévision jusqu’ici, j’aurais pu employer mes exemples pour illustrer le rôle complémentaire de la presse écrite. Alors que la télévision peut porter immédiatement l’attention du public sur la possibilité d’une élection, elle est moins efficace lorsqu’il s’agit d’exposer en détail les arguments pour ou contre une élection ou d’analyser les personnalités en cause ou les faits concomitants. Pour ce genre d’information essentielle à une démocratie bien renseignée, nous devons compter sur nos journaux et nos revues.
La télévision devrait-elle être admise à la Chambre des communes? Sujet controversé qui intéresse naturellement les radiodiffuseurs. Je ne m’oppose pas en principe à une telle transmission. Mais serait-elle à l’avantage de la Chambre des communes ou du spectateur de télévision? L’impression que les Communes offrent un spectacle continu et que les députés sont payés pour amuser la galerie est très répandue. En vérité, une bonne partie des travaux d’un Parlement est nécessairement routinière et peu intéressante. Beaucoup de députés consciencieux et compétents ne sont pas de brillants orateurs. Certains beaux parleurs sont parmi les députés les moins utiles. Une exposition outrée pourrait encourager l’éloquence au détriment de la discussion constructive de mesures législatives.
Une bonne partie des travaux législatifs et autres se fait dans les comités de la Chambre. Nos programmes législatifs deviennent de plus en plus chargés et il est évident que le travail en comité augmentera en volume et en importance. Si les séances de la Chambre sont télévisées, il serait peut-être souhaitable de télédiffuser aussi les réunions de comités.
Pour retenir l’intérêt du spectateur, il serait probablement nécessaire de retoucher la transcription. Le rédacteur, si objectif soit-il, exercerait un pouvoir politique considérable. Même s’il était doué d’un excellent jugement, nombre de députés et peut-être même tous les partis auraient l’impression qu’il les traite injustement. Quelle serait une répartition équitable du temps entre les gouvernements et les partis d’opposition, entre les ministres et les autres députés, entre les francophones et les anglophones, entre les députés des régions rurales et urbaines, entre les hommes et les femmes, entre les représentants des Maritimes et de l’Ouest, entre les avocats et les cultivateurs? Je ne lui envierais pas sa tâche.
Étant donné la teneur et la qualité du spectacle, la chasse aux commanditaires se révélera, sans doute, difficile. Il nous faut donc considérer la question du coût pour les contribuables.
Ces difficultés pourraient probablement être surmontées, peut-être au moyen d’une série d’émissions d’essai. Je ne les mentionne que pour montrer que la question n’est pas aussi simple qu’on le prétend parfois.
Il est difficile de prévoir que la télévision sera un facteur plus important dans la prochaine campagne électorale qu’elle ne l’a été lors de l’élection précédente. Dans notre système démocratique les hommes politiques, surtout ceux qui prisent les contacts personnels, ont toujours eu l’ambition de pénétrer dans le foyer de tous les commettants intéressés. La télévision leur permettra de le faire dans un certain sens. L’intimité apparente de la télévision s’allie à une certaine distance protectrice. Le spectateur peut toujours refuser l’entrée d’un visiteur ennuyeux en changeant de canal. Les personnes présentes à un événement et qui le voient aussi à la télévision rapportent que les participants paraissent toujours plus intéressants et plus importants sur le petit écran. Nous devons apprendre à tenir compte de ce phénomène.
J’ai mentionné le sentiment très répandu de participation à l’activité politique que la télévision a contribué à créer. À la longue, cela devrait aider à renforcer nos partis politiques et leur permettre de contribuer plus efficacement à la vie politique et aux programmes du gouvernement. J’approuve la façon dont la télévision et la presse peuvent diriger l’attention du public vers les questions importantes. Il serait mauvais cependant qu’elles deviennent les seuls organes de critique et de consultation politique en dehors du gouvernement. Les partis politiques doivent relever le défi et renseigner tout aussi efficacement le public sur les questions politiques. Le procédé doit fonctionner dans les deux sens. À Ottawa, nous devons rester en contact avec nos membres entre les conférences d’orientation politique et les élections, et nous devons encourager nos membres à nous faire connaître leurs idées et leurs réactions.
La télévision peut nous fournir une aide technique à cet égard. Durant la campagne du leadership, je me suis servi d’une émission en circuit fermé pour atteindre un groupe de délégués dans une ville isolée par le brouillard et la glace. C’était un moyen commode et assez peu coûteux de surmonter les problèmes canadiens de la distance et du mauvais temps. Nous n’avons que commencé à explorer les techniques que l’industrie électronique met à notre disposition pour améliorer la qualité de notre démocratie.
Certains scientifiques prévoient que d’ici cent ans l’appareil privé de télévision deviendra un foyer d’activité politique. Les propriétaires d’appareils pourront enregistrer leurs opinions sur divers produits, programmes ou partis politiques en pressant un bouton sur un clavier fixé à leur appareil. Les résultats seront comptés par un ordinateur central et immédiatement retransmis. Il se peut qu’éventuellement les votes puissent être enregistrés et comptés de cette façon lors d’élections nationales. La démocratie représentative pourra être remplacée par une forme de démocratie plébiscitaire directe. Je ne suis pas convaincu de la supériorité d’un système qui demanderait aux électeurs de voter régulièrement sur toutes sortes de mesures plus ou moins compliquées.
Entre-temps, nous devons nous assurer que nous adaptons nos institutions politiques aux exigences de l’heure. Une bonne partie du règlement de la Chambre des communes reflète la période de notre histoire où il a été rédigé. C’était une époque où les journaux prenaient une semaine pour informer leurs lecteurs des derniers événements. Au moment où les conditions changent si rapidement et où le gouvernement joue un rôle si central dans notre vie nationale, nous devons trouver des moyens de perfectionner le processus de décision de nos législatures et la répartition du temps des ministres et des députés. Je me rends bien compte que toute suggestion de changement sera qualifiée de manque de respect envers le Parlement. Cependant, si le Parlement n’évolue pas au rythme des événements, il tombera en désuétude. Ce sont ceux qui nient la nécessité du changement qui sapent l’avenir du Parlement.
Le temps est venu de récapituler les idées que j’ai émises au sujet de notre industrie, de rassembler les pièces de ma mosaïque.
Dans l’ensemble, je crois que la télévision améliore notre politique. Mon optimisme est tempéré par deux réserves, l’une au sujet de la conduite future des gouvernements, l’autre au sujet de la conduite future des radiodiffuseurs.
Dans nombre de pays, le contenu des émissions de la radio et de la télévision est régi exclusivement par l’État. Inévitablement, le public ne reçoit qu’une seule interprétation de l’actualité. Ceci sape le fondement même de la démocratie; un corps d’électeurs bien renseigné.
Au Canada, nous avons développé un système où le contenu des émissions de notre radio et de notre télévision est protégé contre toute intervention politique directe. Cette situation ne doit jamais être prise pour acquis. Des pressions constantes de la part de certains membres du public et de certains politiciens cherchent à restreindre le contenu des émissions par des mesures politiques pour refléter un seul son de cloche. Le gouvernement doit résister aux demandes subtiles ou non de censure politique et de régie directe du contenu des émissions.
À titre de membres de votre association, vous avez une lourde responsabilité envers le public en raison du caractère persuasif et omniprésent de la télévision et de la radio. Les ondes peuvent servir à promouvoir le sensationnalisme et la démagogie ; elles peuvent ridiculiser gratuitement nos institutions politiques et avilir les traditions et les valeurs de notre société ; ou bien elles peuvent être utilisées comme le meilleur instrument de communication jamais conçu.
La radio et la télévision peuvent forcer nos hommes politiques à parler directement et clairement aux électeurs. Elles peuvent démasquer les personnes mal informées ou qui manquent d’intelligence et de sincérité. Elles peuvent donner au spectateur une idée révélatrice des réalités de la vie politique.
Le reportage très complet d’événements récents comme la Conférence fédérale-provinciale sur la constitution et les congrès des partis politiques ont donné aux Canadiens une excellente occasion de juger les questions que nous devons résoudre et ainsi que les partis qui veulent diriger le pays. Pour celui qui croit à la démocratie, c’est une situation encourageante.

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Monsieur l’Orateur
Plusieurs des projets de loi soumis à cette Chambre se restreignent à un problème particulier, à une seule profession ou à une région déterminée du pays. Ce bill sur les langues officielles au contraire reflète la nature même de notre pays dans son ensemble et témoigne de l’option délibérée que nous faisons pour l’avenir.
Le Canada est un pays immense et passionnant, mais difficile a connaître, Même entrepris dans des conditions modernes, le voyage de Saint-Jean à Vancouver ou de Windsor à Inuvik est long et coûteux. Les grandes différences géographiques, historiques et économiques qui existent au sein de notre pays ont produit une riche diversité de tempéraments, d’opinions et de cultures.
Cela est facile à dire, et on l’a répété dans des centaines de discours patriotiques. Toutefois, sans l’expérience directe que n’ont pu acquérir la plupart des Canadiens, il est difficile de l’apprécier pleinement.
L’exemple le plus important de cette diversité est sans aucun doute l’existence des deux principaux groupes linguistiques, qui sont tous deux assez importants et riches en ressources matérielles et intellectuelles pour résister aux forces de l’assimilation. Dans le passe, nos institutions publiques n’ont pas reflété adéquatement cette réalité, qui est à la base même de notre pays.
Nous avons hérite la plus grande partie de nos pensées et traditions politiques des principaux pays de l’Europe occidentale qui, pour la plupart, sont passablement homogènes de langue et de culture. À travers l’histoire, nombre de pays d’Europe occidentale ont souscrit au principe: une race, un État. Sauf de rares exceptions sans importance, une telle situation a souvent semble normale a leurs descendants du Canada. Même a l’heure actuelle, il arrive qu’un homme d’état européen donne, quant à l’avenir de notre pays, des conseils fondes sur le nationalisme traditionnel du vieux continent.
Pour le monde contemporain, ce sont les États homogènes d’Europe occidentale qui sont l’exception. La grande majorité des États d’Europe de l’Est, d’Asie et d’Afrique renferment, au sein d’une unité politique, toute une variété de langues, de religions et de cultures. Dans beaucoup d’entre eux, cette diversité se manifeste par un régime fédéral de gouvernement et deux langues officielles ou plus. Autrefois, ces régimes étaient, en général, imposés aux populations par la force des armes. Dans le monde moderne, il sont souvent fondés sur la réalisation consciente des avantages économiques et autres qui peuvent en découler.
Au Canada, pays qui jouit une prospérité et d’une stabilité politique relatives, nous faisons notre choix méthodiquement et démocratiquement entre ces partis à prendre.
Dans toutes les parties du pays, au sein des deux groupes linguistiques, il y a ceux qui réclament l’uniformité. Ce sera plus simple et moins cher, disent-ils. Dans le cas de la minorité française, l’isolement est prescrit comme étant nécessaire a la survivance. Nous ne devons jamais sous estimer la force ou la durabilité de ces appels aux sentiments humains profonds.
Il est certain que ces arguments se fondent sur la peur, sur une conception étroite de la nature humaine, et sur une évaluation défaitiste de notre habileté à modifier notre société et ses institutions pour répondre aux demandes de ses citoyens. Ceux qui défendent la séparation, sous quelque forme que ce soit, sont prisonniers des injustices passées, aveugles aux possibilités de l’avenir.
Nous avons rejeté cette façon de voir notre pays. Nous croyons en deux langues officielles et en une société pluraliste, non seulement comme une nécessité politique mais comme un enrichissement. Nous voulons vivre dans un pays où les Canadiens-français peuvent choisir de vivre parmi les Canadiens-anglais et où les Canadiens anglais peuvent choisir de vivre parmi les Canadiens-français sans renoncer à leur héritage culturel.
Ceux d’entre nous qui ont une certaine expérience des difficultés et des possibilités de ce choix en connaissent le risque. Mais nous sommes convaincus que nous devons, en tant que pays et en tant qu’individus, le courir. Le Canada français peut survivre non en se repliant sur lui-même mais en réclamant au dehors sa part entière de chaque aspect de la vie canadienne. Le Canada anglais ne doit pas gaspiller ses efforts en tentant vainement d’anéantir ou d’absorber le Canada français. Il devrait tirer le plus possible des avantages qu’il y a à vivre dans un pays qui a appris à parler deux des langues les plus répandues dans le monde.
Un tel pays pourra utiliser pleinement les talents et l’énergie de tous ses citoyens. Un tel pays sera plus intéressant, plus stimulant et, de nombreuses façons, plus riche que jamais. Un tel pays sera mieux en mesure de jouer un rôle utile dans le monde, aujourd’hui et demain.
Comment pouvons-nous répondre à ces aspirations? Nous croyons que ce projet de loi constitue un pas dans la bonne voie. Ce n’est pas le premier, et pour le placer dans son contexte, je résumerai les progrès accomplis depuis l’établissement de la Commission royale sous la direction de MM. Dunton et Laurendeau en 1963.
Un programme de formation linguistique destiné aux fonctionnaires fédéraux a été institué en 1964 et a été fort élargi depuis en vue de lui permettre de favoriser le développement d’une compétence dans les deux langues la où une telle compétence répond à un besoin. Le gouvernement reconnaît que ses objectifs dans ce domaine ne peuvent être atteints du jour au lendemain, et que leur réalisation ne doit porter aucun préjudice à la carrière des fonctionnaires unilingues qui ont consacre de nombreuses années de leur vie à la fonction publique. Quoi qu’il en soit, de grands progrès ont été réalisés.
Les fonctionnaires disposent maintenant d’environ cinq mille heures de cours pas jour. Je suis heureux de voir que certains députes se sont prévalus de ces cours.
Comme il s’agit d’un programme qui, autant que je sache, n’a pas son pareil dans le monde, tant par son ampleur que par sa portée, l’essor rapide qu’il a pris a donné lieu momentanément a de graves problèmes d’administration. Le nombre des aspirants ayant de loin dépassé la capacité du système, priorité a été donnée a la formation des fonctionnaires exécutifs et administratifs. Le gouvernement a l’intention d’accroître l’envergure de ce programme au cours des quatre prochaines années, de façon qu’il réponde aux objectifs annonces par M. Pearson dont je parlerai tout a l’heure. Pour cela, il faudra porter le nombre des salles de cours de 76 a 133 et le nombre des professeurs de 175 a 339.
La compétence dans une langue seconde ne s’obtient pas sans peine, mais bon nombre de fonctionnaires supérieurs ont acquis, en trois ans et demi, assez de compétence pour qu’anglophones et francophones participant à des conférences et à des comités puissent y parler leur langue maternelle avec la certitude d’être compris. Nous sommes convaincus, sur la foi de cette expérience, que le programme de formation linguistique atteindra les objectifs fixés.
Le 6 avril 1966, M. Pearson a annoncé officiellement à la Chambre une politique sur le bilinguisme dans la fonction publique. « Le gouvernement espère et compte, a-t-il déclaré, que dans une période de temps raisonnable, un état de choses se sera établi au sein de la fonction publique en vertu duquel:
a) il sera de pratique courante que les communications orales ou écrites à l’intérieur de la fonction publique se fassent dans l’une ou l’autre langue officielle au choix de l’auteur…
b) les communications avec le public se feront normalement dans l’une ou l’autre langue officielle en égard au client, »
Il avait annonce à l’époque, afin de favoriser ces projets, un certain nombre de mesures. J’aimerais mentionner les progrès réalisés quant à trois de ces mesures:
1. Depuis 1966, un taux de salaire plus élevé a été accordé à ceux qui remplissent des fonctions d’employées de bureau et de secrétaire qui demandent une connaissance des deux langues et leur utilisation dans l’exécution de telles fonctions.
2. Un programme spécial destine a accroître le bilinguisme chez les cadres supérieurs a aussi débute en 1966. En vertu de ce programme, chaque année, une vingtaine de fonctionnaires de langue anglaise, ainsi que les membres de leurs familles, passent un an dans la ville de Québec, alors qu’une dizaine de fonctionnaires de langue française et les membres de leurs familles passent un an à Toronto.
A compter de 1967, une compétence raisonnable dans les deux langues officielles ou la volonté de l’acquérir en suivant des cours de formation appropries, aux frais de l’État, constitueront un élément. d’appréciation dans le choix des diplômés d’université recrutes pour occuper, à titre de stagiaires, des postes d’administrateurs dans les endroits où le bilinguisme répond à un besoin.
À la fin de 1967, la Commission Laurendeau-Dunton publiait le premier tome de son rapport qui renferme de nombreuses recommandations importantes sur les droits linguistiques. Le rapport affirme: « Nous adoptons comme principe directeur la reconnaissance par la loi et dans la pratique des deux langues officielles, même la où l’une des deux est parlée par une minorité, dès que, numériquement, celle-ci parait viable. »
Lors de la Conférence sur la constitution tenue en février dernier, le gouvernement fédéral a annoncé qu’il acceptait les objectifs fixés par la Commission royale, qu’il prendrait des dispositions pour mettre en oeuvre les propositions applicables au gouvernement fédéral et qu’il espérait que les provinces donneraient suite à celles qui exigent une initiative provinciale. Nous avons également déclare: « Le gouvernement du Canada sera disposé à aider à la mise à exécution de ces propositions s’il est prié de le faire. Nous collaborerons volontiers avec les gouvernements provinciaux en vue de mettre au point des méthodes qui permettraient de rendre notre assistance très efficace ».
Au cours de la réunion de février, la Conférence constitutionnelle s’est mise d’accord sur les lignes de conduite suivantes en matière de droits linguistiques:
1. Les Canadiens francophones n’habitant pas le Québec doivent jouir des mêmes droits que les anglophones du Québec.
2. Les gouvernements devraient intervenir aussi rapidement que possible, en adaptant leur action à la situation de chaque province et sans préjudice des droits actuellement reconnus par la loi ou l’usage.
3. La Conférence a établi un comité spécial chargé d’étudier le rapport de la Commission royale d’enquête sur le bilinguisme et le biculturalisme et autres questions relatives aux droits linguistiques et à la reconnaissance pratique de ces droits, et charge également de déterminer des modalités d’application, y compris la nature du concours fédéral envisage et la forme et les techniques de l’amendement constitutionnel.
La Conférence a aussi crée un comité permanent de fonctionnaires qui s’est réuni en mai, en juillet et en septembre et se réunira encore le mois prochain. Une nouvelle réunion des premiers ministres du Canada et des provinces aura lieu du 16 au 18 décembre.
La présente résolution résume le bill sur les langues officielles, qui prévoit l’application des recommandations de la Commission royale qui relèvent de la compétence du Parlement. Comme l’indique la résolution, le bill comprend des mesures qui portent sur le statut de l’anglais et du français comme langues officielles du Canada pour toutes les fins du Parlement et du gouvernement du Canada, et il prévoit aussi la nomination d’un commissaire des langues officielles dont le rôle sera d’assurer le reconnaissance du statut des deux langues officielles. Il définit pour la première fois les droits linguistiques des citoyens dans leurs relations avec le Parlement, avec le gouvernement fédéral et avec les institutions fédérales, et les devoirs de ces institutions envers le citoyen en matière de langue.
Il n’est pas question que cette Loi réponde à tous les besoins du Canada en matière de français, d’anglais, ou de toute autre langue. Je tiens à souligner certains des domaines que cette Loi ne régira pas.
Elle n’apportera bien entendu aucun amendement à la constitution. J’ai dit bien des fois qu’un tel amendement serait à mon avis nécessaire pour garantir les droits linguistiques fondamentaux de tous nos concitoyens. Cette Loi ne modifiera non plus en rien la juridiction des provinces sur l’administration de la justice ni sur aucun des domaines qui leur sont actuellement dévolus. Elle contiendra certes une disposition habilitante relative à la procédure au criminel, mais les tribunaux auront la faculté de l’appliquer comme ils l’entendront.
La Loi ne touchera pas aux services administratifs de l’État. D’autres lois et déclarations de principes règlent déjà les communications entre fonctionnaires et le poids du bilinguisme comme facteur d’emploi.
Les rédacteurs de la Loi savaient fort bien que nos ressources humaines et matérielles nous imposent de réelles limites; ils ont prévu les périodes de transition que les circonstances imposeront. Le projet de loi n’exige pas que tous les documents de l’État soient prépares dans les deux langues dans les ces particuliers où leur préparation en une seule langue ne viole pas le principe de l’égalité du statut des deux langues officielles.
Enfin, à l’égard des autres langues que l’anglais et le français, le projet de loi n’amoindrit aucun des droits dont les Canadiens jouissent actuellement de par la loi ou par l’usage. C’est ainsi, par exemple, qu’ un défendeur au criminel qui ne parle ni le français ni l’anglais conservera le droit de témoigner dans sa propre langue et de recourir aux services d’un interprète officiel.
Quand la Chambre sera saisie de ce bill, je me propose de m’arrêter plus longuement à ces objectifs et à ces principales dispositions. Je n’en dirai pas davantage maintenant, sauf pour recommander le bill à l’attention soutenue des honorables députés et du grand public.
Je crois que les députés et la population de toutes les parties du Canada reconnaîtront que ce bill peut jouer un rôle de toute première importance lorsqu’il s’agira de promouvoir l’unité nationale.

[CTRUDEAU=19681110]
[lieu=Qué]
Je ne sais si quelques-uns d’entre vous se souviennent de Garry Davis, l’un des précurseurs de la contestation moderne. Quelques années après la guerre, ce jeune Américain avait en quelque sorte « occupé » le territoire des Nations Unies à Paris, et il avait dressé sa tente et décidé d’élire en ce lieu son domicile. Ce jeune homme avait été déçu par l’après guerre, qui ressemblait plus à la guerre qu’à la paix; il avait été révolté par les rivalités, la haine, les menaces qui continuaient de diviser l’univers; Garry Davis avait à ce moment-là détruit son passeport et s’était déclaré citoyen du monde. Ce geste, qui ne manquait pas de grandeur, émut l’opinion publique pendant quelque temps; les journaux en firent les manchettes, puis on oublia bientôt l’histoire. La citoyenneté du monde n’avait été qu’un rêve, une illusion de quelques jours.
Ce qui était dommage dans tout cela, ce n’est pas tellement que le projet de former un gouvernement mondial avait échoué (. . .) Le malheur, c’était plutôt de voir se perdre une énergie aussi généreuse, s’effriter une volonté aussi précieuse et magnanime. Le malheur, c’était de voir réduite à néant la contribution que ce jeune homme aurait voulu apporter – aurait sans doute pu apporter – à l’édification de l’harmonie et de la paix dans le monde.
Je n’essaierai pas de vous indiquer par quel autre moyen, plus efficace, ce jeune homme aurait pu tenter de réussir. Ce n’est là ni mon propos, ni surtout, ma prétention. Mais il me paraît clair qu’une protestation comme celle-là n’était ni assez organisée, ni assez canalisée pour avoir un effet salutaire et durable. Pour réussir, l’action, et particulièrement l’action politique, doit s’intégrer dans une réalité précise, elle doit obéir à des lois; elle doit obéir à une logique rigoureuse, et non pas seulement à quelque inspiration fugace, si généreuse soit-elle. Le gouvernement des hommes exige autre chose que des bonnes intentions; il est soumis inévitablement à une science qui le conditionne, et dont on doit tenir compte si l’on veut changer quelque chose à la société dans laquelle nous vivons.
Les inévitables règles du jeu
Si, par exemple, on admet la démocratie parlementaire comme système politique, il faut admettre aussi les règles fondamentales qui régissent ce système. Il faut d’abord admettre que c’est d’abord le peuple – et le peuple seul – qui y est souverain. Il faut admettre que le peuple délègue ses pouvoirs à des représentants; que ces représentants se groupent en divers partis politiques qui structurent, qui cristallisent l’opinion et la volonté populaires. Il faut enfin admettre que c’est à l’intérieur de ces partis que l’action politique s’organise; que c’est là qu’elle se précise et qu’elle se détermine. Bref, quelque imparfait qu’apparaisse le système, quelque discutable qu’en soient parfois les résultats, on ne peut pas se permettre d’en accepter le principe et d’en refuser les règles du jeu.
Hegel disait que la politique, c’est la science de la volonté. Dans les pays dits totalitaires, il est à peu près impensable de renverser un gouvernement ou même de rejoindre les centres de décision sans exercer une forme quelconque de violence. La science, dont parle Hegel, devient alors difficile, risquée et toujours à réinventer. Tandis qu’en démocratie, elle est en quelque sorte à la portée de tous. Il suffit en effet à quelques citoyens convaincus de fonder un parti et de rallier la majorité à leurs convictions, pour qu’aussitôt mandatés par le peuple il leur soit loisible de donner à leur programme force de loi. De la même manière, un citoyen peut, dans les cadres d’un parti politique déjà existant, non pas seulement militer pour que ce parti devienne majoritaire, mais, aussi, participer à l’élaboration de la politique de ce parti, la con tester s’il le faut, et graduellement, par la seule vertu de sa persuasion, la transformer.
L’urgence de transformer le régime des partis
Dans le passé, le parti politique n’a pas toujours été un outil de communication et de participation populaires. A certaines époques, son rôle a même été sérieusement diminué, au point de n’être plus qu’un instrument électoral entre les mains de ceux qui détenaient ou convoitaient le pouvoir. Le parti n’était plus alors la propriété ni l’affaire du citoyen, et risquait donc en fin de compte de substituer à la poursuite du bien commun celle d’intérêts particuliers. Voilà pourquoi il est devenu urgent, si nous entendons préserver la démocratie, de transformer le régime des partis comme nous le transformons ici, comme nous allons le transformer dans les années qui viennent, et c’est de certaines de ces choses que nous voulons vous entretenir ce soir et dans les jours et les semaines à venir.

Car, face à ces déviations, aux abus d’un parti vu uniquement comme une machine électorale, je comprends qu’on ait réagi, je comprends qu’on s’indigne, mais pour y remédier, mais pour y apporter les corrections et les modifications qui s’imposent et non pas pour justifier éventuellement son désintéressement. Il n’est rien de plus malheureux, de plus dangereux que la désaffection et la méfiance de certains à l’égard de nos institutions politiques, comme si elles ne devaient plus servir qu’à maintenir le statu quo, comme s’il n’y avait plus rien à faire hors la protestation et le désordre.
Car le mal n’est pas surtout dans la maladie. Il est dans la passivité face à la maladie. Il est l’inaction, dans le fatalisme, dans l’impuissance et dans le refus. Le mal est d’abord et avant tout dans l’acceptation aveugle du mal.
Redonner à la démocratie sa jeunesse
Et c’est pourquoi il importe de vouloir. De savoir et de vouloir. Il faut savoir que le gouvernement, que la démocratie c’est le gouvernement du peuple, pour le peuple et par le peuple. De savoir que si, pour le peuple, le vote est bien sûr une arme de décision, le parti politique, lui, est une arme de communication, c’est un véhicule de vérification, de participation. Il importe surtout de savoir que c’est dans la mesure exacte où les citoyens s’expriment à l’intérieur des partis politiques que ces partis peuvent enfin exprimer la volonté précise des citoyens.
Et si on prétend que tout cela n’est que théorie, illusion, utopie, c’est qu’on n’a rien compris, ou c’est qu’on n’a rien voulu comprendre. C’est peut-être aussi, tout simplement, qu’on ne veut pas, dans le sens où, encore une fois, Hegel disait que gouverner c’est vouloir, et c’est bien là, je le répète, le drame. Mais tant qu’il y aura des gens pour vouloir, tant qu’il y aura des esprits résolus à faire de ce pays un pays authentiquement démocratique, alors la démocratie cessera d’être une théorie ou une illusion; elle retrouvera sa jeunesse et sa vitalité; elle deviendra une réalité quotidienne, active, contagieuse. Car ce sera le peuple, et le peuple tout entier, qui sera au pouvoir.

Québécois, je suis irrévocablement Canadien
La participation du peuple au gouvernement, je la vois aussi – et de façon toute particulière, j’allais dire peut-être toute personnelle – pour la communauté canadienne-française.
Je suis Québécois. Je suis Canadien français, et je le suis de tout coeur. Je le suis de tout coeur, mais je suis également, je suis profondément, je suis irrévocablement Canadien. Et vous êtes tous convaincus comme moi que l’un n’empêche pas l’autre. Que le Canadien français ait été, dans le passé, soumis à de multiples vexations, qu’il se soit senti souvent mal à l’aise et dépossédé, qu’il ait subi parfois la gêne et l’humiliation, je le sais bien. Et qu’il se soit aujourd’hui redressement dans sa fierté et sa détermination, qu’il éprouve jusque dans ses viscères le besoin d’un climat respirable, qu’il exige sous son toit une maison enfin fraternelle et reconnaissable, je le sais aussi. Je sais à quel point de telles nécessités sont impérieuses et vitales. Mais je sais également qu’à cette heure décisive de notre histoire, au moment où nous nous apprêtons à revivre et à conquérir, la tentation de repli en séduit encore quelques-uns. Leur insécurité profonde, leur frayeur ancienne leur commandent de fermer les portes et de bloquer les frontières. Et ils cherchent à nous entraîner dans leur refuge, en donnant à leur mésaventure l’allure d’une croisade, comme si la rage s’appelait le courage et comme si la rancoeur pouvait tenir lieu de coeur.

La maison qui sera nôtre
Nous avons la chance, pour une fois favorable, de multiplier au lieu de diviser, d’accroître au lieu de réduire la portée de notre voix et l’ampleur de nos gestes. La maison que nous exigeons, et qui sera nôtre, nous pouvons lui donner dès maintenant d’exaltantes perspectives, parce que nos bras sont dorénavant robustes et qu’ils ont envie de construire grand et vaste.
Et il se trouve justement aujourd’hui un outil à la mesure de l’entreprise. Il se trouve aujourd’hui un moyen d’action qui peut permettre aux Québécois en particulier et aux Canadiens français en général de s’affirmer et de jouer dans l’avenir du Canada un rôle de premier plan. Cet outil, ce moyen d’action, c’est celui que nous offre le parti libéral. La représentation canadienne-française à l’intérieur du parti est en effet, et vous le savez, suffisamment forte et active pour que le Canada français puisse participer véritablement aux affaires du pays. Jamais d’ailleurs dans toute l’histoire de la Confédération n’y a-t-il eu à Ottawa, dans l’administration fédérale, une présence canadienne-française aussi influente que celle qui présentement participe à l’exercice du pouvoir.
Et le Québec n’a pas, pour cela, à renier son passé, bien au contraire. C’est dans ses racines, solides, profondes, nourries de vaillance et d’optimisme, qu’il doit puiser la vigueur nécessaire à son épanouissement et à son rayonnement à travers tout le Canada. C’est parce que le Québec est fort qu’il envoie à Ottawa des hommes qui sont capables de parler avec force et fierté. Car si c’est dans l’âpreté des luttes à livrer que le Québec a réussi à forger son identité, c’est encore dans un nouveau défi à relever qu’il parviendra, de concert avec tous les autres Canadiens français des autres provinces, de concert avec tous les autres Canadiens, à donner à ce vaste pays un coeur, une âme, un esprit inédit et exemplaire.

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Alors que débute la présente réunion de la Conférence constitutionnelle, je désire souhaiter la bienvenue à tous les chefs des gouvernements provinciaux et à leurs délégués qui sont rassemblés dans cette salle ainsi qu’à tous ceux qui suivent nos débats par le truchement de la radio ou de la télévision.
Bien que cette réunion soit la suite de notre rencontre en février dernier, les événements qui se sont produits l’an passé ont modifié la composition des participants de notre Conférence. Les membres de la délégation fédérale et, j’en suis sûr, tous les participants de cette Conférence regretterons qu’on ne puisse plus compter sur l’expérience et l’habile esprit d’initiative de mon prédécesseur, le très honorable Lester B. Pearson. Les nombreuses années qu’il a passées dans la diplomatie internationale, sa profonde connaissance de nos institutions politiques, l’affection et le souci dont il a fait preuve à l’égard de son pays ainsi que sa sagesse et son esprit ont contribué pour beaucoup au succès de notre première réunion.
Nous sommes honorés de sa présence à cette Conférence ainsi que celle d’un autre ancien Premier ministre du Canada, John Diefenbaker. Je souhaiterais que l’on puisse amender notre constitution afin de garantir que, lorsqu’un Premier ministre assume ses fonction, il acquierre aussi les meilleures qualités de ses prédécesseurs.

Il y a une absence que j’éprouve ce matin avec un regret particulièrement vif, c’est celle de l’honorable Daniel Johnson. Les raisons qui avaient motivé notre décision de réviser la constitution, tenaient, pour une bonne part, à l’insatisfaction des Canadiens français et à leur malaise à l’intérieur de la fédération canadienne. Comme Premier ministre de la province de Québec, la tâche de monsieur Johnson, lors de notre première rencontre, était importante et difficile. Et bien que l’on ait, autour de cette table, différé d’avis à quelques reprises, son entier dévouement aux intérêts de la population du Québec et sa foi dans l’avenir du Canada étaient reconnus pour tous ceux qui ont été témoins du soin et de la pondération qu’il mettait à concilier la poursuite de ce double objectif. C’est l’honorable Jean-Jaques Bertrand, on le sait, qui lui succède comme Premier ministre de la province de Québec et que nous accueillons ce matin à l’ouverture de ces deuxièmes assises. Je vous salue amicalement et me réjouis de voir que votre santé est maintenant rétablie. J’espère qu’elle continuera à être satisfaisante et qu’elle vous permettra de vous acquitter avec succès de vos nouvelles responsabilités.

Nous regrettons aussi l’absence de l’honorable Ernest Manning à cette Conférence. Lors de nos débats, il apportait toute l’autorité et la conviction qu’il avait acquises durant le quart de siècle qu’il avait consacré aux intérêts de ses concitoyens de l’Alberta. L’honorable Harry Strom lui succède en qualité de Premier ministre de cette province et de chef de la délégation de l’Alberta. Je suis heureux de vous souhaiter la bienvenue et de vous offrir mes meilleurs vœux de succès dans vos nouvelles fonctions.
Nous avons appris avec quelque déception que l’honorable Ross Thatcher, Premier ministre de la Saskatchewan, ne pourrait assister à la présente réunion pour cause de maladie. L’honorable D. G. Steuart assumera la direction de la délégation de la Saskatchewan. Je lui demanderai de transmettre nos vœux de prompt rétablissement à M. Thatcher.

La tradition en vertu de laquelle nous nous trouvons réunis aujourd’hui remonte au-delà de l’origine de notre confédération. Les tournants de l’histoire sont, pour bien des pays, marqués au coin de la guerre ou des révolutions. La fondation et le développement de notre pays, moins spectaculaires mais tout aussi décisifs, sont le fruit des réunions tenues par les représentants du peuple dans le bon ordre et le respect des formes. Il fallut consacrer plusieurs années et maintes réunions à l’élaboration détaillée de la Confédération. Nul doute que les Pères de la Confédération n’aient partagé souvent, au cours de ces années interminables, un sentiment profond de frustration. Et pourtant, avec le recul de l’histoire, y eut-il jamais temps mieux employé?
Leur tâche, sous bien des rapports, se compare à celle qui nous occupe aujourd’hui. Il leur fallait créer un immense pays aux régions fort diversifiées et, de notre côté, nous devons assurer un avenir aussi riche que prometteur. Ce sont les difficultés de l’époque qui dictèrent leurs attitudes et engendrèrent les institutions d’alors. Mais ils avaient assez de foi en l’avenir pour donner à ce pays la robuste unité dont il avait besoin. Dans le même esprit, nous ne devons pas craindre d’innover, de transformer et d’améliorer. Au cours des ans, ils ont fait preuve, dans leurs travaux, de patience, de tolérance et de prescience. Ce sont là des qualités que nous nous devons de posséder.
Le Canada est le résultat de la compréhension et non du conflit; nous sommes les dépositaires de la raison et non de la violence. Les Canadiens veulent que leur pays aille de l’avant avec calme et pondération. C’est notre façon d’agir et c’est la bonne. Elle a fait ses preuves et nous devons faire en sorte qu’il en soit toujours ainsi.
Les délibérations des trois prochaines journées graviteront autour de la constitution. Je sais que nombreux sont ceux qui voient dans la constitution un document technique fort aride qu’il vaut mieux laisser entre les mains des hommes de loi et des politiques. L’Acte de l’Amérique du nord britannique n’est assurément pas un sujet de lecture très enlevant. Mais du moment que ses effets s’exercent sur chaque Canadien, il intéresse chacun de nous. Notre régime politique met en jeu le sort de chaque citoyen. La bonne marche de ce régime, à l’heure actuelle et dans les temps à venir, repose sur la constitution.
L’autorité de notre appareil législatif, de notre appareil judiciaire et le maintien de l’ordre dans notre société émanent de cette constitution. C’est dire en quelque sorte qu’elle intervient dans la plupart des actes les plus simples de notre vie quotidienne. Elle a un rôle à jouer dans notre note d’épicerie ou de chauffage, dans la qualité même de l’air que nous respirons et de l’eau que nous buvons, dans les émissions de télévisions que regardons, dans l’administration de nos écoles et de nos tribunaux. Elle influe tout autant sur la prospérité du pays, le nombre des emplois, le développement de notre industrie et la valeur qualitative et quantitative de nos services de bien-être et de santé. Elle protège les particuliers et les minorités contre tout abus de pouvoir. Alors que nos besoins et nos aspirations sont en constante évolution, elle met en jeu l’existence même de notre pays.

C’est au cours de notre année du Centenaire qu’un grand nombre de Canadiens en vinrent à la conclusion que, pour mieux assurer l’avenir du pays, il nous fallait procéder à une révision de notre constitution. C’est pourquoi diverses réunions furent tenues, et de vastes discussions, que nous ne faisons que poursuivre aujourd’hui.
L’une des premières étapes que fut la Conférence de la Confédération de Demain, convoquée par le Premier ministre Robarts et au cours de laquelle de nombreux dirigeants provinciaux insistèrent sur l’urgence d’une revision de la constitution. On réaffirma ce besoin lors de la Conférence constitutionnelle fédérale-provinciale en février dernier, si bien qu’on décida de procéder à une revision globale de la Constitution. Nous fûmes alors d’accord pour établir un comité permanent de fonctionnaires, chargé de seconder les Premiers ministres ou leurs délégués.
Le gouvernement fédéral ainsi que tous les gouvernements provinciaux ont participé aux travaux de ce comité. On a mis alors à contribution l’expérience et l’imagination des meilleurs experts du pays. Le comité ainsi favorisé la réflexion sérieuse et l’éclosion d’idées, si bien que jamais peut-être, depuis les débuts de la Confédération, a-t-on autant débattu, et de façon aussi pertinente, les grandes questions constitutionnelles. Maintenant que nous avons accumulé cette somme de connaissances, et mis au point cet instrument de travail, c’est à nous de décider de l’usage que l’on veut en faire. Ils peuvent nous être d’un grand secours si nous continuons de nous fixer des objectifs précis et rigoureux. Mais les chefs de gouvernement sont les premiers responsables des décisions qui seront prises et du progrès qui s’accomplira; c’est à nous, en définitive, qu’il incombe d’assurer le succès des travaux entrepris et de la qualité de notre Constitution.

Il ne faut pas que nous sous-estimions la difficulté de notre tâche. Bien que l’on ait accompli beaucoup depuis février dernier, la plupart des problèmes qui ont donné lieu à la demande de révision ne sont pas encore résolus et certains d’entre eux sont peut-être même devenus plus aigus. Les événements récents indiquent sans l’ombre d’un doute que les incertitudes au sujet du rôle respectif d’Ottawa et des provinces et au sujet des droits de nos deux principales communautés linguistiques n’ont pas du tout diminué. Ce qui était vrai il y a un an ne l’est pas moins aujourd’hui. Nous devons supprimer ces incertitudes en renouvelant la constitution.
Nous savons que ce ne sont pas là les seuls problèmes auxquels nous devons faire face. Les Canadiens de toutes les provinces désirent l’amélioration des systèmes d’éducation, l’expansion des programmes de santé et de bien-être, de meilleurs logements et services de transports, un aménagement régional plus rapide, pour ne mentionner que quelques-unes des priorités actuelles.
D’aucuns ont proposé que la constitution soit rayée de l’ordre du jour de la présente réunion afin d’étudier de plus près l’évolution quotidienne des problèmes socio-économiques. Après tout, nous voyons bien qu’ils existent, qu’ils sont importants et qu’il faut absolument les résoudre. Mais il est un temps où la recherche de solutions à court terme, l’acceptation routinière de palliatifs ne sauraient être admises lorsqu’on veut se consacrer à l’examen des problèmes fondamentaux. Nous savons tous que lorsque deux hommes de bonne volonté n’arrivent pas à s’entendre sur un problème aussi commun qu’urgent, ce sont probablement les principes fondamentaux qui, dans une certaine mesure, sont à l’origine de ce désaccord. Et nous savons aussi qu’il est préférable et plus efficace de faire en sorte de s’entendre sur les principes que de continuer à se quereller à propos du problème même. L’unité canadienne et la coopération fédérale-provinciale ont été trop souvent mises en doute pour que nous pensions nous en tirer par un autre palliatif. Le problème fondamental doit venir sur le tapis; il faut parler de la constitution, de ce qui détermine les fondements de l’unité canadienne et de ce qui régit les relations fédérales-provinciales.
Je pourrais faire la rétrospective, et vous le pourriez aussi, de l’abandon progressif des ressources fédérales en faveur des gouvernements provinciaux et montrer que, de nos jours, près de 50 % l’ensemble des revenus du gouvernement revient aux gouvernements provinciaux et municipaux. Il me serait possible aussi de souligner la réduction progressive et régulière de la part fédérale dans l’impôt sur le revenu et sur les biens de succession. Je pourrais encore faire valoir que le gouvernement fédéral a augmenté les versements de péréquation aux provinces à revenus modiques, de telle sorte qu’ils atteignent aujourd’hui bien plus d’un demi-milliard de dollars par an.
Je pourrais parler, aussi, de notre souci, je dirais même de l’urgente nécessité, de prévenir l’érosion des pouvoirs économiques et fiscaux du Parlement du Canada et si nous voulons que notre pays demeure fort et que tous les Canadiens de chaque région bénéficient de chances accrues.
Mais là n’est pas mon dessein. Vous connaissez ces arguments aussi bien que vous connaissez les vôtres au sujet de cette question centrale du fédéralisme. Le point que je veux vous faire ressortir est le suivant : ces discussions se sont tellement prolongées au cours des ans qu’il est de notre devoir envers les Canadiens d’aborder le problème fondamental, et ce problème, c’est la constitution.
Si les provinces estiment, par exemple, que les gouvernements du Canada qui se sont succédés ont fait preuve de trop d’empressement en entreprenant des programmes à frais partagés, ou que ces programmes violent l’esprit des compétences provinciales, nous ferions mieux alors d’examiner le pouvoir constitutionnel en vertu duquel on les met en œuvre, c’est-à-dire le pouvoir de dépenses du gouvernement fédéral. Par l’intermédiaire de ces arguments, laisse-t-on entendre qu’il faudrait réduire ou atténuer de quelque façon ce pouvoir fédéral? Ou bien suggère-t-on qu’il devrait exister des règlements de base afin d’en régir l’utilisation? Voilà des questions fondamentales, il est vrai, car sur ce pouvoir constitutionnel sont fondés, par exemple, le Régime d’assurance-hospitalisation, le Régime d’assurance publique du Canada, le Fonds de développement économique rural, la Caisse d’aide à la santé, l’Assurance-santé, la Route transcanadienne et les Allocations familiales. Ce pouvoir de dépenses a aussi permis au gouvernement fédéral de contribuer à de nombreux projets du centenaire, y compris l’Expo 67. Voilà en partie comment les Canadiens bénéficient de ce pouvoir et nous devrons en tenir compte lorsque nous traiterons de cette question.
L’utilisation du pouvoir de dépenses du gouvernement fédéral ne représente qu’un exemple des problèmes constitutionnels fondamentaux que nous devons résoudre afin de trouver des solutions durables aux problèmes financiers auxquels tous les gouvernements continuent à faire face.
Une autre préoccupation tant du gouvernement fédéral que des gouvernements provinciaux a été de faire en sorte que les Canadiens de toutes les régions du pays bénéficient de chances égales. C’était une des raisons fondamentales qui justifiaient la Confédération. Au cours de notre histoire vieille d’un siècle, la conjoncture économique et les problèmes relatifs aux inégalités qui en résultent ont changé du tout au tout. On s’est demandé si la constitution imposait des obligations suffisantes et si elle accordait suffisamment de pouvoirs aux divers ordres de gouvernement pour résoudre ces problèmes. Avec les provinces nous partageons le même désir de trouver des moyens plus équitables de distribuer les chances dans toutes les parties du Canada, et nous accueillons avec plaisir la perspective d’un débat poussé sur les meilleurs moyens constitutionnels d’atteindre cet objectif.
Au lieu de faire revivre les batailles d’antan, qui portaient sur des accomodements financiers à court terme, il vaudrait mieux, à mon sens, faire face à ces questions fondamentales. Elles sont inscrites à l’ordre du jour de la conférence et nous allons les aborder au cours des trois prochaines journées. Il serait bon d’en faire l’étude dans le cadre d’un examen systématique de toute la structure de notre régime fédéral.

Nous voulons reviser notre Constitution. Nous voulons la moderniser, la rendre plus conforme aux nouvelles réalités contemporaines. Mais notre véritable détermination, notre motivation profonde, c’est d’abord et avant tout de servir le citoyen, de sauvegarder ses intérêts, d’assurer la protection de ses droits et la réalisation de ses aspirations. Voilà notre préoccupation première, et qui nous est commune à tous. D’autant plus que tous ensemble nous représentons et servons les mêmes Canadiens. Les souverainetés peuvent bien être partagées entre divers paliers de gouvernement, mais le citoyen, lui, reste unique et indivisible.
Or, y a-t-il, pour le citoyen, des valeurs plus importantes, des biens plus précieux que le droit à la vie, le droit à la propriété, à la liberté d’opinion et de parole, à la liberté de religion? Il s’agit là des droits fondamentaux de l’individu, inhérents à la dignité humaine parce qu’élémentaires, naturels et en quelque sorte immuables. Comment pourraient-ils être ignorés dans la constitution d’un pays moderne et civilisé, et qui se veut défenseur du respect et de la liberté de l’homme? Si le gouvernement fédéral insiste pour qu’une charte des droits de l’homme soit partie intégrante de la Constitution, c’est pour tous les Canadiens. Qu’il soit de Churchill, de Trois-Rivières, de Kamloops, de Medicine Hat, de Richibueto ou de Port aux Basques, le citoyen canadien doit partout être assuré du même et libre exercice de ses droits fondamentaux
Et pourquoi ne le serait-il pas? S’agit-il oui ou non de valeurs communes à tous, et auxquelles nous croyons tous? Sans aucun doute. Alors, je vous le demande, messieurs, d’où vient notre réticence à garantir tous ensemble au citoyen que tous ensemble nous servons et représentons, ses droits les plus essentiels?
Certains sont peut-être d’avis que cette question relève plutôt de la juridiction des provinces et craignent qu’elle donne lieu à une intrusion du gouvernement fédéral dans un domaine qui n’est pas exclusivement de sa compétence. Or, il ne peut y avoir ici d’empiètement gouvernemental puisqu’il n’est pas question de transférer des pouvoirs législatifs d’un gouvernement à un autre. Il suffit tout simplement que nous soyons d’accord pour restreindre le pouvoir de tous les gouvernements, qui n’auraient plus la latitude de porter atteinte aux droits individuels que nous nous serions tous convenus de garantir. Nous décidons de placer les droits fondamentaux du citoyen avant les droits des gouvernements. Voilà tout.
Du reste, la plupart des provinces reconnaissent la nécessité d’accorder à l’individu des droits de cette nature; quelques-unes d’entre elles ont en effet déjà adopté soit une charte des droits de l’homme, soit une législation protégeant certaines libertés publiques; et d’autres provinces se proposent d’en faire autant bientôt. Mais la protection du citoyen reste incomplète, parce que ces initiatives restent isolées. Pourquoi ne pas les unifier et les consolider? Le gouvernement fédéral a rédigé un projet de charte des droits de l’homme, que l’on trouvera dans notre document, la Constitution canadienne et le citoyen. Il va de soi que ce projet n’est pas définitif et qu’il est susceptible d’amélioration. Mais pourquoi ne pas confronter nos différentes manières d’envisager la question et ne pas tenter de les réconcilier? Pourquoi ne pas vouloir mettre en commun ce que nous avons pu, de part et d’autre, élaborer, afin que, réunissant les éléments les plus viables de nos réflexions et de nos divers travaux, nous en arrivions à composer la meilleure charte possible?
Une charte constitutionnelle des droits de l’homme, en plus de répondre à un besoin précis à l’égard du citoyen, aurait comme avantage de faire participer tous les Canadiens à un même esprit et à un même idéal. Nous croyons à la diversité culturelle du pays, que nous voulons cultiver et encourager. Mais, en même temps, nous devons trouver les raisons profondes qui nous rapprochent, nous devons prendre conscience des liens qui nous unissent. Si nous voulons que ce pays soit un pays et non pas un agglomérat de territoires à administrer, nous devons, pour lui donner une âme, reconnaître une fois pour tous les principes et les idéaux qui nous sont communs et qui nous inspirent.
La nécessité de dépasser certaine compartimentation culturelle afin de permettre au pays de retrouver ses assises et ses raisons d’être, nous a amenés à considérer comme fondamentaux les droits linguistiques.
Nous voulons respecter la langue des deux principales communautés linguistiques du pays. Mais s’agit-il d’un respect restrictif, limité et compartimenté? Les droits du français ne doivent-ils être garantis que dans une partie seulement du pays? Et les droits de l’anglais, dans l’autre partie seulement? L’absurdité de pareille situation saute aux yeux, car elle mène inévitablement à une intolérance réciproque et à une double ségrégation.
Nous croyons que les droits linguistiques ne sont pas seulement fondamentaux pour le citoyen, mais qu’ils le sont aussi pour la santé et l’unité du pays. Le Canadien de langue française et le Canadien de langue anglaise doivent être des Canadiens à part entière. Quelle que soit la région où ils vivent, ils doivent se sentir partout chez eux.
Notre politique sur le bilinguisme a maintes fois prêté à des malentendus. Elle n’implique pas que chaque Canadien de langue anglaise doive apprendre le français, ou que chaque Canadien de langue française doive apprendre l’anglais. Elle prévoit que chaque Canadien pourra gratuitement se faire éduquer dans l’une ou l’autre des langues officielles, et qu’il sera libre d’utiliser l’une ou l’autre langue dans ses rapports avec le gouvernement fédéral ou autres institutions gouvernementales, dans toutes les régions du pays où la minorité est assez importante pour justifier pareille mesure. C’est à cette condition seulement que le Canada peut devenir la partie de tous les Canadiens.
Je crois d’ailleurs que nous n’avons plus le choix. Ou nous acceptons de reconnaître ces droits linguistiques dans toutes les parties du Canada, ou alors notre société se désintègrera dans l’hostilité et le mépris mutuel. C’est le défi qui se pose au Canada et que nous devons ici même, ensemble, relever.
Depuis la Conférence de l’an dernier, plusieurs gouvernements provinciaux ont pris des mesures en vue de garantir certains droits linguistiques. Le gouvernement fédéral a proposé l’adoption d’une loi sur les langues officielles, dont les dispositions ressortissent de la compétence fédérale. Nous nous rendons compte cependant que la garantie des droits linguistiques d’une extrémité à l’autre du pays peut créer certaines difficultés d’ordre technique et financier. Nous sommes disposés à discuter de ces problèmes avec les provinces et à étudier toute suggestion qui pourrait faciliter leur solution.
Maintenant que cette première étape est franchie, nous ne pouvons pas nous permettre d’hésiter ou de régresser. Les droits linguistiques sont trop importants pour trop de Canadiens pour ne pas être protégés adéquatement par la loi. Nous devons, dans notre constitution revisée, les garantir pour tous, de façon irrévocable et définitive.

Je n’ai mentionné que quelques-uns des sujets que nous aborderons au cours de cette Conférence, mais ils devraient suffire à donner une indication de l’ampleur de la tâche que nous nous sommes fixée. Bien entendu, un grand nombre de questions demeurera sans réponse à la fin de la troisième journée. Quiconque attend une nouvelle constitution mercredi soir risque d’être fort déçu.
Néanmoins, nous espérons accomplir des progrès remarquables au cours de cette rencontre et parvenir à une nouvelle étape dans nos délibérations. Dans certains domaines de la constitution, il reste encore à faire beaucoup de travaux préparatoires. Il est possible que nous décidions de renvoyer ces travaux au Comité permanent des fonctionnaires. Nous aurons l’occasion de nous pencher sur le rapport de ce Comité qui demande des conseils sur les méthodes et les objectifs qu’il devra fixer à l’avenir.
Dans d’autres domaines où les travaux préparatoires sont achevés, le moment est venu de se décider sur la forme et le contenu à donner à une nouvelle constitution. Il s’agit là de décisions d’ordre politique que doivent prendre les représentants élus du peuple.
Par exemple, le gouvernement fédéral a formulé des propositions bien précises concernant une Charte canadienne des droits de l’homme. Nous avons aussi formulé des propositions concernant un préambule et la structure des gouvernements fédéral et provinciaux et des tribunaux.
Nous aborderons ces questions un peu plus tard dans le courant de la réunion. Si le temps nous fait défaut pour en venir à bout, il nous restera la possibilité de confier la discussion de certains sujets aux ministres ou chefs de gouvernements compétents, qui seront d’avis que de telles réunions méritent la plus haute priorité. Nous nous tiendrons donc à la disposition de tous dès que la nécessité s’en fera sentir et aussi souvent qu’il le faudra.

Au delà de toutes ces questions, et sous-jacente à chacun des points de notre agenda, il est une réalité que nous ne devons jamais perdre de vue.
Bien sûr, les sources de revenus et les pouvoirs de dépenses sont de toute première importance pour les gouvernements, et nous voudrons en discuter au cours de nos réunions. Bien sûr, les droits de l’homme et les droits linguistiques représentent, pour le citoyen canadien, des valeurs fondamentales, et nous en parlerons également.
Mais ce qui est d’abord en cause ici, c’est le pays lui-même, c’est son unité, c’est son avenir. C’est là la vraie réalité de nos débats. Nous sommes à redéfinir l’existence même du Canada. Quelle sorte de pays voulons-nous?

Est-ce que nous voulons une version améliorée de fédéralisme? Un gouvernement fédéral puissant ayant les moyens d’agir au nom de tout le pays? Des gouvernements provinciaux énergiques et capables d’assumer leurs responsabilités constitutionnelles? Une division des pouvoirs adaptée aux besoins de l’heure? Une constitution qui définit et garantit les droits fondamentaux des citoyens? L’égalité juridique pour les langues française et anglaise?
Nous sommes convaincus que la majorité des Canadiens, dans toutes les provinces, adhèrent à ces principes. Lors de la présente conférence, tous les gouvernements auront l’occasion de faire connaître leur position sans équivoque.
Il serait peu réaliste de croire que l’unanimité se fera sur chaque question. Indépendamment de la tournure que prendront nos délibérations au cours des trois prochaines journées, nous restons unis par notre confiance commune en l’avenir de ce pays remarquable et par notre désir unanime de servir au mieux les intérêts de tous les Canadiens. C’est dans cet esprit que nous nous trouvons réunis à cette table et j’y vois certes d’heureux auspices pour entreprendre de fructueuses délibérations.

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Je m’associe de tout coeur à mes compatriotes de langue française pour célébrer la fête de la Saint-Jean-Baptiste.
Cette fête est celle de tous les Canadiens-français, qu’ils soient de Montréal, de Québec, d’Ottawa, de St-Boniface, de Sudbury ou de Gravelbourg. Et c’est à eux tous que je présente aujourd’hui, au nom de tous les citoyens du pays, mes vœux les plus cordiaux.
Ce n’est pas facile, en terre d’Amérique, d’être de langue, de culture et de traditions françaises. Mais cette difficulté doit précisément être la source d’une vigueur redoublée et d’un dépassement continu. C’est là le risque de vivre, mais qui donne à la réussite d’autant plus de prix et de poids.
Nous sommes à bâtir un pays, aux dimensions physiques et sociales exceptionnelles. Oubliant les préjugés du passé et les méfiances séculaires, nous prenons le grand risque d’inventer un pays neuf, fondé sur la fraternité de deux grandes communautés linguistiques autrefois divisées. L’aventure est de taille, et de haute ambition.
Non seulement la tenterons-nous, mais nous la réussirons, parce que c’est ainsi, dans le monde de demain, que les hommes doivent apprendre à vivre : ensemble.
Pour y parvenir, les Canadiens français devront, plus que jamais, faire preuve d’initiative, d’audace et de volonté. Ils doivent être plus présents qu’ils ne l’ont jamais été, plus actifs et plus compétents que jamais dans le passé.
Déjà, par bon nombre de leurs accomplissements, ils forcent l’admiration du Canada tout entier. Non seulement le fait français est de plus en plus accepté et reconnu, mais il est souhaité et encouragé. C’est que le pays a besoin des Canadiens français, de leur contribution et de leur précieux apport. Pour se réaliser enfin, le Canada compte sur les ressources et le dynamisme des Canadiens de langue française.
Le Canada ne serait pas le Canada – et ne remplirait pas ses promesses, si la diversité qui le caractérise ne prenait pas toute son ampleur et ne marquait pas le pays en profondeur.
Aussi la fête de la Saint-Jean-Baptiste est-elle synonyme de fierté et de progrès non pas seulement pour les citoyens de langue française, mais pour tout le Canada.

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Le Canada de 1969 reste fidèle aux espoirs de notre peuple. Il a conservé l’enthousiasme de sa centième année; il a justifié, par ses réalisations et ses promesses, l’espérance des millions d’hommes qui sont venus s’y établir au cours des années; il a comblé, par sa beauté, sa richesse, son immensité, le rêve des Pères de notre Confédération.
Nous Canadiens, qui habitons ce pays, sommes un peuple heureux entre tous. Et ce qui fonde notre bonheur, ce qui, aux yeux des étrangers, sinon toujours aux nôtres, nous distingue de plus en plus nettement, ce n’est ni la richesse de notre économie, ni notre puissance politique ou militaire. C’est un bien très supérieur à la somme de ces avantages. C’est la première de nos ressources naturelles. C’est l’esprit de tolérance réciproque qu’on retrouve profondément ancré dans le caractère des Canadiens.
La tolérance et la modération sont des vertus peut-être plus courantes ici que n’importe où ailleurs; quoi qu’il en soit, c’est d’après elles que nous devons prendre la mesure de notre pays et de notre peuple. Nos institutions politiques et notre système judiciaire ont depuis longtemps souscrit au principe de la non-intervention des Canadiens dans la vie de leurs concitoyens. Notre patrimoine s’en est trouvé enrichi. Nous prenons pour acquises des choses que beaucoup nous envient, et voudraient posséder avec la même assurance : un milieu social qui, dans l’ensemble, admet volontiers les différences de race, d’origine ou de langue; une volonté collective de supprimer toute manifestation d’intolérance.
C’est là, sûrement, que réside la force du Canada. C’est à cette tradition que communient les Canadiens. Que chacun d’entre nous puisse vivre dans la dignité, participer à la liberté générale de la pensée, de la parole et du mouvement, et recherche le bonheur comme il l’entend : tel est l’esprit qui nous anime tous, et dont tous nous retirons les bienfaits.
En ce 1er juillet, nous pensons avec gratitude au bonheur d’être Canadien; et prenons l’engagement de contribuer, au cours de l’année qui commence, à maintenir dans notre pays ce climat de liberté. Ne perdons pas de vue les nombreux problèmes qui se posent à nous; mais sachons les affronter, conscients de la valeur de nos traditions et de notre patrimoine humain.

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C’est un honneur pour moi de vous accueillir au Canada. Vous êtes l’un des hommes d’État africains les plus prestigieux. Vous êtes un ami du Canada.
Le Canada se félicite de ses excellentes relations avec votre pays. Le Niger est le foyer d’un peuple industrieux qui depuis son indépendance a fait de remarquables progrès. Monsieur le Président, vous représentez aujourd’hui parmi nous cette immense et merveilleuse Afrique, où, grâce au dynamisme de votre peuple et grâce au rayonnement de votre action, le Niger a marqué sa place. Ainsi, vous vous êtes affirmé à l’Organisation de l’Union africaine (OUA). Dix-huit États africains vous ont confié d’importantes négociations économiques avec le Marché commun. Vous êtes président du Conseil de l’Entente. Trois fois l’Organisation commune africaine et malgache (OCAM) vous a confié sa présidence.
D’ailleurs, c’est en votre qualité de président de l’OCAM que vous réunissiez à Niamey en février dernier les représentants d’un grand nombre de pays qui, à des degrés divers, participent de la culture et de la langue française. Votre vision de l’avenir et votre sens aigu des réalités ont permis à ce qui n’était qu’un projet encore vague de prendre forme et de se concrétiser – je veux parler, bien sûr, de la Francophonie.
Je tiens à vous dire, Monsieur le Président, l’intérêt profond que le Canada porte à la Francophonie, à l’Afrique et au Niger.
Avec plus de six millions de citoyens de langue française, le Canada fait naturellement partie de la famille francophone. Pour le Canada, une participation active à la Francophonie qui s’organise est une nécessité : dans le milieu nord-américain, notre pays entend renforcer son caractère français et le faire rayonner; à cette fin, il lui faut établir des rapports étroits avec tous ceux qui dans le monde s’expriment et s’affirment en français.
Cela est vrai pour les Canadiens français au Québec, foyer par excellence de la culture française au Canada. Ce l’est aussi pour le million de Canadiens français des autres provinces canadiennes. Vous les visiterez, Monsieur le Président; vous pourrez vous pourrez vous familiariser avec l’ensemble des régions de notre pays. Votre présence permettra à tous les Canadiens français d’éprouver leur solidarité avec la communauté francophone du monde.
Pour tous les Canadiens, la Francophonie est une réalité : 25 à 30 pays, 150 millions d’hommes, qui partagent une même langue. Voilà pour nous tous une nouvelle dimension internationale, qui ne peut qu’élargir nos horizons et accroître notre apport à la collectivité mondiale. Pour tous les Canadiens, la Francophonie est donc la participation à une communauté qui s’étend au-delà des frontières, des blocs politiques, des continents, des races et des religions. Elle est foyer d’échanges entre civilisations par le truchement de la langue française. Les Canadiens ne peuvent que bénéficier de la contribution originale de tant de peuples dont chacun a marqué la civilisation française de ses expériences et de sa créativité propre. Et je veux croire qu’il est également à l’avantage de la Francophonie de pouvoir bénéficier des énergies et des ressources de l’ensemble du peuple canadien.
Cette participation à la Francophonie est d’ailleurs le prolongement du bilinguisme canadien sur le plan international. C’est donc un élément fondamental et permanent de notre politique. J’ajoute que notre bilinguisme doit s’exprimer non seulement par la coopération entre francophones, mais aussi dans l’ensemble de notre politique extérieure, notamment au sein des organismes internationaux.
Cette coopération francophone s’exprime déjà depuis longtemps, Monsieur le Président, par tout un réseau de relations bilatérales, d’abord en Europe, puis en Afrique et en Asie. Nous continuerons d’intensifier systématiquement ces relations en même temps que s’ouvrent devant nous des perspectives de collaboration multilatérale.
Vous êtes surtout connu au Canada, Monsieur le Président, comme l’un des artisans les plus importants de la Francophonie. Vous réussirez, j’en suis sûr, à la doter des structures envisagées à la Conférence de Niamey.
La Francophonie s’est manifestée déjà par des conférences gouvernementales et par des réunions d’associations diverses. Je pense par exemple à l’Association des Universités partiellement ou entièrement de langue française (AUPELF) que le gouvernement canadien subventionne depuis plusieurs années, ou à l’Institut de Droit des pays d’expression française qui tenait ses assises au Canada la semaine dernière. J’ai eu d’ailleurs le plaisir d’assister à une de ses réunions à Lomé en Afrique.
La Conférence de Niamey a marqué un tournant parce qu’on y a décidé d’étudier la possibilité de mettre sur pied une « agence de coopération culturelle et technique ». Il s’agira donc d’une coopération francophone sur une base organisée – multilatérale et intergouvernementale. Le Canada a promis tout son appui à ce projet d’agence; il a déjà fourni une contribution financière à son secrétariat provisoire. Nous maintenons cet appui.
Cette agence, nous la concevons – non comme une communauté politique – mais comme un instrument d’entraide multilatérale, en matière culturelle et technique entre pays francophones. Nous sommes prêts à lui reconnaître une mission de coordination, d’animation et d’exécution qui pourra se développer à la lumière de l’expérience acquise. L’agence devra faire œuvre de pionnier en s’attaquant à des secteurs inexploités ou négligés. Bref, nous souhaitons, Monsieur le Président, que l’agence puisse jouer un rôle majeur dans l’organisation de la Francophonie.
Le Canada, Monsieur le Président, n’est pas étranger à l’Afrique. Il y a déjà longtemps que des missionnaires et des médecins canadiens ont noué des liens avec votre continent. Vous connaissez vous-même leur œuvre dans votre pays.
Les Canadiens ont de même suivi avec beaucoup d’intérêt les progrès politiques et économiques que l’Afrique a connus depuis la fin de la guerre. Le Canada s’est étroitement et constamment concerté avec les pays africains au sein des organismes internationaux, surtout aux Nations Unies.
Le Canada s’intéresse vivement aux aspirations de l’Afrique nouvelle. Il a adopté une politique d’ouverture et d’initiative envers votre continent. Il partage vos espoirs et vos angoisses face aux problèmes qui restent encore à résoudre.
Le gouvernement canadien entend seconder l’effort africain d’expansion économique et d’évolution sociale. Il y a affecté des sommes considérables. Depuis 1960, il poursuit, à l’intention de l’Afrique francophone, la réalisation d’un programme de coopération qui a pratiquement doublé chaque année, pour atteindre 30 millions en 1969. Ce n’est qu’un début. Nous voulons que l’Afrique soit forte et prospère, et que ses peuples s’épanouissent.
Nous attachons beaucoup d’importance, Monsieur le Président, à la permanence des échanges et du dialogue avec le Niger. J’étais très heureux ce matin d’avoir l’occasion de m’entretenir avec vous des grands problèmes mondiaux. Vous m’avez particulièrement éclairé sur les questions africaines, dans lesquelles vous jouez vous-même un rôle de premier plan. Nous avons pu par ailleurs explorer à fond des perspectives d’élargissement de nos rapports bilatéraux.
Il existe déjà depuis longtemps un certain nombre de programmes d’action conjointe entre nos deux pays. Pour la cinquième année consécutive, des professeurs canadiens se rendront au Niger pour l’ouverture de l’année scolaire. Depuis sept ans, des boursiers nigériens viennent au Canada. Nous avons aussi, comme vous le savez, un programme de fourniture scolaire et d’équipement pour la jeunesse et les sports. Après une période d’étude et de rodage, nous en sommes maintenant au stage des réalisations d’envergure. Le départ est pris. Nous avons posé les bases d’une œuvre commune, et je suis sûr, Monsieur le Président, qu’ensemble nous en récolterons les fruits.
Il est donc approprié que nous puissions signer aujourd’hui un accord de coopération technique de même que trois conventions portant sur les projets suivants : 1) l’agrandissement du collège Mariama à Niamey, qui aura pour effet de porter de 150 à 300 le nombre d’élèves fréquentant cette institution dirigée par une communauté religieuse canadienne; 2) un relevé géographique aérien des ressources minières du Niger; et enfin 3) l’établissement de centres de protection des végétaux.

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Monsieur le président, mesdames, messieurs, chers amis. Je veux d’abord vous dire quel plaisir ça me fait de voir le grand nombre de personnes qui sont venues ce soir participer à cette fête. Je remercie tout particulièrement les gens de la Fédération, Claude Frenette, son président; les gens du comité des Finances, Fernand Bonin, son président; et l’organisateur de la soirée de ce soir, Philippe Roberge, pour le travail magnifique d’organisation qui a rendu cette soirée possible. Je veux également remercier les militants libéraux qui nous ont appuyés, qui ont travaillé pour nous permettre d’occuper les positions de responsabilité que nous avons, qui se sont battus pour faire valoir nos idées et qui nous appuient quand c’est difficile, et tout le temps. Je remercie également beaucoup de gens ici qui ne sont peut-être pas des partisans libéraux, mais qui sont venus dîner avec nous. Ils savent que le parti libéral est un parti ouvert, un parti qui accueille même les gens qui ne pensent pas comme lui, qui, au contraire, cherche à fraterniser avec ceux qui ne sont pas de notre avis. Nous savons qu’aucun parti, qu’aucun gouvernement, qu’aucun pays n’est possible si tous les gens pensent la même chose. Il est bon que nous ayons avec nous des gens qui sont venus discuter avec les libéraux et échanger des idées. C’est ce qui fait la force de notre pays, que des gens de toutes les idéologies acceptent de vivre ensemble, acceptent de vivre dans la tolérance, dans le respect des autres.
Je pense que ce soir, c’est une bonne occasion de considérer un peu en profondeur la situation dans la province de Québec.
Nous arrivons à la fin d’une décennie qui était pleine de promesses, pleine de réalisations et aussi pleine de beaucoup de déceptions. Et j’aimerais ce soir réfléchir avec vous sur ce qu’était un peu notre passé immédiat, notre présent, et sur ce que sera l’avenir. Je vais d’abord rappeler brièvement, très brièvement, les années 50, où beaucoup d’entre vous et beaucoup d’entre nous vivions ce que nous appelions la grande noirceur, où les libertés, où les droits des autres, où les droits des ouvriers n’étaient pas toujours respectés, où les libertés civiles étaient brimées, où l’éducation était cinquante ans en arrière, — cette décennie où beaucoup de talents restaient étouffés, où beaucoup d’énergies restaient sans emploi.
Et tout à coup ce fut le réveil de 1960, auquel beaucoup d’entre vous ont participé. C’était cette grande promesse de l’élection de 1960, où tout devenait possible, où toutes les énergies trouvaient à s’occuper, où le respect des civiles était revenu, où aucun talent n’était brisé et où la province commençait enfin à sentir ses muscles, et où naissait la fierté d’être Québécois, que nous avons tous partagée.
C’était des années pleines de promesses, mais ces promesses n’ont pas été réalisées jusqu’au bout. Ces promesses ne se sont pas accomplies. Et je voudrais, ce soir, que nous réfléchissions un peu sur la situation dans laquelle nous nous trouvons et que nous cherchions ensemble les moyens de faire revivre et renaître ces promesses.
Nous vivons dans un climat confus, où la violence prend plus de place que l’échange et le dialogue pacifiques, dans un climat de confusion, où les gens ne sont pas sûrs de pouvoir s’exprimer en toute liberté, parce qu’ils ne savent pas de quoi demain sera fait. Nous vivons dans un climat politique, où le trouble et le désordre sont beaucoup trop fréquents. Et je sais que, au tout début, beaucoup de gens s’amusaient de voir éclater ici ou là une bombe, beaucoup de gens riaient un peu parce que le fédéral, comme on le disait, avait des problèmes et que le fédéral, comme on le disait, n’était pas respecté dans la province de Québec. Beaucoup de gens restaient assis sur la clôture et trouvaient cela un peu drôle. Mais tout à coup, ils se sont aperçus, à force de sourire devant l’illégalité et les tactiques de terreur, que c’était l’ordre social lui-même qui était brimé; ils se sont aperçu que les mêmes forces de désordre qui, au début, essayaient d’affaiblir le pouvoir fédéral (…), et qu’ils se sont aperçu que, au contraire, ce pouvoir fédéral était fort et qu’il se tenait debout, les mêmes fauteurs de trouble se sont mis à ennuyer d’autres secteurs de la population. Et c’était le Congrès de l’Union nationale à Québec, il y a moins d’un an, où les gens se sont mis à attaquer cette liberté d’un parti d’avoir un congrès. Alors les mêmes gens qui avaient ri quand c’était le fédéral qui avait des ennuis, ils ont commencé à trouver cela moins drôle quand c’était l’Union nationale qui voyait son congrès menacé par une bande de voyous. Et ces mêmes gens, qui avaient ri quand le fédéral était attaqué, trouvaient cela moins drôle quand, à la Saint-Jean-Baptiste, des voyous également et des terroristes ont semé le désordre et la terreur dans la ville. L’année d’avant, ç’avait été la faute du fédéral, mais cette année, ce n’était pas la faute du fédéral, — on n’y était pas. Et ces mêmes gens trouvaient cela moins drôle quand, à Saint-Léonard, on levait des barricades dans la rue et qu’on avait recours à la violence pour imposer ses idées à une minorité qui avait des droits. Et ces gens trouvaient ça moins drôle quand ces désordres se sont installés à Montréal, il y a à peine 15 jours, au moment de la grève des policiers. Et au moment où les policiers étaient en grève, tout à coup on a vu surgir des bas-fonds une vague de terreur et de violence. Et il y a aussi les autres conflits ouvriers où les secteurs de l’État sont aux prises avec difficultés, qu’il s’agisse de l’Hydro, ou des secteurs de l’éducation, ou des hôpitaux, on s’aperçoit, voyez-vous, que, dans une société, tout le monde doit être solidaire et qu’on ne peut pas encourager le désordre contre le fédéral et ensuite prêcher le respect de la loi pour le provincial ou le municipal. Une société se tient. La paix est possible dans une société quand les lois sont observées, quand le dialogue civil est possible à tous les niveaux. Et on s’est aperçu, je le répète, que le climat social dans la province était en dégringolade. On s’est aperçu que le terrorisme qu’on avait mené contre le fédéral tout à coup s’attaquait au coeur même de la province et au coeur même de la cité de Montréal. Et c’est ça, le climat qui règne aujourd’hui.
Où sont les promesses de 1960? Où est cette progression dans les affaires, dans la politique, dans l’université, qui nous donnait tant d’espoirs dans les débuts des années 60? Cela sombre dans le désordre social et dans le marasme économique également.
Vous savez, ça ne va pas bien économiquement dans la province. Je sais que ceux qui disent que, quand on parle de cela, on est à la remorque de la Chambre de Commerce et on fait du terrorisme économique. Eh bien, on ne fait pas de terrorisme économique.
Voyez, à Radio-Canada, il y a à peine quelques jours, une interview de David Rockerfeller, chef d’une des plus grandes institutions financières au monde. On l’avait à Radio-Canada, et on a trouvé le moyen de lui demander quoi : est-ce que les investisseurs viendraient si le Québec était indépendant? C’est une maladie de l’esprit, vous savez, à Radio-Canada, — et je vais en parler un peu tout à l’heure, de Radio-Canada, s’il me reste du temps. Mais, pour le moment, on posait à M. Rockerfeller la question : est-ce que les capitaux viendraient quand même? Point n’est besoin d’attendre l’indépendance pour savoir la réponse. Ils ne viennent pas maintenant.
Les statistiques dans le Québec actuellement montrent que les investissements de capitaux ne progressent pas au même rythme que dans les autres provinces, ne progressent pas au même rythme que dans tout le Canada. Au début des années 60, de tous les capitaux privés qui s’investissaient au Canada, le Québec avait à peu près 25 %. C’était sa part. Cela a tenu, à peu près, de 1960 à 1964. Et, à partir de 1964, c’était en régression. Eh bien, cette année, plutôt que 25 %, c’est seulement 19 % des capitaux privés qui s’investissent dans le Québec. Et cela vient de ce que chaque année le Québec reçoit moins que la moyenne canadienne. Par exemple, cette année, la moyenne canadienne pour les capitaux privés qui s’investissaient au Canada représentait une augmentation de 12 %. Pour l’Ontario, c’était 21 %. Mais la moyenne canadienne, c’était de 12 %. Pour le Québec, 3,8 %. Et si l’on regarde seulement le secteur de la machinerie et de l’outillage, secteur important quand il s’agit de la production, mêmes statistiques effarantes : moyenne canadienne, 8,2 %; Ontario, 14 %; Québec, 3,7 %. Ce n’est pas du terrorisme économique que je fais, ce sont les terroristes qui font du terrorisme économique et qui mettent la province de Québec dans une position telle que le marasme s’installe chez nous. Pas besoin de demander à M. Rockerfeller si les capitaux viendraient : ils ne viennent pas. Et pas seulement des étrangers, mais des Canadiens eux-mêmes qui investissent moins chez nous que dans les autres provinces.
L’an dernier, au Québec, le système économique a créé 2 000 emplois nouveaux : il y avait 147 000 chômeurs. Où vont-ils travailler, les chômeurs? Où vont-ils travailler, les jeunes qui sortent des universités? Qu’ils pensent un peu au marasme économique. Qu’ils pensent un peu au climat qui a rendu cela possible. Qu’ils pensent un peu au climat social où l’intolérance s’est installée, et au climat politique qui fait qu’on ne sait plus exactement ce que les personnes au pouvoir pensent.
Vous savez, je sais un peu ce que c’est de diriger un gouvernement ou une administration. Et j’ai beaucoup de respect pour ceux qui le font au niveau provincial et au niveau municipal. Et je le dis sans réserve. J’ai beaucoup de respect pour M. Bertrand. J’ai beaucoup de respect pour M. Saulnier; j’ai beaucoup de respect pour M. Drapeau. Mais la politique qu’ils font, la politique qui sort de la province de Québec, est-ce qu’elle est claire? Est-ce qu’on sait où ils vont? Est-ce qu’on sait, par exemple, dans le domaine international à quoi cela rime ces guerres de tapis rouge et ces intrigues de consulats? Les gens en place ne sont pas séparatistes, ne sont pas indépendantistes, mais il y a sans doute au gouvernement du Québec et chez les fonctionnaires des gens qui croient au séparatisme. Et c’est cela qui est important de voir, dans les événements qui se produisent cette année au Québec. Ce n’est pas le parti séparatiste, on sait où il est, ce parti ou ce particule, on sait où il est; mais ce sont les gens qui veulent faire du séparatisme à la petite semaine, les gens qui ne déclarent pas leur intention, mais qui travaillent lentement à gruger l’autorité de ce pays dans un domaine qui ne regarde pas le provincial. Pendant qu’à Montréal la ville glissait vers l’anarchie, le gouvernement du Québec s’amusait à promener à travers la province, à grand éclat et avec beaucoup de trompettes, une délégation étrangère. Pendant que Montréal glissait vers l’anarchie, et qu’il se causait en seuls dommages dans les rues de Montréal pour plusieurs millions de dollars et probablement des pertes d’investissement et de je ne sais combien de dizaines de millions de dollars, on promenait à travers la province une délégation dont le résultat s’est soldé jusqu’à présent par le don de 185 volumes de la Pléiade et quelques dictionnaires. Il faut être juste, j’oubliais aussi un cinébus, comme le fédéral en donne des centaines tous les dix ans à tous les pays sous-développés du monde. Et pendant ce temps-là, évidemment, les investissements français privés, eux, ce n’est pas dans la province de Québec qu’ils viennent, c’est en Nouvelle-Écosse. Vous savez, dans la seule province d’Alberta et des Territoires du Nord-Ouest, il y a eu plus d’investissements français que dans la province de Québec. C’est clair. L’investissement français est comme n’importe quel investisseur, il va aller là où le climat est à peu près sûr, là où il peut escompter l’avenir. Ce désordre politique, cette division probablement, au sein du gouvernement provincial, fait qu’on passe plus de temps à décider si c’est le fédéral ou le provincial qui va être dans la deuxième ou dans la troisième voiture, ou si le drapeau du Québec va être au niveau du drapeau du Canada, ou si le ministre va apporter ses claques à Paris ou les oublier. Toutes ces énergies perdues avec ces querelles inutiles, c’est cela qui est la cause du marasme dans lequel le Québec est en train de sombrer. Il y a des Québécois ici – et je ne me gênerai pas de parler de politique provinciale, pas la politique du gouvernement —, mais ça nous arrive de temps en temps de se rencontrer comme cela, de réfléchir, de faire le diagnostic de ce qui se passe dans la province. Et c’est notre responsabilité à tous. Dans ces trois domaines-là, social, économique et politique, ça ne va pas bien dans la province de Québec et c’est notre devoir de dire que ça ne va pas bien. Et d’où cela vient-il? On dit qu’il y a de la violence partout, qu’il y en a dans les grandes villes américaines, qu’il y a des guerres civiles en Irlande, qu’il y a de la terreur en Tchécoslovaquie. Ce n’est pas cela qui nous intéresse en tant que Québécois. Ça peut aller moins bien ailleurs, — c’est leur affaire. Mais c’est notre devoir, en tant qu’hommes publics et en tant que citoyens de nous assurer que ça aille mieux ici. Et c’est pour cela qu’on milite dans les partis, et c’est pour cela que vous venez rencontrer des militants libéraux, et nous appuyer pour nous donner les moyens de remettre un peu d’ordre dans tout cela.
Vous savez, la cause de tout ce séparatisme, c’est qu’on disait que les Canadiens français n’ont jamais de chance à Ottawa. Ça fait 100 ans qu’on essaie; on n’a pas de chance, on ne sera jamais capable de faire notre marque, alors replions-nous sur la province de Québec, lavons-nous les mains du million de Canadiens de langue française dans les autres provinces, faisons l’indépendance, on gouvernera tout seuls notre affaire. Il faut d’abord savoir comment ça sera gouverné. Si, encore une fois, si on en juge par le climat de terreur, le climat de violence, qui est le plus pur fruit du séparatisme depuis 10 ans, on peut penser que la ville dans laquelle on vivrait dans un Québec indépendant ne serait certainement pas réjouissante. Le ver est déjà dans le fruit. Le séparatisme est encore, et je vous le répète, un parti obscur et minoritaire qui n’a pas élu et qui n’élira pas un député, et déjà la pensée que ce serait possible est assez pour faire retourner le Québec en arrière.
Ils disent que le Canadien français n’a pas de chance à Ottawa, qu’on ne peut rien faire là-bas, alors replions-nous sur la province de Québec. Ce n’est pas ce qu’ont pensé les députés et les ministres qui sont parmi vous. Ils se sont dits : on va y aller, à Ottawa, et on va prouver que ce que les Canadiens sont capables de faire, ce que les Québécois sont capables de faire à Ottawa. Ils ont relevé le défi de prendre en main cette administration fédérale. C’est vrai, peut-être, qu’il y a 10, ou 20, ou 30 ans, les Québécois n’étaient pas forts à Ottawa, mais ils n’étaient pas forts à Québec non plus. On ne s’occupait pas beaucoup de la chose publique. L’État était une sorte d’ogre qu’il fallait redouter. Le gouvernement le moins possible. Mais, en 1960, cela a été le grand mérite du parti libéral provincial, ils ont montré que l’État pouvait parfaire les citoyens et que l’État est un instrument puissant d’émancipation et d’évolution pour un peuple. Et pendant que quelques-uns faisaient cela à Québec, d’autres l’ont aussi fait à Ottawa. Et ils ont également réussi. Oui, et on n’a pas d’influence, les Québécois, à Ottawa? J’entends toujours le contraire dans les autres provinces : il y en a trop pour le Québec. Les Québécois sont trop puissants au gouvernement fédéral. Et cela ne m’étonne pas qu’ils pensent cela, parce que depuis une couple d’années, on a grouillé pas mal à Ottawa. Vos députés qui travaillent non seulement dans la capitale fédérale et dans leur comté, où vous les voyez à l’œuvre, mais qui se promènent à travers le pays pour vendre nos politiques, pour expliquer nos lois sur le bilinguisme, et qui voyagent également à l’étranger dans des délégations de parlementaires pour expliquer la constitution canadienne, pour expliquer la politique canadienne, dans le domaine économique ou militaire, — ils travaillent, les Québécois! Et les ministres? On en a dix de la province de Québec à Ottawa. Il y en avait dix de l’Ontario aussi, et on en a perdu un il y a six mois; alors, depuis ce temps-là, ils étaient neuf. Et c’est effrayant! Je ne sais pas si vous voyez les éditoriaux des journaux de Toronto et de l’Ontario. C’est effrayant : on a seulement neuf ministres et on en avait dix! C’est effrayant comme on était fort! On les a consolés, on vient d’en nommer deux en Ontario. Alors, ils sont onze, et on est dix, et on ne se sent pas en minorité parce que vos députés et vos ministres, ils l’ont accepté, le défi d’aller à Ottawa, et puis de faire valoir les droits des Canadiens français, des Québécois, de tous les Canadiens. Si vous regardez le travail au gouvernement fédéral, et pas seulement pour la province de Québec. Mais la province de Québec y a sa part, vous savez, dans les territoires désignés, les territoires que le fédéral aide en versant des subsides généraux aux industries qui veulent s’établir. 75 % du territoire de la province de Québec a été désigné, territoire qui comprend 40 % de la population.
Et quand on attaque le problème de l’unité canadienne sous l’aspect économique, ce problème qui fait que les provinces riches, les régions riches, doivent aider les provinces pauvres, les régions pauvres, — c’est Jean Marchand qui fait cela. Et sur un plan qui ne regarde pas les communautés linguistiques mais qui regarde l’unité économique du pays, c’est un Québécois qui fait la politique pour tous les Canadiens.
Le ministre de l’Industrie et du Commerce? Jean-Luc Pepin. C’est la première fois depuis la Confédération que ce ministère-là – deux ministères – appartient à un Canadien français et est dirigé par un Canadien français. Le Canada est un des pays les plus industrialisés au monde; c’est un pays où le commerce est absolument vital à notre développement et à notre progrès. On a pris deux ministères, l’Industrie et le Commerce, on les a mis ensemble et on les a donnés à un Canadien français. Il la fait, la job, à Ottawa, Jean-Luc Pepin!
Et dans le bilinguisme? On disait que c’était fini, qu’on ne peut parler le français que dans la province de Québec. Eh bien, le gouvernement fédéral, il l’a adoptée à la session dernière, cette loi rendant le bilinguisme officiel au Canada. Et c’est Gérard Pelletier, d’Hochelaga, de Victoriaville, je pense, qui l’a présentée, cette loi, et qui l’a vendue au pays et qui la fait respecter partout. Si bien que ce n’est plus vrai qu’on ne peut pas travailler en français à Ottawa. On travaille en français à tous les niveaux, à Ottawa, à commencer par le Conseil des ministres. Et je ne dis pas que tout le monde parle français et je ne dis pas qu’il n’y a pas beaucoup de progrès à faire; mais on l’a accepté, la gageure impossible posée par la Commission Dunton-Laurendeau. On l’a acceptée. Et on l’a fait passer, cette loi, et vous savez au prix de quelles difficultés. Et on est en train de l’appliquer. Et c’est un Québécois qui est en train de faire cela.
Et dans le domaine militaire et du ministère de la Défense? C’est la première fois depuis la Confédération qu’un Canadien français est ministre de la Défense : Léo Cadieux, de Terrebonne. C’est lui qui est en train de mettre en œuvre cette réalisation révolutionnaire qu’est l’intégration de trois armes. Et c’est lui qui est train – et il a déjà réussi – de créer des unités navales, ou terrestres, ou aériennes, où c’est le français qui est la langue de travail et où les Anglais, membres de ces unités-là, doivent parler le français et recevoir les commandements en français. C’est un Canadien français, un Québécois, qui est allé faire cela à Ottawa et qui est, actuellement, à appliquer cette nouvelle politique de l’OTAN, dont beaucoup de gens disaient qu’il était impossible de la faire accepter à nos alliés et amis. Mais c’est encore Léo Cadieux qui a montré que la nouvelle force, que le nouvel alignement militaire au Canada en était un sur lequel ils pouvaient compter.
Et le ministre qui, pour la première fois depuis 100 ans, est enfin venu aux prises avec le problème des Indiens au Canada – cette minorité d’Indiens et d’Esquimaux qui n’a jamais été traitée en égaux au Canada et qui était tranquillement en train de perdre pied dans ce pays – et qui est venu aux prises avec ce problème très difficile qui n’est pas résolu, mais qui l’a attaqué courageusement et qui a montré aux Canadiens de toutes les parties du pays la solution qui permettrait à tous les Canadiens d’être des Canadiens à part entière? C’est le petit gars de Shawinigan, Jean Chrétien, qui a fait cela.
Et puis, dans le domaine de la réforme fiscale, dont vous allez voir des nouvelles très bientôt, dans quinze jours, trois semaines, un mois – vous allez voir la réforme fiscale que nous allons déposer au Parlement – vous allez voir quelque chose, vous allez voir ce qui sera la conséquence des vues du ministère du Revenu national. Et ça prend un gars qui est capable de piloter cela, un ministère pareil! C’est Jean-Pierre Côté, de Longueil, qui fait cela!
Et il y a aussi nos deux Irlandais. Bryce Mackasay, qui résout les grèves d’un bout à l’autre du pays, qui a obtenu le respect du monde ouvrier et du monde industriel, qui, par la force du poignet, a empêché les grèves au Canada de devenir désastreuses, et que je suis toujours obligé de retenir pour l’empêcher de venir en régler dans la province de Québec! Et alors, dans ce temps-là, je lui dis : chicane-toi avec l’autre Irlandais, Kierans! Et ils se chicanent ensemble!
Et Kierans? Un autre député et ministre qui vient du Québec, ministre de la Communication, qui, dans le domaine scientifique, dans le domaine des satellites de communication, est en train de mettre le Canada à l’avant-garde de tous les pays du monde. Encore un Québécois à Ottawa!
Bud Drury, de Westmount, sans lequel toute la politique du gouvernement ne serait pas possible, parce que c’est lui qui contrôle les cordons de la bourse, c’est lui, le président du Conseil du Trésor, et c’est grâce à lui qu’on est en train de casser les reins à l’inflation. Un homme indispensable à Ottawa, qui vient encore du Québec!
Et ils nous disent : qu’on se replie sur la province de Québec, on n’a pas de chance à Ottawa! On a toutes les chances à Ottawa, et c’est nous, du Québec, qui sommes à l’avant-garde à Ottawa, en train de faire un pays nouveau de ce Canada que nous aimons.
Alors je pense que les événements des dernières années sont en eux-mêmes une réponse suffisante à ceux qui n’ont pas confiance dans l’avenir, à ceux qui, encore une fois, veulent oublier le million de Canadiens français qui vit dans les autres provinces, et qui aimeraient bien pouvoir oublier le million de Canadiens anglais qui vit dans le Québec.
Quand nous parlons des Québécois, nous les englobons tous, quels que soient leurs origines, la langue officielle qu’ils parlent, leur religion, le lieu où ils habitent. Quand nous parlons des Québécois, nous les visons tous. Certains d’entre vous, je le sais, se sentent mal à l’aise devant la situation actuelle et certains commencent à sentir qu’ils constituent une minorité. Vous entendez ceux qui vous disent que vous êtes minoritaires, et certains d’entre vous songent à partir. Je vous dirai ceci : le sentiment d’appartenir à une minorité est sans issue. Le Canada est minoritaire sur le plan industriel. Nous formons une minorité parmi les nations riches : vous n’avez qu’à regarder la vaste majorité des nations, qui, elles sont pauvres. Et au Canada, les Canadiens français représentent une minorité tandis que les Canadiens anglais sont minoritaires au Québec, et moi-même, à titre de Canadien français, je suis minoritaire dans la circonscription de Mont-Royal. Vous savez, le sentiment d’appartenir à une minorité est une vue de l’esprit. Ce n’est pas quelque chose de réel. Aux Canadiens français, j’ai souvent dit : vous constituez une minorité si vous en avez le sentiment, mais nous ne nous sentons pas minoritaires à Ottawa; personne ne nous bouscule à Ottawa, et ne vous laissez pas bousculer au Québec.
Vous vous êtes implantés au pays, même si certains d’entre vous n’y sont que depuis quelques années. Vous avez participé à la vie de cette province; vous avez aidé à en faire une province intéressante sur le plan culturel et vous avez contribué à son enrichissement. Votre place est ici. Si certains songent à partir, je leur dis : restez, n’abandonnez pas la partie, retroussez vos manches; ne songez pas à l’exode, mais à l’excellence. C’est ce que je dis aux Canadiens français quand je parle aux groupes minoritaires des autres provinces, et c’est ce que vous devriez vous dire à vous-mêmes : le fait d’être minoritaire impose des obligations, mais il comporte aussi des privilèges. Si vous songez, par exemple, au rôle que la minorité écossaise a joué dans l’histoire de l’Angleterre, vous pouvez voir ce qu’une minorité peut faire et à quel point elle peut réussir. Tout cela, je n’ai pas à vous le dire, vous le savez déjà; vous savez que le Canada, que notre parti – qui s’est réuni ce soir – considère tous les hommes comme des égaux. Nous ne pensons pas en fonction d’une majorité ou d’une minorité. Nous considérons les gens comme des Canadiens, jouissant d’une plénitude de droits au pays, et nous ne permettrons à personne de les détruire.
C’est pour cela que je fais appel à vous, parce qu’au gouvernement fédéral, nous avons des problèmes. On n’a pas résolu toutes les difficultés. On a encore du travail, et c’est pour cela qu’on se rend à Ottawa cette semaine : pour ouvrir une nouvelle session.
On sait qu’on n’a pas corrigé tous nos problèmes. On sait qu’on vient aux prises avec des problèmes – dans le respect de l’opinion des autres. Et on sait également qu’il reste encore un certain nombre de choses à résoudre.
Et on a entendu parler des jeunes Canadiens – et ça relève du fédéral, cela. Et je comprends les autorités municipales et provinciales, qui n’admettent pas que l’argent des contribuables serve à des activités terroristes et même serve à aider des idéologies politiques ou partisanes. Pour ça, il y a des partis dont la fonction, dont le rôle est de promouvoir des idéologies. Mais ce n’est pas le rôle d’un organisme subventionné par les taxes des contribuables de subventionner une idéologie, d’appuyer un parti quel qu’il soit, même si c’était le nôtre. Ce n’est pas pour cela qu’on paye des taxes. On a l’intention d’y voir. C’est pour cela qu’il y a des enquêtes qui se font actuellement, et s’il y a des criminels, ils seront punis selon les rigueurs de la loi. Et même s’il y a des activités partisanes, ou, encore une fois, idéologiques, on verra à y mettre fin. Et cela, je m’y engage.
Et je parlais tout à l’heure de cette autre institution, Radio-Canada. Et là encore, l’argent des contribuables ne sert pas toujours aux fins de former un Canada uni et fort. Or c’est pour cela qu’on paye des taxes au fédéral.
Et je ne veux pas passer sous silence le travail énorme qui a été fait par les nouveaux directeurs de Radio-Canada depuis deux ans. Et je sais que c’est un travail dur, et de tous les jours, pour essayer que sortent de cet appareil des opinions objectives et un petit peu moins séparatistes. Et je sais que c’est notre responsabilité, cela aussi. Et on a nommé là les deux meilleurs gars qu’on pouvait : Laurent Picard et George Davidson. Et ils sont en train de redresser l’appareil. Mais je vous dis qu’ils ont un travail difficile et que ce n’est pas sûr qu’ils vont réussir. Moi, j’ai confiance. Mais, s’ils ne réussissent pas, on va les prendre, nos responsabilités, nous, au gouvernement. On mettra la clef dans la boîte. Vous savez, il ne faut pas penser qu’on ne le fera pas. Si c’est nécessaire, on peut en faire des programmes, et si on ne peut pas en faire des programmes, on fera voir des vases chinois ou japonais, et ça cultivera toujours les gens – au lieu d’entendre les âneries qu’ils nous servent. Et si on ne réussit pas… vous savez, on a coupé des dépenses à Ottawa depuis un an. On en a coupé, des dépenses, dans tous les domaines, si bien que les ministres que j’ai nommés tout à l’heure ont été obligés de la mettre, des fois, la clef dans la porte, et de fermer certains secteurs. Et j’ai une idée : on pourrait demander à Léo Cadieux de prendre Radio-Canada en main. Je vous dis qu’on va les prendre, nos responsabilités. Mais je vous demande de prendre vos responsabilités à vous. Je vous demande, chacun dans votre domaine, d’exiger que vos dirigeants sortent de la confusion, sortent de cet esprit mêlé qui fait qu’on ne sait pas toujours s’ils sont pour le fédéralisme contre René Lévesque, comme disait Marchand, et pour le séparatisme contre Pierre Trudeau.
Il y a des militants provinciaux ici, je fais appel à eux. Vous allez avoir à choisir un chef provincial. Et je n’ai pas l’intention de m’en mêler, de cette campagne, mais je voudrais que vous exigiez d’eux des rapports clairs sur ce qu’ils vont faire dans le domaine du fédéralisme, des rapports au préalable pour que vous sachiez où ils vont.
Et je fais appel également à ceux qui militent dans le parti libéral fédéral de songer que ce parti doit devenir un parti de masse, parce qu’on dit maintenant – et beaucoup de jeunes disent – que le gouvernement, c’est dans la rue, le gouvernement ce n’est pas à Québec et ce n’est pas à Ottawa, c’est dans la rue qu’on va faire le désordre et l’ordre, c’est dans la rue qu’on va décider de l’orientation de cette société. Alors, ça veut dire qu’il faut y être dans la rue, nous aussi. Il faut que des libéraux le fassent, le travail de la Compagnie des Jeunes Canadiens si elle ne le fait pas. Il faut qu’on soit présent, comme libéraux, chez les pauvres. Il faut qu’on soit présent dans les secteurs de taudis dans les grandes villes. Il faut qu’on soit présent partout où les gens souffrent, où il y a du chômage, où ils sont dans la misère. Il faut y être, dans la rue, parce que c’est vrai, peut-être, que c’est là où la politique se décidera. Et si on n’y est pas, nous autres libéraux, elle se fera sans nous. Elle se fera par l’anarchie; elle se fera par les fauteurs de troubles. Alors, je fais appel à vous pour être présents en tant que militants libéraux.
Et quant à nous, à Ottawa, je vous le répète, aucune crise nulle part au Canada ne nous laissera indifférents. On représente tout le Canada, à Ottawa; et parce qu’on vient du Québec, on est surtout intéressés à voir à ce que ça aille bien dans le Québec. Vous pouvez compter sur nous. On ne laissera pas diviser ce pays, ni de l’intérieur ni de l’extérieur. On ne permettra pas que des gouvernements étrangers viennent nous expliquer, à nous, ce que c’est que la Constitution du Canada. On ne le laissera pas diviser non plus de l’intérieur, ce pays, parce qu’on y croit, au Canada, et on croit que ça appartient à tous les Canadiens, et on croit que ce pays, un des plus riches au monde, un des plus riches en ressources naturelles, un des plus riches par le standard de vie de ses habitants, par le degré d’éducation de ses citoyens, on sait que ce pays doit durer et on sait que c’est nous, du gouvernement fédéral, qui devons parler au nom de tous les Canadiens quand il s’agit de l’avenir du fédéralisme chez nous.
Et je vous le répète, aucune crise ne nous trouvera absents d’aucune partie du Canada, surtout pas du Québec. Et je vous le dis, quant à nous et quant à vous, j’espère, ç’a assez duré, les folies depuis quelques années. On veut maintenant travailler ensemble pour faire un pays libre, un pays prospère, et un pays uni. Finies les folies.

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De nos jours, l’existence d’organismes internationaux dont les intérêts et la compétence débordent le cadre national va de soi. Parmi les institutions du genre, l’OIT, l’Organisation internationale du travail, est l’une des mieux connues.
Le plus important des prix Nobel, celui de la paix, vient d’en couronner les réalisations. Son ancienneté même, à une époque d’incertitude diplomatique, souligne déjà le caractère peu commun de l’OIT : un demi-siècle que vous avez voulu marquer par une Conférence nationale tripartite extraordinaire. Autre fait à souligner, plus banal peut-être, mais tout à l’honneur de la diplomatie des cinquante dernières années : l’OIT a été mise sur pied pour la meilleure des raisons à l’un des pires moments de l’histoire. Créée parmi les remous de la première Grande Guerre, l’OIT devait être, comme le disait récemment son secrétaire général, M. David Morse, « un instrument pour panser les blessures et pour améliorer les conditions sociales ».
Depuis, pour la plupart, du moins un grand nombre, de blessures qui gênaient les relations entre travailleurs et employeurs se sont cicatrisées. L’époque héroïque des affrontements entre patrons et syndiqués s’estompe dans le passé, avec les batailles d’antan. Il subsiste encore bien des faiblesses et des difficultés, comme ont pu le constater les Montréalais, privés récemment de toute protection pendant seize heures. Pour protéger le public, peut-être faut-il avoir l’assurance que la formule tripartite n’est pas un vain mot – c’est-à-dire avoir la certitude que cette formule met réellement en équilibre les droits du public, représenté par le gouvernement, et les droits et privilèges des autres parties au différend.
Néanmoins, malgré quelques rechutes occasionnelles, l’essentiel est atteint : les techniques fondamentales de la conciliation et du règlement ont pris forme et, du moins dans le contexte nord-américain, les parties aux différends ouvriers reconnaissent que, si leurs buts sont distincts, ils coïncident quand même, en fin de compte.
M. Morse conçoit l’OIT comme un instrument destiné non seulement à « panser les blessures », mais aussi à « améliorer les conditions sociales ». Des deux, cette dernière responsabilité est la plus difficile à porter. Chacun de nous et chaque groupe de citoyens pris à part conçoivent de façon très personnelle, ou très caractéristique, ce qui constitue une société juste ou injuste, et, bien entendu, de telles conceptions varient d’une génération à l’autre.

L’incertitude qui règne à l’égard de ces objectifs, en dehors de buts aussi évidents que l’égalité des chances, la protection devant la loi, le juste salaire, et ainsi de suite, remonte si je ne m’abuse, à l’époque où l’OIT fut créée. Sur les plans politique, diplomatique, économique ou militaire, les conséquences de la première Grande Guerre ont été catastrophiques : gonflé par l’ampleur de ses desseins et par sa mystique du progrès, il s’est effondré, l’optimisme de la Belle Époque. Certes, il y avait, comme toujours, des sceptiques isolés, des penseurs solitaires qui mettaient beaucoup de choses en question, mais la première Grande Guerre, elle, aura démocratisé le doute. Toutes les nuances du doute contemporain, dans le monde occidental, peuvent s’exprimer ainsi : on est de moins en moins convaincu que la quantité suppose la qualité et que l’abondance comporte nécessairement l’excellence.
Cette incertitude troublante, ce doute démocratique, sont, je crois, lourds de conséquences pour l’industrie et les syndicats ouvriers, comme pour tous ceux que concernent les relations industrielles. Ceci revient à dire, essentiellement, que de telles relations, de même que la définition des relations dites « bonnes », ou « améliorées », doivent inévitablement être modifiées.

La sécurité de l’emploi, les salaires, les avantages pécuniaires supplémentaires et les conditions de travail demeurent les fondements de relations qui, sans eux, n’auraient plus aucun sens. Mais en eux-mêmes, ces fondements ne suffisent plus, notamment pour les jeunes Canadiens qui se présentent chaque année sur le marché du travail, non pas seulement en quête d’un salaire et de la sécurité qu’il procure, mais aussi à la recherche d’une satisfaction personnelle et d’un certain style de vie. Ils ont été modelés moins par une économie de disette que par une politique de l’abondance; leur protestation ne s’accorde plus à l’esprit de Woody Guthrie, mais bien à celui d’Arlo Guthrie.
Ces jeunes Canadiens désirent la quantité et ils ne sont pas loin de la prendre pour acquise, aucun doute là-dessus. N’ayant guère connu l’échec, il est fort possible qu’ils arrivent à la table des négociations moins enclins au compromis que leurs aînés, moins portés à remettre à plus tard ce qui peut s’obtenir tout de suite – même si ceux qui devront finalement subir les conséquences de cette attitude ne sont pas représentés aux négociations.
Mais ils veulent aussi que la qualité aille de pair avec la quantité. Ils ne sont plus disposés à accepter la maxime selon laquelle le travail – n’importe quel travail pourvu qu’il soit payé convenablement et offre la sécurité – est une récompense et une fin en soi. Au contraire, ils sont convaincus que le travail n’est qu’un moyen entre autres d’arriver à ses fins, un seul élément du système de valeurs auxquelles ils aspirent.
Depuis quelques années, les spécialistes en relations industrielles s’intéressent de plus en plus aux effets de la technologie et particulièrement de l’automation sur les habitudes et les conditions de travail. Il vous reste maintenant à porter votre attention sur les répercussions de la technologie sur le travail lui-même, c’est-à-dire sur l’homme, en dernière analyse.
Il se peut que la technologie de l’avenir libère largement le travailleur des besognes fastidieuses auxquelles il n’a pas échappé en passant de l’agriculture à l’industrie, mais en son état actuel, la technologie est souvent associée à l’aliénation de la personne, l’atomisation du travail et la création de tâches stéréotypées, abrutissantes, que l’on exécute uniquement parce qu’elles sont le seul moyen possible de gagner sa vie. Il incombe aux industriels de remplacer ces tâches-là par un travail qui, au lieu d’affaiblir, stimulera chez l’ouvrier le sens de sa propre intégralité, et grâce auquel on pourra juger l’employé comme travailleur plutôt que comme simple salarié. Les chefs d’industrie et les chefs syndicalistes devront admettre, d’autre part, que les jeunes travailleurs exerceront de plus en plus leur droit de participer, activement et directement, à l’élaboration de décisions qui modèlent leur vie, que ces décisions émanent d’un syndicat ou d’une entreprise.
En outre, les responsabilités de la main-d’œuvre et des cadres ne se terminent pas à la grille de l’usine, ni à la porte du bureau. Les jeunes travailleurs et leurs patrons se rendent parfaitement compte que, de nos jours, il n’existe plus de démarcation absolue entre les entreprises industrielles et le milieu social où s’exerce leur activité. Quand on dit « industrie », on évoque spontanément des emplois, des salaires, et des biens et des services en abondance croissante. Mais le même mot fait en même temps penser à d’autres réalités, déplaisantes celles-là : la pollution de l’air et des eaux, le surpeuplement urbain, les embarras de la circulation, la morne laideur de l’architecture. Autrement dit, les jeunes travailleurs savent que notre société se révèle à la fois opulente et sordide.
Les travailleurs et les employeurs, à l’instar du gouvernement, devront s’efforcer de faire le partage entre les charges sociales et les avantages économiques. Et pour ce faire, nous devrons acquérir de nouvelles compétences et peut-être perfectionner nos vieilles habiletés. Nous avons beau savoir aujourd’hui que les tâches stéréotypées désagrègent l’homme, nous ignorons encore jusqu’à quel point un nouveau gain de productivité justifie un recul d’humanité. Et si nous savons que les industries qui dégradent le milieu ambiant doivent au grand public beaucoup plus que ce qu’elles versent en impôts, nous ne pouvons de façon certaine en établir le solde en dollars. En d’autres termes, il s’agit de trouver le moyen de mettre en parallèle certaines inconnues d’ordre social et certaines données d’ordre matériel, et de réaliser l’équilibre délicat de la quantité et de la qualité.
Il est facile de donner un avis de la sorte; il est difficile, pour ne pas dire plus, de s’y conformer. Si vous me permettez toutefois, en tant qu’homme politique, de jouer les prophètes sans y être invité, je vous dirai ceci : nous acceptons aujourd’hui comme phénomènes normaux les soubresauts économiques que provoque une paralysie occasionnelle de nos mécanismes ordinaires de négociations entre employeurs et employés. Or demain, nous verrons peut-être notre économie subir des secousses que nous ne pourrons attribuer à aucune cause concrète; qualifiées de normales ou d’anormales, peu importe, elles seront dues à des impondérables – l’ennui, un désir frustré de participation, la révolte contre l’anonymat, un malaise inexprimé et presque inexprimable.
Ce serait faire preuve de courte vue que de supputer, surtout si la sécurité de l’emploi devient la règle, que nos entreprises et nos syndicats seront toujours à l’abri des mouvements de violence qui ont déferlé sur nos universités et qui, en certains cas, les ont presque submergés. On sait pertinemment que les services d’embauche des entreprises industrielles éprouvent de plus en plus de difficulté à trouver des débutants prometteurs. Et cela parce que, dit-on, l’industrie n’offre pas d’emplois aussi intéressants que rémunérateurs. Autre fait qu’il faut bien reconnaître, si désagréable soit-il à plusieurs d’entre vous : l’expansion du modèle syndical, lequel groupe près d’un tiers des travailleurs canadiens, ne progresse plus à un rythme plus rapide que celui de l’accroissement de la main-d’œuvre elle-même.
Jusqu’ici, j’ai posé diverses questions sur les rôles que doivent jouer les travailleurs et les employeurs, et j’ai invité les deux groupes à assumer de plus grandes responsabilités. Des responsabilités semblables concernent évidemment le gouvernement, qui est l’employeur le plus important au Canada.
D’ailleurs, dans le cadre des relations patronales-syndicales, le gouvernement, troisième membre de cette association tripartite, a un rôle vital à jouer à titre d’observateur et d’arbitre, voire de catalyseur lorsque son intervention peut conduire à un règlement satisfaisant.
Au-delà de cette sphère, le gouvernement doit assumer d’autres responsabilités, du simple fait de ses fonctions en tant qu’instrument choisi par le public. Et n’oublions pas que ce public comprend des millions de Canadiens qui ne sont pas des employés de l’État et qui sont étrangers aux mécanismes normaux des relations patronales-syndicales. Ce sont les Canadiens qui ne bénéficient d’aucune protection, et dont je veux maintenant vous parler.

J’ai déjà mentionné qu’un Canadien sur trois environ travaille dans une usine ou une entreprise syndiquée. Deux sur trois ne sont pas syndiqués. Ils discutent eux-mêmes leurs salaires et leurs conditions de travail, sans l’appui de la puissance collective, face à face avec leurs employeurs, et passivement exposés, pour la plupart, à la résultante des forces économiques qui régissent couramment l’offre et la demande.
Des dizaines de milliers de Canadiens travaillent dans des petites entreprises que des négociations extrêmement serrées voueraient à la faillite. Des centaines de milliers vivent dans des régions où beaucoup ne connaissent qu’un niveau de vie inférieur. Deux millions et demi de nos concitoyens vivent de pensions assujetties à des barèmes étroits.
C’est à un rythme accéléré que ces concitoyens livrés à eux-mêmes ont vu décroître, depuis quelques années, leur pouvoir d’achat. Comme ils ne peuvent négocier des augmentations de salaire ou de traitement, leur niveau de vie a également régressé.
Il est facile d’évaluer le coût de l’inflation en fonction de la capacité de concurrence du Canada sur les marchés mondiaux. Il est également facile d’en établir le coût au Canada même. De 1961 à 1964, soit durant quatre ans, la moyenne de l’augmentation annuelle des salaires nets pour tous les travailleurs a été de 120 $; mais la hausse des prix réduisait à 67 $ par année l’accroissement réel du pouvoir d’achat individuel. Durant les quatre années suivantes, de 1964 à 1968, la moyenne de l’augmentation annuelle des traitements et des salaires fut beaucoup plus élevée : elle atteignit 205 $ par année, presque le double que ce qu’elle était auparavant. Pourtant, à cause de l’inflation des prix, l’augmentation réelle durant ces années-là ne fut que de 52 $, soit moins que durant les quatre premières années de la décennie.
Enfin, on peut établir aisément le coût de l’inflation là où celle-ci érode les valeurs fixes de l’épargne, telles les obligations et les hypothèques. Pareil avilissement financier diminue la confiance du public, de sorte que les épargnants recherchent dans des valeurs de spéculation des profits immédiats et plus élevés, faussant ainsi notre système de placement.
Ces données statistiques – on pourrait d’ailleurs en invoquer beaucoup d’autres – sont le reflet d’une situation que nous connaissons déjà parfaitement; elles ne révèlent rien au consommateur moyen dont il n’ait déjà une expérience quotidienne. Mais pour se faire une juste idée du cours des événements et de leurs conséquences, il faut précisément examiner le sort des citoyens « privés de protection », dont le revenu est fixe et dont le pouvoir d’achat et le niveau de vie diminuent de 4 à 5 % chaque année. Ils sont comme des rameurs incapables de tenir tête au courant. Dans cette situation, ceux qui perdent le plus de terrain sont les chômeurs chroniques. Davantage, si l’on ne freine par l’inflation, le chômage augmentera, car la hausse des prix affaiblit notre capacité de concurrence sur les marchés mondiaux.
Or, pénible dilemme pour le gouvernement, les mesures prises pour conjurer l’inflation pourraient entraîner une augmentation momentanée du nombre des chômeurs, et par conséquent une aggravation de l’injustice sur le plan social, ce qui est aussi inévitable et odieux que les problèmes auxquels j’ai fait allusion. Si l’inflation ruine l’idéal d’une société juste, il en est de même du chômage.

Face à ce dilemme, le gouvernement a entrepris de lutter contre l’inflation dans le domaine de sa juridiction et s’est efforcé de susciter des réactions correspondantes de la part des autres secteurs dominants de l’économie. Nous sommes résolus à mettre tout en œuvre pour favoriser une augmentation constante de la productivité canadienne, et pour maintenir notre position sur les marchés mondiaux; nous sommes également déterminés à appliquer et à répandre notre politique anti-inflationniste de manière à réduire au minimum les conséquences nuisibles qu’elle peut avoir pour les simples citoyens.
Dans un discours prononcé la semaine dernière, le gouverneur de la Banque du Canada décrivait les restrictions qui s’exercent dans le champ de responsabilité de la banque centrale.
Pour ce qui est de ses dépenses, ainsi que de ses demandes sur le marché des capitaux, le gouvernement fédéral, a effectivement et considérablement diminué sa pression sur l’économie. Durant l’année financière en cours, pour la première fois depuis treize ans, le budget fédéral accusera un surplus. Dans nos comptes budgétaires, nous sommes passés d’un déficit de 566 millions de dollars, l’an dernier, à un surplus supérieur à 250 millions de dollars, cette année, tandis que les comptes nationaux allaient d’un déficit de 67 millions de dollars à un excédent de plus de 575 millions de dollars.
À l’égard du marché monétaire, les résultats de son attitude sont même plus impressionnants. Au cours de l’année financière terminée en avril dernier, les nouveaux emprunts du gouvernement fédéral se chiffraient par plus d’un milliard de dollars. Le gouvernement s’étant abstenu de tout emprunt sur le marché des capitaux, durant l’année courante nous comptons terminer notre année financière dans une position qu’on pourrait qualifier de neutre, c’est-à-dire sans avoir eu besoin de recourir au marché. En d’autres termes, contrairement à l’année précédente, nous avons soulagé les marchés monétaires d’une pression l’ordre d’un milliard de dollars environ.
Deuxièmement, nous avons donné instruction à certains ministères et organismes gouvernementaux de contenir l’accroissement de leurs dépenses. Notre objectif est double à cet égard : en premier lieu, augmenter la productivité; en second lieu, transporter à des projets plus profitables au point de vue social des crédits disponibles déjà affectés à des programmes moins efficaces. Ainsi, nous estimons qu’une haute priorité doit revenir aux programmes d’expansion économique régionale, auxquels nous consacrons plus de 250 millions de dollars durant l’année financière en cours, et à l’application de nos politiques concernant l’amélioration des relations industrielles et la formation et la mobilité de la main-d’œuvre, programmes pour lesquels nous dépensons plus de 400 millions de dollars, toujours durant la présente année financière. Ces politiques, d’ailleurs, ont pour effet de stimuler le rendement de l’industrie et de la main-d’œuvre, et, par là, de contrecarrer, dans une certaine mesure, les conséquences de l’inflation sur notre capacité de concurrence.
Enfin, comme vous le savez, nous avons créé une Commission des prix et revenus, dont le président est un économiste éminent, M. J. H. Young. La collaboration des travailleurs et des cadres est essentielle à l’efficacité d’un organisme de ce genre. Le gouvernement fédéral a pris les devants en comprimant ses dépenses. Ses efforts pour contenir l’inflation risquent d’être compromis, si les syndicats ou le patronat, agissent chacun de leur côté ou comme larrons en foire, ne suivent pas cet exemple. Tandis que le gouvernement fédéral restreint constamment son action dans les zones d’importantes priorités économiques et sociales, n’est-il pas insensé qu’en même temps l’initiative privée accroisse ses mises de fonds et ses dépenses au bénéfice d’entreprises d’intérêt marginal, eu égard à l’ensemble de la société? Devant un tel état de choses, le gouvernement pourrait bien se voir forcé de resserrer les contraintes applicables au secteur privé. Nous nous verrions peut-être amenés à envisager de nouvelles politiques, non seulement quant aux prix et revenus, mais aussi quant aux impôts et aux tarifs douaniers.
Pour ce qui est de syndicats, il leur fait reconnaître que le public s’attend qu’ils soient conscients non seulement des intérêts de leurs membres, mais aussi de ceux du pays tout entier. Leur dernière réaction aux instances de la Commission des prix et du revenu cherchera constamment, j’en suis sûr, à se maintenir en contact avec les groupes privés et les gouvernements, s’efforçant de les amener à s’entendre sur les moyens d’abaisser le niveau des prix et revenus au Canada, pendant les prochains mois. Si les chefs des syndicats, aussi bien que ceux de l’industrie et des gouvernements, refusent de jouer leur rôle dans cette entreprise, ils devront porter ensemble la responsabilité des conséquences qui s’ensuivront, et dont l’une sera une aggravation du chômage.
Un éminent invité à cette conférence, qui a jadis habité Iona Station, Ontario, s’exprimait dans le même sens l’autre jour en disant que son gouvernement se trouve placé devant l’alternative suivante : ou bien la « restriction des salaires et des prix », d’une part, ou bien un « intolérable chômage », d’autre part.
J’insiste : le gouvernement fédéral applique actuellement toutes les politiques que j’ai prônées. Et comme nous nous attendons, comme le public, que les autres mettent en pratique ce qu’ils prêchent.
Telle est la position que le gouvernement a prise et qu’il maintiendra jusqu’à ce que soit rompu le cycle inflationniste actuel. Je suis revenu à maintes reprises sur le thème de la responsabilité. J’essayais de préciser comment différentes responsabilités se trouvent sollicitées devant l’État, les travailleurs et les employeurs, par suite de l’influence globale des relations entre le gouvernement et le public : nous parlons de relations humaines. Affirmer cela, c’est poser le défi que doivent relever l’industrie, les syndicats et le gouvernement, et c’est définir la responsabilité qu’ils doivent tous assumer. Tel est bien le défi qui vous a réunis ici. Et telle est la raison pour laquelle je vous suis reconnaissant de m’avoir donné l’occasion de prendre la parole devant vous.

[CTRUDEAU=19700208]
[lieu=Qué]
En me décernant le canadian Family of Man Award l’Ordre des B’nai B’rith me fait un honneur auquel je suis extrêmement sensible. Me venant d’une société vénérable qui, depuis bientôt 127 ans, travaille inlassablement pour la justice, pareil honneur a certes un grand prix. Je l’accepte avec la simplicité de celui qui ouvre son coeur à un encouragement donné dans un esprit de sagesse et de fraternité.
Un esprit de sagesse. . . C’est l’esprit de ceux-là qu’on peut appeler des Anciens parmi la communauté juive, des prud’hommes de l’antique sagesse israélite. Un esprit de fraternité. . . C’est celui de la fraternité canadienne au sein de laquelle les Juifs forment un groupe tout à fait remarquable, tant par ses origines que par la qualité de sa contribution à la société canadienne.

Je ne peux penser au peuple juif sans être bientôt submergé d’évocations, sans être envahi par d’innombrables souvenirs de lectures, de rencontres, d’amitiés, de voyages, tous événements déterminants. Comme bien d’autres, je suis allé en Israël, j’ai parcouru la Terre Sainte, j’ai visité Jérusalem. Mais comme bien d’autres aussi, je sens l’insuffisance de ma familiarité. Je dois consentir à parler en profane. Il se peut que mes propos risquent ici et là de vous paraître naïfs. Mais je ne crois pas que mes maladresses vous masqueront ma ferveur.
Une première constatation s’impose: depuis l’arrivée de la famille Hart à Trois-Rivières, la contribution culturelle des Juifs n’a cessé de s’accroître au Canada et, notamment dans la Province de Québec. Elle s’impose aujourd’hui dans tous les domaines: poésie, roman, théâtre, critique, arts plastiques, musique, médecine, sciences pures et appliquées, droit, génie civil, architecture… Quel palmarès il faudrait dresser pour rendre justice à chacun! La contribution juive est telle que nous ne pouvons plus imaginer notre société sans elle. Le Canada doit à ses citoyens juifs une part de son originalité.
D’aucuns estimeront que j’élargis indûment le champ de la culture en y incluant les sciences exactes et le génie civil. Mais, à mon avis, la conception classique de la culture est devenue trop étroite. Résultant d’actes créateurs, la science et la technologie, les industries et les machines, expriment l’homme à un moment donné de son évolution et remplissent donc des fonctions culturelles. On doit en dire autant du commerce et de la finance et il faut les considérer comme d’autres aspects spécifiques de la culture. Ceci dit, je m’en voudrais de ne pas signaler l’apport considérable de nos compatriotes juifs en chacun de ces domaines de l’activité.

Rien de tel n’aurait été possible sans un authentique enracinement. Les Juifs en effet se sont identifiés de façon exemplaire au Canada. Bien plus, la communauté juive, qui englobe des traditions culturelles très différentes les unes des autres, présente une remarquable analogie avec la structure d’un pays fondé sur le bilinguisme et le multiculturalisme. Son pluralisme à elle est très voisin du pluralisme canadien pris en bloc. On sait la fécondité des dialogues internes de la pluralité juive: ces échanges devraient nous rendre plus conscients des perspectives inouïes qu’ouvre un pays comme le nôtre à des énergies parfois excessivement localisées, ou trop repliées sur elles-mêmes.
J’ai dit que le canadian Family of Man Award a un grand prix, mais il faut que je m’explique, car ce qui vient des Juifs a toujours une valeur singulière et s’accompagne en nous d’amples échos, à la fois intimes et solennels.

Pour la Gentilité, il y a une fondamentale distinction juive, dont l’humanisme séculier ne peut rendre compte pleinement; l’essentiel lui échappe, parce que la distinction qui constitue à nos yeux l’Israélite dès l’origine n’est pas que séculière: elle est aussi religieuse. Ce disant, je ne prétends pas réduire la personnalité israélite à un principe théologal. Aucune réalité humaine n’autorise pareille simplification. Je veux seulement identifier un certain caractère distinctif qui me parait primordial.

Au livre de la Genèse, Dieu dit au sujet d’Abraham: « … je l’ai distingué, pour qu’il prescrive à ses fils et à sa maison après lui de garder la voie de Yahvé en accomplissant la justice et le droit. . . »

Je l’ai distingué, dit Dieu! Ainsi, selon l’Écriture, la distinction de ceux qui hériteront de Jacob le nom d’Israël est une grâce de Dieu à une famille, à des fils de famille, grâce dont leurs descendants vont témoigner devant la famille entière des hommes, bien plus du fait de leur existence institutionnalisée en religion et en culture que par les moyens du prosélytisme. Et le but terrestre de ce témoignage, c’est l’unanimité mondiale. Car il est effectivement écrit au sujet d’Abraham: « Par toi se béniront toutes les nations de la terre. »
Il est triple le don que reçoit Israël au nom de l’humanité: il est d’abord révélation de la transcendance du Dieu personnel, créateur et philanthrope; il est ensuite révélation de la personne humaine; il est enfin révélation de la « justice et du droit » exigés par la sainteté du Très-Haut et par la réalité sacrée de l’individu.

Un moment de réflexion sur la vocation d’Israël suffit à nous mettre en présence de la substance religieuse et morale dont se nourrit l’Occident judéo-chrétien et en laquelle il trouve ses principes d’universalité. C’est ce qui s’appelle « être édifié »!
Vraiment, les Juifs sont suprêmement édifiants par le message qu’ils apportent à l’humanité et par la contagion de leur sens de l’humain et de leur intelligence. Mais les Juifs ne sont pas moins édifiants par leur histoire que par leur caractère. Leur destin, en effet, toujours typique ou exemplaire de quelque manière, propose d’innombrables leçons à toute bonne volonté.
La transcendance, la personne, la justice. Dans les temps anciens, qui en possédait le dépôt? Qui les annonçait? Qui instituait l’existence conformément à elles? On peut répondre sans hésitation: pas la majorité, ni aucune majorité, mais des individus mystérieusement « distingués », mais des familles isolées dans leur fidélité, mais des clans prophétiques.
A Ur, en Chaldée, qu’était Abraham au moment de son départ pour Canaan qui sera terre promise et terre sainte? Le chef d’un modeste clan hébreu que tolérait un empire. En Canaan, les Hébreux sont encore une minorité perdue au milieu du tohu-bohu des masses païennes. Minorité ils seront en Égypte; minorité ils seront une fois établis en Canaan et leur faiblesse minoritaire s’accentuera du fait de la scission du royaume de David. Lors de l’Exil, ils deviendront même moins qu’une minorité; ils deviendront le reste d’Israël dont les prophètes parlent de si bouleversante façon. Et la Diaspora commence qui éparpille des colonies israélites, c’est-à-dire des minorités, sur tous les rivages de la Méditerranée. Aujourd’hui, il y a des communautés juives un peu partout dans le monde. Les Juifs sont retournés en Terre Sainte, où les Patriarches avaient défriché des terres, entretenu des pâturages, foré des puits et creusé des tombeaux; s’ils se retrouvent majoritaires chez eux, ils le sont dans un État isolé et cerné par des pays qui ressuscitent et aggravent l’hostilité des Pharaons, des Assyriens, des Chaldéens, des Syriens, des Philistins. . .
La vérité, c’est que leur élection fait à jamais des Israélites une minorité, la minorité par excellence.

La vocation des Israélites est la plus dure qui soit, et par sa nature et ses exigences, et par l’assentiment inébranlable qu’elle a reçu: le « oui » des origines sera confirmé d’âge en âge. Le judaïsme se montrera irréductible. Mais qu’on se garde de lui attribuer une attitude fixiste. Le judaïsme en réalité a toujours évolué: il a fermenté de l’intérieur, il a accueilli des influences extérieures. En réaction constante avec lui-même, le judaïsme est en élaboration indéfinie, tandis que le rayonnement de la Mésopotamie, de l’Égypte, de la Grèce, de Rome, puis de la Gentilité entière, l’atteint et le pénètre. Mais depuis Moïse et depuis David jusqu’à un Martin Buber et un Emmanuel Levinas, il est toujours reconnaissable. On doit même constater qu’à travers les âges, l’originalité judaïque s’est accentuée.
Séphardim, Askénazim, orthodoxes, conservateurs, réformés, mystiques, les Juifs rassemblent aujourd’hui une extraordinaire diversité dans une même communion, de laquelle ils n’excluent pas l’agnostique, ni même parfois le renégat. Car, si je ne me trompe, à la limite de la communion israélite, il suffit de l’adhésion à la cause incarnée par les Juifs, et qui est la cause de la justice en ce bas monde.
Déconcertante pour les Gentils d’Occident, qui ne retrouvent en elle aucune des contraintes hiérarchisées familières à leur tradition, la réalité juive contemporaine se présente comme une sorte d’oecuménisme interne, comme un fédéralisme théologique et moral. Nous serons moins déconcertés si nous comprenons de quelle façon est centrée cette fédération, où les plus strictes rigueurs se mêlent à un extraordinaire libéralisme.
La loi de justice contenue dans la Torah et les traditions talmudiques n’aurait pas suffi à elle seule à constituer un pôle de gravitation pour les Juifs: leur sens de l’incarnation ne se serait pas contenté d’obéissances individuelles, de conformités réservées à une élite; leur instinct réalisateur, leurs dispositions pragmatiques, leur besoin de s’assembler auraient exigé plus que l’idéal abstrait d’un code. Il y a là d’ailleurs une tendance naturelle à l’homme: ce qu’il conçoit, ce qu’il croit, il veut en faire le cadre et le tissu de son existence.
Chez les Israélites, cette tendance a été exceptionnellement puissante, ainsi que le montrent deux institutions capitales: la famille et la synagogue. Il y aura eu bien d’autres familles que la famille juive, mais aucune autre n’aura été si solidement et si explicitement fondée sur le don mutuel de l’homme et de la femme. Chair de ma chair, os de mes os!
Paroles merveilleusement juives et qui inventent littéralement le couple. Quelle autre famille aurait enseigné si parfaitement à la Gentilité la justice conjugale et parentale? Quelle autre famille se reconnaissait comme réunion de personnes infiniment et à jamais respectables? Quelle autre famille s’est imposée, par respect pour elle-même, une obligation aussi pénible et aussi amoureuse que le Kadish?
Quant à la synagogue, elle demeure l’archétype de l’assemblée cultuelle, réglée selon la justice pour l’enseignement et l’édification de tous, riches et pauvres, savants et ignorants.

Il faut reconnaître ici la raison supérieure d’une vocation: le motif de l’enracinement du peuple hébreu en Canaan, c’était la nécessité d’incarner en institution et en pratiques la justice universelle à lui confiée, afin que cette justice devienne visible, tangible et plus précieuse que tout, et afin qu’elle se grave dans la mémoire des Juifs pour être proposée aux autres hommes. Si donc Canaan a été une terre promise, ce fut à cause de cela. Canaan a été promis à la sacralisation par la justice.
La Torah est explicite sur ce point, de même que les Sages, les Scribes et les Docteurs d’Israël.
Commentant un texte talmudique sur la terre promise, Emmanuel Levinas a dit: « Nous n’allons pas posséder cette terre comme on la possède généralement; nous allons bâtir dans cette terre une cité juste. (…) c’est cela sacraliser la terre. » Et Levinas insiste en citant un mot du professeur Baruk, lequel mot n’a pas manqué de me réjouir grandement: « Sacraliser la terre, c’est y bâtir une société juste. » Au delà des légitimes considérations nationales et politiques, tel devrait être le sens de toute patrie pour toute conscience adulte.

Les anciens Juifs avaient jeté les bases d’une cité juste. Un souvenir inépuisable et l’espérance d’un recommencement ont constitué la référence charnelle qui a tenu ensemble la Diaspora à l’image même de cette Jérusalem dont, selon la belle parole du Psalmiste, « toutes les parties tiennent ensemble ».
Malgré des différences considérables, le rôle de l’État moderne d’Israël pour les Juifs dispersés rappelle celui qu’avait la Jérusalem théocratique de la Bible. D’une part le nouvel enracinement juif, là-bas, galvanise des énergies au sein de la Diaspora comme aux temps anciens; d’autre part, Israël devient la patrie spirituelle des Juifs. Mais, conformément au génie israélite, la sécularisation n’abolit pas complètement les liens sacrés qui étaient jadis prédominants entre la Dispersion et la Terre Sainte.
Quoi qu’il en soit, et d’un point de vue humblement profane, il est bon que les Juifs dont le Canada est la patrie aient, comme nos compatriotes d’origine anglaise, française, ou irlandaise, une mère patrie, un pays de proche et vénérable parenté. Bien longtemps encore de telles relations entre groupes ethniques resteront sans doute dans l’ordre des choses. En ce qui concerne les Juifs, comment ne pas souhaiter avec ferveur que l’histoire ne répète pas le drame d’un autre Exil?
Ces réflexions, qui négligent forcément tant de choses, seraient par trop incomplètes si elles n’évoquaient pas la haine dont les Juifs sont victimes depuis deux mille ans. D’autres minorités ont connu des temps durs, mais combien ont connu la persécution sanglante qui a tant de fois visité les Juifs, qui culminera en une infernale tentative de génocide sous les nazis? Quand elle n’était pas sanglante, la persécution se faisait brimades, brutalités, duretés, calomnies, insultes; elle entretenait la peur, elle gonflait l’angoisse, elle enfermait la vie, elle empêchait le bonheur. C’est trop souvent dans cette affreuse atmosphère d’hostilité que la plupart des minorités juives ont non seulement subsisté, mais ont élaboré pour le monde leur insigne contribution.

L’antisémitisme aura fait aux Juifs tous les reproches imaginables. S’il faut reprocher quelque chose aux Juifs, qu’on laisse la parole aux Prophètes, qui ont tout dit en disant la vérité, et en la disant avec amour. C’est pourquoi aucun homme ne peut récuser pour son propre compte les condamnations que les Prophètes douloureux, déchirés, portaient contre leur peuple. La justice en l’occurrence consiste en ceci que, comparaissant devant eux, nous sommes les uns et les autres souffletés d’un soufflet de Dieu.
Les préjugés sont communs et les uns disparaissent et d’autres les remplacent, comme s’il s’agissait de modes maladives de l’esprit. Mais la persistance historique du préjugé antisémite a quelque chose de profondément troublant, de mystérieux même. Il semble que, de génération en génération, certains hommes ne peuvent pardonner à la descendance d’Abraham le message qu’elle a apporté concernant la transcendance, la personne et la justice. Marcher devant Dieu, aimer son prochain, agir selon l’équité, y a-t-il en vérité pire dérangement? Enfin, quelle que soit l’explication qu’on en donne, l’antisémitisme est un scandale intolérable pour tout homme digne de son humanité.

Nous travaillons dans l’espérance que nous ont léguée les Prophètes, espérance de réconciliation, de paix et d’unité. Recevons tous l’extraordinaire bénédiction d’Isaïe comme le principe même de notre communion: « Bénis soient mon peuple d’Égypte, assure l’oeuvre de mes mains, et Israël mon héritage. »

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Monsieur le président, comme vous m’y avez invité, c’est avec grand plaisir que je vous dirai quelques mots, ce matin, à l’occasion de l’ouverture de la Conférence nationale sur la stabilité des prix.
Cette conférence, j’en suis convaincu, constituera une étape décisive dans la lutte contre l’inflation. Je suis heureux de constater que le monde des affaires et des professions libérales manifeste, par la présence d’un aréopage aussi distingué, un vif intérêt à l’égard de ce grave problème.
Il est vrai que, plus que quiconque, ce groupe de Canadiens a mille raisons de s’intéresser à la prospérité de notre pays. Mais vous êtes ici, en qualité d’invités, non seulement parce que l’économie représente pour vous un enjeu considérable, mais aussi parce que vos décisions sont susceptibles d’en modifier l’orientation future.
Or, si la prospérité intéresse tout le monde, l’inflation qui la compromet, doit être aussi la préoccupation de tous. Mes propos de ce matin sur l’inflation s’adressent donc non seulement au présent auditoire, mais à l’ensemble des Canadiens.

L’inflation, c’est manifeste, est une cause de soucis pour tous les citoyens, qui s’interrogent sur les mesures que les pouvoirs publics et le monde des affaires envisagent de prendre pour la combattre. Les Canadiens veulent aussi savoir comment ils peuvent intervenir pour l’enrayer.
Ce problème suscite de nombreux commentaires, pour la plupart contradictoires et déroutants. Pourtant, les questions qui comptent vraiment, celles qui nécessitent absolument une réponse, sont peu nombreuses et relativement simples.
Ce matin, je me propose de parler de trois d’entre elles :
– En quoi l’inflation est-elle si pernicieuse?
– Quelle solution pouvons-nous y apporter?
– Enfin, quelles conséquences les mesures anti-inflationnistes auront-elles pour les Canadiens?

Commençons, si vous le voulez bien, par la première.
Pourquoi l’inflation est-elle si pernicieuse?
On dit que le Canada souffre de l’inflation parce que la plupart des prix montent en flèche. C’est un fait, le pouvoir d’achat du dollar semble s’amenuiser de mois en mois, qu’il s’agisse des salaires, du chèque d’allocations familiales ou de pension, de la note d’épicerie ou du loyer.
Au début, ce phénomène passe généralement inaperçu, mais peu à peu, les gens se rendent compte de la chose. Ils constatent que la valeur de leur argent va diminuant et, s’ils sont bien placés pour le faire, ils exigent des augmentations de salaire, en compensation.
Dans bien des cas, l’employeur consentira à augmenter sensiblement leurs traitements car, pour ne rien perdre de ses bénéfices, il amortira ses frais en faisant payer le client davantage. Bien entendu, il en résultera une nouvelle baisse du pouvoir d’achat et une demande constante d’augmentations appréciables. Voilà comment s’amorce, à une cadence de plus en plus vive, la course entre les prix et les revenus.
Il est clair que certaines personnes profitent de cette situation alors que d’autres en souffrent. Les premières sont celles qui réussissent à rester dans la course, soit par chance, soit parce que leur intuition leur permet de déceler rapidement l’évolution de la conjoncture et d’en profiter. Les autres, ce sont celles qui se laissent distancer.
Ces dernières sont nombreuses, non pas parce qu’elles ignorent que les prix montent rapidement, mais parce qu’elles sont impuissantes devant le phénomène. Les retraités qui dépendent de revenus fixes ne sont pas les seules victimes de l’inflation. Les agriculteurs, les ouvriers, les petits commerçants, presque toutes les couches sociales, en sont touchés. Bien des gens dont les traitements et salaires montent au même rythme que les prix, par exemple, ne semblent pas se rendre compte que, si l’inflation se perpétue, leur pension ou leur épargne ne leur sera pas d’un grand secours au moment de la retraite.

Même si de nombreuses personnes parviennent effectivement à protéger leur niveau de vie contre la hausse des prix, leurs efforts en ce sens entretiennent au pays un état de tension et de malaise social. Dans notre pays, on fait souvent allusion à l’aliénation que provoque la diversité de nos régions et de nos langues. Eh bien, l’inflation peut aussi favoriser la désunion, chaque secteur de la population accusant l’autre d’être responsable de la situation.
Certains prétendent que le gouvernement devrait résoudre le problème de façon fort simple, en indemnisant les victimes de l’inflation. Selon eux, il faudrait adopter des mesures pour que les divers revenus tels que traitements, salaires, pensions, etc., s’accroissent automatiquement au même rythme que le coût de la vie.
Bien que séduisante, cette solution pèche gravement : elle rendrait l’inflation bien plus aiguë qu’elle n’est à l’heure actuelle. Une fois que les prix se mettraient à monter, les coûts grimperaient immédiatement, les prix feraient de même, et le cercle vicieux se refermerait.
Nous n’avons pas le choix. Pour mettre un terme aux injustices et aux remous que cause l’inflation, il nous faut enrayer l’inflation elle-même.
Ceux-là mêmes qui concèdent que l’inflation a des conséquences néfastes prétendent parfois qu’elle exerce aussi des effets bénéfiques et que cette dernière consécration doit, éventuellement, l’emporter. Ils allèguent que, si nous consentions à envisager l’inflation comme un mal nécessaire, la production s’accroîtrait et le chômage diminuerait.
À mon sens, leur raisonnement est aussi faux que celui du narcomane qui s’imagine trouver le bonheur en prenant une nouvelle dose de stupéfiant.
Il est exact que, pendant quelque temps, la stimulation des dépenses activerait, dans une certaine mesure, la production. Mais, si nous agissions ainsi, les prix au lieu de monter de 4 % ou 5 % par an, comme ils l’ont fait ces derniers temps, grimperaient encore plus vite. Le seul remède consisterait alors à adopter des mesures restrictives plus draconiennes que celles qui s’imposent à l’heure actuelle. En fin de compte, nous assisterions à un ralentissement de la croissance économique et à un chômage plus prononcé que celui que nous connaissons présentement. Il ne servirait à rien d’appuyer sur l’accélérateur et d’emballer le moteur : la voiture ne monterait pas la côte. Il est probable même qu’elle glisserait à reculons.

Si, d’autre part, nous laissons persister l’inflation, la capacité de concurrence du Canada sur le plan du commerce international pourrait en souffrir. En effet, les coûts de production élevés finiraient par faire partie intégrante de notre économie, par suite de l’augmentation des salaires et des prix des matières premières. Il ne fait pas s’attendre, par ailleurs, que l’inflation qui sévit dans d’autres pays, continuera à nous protéger des conséquences inéluctables d’une hausse générale des frais de production au Canada. Les exemples ne manquent pas de pays qui, pour s’être laissé prendre dans un tel engrenage, ont subi de graves revers économiques et sociaux.
Si nous nous soucions un tant soit peu de notre prospérité future, nous n’avons pas le choix. Nous devons maîtriser l’inflation dès maintenant.
Évidemment, à court terme, le moment présent n’apparaît jamais comme le mieux choisi pour affronter un problème persistant comme celui de l’inflation. Les difficultés à surmonter, bien que surtout temporaires, sont, en effet, très réelles et déplaisantes. On est donc toujours tenté de retarder la solution du problème d’une année ou deux.
Notre gouvernement a fermement résisté à cette tentation. Nous avons conscience que plus on tolérera l’inflation, plus il deviendra difficile d’empêcher qu’elle ne s’aggrave et plus il sera onéreux de l’enrayer.
L’inflation ne ressemble en rien à la bombe du docteur « Fol Amour ». Il est absolument impossible d’apprendre à ne plus s’en préoccuper et de finir par l’aimer.
Cela m’amène à la deuxième question que je me posais. Compte tenu de l’urgence et de l’importance de ce problème, quelle solution pouvons-nous y apporter?
Certains prétendent que l’économie du Canada est trop restreinte et trop vulnérable pour nous puissions trouver nous-mêmes un remède efficace à l’inflation. Ces gens affirment que c’est l’inflation qui règne aux États-Unis, ou l’inflation à l’échelle mondiale, qui sont la cause véritable de nos ennuis, et qu’une fois que les Américains auront résolu leur problème, la situation se normalisera rapidement chez nous. En d’autres termes, que chacun rentre chez soi et laisse l’homme Sam s’en occuper. Ce qui m’étonne, c’est que nombre des partisans de cette théorie sont les mêmes qui prétendent que notre économie dépend de beaucoup trop des investissements américains. De tels propos minimisent gravement notre capacité et notre besoin d’autonomie!
Par ailleurs, ils ne se rendent pas compte du fait que le problème de l’inflation existe au Canada même, quoi que l’inflation extérieure ait pu ajouter à nos difficultés. Ces dernières années, pour la première fois en effet, au cours de notre histoire, des attitudes et des tendances inflationnistes se sont fermement implantées dans l’esprit des Canadiens. Et cette insidieuse psychologie inflationniste, qui résulte en grande partie des actes et des déclarations de fonctionnaires, d’hommes d’affaires, de syndicalistes et de Canadiens d’autres secteurs, ne disparaîtra pas nécessairement lorsque l’inflation aura été maîtrisée à l’étranger. Nous devons être prêts à nous attaquer résolument à notre part du problème.
La maîtrise de l’inflation constitue un défi pour le Canada, tout autant que pour nos voisins et concurrents. Nous ne pouvons pas nous permettre de faire moins bien qu’eux. En fait, rien ne nous empêche de les surpasser dans cette lutte.
Il y a eu, par le passé, certaines périodes au cours desquelles le comportement de notre économie pouvait se comparer favorablement à celui de grands pays industrialisés, y compris les États-Unis. C’est peut-être un piètre réconfort, mais le fait est que la hausse de 41 % du coût de la vie au Canada, au cours des douze derniers mois, encore qu’assez élevée en elle-même, s’est révélée moindre que l’augmentation enregistrée au même titre aux États-Unis.
En travaillant ensemble avec intelligence et rigueur, nous raffermirons notre position sur le plan du commerce mondial et assurerons à nos concitoyens un plus grand nombre d’emplois et une prospérité accrue.
Permettez-moi donc de vous rappeler les mesures prises par le gouvernement fédéral dans le dessein de résoudre le problème de l’inflation.
Nous avons restreint et nous continuons de restreindre le taux d’accroissement des dépenses du gouvernement fédéral. Dans deux jours, le Président du Conseil du Trésor déposera les prévisions budgétaires de la prochaine année financière, et vous serez à même de constater, en comparant le budget de l’année prochaine à ceux des années précédentes, que le taux d’accroissement du total des crédits sera sensiblement réduit.
Notre politique fiscale a donné lieu, pour la première fois depuis treize ans, à un excédent budgétaire, grâce auquel le gouvernement fédéral a pu éviter d’emprunter des capitaux additionnels.
D’autre part, en raison des restrictions de crédit imposées par la Banque du Canada, il devient de plus en plus difficile et coûteux, pour les entreprises et les individus, d’augmenter leurs dépenses par voie d’emprunt.
Étant donné que, depuis plusieurs années, les prix montent sans cesse, les fabricants et les employeurs s’attendent à ce que continue la hausse. C’est pourquoi, toutes ces mesures, dont le but est de limiter l’accroissement des dépenses globales, n’ont pas fait ressentir tous leurs effets instantanément.

Par ailleurs, nous savions, dès le début, que ces solutions, comme tout remède efficace, pourraient comporter des effets secondaires fâcheux. En particulier, il est difficile d’éviter un fléchissement temporaire de la production et de l’emploi. Cela est indésirable en soi; les membres les moins fortunés de notre société pourraient en être particulièrement touchés; il en va de même pour les régions défavorisées du pays, plus vulnérables à cet égard que les régions prospères, même si c’est dans ces dernières que les poussées inflationnistes sont les plus fortes.
Ceci m’amène à poser ma troisième et dernière question.
Que fait le gouvernement pour atténuer le plus possible les effets secondaires de ses politiques anti-inflationnistes?
Nous ne voulons certes pas rendre plus cruelles encore les épreuves de ceux qui ont déjà souffert des dures et injustes conséquences de l’inflation. Affirmer que c’est l’objectif du gouvernement serait soit stupide, soit malveillant. Toutefois, ces Canadiens continueront de tirer de l’arrière et leur sort empirera si le pays ne met pas un terme à l’inflation. Si nous échouons, ils ont tout à perdre; mais si nous réussissons, ils ont tout à gagner.
Grâce à de nombreux programmes, le gouvernement fédéral viendra à la rescousse des personnes lésées par ces effets regrettables. L’assurance-chômage, nos programmes concernant l’entraînement, le recyclage, le placement et la mobilité de la main-d’œuvre, le Régime d’assistance publique du Canada, voilà autant d’initiatives qui, ajoutées à d’autres programmes de bien-être social, contribueront à secourir ceux que toucheront les fluctuations de l’économie.
Comme vous le savez, dans certaines régions du Canada plus que dans d’autres, la croissance économique a été faible et le taux de chômage élevé. Nous accordons davantage de crédits à certains programmes qui attireront de nouvelles industries dans ces régions et qui y multiplieront les occasions d’emploi, tout cela, malgré le resserrement des autres dépenses fédérales.

Lors du dernier budget, nous avons introduit, à titre spécial, une mesure fiscale uniquement applicable dans les régions où les poussées inflationnistes se font le plus fortement sentir.
À l’heure actuelle, nous examinons la possibilité de mettre en œuvre de nouveaux moyens pour restreindre la portée des facteurs qui concourent à l’inflation dans ces régions. Si l’on veut qu’elles produisent leur plein effet, les mesures en question exigeront une collaboration étroite avec les gouvernements provinciaux. Aussi l’ordre du jour de la réunion que nous tiendrons prochainement, c’est-à-dire lundi, avec les provinces, comportera-t-il ce point-là.
Le Gouvernement accorde un rôle fort important à la Commission des prix et des revenus, dont il appuie les initiatives. La Commission a fait appel à l’esprit de collaboration de tous les éléments de notre société, le monde des affaires, les syndicats, les professions libérales et tous les ordres de gouvernement, en vue de limiter les hausses de prix, de frais de service, de profits, de salaires, et les augmentations de revenus sous toutes leurs formes. Si cet appel est entendu, l’inflation perdra plus rapidement de son ampleur et ses effets secondaires en seront réduits d’autant. Ceux qui se refuseraient à collaborer porteraient eux-mêmes la lourde responsabilité d’étendre et d’aggraver le chômage, et de ralentir la croissance économique.

Je ne tenterai pas de dissimuler le fait que 1970 sera vraisemblablement une année difficile pour les Canadiens. Mais, si incertain que puisse être l’avenir, deux choses sont indubitables : d’une part, si elle n’est pas enrayée, l’inflation sera préjudiciable à tous les Canadiens; d’autre part, le gouvernement est fermement résolu à mater l’inflation.
Si, maintenant, nous reculons devant ce problème, il sera encore plus difficile et douloureux de le résoudre dans les années à venir.
L’heure n’est ni à l’amertume ni à l’égoïsme. Lorsque l’ensemble des citoyens éprouve des difficultés, chacun trouve que ses propres intérêts sont particulièrement lésés, et voudrait qu’on le reconnaisse davantage. Se prévalant de leurs droits, les représentants des Provinces ont fait connaître leur situation et leurs besoins particuliers. Les porte-parole des syndicats et du patronat ont exposé l’avis des groupes qu’ils représentent. Les économistes et autres spécialistes ont débattu la sagesse des décisions et des propositions du gouvernement.
Le gouvernement du Canada a pris tous ces points de vue en considération, mais, en fin de compte, il doit agir, non pas pour tel groupe ou telle région en particulier, mais dans l’intérêt de tous les Canadiens.

Nous savons pertinemment que nos exigences entraînent, dans certains cas, de réels sacrifices, du moins immédiatement, sacrifices nécessaires pour empêcher les difficultés de devenir à la longue insurmontables.
Au cours des prochains mois, nous devrons avant tout nous efforcer d’enrayer la hausse des prix et des revenus. Le gouvernement fédéral, qui fait déjà sa part, continuera de s’y appliquer. Nous demandons aux provinces et aux municipalités de nous accorder leur collaboration. Nous aurons besoin de l’aide des commerçants, des centrales syndicales et des autres puissances du monde économique.
Chaque Canadien a son rôle à jouer. À tous ceux qui m’écoutent, je dis : pour desserrer l’étau de l’inflation, nous avons besoin de votre appui. Soyez exigeants et difficiles dans vos achats, et avisés quant aux différents frais que vous devez encourir. Ne dépensez qu’à bon escient. Faites connaître votre attitude à vos amis, à vos camarades de travail, à vos députés! Dans cette lutte dont l’enjeu nous intéresse tous, nous comptons sur le poids de l’opinion publique… c’est-à-dire de votre opinion à vous.
Si nous réussissons à canaliser les énergies de tous les éléments de notre société, nous montrerons que nous sommes assez clairvoyants pour reconnaître où est le bien de notre pays, et assez résolus pour agir en conséquence. Pour le Canada et les Canadiens, c’est là une épreuve à laquelle nous ne nous déroberons pas et dont nous sortirons vainqueurs!

[CTRUDEAU=19700904]
[lieu=Qué]
Il ne s’agit évidemment pas de prétendre que nous sommes tous pareils. Au contraire, il existe des différences marquées, des différences importantes entre les diverses régions du Canada. On dit souvent, par exemple, que le Québec n’est pas une province comme les autres. C’est vrai, parce que, comme principal foyer de la culture française au Canada, le Québec a ses caractéristiques propres et se distingue singulièrement des autres. Mais des différences, on en trouve également – même si elles ne sont pas toujours aussi évidentes que dans le cas du Québec – entre la Nouvelle-Écosse et la SaskatChewan, entre Terre-Neuve et la Colombie britannique, entre l’Alberta et le Nouveau-Brunswick.

Au cours de notre histoire, s’est posé le problème de savoir comment tenir compte de ces différences, comment les préserver et même les encourager, tout en maintenant et en sauvegardant l’unité du pays. La solution qui a été trouvée, vous la connaissez: ça a été de créer des gouvernements provinciaux et de les investir de vastes pouvoirs, de pouvoirs complets et souverains dans de nombreux domaines d’activité, de sorte que chacune des provinces, et notamment le Québec, puisse vivre selon ses traditions, sa culture et ses besoins. La solution, ça a été, dans le même temps, d’instituer un gouvernement central, disposant également de pouvoirs souverains dans les domaines d’activité qui sont d’intérêt commun à tous les Canadiens, à tous ceux de langue française comme à ceux de langue anglaise. Et c’est beaucoup grâce à cette division des pouvoirs souverains que, d’une part, le Québec est parvenu à développer et à affirmer son identité et sa personnalité et que, d’autre part, le Canada a réussi à progresser et à devenir un des pays les plus heureux et les plus prospères du monde.
Mais, depuis les cent dernières années, c’est-à-dire depuis que ce régime est en vigueur, un phénomène s’est produit qui a quelque peu faussé le fonctionnement du système fédératif.
En effet, pour toutes sortes de raisons, parce que nous étions minoritaires dans le pays, parce que nous étions considérés parfois par la majorité anglophone comme des trouble-fête, parce que nous manquions peut-être de confiance en nous, nous nous sommes en quelque sorte réfugiés dans le Québec où nous avons pris l’habitude de concentrer tous nos intérêts.’ Si bien que, dans l’ensemble, et à quelques remarquables exceptions près, nous ne nous sommes pas suffisamment préoccupés, nous, Canadiens français, d’être présents et de faire entendre notre voix à Ottawa et au Canada tout entier.

Avec le résultat que le gouvernement fédéral n’a pas toujours été attentif à nos besoins, que nous avons été, un peu partout au Canada, spoliés dans nos droits, que nous avons été souvent frustrés dans notre épanouissement collectif et que nous sommes restés trop à l’écart des grandes décisions qui touchaient les destinées du pays.
Il y avait donc un redressement à faire, un changement important à opérer. Il y avait un défi à relever. Puisque le Canada, un des plus magnifiques pays du monde, appartient autant aux Canadiens français qu’aux Canadiens de langue anglaise, nous avons donc décidé que nous aussi devions exercer le pouvoir à Ottawa et participer activement, vraiment, pleinement, à l’administration du Canada tout entier et à sa destinée.
C’est cette option que vos députés à Ottawa ont choisie, y compris ceux qui ne sont pas du parti libéral. Et c’est cette option que la population a prise aussi, puisqu’elle nous a donné son appui et son encouragement.
D’accord, le défi n’est pas facile à relever et je ne prétends pas qu’il le soit encore complètement. Mais si nous nous sommes lancés dans cette aventure, si nous avons décidé de relever le défi, ce n’était pas par bravade, ni pour le plaisir de prouver que nous étions capables de le faire. C’était d’abord et surtout parce que nous étions convaincus – et nous le sommes encore – que c’est là la meilleure solution pour le Québec. Pas nécessairement la plus simple, mais la plus favorable, la plus prometteuse.

D’abord, comme Canadiens français, nous sommes maintenant trop enracinés pour pouvoir être ou délogés ou assimilés. Non seulement notre présence au Canada n’est-elle plus menacée, mais elle est de plus en plus reconnue, et même de plus en plus souhaitée et voulue. Dans ces circonstances, nos possibilités de progrès et d’expansion sont davantage assurées si nous étendons notre action et si nous multiplions notre présence que si nous la restreignons et que si nous nous cantonnons à l’intérieur d’une seule province.
D’autre part, si nous faisons partie d’un grand pays de vingt millions d’habitants, nous sommes, tous ensemble, plus forts et nous prospérons plus rapidement et plus sûrement que si nous formons un pays de cinq ou six millions d’habitants. Nous, pouvons également, dans ces conditions, nous aider les uns les autres avec beaucoup plus d’efficacité.
C’est là le principe même des syndicats ouvriers. Isolé, un ouvrier risque d’être fort démuni lorsqu’il veut faire valoir ses points de vue et ses droits. Mais groupés, solidaires dans un même syndicat, les ouvriers acquièrent tout de suite force, prestige et autorité. Et quand un syndicat local s’associe à d’autres syndicats pour former une fédération, ce pouvoir en est d’autant multiplié. A tel point que si l’un d’entre eux se trouve dans le besoin ou la nécessité à la suite, par exemple, d’une grève prolongée, il peut, la plupart du temps, compter sur le secours des autres. Ce qui n’enlève pas à chacun des syndicats ainsi groupés en fédération la part d’autonomie et de liberté nécessaire à son développement et à son épanouissement.
C’est d’ailleurs un peu ce qui se passe présentement dans le cas de la province de Québec et des Maritimes qui reçoivent, par l’entremise du gouvernement fédéral, des subventions considérables provenant des citoyens de provinces plus riches. De fait, c’est le Québec qui, en ce moment, de toutes les provinces du Canada, profite le plus de cette redistribution des richesses au titre des péréquations. Encore n’est-il pas inutile de rappeler que cette entraide et cette assistance ne lient en rien ceux qui en bénéficient. Sinon, peut-être, qu’un jour, lorsque le Québec aura retrouvé toute sa vigueur économique, il sera, à son tour, en position de prêter main-forte à des provinces moins favorisées. Car c’est dans la fraternité et l’entraide que se trouve la raison d’être du Canada.

Cette entraide ne se limite pas au seul domaine pécuniaire. Présentement, c’est au Québec que se font, avec l’assistance du gouvernement fédéral, les recherches les plus poussées dans la transmission de courants électriques à haute tension. D’autres recherches d’envergure, celles-là dans le domaine de l’électronique, de l’aérophysique, de la propulsion et des ordinateurs se poursuivent avec succès au ministère de la Défense nationale, à Val cartier. Par contre, c’est en Ontario, dans une usine entièrement subventionnée par le gouvernement fédéral, qu’on s’emploie le plus activement à étudier les phénomènes de la pollution et à y trouver les moyens de l’enrayer. Et au Manitoba, sous les auspices de l’Énergie atomique du Canada, les recherches portent sur l’utilisation de l’énergie nucléaire. Et ce sont toutes les provinces qui bénéficieront éventuellement de ces divers travaux.
Dans un monde qui devient de plus en plus technologiques, il est impérieux d’unir les compétences et les énergies plutôt que de les diviser, de grouper les forces au lieu de les disperser. Les cultures diverses et particulières doivent être préservées, mais plutôt que d’ériger entre elles des frontières et des murs, elles doivent s’interpénétrer et se féconder les unes les autres.
Il est clair qu’au Canada cette interpénétration des cultures, cette coexistence de deux langues présente une difficulté, surtout pour les francophones, dont certains ont tendance à voir là une menace et un obstacle irréductible à leur libre épanouissement.
Or c’est précisément là une difficulté que je me refuse à croire insurmontable. Cette difficulté doit être surmontée parce qu’elle invite au dépassement et que, d’obstacle qu’elle était, elle peut se transformer en un atout exceptionnel. L’apport des deux grandes communautés linguistiques du pays – qui participent aux cultures les plus importantes du monde occidental – peut fort bien devenir en effet pour le Canada et tous ses citoyens une précieuse source d’enrichissement mutuel.

Et pourquoi n’en serait-il pas ainsi? Pourquoi les religions, les langues et les cultures différentes, au lieu d’engendrer des conflits, au lieu de fomenter la haine, et la division, ne pourraient-elles pas être transcendées et devenir, par la vertu même de leur voisinage, l’occasion d’une plus grande ouverture d’esprit, d’une meilleure compréhension réciproque et d’un rapprochement véritable entre les êtres?
Nous nous scandalisons des guerres au Vietnam et au Moyen-Orient, nous sommes horrifiés quand le sang coule quelque part dans le monde. Quand donc, nous demandons-nous, l’univers connaîtra-t-il la paix? Quand donc les hommes auront-ils appris à vivre dans l’harmonie, à se comprendre et à se respecter?
Et pourtant, il se trouve des gens, ici dans le Québec, qui se scandalisent et qui sont horrifiés parce que des Canadiens français du Québec ont décidé de croire au Canada et tenté d’en faire un pays vraiment bilingue, où francophones et anglophones seraient également chez eux. Et parce que nous poursuivons cet idéal, parce que nous nous employons à le réaliser, on s’en offense ici et là, on s’indigne, comme si, depuis quatre ans, il n’y avait pas eu un progrès remarquable dans la reconnaissance du fait français au Canada.

Essayons d’oublier un peu ce qui s’est passé de regrettable depuis cent ou deux cents ans et regardons davantage ce qui se passe maintenant: le Parlement d’Ottawa qui vote la loi sur les langues officielles; le gouvernement fédéral qui verse annuellement cinquante millions pour promouvoir le bilinguisme; la participation active et enthousiaste du gouvernement fédéral à la francophonie; la direction de ministères à Ottawa qui comptent parmi les plus prestigieux et la présidence de plusieurs sociétés publiques, confiées à des Canadiens de langue française; sans parler de tous les Québec ois, de plus en plus nombreux, qui travaillent à Ottawa, qui occupent des postes importants et qui y exercent une influence croissante. Et je peux vous assurer que tous ces gens-là n’ont ni trahi la collectivité canadienne-française ni renié le Québec. Au contraire, ils en comprennent les besoins et en partagent les aspirations.
Aujourd’hui, nous Québécois, sommes assez forts, assez confiants pour faire face aux grands problèmes économiques de l’heure. Nous sommes aussi assez ingénieux, assez entreprenants, assez enthousiastes pour nous épanouir au Québec et faire rayonner dans notre province une culture authentique et exaltante, à prédominance française, bien sûr, mais où la minorité anglophone ne se sentira ni menacée ni brimée.
Mais nous sommes également assez vigoureux, assez sereins, assez courageux pour nous installer à Ottawa, pour participer sans compromis honteux, sans crainte et sans remords, à la conduite des affaires du pays, pour être chez nous dans toutes les provinces, et pour collaborer au progrès de tout le Canada.

Car le Canada, avec toutes ses richesses et ses ressources, avec toutes ses promesses et tous ses espoirs, appartient aux Québécois, aussi bien qu’aux autres citoyens. Si, comme Québécois, nous possédons des richesses minérales considérables, n’oublions pas que, comme Canadiens, nous en possédons encore bien davantage. Les Territoires du Nord-Ouest et le Grand Nord, avec leurs possibilités inouïes et leur immensité, appartiennent aussi bien aux Canadiens de langue française qu’à ceux de langue anglaise.
L’histoire, depuis les débuts de l’humanité, est un tissu de batailles et de guerres, de divisions et de carnages. Mais nous avons, nous Canadiens, proc1amé à l’Expo 67 de Montréal, que cette terre devait être une Terre des Hommes, c’est-à-dire une terre fraternelle. Cet espoir, nous l’avons en quelque sorte assumé devant tous les peuples de l’univers.
Cet espoir, ne le décevons pas. Cette promesse d’amitié universelle, honorons-la. Et nous ferons du Canada, parce qu’est là son destin, le pays de la fraternité retrouvée.
Le Canada, ce n’est rien d’autre que cela. Ce n’est ni un piège, ni une trahison, ni un marché de dupes, c’est un espoir, c’est une promesse, c’est un défi, un défi ambitieux, je le reconnais mais un défi que nous pouvons réaliser si nous y croyons, si nous trouvons en nous assez d’ardeur et assez d’assurance, assez d’énergie et assez de persévérance pour mettre fin à des querelles et à des animosités séculaires et pour travailler tous ensemble, main dans la main comme des hommes.

Et c’est cela que nous allons réaliser: un pays neuf, un pays grand et audacieux où, dans la justice, dans le respect des droits de chacun, dans la diversité des langues et des cultures, des hommes de bonne volonté et de résolution vont édifier une société harmonieuse, prospère et dynamique.

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Les heures que nous vivons sont d’une gravité exceptionnelle. Un groupe d’extrémistes a décidé de s’attaquer par la violence et le terrorisme à la liberté et à l’unité du pays. Des menaces pèsent sur la vie de deux hommes innocents. Ces questions sont extrêmement sérieuses, et je me dois de vous entretenir de la situation et des mesures que le Gouvernement a prises pour y faire face.
Ce qui s’est produit à Montréal, au cours des deux dernières semaines, n’est pas sans précédent. Cela est arrivé ailleurs dans le monde à plusieurs reprises, et pourrait se produire dans d’autres régions du pays. Mais les Canadiens ont toujours cru que de tels événements ne pourraient survenir ici; c’est pourquoi nous en sommes si bouleversés.
Notre présomption était peut-être naïve, mais elle s’expliquait aisément, parce que la démocratie est solidement enracinée chez nous, et parce que nous avons toujours attaché le plus grand prix à la liberté individuelle.
En dépit de ce climat et peut-être en partie à cause de lui, voici qu’il suffit de quelques exaltés pour nous révéler à quel point peut être fragile une société démocratique lorsque la démocratie n’est pas préparée à se défendre, et combien peut être vulnérable au chantage un peuple foncièrement humain et tolérant.
Les gouvernements du Canada et du Québec se sont fait dire par des groupes de révolutionnaires que, si l’on ne donne pas suite à leurs demandes, deux hommes seront assassinés. Les ravisseurs prétendent agir ainsi pour attirer l’attention sur des cas d’injustice sociale. Mais l’attention de qui veulent-ils attirer? Celle du Gouvernement du Canada? Celle du Gouvernement du Québec? Tous les gouvernements du pays sont parfaitement conscients qu’il existe des problèmes sociaux à la fois graves et complexes. Et chaque gouvernement, au mieux de ses ressources et possibilités, s’attache à y trouver des solutions. Et si l’on doute de la bonne foi ou de la compétence de tel ou tel gouvernement, les partis d’opposition, ou tout nouveau groupe politique, sont là, qui ne demandent pas mieux que d’avoir l’occasion de gouverner. Bref, partout au Canada, on peut se prévaloir de moyens pacifiques pour changer de gouvernement. Les citoyens y ont eu recours maintes et maintes fois.
Ces victimes qui ont été enlevées, qui sont-elles? Pour les familles éprouvées, ce sont des maris et des pères. Pour les ravisseurs, ils ne sont que des moyens de chantage. Ces ravisseurs en effet auraient pu s’emparer de n’importe qui, de vous de moi, ou même d’un enfant. Leur but est d’exploiter les sentiments de compassion que nous ne pouvons pas manquer d’éprouver dans de telles circonstances, et de forcer cette sympathie à servir la violence de leurs ambitions révolutionnaires.
Qu’est-ce que demandent ces gens en retour de la vie de leurs otages? Plusieurs choses. Entre autres, ils exigent que soient publiquement étalés leurs griefs, comme s’il suffisait de lancer des slogans et des injures pour régler les problèmes de l’univers et pour rallier l’opinion à leur cause.
Ils exigent aussi que leur soit sacrifiée par la police une personne qui aurait, selon eux, contribué à l’arrestation légale et à la juste condamnation de certains criminels de leurs amis.
Ils exigent aussi de l’argent.
Ils exigent encore plus. Que soient libérés de prison 17 criminels et que soient retirées les accusations portées contre 6 autres hommes, les uns et les autres étant qualifiés par eux de « prisonniers politiques ». Qui sont-ils, ces individus qu’on voudrait nous faire passer pour des patriotes et des martyrs? Je vais vous le dire.
Trois d’entre eux ont été condamnés pour meurtre; cinq autres ont été mis en prison pour homicide involontaire; un autre a été condamné à l’emprisonnement à perpétuité après s’être reconnu coupable de nombreux délits en rapport avec des explosions à la bombe un autre encore a été déclaré coupable de 17 vols à main armée; deux autres ont été libérés sur parole mais sont de nouveau incarcérés et subiront leur procès sous des inculpations de vols.
Et on voudrait nous faire croire que ces gens ont été victimes d’injustices, qu’ils ont été emprisonnés à cause de leurs opinions politiques et qu’ils méritent d’être libérés.
La responsabilité de décider si l’un ou l’autre de ces prisonniers devrait être élargi appartient au gouvernement fédéral. C’est une responsabilité que le gouvernement assumera conformément aux dispositions de la loi. Mais céder aux pressions de ces ravisseurs qui exigent l’élargissement des détenus ne serait pas seulement abdiquer cette responsabilité, mais provoquerait un accroissement de l’activité terroriste au Québec. Ce serait en outre encourager le terrorisme à travers le pays et risquer d’y voir se multiplier les enlèvements.
Le FLQ détient comme otages dans la région de Montréal deux hommes, un diplomate britannique et un ministre du gouvernement québécois. On menace de les assassiner. Si les Gouvernements cédaient à ce grossier chantage, la loi de la jungle finirait alors par supplanter nos institutions juridiques, qui se désagrégeraient graduellement. Car enfin, si, comme certains le suggéraient, on avait accédé cette fois-ci aux exigences des terroristes, quitte à exercer « la prochaine fois » une sévérité et une vigilance accrues, on n’aurait fait que retarder l’échéance. Demain, la victime aurait été un gérant de caisse populaire, un fermier, un enfant. Ç’aurait été, dans tous les cas, un membre de votre famille. Est-ce alors seulement qu’il aurait fallu s’opposer au chantage? Combien d’enlèvements aurait-il fallu avant de dire non aux ravisseurs? L’histoire ne nous a-t-elle pas suffisamment éclairés sur ces pays qui ont payé cher une complaisance de cet ordre, trop longtemps entretenue? En décidant de prévenir une telle éventualité, le Gouvernement n’entend pas seulement défendre un principe important, il veut protéger, des périls auxquels j’ai fait allusion, la vie de tous les citoyens. Les lois sont faites pour sauvegarder la liberté et la sécurité de chacun, encore faut-il, pour être efficaces, que ces lois soient respectées.
C’est le devoir des gouvernements de s’opposer aux exigences des ravisseurs, mais il ne fait aucun doute que ce sont les ravisseurs qui ont la vie des otages entre leurs mains. Il faudrait une logique absolument aberrante pour penser autrement. Rien de ce que les Gouvernements du Canada et du Québec ont fait, ou n’ont pas fait, n’excuserait jamais le moindre tort que pourrait subir l’un ou l’autre de ces deux hommes innocents. Ceux qui ont le doigt sur la gâchette, ce sont des membres du FLQ. Rien ne saurait donc justifier le mal qui pourrait être fait à ces deux hommes et, si, par malheur, quelque chose leur arrivait, le Gouvernement pourchassera sans relâche les coupables.
Au cours des douze derniers jours, les Gouvernements du Canada et du Québec se sont constamment consultés. La ligne de conduite qui a été adoptée a reçu l’appui complet des deux gouvernements et des autorités municipales de Montréal. Dans le but de sauver la vie de Monsieur Cross et celle de Monsieur Laporte, nous avons établi un contact indirect avec les ravisseurs.
Les ravisseurs n’ont pas encore accepté notre offre d’un sauf-conduit vers un pays de leur choix en retour de la libération des otages. Ils n’ont pas encore accepté non plus l’offre du Gouvernement du Québec de recommander la libération conditionnelle de cinq détenus éligibles à ce privilège.
Si nous avons offert un sauf-conduit, c’est uniquement parce que Monsieur Cross et Monsieur Laporte pourraient identifier leurs ravisseurs et contribuer à leur éventuelle condamnation. De cette façon, nous éliminons donc les motifs que ces derniers pourraient avoir de faire mourir leurs otages.
Pour survivre, toute société démocratique doit pouvoir se débarrasser du cancer que représente un mouvement révolutionnaire armé, voué à la destruction des fondements mêmes de notre liberté.
Pour cette raison, après avoir examiné la situation, et compte tenu des requêtes du Gouvernement du Québec et de la ville de Montréal, le Gouvernement du Canada a décidé de proclamer la Loi sur les mesures de guerre. Ceci a été fait à 4 heures ce matin, afin de permettre aux autorités de prendre immédiatement les dispositions nécessaires pour tenir en échec tous ceux qui préconisent la violence, ou l’exercent, à des fins politiques.
La Loi sur les mesures de guerre accorde au Gouvernement des pouvoirs très étendus. Elle met aussi en suspens l’application de la Déclaration Canadienne des droits de l’homme. Je peux vous assurer que ce n’est pas de gaieté de coeur que le Gouvernement assume de tels pouvoirs. Il ne s’y est résolu que lorsqu’il est devenu évident que la situation ne pouvait plus être maîtrisée autrement. Les pouvoirs que leur confère la loi sur les mesures de guerre permettront aux gouvernements de parer aux dangers très graves que représentent pour la société les organisations terroristes. Le droit criminel, dans son état actuel, est insuffisant face à l’action du terrorisme systématique.
Par conséquent, il a été accordé à la police certains pouvoirs extraordinaires qui lui permettront de faire un travail de détection plus efficace, et d’éliminer le FLQ ou tout autre groupe préconisant l’usage de la violence à des fins politiques. Ces groupes et l’appartenance à de tels groupes ont été déclarés illégaux. Ces pouvoirs comprennent le droit de procéder sans mandat à des perquisitions ou à des arrestations, de détenir des suspects sans avoir à porter immédiatement contre eux des accusations précises, et de recourir à la détention sans cautionnement.
Ce sont là de très amples pouvoirs, qui ne me sourient pas plus qu’à vous, j’en suis sûr. Mais, sans eux, la police ne pourrait pas avoir raison, de ces individus qui se sont voués au renversement de notre régime démocratique par la violence.
Le Gouvernement est conscient de sa grave responsabilité en intervenant dans l’exercice de certaines libertés, et il répondra de ses actions devant le peuple. D’autre part, il révoquera cette proclamation le plus tôt possible, compte tenu de son obligation de protéger l’État contre l’insurrection.
Comme je l’indiquais à la Chambre des communes ce matin, le gouvernement prévoit un laps de temps suffisant pour déterminer quel devrait être le contenue d’une loi qui conviendrait aux circonstances présentes. J’ai fermement l’intention de discuter avec les chefs les partis de l’Opposition l’opportunité de présenter une loi d’une portée plus restreinte que celle de la loi sur les mesures de guerre. A cet égard, j’ai prié instamment l’Opposition de faire des propositions positives relativement à l’amendement du règlement adopté la nuit dernière. L’inclusion possible de telles propositions dans la nouvelle loi sera prise en sérieuse considération.
Le peuple doit être protégé contre les menées de fanatiques capables de tout, même les crimes les plus odieux, qu’ils tentent de faire passer pour des actes d’héroïsme.
La menace des terroristes du FLQ est tout à fait disproportionnée à leur nombre. Cela tient à ce qu’ils agissent dans la plus totale clandestinité et que nous les savons en possession d’une quantité considérable de dynamite.
Je sais que le fait d’acculer le gouvernement à des mesures d’exception peut devenir un piège tendu à l’État par les extrémistes. C’est une tactique bien connue des mouvements qui tentent de détruire la société par la violence que de pousser les gouvernements à durcir leurs attitudes. Les extrémistes invoquent ensuite ces apparences d’autoritarisme pour justifier une recrudescence de leurs attaques contre les structures sociales. Les décisions que le gouvernement à du prendre ont été prises en réponse au terrorisme. Ce sont les extrémistes qui ont amorcé ce processus; ce sont eux qui ont eu recours à la bombe, au meurtre et à l’enlèvement. Je suis convaincu que le public ne sera pas dupe de cette stratégie.
Pour parer au sérieux danger d’attentats et d’explosion de bombes dans les installations et les édifices publics, le gouvernement du Québec a sollicité la présence des Forces Armées Canadiennes qui prêteront assistance à la police en plusieurs endroits de la province. Dès hier, ces troupes étaient rendues à destination.
Malheureusement, la violence n’est pas étrangère à la décennie qui commence. Le discours inaugurant la présente session du Parlement il y a quelques jours, précisait que nous vivons à une époque de tension profonde. De plus, nous ne devons pas oublier que la violence est souvent le symptôme d’un malaise social aigu. Le gouvernement s’est engagé à présenter un ensemble de projets de loi qui s’attaquera non seulement aux symptômes, mais aussi aux causes des problèmes sociaux qui souvent sont à la source du crime et du désordre – et leur servent d’excuse.
Quant à ceux qui appuient les méthodes du FLQ, pensent-ils sérieusement que l’utilisation de la violence et du crime va valoir une plus grande justice sociale au Québec? Le terrorisme va-t-il nous aider à réduire le nombre des chômeurs chez nous? Va-t-il nous donner les ressources nécessaires pour venir en aide à ceux qui sont dans le besoin? Va-t-il aider les jeunes à jouer pleinement leur rôle ? Poser la question, c’est y répondre. Tout ce que des méthodes comme celles du FLQ peuvent produire, c’est une aggravation, et non une diminution des injustices qui existent chez nous ; c’est une accentuation et non une réduction des maux, comme le chômage et la pauvreté, qui affligent notre peuple.
C’est dans cet esprit que j’avais déclaré à la Chambre des communes, il y a un an, que, pour apporter des changements à la société canadienne, il est absolument injustifié de recourir à la violence, contrairement à ce que prétendent certains esprits sectaires. Il y a peut-être des lieux dans le monde où la loi est si inflexible et si impitoyable qu’on peut songer à de tels recours. Mais ce n’est pas le cas chez nous. J’ajoutais alors et je le répète que ceux qui veulent défier la loi, sans égard aux moyens dont ils disposent pour faire redresser leurs torts et obtenir satisfaction, ceux-là ne seront pas entendus par le Gouvernement.
Il y a eu trop de violence au pays, au nom de la révolution, depuis quelque douze mois. Nous commençons à en percevoir les conséquences. Ceux qui ont recours à la violence attisent délibérément la haine parmi nous. Et ils le font au moment précis où, pour édifier la société que nous voulons tous, il est impérieux que le pays, oubliant toute animosité, fasse preuve de tolérance et de compréhension. Et pourtant, ceux qui méprisent le cours normal des lois s’exposent à voir les honnêtes gens, dans la colère et la peur, durcir leurs positions et se refuser à tout changement, voire à toute amélioration. Car la peur tend à inhiber l’esprit de tolérance et le sens de la justice.
Le Gouvernement, lui, n’agit pas sous l’effet de la peur. Il agit pour empêcher la peur de se propager. Il agit pour maintenir l’autorité de la loi sans laquelle la liberté n’est plus possible. Il agit pour faire comprendre aux ravisseurs, aux révolutionnaires et aux assassins que, dans ce pays, ce sont les représentants élus du peuple qui font les lois et qui les modifient – et non pas une poignée d’aspirants dictateurs. Car ceux-là qui cherchent à s’emparer du pouvoir par la terreur, si jamais ils y parvenaient, règneraient par la terreur. Le Gouvernement agit donc pour protéger vos libertés et vos vies.
Il agit également pour que Monsieur Cross et Monsieur Laporte soient libérés sains et saufs. C’est au nom de millions de Canadiens que je dis à leurs femmes et à leurs familles courageuses combien profondément nous sympathisons avec elles pendant cet horrible cauchemar. Nos voeux et nos prières les accompagnent.
Le Canada demeure l’un des pays les plus sains et les plus civilisés du monde Si nous savons être fermes, nous aurons tôt fait de venir à bout de la situation présente, et nous pourrons déclarer avec fierté, comme nous l’avons si longtemps fait, que s’il y a place chez nous pour l’opposition et la dissidence, il n’y en a pas pour l’intimidation et la terreur.
Il arrive rarement dans l’histoire d’un pays que tous les citoyens doivent prendre position sur des problèmes cruciaux. C’est ce qui nous arrive.
Ceux qui ont déclenché cette série d’événements dramatiques l’ont fait dans le dessein de briser notre société et de déchirer notre pays; c’est le contraire qui arrivera, j’en suis sûr. Le résultat de leur action ce sera une société plus forte dans un pays plus uni. Ils voulaient nous diviser, ils auront fait notre union.
Je comprends l’inquiétude de tant de Canadiens. Plusieurs d’entre vous sont bouleversés, et cela s’explique. Je veux vous assurer que les autorités ont la situation en main. Nous faisons tout ce qui doit être fait. Tous les niveaux de gouvernement au pays sont prêts à agir dans l’intérêt du salut public.

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Hier soir, monsieur Pierre Laporte, ministre du Travail et de l’Immigration du Québec, est mort assassiné par des terroristes. Cette affreuse nouvelle nous a tous consternés et indignés au-delà de toute expression.
Devant un geste aussi démentiel et sanguinaire, prémédité et exécuté aussi froidement et cruellement, comment ne pas être accablé?
Une fois de plus, au nom du Gouvernement et du peuple canadiens, je prie madame Laporte et sa famille de recevoir l’expression de notre très douloureuse sympathie.
Monsieur Robert Bourassa et ses collègues savent comment cette mort nous déchire au plus vif et au plus intime de notre fraternité. En Pierre Laporte, le Canada et le Québec perdent un homme dont toute la carrière politique avait été dévouée inlassablement au bien-être de ses concitoyens et au progrès de sa province.
Habité par la haine, le FLQ a recours à la violence pour susciter la haine, pour l’entretenir et la propager insidieusement, comptant ainsi que se généralisent le désordre, le désarroi et la panique.
Voilà son dessein premier. Voilà le piège qu’il nous tend : nous dresser les uns contre les autres; nous diviser dans la haine et le racisme; aggraver, jusqu’à les rendre peut-être irréconciliables, les désaccords entre les générations.
Si donc ces terroristes nous provoquent de tant de façons, c’est pour causer le plus de discorde possible et créer un climat propice à leurs ambitions. Impuissants à nous convaincre dans la liberté, ils voudraient nous vaincre dans la tyrannie.
Ne tombons pas dans leur piège. Ceux qui, dans quelque secteur que ce soit, occupent des postes de responsabilité doivent faire preuve de clairvoyance et d’objectivité. Il importe, dans des circonstances aussi tragiques, de ne pas profiter de la situation pour cultiver l’aigreur ou l’animosité. Nous y dissiperons l’énergie vitale que nous devons consacrer à l’amélioration de notre société.

Ces hommes sans amour qui ont voulu nous diviser dans la tragédie, ils nous rassemblent aujourd’hui dans une même volonté. Car la seule passion qui doit nous animer présentement, c’est la passion de la justice. Par la justice, nous défendrons nos valeurs, notre ordre, nos lois. Par la justice, nous nous débarrasserons de la perversion du terrorisme. Par la justice, nous retrouverons notre paix et notre liberté.

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Une démocratie qui fonctionne normalement se tourne autant vers l’avenir que vers le passé; elle permet aux citoyens d’être aussi bien des créateurs que des censeurs. Elle consacre la participation qui s’établit entre la population et le Parlement.
Votre présence ici témoigne de cette participation. Le présent congrès vous fournit l’occasion d’examiner à la fois l’avenir et le passé, et d’orienter la politique du gouvernement. En outre, vos députés vous rendront compte dans quelle mesure ils se sont conformés à vos recommandations antérieures, et vous pourrez exprimer votre confiance aux dirigeants du Parti libéral ou, le cas échéant, la leur retirer.
Ce sont là des tâches importantes, pour le Parti libéral, pour le Canada et, compte tenu du climat de la présente économie, importantes pour la démocratie.
Votre présence ici est la preuve que la démocratie sait reconnaître ses déficiences et est capable d’y remédier. Un congrès de ce genre constitue une réponse éloquente à ceux qui soutiennent que seule la contrainte peut arriver à modifier les décisions politiques, que seule la violence peut obliger les gouvernements à rendre des comptes, et que seul l’assassinat peut permettre de remplacer les chefs d’État.
C’est avec inquiétude que, depuis quelques années, nous observons les menées de fanatiques qui, un peu partout dans le monde, propagent la haine. Nous avons été scandalisés, cet automne, lorsque le Canada lui-même s’est vu victime de telles menées. Le gouvernement a dû prendre des mesures pour conjurer la menace qui mettait en péril nos institutions démocratiques; mais, ce faisant, il aura été forcé de se détourner, pendant un certain temps, des tâches qui l’occupaient et dont l’accomplissement s’impose pour que tous les Canadiens jouissent du bien-être économique, de la justice sociale et de conditions de vie toujours meilleures.
Les terroristes se disent préoccupés par la conjoncture économique, par le sort des plus démunis, et par les carences de notre société; préoccupés, nous le sommes tous. Cependant, leur violence n’a réduit en rien l’acuité de ces problèmes. Bien au contraire, la violence et le terrorisme ont obligé les gouvernements, par contrecoup, à distraire une somme importante de ressources et d’énergie qui, normalement, aurait été employée à relever le niveau économique des régions défavorisées du pays. Des mesures législatives comme celles que le Parlement a dû alors envisager n’ont pas contribué d’un seul iota à résoudre le chômage, ni éliminer les taudis, ni à améliorer les conditions sociales.
Le terrorisme pourrait, s’il faisait tache d’huile, forcer les institutions sociales et démocratiques de notre pays à demeurer sur la défensive. Mais il n’en est pas question. Cela ne se produira pas parce que le gouvernement ne le permettra pas, parce que le Parlement ne le permettra pas, parce que les Canadiens ne le permettront pas.
La liberté et la démocratie sont solidaires l’une de l’autre. Ni la liberté ni la démocratie ne sauraient en outre survivre si elles ne peuvent de quelque façon se défendre contre ceux qui les veulent détruire. Les menaces qu’elles subissent ne sont pas toujours extérieures, loin de là. Si le criminel en est une, les riches peuvent en être une autre, de même que l’intransigeance bureaucratique ou la finasserie des politiciens. Il arrive parfois que la démocratie et la liberté aient à affronter l’hystérie d’une foule et, en d’autres temps, les agissements d’une poignée de conspirateurs; elles sont d’ailleurs constamment en butte au parti pris des esprits sectaires et des imbéciles et, à l’occasion, il faut les protéger contre le zèle excessif des pharisiens et des chauvins. S’il est un fait indubitable, c’est que ni la liberté ni la démocratie ne sauraient être jamais tenues pour acquises.
Les Canadiens vivent dans un pays aussi exempt de restrictions que n’importe quel autre, et plus libre à cet égard que la plupart. Nos lois reflètent cet extraordinaire degré de tolérance, cette attitude de conciliation qui nous caractérise. Chez nous, les professeurs d’université ne sont pas astreints au serment de fidélité, ni les voyageurs à la fiche de police. Nul ne saurait prétendre au Canada que les forces policières et militaires ne sont pas sous l’autorité de chefs politiques dûment élus par le peuple. Nous n’avons jamais éprouvé le besoin de recourir à des précautions particulièrement rigoureuses; et c’est ainsi que nous nous sommes épanouis. Avant les tragiques événements des dernières semaines, le Canada n’avait pas connu d’assassinat politique depuis plus d’un siècle. Si le pays a pu être parfois le théâtre d’oppositions violentes à l’égard des structures gouvernementales, pareilles oppositions toutefois visaient la réforme du régime, l’amélioration de ses rouages, et non pas sa destruction. Il n’est donc pas étonnant que, tous et chacun, nous ayons été horrifiés devant cette nouvelle forme de menace qui mettait en cause l’ordre social et politique. Il n’est pas étonnant non plus que nous ayons éprouvé un tel malaise à la promulgation des mesures d’exception qu’il fallut prendre pour contenir cette menace.
Après le choc des événements de ces dernières semaines, nous avons constaté que le Canada n’a pas changé, que la vie y reprendra sans doute son cours normal, mais ce que nous avons aussi découvert, c’est que, habitués que nous étions à vivre dans la raison et la modération, nous n’avions pas suffisamment prêté attention à l’émergence d’une nouvelle faune de fanatiques et de barbares. Ces individus ne sont pas des réformateurs, car ils n’offrent aucune solution de rechange aux programmes du gouvernement. Ce ne sont pas non plus des révolutionnaires, car ils ne proposent aucune nouvelle forme de gouvernement. Nous avons affaire à des anarchistes, qui sont prêts à faire fi de tous les bienfaits de la civilisation, à tenir pour rien tous les progrès que les hommes ont accumulés au cours des siècles au prix de tant d’efforts. Et ils n’ont rien à offrir en échange.
La démocratie n’a pas à redouter les attaques qui lui sont faites ouvertement. La mise en lumière de ses faiblesses ne fait que la renforcer. Elle a toutefois besoin, pour s’épanouir, d’un climat d’honnêteté. Mais l’honnêteté suppose la liberté de choix, que la terreur nie. Je convie volontiers à la lutte, sur le plan politique, tous ceux qui voudraient substituer quelque autre régime à la démocratie, tous ceux qui, à la liberté, préfèrent le totalitarisme de droite ou de gauche.
Il n’y a pas de rapprochement possible entre la liberté et la violence, ni entre l’honnêteté et le chantage. Mais on ne saurait se contenter en l’occurrence de principes et de bon exemple. Une démocratie en effet se montre faible, qui demeure passive et indifférente devant ceux qui cherchent à la détruire. Défié, le mois dernier, par des terroristes, le gouvernement ne s’est laissé arrêter ni par l’indécision ni par la répugnance que lui inspiraient les mesures à prendre. Il a assumé ses responsabilités et il a agi de la façon que vous savez.
Nous devons évidemment demeurer vigilants et attentifs; mais la situation étant maîtrisée, le gouvernement peut de nouveau, et graduellement, consacrer toutes ses énergies à faire du Canada un pays toujours plus humain. Pour sa part, le Parti libéral, face à son idéal, est en mesure de réexaminer ses propres doctrines et sa politique, et de se prononcer sur l’orientation qu’il compte donner au pays.

L’idéal de notre libéralisme nous rassemble ici dans une même volonté. Humble, mais résolue, mais éclairée, notre quête d’une pensée et d’une action politiques toujours plus authentiquement libérales nous unit dans une même ferveur. Je m’en réjouis grandement avec vous tous, membres et militants du Parti libéral. Il convient cependant que la gravité tempère notre réjouissance. Car la conjoncture actuelle nous oblige à une conscience renouvelée non seulement de nos responsabilités de gouvernants et de membres du parti au pouvoir, mais aussi, et plus profondément, de ce que je veux appeler la responsabilité libérale.
Par l’effort de recherche et de réflexion qu’il suppose, le présent congrès donne la mesure de la conscience que nous avons de nos responsabilités proprement politiques, c’est-à-dire de celles qui nous engagent immédiatement à l’action.
La politique élaborée et appliquée jusqu’à présent par le parti, et celle que nous nous apprêtons à formuler et concrétiser, ne sont pas des politiques quelconques, déterminées par des nécessités passagères ou commandées par l’opportunisme. Elles sont au contraire issues d’une source d’inspiration permanente et spécifique. Pour parler le langage de l’existence, elles procèdent, ces politiques, d’un certain type d’homme vers lequel nous tendons. Je dis bien, vers lequel nous tendons, car la liberté ne cesse jamais d’être une conquête. Or je veux être sûr que chacun d’entre nous connaît bien l’homme libéral auquel il se réfère implicitement dans le cours de sa vie privée, comme dans celui de son activité politique. Je veux être sûr que chaque partisan libéral connaît bien son homme libéral intérieur et, non seulement est en bons termes avec lui, mais encore s’accorde avec lui dès la source de toute pensée, de tout agir.
Mais cela va de soi, dira-t-on. Non, cela ne va pas plus de soi que la fidélité à tel ou tel idéal. Toute fidélité à un dépassement exige d’être rappelée à elle-même, rudement parfois, et toujours impérativement. Pour cela, il faut avoir le courage d’affronter son idéal comme pour la première fois et de s’exposer à être jugé par lui.
Je n’ai certes pas à vous faire le portrait détaillé de l’homme libéral. Qu’il me suffise de rappeler que l’idéal libéral valorise au plus haut degré la liberté de l’individu. Mais l’individu total, c’est-à-dire de l’individu inscrit dans sa société et à jamais lié à elle par les liens de la vie, de l’intérêt et de la culture. Pour le libéral, l’individu est un absolu personnel. Pour lui, la personne humaine est la suprême transcendance sociale. Aussi le libéral est-il l’homme par excellence de la personne. Sa tolérance, qui est exemplaire, s’arrête à toute démarche, à toute menée, à toute attitude, comme à toute omission, de nature à porter atteinte aux droits de la personne.
Le libéral trouve ici sa responsabilité initiale : celle de la personne libre. Or la première manifestation, le premier effet de toute liberté, c’est le changement. L’homme libre exerce sa liberté en se modifiant lui-même et, nécessairement, en modifiant son milieu. Il s’ensuit que le libéral ne peut pas ne pas être très positivement et très activement ouvert au changement, puisque le changement est l’expression même de la liberté.
Mais il apparaît clairement que le libéral ne peut ni accueillir ni provoquer n’importe quel changement selon n’importe quelle modalité.
L’homme libéral correspond à un moment de l’évolution humain où la modification de la société par la violence est devenue intolérable à un grand nombre de consciences. La violence en effet est négation de la personne. Et le respect de la personne exige que le changement social ait lieu graduellement, par voie d’évolution sélective et dirigée. Aucune autre modalité de changement n’est digne du degré d’évolution auquel se sait arrivée, avec et à travers le libéral, une portion grandissante de l’humanité.
Eh bien, la responsabilité libérale, la voilà! Nous sommes responsables de la possibilité d’évoluer en liberté. Nous sommes provocateurs et gardiens de l’évolution sociale. Nous ne saurions nous contenter d’être des spectateurs bienveillants du changement. Assis sur l’acquis de sa tradition, le libéral passif ne vaut pas plus que le conservateur mou, avec lequel il rivalise d’inefficacité.
La responsabilité libérale doit être vivante en nous de toute l’ardeur de la vie. Or la vie est conquête et vigilance et lutte féroce contre toute menace d’empiétement et de mort. Nous sommes indignes de notre idéal si nous ne sommes pas prêts à défendre, comme la vie même, les seules modalités du changement qui respectent la personne, et si nous ne savons pas, malgré nos intenses répugnances, nous durcir momentanément, et tout le temps voulu, pour sauvegarder nos institutions démocratiques et défendre ainsi la position de l’humanité à la pointe actuelle de son évolution.
Cette façon de concevoir notre responsabilité envers la personne et la société correspond à l’idée que se faisait de l’État et de son rôle Emmanuel Mounier, un penseur qui a eu sur tant d’hommes de ma génération une influence profonde et déterminante.
« Le rôle de l’État », a-t-il écrit, « se limite d’une part à garantir le statut fondamental de la personne, de l’autre à ne point mettre d’entraves à la libre concurrence des communautés spirituelles.
L’État n’en doit pas moins garantir ce statut fondamental, qui est un statut personnel. Ce service justifie l’emploi de la contrainte dans des circonstances définies. »

D’après Mounier, ce qui caractérise de telles circonstances, c’est invariablement le fait que la personne se trouve menacée. Or tout ce qui menace la personne ne peut provenir que d’attardements ou de régressions.
Si avancée qu’on puisse la reconnaître à certains égards, l’humanité n’est donc pas assez homogène pour être à l’abri de tout danger de régression. Notre pays n’est-il pas en ce moment exposé à une sauvage tentative de régression? La violence qui nous est faite est vieille; elle se prolonge depuis le fin fond de la préhistoire : elle compte parmi les rudiments de l’humanité, avec la magie et la superstition. Hommes incapables d’accepter la personne, et de se plier aux patiences démocratiques par lesquelles nous la respectons, les terroristes sont des revenants du passé, des primitifs qui portent en eux un monde antérieur à l’amour et à la charité.
Ces déchets de l’histoire, ils savent maintenant que nous ne laisserons pas détruire un pays qui représente pour notre époque une réalisation et un projet exemplaires, et qui est pour nous, Canadiens, une grande et solide demeure de liberté et d’espérance.

Il y a un principe fondamental de la démocratie qui veut que les gouvernements soient tels que le peuple les fait. En ma qualité de Premier Ministre, il m’appartient de rendre compte au peuple du Canada des actes du Gouvernement. À titre de chef du Parti libéral, il m’incombe de vous dire dans quelle mesure nous avons donné suite aux recommandations d’ordre politique antérieurement formulées.
Ce soir, me voici donc prêt à vous exposer ce que le gouvernement libéral a accompli au cours des quatre années qui ont suivi notre dernier Congrès politique plénier. Un simple coup d’œil sur la documentation qui a été mise à votre disposition vous aura déjà permis de constater que le Gouvernement a réalisé, dans une proportion remarquable, nombre des objectifs que vous aviez énoncés en 1966. Si vous le voulez bien, j’aborderai sans plus attendre quelques-unes de ces questions, et, pour ne pas abuser du temps dont je dispose, je m’en tiendrai à la période qui s’étend du mois de mai 1968 à ce jour.
À cette fin, je dirai quelques mots au sujet de la méthode que nous avons adoptée pour structurer notre Gouvernement, de la forme de gouvernement qu’autorise une telle structure et des aboutissements de ce processus, quant aux lois et aux décisions. Je parlerai d’abord de la structure.
Burke a dit un jour que « le gouvernement est un mécanisme que s’est donné la sagesse humaine pour satisfaire aux besoins des hommes ». Structurer un gouvernement dans le dessein de pourvoir efficacement aux besoins des hommes constitue une responsabilité aussi redoutable que vitalement importante, et qui ne cesse, depuis des siècles, de hanter les grands chefs politiques. Nombreux sont les gouvernements dans le monde d’aujourd’hui qui s’efforcent de résoudre les problèmes à mesure qu’ils se posent au lieu de s’employer à les prévenir. Le présent gouvernement a voulu, dès le début, réorganiser les mécanismes administratifs et politiques dont il héritait afin de s’assurer une meilleure vue de l’avenir. Le Cabinet, le caucus et mon propre bureau ont tous été remaniés à plusieurs égards de façon à améliorer la communication avec le public, et à pourvoir le système gouvernemental d’une information plus abondante et précise. Depuis lors, notre action répond mieux aux vœux et aux opinions de la population. Les modifications apportées au rôle des comités de la Chambre des Communes, ainsi qu’au règlement de la Chambre, ont permis au Parlement et au Gouvernement d’exécuter de façon plus efficace et plus éclairée les tâches toujours plus considérables qui leur incombent. Si l’on peut dire que, dans une large mesure, aucune crise n’est venue assombrir ces deux dernières années, c’est parce que le Gouvernement a été organisé de façon à faire face, dans l’ordre et de plain-pied avec la réalité, à la foule des problèmes qui se font jour. Si bien que, lorsqu’une crise est survenue, la réaction a été prompte et décisive.
Si les structures constituent une condition sine qua non d’un bon gouvernement, la façon de procéder fait partie intégrante de l’art de gouverner et caractérise en quelque sorte les décisions du Gouvernement. Le Gouvernement actuel a adopté un style que nous jugeons accordé à la tendance des années soixante-dix. Nous sommes en effet convaincus que le processus décisionnel doit encourager et refléter la participation du plus grand nombre de personnes possible; que le Gouvernement doit se rapprocher du peuple de façon à mieux sentir ses besoins et ses aspirations; que l’intégrité de la personne humaine doit être protégée à tout prix dans une société qui exige un appareil bureaucratique et une organisation fort complexes.
Si l’on veut encourager la démocratie active, il faut en premier lieu que les citoyens soient bien informés et que le Parlement et le Gouvernement soient disposés à communiquer avec le public. On cherche à atteindre ces fins de plusieurs manières : notamment en créant un organisme de communication par satellite de sorte que la télévision atteigne les régions les plus reculées du Canada; en apportant au règlement de la Chambre des Communes des modifications qui garantissent aux partis de l’Opposition 25 jours de débats à chaque session pour s’attaquer aux sujets de leur choix; en établissant Information Canada; en prévoyant de fonds de recherche qui permettent aux partis de l’Opposition et aux députés libéraux de l’arrière-banc de débattre certaines questions, avec plus d’autorité, devant la Chambre. Nous avons recouru à maintes reprises à la méthode du « Livre blanc » de façon à ce que l’élaboration politique s’inspire d’un dialogue intelligent.
Mes collègues et moi avons la conviction qu’une démocratie active est d’abord une politique au grand jour. Dans cette optique, les comités parlementaires recherchent conseils et avis là même où les problèmes se posent au lieu de se confiner dans l’ambiance relativement articifielle des bureaux d’Ottawa. Voilà pourquoi, d’autre part, les ministres, et moi-même à l’occasion, parcourons si souvent le pays dans tous les sens : pour échanger des points de vue sur les décisions du Gouvernement, et leurs motifs; pour sonder le terrain, pour comprendre, et pour écouter. C’est l’une des raisons pour lesquelles nous avons modifié la Loi électorale du Canada, de façon à accorder le droit de vote à des centaines de milliers de jeunes Canadiens assez mûrs pour être sensibilisés au fait social et politique, et qui ne pouvaient jusqu’à présent profiter du scrutin pour s’exprimer.
Un appareil gouvernemental bien conçu, axé sur des rouages bien huilés, permet non seulement de choisir des objectifs après mûre réflexion, mais encore de les définir clairement et d’y tendre sans relâche. Les faux-fuyants et les bavardages – si courants au sein de certains partis – ne sont pas notre fait. Les buts du gouvernement libéral actuel ont été énoncés maintes fois; ils correspondent à autant d’idéaux :
– Préserver notre souveraineté et notre indépendance
– Œuvrer pour la paix et la sécurité
– Promouvoir la justice sociale
– Enrichir la qualité de la vie
– Maintenir l’harmonie du milieu naturel, et
– Favoriser la prospérité économique.
La poursuite de ces objectifs ne constitue pas une fin en soi : elle développe et affermit l’âme canadienne; elle contribue à l’unité nationale; elle enrichit le milieu canadien.
Arrêtons-nous un instant à considérer ce que j’appellerai le fruit de nos efforts, c’est-à-dire la réalisation graduelle de ces objectifs. Pas plus que les structures ne peuvent tenir lieu de résultats, les façons de procéder ne veulent rien dire sans réalisations. Or, le fruit de nos efforts est en partie constitué de nouveaux programmes, programmes audacieux, inédits et utiles. Je voudrais en citer quelques-uns, catalogués en fonction des objectifs. Leur correspondance aux résolutions de principe de 1966 est évidente dans bien des cas.
Permettez-moi de vous entretenir d’abord de l’un des objectifs fondamentaux du présent Gouvernement : la sauvegarde d’un environnement naturel harmonieux. On ne saurait trop insister sur l’importance de cet objectif et sur la priorité que nous y accordons. En effet, les plus ardents efforts déployés en vue de l’édification d’une société humaine et prospère s’avéreront vains si nous ne supprimons pas la pollution du milieu qui menace notre bien-être et celui des générations à venir. La lutte est déjà entreprise. Notre Loi sur la prévention de la pollution des eaux arctiques est la première de ce genre au monde. Inspirée de principes absolument nouveaux, elle établit des normes internationales élevées. Elle fournit la preuve, en outre, que le présent gouvernement est déterminé à ne pas laisser notre milieu se dégrader. Des principes similaires sont à l’origine des modifications apportées à la Loi sur la marine marchande du Canada. La Loi sur les ressources en eau du Canada et la Loi sur les terres territoriales renferment également des idées neuves sur la protection de l’environnement. Un projet de loi relatif à la pollution de l’air sera présenté bientôt, et, en vue de coordonner toutes ces initiatives, nous avons proposé que soit établi un ministère chargé de l’environnement et de la sauvegarde des ressources renouvelables qui en font partie et en dépendent.
Le sens de l’espace et de la nature à l’état vierge, ainsi que l’accessibilité à un environnement intact constituent une partie de l’apanage de tout Canadien. Peu d’hommes jouissent, en notre monde, de tels avantages. Nous n’avons pas le droit de les laisser se perdre.

À pareil milieu naturel doit correspondre un cadre social qui ignore la discrimination et au sein duquel des possibilités égales s’offrent à tous les citoyens. Ce cadre, c’est la justice sociale, et, pour un libéral, aucun objectif ne peut être plus important. Quant au présent gouvernement libéral, c’est assurément là le but auquel il accorde la plus haute priorité. À cet égard, et je m’y engage formellement, le présent Gouvernement ne s’écartera pas de la grande tradition du Parti libéral, du parti des Laurier, des King, des Saint-Laurent, des Pearson, et de combien d’autres dont les noms vous sont connus.
La dignité et la liberté de la personne doivent continuer d’être les fondements mêmes de la vie au Canada. L’égalité des chances doit représenter plus qu’une formule avenante que les gens à l’aise se plaisent à employer. Cela doit signifier : la fin de l’inanition culturelle des enfants qui vivent dans les taudis; la parité des soins médicaux et de l’instruction pour tous; la résolution des difficultés qui bloquent le progrès culturel, économique et social des Canadiens de langue française, même dans la province de Québec où pourtant ils sont en majorité. La tolérance et la compréhension n’ont jamais été des vertus passives chez les Canadiens, et elles ne doivent pas le devenir.
Aucun gouvernement, dans toute l’histoire du Canada, ne s’est employé à répondre au besoin de justice sociale comme l’ont fait les gouvernements libéraux des cinq dernières années. Sous l’impulsion d’un des citoyens les plus humains que le Canada ait connus, le très honorable Lester B. Pearson, les programmes sociaux du gouvernement fédéral se sont accrus et étendus de telle sorte que l’idée de chance, jusque là notion abstraite, est devenue réalité concrète. Le Régime de pensions du Canada, la pension de la sécurité de la vieillesse et le supplément de revenu garanti, l’assurance-soins médicaux, le régime d’assistance publique du Canada, voilà autant de réalisations libérales dont bénéficient tous les Canadiens. Au cours des six années financières commencées en 1965 et devant prendre fin en 1971, le total des dépenses fédérales dans le domaine de la santé nationale et du bien-être social aura passé de 2 milliards 88 millions de dollars à 5 milliards 77 millions de dollars, ce qui représente une augmentation de plus de 100 %. Ce à quoi nous devons continuer de consacrer nos énergies, cependant, c’est à l’instauration d’une politique sociale plus équitable, et nous le faisons.
Que faisons-nous encore? Nous avons pris, pour n’en nommer que quelques-unes, les mesures suivantes :
– Plusieurs Livres blancs touchant un grand nombre de domaines ont, ou bien exposé des desseins politiques, ou bien présenté à l’examen des Canadiens d’audacieuses propositions de principes : assurance-chômage, fiscalité, pensions d’invalidité de guerre. Ces Livres blancs, de même que le Livre blanc sur la sécurité sociale, qui doit être déposé bientôt, seront suivis de mesures législatives.
– Dans divers domaines, des études spéciales sont en cours alors que d’autres ont été terminées par les organismes compétents. Signalons, notamment, le Livre blanc sur les Indiens, la Commission d’enquête Le Dain sur l’usage de drogues à des fins non médicales, le Comité spécial du Sénat sur la pauvreté, et les groupes de travail sur l’agriculture et les sports.
– Nous avons modifié la Loi de l’impôt sur les biens transmis par décès, et nous procéderons à une révision notable de la Loi de l’impôt sur le revenu, de façon à assurer une répartition plus équitable du fardeau fiscal entre les citoyens canadiens.
– Dans le dessein de protéger les consommateurs, nous avons présenté divers projets de lois portant sur des sujets aussi variés que l’étiquetage et l’emballage de produits; la concurrence dans le domaine de la vente des médicaments; la réglementation et l’interdiction des produits dangereux; l’identification obligatoire, à l’intention des acheteurs, du genre de fibre utilisé dans tous les tissus et les fibres domestiques; la prévention de certaines pratiques déloyales et peu scrupuleuses en matière de ventes à tempérament, et les normes de sécurité des automobiles. Nous appliquons en outre un programme de recherche et d’information à l’intention des consommateurs, et dont on a, un peu partout dans le monde, reconnu l’excellence.
– Nous avons instauré des programmes d’emploi à l’intention des étudiants désireux de travailler pendant leurs vacances d’été, et nous avons contribué à l’établissement d’auberges estivales destinées à accueillir les jeunes voyageurs. L’été dernier, plus de 27 000 étudiants ont obtenu du travail dans le secteur public, et des milliers d’autres ont trouvé des emplois grâce aux services fédéraux de la main-d’œuvre.
– Au cours des deux dernières années, autant de logements sociaux ont été construits ou mis en chantier que pendant les vingt années antérieures.
– Alors que le total des crédits fédéraux normalement réservés à l’habitation est de 800 millions de dollars, nous en avons affecté plus de 200 millions pour encourager des nouveaux programmes d’habitations à l’intention des familles à revenus modestes. Dans le dessein de contribuer à une saine expansion urbaine, nous avons regroupé sous la direction d’un seul ministre l’organisation de toute notre activité en ce domaine.
– Nos lois pénales, qui comptent déjà parmi les plus libérales du monde, ont encore été améliorées. Nous avons modifié un certain nombre de lois, dont celles qui régissent les loteries, les armes à feu et les infractions au Code de la route. Nous avons légiféré dans le domaine de la réadaptation sociale des criminels. Nous avons présenté des projets de loi relatifs aux cautionnements, à la détention préventive, et au traitement de jeunes délinquants.
L’édification d’une société juste exige un zèle et une vigilance de tous les instants, surtout si l’on tient à cœur de rendre pertinent le vaste ensemble des lois qui touchent à un si grand nombre de nos activités quotidiennes. Pour éviter donc que nos lois ne tombent en désuétude avec le temps, nous avons institué une Commission de réforme du droit, qui analysera constamment les lois fédérales, pour en recommander la modification et la révision, s’il y a lieu.

Un autre de nos objectifs, élément stratégique de la plate-forme du Parti libéral aux élections générales de 1968, suscite actuellement beaucoup d’intérêt, et, à juste titre, puisqu’il concerne l’économie. Nous visons toujours à la prospérité économique et à l’élimination des inégalités régionales. La création d’un ministère de l’Expansion économique régionale, à la suite des élections, fut un premier pas à cet égard. Les objectifs de ce ministère consistent à susciter des possibilités d’emploi nouvelles et à long terme dans les secteurs et régions du Canada qui se développent au ralenti. Concurremment aux programmes fédéraux de main-d’œuvre, ce ministère contribue à l’adaptation sociale des citoyens de ces régions pour qu’ils puissent profiter des nouvelles possibilités ainsi créées.
Et ce n’est pas tout.
– Nous avons adapté des lois qui ont pour objet d’encourager les industriels à construire de nouvelles usines ou à agrandir celles qui existent déjà dans toutes les régions du pays où le développement est lent. Le gouvernement fédéral a déjà versé plus de 83 millions de dollars aux fins du financement de 281 projets industriels, lesquels créent quatorze mille cinq cents emplois. Au cours des deux prochaines années, des crédits de plus de 240 millions de dollars permettront de créer plus de 40 000 nouveaux emplois.
– Pour assurer l’essor des régions rurales du Canada, une aide financière est disponible grâce aux programmes du ministère de l’Agriculture et aux accords conclus avec chacune des 10 provinces dans el cadre de l’ARDA.
– La région de Gaspé, dans la province de Québec, recevra, dans le cadre du programme FODER, plus de 255 millions de dollars, dont plus de 200 millions proviendront du gouvernement fédéral.
– Le plan d’aménagement de l’Île-du-Prince-Édouard constitue la tentative la plus complète et la plus poussée jamais entreprise dans le but de relancer et de raffermir l’économie de toute une province. Les versements du gouvernement fédéral s’y élèveront à 225 millions de dollars sur une période de 15 ans.
– Nous sommes à construire, à Sainte-Scholastique, dans la province de Québec, un important aéroport international, qui suscitera dans ce secteur l’établissement d’industries associées à l’aéronautique.
– Nous avons établi à Robert Banks, en Colombie-Britannique, l’un des ports les plus modernes du monde pour transporteurs de vrac. Ce port assurera efficacement l’expédition du charbon de l’Ouest canadien, du soufre, de la potasse, et autres marchandises similaires reçues par train et destinées à nos clients des États du Pacifique.
– Quant aux producteurs primaires du Canada, nos agriculteurs et nos pêcheurs, ils bénéficient de douze mesures législatives majeures, qui amélioreront leur situation économique. Ces mesures ont été mises en application au cours des deux dernières années. L’opération Lift, associée aux efforts intensifs de mise en marché des céréales, a permis de liquider, en une seule année, les réserves de blé les plus considérables jamais accumulées au Canada.
– Grâce au contrôle systématique des dépenses gouvernementales et au travail de la nouvelle Commission des prix et du revenu, le Canada a réussi à combattre l’inflation avec plus de succès que dans n’importe quel autre pays membre de l’OCDE.
Nous sommes fiers de toutes ces réalisations, et à juste titre. Lorsque l’indice des prix à la consommation baisse de 2 % ou plus, comme cela s’est produit le mois dernier dans la plupart des régions du Canada, chaque famille en profite aussitôt. Lorsque les programmes fédéraux suscitent l’implantation de nouvelles industries dans des secteurs particulièrement pauvres, les personnes qui y trouvent du travail en bénéficient incontestablement. Et lorsqu’on construit des habitations et logements dans une localité, des citoyens en profitent aussi.
Toutefois, tant et aussi longtemps que des hommes et des femmes seront incapables d’obtenir du travail, le présent Gouvernement ne saurait se désintéresser de leur sort. L’indignité de la pauvreté et l’humiliation du chômage répugnent à tout Canadien, et sont incompatibles avec la philosophie libérale. Les efforts que nous poursuivons dans ces domaines n’auront de cesse, je vous le déclare, que ces problèmes ne soient résolus.
Tout cela, Monsieur le Président, ne représente qu’une partie des problèmes et des défis, qu’une partie des initiatives et des mesures des deux dernières années. Les buts visés par le Gouvernement durant cette période étaient bien déterminés : nous avons voulu parfaire le Canada et y améliorer les conditions de l’existence au profit de la présente génération comme des générations futures. Dans cette optique, nous n’avons cessé de mettre en relief les avantages d’une société fondée sur deux communautés linguistiques, enrichie aussi bien par l’apport culturel des autochtones que par celui de groupes provenant d’une cinquantaine de régions du monde. Animés par un même idéal de tolérance et de compréhension, nous formons un peuple dont l’originalité propre est indubitable.
À bien des égards, le Canada est un pays privilégié, mais il ne faut pas que notre bonne fortune ou nos difficultés nous fassent oublier que nous appartenons à la communauté mondiale, et que nous avons des obligations envers ceux qui vivent au-delà de nos frontières. C’est parce que nous sommes conscients du caractère universel de la communauté mondiale que nous avons voulu reconnaître, sur le plan diplomatique, la République populaire de Chine. C’est parce que nous désirions multiplier les contacts avec les États du Pacifique que j’ai entrepris mon voyage, en mai dernier, dans cette partie du monde. Des études de grande envergure ont permis de considérer la politique étrangère et la défense sous un jour plus rationnel et plus réaliste. Il en résulta notamment, voilà vingt mois, la décision de réorganiser nos forces militaires de telle sorte qu’elles soient à même de défendre la souveraineté du Canada et de venir en aide aux autorités civiles. Cette décision s’est révélée de bon aloi au cours des dernières semaines.
Des accords bilatéraux ont été conclus avec les pays francophones dans les domaines culturel et technique; une entente scientifique bilatérale doit être signée incessamment avec l’URSS. Le budget global établi au titre de l’aide aux pays en voie de développement a été accru de 16 % l’an dernier; d’autre part, le Centre de recherches pour le développement international a été créé en vue d’étudier et d’améliorer les méthodes que nous utilisons dans le cadre des programmes d’assistance économique à l’étranger.
Voilà comment s’est comporté le gouvernement libéral depuis deux ans. Une telle conduite s’inspirait des propositions politiques formulées par le Parti libéral. Le Gouvernement continuera d’agir ainsi, s’inspirant des propositions que vous envisagez en ce moment. Le libéralisme, comme je le disais tout à l’heure, se doit de susciter des changements. C’est dans cet esprit que le gouvernement actuel a su prévoir et orienter les forces de l’évolution. Nul ne voudrait nier, au Canada, que bien des changements se soient produits depuis la dernière convocation du Congrès en 1966. Et qui oserait prétendre que bon nombre de ces changements ne sont pas attribuables à la politique du gouvernement libéral?
Certains de ces changements sont impressionnants : je n’en veux pour exemple que l’acceptation par tous les Canadiens du droit de chaque citoyen de parler la langue officielle de son choix. D’autres sont moins évidents comme, par exemple, les progrès que nous accomplissons pour doter le Canada d’une constitution nouvelle, et pour résoudre les problèmes du pays au seuil de son deuxième siècle d’existence.
Nous devons toutefois reconnaître que, sous certains rapports, il y a des changements qui se font attendre. Par exemple, dans l’esprit de certaines personnes, un événement aussi important et aussi essentiel que le présent congrès est dénué de toute pertinence. Le Parti libéral parle de participation, et il le fait avec sincérité. Il sait qu’il n’existe pas de « Canada moyen » habilité à confier un mandat à un establishment libéral. Nous savons que, comme gouvernement, si nous voulons conserver la confiance de la population du Canada, notre parti doit s’employer à accorder à la majorité silencieuse les possibilités dont elle a été dépourvue par le passé, c’est-à-dire le moyen de se faire représenter et participer au processus décisionnel.
Ce défi, il appartient tant au Parti libéral qu’à la démocratie de le relever. Je vous invite à concerter vos efforts à cette fin. Face à des problèmes, nous devons reconnaître qu’il n’y a ni solution définitive ni solution parfaite. Néanmoins, nous devons chercher sans relâche les meilleures solutions possible et nous devons nous rappeler que tout problème est un problème humain. Les données statistiques du chômage veulent d’abord dire qu’il y a des individus, des personnes qui sont sans travail. Les courbes qui rendent compte des services médicaux qui se rapportent, entre autres, à des enfants malades. Bref, les chiffres et les graphiques perdent tout sens si nous les dissocions des personnes qu’ils représentent.
Les tâches qui nous occupent ne sont pas terminées, et nous savons par ailleurs que le temps nous apportera de nouveaux problèmes, qui exigeront des tactiques nouvelles et des solutions inédites. C’est avec confiance que j’envisage l’avenir, assuré de la force du Canada, de la souplesse et de la détermination de ses citoyens.
Nous avons pu constater, au cours des récentes semaines, le profond attachement des Canadiens pour leur pays et la vive conscience qu’ils ont de sa précieuse réalité.
Nous avons vu l’image du désespoir; nous avons fait face à la violence. Nous les avons, tout ensemble, rejetés. Sans hésitation, avec fierté, nous nous sommes reconnus Canadiens; nous avons affirmé notre fraternité et nous avons décidé que le Canada doit demeurer ce qu’il est : un pays à la mesure de l’homme.

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Le Québec, par la présence française qu’il abrite et fait rayonner, détermine largement la personnalité du Canada, laquelle trouve un de ses éléments fondamentaux dans la tension qui règne entre les deux principaux groupes linguistiques du pays. Cette tension canadienne, le gouvernement fédéral ne cherche pas à l’abolir ou la réduire par des manoeuvres centralisatrices, ainsi qu’on l’en accuse en certains milieux avec tant d’aisance. Loin de là, nous voulons la protéger comme une des conditions de notre existence en tant que nation; nous nous efforçons de la maintenir à un degré de dynamisme aussi élevé que possible, mais compatible avec l’unité du pays et avec une évolution démocratique, pacifique et ordonnée de notre réalité nationale.
L’originalité du Québec ne réside pas uniquement dans son caractère français: par les proportions de ses éléments ethniques et linguistiques, le Québec typifie le Canada mieux qu’aucune autre province. J’ose même dire que, par sa forte minorité anglophone, cette province est comme un résumé inversé du Canada. La dualité canadienne, le Québec l’expérimente d’abord chez lui; elle fait partie de sa profonde intimité. Nier, prétendre amoindrir ou négliger cette dimension de son être, ce serait pour le Québec commettre une criante injustice, trahir sa vocation et s’appauvrir irrémédiablement.
Jamais la dualité canadienne n’a été aussi positivement et activement reconnue à tous les niveaux de la conscience nationale. Et si le fait français est reconnu comme il l’est aujourd’hui au Canada, l’influence des gouvernements libéraux sur l’évolution des esprits y est pour beaucoup, mais cela tient d’abord à l’extraordinaire vitalité que manifeste le Québec, cela tient à une vigueur d’affirmation dont le pays se réjouit, dont il se félicite et qu’il sanctionne politiquement.
Et ce n’est pas, au centre du pouvoir, la présence française que vous savez qui fait obstacle au rayonnement du Québec. Le gouvernement que je dirige est d’ailleurs unanime là-dessus; tant par notre ferme politique concernant les langues officielles que par la participation du Canada aux intérêts de la francophonie mondiale et par différentes mesures spécifiques, comme le recrutement accéléré de fonctionnaires francophones, nous avons amplement montré qu’Ottawa s’efforce non seulement de stimuler le rayonnement du Canada français ici même et à l’étranger, mais aussi d’assurer à la conduite des affaires fédérales la proportion d’énergies et de compétences québécoises qui s’impose. Certes, en cherchant à grossir le nombre des fonctionnaires francophones, nous ne faisons pas seulement appel à des sources québécoises: nous ne négligeons pas les autres éléments de la francophonie canadienne. Mais à chaque fois qu’est soulevée une question de ce genre, il convient de se rappeler la prééminence du Québec et de se redire que la permanence française en Amérique repose en définitive sur le Québec, sur un Québec vitalement lié au Canada.
Le Canada, première chance du Québec
C’est le Canada qui assure au Québec sa première et sa principale ouverture au monde. Il étend et augmente le rayonnement du Québec d’abord où il peut être naturellement, par la force des choses, le plus intense, le plus riche, le plus intelligible, le plus fécond – là, c’est-à-dire au Canada, sur l’immense territoire géographique et humain qu’est le Canada.
Le Québec et les autres provinces ont entre elles une connaturalité, une parenté indéniable qui les rend perméables les unes aux autres. Les conditions de leur humanisation sont partout sensiblement les mêmes; de l’une à l’autre, les parallèles historiques abondent; les expériences fondamentales sont semblables. Nulle part au monde le Québec ne peut être plus volontiers entendu et mieux compris que chez lui, au sein de la fédération canadienne. Son champ normal d’action et d’influence doit d’abord être celui que représente le Canada. Le Québec est ici un’ puissant facteur d’évolution, ce qu’il ne peut être à un degré comparable pour aucun autre pays; et le Canada, assumant dans sa totalité la présence française qui fait partie de lui, agrandit le rayonnement du Québec à l’étranger et lui confère la plénitude de son sens.
Mais si dense et active qu’elle soit déjà à l’intérieur du Canada, la présence du Québec pourrait être beaucoup plus forte et dynamique. C’est qu’elle n’occupe pas encore, dans les différents domaines de l’activité, toute la place qui est d’avance la sienne. Pour une large part, il s’agit ici d’une question d’humanisme; il s’agit de l’humanisme dont nous sommes tous issus, nous autres Canadiens français, et de l’héritage qu’il représente toujours pour nous. Les plus jeunes d’entre nous croient un peu facilement l’avoir dépassé, cet humanisme, alors qu’en réalité il détermine encore les options et les attitudes de la jeunesse québécoise, et cela, bien plus subtilement et fortement qu’elle ne le soupçonne.

Un vieil humanisme nous éloigne de la culture nouvelle
Avant tout littéraire, notre vieil humanisme n’a pas la portée culturelle que réclame la réalité contemporaine et qui sera le fait de l’humanisme intégral que notre époque élabore. Aussi la mentalité dont nous avons hérité tend-elle à nous détourner de disciplines et d’activités perçues, naguère comme des déserts spirituels, aujourd’hui comme des déserts culturels. Nous ne sommes pas, par exemple, présents comme nous devrions l’être dans les domaines de la science et de l’industrie, de la finance et du commerce. Tous ces domaines sont pourtant des lieux de sensibilité, d’intelligence, de création et d’expression. Tous se prêtent à des styles aussi variés, aussi affirmés, que les styles littéraires dont Buffon disait qu’ils sont l’homme même. Ils sont donc tous aussi révélateurs de l’homme et aussi enrichissants que d’autres. Comment pourrait-on craindre alors de ne pas s’y retrouver culturellement?
Si la jeunesse, et pas seulement la nôtre, était suffisamment éclairée à ce sujet, elle ne se sentirait pas si profondément aliénée; puis, au lieu de se tenir à l’écart, elle exercerait sur elle-même un effort de transformation positive- c’est-à-dire qu’elle contesterait justement en elle les choses anciennes qui la paralysent ou l’enferment dans une vaine protestation et elle exercerait la pression de vocations multipliées dans les affaires, les sciences et l’industrie. Il faudrait que la jeunesse comprenne que ces choses-là n’ont rien de spécifiquement anglais, américain, canadien, japonais, ou français. Ce sont choses d’homme et qui sont en elles-mêmes valeurs et biens de culture. La jeunesse est peut-être mal renseignée là-dessus. Eh bien, se rendre compte par elle-même n’est pas au-dessus de ses forces. Elle est parfaitement capable de contester les jugements de l’humanisme traditionnel là où ils sont trop étroits. Le nouvel humanisme, qui procède à de si vastes intégrations culturelles, lui a déjà procuré l’information nécessaire.
Les grandes affaires n’ont jamais été données toutes rondes à personne: elles ont été créées; et ceux qui y sont plus tard entrés n’ont pas été invités comme des pensionnés: ils se sont imposés. Les récompenses sont une autre histoire, et qu’elles aient été en bien des cas excessives ne change rien à l’affaire essentielle des affaires, laquelle concerne une immense partie de l’organisation et du fonctionnement matériels de toute société, et une part énorme de l’humanisation de tout pays. Au sens très ample qu’il faut leur donner, elles ne sont rien de moins qu’un des aspects les plus importants de l’incarnation humaine.
Les grandes affaires de la finance et de l’industrie, où les Canadiens de langue française sont si peu nombreux aux paliers de la décision et de la commande, aux niveaux de la création et de la propriété, ne sont pas closes, mais elles ne s’ouvrent qu’à de puissantes volontés, qu’à de hautes compétences, qu’à l’originalité créatrice. Leur accès s’offre aux jeunes comme une rencontre avec le destin. Relever positivement ce défi, ce ne peut être que conférer la plénitude à la présence, à la voix, au rôle du Québec dans le concert canadien.

La contestation érigée en institution

L’évolution rapide, les transformations profondes que connaît présentement le Québec ont donné lieu à de vives tensions, à des remous qui atteignent tous les secteurs de la société. Et c’est ainsi qu’est surgi un nouveau phénomène, celui de la contestation en quelque sorte érigée en institution.
Bien plus que d’être légitime, la contestation est presque nécessaire. Elle permet à l’opinion de s’affirmer avec vigueur; elle peut, à l’occasion, agir comme conscience collective; elle peut orienter et parfois, inspirer le pouvoir. La jeunesse en particulier, si elle ne peut pas toujours enseigner la vérité aux aînés, peut très souvent faire voir leurs erreurs.
Légitime, nécessaire, généreuse, la contestation comporte cependant ses périls, dont le plus insidieux serait de masquer une certaine passivité, d’abriter une quelconque impuissance et de servir finalement d’excuse à une inaction fatale par rapport aux tâches qui nous attendent.
Nous, Québécois; avons eu trop tendance dans le passé à nous isoler dans la résignation, lors même que nous protestions dans le dépit, pour ne pas être attentifs à ce danger.
Non pas qu’il ne faille plus dénoncer ce qui doit l’être, mais encore faut-il s’employer à combler nos lacunes, encore faut-il agir au sens le plus créateur et plus incarné du mot. Il est impérieux de démystifier enfin ce vieux traumatisme qui veut que, minoritaires dans ce pays, nous ne pouvons être que conquis, dépossédés et humiliés. C’est cela la passivité, et l’impuissance, et la fatalité. Or la fatalité n’existe que dans l’esprit de ceux qui la cultivent. Malgré tous les faux docteurs, qui ragent de voir leurs prophéties démenties, nous avons démontré que les Canadiens français peuvent, s’ils le veulent, partager le pouvoir réel à Ottawa et participer vraiment à l’administration de tout le Canada.
De la même façon, les Québécois francophones peuvent, s’ils le veulent, s’ils le veulent avec une profonde et vive volonté, occuper les domaines des affaires, du commerce, de l’industrie et de la technologie. Car c’est là un autre mythe de croire que ces champs d’action appartiennent aux autres. C’est là un abandon, une démission et, encore une fois, une complaisance dans la fatalité.
Nous ne serons rien d’autre que ce que nous voulons être. Mais nous pouvons être tout ce que nous voulons. Et c’est cela aussi la liberté: de savoir trouver en nous-mêmes la foi, la vigueur et la détermination qui assureront notre véritable et plein épanouissement dans le Canada tout entier. La peur de ne pas réussir, c’est déjà l’échec, c’est déjà un premier esclavage.
Il n’y a pas de tâche si difficile, il n’y a pas d’ambition si haute qu’elles doivent nous confondre et nous décourager. Au contraire, c’est la difficulté de la tâche et la hauteur de l’ambition qui doivent nous forcer au dépassement.
Nous Québécois, avons une révolution à accomplir: c’est celle qui viendra à bout de nos craintes et de notre repliement, c’est celle qui multipliera notre présence, qui engagera tous les esprits, qui mobilisera toutes les énergies, qui conjuguera toutes les compétences pour faire rayonner à travers tout le Canada, dans la confiance et le courage, un Québec neuf, robuste et prospère.

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Nous célébrons aujourd’hui la Saint-Jean-Baptiste, fête des Canadiens français. Le Canada français, c’est surtout au Québec qu’il se trouve, c’est là qu’est son principal foyer, c’est là en quelque sorte qu’est son coeur. Mais le Canada français déborde les frontières du Québec: en Acadie, où il n’a jamais cessé d’affirmer sa présence; en Ontario, au Manitoba, et dans plusieurs autres parties du pays, où il acquiert de plus en plus de vigueur. Bref, ce sont tous les Canadiens français, où qu’ils soient, d’où qu’ils viennent, qui se réjouissent aujourd’hui. Au nom de tous les citoyens du Canada, je leur offre mes voeux les plus cordiaux.
Les raisons que nous avons de nous réjouir sont nombreuses. En dépit de mille épreuves passées, en dépit des difficultés présentes, en dépit du pessimisme de certains, le fait français au Canada est plus vivant que jamais. Cette vitalité accrue est évidente au Québec, dans tous les secteurs de l’activité; elle est remarquable aussi parmi les diverses collectivités francophones du pays. Davantage, elle force l’admiration de beaucoup d’anglophones qui, conscients de l’importance de la réalité canadienne-française, s’ouvrent à notre culture et apprennent notre langue.
A l’occasion de ma récente visite en U.R.S.S., mes hôtes soviétiques ont constamment rendu hommage à nos deux langues officielles. Si bien que non seulement le fait français s’impose de plus en plus à travers le pays, mais le voilà spontanément salué et reconnu à l’étranger comme un des caractères distinctifs et fondamentaux du Canada.
On fait état parfois de la fragilité de cette situation, et on craint que plusieurs facteurs ne viennent la compromettre. L’urbanisation de la société, la baisse du taux de natalité, la faible quantité d’immigrants francophones, la puissance envahissante des moyens de communication, tout cela, dit-on, pourrait menacer bientôt l’essor, et même la survie, de la présence française au Canada. Sans vouloir minimiser la gravité de ces données nouvelles dans la conjoncture présente, il ne faut pas croire que les difficultés de l’heure soient plus critiques qu’elles ont pu l’être, à maintes reprises, dans le passé. L’obstacle nous a toujours enseigné le courage et la résolution; il ne nous a jamais trouvés démunis. Et aujourd’hui, alors qu’on découvre ici et là des sujets d’inquiétude, voici qu’en même temps surgissent mille raisons de croire et de vivre. Notre conscience collective n’a jamais été aussi vive ni aussi féconde; elle est même assez riche pour se permettre, dans les réponses aux questions qu’elle se pose, non seulement la diversité mais la contradiction. Notre voix, loin de s’affaiblir, a pris une ampleur et un éclat inusités: elle est reçue avec plus d’attention et de sympathie qu’en aucun autre moment de notre histoire. Notre action, autrefois timide et souvent limitée, s’est multipliée et occupe avec pertinence et succès des champs d’activité de plus en plus nombreux et importants. Bien sûr, nos aspirations profondes n’ont pas encore trouvé complète satisfaction. Nous voulons que soit mieux définie notre identité, mieux établie notre demeure et davantage assurée notre vitalité singulière.
Mais il faut reconnaître d’autre part que, bien que minoritaires dans ce pays, nous y jouons de plus en plus un rôle déterminant. Le visage du Canada, c’est un peu, c’est beaucoup celui du Canada français. Nous contribuons à donner au Canada sa raison d’être, comme société unique, tolérante et diverse. Pour rendre compte de l’ampleur et de l’intensité du fait français au sein de la fédération canadienne, deux mots suffisent auxquels on ne prête pas toujours assez attention: Canada français. Comment mieux signifier l’intégration canadienne de notre originalité française? Comment mieux exprimer notre appartenance et notre distinction? Comment marquer avec plus de force le dynamisme de notre présence? Comment affirmer mieux notre persistance et notre progrès? L’aboutissement actuel de notre histoire, c’est cela, rien moins que cela: l’existence d’un Canada français appuyé sur le Québec et prolongé par la dispersion francophone des autres provinces.
Le Québec est l’essence et la source du fait français au Canada. Il est donc bien compréhensible que cette province se préoccupe surtout de ce qui se passe chez elle à cet égard. Par ailleurs, en raison de sa nature même, le gouvernement fédéral se doit de garantir l’épanouissement des diverses originalités dont se compose le Canada; aussi, et cela va de soi, reconnaît-t-il comme infrangible la légitimité française du Québec. Mais le pouvoir central n’en reste pas là: principe d’ouverture à l’intérieur de la confédération, il assume pour son propre compte, à l’échelle nationale, le souci dominant du Québec et l’étend à la grandeur du pays, favorisant ainsi le rayonnement et l’enrichissement de la langue et de la culture françaises au Canada, de même qu’il encourage à travers le pays le développement de plusieurs autres cultures au profit de tous les Canadiens.
Le pouvoir central agit et entend agir d’une façon encore plus décisive pour que le fait français dans notre pays prenne ses pleines dimensions. Nous touchons là les intentions les plus profondes du projet canadien: par et dans la confédération, assurer au pays la permanence française qui lui est à la fois un aiguillon salutaire et un lien indispensable.
Nous en sommes à ce point où les aspirations du Canada français, reconnues comme elles doivent l’être, contribuent puissamment à dilater les cadres confédéraux. Nous en sommes à ce point où le Canada entier est en mesure de se donner tout le nécessaire politique pour prendre un nouveau départ, un nouveau départ qui pourrait être une grande reprise historique.

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Si je m’interroge sur les affaires, en si rude conflit avec la jeunesse, je constate aussitôt qu’un effort de réflexion m’est nécessaire pour saisir l’ampleur des réalités qu’elles recouvrent. Elles sont infiniment plus qu’une question de profits et de pertes; nul bilan, nulle comptabilité i n’épuise leur vérité. Les affaires sont affaires d’échanges de produits et de biens et de services dont la société entière dépend pour sa subsistance, son bien-être et son mieux-être. Il n’y a rien de ce que nous utilisons ou consommons par besoin élémentaire de vie, de pensée, de création, qui ne soit lié de quelque façon aux affaires ou qui n’ait été l’occasion inévitable de faire des affaires. La majorité des gens sont dans les affaires parce qu’il y a une infinité de choses « à faire » et que presque toute l’activité humaine consiste en des échanges sans cesse croissants en nombre et en valeur. C’est une loi d’incarnation dont les effets remontent aux origines de l’humanité. Les premiers trocs des hommes primitifs ont été les premières affaires. L’avènement de l’âge de bronze, puis celui de l’âge de fer, supposent dès les confins de la préhistoire un énorme volume d’affaires. Au fur et à mesure que l’homme court les risques grandissants de son évolution, les affaires prennent les proportions d’un monde et deviennent la texture même de la civilisation. En vérité, ce n’est plus au figuré que nous parlons quand nous disons le « monde des affaires ».
L’affaire essentielle des affaires
Depuis l’aurore des temps historiques, nulle puissance humaine n’a jamais rien changé à l’affaire essentielle des affaires. Sous tous les régimes imaginables, à toutes les époques, les affaires témoignent de leur indéfectible fidélité à elles-mêmes par des traces aisément reconnaissables.
En cette région du monde si intimement liée au bassin méditerranéen et qui comprend le Proche et le Moyen-Orient, depuis l’époque des clans jusqu’à celle des empires, l’activité commerciale n’a cessé d’étendre et de resserrer son réseau, et de multiplier ses centres. C’est là, en Égypte, en Chaldée, en Phénicie, dans les pays de la Bible, que les affaires se révèlent à peu près telles que nous les connaissons aujourd’hui.
Je viens de mentionner la Bible; elle fourmille d’allusions aux affaires. Nous savons, par exemple, qu’Abraham, Isaac, Esaü, Jacob et toute la parenté faisaient des affaires partout où ils passaient et séjournaient. Joseph administrait les affaires d’un pharaon. Qu’était allé faire le jeune Tobie à Rhaguès, sinon régler les affaires de son père et arranger les siennes? Et Job, avant de tomber dans les mauvaises affaires, il avait dû en faire de biens bonnes, n’est-ce pas? Salomon lui-même n’était pas qu’un sage et un savant, il fut aussi un excellent homme d’affaires et il en fit de toutes sortes. La reine de Saba elle-même semble avoir beaucoup voyagé par affaires.
La sagesse des livres des Proverbes et de l’Ecclésiastique doit énormément à une expérience qui est manifestement celle de l’homme d’affaires. De cette expérience les paraboles évangéliques tiennent compte elles aussi. Et il y a plus d’un homme d’affaires parmi les personnages du Nouveau Testament.

Enfin, si on s’attache plus volontiers à l’histoire des pays bibliques, c’est qu’elle est la mieux documentée de toutes et qu’elle prépare directement notre époque. Là, dans ces pays, s’est révélé le génie des affaires, concurremment avec le génie de la technique, le génie de la religion, le génie des mathématiques, le génie de la philosophie, le génie de la science, le génie de l’art, le génie de la poésie, le génie de l’histoire.
Là où, dans l’Antiquité qu’auront dominée les Grecs et les Romains, la pratique des affaires atteignait un- niveau inouï d’excellence, là, au même vaste moment, l’intelligence spéculative et l’esprit contemplateur fleurissaient en de suprêmes accomplissements. Le premier ordre de réalité était et demeure l’indispensable condition du second, car on ne saurait rien édifier que sur une base charnelle. Notre héritage de formes et de principes de pensée, nous le devons donc en premier lieu à des hommes industrieux et qui possédaient à un degré exceptionnelle sens de l’incarnation.
Business as usual!
Vous savez combien l’histoire de l’Antiquité classique est riche et touffue. Elle abonde en génies, elle est pleine d’événements extraordinaires: immenses et fulgurantes réussites, stabilités mouvementées, écroulements soudains, longues reprises, désagrégations indéfinies. Beaucoup de ces événements sont demeurés typiques comme si l’histoire avait alors voulu, en ces lieux solennels, se donner des formes définitives! Mais l’histoire est toujours originale, car elle est affaire d’homme et, par conséquent, à jamais enseignante. Eh bien, à travers tous les changements et bouleversements dont cette lointaine époque fut témoin, nous constatons d’éclatante façon la singulière résilience et permanence des affaires. Sont-elles interrompues, ou ralenties, ou compromises, qu’on les voit reprendre à la moindre possibilité et continuer comme auparavant, comme si elles étaient quelque chose de radicalement étranger au reste. Mais les affaires ne sont pas étrangères au reste: elles lui sont fondamentales. Elles résultent de la nécessité absolue pour l’homme de chercher sa vie, elles sont une expression primordiale de sa volonté de vivre. Business as usual. Les affaires sont les affaires. Avant de se scandaliser de ces expressions équivoques, il serait bon de reconnaître le côté positif de leur équivoque.
Nous avons vu que les affaires sont la manifestation collective de la vie matérielle et la condition de toute vie intellectuelle et spirituelle. Les lentes caravanes, les navires aux longs risques, les bruyants marchés de la concurrence, les coulisses de la transaction, ils transportaient et rassemblaient, ils distribuaient et fixaient d’innombrables lumières d’humanité. Car l’échange des biens s’accompagne nécessairement d’un échange d’humanité. Dès les temps anciens que j’ai évoqués, l’intégration du réseau des affaires et du réseau culturel est déjà très avancée. De fait, toute l’activité humaine ressortit à la culture et l’avenir ne reconnaîtra qu’un unique et complexe réseau: le réseau culturel planétaire.

Les affaires et la culture
Les affaires sont donc déterminantes de culture et réceptacle de culture. Permettez-moi ici de rappeler un fait trop peu souvent signalé et dans lequel nous verrons un symbole éclatant de la contribution du commerce et de l’industrie au progrès civilisateur: technologie hypercondensée de l’écriture, donc de l’expression et de la communication, l’alphabet a été mis au point par des hommes d’affaires phéniciens. Et les effets de l’explosion de pensée que l’alphabet a déclenchée n’ont pas fini de se propager.
Je n’ai qu’effleuré le sujet, mais une conclusion s’impose déjà: les affaires étant chose sociale en même temps que chose culturelle, leur pratique ne saurait être fermée sur elle-même et close au bien commun. En effet, jamais les affaires n’ont pu s’empêcher de rayonner sur l’activité totale de l’homme, ni d’en être imprégnées et d’en profiter. Parmi tant de cas illustres, Venise à cet égard demeure exemplaire: puissance commerciale et financière, elle a été, en même temps et d’un même élan créateur, un des principaux foyers d’art et de pensée du Moyen Age et de la Renaissance. Un phénomène aussi constant et capable de tels éclats ne se comprendrait pas si la philanthropie, au sens propre d’amour de l’homme, n’était inhérente aux affaires. Je crois que la conscience que l’homme d’affaires a de son rôle dans le monde doit s’étendre à cette dimension où se trouvent les sources profondes de son dynamisme. Je crois aussi que les jeunes (. . .) doivent prendre conscience de ce qu’il y a au fin fond des affaires: ils se le doivent et le doivent à la société.
Grâce à différentes réformes sociales et pédagogiques, grâce surtout aux communications électroniques, les jeunes sont en général beaucoup plus amplement informés que ne l’étaient ceux des générations précédentes. La jeunesse contemporaine ne semble plus avoir grand chose en commun avec les jeunesses d’autrefois, qui ne se sont jamais imposées comme groupe distinct. C’est leur information qui spécifie les jeunes dans leur comportement et dans leur quête de valeurs et qui les fait partout se reconnaître entre eux. C’est elle qui en fait des critiques si impitoyables d’un système social de moins en moins capable de couvrir ses contradictions et ses délits, à cause de la perfection même de ses moyens de communication.

Les affaires et la jeunesse
Une information extrêmement abondante et diversifiée détermine chez la plupart des jeunes une expérience précoce et très originale de la vie. Nous leur devons de ce fait un élargissement de la conscience sociale. Mais quels que soient ses détours, leur démarche conclut toujours à la nécessité d’une nouvelle intégration de l’individu, de la collectivité et du milieu naturel. A leurs yeux, le décalage des institutions et de la réalité est flagrant et le changement s’impose avec urgence, parce que l’humain se trouve négligé. En somme, ce que veut l’impatience de la jeunesse, c’est le passage rapide à un palier supérieur d’humanité. Cette exigence est précieuse: elle doit être entretenue avec ferveur, même si nous savons qu’elle ne saurait être satisfaite sur-le-champ, puisqu’il s’agit ici d’évolution et que les processus évolutifs ne sont jamais rapides.
En clamant qu’il y a quelque chose de pourri dans les affaires, les jeunes n’apprennent rien à leurs aînés, pour qui cela est de la vieille histoire. Et ceux qui parmi les jeunes tournent le dos à l’entreprise en général, soit qu’ils décrochent, soit qu’ils la rejettent dans la violence, ceux-là n’apportent rien à la cause de l’humanité.
J’ai dit que les jeunes sont remarquablement informés. Je dois maintenant préciser que leur information, si étendue qu’elle soit, manque de profondeur et de relief. Elle n’est pas suffisamment étudiée, critiquée et réfléchie. Et son abondance sans cesse alimentée ne la rend pas savante. Mais ce qui lui manque surtout, c’est le sens de l’histoire, lequel est indispensable à toute sagesse. Cette déficience s’explique par la nature même de nos moyens de communication les plus avancés techniquement: ils collent tellement à la multitude des faits et des événements qu’ils en sont à peine plus que la reproduction ou le prolongement. Une autre cause de l’insuffisance de l’information chez les jeunes, c’est la navrante inconscience d’innombrables éducateurs qui, histoire d’être à la page, escamotent l’histoire. La jeunesse à cet égard est partiellement victime d’une trahison de ses clercs.
La sagesse n’a jamais été le fait des jeunes, et c’est normal. Leur affaire, c’est plutôt la remise en question de l’expérience et, dans une certaine mesure, son renouvellement. La jeunesse invente et s’invente. Mais les conditions de toute invention réellement féconde sont extrêmement étroites et strictes, et il importe, à cause de cela, que les jeunes soient de quelque façon en contact avec la sagesse.

Comment la sagesse réglemente le changement
Si la sagesse est essentiellement fruit de l’histoire, cela ne veut pas dire que les anciens ou nos prédécesseurs détenaient de tels privilèges de perfection que nous sommes obligés de les imiter le plus possible. La sagesse n’a rien d’une imitation. Elle ne consiste pas à reproduire servilement ce que les anciens ont réalisé de durable, ou à prolonger un acquis prétendument définitif du passé. Être sage, c’est comprendre, en écoutant les enseignements de l’histoire, que toute perfection est relative, et qu’il existe des choses très imparfaites, mais très précieuses et extrêmement difficiles à améliorer, tant elles sont profondément enfouies dans le passé et solidement liées à des traditions pour ainsi dire organiques. Être sage, c’est reconnaître que de telles choses ont été neuves à un moment donné, et neuves d’une nouveauté qui n’a pas encore épuisé son dynamisme. Ces choses continuent donc d’être valables, voire indispensables, même si elles se révèlent parfois nuisibles ou dangereuses. Dans l’état actuel des capacités humaines, elles ne sont pas remplaçables à bref délai, mais elles sont dès maintenant améliorables. Prétendre les changer brusquement par d’autres choses est insensé, car elles sont inséparables de la durée. La sagesse, c’est de travailler à leur amélioration dans le respect certes, mais aussi avec une patience qui accepte le temps tout en le pressant implacablement. Par exemple, le progrès technique, fruit de tant de prodiges d’intelligence, n’est guère plus rationnel dans son développement contemporain qu’au début de la révolution industrielle. Nous venons en somme de l’apprendre, et l’angoisse écologique nous étreint tous. Mais même en attendant une réforme de l’esprit inventeur, l’humanité entière doit continuer à courir le risque de l’invention, sous peine de se renier. Nous avons lieu de croire que les risques de l’invention future seront mieux calculés, plus raisonnables, mais nous n’en subsisterons pas moins jusqu’à la fin dans le risque.
On doit se rappeler que, jusqu’à présent, la quasi-totalité de l’activité humaine – je dis bien « quasi » – a dépendu directement des circonstances et des besoins et qu’elle prendra bien du temps à s’en dégager. Plus l’activité humaine se rapproche des réalités d’ordre pratique, comme l’industrie, le commerce, l’économie, la politique, plus elle apparaît déterminée, plus elle semble rebelle à l’empire d’un idéal et d’une raison qui, très péniblement et lentement, réussissent à lui imposer de’ nouvelles formes.
Néanmoins, ce qu’à ce sujet la sagesse historique nous enseigne surtout, c’est que les choses ne changent que dans la mesure où elles sont prises intérieurement. Par exemple, l’avènement du moteur électrique a eu lieu dans un univers machinique dominé par la machine à vapeur; les modalités contemporaines du crédit sont des créations financières, et ainsi de suite. Certes, la dynamo a bénéficié d’une activité scientifique extérieure à la mécanique, mais il a fallu l’inventer dans la mécanique. Certes, le crédit répond à différentes pressions sociales, mais il a fallu qu’elles soient interprétées par des financiers inventifs. En ces deux cas, comme en tous ceux qu’on pourrait invoquer, il a fallu une action créatrice et évolutive à l’intérieur du domaine concerné. Les grandes innovations supposent donc des présences à la fois sensibles à la continuité historique et vouées au changement. Et je tiens à le souligner, ces présences sont le plus souvent jeunes et neuves. En effet, sur tous les plans de la pensée et de l’action, la somme des contributions transformatrices de l’humanité dues à des hommes très jeunes, parfois à peine sortis de l’adolescence est stupéfiante.

En rejetant les affaires, les jeunes s’interdisent de les transformer
Pour autant qu’ils sont coupés de l’histoire, les jeunes tendent à s’absenter des domaines et champs d’humanisation où leur contribution serait la plus précieuse et la plus féconde. Les affaires, avec leur substrat technologique, sont enfouies dans l’immédiat des besoins et des intérêts et pourtant, ai-je dit, une certaine philanthropie leur est inhérente. Multiplicatrices de biens pour l’humanité, génératrices d’humanité, elles se dépassent elles-mêmes. Or, les jeunes, par ce que je n’hésite pas à appeler aussi leur philanthropie, par leur souci de l’homme, par leur impatience de voir l’appareil social échapper aux pulsions erratiques de l’événement, par tout cela qui les dépasse, les jeunes manifestent la même intention profonde que les affaires. L’une et l’autre intention s’appellent pour devenir un projet pour le prochain. Or, de par sa nature, tout projet s’efforce d’échapper le plus possible aux servitudes du hasard et de l’improvisation.

S’ils rejettent les affaires, les jeunes s’interdisent toute possibilité de les transformer et ils s’enferment eux-mêmes dans un immédiat bien plus pauvre que celui qu’ils dénoncent, parce que privé de tout moyen de production et dépourvu de toute conséquence pragmatique positive. Le grand écrivain russe Anton Tchekhov possédait à un haut degré le sens de la positivité foncière de la charité; sans doute le devait-il en grande partie à l’exercice de la médecine parmi les pauvres. Un jour, rejetant la philosophie et les prescriptions utopiques de Tolstoï, il eut ces paroles qui ne devraient plus nous étonner: « … quelque chose en moi proteste, avait écrit Tchekhov; le raisonnement et le sens de la justice me disent que dans l’électricité et la vapeur, il y a plus d’amour du prochain que dans la chasteté et le refus de manger de la viande ». Ce ne sont pas là paroles de rêveur, de démissionnaire ou d’absent. Les jeunes qui s’enferment entre eux pour éviter de compromettre leur vertu idéaliste ou révolutionnaire parmi les tentations de l’establishment, pratiquent chez eux l’équivalent gratuit et sans conséquence d’une abstinence à la Tolstoï. Et ils deviennent victimes d’un second establishment plus néfaste que le premier.
D’autre part, il est impérieux que les hommes d’affaires ouvrent leurs portes, non seulement, bien entendu, aux jeunes qui ont la vocation des affaires et qui s’y préparent, mais aussi à ceux qui, convenablement renseignés et attirés, pourraient s’y lancer. Le geste à poser dépend premièrement et uniquement des hommes d’affaires eux-mêmes. Ces derniers tendent naturellement à poursuivre un recrutement plutôt conventionnel, alors que les problèmes de l’heure sont de plus en plus nombreux qui exigent une saisie et une solution originale.
L’originalité éparse ou latente chez les jeunes, il importe donc de la respecter et de la solliciter. La redouter ou la mépriser équivaudrait à répéter sur le plan des affaires ce qui s’est produit tant de fois, sur celui de l’art ou de la pensée, à la confusion des aînés, lorsque se manifestaient au grand jour certains jeunes génies et, dans l’obscurité du quotidien, tant de jeunes talents supérieurs.

L’ouverture du Québec aux affaires
Au Québec, une ouverture non pas passive, mais résolument positive, des affaires à la jeunesse se fait de plus en plus impérieuse. Les grandes institutions et sociétés nationales devraient reconnaître à cet égard la nécessité d’un effort singulièrement résolu. Le peuple canadien tout entier s’attend qu’elles recherchent activement et accueillent généreusement la jeune présence francophone, car leurs attitudes et dispositions vont avoir une influence croissante sur la cohésion et la stabilité du pays. Trop longtemps, la haute direction des grandes entreprises a pensé que le recrutement et la promotion des jeunes francophones iraient de soi. Mais les faits démontrent que ce n’était là qu’une illusion et que, sans une volonté ferme et une politique précise à cet égard, on verra s’aggraver au Québec les conséquences socio-économiques d’une longue injustice.
Quant aux modalités de cette rencontre des affaires et de la jeunesse, au Québec comme dans les autres provinces, quant aux conditions de ce nécessaire dialogue, il appartient aux intéressés de les imaginer et de les arrêter. Mais la responsabilité première à ce sujet incombe aux aînés.
Malgré les difficultés auxquelles nous faisons face présentement, malgré les tensions qui nous tiraillent et parfois nous déchirent, il importe de ne pas nous laisser distraire de nos – tâches les plus importantes; il importe de ne pas laisser en friche les ressources les plus précieuses de notre société. Or, les affaires d’une part, la jeunesse de l’autre, constituent une des articulations vitales de notre vie collective. Isolées, divisées, contrariées, les affaires et la jeunesse réduisent notre essor, compromettent notre vitalité. L’une de nos principales tâches est donc, avec l’audace que cela suppose et le risque que cela comporte, de les conjuguer dans un même enthousiasme, de les tremper dans une même volonté et de les réconcilier dans ce même amour de l’homme qui les anime toutes deux, si merveilleusement, en profondeur.

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C’est pour le Canada un grand honneur d’accueillir aujourd’hui les représentants de tant de pays, venus de presque tous les continents. Cette vaste assemblée est en quelque sorte à l’échelle de la planète, et qu’elle ait bien voulu tenir ici ses assises, dans ce pays du Nouveau-Monde encore en voie d’accomplissement, est pour nous source de réconfort, de joie profonde et de singulière fierté.
Voilà près de quatre siècles que le fait français s’est enraciné chez nous. Malgré de nombreuses difficultés, malgré l’omniprésence de la langue anglaise en Amérique du Nord, voilà près de quatre siècles que persiste chez nous le fait français, voilà près de quatre siècles que la langue française y est parlée et jalousement conservée. Non seulement y est-elle maintenue, mais elle y est vous vous en rendrez compte à l’occasion de vos visites, notamment dans le Québec célébrée et chantée.
La francophonie est désormais une réalité, nous le savons. Mais de la voir ici rassemblée et résolue, vous comprendrez que cela nous émeuve très vivement. C’est un peu comme si se trouvait consacrée de par le monde la permanence du Canada français.
Mais si cette Conférence générale de l’Agence de coopération culturelle et technique revêt pour le Canada une importance et une signification bien particulières, elle marque d’autre part un tournant décisif dans la vie de l’Agence.
Si rapide a été son essor en moins de deux ans que nous la voyons déjà insérer dans le monde l’ampleur internationale de sa réalité. Une idée généreuse a pris corps qui va désormais compter pour la communauté des peuples. Car l’Agence est une de ces structures, malheureusement trop rares, grâce auxquelles continents, races et cultures peuvent faire oeuvre commune. C’est en effet sous le signe de la coopération, de l’échange et du développement qu’elle s’impose au monde.
Cet organisme, dont voici l’existence assurée, vos travaux lui conféreront cette semaine la maturité. Et vous pourrez alors poser, en différents domaines, des gestes qui engageront l’avenir. Promotion culturelle, éducation des masses par les méthodes pédagogiques les plus avancées, formation de techniciens et d’administrateurs, diffusion de la science et de la technologie, autant d’initiatives possibles et qui ne sauraient manquer d’avoir pour chacun de nos pays les plus heureuses conséquences.
La francophonie est un avenir
Car nous disposons d’un instrument issu de la modernité. Une présence accueillante au monde qui se fait, l’intégration sociale et culturelle des créations Ifs plus audacieuses de la science et de la technologie, voilà bien, entre autres choses importantes, ce que nos gouvernements attendent de l’Agence. Notre coopération ne procède pas d’une nostalgie, mais d’une volonté de progrès. La francophonie n’est pas un souvenir: c’est un avenir.
Disposant de moyens considérables, se donnant des orientations de plus en plus précises, l’Agence apparaît comme un outil privilégié de notre coopération et l’expression la plus large et la plus solennelle de notre désir commun de collaboration. Cette conférence la stimulera sans doute dans l’exécution de la mission que nos Etats lui ont confiée, et elle saura d’autant mieux harmoniser l’action multilatérale francophone.
L’Agence se veut une vocation de dialogue et d’ouverture. Elle n’est pas creuset où se fondent et finalement se perdent les cultures. Elle entend que chacune approfondisse et fasse rayonner son génie singulier par des échanges véritables et, par conséquent, mutuellement enrichissants. A mesure que s’accroissent de la sorte l’originalité et la fécondité de chacune, les cultures se font écho à travers les diversités et les distances. L’humain se reconnaît et se rejoint alors, quels que soient ses origines et ses lieux.

Tel est l’esprit qui anime notre association: il est suprêmement positif. « Dialogue permanent des civilisations », « promotion et rayonnement des cultures nationales », « connaissance mutuelle », « respect de l’originalité » de chacun: dans les termes mêmes de sa Convention et de sa Charte, ce sont là des idées et des objectifs fondamentaux de l’Agence.
Qu’on me permette de faire observer ici combien pareil idéal est proche de l’idéal canadien: amener à l’épanouissement les diversités pour en faire une solidarité. Le Canada qui vous accueille est en pleine communion avec vous. Par l’agencement de sa représentation, il a voulu rassembler dans la francophonie toutes les ressources et toutes les bonnes volontés désireuses de s’y exprimer.
La présence française, florissante au Québec, rayonne aussi dans plusieurs autres provinces canadiennes. L’Ontario compte plus d’un demi-million de francophones; au Nouveau-Brunswick, près de cinquante pour cent de la population est d’expression française, et l’importante minorité française du Manitoba s’affirme de plus en plus vigoureusement. Voilà pourquoi les gouvernements du Québec, du Nouveau-Brunswick, de l’Ontario et du Manitoba participent depuis des années avec nous à la concertation qui a créé l’Agence et continuent d’y avoir le plus large accès. Tous, ils ont pris part à sa Conférence constitutive et participé à la signature de la Convention par le Canada, ainsi, qu’à la première réunion de la Conférence générale.
A cette façon de faire les choses, la Conférence a consenti et a prévu dans la Charte la participation de ces gouvernements aux institutions, aux programmes et aux différentes formes d’activité de l’Agence, sous réserve de l’assentiment du gouvernement du Canada et selon des modalités qu’il définirait conjointement avec eux.
En conséquence, le gouvernement du Canada a établi avec celui du Québec des modalités de participation qui font maintenant du gouvernement du Québec un « gouvernement participant aux institutions, aux activités et aux programmes de l’Agence ».
Par ses ressources, par l’intérêt qu’il a manifesté à l’Agence, le gouvernement du Québec a apporté à notre action une contribution particulière. Il est encore mieux placé désormais pour maintenir et élargir son concours. C’est d’ailleurs ce que nous voulions souligner en proposant que vos travaux se déroulent en partie à Québec, berceau de la civilisation française en Amérique.

La francophonie en Amérique
La francophonie a sa place en Amérique. S’il n’en était pas ainsi, pourquoi la vie française se serait-elle obstinée chez nous; pourquoi le gouvernement du Canada aurait-il reconnu le français comme l’une de ses deux langues officielles; pourquoi les Canadiens y verraient-ils un élément central de leur identité, un garant de leur indépendance et donc un patrimoine essentiel pour chacun d’entre eux, quelles que soient sa culture et sa langue?
En tenant chez nous sa première assemblée complète et régulière, l’Agence et, avec elle, la francophonie, déjà européenne, africaine et asiatique, se reconnaissent une fois pour toutes et un avenir et un partenaire en Amérique.
Le terme de francophonie dit parfaitement le lien qui nous unit: une langue commune, le français. Grâce à elle, les obstacles que représentent normalement tant de différences de culture, de tempérament, de mentalité, sont aisément surmontés, voire dissipés. Car nous pouvons tous communiquer directement, d’homme à homme, sans que nos échanges subissent ces déformations et ces amenuisements de pensée qu’entraîne fatalement le recours à l’interprète. Nos
paroles sont pour chacun de nous paroles de pleine saveur humaine. Rien de plus viable qu’une pareille aisance de communication entre hommes d’Etat, entre hauts fonctionnaires, dans un monde où, de plus en plus, la paix, l’harmonie et le progrès dépendent de la possibilité de se comprendre les uns les autres.

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Conformément à une tradition particulièrement en honneur au Canada français, nous échangeons aujourd’hui des vœux dans un élan de joie qui nous porte les uns vers les autres, qui rassemble les familles et qui rapproche les amis. Querelles et inimitiés sont spontanément mises de côté : on s’embrasse, on se serre la main, on se regarde droit dans les yeux et on se la souhaite bonne et heureuse.
Nous célébrons un moment où ce qui s’achève importe autant que ce qui commence, nous marquons autant un jour ultime qu’un jour inaugural : le jour de l’An est inséparable de sa vigile. Sans brisure réelle dans le temps, une année finit, une autre commence.
Cette fête est peut-être la seule qui soit commune à tous. C’est la fête de la vie qui continue, c’est la fête de tous les vivants. En ce jour privilégié, nous sommes tous sensibles à un certain accord de pensées et de sentiments. Nous tenons à resserrer les liens et à nous retrouver ensemble dans une même fraternité.
Parce que nous sommes liés aux cycles par lesquels la nature et l’univers affirment inlassablement leur permanence, parce que le jour de l’An est la reprise annuelle du cycle, nos pensées sont inévitablement entraînées vers le recommencement, vers l’avenir. Et, tous ensembles, nous nous reconnaissons comme des semblables, comme des frères. Nous nous souhaitons donc mutuellement de durer, et de durer dans le bonheur. Et, comme une tendresse impérieuse, le sentiment nous étreint que le bonheur premier, fondamental, c’est de vivre. Nous sommes cinq, dix, quinze, vingt, nous souhaitons la vie et tous ses dons à chacun; nous la souhaiterions de même si nous étions cent ou mille. Nos souhaits sont inépuisables : ils sont capables d’atteindre et d’embrasser les milliards d’hommes qui peuplent la Terre. Comment d’ailleurs le vœu de la vie pourrait-il ne pas s’étendre à tous?
La vie ne va pas sans épreuves, nous le savons tous. Aussi, les malheurs, les misères, qui n’épargnent personne et dont aucune société n’est exempte, nous ne les oublions pas quand, heureux ou malheureux, indigents ou fortunés, nous nous souhaitons une bonne et heureuse année. Autrement, nos vœux n’auraient pas de sens. En réalité, ce que nous disons aujourd’hui les uns aux autres, c’est l’espérance des hommes, c’est l’indéfectible espérance héritée de la volonté de vivre de tous les vivants.
Les vœux que vous échangez, les vœux que je vous adresse à tous, ils peuvent être aussi lucides que fervents, car nous avons, nous autres Canadiens, d’incomparables motifs d’espoir. Nous arrivons au seuil de ce nouvel an avec une assurance que nous envient bien des peuples encore tourmentés par la misère et la guerre, ou déchirés par la haine. Puisse la nouvelle année leur être une aube de paix, puisse-t-elle leur apporter des gages de prospérité.
Entre nos difficultés, nos désaccords, nos rancoeurs, entre nos problèmes et ces grands malheurs lointains, quelle commune mesure y a-t-il? Rien chez nous que la simple bonne volonté ne soit capable de surmonter, rien dont ne triomphera un effort de sincère et persistante compréhension. Au sein de la vaste famille que nous sommes, les gestes de cordialité nous sont naturels. Nous pouvons nous abandonner ensemble à l’élan d’une fraternité foncièrement intacte, et échanger des vœux en toute sincérité. C’est ainsi, c’est dans cet esprit que je souhaite à tous et à chacun d’entre vous, mes compatriotes, une bonne et heureuse année en 1972.

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Si avancée que soit déjà l’oeuvre du gouvernement fédéral (dans le domaine de la politique agricole), il reste énormément à faire. La tâche n’est pas facile et des problèmes extrêmement complexes subsistent qui solliciteront longtemps encore nos énergies.
Pour une large part ces problèmes tiennent à la transformation de l’agriculture en industrie. Il n’y a plus de commune mesure entre la ferme d’antan et l’exploitation agricole d’aujourd’hui. Organisation, dimensions, façons culturales, méthodes d’élevage, rendement, motivations, comportements, facteurs économiques, tout est nouveau dans l’agriculture contemporaine, qui résulte d’une véritable mutation provoquée par la révolution industrielle. Nous sommes devant un nouvel ordre de choses.
Les autres difficultés que nous avons à surmonter nous sont propres: elles font partie du défi canadien.
L’une d’elles est liée à l’immensité du pays, à la faible densité de la population dans la plupart des régions et au phénomène d’une urbanisation massive. On prévoit que, sauf intervention dans le cours des choses, en l’an 2000 environ 85% des Canadiens vivront en quelques grandes agglomérations dont l’une, déjà discernable, s’étendra de Québec à Windsor, en absorbant Montréal, Ottawa et Toronto. Pareille concentration démographique est-elle souhaitable? Est-ce exactement ce que nous voulons? Je ne saurais le dire en ce moment, mais il importe toutefois de souligner que le souci du gouvernement fédéral s’étend au pays entier, à la province comme aux métropoles, aux campagnes comme aux villes. Non pas que nous cherchions, pour sauvegarder la vitalité de la province et des campagnes, à empêcher par des mesures restrictives la migration vers la ville; nous voulons plutôt, dans le respect de la liberté de tous, aider ceux qui le désirent à rester en province et à la campagne. Un certain équilibre dans la répartition démographique est non seulement nécessaire d’un point de vue d’humanité, mais aussi du point de vue de la simple existence.

Les défis que doit relever l’agriculture
Nous nous efforçons de le préserver notamment par les paiements de péréquation entre les provinces, par les mécanismes de l’expansion régionale, par les lois qui régissent et favorisent les pêcheries et l’industrie forestière. Nous nous y efforçons très particulièrement par notre législation agricole. Car, dans le tableau si troublant que les perspectives de l’an 2000 nous dévoilent, l’agriculture est un élément crucial. Il faudra alors atteindre en agriculture un degré de suffisance que nous avons peine à concevoir à l’heure actuelle, et l’agriculture ne sera pas en mesure de répondre au défi qui l’attend si, d’une part, elle se trouve privée de ressources humaines et si, d’autre part, elle ne devient pas économiquement autonome. Elle a besoin, elle aura besoin, comme tout autre secteur industriel, de fonctionner sans subsides, sans aide extérieure, comme un organisme adulte, en pleine possession de ses moyens. Il est de moins en moins admissible que le consommateur fasse les frais d’insuffisances dont l’agriculteur est lui-même victime, mais le consommateur doit comprendre à quel point est vitale l’aide que, par l’entremise de l’État, il accorde présentement à l’agriculture. Les subsides, les subventions ne sont plus des interventions de replâtrage: ce sont désormais des mesures de transition inscrites dans une politique de rationalisation à long terme.
Pour bien comprendre notre politique agricole, il faut d’abord tenir compte du rôle du gouvernement. Ce rôle est essentiellement de donner il l’agriculture canadienne ce qu’elle ne peut se donner à elle-même ou ce qu’un organisme central peut le plus facilement lui assurer, à savoir des services et un cadre juridique conformes à notre constitution.

Un tel rôle doit se jouer dans le cadre d’un objectif global, soit l’établissement d’un climat économique favorable il l’ensemble des secteurs industriels et qui permettra aux agriculteurs d’atteindre une moyenne de revenus comparable à celle des autres citoyens.
Bref, ce que nous entendons réaliser, ici au Québec, comme partout au Canada, c’est une agriculture viable, rentable, indépendante, enfin capable de se suffire à elle-même. Nous croyons d’ailleurs que ce dessein correspond aux voeux de tous les agriculteurs canadiens. Nous sommes convaincus qu’en concertant nos efforts de part et d’autre, nous ferons des progrès considérables dans cette direction. Pour parvenir il ce but, nul doute que des changements s’imposeront, car le progrès est évidemment synonyme d’évolution; mais notre souci est de voir il ce que les changements que vous pourriez désirer, il titre de représentants de l’agriculture canadienne, se produisent avec toute l’efficacité possible et sans créer trop de perturbations sociales et individuelles.

Éléments et instruments d’une politique agricole
De quels instruments disposons-nous, au niveau fédéral, pour vous aider à atteindre cet objectif de viabilité? Nous avons recours à des programmes et mesures que nous pouvons grouper en quatre catégories principales.
La première catégorie comprend les programmes destinés à combattre l’instabilité des prix et à réduire l’incertitude qu’elle suscite. Ces programmes nous permettent d’éviter l’application de rajustements trop directement liés à des fluctuations passagères. De la sorte, il devient possible d’échapper à la nécessité de réagir toujours avec précipitation. A cet effet, le gouvernement fédéral dispose de diverses lois, par exemple de la loi antidumping, qu’il a notamment invoquée dans le cas du concentré du jus de pomme en provenance d’Europe, et de la loi sur la stabilisation des prix agricoles.
Sous le régime de cette dernière loi, le programme de soutien des prix des produits laitiers est certes l’un des plus importants pour les cultivateurs du Québec. Vous savez d’ailleurs que, depuis quelques années, nous versons annuellement plus de 100 millions de dollars en vertu de ce programme. Pour se rendre compte de ses heureux effets et de la stabilité accrue qu’il a apportée à l’industrie laitière, il suffit de jeter un coup d’oeil sur l’augmentation des recettes des producteurs de lait industriel du Québec depuis cinq ans. En 1967, ceux-ci ont réalisé des recettes moyennes de $4.64 les 100 livres, y compris la subvention fédérale. On a estimé que ce chiffre est maintenant passé à $5.40. Pour bien apprécier le chemin parcouru, rappelons-nous les énormes surplus qui encombraient auparavant l’industrie laitière.

Voilà pour les recettes. Quant à la production moyenne par producteur, elle s’est également considérablement accrue. Au cours de l’année laitière de 1967-1968, le producteur québécois moyen de lait industriel livrait tout près de 68,000 livres de lait. En 1970-71, le même producteur a livré plus de 115,000 livres de lait, soit une augmentation de 70 %.

Aider et protéger les producteurs agricoles
Une deuxième catégorie de programmes gouvernementaux porte sur les aléas auxquels sont exposés les agriculteurs, tels le mauvais temps et autres risques naturels. Nous avons tenu à en réduire les conséquences malencontreuses et, l’an dernier, dans le cadre de ce programme particulier, une somme de 131000000 $ a été prévue à titre d’assurance-récolte. C’est dans la même catégorie générale que s’inscrivent les lois et règlements relatifs à la santé des végétaux et des animaux.
Le troisième secteur comprend toutes les dispositions susceptibles d’aider les agriculteurs à augmenter leur capacité de concurrence sur les marchés intérieurs et extérieurs. Nous avons par exemple mis sur pied de nombreux services de recherche dont le but est d’améliorer la qualité et d’augmenter la production. Ainsi, nos chercheurs ont réussi à créer une graine de colza exempte d’acide érucique, au grand avantage de la position concurrentielle de nos cultivateurs sur le marché mondial.
Autre programme important dans le même secteur, CANFARM est un système national de comptabilité et de gestion institué en collaboration avec les provinces et qui fournit aux cultivateurs des renseignements de base et des données comparatives, grâce auxquels, entre autres choses, chacun peut orienter sa production selon sa situation.
La quatrième et dernière catégorie englobe les mesures visant à améliorer la commercialisation des produits agricoles. Sous ce rapport, le ministère de l’Agriculture du Canada offre une gamme étendue de programmes touchant le classement, ainsi que le contrôle de la qualité et fournit des informations abondantes sur l’état et les perspectives des marchés, et les moyens de stimuler les ventes.
La plus récente addition à ces mesures est la loi créant le Conseil national de commercialisation des produits de ferme, l’ancien projet de loi C-176.
La loi de commercialisation nationale ne crée pas de façon automatique des agences de mise en marché. C’est une mesure qui donne aux producteurs d’une denrée spécifique le pouvoir de se grouper pour participer de façon plus efficace à la vente de leurs produits. On mettra sur pied une agence de vente quand la majorité des producteurs intéressés en manifestera le désir. Il existe dans cette loi assez de garanties pour éviter qu’une agence de vente soit imposée contre son gré à n’importe quel groupe de producteurs.
Les agriculteurs peuvent se servir des agences nationales de commercialisation pour adapter leur production aux marchés disponibles et éviter ainsi les guerres de prix qui ne feraient que leur nuire financièrement. Ils peuvent aussi coordonner leurs efforts afin de canaliser leur capacité de production vers les marchés existants et de tirer le plus grand profit de nouveaux marchés. Ainsi sera-t-il possible d’éviter des situations, déplorables comme celle que le pays a connue lors de ce qu’on a appelé la guerre des oeufs et des poulets.
Comme l’ont fait souvent remarquer des gens très compétents, les agences nationales de commercialisation, qui sont orientées vers la stabilité et l’amélioration du revenu, peuvent, bien mieux que des groupes isolés, avantager le cultivateur et assurer en même temps au consommateur une bonne uniformité des prix.

Pour rentabiliser l’agriculture
Voilà donc les principaux instruments que nous avons utilisés depuis 1968, notamment pour résoudre le difficile problème de la coordination de la mise en marché. Mais, lorsque nous avons formé le gouvernement, un ‘autre problème majeur se posait, celui de la transformation de la société rurale naguère fondée sur la petite ferme. Celle-ci devient de moins en moins rentable, même avec le secours de la mécanisation. La technologie elle-même et d’irrésistibles pressions économiques exigent des superficies de terre bien supérieures à celles qui suffisaient au fermier ancien style. Faute de capital (et il en a plus besoin que de bras), il est trop souvent incapable de s’adapter au système; isolé, acculé à la misère, il doit, malgré son profond attachement à la terre, vendre son bien à des conditions désavantageuses et s’en aller mener une existence urbaine à laquelle il n’est pas préparé. Pour une trop large part, l’exode rural est ainsi fait de départs qui sont autant de drames qui auraient pu être évités.
Le premier but de notre Programme de développement des petites fermes annoncé au mois de décembre est de donner aux petits agriculteurs qui tiennent à leur vocation les moyens de bâtir une entreprise rentable. On constate d’emblée que notre politique valorise extrêmement l’unité familiale, qui, dans la majorité des cas, est indubitablement la meilleure forme d’exploitation agricole. L’exploitation familiale s’accommode parfaitement de l’industrialisation agricole; elle se prête à des modalités d’association, notamment le groupement coopératif, qui ont une efficacité économique comparable à celle des grandes sociétés de production agricole. Ainsi se trouve contenue la tendance au gigantisme et à l’anonymat industriels. Ainsi se trouvent évités les redoutables problèmes de main-d’oeuvre communs aux grandes entreprises. Même si certaines concentrations sont inévitables dans le secteur agricole, l’agriculture présente cette particularité heureuse de conserver son humanité foncière sans compromettre son rendement. Nous avons voulu préserver cette originalité comme une valeur très précieuse, comme une garantie de stabilité sociale, comme une grande richesse culturelle.
D’autre part, beaucoup de cultivateurs veulent quitter la terre et d’autres, victimes d’une sélection impitoyable, doivent absolument partir, si déplorable que ce soit. Il est impossible d’empêcher complètement l’exode rural, mais il est possible de l’humaniser dans les cas où il est inévitable: tel est l’objectif complémentaire du Programme de développement des petites fermes.
Justice sociale pour les agriculteurs
Je n’arrive pas à m’expliquer comment on a pu s’obstiner à voir en cette mesure un moyen de masquer l’intention du gouvernement de contraindre les petits agriculteurs à abandonner terre et campagne. Mon collègue le ministre de l’Agriculture a fait maintes déclarations à ce sujet. A mon tour, je répète que pareil dessein nous est absolument étranger. Ce n’est pas parce que nous reconnaîtrions une dure nécessité pour quelques-uns que nous voudrions l’aggraver. Nous prenons au contraire les moyens de l’adoucir, d’en mitiger les effets. Grâce au programme, ceux qui doivent vendre vendront avantageusement, ce qui leur permettra de prendre une retraite honorable en conservant, s’ils le veulent, un lopin de terre et leur maison. Est-ce là chasser les gens de chez eux? D’autres, et ils sont nombreux eux aussi, désirent faire valoir leurs talents ailleurs que sur la terre et ne le pourraient pas sans l’aide que leur assure le programme. Aider des gens à changer de vie selon leur droit imprescriptible, est-ce encore les mettre dehors? En outre, grâce au programme, on pourra constituer avec les biens ainsi acquis des réserves de bonnes terres qui serviront à agrandir et à mieux asseoir les petites exploitations familiales. Et il sera possible de rendre à leur véritable vocation des étendues considérables. Jugera-t-on suspecte une démarche aussi raisonnable? Qu’on se rende à l’évidence: ce programme est une importante mesure de justice sociale. Ses conséquences favoriseront particulièrement le Québec. Encore une fois, il ne concerne pas les agriculteurs déjà prospères: il veut amener à la prospérité les fermiers défavorisés et contribuer à sauvegarder l’aspect familial de l’agriculture. Je rappelle que durant les sept premières années de l’application de ce programme, c’est-à-dire pour commencer, nous prévoyons dépenser cent cinquante millions de dollars, sans compter des fonds considérables consacrés au crédit remboursable.
Bien que le temps me permette tout juste de donner les grandes lignes de notre politique agricole en énumérant les principales mesures dont peut bénéficier l’agriculture, il y a cependant un point que je voudrais tirer au clair: les décisions concernant et l’orientation de l’agriculture et les moyens à mettre en oeuvre pour atteindre les objectifs qu’elle s’est fixés, doivent être prises par les agriculteurs eux-mêmes, sur leurs propres exploitations, par l’intermédiaire d’organismes comme le vôtre et par l’entremise de leurs députés.
J’ai dit, en parlant des effets possibles du CANPARM sur les décisions des agriculteurs en ce qui a trait à leurs spécialités, que ce programme pourrait les aider à établir leurs conclusions quant à la nature et aux types de production les mieux adaptés à leur sol, à leur climat et à leurs conditions d’exploitation. Il en va de même pour l’agriculture prise dans son ensemble. L’agriculture canadienne doit prendre des décisions sur les produits au sujet desquels nous sommes avantagés comme pays. Nous devons stimuler le genre de production agricole le mieux adapté à notre situation. En résumé, nous devons orienter nos programmes vers les secteurs agricoles dans lesquels ils seront les plus rentables.
Le bien commun exige un progrès économique soutenu accompagné d’une répartition graduelle de la richesse nationale. Notre politique globale est fonction directe de notre conception du bien commun et ses deux pôles s’appellent croissance et partage.

La croissance, les indices fondamentaux la vérifient; le partage, de nombreuses et amples mesures en témoignent. Pour nous donc, la prospérité et la répartition des biens relèvent d’un même principe de justice. Les enrichissements fermés sur eux-mêmes n’ont pas de place dans notre pensée politique, ni les pauvretés prisonnières d’elles-mêmes. Puisque nous cherchons la justice, nous voulons que tous les éléments de la société s’ouvrent les uns aux autres.
La raison d’être de la croissance économique, c’est évidemment la prospérité, mais en dernière analyse, c’est d’assurer un meilleur partage. Une croissance régulière suppose une production ordonnée, c’est-à-dire rationnelle. Ainsi sommes-nous amenés à définir ensemble et avec rigueur ce que j’appellerais volontiers nos zones d’excellence et de rentabilité, et à nous arranger pour en profiter au maximum, dans le domaine fondamental de l’agriculture, comme dans les autres secteurs de production. Telle est la base très concrète de la politique globale que nous entendons poursuivre.

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Le cinquantième anniversaire de la Coopérative fédérée nous rassemble ce soir en pleine intimité québécoise. Du fin fond de cette intimité qui est la nôtre, je vous adresse à tous un fraternel salut.
C’est à une fête de la coopération que nous sommes conviés, car la Coopérative fédérée, qui compte parmi ses membres une très forte proportion des agriculteurs du Québec, constitue un des éléments les plus importants du mouvement coopératif au Canada. Et vu l’ampleur de ce mouvement dans la province, cet anniversaire est aussi une fête pour le Québec. En effet, à des titres divers, la majorité des francophones québécois participe au mouvement coopératif. La valeur représentative de la coopération est indiscutable: vous parler, c’est s’adresser au Québec.
Des milliers d’institutions qui comptent des millions de membres; des volumes d’affaires qui se chiffrent par centaines de millions de dollars; des actifs qui totalisent des milliards; des champs d’activité qui comprennent l’épargne et le crédit, l’assurance et la fiducie, l’agriculture, l’industrie forestière et la pêche, la consommation, l’habitation et des formes supérieures d’éducation, voilà où en est la coopération au Québec après la fondation en 1900, par Alphonse Desjardins, de la première caisse populaire en Amérique.
La coopération canadienne-française n’est pas sans ascendance et il existe au Canada et ailleurs des mouvements parallèles. Mais cette filiation et ces parentés ne diminuent aucunement son originalité.
Vos fondateurs et leurs successeurs ont compris que la coopération correspondait chez nous à une certaine tradition d’entraide et d’initiative collective. Les énergies éparses qui maintenaient vivante cette tradition, la coopération les a galvanisées et polarisées suffisamment pour les amener à l’étonnante conquête socio-économique dont vous êtes les bénéficiaires et les auteurs. Le profit de la coopération est d’abord moral
Plusieurs traits de votre mouvement correspondent à de très hautes valeurs. Le souci communautaire dans le respect de la personne en est un. Votre geste initial en tant que coopérateurs en est un de justice envers les autres, de sorte que votre premier profit au sein de la coopération est un profit moral.
La coopération s’identifie à un idéal démocratique de participation. Or la participation est toujours difficile à maintenir. Elle risque notamment d’entrer en conflit avec les exigences de la gestion. Mais pour résoudre cette difficulté, à l’instar de notre pays, vous avez adopté la formule fédérative. . . Vous pratiquez en effet un fédéralisme institutionnel grâce auquel vos institutions conservent des dimensions où l’individu est reconnu et demeure capable d’affirmation, et grâce auquel ces mêmes institutions se groupent en vue d’une concertation massive de leurs ressources et de leurs compétences.
Cependant, votre mouvement ne prétend pas être l’unique réponse aux aspirations québécoises: il laisse en effet à ses membres une entière liberté d’option politique. Vous ne considérez pas non plus la coopération comme une panacée financière ou un remède à tous les maux de l’économie: vous êtes trop lucides pour verser dans de pareilles illusions. Ici comme dans les autres provinces, la coopération sait quelles conditions particulières la déterminent; elle sait que ses modalités de fonctionnement et son esprit circonscrivent ses possibilités. Mais elle est devenue une puissance économique considérable, et de cela il faut se réjouir, et d’autant plus que cette puissance repose avant tout sur l’accumulation de très modestes avoirs.
J’exprime bien plus que des opinions personnelles. Vous le savez, la valeur de la coopération, le gouvernement fédéral vient encore de la reconnaître lors de la discussion du projet de réforme fiscale à la Chambre des communes. Il nous est apparu que le recours au capital employé comme base d’imposition était incompatible avec le rôle essentiel des institutions coopératives, et nous avons présenté des amendements dont l’équité a satisfait tous les intéressés, sans compromettre l’efficacité d’une réforme depuis longtemps nécessaire.

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Lorsque fut nommé, il y a un siècle, le premier archiviste fédéral, l’État canadien se donnait une mémoire officielle. Certes, sous les régimes antérieurs à la fédération, le Canada avait déjà accumulé d’abondants souvenirs, mais ces souvenirs ne lui appartenaient pas tous en propre; en plus, les uns reposaient dans les archives de ses anciennes métropoles et les autres se trouvaient épars chez lui.
Le catalogue de l’exposition que j’ai l’honneur d’inaugurer désigne nos archives comme le « miroir du passé du Canada ». La formule est singulièrement heureuse. Miroir de notre passé, les Archives ne le sont pas seulement par leur contenu, mais aussi par leur évolution même depuis leurs très modestes débuts. Elles ont grandi avec le pays : obscur bureau à l’origine, elles sont devenues une institution complexe et prestigieuse, tandis que le Canada imposait peu à peu sur le continent de sa présence et l’étendait d’un océan à l’autre et jusqu’aux confins de l’Arctique. Mais ce n’est pas passivement que nos Archives se sont développées. Les hommes de grand savoir et de longue patience à qui elles furent confiées ont tous su faire comprendre aux dirigeants l’importance de leur mission et se faire accorder les moyens de l’accomplir dignement. Notre présence à tous en ces lieux, cette exposition, son thème, témoignent d’une réussite dont je tiens à souligner le caractère original. Car les Archives publiques du Canada ne sont pas seulement, comme c’est généralement le cas, celles de l’État : elles sont aussi celles de la nation entière. Outre tous les dossiers et pièces officielles, elles recueillent en effet toutes sortes de documents privés qui peuvent servir à l’histoire du Canada.
L’Archiviste fédéral supporterait sans doute fort mal qu’on s’associe à son rôle la moindre connotation de passivité : il protesterait à bon droit, et il aurait d’ailleurs l’étymologie pour lui. En effet, le mot « archives » dérive du substantif grec « arkheion » par lequel fut d’abord désignée la demeure des principaux magistrats et qui prit le sens de « dépôt de documents officiels ». Enfin, « arheion » , lui-même vient du verbe « arkho » qui signifie « je commande ». La même racine dénote aussi l’ancienneté : mais dans l’Antiquité ceux qui commandaient étaient des « anciens » ou s’appelaient tels. Nous sommes donc ici chez des archontes de la mémoire, chez ceux qui conservent le souvenir national et en libèrent le dynamisme.
Car il en est des nations comme des individus : leur mémoire est dynamique; elle commande largement leur personnalité et exerce sur leur existence une influence déterminante. Il importe extrêmement que la mémoire de la nation soit constamment visitée, interrogée, enrichie, éclairée.

Depuis les Égyptiens, la civilisation entière a compris la nécessité de recueillir la substance du passé dispersée dans des masses énormes de dossiers. Parce que cette substance de passé a la vie même du souvenir et du ferment. Elle est réceptacle d’expériences qui sont alertes devant l’erreur, qui enseignent l’audace et qui insinuent la sagesse. Elle détient les traits fondamentaux des personnalités nationales; elle abrite des formes de pensée et d’action politiques que, les unes après les autres, les générations interprètent diversement, reprennent et varient selon leur originalité créatrice. Ainsi voit-on s’édifier et s’inventer un pays. Enfin, le miroir du passé que sont les archives s’impose à nous comme le pédagogue provocateur de l’Histoire.
Les austères trésors des Archives publiques du Canada tiennent une place de plus en plus considérable dans la vie d’intellectuel du pays. Je m’en réjouis profondément. En rendant hommage à leurs prédécesseurs, je veux féliciter monsieur l’archiviste fédéral et ses collaborateurs à l’occasion du centenaire de l’institution qu’ils animent avec tant de compétence et de dévouement. Et c’est avec un vif plaisir que je déclare ouverte l’exposition « Archives, miroir du passé du Canada ».

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[lieu=ottawa]

À l’occasion de la Saint-Jean-Baptiste, qui est notre fête, qui est la fête des Canadiens français, je vous présente mes cordiales salutations et vous adresse mes meilleurs vœux.
Il ne fait aucun doute que la société canadienne-française traverse actuellement une crise de croissance. Après avoir été longtemps retenue, voilà que notre vitalité éclate de toutes parts. Notre volonté d’être et d’agir s’affirme avec une vigueur exceptionnelle, qui n’a d’égale peut-être que la fidélité avec laquelle nous avons, depuis plus de quatre siècles, maintenu notre langue, notre culture et nos traditions. Nous avons, par le passé, tenu et résisté; nous entendons aujourd’hui vivre, progresser, et donner à notre présence de larges et de généreuses dimensions.
Pareille recrudescence, pareille explosion de vie ne va pas sans perturbations ni sans problèmes. C’est le propre de l’impétuosité d’être excessive et d’entraîner avec elle des discordances, voire même des contradictions. Mais ce sont là des signes de richesse et non de dénuement. Ce sont là preuves d’ardeur et de santé, non de dépérissement.
Au moment où notre collectivité se révèle aussi dynamique, comment pourrait-on la croire menacée? Elle est plus active, plus entreprenante que jamais, et compte déjà d’importantes réalisations : en sciences, en technologie, en éducation, en finance, en industrie, en commerce, en art, en littérature. Notre langue, que certains déclarent en péril, est de plus en plus répandue, de mieux en mieux parlée. C’est donc avec confiance que nous devons envisager notre avenir.
Car c’est dans la mesure où nous aurons confiance en nous que nous pourrons donner à notre essor une orientation positive, et reconnaître, parmi les divers cheminements qui nous sollicitent, ceux qui nous sont les plus favorables.
Notre ferveur risquerait en effet de perdre son élan créateur si elle devait se nourrir de mirages, ou céder à quelque obscur ressentiment.
Nos ambitions, si hautes, si audacieuses soient-elles, se doivent d’être éclairées et sereines. Les retards que nous avons décidé de rattraper, les torts que nous voulons redresser, les aspirations que nous entendons satisfaire sont des défis pressants à relever, mais je suis convaincu que nous apporterons à ces tâches tout le discernement et toute la sagesse qu’elles exigent.
Je suis convaincu qu’avec le temps nous saurons, sans rien perdre de notre enthousiasme, canaliser nos efforts, nos compétences et nos vertus pour assurer à notre destin son plein épanouissement.
Ce que nous célébrons, en ce jour de la Saint-Jean-Baptiste, nous autres Canadiens de langue française, c’est notre permanence française et notre enracinement canadien. Ces deux aspects de notre fête collective sont pour nous indissociables : ils expriment notre réalité profonde; ils disent ce que nous étions déjà devenus dès les débuts de la colonie; ils correspondent à ce que nous avons été depuis, comme à ce que nous entendons demeurer – des Canadiens français.
Ces deux mots, « Canadiens français », contiennent notre passé et garantissent notre avenir. Ce sont des mots dignes de vastes desseins; ce sont des mots d’ampleur et de grandeur, qui évoquent les dimensions continentales de notre pays et qui soulignent notre attitude d’affirmation et d’ouverture à l’intérieur de la collectivité canadienne.
Nous avons su nous affirmer dans tous les domaines de l’activité et toutes nos réalisations ont un caractère distinctif. Et nous avons su profiter également des possibilités d’enrichissement que nous offre le dialogue canadien, car le Canada est essentiellement un dialogue.
C’est donc d’une façon très originale que nous participons à l’expérience canadienne. Je n’hésite pas à dire que cette expérience est un succès. Je ne crains pas non plus de souligner qu’elle n’est pas achevée. Le Canada est, et se veut, en constante évolution. Et il est certain que le présent renouveau du Canada français agira sur le pays tout entier comme un ferment puissant. Notre fidélité aux idéaux que nous rappelle la Saint-Jean est solidement inscrite dans l’histoire et ses réussites marquent fortement l’actualité. Si cette fidélité a jusqu’à présent immensément contribué à la réalité canadienne, son apport futur promet d’être encore plus fécond.

[CTRUDEAU=19720915]
[lieu=Qué]

Monsieur le président, monsieur le ministre, monsieur le député Forest, monsieur le futur député Neveu, monsieur le maire, mesdames et messieurs,
On me dit que dans les journaux il a été question que je prononce ce soir un discours, le plus important de mes discours au début de la campagne électorale dans le Québec; je m’empresse de vous dire que ce ne sera pas le cas. Le discours important ce soir, il a été prononcé par Louis-Paul Neveu et j’étais content de l’entendre. Franchement, on l’a manqué, Neveu, depuis quatre ans à Ottawa. C’était un type qui représentait bien son comté, c’était un type qui au Parlement faisait sonner les accents de vérité que vous lui connaissez, s’occupait des besoins du comté et des nécessités de la justice dans la province et dans le pays; Louis-Paul l’a fait, le discours important de la soirée. Je l’en remercie.
Mon ami Jean-Luc Pepin m’a présenté d’une façon que j’ai trouvée amusante et touchante; c’est un type qui travaille à mes côtés depuis plusieurs années. Comme il me l’a rappelé, on s’était connus étudiants, et je le remercie de sa présentation. Je voudrais vous dire à mon tour quelque chose de lui, et je voudrais parler un peu la campagne électorale que je commence dans le Québec actuellement, vous dire comment j’entends la politique et comment j’entends les campagnes électorales. Pour nous, les Libéraux, ce n’est pas une bataille, ce n’est pas une bataille contre les autres partis. Je pense que les autres partis sont en train de se battre contre nous, ils passent leur temps à parler de nous, ils passent leur temps à dire : ah! Perspectives-Jeunesse, c’est bon, c’est une bonne invention, libérale, mais nous autres on ferait mieux; les Initiatives locales, on ne peut pas être contre, mais nous autres on ferait mieux; puis le ministère de l’Expansion économique régionale de M. Marchand, c’est une bonne trouvaille, on ne peut pas être contre, mais nous autres on ferait mieux; puis le travail de M. Pepin dans le commerce et dans l’industrie, M. Pepin qui, à la tête du ministère du Commerce, a multiplié par 70 % le commerce étranger du Canada, les exportations du Canada vers l’étranger depuis 1968, bien, les autres feraient mieux. Nous, si vous le voulez, on ne passera pas notre temps de la campagne à parler des autres, on va parler avec vous autres, avec la population, on va vous dire un peu ce qu’on a fait, on va vous expliquer les difficultés qu’on a rencontrées, les solutions qu’on a apportées et on va vous parler un peu aussi de l’avenir, pas mal même, de l’avenir.
Si vous commencez par Jean-Luc Pepin, je vous ai dit la réussite qu’il a faite dans le domaine de l’exportation, ça veut dire quoi, ça? Ça veut dire du travail pour les Canadiens qui sont capables de vendre mieux et à meilleur marché sur tous les marchés du monde. Pour exporter à l’étranger, il faut non seulement produire des biens, des choses que les étrangers veulent acheter, mais il faut les produire à des bons prix. Si on a réussi ça, c’est parce que Jean-Luc Pepin, à la tête de délégations d’hommes d’affaires, est allé dans les plus importants pays du monde, tant du Pacifique que d’Europe, que d’Amérique du Sud, pour faire valoir les produits canadiens. Il l’a fait également d’une façon qui est, je pense, particulièrement sensible ici dans la région; il a eu cette idée que des industries canadiennes il n’y en avait aucune qu’on ne devait pas conserver; il n’était pas de l’opinion de ces pessimistes qui disaient, par exemple : ah! le textile, c’est fini chez nous; les Japonais, les gens de Hong Kong vont être meilleurs que nous autres. Jean-Luc s’est dit : les Canadiens sont capables d’être aussi bons ouvriers que n’importe qui dans le monde et, pour ce qui est de la technique, pour ce qui est de l’avancement technologique, les Canadiens sont capables d’être à l’avant-garde de tous les pays du monde, parce qu’on a une population très instruite, parce qu’on a un pays industrialisé depuis plusieurs générations. Alors, il a fait accepter cette idée-là, au Conseil des ministres, il l’a fait accepter non pas en disant : bien, vous protégez ces industries-là parce que moi je viens de Drummondville et il y en a beaucoup dans cette région-là; il l’a dit en se basant sur la capacité des Canadiens d’être les producteurs les plus avancés au monde et il a réussi et vous savez comment : d’abord en protégeant le marché canadien d’une façon très temporaire et deuxièmement, en finançant la recherche et le développement dans ces industries-là.
C’est un exemple de ce qu’on peut faire si on croit à l’avenir du Canada dans le domaine de l’industrie. Un autre exemple, je le prends chez Jean Marchand, qui a été nommé le premier ministre d’un ministère qu’on a créé seulement après les élections de 1968 – le ministère de l’Expansion économique régionale – et qui s’est dit : bon, pour la première fois depuis cent ans, le Canada va se donner un ministère dont le but précis, dont le seul but, sera d’aider les régions moins favorisées du Canada. Depuis cent ans, il y a des régions moins favorisées au Canada : parfois c’était l’Alberta, parfois c’étaient les provinces Maritimes, parfois c’étaient les Cantons de l’Est, parfois c’était le nord de l’Ontario, il y a toujours des hausses et des baisses dans l’économie d’un pays. Eh bien, dans le passé, on se disait : ça va mal dans la région, il n’y a rien à faire. Les gens quittaient la région, c’est ainsi qu’on a vu beaucoup de gens qui venaient des provinces Maritimes s’installer dans la région de Montréal ou de Toronto ou dans les provinces de l’Ouest. Eh bien, la gageure qu’on a prise, nous, au gouvernement depuis 1968, c’était de dire que le devoir du gouvernement est de faire en sorte que toutes les régions du Canada aient des chances de se développer, et la seule façon de faire c’est d’aller chercher les taxes dans les régions favorisées et aider les industries à se développer dans les régions moins favorisées. C’est ça, le rôle du ministère de l’Expansion économique régionale, c’est à cause de ça, comme vous a dit Louis-Paul Neveu, que dans le comté de Shefford il y a eu une cinquantaine d’industries, d’entreprises qui ont été aidées par le ministère de monsieur Marchand – au-delà de presque 6 millions de dollars – et comme le disait Louis-Paul, 2 500 emplois et plus de créés. C’est à cause de ce ministère-là, c’est à cause de ces octrois qui ont été donnés ou qui seront donnés, parce qu’ils sont déjà votés et il reste simplement aux industries de les prendre, de commencer leur travail.
C’est cette façon à nous d’apporter un peu plus de justice dans le pays, d’apporter un peu plus d’équité pour qu’il y ait un peu plus de chance pour tout le monde, parce que c’est comme ça qu’on voit le rôle d’un gouvernement. Ce n’est pas de faire des lois, puis de faire la police, puis d’avoir une armée qui se bat à l’étranger : tout ça, c’est juste pour protéger la société. Mais la société, si elle n’était pas juste en elle-même, il n’y aurait pas lieu de la protéger. Alors, le principal travail d’un gouvernement, c’est d’essayer de donner des chances égales à plus de gens. Notre réforme de la Loi de l’impôt, par exemple, ça n’a pas été populaire avec tout le monde, ça se comprend, parce que son principal résultat a été d’enlever un million de personnes sur les rôles de l’impôt : il y a un million de personnes de moins cette année qui paient des impôts que dans les années passées; puis il y a 5 autres millions de personnes, pour être plus précis, 4,7 millions, qui vont payer des impôts plus légers. Ça, c’est possible parce qu’on augmente les impôts chez les gens plus riches et il y en a certainement dans la salle ici qui ont vu cette année leur impôt s’accroître. Ils le savent, c’est parce qu’on a voulu alléger l’impôt chez les gens moins riches. De la même façon, il y a des régions riches dans le pays, il y a des provinces très riches, comme l’Alberta, qu’on a taxées beaucoup afin de permettre à des régions moins riches comme, par exemple, l’Île du Prince-Édouard ou l’est du Québec ou certaines régions désignées dans le Québec, afin de leur permettre à elles d’avoir autant de chances que les autres.
C’est comme ça qu’on voit notre rôle dans le gouvernement, dont le premier but est d’assurer une économie saine, parce que c’est bien beau de parler d’éducation et de culture et de relations internationales, mais si l’économie ne marche pas, si on ne donne pas du travail aux gens, eh bien, tout le reste devient difficile et même impossible. On veut bien augmenter les pensions de vieillesse comme on a fait en augmentant le supplément garanti de la vieillesse de 115 $ à 150 $ par mois; mais pour le faire, il faut que l’économie soit assez solide pour supporter cela. C’était le premier rôle du gouvernement – et c’est assez curieux de le dire, mais les deux ministres qui ont fait ce travail-là, ce sont deux Canadiens français, un gars de la région de Drummondville, Jean-Luc Pepin, et l’autre, Jean Marchand, de Québec. C’est vous dire que ceux qui conçoivent le Canada comme un pays fédéral basé sur la notion d’entraide, ceux qui croient à cette notion peuvent maintenant aller l’appliquer à Ottawa et on a trouvé le Premier ministre du Commerce canadien français de l’histoire du Canada, Jean-Luc Pepin. Le premier ministre de l’Expansion économique régionale dans l’histoire du Canada, parce qu’il n’y en a jamais eu avant, c’est Jean Marchand.
Mais on ne s’occupe pas uniquement de cette sorte de progrès dans le secteur économique : on dit si on vit ensemble, si on cherche des salaires passables et du travail pour les gens, c’est aussi pour aller au-delà. C’est pour avoir en tête non seulement la production des biens matériels – le pain, le beurre, c’est très important, il faut d’abord vivre avant de faire de la philosophie, mais si on vit, ce n’est pas seulement pour des raisons matérielles, et c’est pourquoi le gouvernement a mis l’accent également sur, par exemple, le ministère de Jean Chrétien qui a créé les premiers parcs nationaux dans le Québec : il en a créé deux pendant son mandat, alors que depuis 100 ans, il n’y en avait pas eu; c’est pourquoi le ministère de Gérard Pelletier, par exemple, s’est penché sur le problème culturel et il a institué – je suis fier de le dire – la première politique culturelle qui s’appliquât à tout le Canada, sans compter que c’est lui qui a fait passer la Loi sur les langues officielles au gouvernement fédéral, sans compter que c’est lui également qui s’est tourné, comme le disait Louis-Paul tout à l’heure, du côté des jeunes et qui a inventé Perspectives-Jeunesse.
Alors, ce sont là tous les aspects d’un gouvernement qui cherche le même but, cherche à faire en sorte que les chances soient réparties également dans notre société. Peut-être que pour quelques-uns d’entre vous qui nous ont entendus en 1968, c’est un peu la même ritournelle et je suis fier de vous dire que la rare promesse qu’on vous a faite en 1968, – vous vous rappelez en parlait beaucoup de société juste et là-dedans on parlait non seulement de justice dans le domaine linguistique, mais on parlait de justice dans le domaine économique – eh bien, ce n’était pas seulement une promesse électorale, c’est une promesse qu’on a tenue par les mesures que je viens de vous citer et qu’on a pu tenir grâce aux ministres que je vous ai nommés, grâce également à l’appui des députés qu’on a dans la région, des gars comme Yves Forest dont le comté également – je l’ai visité cet après-midi – a profité autant qu’ici de l’Expansion économique régionale : on me disait que c’était à peu près 8 ou 9 millions, le montant d’octrois qu’on avait alloués pour cette région-là. Alors ce travail, que vous voyez ici, ce travail qui existe dans Brome-Missisquoi, on le multiplie au niveau du pays.
C’est le rôle d’un gouvernement de penser à tous ceux dans le pays qui ont besoin d’être aidés, toutes les régions qui ont besoin d’être aidées. C’était le rôle du gouvernement, c’est celui qu’on a poursuivi et c’est celui qu’on entend poursuivre.
Et c’est à cause de ça, comme encore une fois Louis-Paul l’a souligné, qu’on s’est dit que le rôle de la femme dans la société du 20e siècle, on commence seulement à s’apercevoir que ça va créer des bouleversements passablement profonds si on ne cherche pas dès maintenant à trouver la place, à donner à la femme la place qu’elle désire dans notre société. Même chose pour les jeunes. Même chose par exemple pour les Indiens et les Esquimaux. On s’est dit : voilà des gens qui, depuis 100 ans, ont vécu un peu comme dans un ghetto au Canada; eh bien, nous, on a annoncé une politique d’égalité pour ces gens-là : c’est vrai que beaucoup d’Indiens ont dit : bien, on n’est pas prêts pour l’égalité encore, donnez-nous le temps d’y arriver. Et ç’a été aussi notre politique de dire : voici le genre d’égalité qu’on vous propose, prenez votre temps, dites-nous comment vous voulez y arriver et on vous aidera à y arriver non seulement avec les moyens financiers, mais également avec notre appui dans le domaine de l’éducation, dans le sport, dans le domaine du développement industriel, dans le domaine légal, dans tous les domaines.
Voilà les choses que je voulais vous dire. Comme je vous ai dit, ce n’était pas fait pour être un discours excitant, ce n’est pas comme cela que je conçois la campagne électorale. Pour nous, c’est une période de gouvernement; les politiciens, je ne pense pas seulement à ceux qui sont au premier rang, je pense aux politiciens dans la salle, des gars, des rouges, ceux qui nous ont aidés, ceux qui vont nous aider, des gars qui aiment la politique, des gars qui travaillent dans la politique pendant leurs loisirs, qui donnent de leur temps, qui donnent d’eux-mêmes à la politique, se demandent pourquoi est-ce qu’on fait ça? Est-ce seulement parce qu’on aime la bataille? Non, je vous l’ai dit tout à l’heure, nous, nous ne nous battons pas contre les autres. C’est parce qu’une fois par quatre ans, quand il y a des élections générales, ça donne l’occasion à la population de s’occuper d’une façon plus immédiate de ses affaires, d’interroger les politiciens, de leur demander des questions, d’écouter leurs points de vue, d’interroger leurs intentions; alors, c’est ça qu’on veut faire pendant la campagne électorale. C’est cette espèce de rencontre avec les Canadiens, cette espèce de dialogue avec eux, cette espèce de regard ensemble vers l’avenir. Tous ceux qui font de la politique dans ce sens là, tous ceux qui en font à longueur d’année et tous ceux qui voient venir les élections, c’est enfin pour eux l’occasion de se dire : bien, on va se comparer aux autres. C’est facile entre les élections, il y a toujours le gouvernement, tout le monde peut taper sur lui, et c’est normal. Si on augmente vos impôts, il faut taper sur le gouvernement, si on ne donne pas assez aux mères nécessiteuses, il faut taper sur le gouvernement, si on n’augmente pas assez les allocations familiales, il faut taper sur le gouvernement, s’il ne vient pas assez d’industries dans la région, il faut taper sur le gouvernement, si Perpectives-Jeunesse présente quelques abus, bien, il faut taper sur le gouvernement. Et puis, il y a des militants libéraux dans la salle qui ont dû se faire tasser un peu par les Créditistes du coin qui ont dit : eh, eh, là qu’est-ce qu’il fait votre gouvernement depuis quatre ans? Bien, c’est maintenant qu’on va se mesurer à ces gars-là. C’est maintenant qu’on va pouvoir leur répondre, c’est maintenant à eux de dire ce qu’ils font.
Cela me fait penser qu’il y a une chose que nos adversaires disent et qui me fait de la peine; c’est quand ils disent : le gouvernement est assez riche pour prêter 100 millions de dollars aux pays étrangers, pourquoi est-ce qu’il n’en donne pas plus aux Canadiens du Québec ou de l’Alberta ou d’autres régions? Ça, ça me fait de la peine d’entendre cet argument-là. Remarquez bien que c’est vrai, on prête 100 millions de dollars aux pays en voie de développement, puis, ça se fait, par-dessus le marché, par l’Agence canadienne de développement international – qui est également présidée par un Canadien français, que vous connaissez, Paul Gérin-Lajoie – 100 millions de dollars ça a l’air généreux, c’est généreux. Parmi les autres pays du monde, le Canada a la réputation d’être généreux, mais c’est juste un millième de ce qu’on produit dans une année au Canada. Y-a-t-il un pays qui peut être assez égoïste, assez petit, assez peu généreux, assez peu chrétien, assez peu charitable pour dire : bien moi, je ne donnerai même pas un millième de ce que je produis pour aider les pays qui sont en train de crever de faim. Ça, je ne peux pas croire que les Canadiens ne sont pas assez généreux pour ça. Alors, sur le plan des mêmes principes, on ne rougira pas, les rouges. Je vois l’enseigne, là – « Mieux vaut rougir avant qu’après » — vous avez raison; mais on ne rougira pas et on ne s’excusera pas, de prêter 100 millions aux pays qui en ont vraiment besoin parce qu’ils sont dans la misère. Mais il faut regarder l’autre côté de la médaille aussi; ils disent : si vous êtes capables de prêter ça aux autres pays, pourquoi est-ce que vous n’en faites pas autant pour le Québec? Il faudrait voir. Dans le cas du Québec, par exemple, juste par les paiements de péréquation, le fédéral a donné au-delà de 500 millions par année à la province de Québec, c’est la province qui en a reçu le plus. Ce n’est pas scandaleux : ce ne sont pas des prêts, c’est de l’argent des impôts fédéraux qui sert à ça. Alors, il faut voir un peu la mesure des choses, il ne faut pas se laisser berner par ceux qui disent qu’on ne trouve de l’argent que pour les étrangers. Un tiers presque, entre un tiers et un quart du budget de la province de Québec vient du gouvernement fédéral. Je vous ai parlé de 500 millions de dollars en paiements de péréquation, il y en a eu à peu près autant pour l’aide à l’éducation postsecondaire, il y en a à peu près autant pour l’assurance-hospitalisation et l’assurance-santé, en plus des déboursés pour les Initiatives locales et l’aide aux municipalités. Il y a eu l’an dernier, à ce titre si vous vous souvenez, plus que ce qu’on a prêté à l’étranger. Alors, il faut voir les choses dans leurs perspectives. Il faut être généreux entre nous, il faut se dire qu’on vit dans une société pour s’entraider les uns les autres : ensemble, c’est comme ça qu’on vit en société; mais il faut des fois penser que c’est un peu comme ça qu’on vit dans le monde aussi. Les Canadiens ont toujours eu la réputation, particulièrement les Québécois, d’envoyer des missionnaires dans les quatre coins du monde, et on trouvait cette présence de Canadiens français dans tous les coins de l’Afrique et de l’Asie, parce qu’il y avait des gens qui avaient décidé de donner d’eux-mêmes dans ces pays-là. Maintenant il y a un peu moins de missionnaires parce que c’est moins facile, voyez-vous, pour les missionnaires d’aller en Chine que ça l’était autrefois; ça ne dépend pas de nous autres, ça dépend des autres gouvernements; on envoie peut-être un peu moins de missionnaires – enfin, je ne connais pas le nombre –, mais je pense que ce n’est pas une grosse chose qu’on prête – un millième de tout ce qui se produit au Canada, on le prête aux étrangers.
Voilà comment on conçoit le gouvernement, voilà ce dont on va parler pendant la campagne électorale, on dira la même chose dans le Québec que dans les autres régions. On se fait accuser dans d’autres parties du Canada de trop favoriser le Québec; certains de nos adversaires ici, qui ne font pas campagne parce qu’ils savent qu’ils se feraient battre, mais qui enfin vont essayer à la queue de ceux qui font la campagne, vont dire qu’on aide pas assez le Québec. Comme disait mon ami Pepin tout à l’heure, c’est bourré de contradictions. Il y a une différence, c’est que nous autres, on dit la même chose ici qu’ailleurs. Demain je vais être à Halifax, je vais être à Dartmouth, je vais être à l’île du Cap-Breton, je vais être à l’Île du Prince-Édouard, puis je vais leur dire ça aussi : que s’ils découvrent du pétrole – et ils en ont déjà découvert près d’Halifax au large de la province de la Nouvelle-Écosse. S’ils deviennent tout à coup une province très riche, on va aller chercher de l’argent chez eux pour aider les provinces plus pauvres. C’est pour ça qu’on est libéraux, c’est pour ça que nous sommes acceptés dans l’ensemble du pays parce que quand on parle de bilinguisme, par exemple, on ne tient pas un langage ici puis un langage différend ailleurs; c’est une politique à laquelle on croit dans tous les coins du pays. Même chose pour les impôts, même chose pour le développement industriel. Encore une fois, pendant quatre ans, on s’est fait rabâcher les oreilles par des gens qui ont dit qu’ils auraient des meilleures idées que les nôtres; c’est le temps, qu’ils mettent les cartes sur table. Je vous demande en tant que Canadiens français, en tant que Québécois, en tant que citoyens de Granby, en tant que Canadiens de toutes origines et de toutes langues, je vous demande simplement de causer avec nous pendant les élections, de regarder si c’est un gouvernement qui a répondu à ce désir d’être plus juste pour tout le monde dans tous les sens, ou si c’est un gouvernement qui s’est assis sur ses mains; d’examiner également les adversaires. Voyez, à part les critiques, ce qu’ils vont proposer; et je vous gage que, neuf fois sur dix, ils vont dire : bien, on va avoir les mêmes programmes, mais on va les faire mieux. Comme je vous le disais tout à l’heure, tout ce que je peux vous dire, c’est que c’est loin d’être sûr. Merci beaucoup.

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Messieurs les maires, mes chers collègues, candidats aux prochaines élections, mesdames, messieurs, mes chers amis libéraux,

Vous m’avez l’air pas mal « crinqués » ici ce soir; j’avoue que j’ai l’impression que mon ami Jean Chrétien a dû vous parler en bon libéral depuis quelques minutes avant que j’arrive. Si vous voulez, je vais commencer un peu tranquillement parce que je n’ai pas eu la chance de me « crinquer » comme vous, j’arrive, comme vous le savez, de Berthierville où on a fêté le troisième centenaire de la ville, on était plongés dans des souvenirs historiques, puis on est venus en voiture à travers cette très belle campagne entre Berthierville et Shawinigan et je dois vous avouer que je m’attendais pas à rencontrer autant d’amis, autant d’enthousiasme et autant de joie. Jean Chrétien, il me fait un peu penser à l’homme-orchestre, je ne sais pas si vous en avez vu, moi, il y en avait beaucoup dans ma jeunesse, des hommes-orchestre. On n’avait pas la chance, quand on se promenait dans les rues de la grande ville, d’avoir un orchestre comme ça, on n’avait pas la chance d’avoir des majorettes, des jeunes qui s’étaient entraînés, des jeunes, des gars, des filles qui avaient appris la musique, on voyait un homme-orchestre. C’était un gars qui se tenait dans la rue, il y avait une sorte de branche qui tenait une ruine-babine là, une musique à bouche, il y avait une autre branche qui tenait une trompette puis des fois, il soufflait dans l’un, puis des fois il soufflait dans l’autre, des mains il tapait des tambours ou des cymbales et avec une patte, il tapait des tambours ou des cymbales et avec une patte, il tapait sur le gros tambour et ça faisait l’homme-orchestre; on entendait toutes sortes de musiques en même temps. Jean Chrétien me fait un peu penser à ça et je vais vous expliquer pourquoi.
Quand on a formé le gouvernement en 1968, Jean et moi, on avait des buts en commun : on était libéral, c’est-à-dire qu’on croyait à la liberté des gens, on croyait que le premier devoir d’un gouvernement, c’était d’aider dans la société ceux qui en avaient davantage besoin, de le faire en allant chercher les taxes chez ceux qui étaient les plus fortunés; on avait quelques buts fondamentaux et je voudrais vous expliquer que Jean Chrétien dans son seul ministère, dans son seul travail, il a symbolisé ce que le gouvernement a voulu faire pour le Canada, pour la province, pour la région, pour le comté. Je vous ai demandé de prendre le ministère du Grand Nord et des Affaires indiennes et dans ce ministère – vous allez voir si vous m’écoutez un peu patiemment – vous allez voir qu’il y a là le défi principal que tout gouvernement doit rencontrer, le défi qui est d’apporter plus d’égalité et plus de justice chez les gens, par conséquent, plus d’unité dans toute la nation, le défi de rencontrer l’avenir économique du Canada et de le lancer sur une voie de développement sans pareil, sans comparaison avec nos compétiteurs, et troisièmement le but de faire en sorte qu’on n’obtienne pas seulement la richesse matérielle et des biens matériels, mais qu’on songe à la qualité de la vie, qu’on songe aux choses qu’on veut faire quand après avoir travaillé dur, on veut profiter un peu de ses loisirs. Alors dans le ministère de Jean Chrétien, il y a ces trois aspects-là : je vais vous en parler assez brièvement, ce n’est pas pour faire l’éloge de Jean, quoique si en passant, vous vous apercevez qu’il a encore plus de qualités que vous pensiez qu’il en a et je sais que vous savez qu’il en a beaucoup – c’est tant mieux, ce n’est pas non plus pour faire l’éloge de notre gouvernement – quoiqu’en étant en campagne électorale, si les gens veulent conclure que, mon Dieu, on n’a pas honte de parler de ce qu’on a fait, c’est tant mieux également – mais c’est pour parler de l’engagement d’un homme, en l’occurrence, Jean Chrétien, mais un engagement qui témoigne en quelque sorte de l’engagement que tous les Canadiens doivent avoir dans cette vie, dans cette société, dans ce siècle, s’ils ont un peu de coeur au ventre. Alors, premièrement, vous savez pour qu’un pays soit uni, il ne faut pas qu’il y ait des classes très différentes, des gens très riches et des gens très pauvres, des régions très riches et des régions très pauvres, il ne faut pas qu’il y ait deux catégories de citoyens; on le sait nous, Canadiens de langue française, on sait qu’on s’est battus pour avoir l’égalité de la langue française, on sait que ce gouvernement-ci, il y a trois ans, après s’être battu pendant cent ans de la Confédération, on l’a donnée la Loi des langues officielles, on a donné le droit aux Canadiens de s’exprimer à leur gouvernement dans la langue officielle de leur choix. Alors ça, c’était fondamental; mais ça, ç’a été le travail de Gérard Pelletier, le travail d’autres ministres et ce n’est pas de cette unité que je veux parler. Je veux parler du fait qu’il y avait ici, avant même que nos ancêtres y viennent il y a trois siècles, avant même qu’on parle le français – le français de l’ancienne France d’alors – avant même qu’on s’établisse sur les rives du Saint-Laurent et du Saint-Maurice, il y avait ici des Indiens, il y avait ici des Esquimaux qui étaient des êtres humains aussi; des missionnaires étaient venus pour les voir, avaient converti un grand nombre d’entre eux, mais il se trouvait que trois siècles plus tard, trois siècles après la venue des Français, les Indiens vivaient encore dans des ghettos – ça s’appelle des réserves. Ils avaient des lois spéciales, ils n’avaient pas les mêmes droits que les autres Canadiens, ils étaient dans une situation économique désavantagée et ce que je dis des Indiens, ça s’applique également aux Esquimaux, ça s’applique également aux Métis. Alors nous autres, Canadiens français, on trouve qu’on a eu nos misères puis nos chicanes puis on en a arraché puis des fois on a tiré le diable par la queue puis tout le reste, mais il y avait chez nous, dans notre pays, des gens encore plus misérables, des gens qui ne connaissaient même pas l’égalité sous la loi. C’est à Jean Chrétien que notre gouvernement a dit : « Écoute, ça fait cent ans que les gens en parlent, ça fait cent ans que les gens disent : on a un peu honte de traiter ces citoyens, ces premiers citoyens du Canada comme des gars qui doivent vivre dans des ghettos, ça fait cent ans qu’on en parle, toi, Jean Chrétien, un petit gars de Shawinigan, tu vas avoir la job de parler avec eux, de faire le tour de toutes les tribus, de toutes les réserves indiennes au Canada, d’expliquer que notre gouvernement veut que le pays soit uni; et pour qu’il soit uni, il faut que tous les citoyens soient des citoyens à part entière, on a l’intention de le faire pour nous Canadiens de langue française par la Loi des Langues officielles, pour vous, Indiens, qu’est-ce qu’on peut faire? ». Jean vous l’a peut-être dit à ceux d’entre vous à qui il fait confiance, les premières années, il a failli se faire scalper plusieurs fois parce que les Indiens – et ils avaient peut-être raison – ne se fiaient pas beaucoup à l’homme blanc. Et je me souviens qu’à la campagne de 1968, c’était une des choses qui inquiétaient le plus notre pays et quand on allait dans les foules, surtout les foules de jeunes, dans les groupes d’étudiants, ils nous disaient : quand est-ce qu’enfin, vous allez donner une chance égale aux Indiens? Jean Chrétien a publié la politique du gouvernement dans ce domaine-là, il a dit : « Voilà, si on parle d’unité pour les Anglais et les Français, si on parle d’unité entre les régions pauvres et les régions riches, vous aussi, vous aurez l’appui de mon ministère non seulement pour avoir l’égalité sous la loi, mais le jour où vous voudrez abolir le ministère des Affaires Indiennes, le jour où vous voudrez relever, comme tout le monde, de tous les ministères et pas d’un seul ministère, comme si vous étiez un peu des orphelins ou des enfants qui avaient un père spécial, Jean a dit : moi, je suis le ministre et je suis prêt à m’abolir. » Je pense que ça a pas mal surpris les Indiens; depuis ce temps-là si vous regardez les manchettes, si vous écoutez un peu ce qui se passe dans le pays, vous verrez que ce problème-là qui vraiment gruge notre conscience depuis cent ans, ça a pris un gars qui n’avait pas peur de les regarder en face et de leur dire : « Écoutez, moi, je suis sorti de Shawinigan et je suis venu ici pour vous aider à devenir des citoyens à part entière, première chose ».
Vous savez, je ne peux pas parler trop longtemps du même sujet, mais il y a des gens – on ne l’a pas oublié non plus, vous monsieur, on ne vous oubliera pas, on va parler de vous autres dans une minute, les gens du comté de Shawinigan –, mais ça n’a pas l’air sorcier une fois que c’est fait, mais je vous dis, ça faisait cent ans comme d’ailleurs la Loi des langues officielles, depuis cent ans, les deux se sont faites sous notre gouvernement. Autre domaine dont je voudrais vous parler, parce que c’est également le ministre du Grand Nord, c’est le ministre auquel j’ai bien peur qu’on ne pense pas assez souvent, nous autres Québécois, pour un tas de raisons, un tas de raisons historiques, on s’est surtout concentrés dans la province de Québec; il y a bien des gens de la Diaspora qui sont allés vers St-Boniface, puis vers la Rivière-à-la-Paix, il y a trop de jeunes malheureusement qui ont tendance à oublier ces gars-là, à oublier que notre Loi des langues officielles, ce n’est pas rien que pour nous autres, c’est pour eux autres là-bas qui depuis cent ans, depuis cinquante ans maintiennent leur langue et ont besoin de notre appui. Mais encore une fois dans la province de Québec, on a trop tendance à se regarder un peu trop le nombril, trop tendance à penser uniquement aux frontières de la province et malheureusement il y a des promoteurs d’enfermement puis des prédicateurs de ghettos qui veulent que ça se ferme encore plus, la province. Je fais seulement appel aux jeunes et je suis content de voir qu’il y en a beaucoup ici dans la salle, parce que je pense que ça prouve qu’ils ont compris ce que Jean Chrétien a voulu faire. Je fais juste appel à ces gens-là, quand ils regardent la carte du Canada, le deuxième plus grand pays au monde – il y a seulement l’Union soviétique qui est un peu plus grande que nous autres – la carte du Canada qui ces îles qui montent vers le pôle Nord, l’Arctique canadien et qui a sous la mer un plateau continental le plus vaste au monde qui d’après le droit international appartient aux Canadiens et tous les gisements d’huile – le pétrole, le gaz, le minerai qu’on trouvera sur le plateau continental qui s’étend à des centaines de milles de nos côtes, d’après le droit international, ça nous appartient. Puis ce plateau continental dans le Grand Nord canadien, il a une superficie immense; eh bien, Jean Chrétien, son message, c’est de rappeler à tout le monde, tous les Canadiens et plus particulièrement ceux de son comté, Monsieur, — vous me parliez il y a une minute – c’est à vous autres ça, — puis on n’est pas pour lâcher ça à personne puis la province de Québec, c’est bon pour nous, mais ce n’est pas encore assez grand. Quand nos ancêtres sont venus ici il y a 300 ans et qu’ils ont découvert ce pays, quand ils l’ont exploré, quand ils l’ont labouré, quand ils l’ont colonisé, je ne trouve pas qu’on devrait lâcher ça à personne, c’est à nous autres et ça va rester à tous les Canadiens et on n’est pas pour se mettre à part des autres. Et ce n’est pas mon propos ici d’attaquer je ne sais quel inconnu là, c’est uniquement de vous dire qu’en période électorale, quand il y a des élections fédérales, c’est comme une retraite fermée, monsieur le Curé : une retraite ouverte, c’est la seule différence; et il y a beaucoup de monde qui vient à nos retraites, je suis bien content de les voir. Mais ça nous permet, non pas de réfléchir sur nos fins dernières parce que c’est important en retraite ça, mais ça nous permet de réfléchir sur nos fins premières également, sur les principes et buts qu’on se propose comme pays. C’est ça, une élection fédérale et c’est de plus en plus ça chez nous. Ce ne sont pas juste des gens qui votent rouge ou bleu ou créditiste ou NPD parce que mon Dieu, ils ont des préjugés ou parce que leur père était de cette couleur-là ou parce qu’aux dernières élections, ils ont voté de même, on n’en veut pas des votes qui viennent juste parce que vous avez voté pour nous la dernière fois, ce n’est pas une raison suffisante pour voter encore pour nous. On veut que vous réfléchissiez en tant que citoyens non seulement de votre comté, mais en tant que citoyens de tout le Canada, on veut que vous réfléchissiez à ce que la nation canadienne doit faire ensemble et on veut que vous réfléchissiez aux solutions que nous vous proposons pour cet avenir. Alors, pour les trouver ces solutions-là, vous avez à regarder ce qu’on a fait depuis quatre ans et encore une fois, je ne veux pas parler de l’œuvre du gouvernement tout entier, je vous prends seulement un ministre, seulement un ministère. Eh bien, dans ce domaine-là du Grand Nord, Jean Chrétien, en encourageant des compagnies contrôlées par l’État canadien, mais où des particuliers participent en grand nombre, en encourageant l’exploitation du Grand Nord, en passant des lois qui n’avaient pas encore été connues dans le monde en droit international, en passant des lois qui assurent la protection du Grand Nord du point de vue écologique, parce que de la même façon qu’ici dans la Mauricie vous voulez préserver les richesses naturelles et qu’avec le parc de la Mauricie, par exemple, vous roulez sur un territoire relativement grand, préserver ces beautés-là et ces richesses pour nous autres et pour nos enfants, bien, Jean lui a fait ça pour l’immense Arctique, en passant une loi disant qu’à cent milles de nos côtes et encore une fois, ça ne s’était jamais fait dans le monde, personne ne va entrer dans l’Arctique s’ils ne sont pas capables de répondre à nous du danger qu’ils créent là, s’ils ne sont pas capables de prouver que tout désastre dans le domaine de l’environnement soit par épanchement d’huile, soit par collision de navires avec des icebergs ou quoique ce soit, que vous ayez une garantie absolue que vous allez nettoyer ça, que vous allez empêcher que ça se fasse. Ça encore une fois, il fallait y penser et il y a peut-être des gens qui disent : bien, c’est loin de nous. Ce n’est pas loin de nous; parce que si on détruisait l’Arctique, si on permettait la pollution de s’étendre sur l’Arctique, ça détruirait le poumon par lequel le Canada respire et en plus de tuer des centaines de milliers d’oiseaux et d’animaux aquatiques, ça finirait par être notre malheur à nous. Alors, non seulement encore une fois, du point de vue protection, mais du point de vue d’exploitation, il a fait passer des lois qui assuraient que ces richesses immenses là-bas seraient pour le bénéfice de tous les Canadiens.
Troisième domaine : je vous ai parlé un peu de l’unité du pays puis de l’immensité du territoire, je vous ai parlé de la justice sociale en disant qu’on s’est penché principalement sur ceux qui en avaient le besoin le plus vite, les Indiens et les Esquimaux : je voudrais vous parler, et c’est mon troisième sujet, des raisons pourquoi on veut vivre dans une société matériellement riche. Ce n’est pas juste pour avoir plus d’emplois et des meilleurs salaires et une automobile de plus ou un frigidaire de l’année ou une télévision en couleurs; ce sont des choses importantes et on n’a pas honte comme Canadiens d’avoir le pays qui a le deuxième ou le troisième standard de vie au monde. Ce n’est pas à dédaigner ces richesses matérielles, et c’est venu, c’est parce qu’il y avait chez nous des ouvriers comme vous, des patrons comme vous et des gouvernements qui ont su faire avancer l’économie à un rythme que les observateurs étrangers qualifient de rythme de développement le plus vite de tous les pays industriels, sauf le Japon. Mais ce n’est pas uniquement pour ça, ce n’est pas uniquement pour avoir des biens matériels, c’est parce que – et ici encore, moi je veux rendre témoignage aux jeunes qui nous ont fait penser peut-être à la pollution plus qu’on y aurait pensé nous-mêmes et qui nous font penser à ce qui s’appelle la qualité de la vie, à ce qui s’appelle les choses qu’il vaut la peine de faire quand on a travaillé dur et quand on est à la retraite ou quand on a travaillé dur et quand on est en vacances ou en congé. Alors ça, c’est un aspect de la vie de plus en plus important. On dit qu’on arrive dans une société d’abondance, on dit qu’on arrive vers une société où les loisirs s’accroissent, vous le savez plusieurs d’entre vous, vous avez vu baisser la semaine de 60 heures à 52, à 48, à 40 puis ça va continuer c’est sûr; mais dans les grands pays industrialisés comme l’Angleterre et des centres immenses comme aux États-unis, en faisant ces progrès-là, ils avaient détruit la forêt, ils avaient pollué les eaux, ils avaient abîmé le sol, ils avaient empesté un pays entier et vous êtes un centre industriel ici et je pense que vous en êtes conscients. Vous voulez du travail, vous voulez des bons salaires, vous voulez des bons revenus, mais de plus en plus, il y en a parmi vous qui disent : oui, mais en même temps, on ne veut pas abîmer notre santé, on ne veut pas abîmer la qualité de la vie par des fumées ou par des odeurs qui ne valent pas la peine d’avoir des salaires plus élevés; on est prêts à payer des taxes si vous pouvez nettoyer ça un peu. Eh bien, c’est le problème que le gouvernement a abordé par toutes ces lois contre la pollution, la loi sur les eaux canadiennes, la loi sur l’air pur, les lois pour assainir les fleuves, le traité qu’on a signé avec le Président Nixon pour nettoyer enfin les Grands Lacs qui étaient devenus un vaste égout; et Jean Chrétien, de son côté, c’est le troisième aspect du travail de son ministère, un aspect d’ailleurs que je voulais lui arracher; je lui ai dit : Jean tu as assez de travail, les parcs nationaux on va t’enlever ça si ça ne te fait rien; il s’est débattu pas mal et je ne savais pas pourquoi. Comme dit Claude ici, il y avait dans la tête : bien ne m’enlève pas ça tout de suite parce que j’ai des projets. Je ne savais pas ça dans le temps mais j’ai dit : écoute, tu vas en avoir pas mal avec tes Indiens, ça fait cent ans qu’on a pas résolu ce problème-là puis avec le Grand Nord qui commence à s’ouvrir et qu’il faut contrôler, tu vas en avoir assez, je t’enlève les parcs puis je vais les donner à un autre ministre. Il s’est battu pour garder les parcs et je comprends pourquoi et je pense que vous comprenez pourquoi, vous, Monsieur. Je pense que je n’ai pas besoin de parler ce soir du parc de la Mauricie, mais je voudrais parler d’autres parcs, il y a le parc Forillon en Gaspésie, c’est peut-être un peu loin de chez vous, mais ça avait de l’importance parce que jamais depuis le début de l’histoire du Canada le gouvernement fédéral avait réussi à implanter un parc national dans la province de Québec; on en avait dans presque toutes les autres provinces et on n’en avait pas dans la province de Québec; puis Jean, trop fin pour me parler du parc de la Mauricie, s’est dit : je suis capable d’en avoir des parcs dans la province de Québec puis il s’est mis à travailler sur le parc Forillon, puis j’ai dit : « écoute, ça fait cent ans que le pays existe et il n’y a pas encore de parcs, tu vas te casser les dents là-dessus, bonne chance », bien je n’avais pas fini de lui souhaiter bonne chance qu’il m’a apporté un accord signé avec la province de Québec puis je me permets de vous rappeler que c’était avant le gouvernement Bourassa et c’était pas mal plus difficile d’avoir des ententes à ce moment-là à l’avantage de la population, parce qu’il paraît qu’il fallait se chicaner. Eh bien, Jean a passé à travers les chicanes, il a signé une entente, il a eu son premier parc : Forillon. Le deuxième, vous en connaissez l’histoire, il en a certainement d’autres dans sa poche, je ne sais pas si tu les annonces, Jean ou si les souffles à l’oreille des gens; mais ce qui est important là, c’est qu’on avait seize parcs nationaux au Canada depuis de début de la Confédération – seize. Depuis qu’il est ministre, depuis quatre ans, il en a créé, il en a implanté onze nouveaux dont deux pour la province de Québec et un pour sa région, et vous avez raison, je suis bien content d’être ici pour rencontrer des gens qui l’apprécient.
On a d’autres secrets dans notre poche, je pense qu’on s’est promis de ne pas les lâcher ce soir, d’ailleurs je ne vous ferai pas miroiter des promesses électorales, ça ne s’applique pas nécessairement au seul comté; mais d’ici bientôt, tenez-vous bien, d’ici quoi, une semaine, à peu près, une semaine, deux semaines, en tout cas avant le 30 juin, avant le 30 octobre – vous voyez, j’étais (gearé) pour des élections au printemps – je suis bien content que vous ayez gardé patience, j’ai l’impression que la pression ne fait que monter et notre victoire sera encore plus grande en octobre qu’elle l’aurait été au mois de juin – en tout cas, on a des petites choses, du « candy », comme on dit, à vous annoncer d’ici bientôt dans tout ce domaine-là des loisirs puis quand vous verrez ça, je vous garantis une chose : que ceux qui sont amoureux de la nature, ceux qui aiment la chasse et la pêche, ceux qui sont fiers d’avoir un des beaux pays au monde et qui veulent le préserver, je vous garantis que quand vous verrez ce qu’on va vous annoncer, vous allez en perdre le souffle, ça je vous le garantis et ça va être très bientôt. Bien, vous êtes bien patients, vous êtes dans une salle remplie à craquer et où il fait passablement chaud, je ne vais pas vous garder encore trop longtemps, mais je voudrais tirer un peu les conclusions de ce que je vous ai dit et encore une fois ce n’est pas une conclusion que notre gouvernement a fait des bonnes choses et qu’il faut voter pour nous parce que j’espère que vous allez tirer cette conclusion-là sans que je ne la tire pour vous. Ce n’est pas non plus pour dire que Jean Chrétien a été un très…

[CTRUDEAU=19721021a]
[lieu=qué]

Monsieur le maire, messieurs les députés, monsieur le candidat et cher ami Francis Fox, mesdames et messieurs,
Un Montréalais, quand il vient à Saint-Eustache, se sent en pays ami, en terre familière. Je pense que la plupart des Montréalais, quand ils sont ensemble, viennent avec leurs parents visiter les abords de la grande ville et moi, j’ai de Saint-Eustache des souvenirs malheureusement déjà un peu anciens mais où je vois un petit village, un village plein de paix, de bonheur, d’harmonie, qui existait aux abords de la grande ville, où les gens venaient pour rencontrer les cultivateurs, pour rencontrer les villageois, pour profiter un peu de la paix du lieu. Aujourd’hui, je retrouve à côté de ces choses anciennes que vous avez préservées, je retrouve des développements modernes, une urbanisation dynamique, une industrie qui s’implante, et je retrouve aujourd’hui dans cette salle un enthousiasme, une joie de vivre, une participation aux élections qui sont en cours, cela me fait dire que c’est peut-être heureux que le vote va se prendre dans à peine huit ou neuf jours, parce qu’on disait, pendant les premières semaines de la campagne, que ce n’était pas une campagne excitante, que ce n’était pas une campagne emballante. Alors qu’aujourd’hui, je m’aperçois que si la campagne devait durer encore trop de semaines, on finirait par faire éclater les murs avec notre enthousiasme, on finirait par danser dans les rues. La campagne électorale que nous avons menée, nous, du Parti libéral, et la campagne électorale qui a été vécue par tous les Canadiens, je la comprends de mieux en mieux à mesure que nous arrivons vers la fin.
C’est une campagne où, dès le premier jour, je disais que nous voulons avoir des conversations avec les Canadiens, que nous voulons discuter avec eux de leurs problèmes et de leurs rêves, de leurs difficultés et de leurs réalisations. Nous voulons en discuter ensemble, nous voulons prendre conscience de cette réalité qu’est le Canada et nous voulons nous acheminer vers le vote du 30 octobre comme vers un geste grave, un geste important dans la vie d’une nation. Eh bien, je peux dire aujourd’hui, je le disais hier en Nouvelle-Écosse – et je trouve que la formule vaut la peine d’être répétée – je peux dire que les Canadiens ont conscience que, depuis quatre ans, le pays s’est vraiment ouvert à lui-même et que jamais dans le passé, le Canada n’a été plus entièrement lui-même, n’a plus pesé avec tout son poids, avec toute sa réalité au Canada et dans le monde. Et de voir le petit village de Saint-Eustache qui s’est agrandi de la façon que j’ai dite, qui a su maintenir l’harmonie entre la ville et la campagne, qui a su, comme le rappelait Francis Fox tout à l’heure, garder ses zones de villégiature et de tourisme dans le nord, ses zones de culture dans le centre et qui s’industrialise et s’urbanise dans le sud, je pense que cette façon harmonieuse de se développer qui caractérise votre comté et qui probablement vient du fait que vous autres, vous avez des traditions anciennes ici et que vous avez eu longtemps des ancêtres qui ont cultivé la terre et qui ont su apprécier que c’était des choses belles de la nature, qui ont su préserver les traditions anciennes en même temps qu’ils acceptaient les changements et les nouveautés. Je pense que vous avez montré vraiment ce que c’est que la voie de la civilisation, cette espèce de fraternité entre l’ancien et le nouveau, cet accommodement entre les valeurs qui doivent durer et le changement que nous devons accepter, si nous voulons vivre à l’heure du temps et si nous voulons vivre dans un pays où nos enfants pourront trouver leur place dans un monde moderne. Je pense que cette harmonie, c’est une leçon pour tout le pays, c’est une leçon que les gouvernements eux-mêmes doivent vivre; et tout le long de cette campagne électorale, on a essayé d’expliquer aux Canadiens que c’était ça la principale difficulté, que c’était ça le principal défi à tous les gouvernements : pas d’avoir une réalisation, pas de donner une augmentation à ce groupe-ci ou d’aider ce groupe-là ou d’avoir une politique extérieure qui serait bonne et qui négligerait la politique intérieure; ou d’avoir une politique économique qui oublierait la justice sociale, ou d’avoir une politique d’industrialisation qui oublierait la dignité de l’individu. Ce n’est pas ça, la politique, et ce n’est pas ça, le rôle d’un gouvernement. Le rôle d’un gouvernement, c’est d’assumer les rêves et les désirs d’un pays tout entier et de faire en sorte que tous les gens, partout dans le pays, dans toutes les provinces, de toutes origines ethniques et des deux langues officielles, puissent progresser vers plus d’égalité pour tous et vers une société où chacun peut se réaliser au maximum.
Ça aussi je l’ai déjà dit dans la campagne : c’est pour ça qu’on vit en société, afin que chaque homme et chaque femme et chaque enfant puisse trouver une place où librement, il s’épanouisse en suivant ses possibilités. C’est sûr que ce n’est pas toujours facile et c’est sûr que la justice n’est pas là toujours, pour tout le monde, tout le temps. Il y a des redressements, il y a des lois nouvelles qu’il faut faire : il faut augmenter les allocations familiales – et on a introduit une loi pour les augmenter de 6 $ et 8 $ à 15 $ et 20 $. Il faut penser aux vieillards, il faut penser aux zones moins favorisées, il faut penser aux Indiens qui, chez nous, vivent depuis cent ans dans des ghettos, dans les réserves, enfermés comme des gens qui ne sont pas pleinement Canadiens. Il faut penser aux Canadiens français qui, depuis cent ans, trouvaient qu’ils n’avaient pas les moyens d’être en rapport avec leur gouvernement, leur gouvernement fédéral, dans leur langue. Il faut penser au rôle de la femme dans la société – ça fait quand même 50 % — et il n’y a aucun pays qui est assez riche en ressources humaines pour ne pas donner à cette moitié de notre population toute la liberté de choisir son épanouissement dans les voies où elle veut aller. Et il faut penser également aux régions du pays qui ne connaissent pas un essor industriel aussi favorable que d’autres; il faut leur donner, c’est ce qu’on a fait par le ministère de monsieur Marchand, un coup de pouce pour lancer leurs industries, pour attirer l’industrie dans ces régions où le chômage est trop élevé. Il faut penser également à notre politique extérieure, parce que si on veut affirmer notre souveraineté sur les mers territoriales, si on veut affirmer le droit des Canadiens d’exploiter les ressources sous-marines sur le plateau continental, si on veut affirmer le droit des Canadiens de protéger cette zone arctique immense et pleine de richesses, la protéger pour nous, pour nos descendants, il faut avoir des amis dans le monde; il faut avoir des relations avec des pays populeux, des pays nordiques comme l’Union Soviétique; il ne faut pas attendre le que le Président Nixon aille à Pékin ou à Moscou pour y aller.
Autrement dit, il faut une politique équilibrée, une politique où toutes les valeurs sont respectées et où les priorités consistent à aider d’abord ceux qui ont besoin d’être aidés les premiers. Et, par exemple, notre politique de réforme fiscale, qui enlève du rôle des taxes, un million de Canadiens et qui réduit les taxes pour 4,8 millions – d’autres, notre politique fiscale cherche à sa façon, comme toutes les autres dont je vous ai parlé, à aider un peu plus ceux dans notre société qui sont moins forts, qui sont moins favorisés, soit du point de vue de la richesse, soit du point de vue du sexe, soit du point de vue de langue, soit du point de vue de l’origine ethnique. C’est ça qu’il faut si on veut que ce pays-là, ce pays qu’on aime, ce pays qui nous appartient, se développe en harmonie sans que des provinces, sans que des groupes ethniques comme les Indiens et les Esquimaux disent : eh bien, ce n’est pas la peine de vivre dans ce pays-là, on serait mieux si on vivait à part, on serait mieux si on n’était pas Canadiens, mais si on était Québécois ou Américains. Il faut songer à cet équilibre de tous les éléments de la population et il faut, encore une fois, des députés qui sont capables de représenter tous les coins du pays : les régions agricoles, les régions urbaines, les régions du Grand Nord, les régions en voie de développement, les régions déjà très riches; il faut avoir des députés qui ont conscience que leur rôle, c’est non seulement de représenter leur comté, mais de penser aussi que leur comté a sa place dans l’ensemble du pays.

Bien sûr comme monsieur Marchand le dit souvent lui-même, ce n’est pas en quatre ans… — – au moins, il y a encore un conservateur dans le Québec – mais voyez-vous ça aurait été probablement possible de faire plus dans le domaine de l’expansion économique régionale si on avait voulu détruire d’autres régions mais ce n’est pas sorcier, que d’aider quelqu’un en abolissant l’autre et il y a d’ailleurs un parti dans cette élection, ce n’est pas celui que je viens de mentionner, qui a trouvé pour toute formule d’avenir de taper sur la tête des grosses compagnies. Ce n’est pas sorcier, nous autres aussi on pourrait taper sur la tête des grosses compagnies et les faire disparaître : mais ce n’est pas sûr qu’on pourra tous vous donner des jobs le lendemain, par exemple. Alors c’est ça le problème d’un gouvernement, c’est de progresser vers plus de justice pour tout le monde, c’est de progresser vers plus d’avantages pour ceux qui ont moins d’avantages. Et c’est ça l’ensemble de notre programme depuis les quatre dernières années; dans les quatre années qui viennent, on ne vous annoncera pas encore des idées très nouvelles, on vous annoncera aujourd’hui parce qu’on dit que ce sont des promesses électorales; alors, si vous voulez, je vais attendre après les élections pour en parler, on sera encore là pour vous en parler. Vous êtes bien gentils et bien patients : des fois quand je vais au Forum je l’entends ce gars-là ou son frère, je ne suis pas très sûr, et je me dis toujours : je ne sais pas si un jour je vais l’entendre dans une assemblée à nous autres. Alors je suis bien content de le voir là. Écoutez, je vous ai retenus assez longtemps, je pense que vous avez fait comme nous avons fait depuis le début de cette campagne : nous n’avons pas mis aux enchères soit les vieillards, soit les enfants, soit une ville, soit une province, nous n’avons promis mer et monde à personne dans ce pays. Nous avons promis simplement que les principes qui ont guidé notre action dans le passé, les principes qui ont fait que l’intégrité canadienne, son territoire, sa population, qui ont fait que la croissance économique, qui ont fait que la justice sociale et qui ont fait que l’épanouissement individuel soient quatre objectifs vers lesquels nous, du Parti Libéral, nous nous engageons à conduire le pays, si seulement à travers le pays la population, vous autres, comme Francis Fox et comme mes amis qui sont ici ce soir.

[CTRUDEAU=19721021b]
[lieu=Qué]

Monsieur le maire, mes chers collègues candidats aux élections du 30 octobre, messieurs Chrétien et Trottier, chers amis libéraux, mesdames, messieurs,
Quand on s’est parlé, Monsieur le maire, le matin du 30 septembre et que je vous disais mon regret de n’avoir pas pu tenir ma promesse de venir ici, puisque la température avait empêché l’avion d’atterrir la veille, et que vous m’invitiez à revenir et que Laurier Trottier me réitérait également cette invitation, je ne pensais pas vraiment qu’on pourrait s’organiser ou que vous pourriez m’accepter de nouveau à une date si rapprochée de la dernière. Je pense que je dois dire pour cela ma reconnaissance, à vous monsieur le maire, à tout le conseil municipal, à ceux comme John ici que je vois et aux autres qui ont aidé à mettre sur pied cette réunion, à la rendre possible, à ceux qui ont collaboré pour que je puisse revenir vous dire, beaucoup plus tôt que je ne l’espérais, la joie que j’ai de venir ici à La Tuque.
Je suis content et je me console déjà, pour plusieurs raisons, de cette déception que je vous ai causée et que je me suis causée à moi-même; la première raison, c’est qu’à ce moment-là je serais venu en pleine période de chasse à l’orignal et probablement que ça aurait été vous demander, surtout à vous les libéraux, ceux qui sont ici libéraux et qui sont chasseurs, de vous demander un gros sacrifice de venir à une assemblée alors que la chasse était encore ouverte. Maintenant elle est fermée, du moins la chasse à l’orignal. Je fais concurrence encore, je pense, à la perdrix et à quelque autre gibier, mais je suis content de ne pas vous avoir demandé ce gros sacrifice; je sais qu’il y a beaucoup de chasseurs dans le coin, des athlètes, des gens qui aiment la nature, je suis content que cette visite survienne après la chasse à l’orignal. Je suis content également qu’on ait pu arriver de jour, comme ça vient d’arriver, parce que la dernière fois on devait atterrir en pleine nuit, tard dans la soirée, et ceux qui voyagent avec moi, les journalistes en particulier, n’auraient pas pu apercevoir cette ville accueillante, cette vallée merveilleuse, toute la richesse qui l’entoure comme on les a vues ce matin en montant de Montréal. On a survolé une des très belles régions du pays, j’étais fier d’avoir avec moi dans l’avion des journalistes venus de tous les coins du pays pour couvrir la campagne électorale, mais aussi pour faire connaître au Canada entier toutes les ressources, toutes les richesses, toute l’hospitalité que les Canadiens savent montrer d’une mer à l’autre.
Et pour nous, politiciens, quand on fait la campagne, c’est toujours une joie d’abord d’avoir la chance de parler aux gens, d’échanger des idées avec eux, d’essayer des solutions, de discuter des problèmes et des espérances, mais c’est surtout une joie de pouvoir voir dans une période assez courte de six à huit semaines, de pouvoir voir tant de provinces, tant de populations diverses, tant de gens qui sont attachés à ce pays à cause de son avenir, à cause de son présent, à cause de la splendeur de ses paysages, à cause de l’immense promesse que l’avenir détient pour nous. Alors ça, je pense qu’on l’a vu aujourd’hui, on l’a vu dans l’accueil de la population, dans l’hospitalité, dans la propreté de la ville et des lieux où vous nous accueillez, donc pour toutes ces raisons, si vous me pardonnez ce long préambule, je suis content que notre voyage ait été un peu retardé et que maintenant on vous voie dans la joie, on vous voie à un moment de détente. Quant à moi, c’est également un moment où on s’en va vers le dernier mille de la campagne électorale, un peu comme votre équipe de football – on est en semi-finale ou en quart de finale, je ne sais trop –, mais bientôt on saura le résultat, on saura à quel point la population canadienne a voulu s’exprimer sincèrement sur une seule question vraiment, sur la sorte de pays qu’elle entend avoir et la sorte de gouvernement qu’elle entend se donner.
Les richesses de votre région à vous sont répétées d’autres façons dans d’autres régions du Canada et, ce qui est plus important, c’est que vous avez su ici, à La Tuque, vous avez su vous appuyer sur ce qui vous était donné par la nature. Vous et ceux qui vous ont précédés ont dû travailler très dur pour en arriver où vous êtes, mais vous avez su exploiter votre vocation propre qui est une vocation à la fois industrielle et une vocation touristique, vous l’avez fait de manière équilibrée, vous l’avez fait de sorte que l’une ne nuise pas à l’autre. Au fond, c’est le travail que toutes les régions du pays doivent faire, savoir découvrir leur propre vocation et savoir s’épanouir dans le sens de leur vocation; ça s’applique aux régions et ça s’applique aux individus. C’est pour ça qu’on vit en société, on ne vit pas en société pour payer des taxes, puis pour être obligé d’obéir à des lois, puis pour être obligé de suivre des règlements puis, pour les jeunes, pour être obligé d’aller à l’école les jours où ce serait mieux d’aller dans le bois; ce n’est pas pour ça qu’on vit en société. On a des taxes, puis des polices, puis un gouvernement, puis des lois, pour une seule raison : pour permettre aux individus, à chaque personne humaine, hommes, femmes et enfants, de s’épanouir suivant sa vocation, suivant ses possibilités. Sans cela, ça ne serait pas la peine de vivre ensemble, on serait aussi bien d’aller vivre chacun dans son coin. Mais on vit ensemble, parce qu’on sent qu’ensemble on peut s’entraider, on peut penser à ceux qui ont été moins favorisés, soit par la nature, soit par la naissance; on peut s’entraider en pensant à ceux qui vivent dans des régions moins favorisées que la vôtre, où le revenu moyen par tête est inférieur à la moyenne nationale. On vit en société afin de donner à chaque personne la chance de se réaliser. Et le seul travail des gouvernements, c’est de permettre la réalisation de cette vocation, de cette promesse que chaque personne contient en elle-même et que chaque région contient en elle-même. C’est le seul rôle des gouvernements : et quand, par les taxes, on redistribue la richesse, quand on taxe ceux qui gagnent plus et ceux qui sont plus riches afin d’aider, disons, ceux qui ont dépassé 65 ans, ou les familles nombreuses, ou afin d’investir dans des régions en voie de développement par le truchement des régions désignées ou en créant des zones spéciales comme c’est le cas un peu plus bas dans la Mauricie, du côté de chez mon ami Jean Chrétien, quand on fait ça, c’est pas pour la couleur des yeux des gens qui sont là, même si c’est du beau monde, surtout les femmes, c’est pas pour ça, c’est pour donner à chaque personne dans notre pays la chance de – je le répète pour la troisième fois – de s’épanouir au maximum.
Et tout ce qu’on a fait depuis quelques années, et votre maire a été assez bon d’en rappeler plusieurs exemples, ce n’était pas parce que j’aimais particulièrement La Tuque, quoique ce soit vrai que j’aime particulièrement La Tuque. Monsieur le maire a rappelé certains de mes voyages ici autrefois. J’en aurais très long à vous raconter sur La Tuque, si vous aviez le temps et si je n’avais pas d’autres assemblées qui m’attendent du côté de Saint-Eustache et de Montréal. Mais je suis venu probablement encore plus de fois que vous ne le soupçonnez, Monsieur le maire, j’étais venu alors que j’étais monté en suivant la Croche, là, dans la forêt, avant que la route vers de Lac Saint-Jean existe. L’idée m’était venue en lisant Maria Chapdelaine. J’espère que vous lisez encore ça! Quand François Paradis était parti dans le temps des Fêtes pour aller trouver Maria et qu’il avait décidé de ne pas prendre ses gros chars mais ses raquettes, puis de traverser le bois; il s’était écarté dans les grands brûlés, dans le haut de la Croche. Bien, j’avais voulu refaire ce voyage-là. Je suis revenu aussi un été quand j’étais étudiant. La première fois j’étais monté en faisant de l’auto-stop, la deuxième fois aussi, mais c’était pour « jumper » un fret d’ici – en avion tout à l’heure je voyais encore les gares de triage où j’avais attendu pour trouver un fret qui montait vers le Nord pour aller travailler dans les mines en Abitibi. Puis, j’avais passé un été là-bas à travailler dans la mine Sullivan, puis dans la mine Louiscourt. Puis, je me souviens que c’était un beau temps, un beau temps de la fin de juin, je pense, mais de faire le voyage debout sur un char ouvert en remontant le Saint-Maurice en recevant toute la suie sur la tête, je me suis dit : la prochaine fois que je « jumpe » un fret, j’en trouverai un qui sera un peu plus fermé que ça… on apprend, on apprend. J’étais venu aussi à la chasse dans le coin avec des gens de Shawinigan, Jean-Paul Gignac et Maurice Sauvé, Jacques Cartier, D’Iberville Fortier, des amis de collège; nous avions traversé ici le Saint-Maurice, puis on avait fait la chasse à l’orignal. Moi, je ne suis pas un grand chasseur, j’avais apporté mon arc et mes flèches, puis je dois vous dire que j’ai perdu plus de flèches que je n’ai tué de gibier. Mais enfin, l’important, c’est que, dans le groupe, il y en avait un qui avait ramené un panache; puis on avait connu le bois de toute votre belle région.
Mais enfin, ce n’est pas pour vous conter des histoires et vous faire rêver comme moi du passé : c’est pour vous dire que cette vocation que vous avez, et dont le maire a parlé, c’est vous qui l’avez découverte. Je pense que si on remonte à quelques siècles lorsque la Compagnie des postes du roi s’était établie ici, déjà les gens sentaient que l’axe du Saint-Maurice qui se dirigeait vers le Nord, qui était une voie d’entrée non seulement vers l’autre vallée, celle du Lac Saint-Jean et du Saguenay, mais une entrée vers l’Abitibi, et cette pointe vers le Grand Nord en passant par la Baie James, je pense qu’il était évident que c’était une voie d’accès vers l’avenir. Et maintenant, après des années, je devrais dire des décennies de travail, vous avez réussi à faire de La Tuque, non seulement une ville industrielle, mais une ville qui est belle à voir, une ville qui vit en harmonie avec la nature, une ville où on sent que les gens, parce qu’ils se sont donné ces terrains de camping et ces accès à la forêt, on sent que les gens ont cette espèce d’équilibre entre eux et que nos ancêtres devaient avoir, cette possibilité de se confronter à la nature, de se marier avec la nature, d’en sortir ce qui était bon pour l’homme sans détruire ce qui était beau à laisser derrière soi. Et on voyait ça de l’avion tout à l’heure, on voyait comment vous êtes sur un axe de développement relié par le Sud à Shawinigan et Trois-Rivières et tout le Saint-Laurent, mais dirigé au Nord vers les grands espaces dont vous êtes un peu comme le carrefour ici. Monsieur le maire, j’étais heureux de vous entendre dire que cette vocation-là, celle d’être au carrefour des grands espaces qui sont là pour nous, qui sont là pour les Canadiens, qui sont là pour notre bénéfice, vous la sentiez quand vous parliez de l’interdépendance que nous éprouvons tous en société, que nous éprouvons tous dans toutes les parties du pays, car la richesse quelque part aide la richesse ailleurs, et le seul rôle des gouvernements, je le répète, c’est de faire en sorte que chacun, chaque individu, chaque région puisse trouver sa propre voie de développement. Eh bien, tous les programmes que nous avons, dont le maire a parlé, ont comme but de permettre surtout à ceux qui sont moins favorisés de trouver un degré d’opportunité, de trouver un degré de réalisation qui les mette un peu plus près de l’égalité.
Par exemple, vous parliez du Centre des Indiens – comment l’appelez-vous, Monsieur le maire? – Centre communautaire des Indiens. Eh bien, il était temps qu’on établisse, parce que les Indiens étaient ici bien avant nous autres, les Canadiens français, puis les Esquimaux aussi. Or, depuis cent ans, on les tenait dans des réserves, un peu pour les protéger comme des enfants, mais ce n’est pas ce qu’il fallait faire. Il faut reconnaître que ces gens-là auraient aussi énormément à donner à la société canadienne si on leur donnait la chance de suivre leur vocation et de se réaliser suivant leur potentiel. Si on pense à la Loi sur le bilinguisme qu’on a passée à Ottawa il y a deux ou trois ans, c’est un peu dans le même esprit : c’est pour permettre aux Canadiens francophones, de pouvoir se réaliser dans leur langue en travaillant à Ottawa, dans la capitale de tous les Canadiens. Quand on a passé des lois pour l’expansion économique régionale, dont le maire a également parlé, ou des lois concernant l’habitation, c’était pour aider les régions qui avaient besoin d’un petit coup de pouce pour accélérer leur croissance, c’était pour aider ces régions à se réaliser.
Alors, c’est comme ça qu’il faut regarder le pays, c’est comme ça qu’il faut regarder son avenir : comme une société où chacun peut donner le maximum de ce qu’il a en lui. Je pourrais vous réciter à peu près toutes les lois qu’on a faites, toutes les politiques qu’on a appliquées… Et ceux qui parfois me taquinent à propos de la société juste en disant : vous en avez parlé il y a quatre ans, puis où est-elle? Bien, une société juste – je pense que je n’emploierai pas le mot, ça va devenir un slogan – mais une société qui marche un peu vers la justice, c’est une société qui se dit : qui sont ceux parmi nous qui ont besoin d’être aidés le plus? Qui sont ceux qui sont un peu moins forts, soit pour des raisons historiques ou des raisons économiques, qui sont ceux-là? Eh bien, ce sont eux qu’on va aider les premiers. Alors, notre politique sur les Indiens, notre politique sur les langues officielles, notre politique sur les régions moins développées, notre politique pour donner un rôle plus grand à la femme dans notre société… Et je suis très content de dire qu’on va en élire, des femmes, à cette élection-ci, dans le Parti libéral, parce qu’aucune société moderne n’est assez riche pour se permettre de ne pas donner à une moitié de sa population la chance à elle aussi de se réaliser suivant ses désirs. Il ne s’agit pas de dire : la femme doit sortir du foyer, il ne s’agit pas de dire : la femme doit être au travail; il s’agit simplement de dire que si elles veulent faire de la politique, ou si elles veulent sortir du foyer, ou si elles veulent être simplement au foyer et élever les enfants, qu’elles suivent leur vocation à elles. Qu’on fasse des lois, qu’on leur donne l’égalité des chances, ensuite elles pourront choisir. Même chose pour les langues officielles, même chose pour les Indiens, même chose pour les régions à développer.
Je ne voudrais pas finir sans faire au moins une promesse électorale et je dois faire bien attention de ne pas distribuer du « candy » parce qu’on dit qu’on en veut pas. Alors, la promesse que je vous fais, c’est de faire en sorte que la population canadienne en entier, que cette population-là, si notre gouvernement est reporté au pouvoir, verra une politique qui continue dans le sens de sa force, une politique qui a foi dans l’avenir; pas une politique qui passe son temps à criticailler, à démolir, à détruire, à se dire comme tout va mal, mais une politique qui affirme un des pays les plus extraordinaires au monde. Non seulement le deuxième plus grand de la Terre, non seulement une des populations les plus éduquées de la Terre, mais un pays où chacun peut suivre l’idée qu’il veut. Eh bien, c’est dans cette sorte de pays en qui nous autres, libéraux, avons confiance. Et pour bâtir cette sorte de pays, pour aller vers l’avenir, encore une fois, dans le sens de toutes nos potentialités, il faut non seulement un gouvernement qui ait confiance en l’avenir, qui croit au Canada, mais il faut des députés qui sont prêts à bâtir avec ce gouvernement-là, qui sont prêts à se faire les interprètes fidèles de leur population, de leur comté, qui sont prêts à regarder vers l’avenir et qui sont très sensibilisés aux problèmes particuliers du comté, mais qui sont en même temps confiants que cet avenir, nous le bâtirons ensemble, dans un pays uni, dans un pays fort. Je suis très content qu’ici on ait trouvé un candidat comme Laurier Trottier, qui est jeune, qui est dynamique, qui est sensibilisé à la réalisation, à la réalité de la région. Et je me réjouis aussi que vos applaudissements et l’accueil que j’ai reçu ici me donnent lieu d’espérer que le 30 juin, Laurier Trottier sera un des nôtres au Parlement. Je veux dire le 30 octobre! J’arrive à la fin de mon discours, et je fais une erreur comme ça! Ça prouve qu’on avait pensé aux élections pour le mois de juin, mais… si vous voulez, n’attendez pas le mois de juin! Le 30 octobre, Laurier Trottier, une belle croix!

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L’une des raisons pour lesquelles je suis très heureux de me trouver parmi vous ce soir, c’est que, tous ensembles, vous poursuivez un but d’une singulière importance pour l’avenir de notre collectivité. Depuis plus de quarante ans, la Jeune Chambre cherche en effet à accroître les connaissances, les aptitudes, la compétence de l’individu pour qu’il soit mieux en mesure de servir la société et travailler au bien commun. Vos objectifs dépassent donc la défense d’intérêts particuliers pour s’étendre à l’amélioration et au progrès de toute la société. L’hommage le plus éloquent que l’on pourrait rendre à votre association serait sans doute de rappeler les noms de ceux qui ont fait leurs premières armes chez vous et qui se sont par la suite distingués dans de nombreux champs d’activité : Jacques Forget, Louis Hébert, Marcel Faribault, Guy Favreau, Lucien Saulnier, Daniel Johnson, Pierre Laporte, Paul Gérin-Lajoie. Mais combien d’autres ne faudrait-il pas nommer pour rendre justice à l’efficacité comme à la diversité de votre action?
En vous adressant aujourd’hui la parole, je me réjouis de penser que vous êtes particulièrement qualifiés pour bien comprendre l’oeuvre que doit poursuivre tout gouvernement, et qui s’apparente à la vôtre, à savoir la recherche du bien commun. Et vous savez fort bien que si l’objectif est simple à énoncer, sa poursuite est complexe et difficile.
Dans le discours du trône de cette année, on a groupé sous deux titres les principales mesures à être adoptées au cours de la présente session : l’économique et le social. Pour le gouvernement, ces deux secteurs sont intimement liés, car il va de soi que plus l’économie du pays est vigoureuse, mieux nous pouvons répondre aux multiples besoins des citoyens dans les différentes régions du pays.
Mais cette double responsabilité entraîne déjà, au niveau des intérêts particuliers, une première opposition : les uns trouvent que notre politique sociale est trop libérale, les autres que nous favorisons indûment le monde des affaires.
Même si elle est parfois trop partisane, cette opposition est saine, car elle force le gouvernement à chercher constamment l’équilibre le plus fructueux dans l’exercice de sa double responsabilité sociale et économique. C’est pourquoi, lorsque le gouvernement entreprend une initiative, qu’elle soit à court, à moyen ou à long terme, il est impérieux qu’il en évalue constamment les effets pour pouvoir, selon les circonstances, la réajuster et lui assurer son meilleur rendement. C’est ce à quoi tendait, dans une large mesure, le récent discours du budget.
En formulant et en appliquant ses diverses politiques, et en tentant de les harmoniser pour le plus grand intérêt de tous, le rôle du gouvernement est extrêmement important. Il est si important que nous avons parfois tendance à oublier le rôle que doivent jouer, dans l’essor et le développement du pays, tous les secteurs de la population.
La prospérité de Montréal, la prospérité du Québec, la prospérité du Canada, certes les gouvernements peuvent la favoriser en l’orientant judicieusement. Mais c’est vous qui la créez, c’est vous qui pouvez l’accroître, c’est vous qui pouvez lui donner toute son ampleur. À Sainte-Adèle, il y a deux ans, j’avais insisté sur le rôle de l’homme d’affaires dans la société canadienne-française, et j’avais regretté qu’il ne soit pas plus déterminant. Aujourd’hui, c’est principalement du rôle du gouvernement que je voudrais vous entretenir, de même que des outils que le gouvernement met à la disposition des entreprises pour leur permettre de progresser plus sûrement et plus rapidement.
Pendant longtemps, l’économie canadienne a pu prospérer assez bien au moyen d’une politique fort simple de tarifs commerciaux extérieurs protégeant certaines de nos industries. Tant que le marché canadien a suffi pour absorber la production canadienne et que les coûts de transport sont restés trop élevés pour la concurrence étrangère, tout était relativement facile.
Mais l’évolution rapide de la technologie et des échelles de production, de même que la diminution des frais de transport par rapport à la valeur des produits, ont tout chambardé.
Comme tous les marchés du monde, celui du Canada est maintenant accessible à la plupart des pays. Parallèlement, un grand nombre de compagnies canadiennes ont adopté des technologies et des échelles de production qui les obligent à déborder le cadre du marché canadien. En s’ouvrant sur le monde, le Canada, par le fait même, doit adopter une nouvelle politique industrielle.
Mais parce que l’économie mondiale, qui affecte nécessairement la nôtre, est sujette à toutes sortes de bouleversements, nos politiques industrielles, si bien agencées soient-elles, doivent conserver beaucoup de souplesse et ne sauraient jamais être considérées comme finales et définitives.
Songeons, par exemple, que les États Unis, d’où proviennent environ 70 % de nos importations et où aboutit à peu près le même pourcentage de nos exportations, procèdent en ce moment à un réajustement majeur de leur balance de paiements et viennent de dévaluer leur dollar pour la deuxième fois en quatorze mois. Même si ce geste ne paraît pas, jusqu’ici, entraîner de conséquences graves pour le Canada, il n’en reste pas moins que la communauté financière internationale cherche depuis quelques années à réformer le système monétaire et que les principaux pays commerçants du monde voudront procéder à des ajustements dans leurs transactions internationales. La concurrence va devenir plus serrée, surtout pour les manufacturiers. Par ailleurs, avec la création d’un marché commun de 10 pays et d’une zone de libre échange de 16 pays européens, le Canada reste un des seuls pays industrialisés qui ait un marché intérieur de moins de cent millions d’habitants et qui n’ait pas d’accès préférentiel à un grand marché multinational.
Enfin, nous sommes à l’époque des grandes firmes plurinationales. La firme plurinationale est généralement créatrice d’emplois, mais ses objectifs ne correspondent pas nécessairement à ceux du gouvernement d’accueil. L’OCDE se penche depuis quelque temps sur le rôle et l’influence de ces firmes, et le gouvernement participe activement à des discussions à cet égard avec un certain nombre de pays. Peut-être, d’autre part, va-t-il falloir organiser, nous aussi, des sociétés canadiennes qui fonctionneront au niveau international et qui pourront ainsi s’assurer des débouchés à l’intérieur même des grands blocs commerciaux.
Si l’on veut établir un ensemble cohérent de politiques industrielles, il faut évidemment définir d’abord les objectifs que l’on cherche à atteindre, face aux grands problèmes actuels.
Quels sont ces problèmes? Eh bien, en premier lieu, l’augmentation du nombre des emplois, bien que très substantielle, n’a pas été suffisante pour faire face à l’augmentation de la main-d’oeuvre. Songeons qu’au Canada, il y avait à la fin de 1972 549000 emplois de plus qu’en 1969. Mais pendant la même période, le nombre de travailleurs avait augmenté de 729000. D’autre part, la vigueur même de notre balance commerciale a eu tendance à hausser la valeur du dollar canadien, ce qui a eu pour effet d’augmenter le prix de nos marchandises sur les marchés étrangers. Et enfin, malgré les efforts accrus du gouvernement pour assister les citoyens à faible revenus et les régions défavorisées du pays, il reste encore beaucoup de Canadiens dont nous n’avons pas réussi à élever suffisamment le niveau de vie pour qu’ils ressentent de façon appréciable les avantages de la prospérité canadienne.
Voilà donc quelques-uns des facteurs importants qu’il faut avoir à l’esprit en définissant les objectifs d’une politique industrielle. Nous vivons dans un milieu de plus en plus affluent; nous avons, au niveau gouvernemental comme au niveau personnel, le choix d’employer nos ressources à des fins de plus en plus diverses; nous avons, en définitive, un plus grand choix d’options quant aux orientations industrielles. Celles-ci peuvent désormais être axées non plus uniquement sur la croissance de la production et du chiffre des affaires, mais aussi, sur l’édification d’un Canada où la vie des citoyens corresponde davantage à leurs aspirations.
C’est à la lumière de ces considérations que s’imposent les quatre principaux objectifs de notre politique industrielle telle qu’elle se dessine actuellement.
Premièrement, créer un nombre suffisant et un choix suffisant d’emplois pour satisfaire aux besoins d’une main-d’oeuvre de plus en plus nombreuse et de mieux en mieux formée. Il est évident. qu’au Québec, par exemple, une dizaine d’années après ce qu’on a appelé la Révolution tranquille, nous récoltons maintenant les fruits de la réforme de l’enseignement, avec une main-d’oeuvre mieux adaptée aux impératifs économiques de notre époque.
Deuxièmement, maintenir une stabilité raisonnable des prix.
Troisièmement, assurer une répartition convenable des revenus, afin que tous les éléments de la société canadienne puissent profiter de l’affluence croissante de l’économie du pays.
Quatrièmement, orienter l’administration et l’utilisation des ressources en fonction des besoins du pays et des aspirations des Canadiens.
Ces quatre objectifs sont d’ordre fort général et il semble qu’ils peuvent être assez facilement admis par tous les citoyens, y compris les hommes d’affaires. Mais dès qu’on en examine de plus près l’articulation, ils se révèlent fort complexes. Il faut donc mûrement les considérer si l’on veut établir un ensemble cohérent de politiques industrielles qui, au cours des prochaines décennies, permettront au Canada de prendre son plein essor. Cela, nous entendons le faire avec votre concours, avec le concours des travailleurs comme avec celui des gouvernements provinciaux.
Mais je ne voudrais pas qu’on se méprenne sur le sens qu’on pourrait vouloir donner à l’établissement d’une stratégie ou d’une politique industrielle. Comme le rappelait justement le ministre de l’Industrie et du Commerce, M. Gillespie, il n’est pas question de formuler un plan directeur, ou une politique qui engloberait tout, une fois pour toutes. Il s’agit bien plutôt d’harmoniser, de façon rationnelle et cohérente, toutes nos politiques, et de garder à la fois assez de souplesse pour appliquer, selon les circonstances, des mesures particulièrement adaptées aux besoins de tel ou tel secteur.
Ces mesures particulières, nous les appelons des politiques sectorielles, que d’ailleurs nous pratiquons depuis un bon moment. Un exemple me vient à l’esprit : celui de l’industrie du textile.
Vous savez dans quel marasme se trouvait l’industrie du textile au Québec il y a quelques années. Concurrence très difficile avec les produits étrangers, rentabilité précaire, main-d’oeuvre peu spécialisée et mal payée. Bref, le textile semblait promis à une lente, mais sûre disparition.
Qu’a fait le gouvernement pour venir en aide à cette industrie, qui occupe une place importante dans l’économie du Québec puisque le Québec produit 55,5 % du textile manufacturé au Canada et que, d’autre part, le textile représente 10 % de la main-d’oeuvre manufacturière du Québec?
Pour faciliter la réadaptation et le renforcement des types de production les plus rentables, nous avons adopté des mesures de protection spéciales, comme le contrôle à l’importation ou le contingentement. Parallèlement à ces mesures, accordées aux entreprises qui présentaient à la Commission du textile et du vêtement des projets sérieux de modernisation, le gouvernement offrait une vaste série de programmes destinés à rendre ces entreprises plus concurrentielles et à accroître leurs exportations. D’autre part, le gouvernement a proposé au Parlement de réduire la charge fiscale des industries de fabrication et de transformation. Ces propositions, une fois adoptées, renforceraient d’autant la position concurrentielle de l’industrie du textile sur le marché international.
Mais d’ores et déjà, la relance est assurée, grâce à l’aide qu’a pu fournir le gouvernement dans ce secteur particulier, mais grâce surtout à la détermination de ces entreprises de moderniser et de rationaliser leur production.
Or, comme nous l’avons fait pour le textile, nous nous apprêtons maintenant à élaborer un programme sectoriel pour la chaussure, dont l’industrie a des racines profondes au Québec.
Le gouvernement s’est rendu compte que l’industrie de la chaussure présentait des caractéristiques qu’on retrouvait dans l’industrie du textile, soit la concurrence très vite, sur notre propre marché, avec les producteurs étrangers, et l’incapacité apparente des producteurs canadiens de faire face à ces pressions, avec, comme résultat, des modifications majeures dans la structure de cette industrie.
Mais nous nous sommes aussi rendu compte que l’industrie de la chaussure, comme celle du textile, peut, elle aussi, se rationaliser. Avec l’application de mesures propres à résoudre les problèmes qui se posent, il nous est permis de prévoir une nette augmentation de la productivité.
Cette augmentation serait consolidée par une plus grande utilisation des programmes gouvernementaux existants, de même que par le recours à de nouvelles dispositions qui seront annoncées dans un proche avenir.
Le problème de l’industrie de la chaussure lui est évidemment particulier. Nous avons affaire, dans la plupart des cas, à de petites entreprises, de type traditionnel, et souvent réticentes à envisager des changements. Le ministre de l’Industrie et du Commerce m’a dit, par exemple, qu’il a, de son propre chef, dépêché des spécialistes auprès de chacune des entreprises québécoises de la chaussure et qu’il a presque fallu, dans certains cas leur tordre le bras pour les convaincre d’accepter les services du gouvernement.
De telles réticences sont sans doute explicables, mais j’ai parfois l’impression qu’elles sont trop répandues et qu’elles témoignent non seulement de quelque méfiance à l’égard des gouvernements, mais aussi d’une certaine passivité qui n’est guère propice à une croissance économique que, pourtant, nous réclamons avec insistance.
Et j’ai presque envie de vous demander combien il y en a parmi vous qui se préoccupent de savoir tout ce que le gouvernement fait, et peut faire, pour aider l’industrie à donner son plein rendement. Combien y en a-t-il qui savent que l’industrie privée peut obtenir des subventions importantes pour effectuer des travaux de recherche et de développement scientifique, mettre au point des produits ou des procédés de fabrication nouveaux, ou en améliorer le design? S’il désire accroître ses exportations, l’industriel peut bénéficier de subventions ou de prêts, ou encore participer à des foires ou à des missions commerciales à l’étranger, rencontrer des acheteurs étrangers, consulter les délégués commerciaux du Canada dans le monde. S’il a besoin de machinerie qui n’est pas fabriquée au Canada, il peut l’obtenir sans payer de droit de douane. S’il veut savoir dans quel pays du monde ses produits peuvent le mieux se vendre, il peut se procurer tous les renseignements voulus. Et ce ne sont là que quelques-uns des services du ministère de l’Industrie et du Commerce. Par ailleurs, au cours de 1971, 1972, dans la province de Québec, le ministère de la Main-d’oeuvre a donné 17 millions de dollars à l’industrie pour aider à la formation des employés. De son côté, le ministère de l’Expansion économique régionale peut épauler l’homme d’affaires lorsqu’il s’agit d’établir ou d’agrandir une usine dans une région peu développée.
Ces programmes facilitent aux hommes d’affaires l’accès à une structure évoluée qui leur permettra d’atteindre les objectifs généraux mentionnés tout à l’heure.
Et il y en aura d’autres. Je pense notamment à l’aide que nous voulons apporter à la petite entreprise, et dont faisait mention le discours du trône.
Des quelque 350000 entreprises canadiennes, 95 % sont de petites entreprises. Elles contribuent environ 30 % du produit national brut, l’équivalent de 31 milliards de dollars de biens et services, et elles emploient le tiers de la population active du Canada.
La petite entreprise constitue donc une des forces vives du pays. Et qu’elle soit appelée à grandir ou qu’elle ait déjà atteint son potentiel optimal, elle a besoin d’être appuyée. C’est pourquoi dans la réforme fiscale de 1972, et dans le dernier discours du budget, M. Turner a annoncé des mesures favorables à la petite entreprise. En outre, le gouvernement a l’intention de prendre des dispositions pour permettre au chef d’une petite entreprise d’améliorer sa production, de découvrir, de nouveaux marchés et d’obtenir des sources de financement qui répondent à ses besoins.
Les programmes existants que j’ai énumérés plus haut, notre intervention dans le domaine du textile et de l’industrie de la chaussure, les mesures que nous annoncerons très prochainement concernant le domaine de l’expansion économique régionale, notre intention d’aider davantage la petite entreprise, ainsi que les mesures budgétaires présentées par le gouvernement, montrent bien que nous sommes résolus à résorber sensiblement le chômage, atténuer la poussée inflationniste et accélérer le rythme de croissance de notre économie. D’ailleurs, le budget que nous avons déposé en Chambre la semaine dernière vise une expansion économique équilibrée pour assurer à chacune de nos régions une part équitable de nos richesses de plus en plus abondantes. À lui seul, le Québec profitera, au chapitre de la péréquation, d’une somme additionnelle de 78,6 millions de dollars.
Voilà, largement esquissé, ce que le gouvernement fait et ce qu’il entend faire. Mais ce n’est là que la moitié de la tâche; l’autre moitié, qui n’est pas la moins importante, loin de là, c’est à vous qu’il incombe de l’assurer. Le gouvernement oriente, encourage, soutient, mais il ne peut jamais remplacer les qualités fondamentales qui sont les facteurs premiers du succès : l’esprit d’initiative, l’imagination, l’audace, la largeur de vues et la détermination.
À ces qualités, je devrais en ajouter une autre, peut-être plus fondamentale encore que les précédentes : l’intérêt, un intérêt profond, sérieux, soutenu, pour tout ce qui concerne les affaires.
Je me demandais tantôt combien il pouvait y en avoir parmi vous qui connaissent tous les programmes et les services que le gouvernement fédéral met à votre disposition pour vous aider à progresser. C’est que je ne suis pas sûr du tout que l’homme d’affaires canadien-français soit vraiment intéressé à y avoir recours. Et cela m’apparaît grave. On se plaint souvent que ce sont les autres qui ont tout, et que nous, Canadiens français, n’avons que les miettes. Mais il faudrait commencer par vous préoccuper de savoir ce qui est disponible et dont vous pouvez profiter au même titre que les autres. Comme pour tous les autres, les divers programmes et services sont là, à votre portée. Mais encore faudrait-il vous y intéresser assez pour vous en prévaloir pleinement.
Lorsque, il y a quelques années, je me joignais à des camarades pour aller mieux assurer la présence des Canadiens français à Ottawa, j’entendais, bien sûr, travailler pour tout le pays. Et je tenais, dans un même élan, à ce que le gouvernement fédéral soit l’affaire de tous et soit au service du pays tout entier. Mais il fallait, pour cela, que le Canadien français soit chez lui à Ottawa, comme partout au Canada. Et c’est ainsi que nous avons fait adopter la loi sur les langues officielles et fait appliquer notre politique sur le bilinguisme.
Les droits linguistiques cependant ne représentent qu’une partie de toute la réalité nationale. Le gouvernement fédéral veut aussi assurer, au niveau économique, l’égalité des chances pour tous les Canadiens. Mais ces chances justement vous sont offertes, et c’est à vous d’occuper dans le secteur économique toute la place qui vous revient. C’est à vous d’élargir votre activité aux dimensions du pays et de jouer, dans le commerce et l’industrie, un rôle vraiment national.
C’est à cette condition, et à cette condition seulement, que le Québec pourra retrouver toute sa vitalité économique et son plein élan.
La situation économique du Québec s’est nettement améliorée depuis 1970, mais elle pourrait progresser encore plus rapidement et connaître un niveau de développement beaucoup plus grand. Le secteur tertiaire, par exemple, aurait intérêt à être raffermi, particulièrement dans le domaine de la construction, du transport, de la finance. Il n’y a pas de raison, d’autre part, pour qu’on n’y développe pas davantage des industries de biens de consommation durables, par opposition aux biens périssables dont l’industrie est toujours à croissance moins rapide.
Mais ce raffermissement, ce développement, ce progrès, si le gouvernement fédéral, en étroite collaboration avec celui du Québec, entend le favoriser le plus possible, c’est de vous d’abord, hommes et femmes d’affaires québécois, qu’il dépend. Avec une confiance éclairée, avec une ardeur accrue, avec un esprit d’entreprise renouvelée, c’est à vous qu’il appartient de réaliser les immenses possibilités de développement du Québec. Et du même coup, en étendant le champ de votre activité non seulement au-delà des frontières de la province, mais au-delà de celles du pays, vous contribuerez à assurer dans le monde le rayonnement du Québec comme celui du Canada tout entier.

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À l’occasion de la fête de la Saint-Jean-Baptiste, j’adresse à tous mes compatriotes canadiens-français mes voeux les plus cordiaux.
Depuis quelques années, le Canada prend une conscience accrue de l’opulence et de l’immensité de son territoire. Jusqu’ici préoccupés principalement des larges régions en bordure du fleuve Saint-Laurent ou de la frontière canado-américaine, voici que nous découvrons les richesses du Grand Nord, et que l’Arctique devient soudain une vivante réalité. Il importe extrêmement que cela soit vrai de tous les Canadiens.
Beaucoup de nos ancêtres pionniers, partis de la Nouvelle-France, colonie pourtant faible et menacée, nous avaient précédés vers les confins des vastes étendues canadiennes : ils s’y sentaient d’avance et partout chez eux et n’hésitaient pas à aller loin. Et des hommes tels que Cavalier de la Salle, La Vérendrye, Marquette, Joliette, poussaient leurs explorations à l’échelle du continent. Un d’Iberville, qui imposera sa présence à la Baie d’Hudson, au golfe du Mexique et aux rives atlantiques, avait à un haut degré le sens du continent : sa vision et sa pensée étaient à la mesure du territoire que notre pays allait plus tard couvrir. L’exemple de ces hommes n’a plus rien de paradoxal et l’ampleur de la réalité canadienne doit être pour notre francophonie un motif de croissance et d’expansion. Elle le fut déjà, elle l’est toujours : il faut qu’elle devienne un motif irrésistible.
Il convient de se rappeler qu’après 1760, les Canadiens français connurent une longue période de repli, condition de leur survivance. Si bien que, par exemple, peu de nos compatriotes ont participé activement à la grande aventure des chemins de fer, aventure en apparence incohérente, mais que commandait au fond un sûr instinct national. Cependant, la conscience continentale persistait chez les Canadiens français et c’est sans doute ce qui explique leur enracinement dans l’Ouest et en Ontario. Certes le Québec demeure toujours leur principal foyer de culture et leur premier centre de rayonnement. Cette présence française, ancrée au Québec et répartie un peu partout à travers le pays, voilà une vigueur nouvelle et proprement canadienne.
Contrairement à ce qui s’était produit dans le cas des chemins de fer, les Canadiens français ont apporté une contribution déterminante à l’édification des réseaux nationaux de radio et de télévision, qui comptent parmi les plus considérables au monde. Aussi, la radio et la télévision de langue française couvrent déjà une très grande partie du territoire.
Même s’il est impérieux que le Québec maintienne sa ferveur française, il n’en demeure pas moins que nous, Canadiens français, devons, fidèles à d’illustres traditions, étendre notre action à la grandeur même du pays.
La présence et le dynamisme du Canada français, le gouvernement fédéral les favorise de multiples façons, non seulement par souci d’équité, mais aussi parce que le Canada sera anglais et français, ou il ne sera pas.
Parallèlement, l’essor et l’avenir des Canadiens de langue française ne sauraient plus être, en aucune façon, dans le repli, mais dans le déploiement de leur vitalité. Pour assurer sa plénitude, les Canadiens français doivent donner à leur destin les dimensions continentales que leur propose superbement leur pays.

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Il y a eu des moments dans le passé où les Canadiens se sont interrogés anxieusement sur leur identité nationale. Et aucune étiquette ne pouvait convenir à un pays en pleine évolution qui n’avait pas encore atteint sa maturité. Le Canada grandissait à son rythme propre, s’alimentant aux sources de son histoire. Mais voici qu’en cette seconde moitié du XXe siècle, notre pays s’engage dans l’âge adulte. Ses années de vie nationale donnent au Canada toute l’expérience nécessaire pour apporter une précieuse contribution au reste du monde.
Ce que notre contribution aura de meilleur tient peut-être à notre système de valeurs, qui place au premier rang la qualité de la vie et qui attache un si grand prix à la personne humaine. Notre système n’est pas fait de slogans, il n’impose aucun idéal déterminé aux Canadiens. Bien plutôt, il encourage chacun de nous à se réaliser librement tout en respectant les particularités de ses concitoyens.
Il y a six ans, les célébrations du centenaire nous ont fait entrevoir l’avenir exaltant qui pourrait être le nôtre. Depuis, nous nous sommes rapprochés de cet idéal en travaillant à l’édification d’une société attachée aux valeurs humaines les plus élevées.
Si nous, Canadiens, dans nos vies et dans notre milieu propre, pouvons élargir notre compréhension et accroître notre respect des autres, je suis persuadé que notre pays continuera de s’acheminer vers son plein épanouissement. C’est alors que nous verrons, réfléchie dans les yeux du reste du monde, l’image de notre identité.

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Je suis profondément heureux de vous souhaiter à tous la bienvenue au Canada. L’amitié qui me lie à plusieurs d’entre vous a été nouée lors de visites antérieures, ici même ou à l’occasion d’autres rencontres du Commonwealth; cependant, c’est la première fois qu’une conférence des chefs de gouvernement du Commonwealth nous réunit tous ensemble au Canada.
J’espère que cette rencontre saura être pour chacun de vous tout aussi extraordinairement enrichissante que les réunions du Commonwealth auxquelles j’ai assisté ailleurs. Depuis que les hommes ont reçu le don de la parole, ils sont conscients de l’importance de sages délibérations et de l’utilité de communications ouvertes et franches avec leurs voisins. De nos jours, ces relations de voisinage s’étendant, grâce au progrès des sciences, à toutes les nations de la terre, le besoin de communiquer se fait sentir encore plus impérieusement. Et la compréhension mutuelle est devenue essentielle à notre époque où la technologie a apporté, aux hommes le désir d’une vie meilleure sans toutefois leur assurer aussi rapidement les moyens de l’atteindre.
Au sein du Commonwealth, nous avons l’occasion et les moyens de communiquer les uns avec les autres et de nous comprendre. Tous les membres de notre assemblée sont égaux; aucun ne jouit d’ancienneté ni de supériorité. Aucun d’eux ne se distingue par son indépendance économique; aucun ne possède de la sagesse politique. Je suis persuadé qu’au cours de nos délibérations des prochains jours, nous parviendrons à nous convaincre des avantages de nos particularités, de la richesse et de l’intérêt de notre diversité, et d’en faire également la preuve aux yeux du monde. Nous pourrons le faire parce que nous sommes membres d’une association, non d’une institution. Au sein du Commonwealth, aucune structure ne nous contraint, aucune entrave ne nous gêne. Le Commonwealth représente bien ses 32 membres et il traduit leur volonté de consultation et de collaboration mutuelle. Sa cohésion n’a rien d’artificiel. Il ne vote pas; il n’a pas de constitution, pas de drapeau, pas de siège principal. Comme association, il n’a rien de régional et ses intérêts ne sont aucunement spécialisés. Le Commonwealth, c’est un organisme, et voilà ce qui lui assure à la fois sa vigueur et sa souplesse.
À l’occasion de nos présentes assises, nous avons pris plusieurs mesures en vue de répondre au besoin que nous éprouvons d’améliorer nos communications. D’abord, on propose que les procédures de nos réunions soient moins rigides et formelles qu’au cours des dernières années; deuxièmement, un ordre du jour plus court tient compte du fait que plusieurs problèmes internationaux sont interdépendants et ont intérêt à être considérés dans un vaste contexte; enfin, les dispositions prises pour la fin de semaine permettront aux chefs des délégations de discuter, pendant deux jours, privément et librement. J’espère que ces diverses mesures rendront encore plus fructueuses nos réunions, et plus profitable encore la diversité qui nous singularise.
Toutefois, notre diversité ne nous a pas servi de prétexte, dans le passé, pour déroger à certains principes. Nous partageons le même respect pour l’égalité et la dignité humaines; nos disparités économiques ne font qu’intensifier notre résolution de les réduire, et nous croyons profondément aux bienfaits de l’association et de la collaboration.
Depuis des milliers d’années, le terme Commonwealth a été employé maintes fois par des érudits, des écrivains et des hommes d’État. L’idée que s’en faisaient Platon, Locke et Oliver Cromwell variait considérablement, mais ces conceptions n’ont jamais été soumises à la rude épreuve de la pratique et de l’expérience avec autant de succès qu’en témoigne présentement notre association. Aux yeux de nos contemporains et, j’en suis convaincu, des historiens de l’avenir, le mot de Commonwealth sera irrévocablement associé à la volonté d’hommes et de femmes libres, représentant plus d’un quart de la population mondiale, de se réunir, de s’entretenir et de comprendre.
C’est dans ce Commonwealth que nous saluons ce matin la présence de deux nouveaux membres, le Bangladesh et les Bahamas. Je souhaite la plus cordiale bienvenue aux Premier ministres de ces pays, ainsi qu’à tous nos collègues des autres pays qui assistent à cette réunion pour la première fois.
Depuis notre dernière rencontre à Singapour, il y a trente mois, sous la présidence distinguée du Premier ministre Lee Kwan Yew, le monde a connu des changements d’une portée considérable. La République populaire de Chine a pris sa place aux Nations unies. Les mesures économiques adoptées par les États-Unis en août 1971 ont eu de fortes répercussions à l’échelle mondiale, touchant le plus sérieusement les pays industrialisés. Des initiatives extrêmement importantes ont été prises par les États-Unis et l’Union soviétique d’une part et par les États-Unis et la République populaire de Chine de l’autre, en vue d’atténuer les tensions de la guerre froide et de favoriser l’évolution vers la détente et les relations amicales. Grâce à ces initiatives, la première phase des pourparlers sur la limitation des armes stratégiques a pu être menée à bonne fin et la Conférence sur la sécurité et la coopération en Europe a été amorcée au début de cet été. Le nombre des membres de la Communauté économique européenne est passé de six à neuf, l’un des nouveaux membres étant la Grande-Bretagne. Une série d’événements tragiques dans le sous-continent indien s’est soldée par la division des deux parties du Pakistan et la naissance d’un nouvel État, le Bangladesh. À la suite de cette division, le Pakistan s’est retiré du Commonwealth. L’ampleur des hostilités en Indochine a diminué de façon notable et l’intervention américaine au Vietnam a complètement pris fin. L’Organisation de l’unité africaine a célébré le dixième anniversaire de sa fondation et a choisi à cette occasion son nouveau président, notre collègue le général Gowon. Les pays du Commonwealth dans les Caraïbes ont fait un pas de géant historique vers une collaboration plus étroite.
Cependant, au cours de la même période, nombre de problèmes inquiétants qui avaient fait l’objet de nos préoccupations à Singapour n’ont guère évolué favorablement. La situation au Moyen-Orient demeure toujours aussi critique qu’auparavant. Les tensions occasionnées par la politique rigide des régimes racistes de l’Afrique du Sud se sont accentuées. La menace de pénurie à long terme de denrées alimentaires et de produits de consommation subsiste, alors que les récoltes ont été compromises par des conditions atmosphériques défavorables. L’écart entre l’économie des pays riches et celle des pays pauvres n’a pas diminué sensiblement, en dépit des avertissements de la troisième Conférence des Nations unies sur le commerce et le développement.
S’il y a à tirer un enseignement général des événements de ces deux années et demie, ce pourrait être qu’il est manifeste que les initiatives diplomatiques préparées avec soin et menées avec sincérité peuvent produire des résultats favorables. Le monde est plus proche de la paix aujourd’hui qu’il ne l’était en janvier 1971 et ce, parce qu’un nombre suffisant de dirigeants mondiaux a finalement reconnu que la force et l’agression exercées au nom d’un gouvernement, sur le plan extérieur ou intérieur, sont inaptes à résoudre les problèmes. Toute politique arbitraire qui, de propos délibéré, prive un groupe d’hommes de leur dignité et de leur liberté est condamnable, et ne l’est pas moins sous le masque de la raison d’État.
Aucun des pays du Commonwealth n’est assez puissant ni assez indépendant pour agir en faisant abstraction de l’opinion ou de l’aide des autres. Nul d’entre nous n’ignore l’utilité de la consultation et de la collaboration. À l’occasion de nos rencontres de chefs de gouvernement et, par extension, au sein des autres associations auxquelles nous appartenons, nous sommes à même de comprendre nos aspirations et nos problèmes mutuels.
Voilà, à mon avis, le sens de notre association. Je ne suis pas ici à la recherche d’un nouveau rôle pour le Commonwealth, ni même d’un rôle quelconque. Pour nombre d’entre nous, le Commonwealth est une porte ouverte sur le monde. Son importance augmentera notablement avec les années, sans doute parce qu’il n’a aucune fonction précise et insiste plutôt sur la valeur des relations humaines.
De par sa nature, notre rencontre ne saurait se prêter à la résolution d’aucune crise, ni à la solution d’aucun problème important. En nous tournant vers l’avenir, toutefois, nous devrions être en mesure de reconnaître certaines questions qui, si l’on s’en désintéressait, risqueraient de prendre des proportions dangereuses.
À mesure qu’il occupait la planète, l’homme a fait preuve de peu de sagesse et de vision. Par cupidité, ou par ignorance, ou par indifférence – ou à cause des trois à la fois – l’humanité se trouve de moins en moins accordée au milieu dont sa survie dépend. Nous polluons l’atmosphère et les océans à une allure effarante; nous exploitons nos ressources comme si elles devaient toujours se renouveler; nous remplissons mal notre tâche de fournir à des millions d’habitants de la nourriture et un abri; nous demeurons impuissants à vivre en paix les uns avec les autres, ou à partager équitablement les moyens dont chacun a besoin pour vivre dignement. Ce n’est pas, nous le savons, au cours de la semaine prochaine que nous trouverons une solution à ces problèmes de longue date.
Cependant, j’ai confiance que grâce à des échanges réfléchis, ces problèmes pourront être mieux cernées et compris et qu’il nous sera possible de préparer pour les habitants de tous nos pays un avenir meilleur. L’utilité de notre rencontre, je la vois dans l’occasion qu’elle nous donne de participer à des délibérations de ce genre.

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Tout au long de la semaine qui vient de s’écouler, ces murs ont entendu exprimer toutes sortes d’avis sur des questions d’ordre politique, économique et social. À cet égard, cette conférence internationale ne présente rien de spécial, mais personne ici ne saurait douter un seul instant du caractère particulier des conférences du Commonwealth. À mon sens, elles se distinguent par deux aspects qui sont ressortis très clairement au cours de nos délibérations de cette semaine.
On note tout d’abord que les chefs de gouvernement du Commonwealth ont un vif souci du mieux-être de leurs peuples. On ne propose ni ne préconise ici aucun programme ou plan à la gloire de l’État. Ce dont les participants se préoccupent, c’est de sauvegarder la dignité de la personne humaine, d’améliorer les conditions de vie des simples citoyens.
Un deuxième point, c’est que tous, nous sommes disposés à croire, lorsque parfois les politiques d’autres gouvernements des pays du Commonwealth nous semblent mal orientées ou décevantes, que ce soit la conséquence d’une erreur, d’un manque d’efficacité ou de discipline, mais jamais le résultat d’une intention délibérée.
Bref, au sein du Commonwealth, on veut s’entraider, et l’on veut croire que cette aide est offerte sans arrière-pensée.
Cet esprit distingue nettement notre association de toutes les autres auxquelles nous appartenons comme membres des différents groupements. Ici, nous pouvons nous permettre une franchise qu’on ne connaît pas ailleurs. Nous n’hésitons pas à évoquer nos faiblesses propres, les projets d’avenir que nous formons pour nos peuples, notre attachement à la valeur de la vie humaine, à un idéal de collaboration et de bonne entente. Nous ne craignons pas d’admettre que nous n’avons pas réponse à tout, que si nous avons fait des erreurs, c’est par manque d’information, que notre patience, envers nous-mêmes comme envers les autres, est parfois mise à rude épreuve.
En des domaines aussi divers et pourtant aussi étroitement liés que le mouvement des capitaux privés et l’activité des sociétés multinationales, d’une part, et la situation de la majorité opprimée en Afrique du Sud, d’autre part, nous avons appris que nos divergences ne portent pas
sur les objectifs mêmes, mais seulement sur les moyens employés pour les atteindre. Nous avons abordé la question de l’efficacité et nous nous sommes demandés ce qui est faisable, ce qui est possible, quels sont les meilleurs moyens dont nous disposons pour servir nos peuples?
Nous n’avons pas trouvé de solutions précises à des problèmes concrets, mais nous ne pensions pas, je crois, en trouver en venant ici cette semaine. S’il faut alors parler d’échec, comme le font certains, qui n’ont pas participé à la conférence, il s’agit de l’échec du principe même de cette rencontre. Nous estimons que cela vaut la peine de tous nous réunir périodiquement, parce que nous croyons en la valeur de discussions franches. Il n’existe aucune autre tribune à l’intention des responsables politiques du monde entier. Certainement aucune, en tout cas, où tous parlent la même langue.
Même si des solutions ne se sont pas imposées à nous, l’information et la compréhension n’ont pas manqué, non plus que la volonté de s’engager. Un engagement à œuvrer, en commun ou chacun de notre côté, en vue de trouver des solutions. Cette conférence était le moyen tout désigné de proposer et d’étudier ces solutions.
Nos entretiens nous ont appris, sans nous étonner vraiment, que, peu importe notre détermination, nous ne sommes pas encore en mesure de résoudre un grand nombre de nos problèmes. Il nous faut plus d’information. Il nous faut plus de hardiesse. Pour reprendre les termes du Premier ministre Manley, nous devons nous entraîner à faire des jugements intelligents. Un certain nombre de propositions ont été faites en ce sens. Si j’ai bien perçu le climat dans lequel s’est déroulée la conférence, il me semble y avoir décelé le désir de trouver des moyens d’action. Nous ne pouvons certes pas nous permettre de buter sur l’obstacle que constituent des faits ou des données statistiques inexacts.
Il nous faut plus d’information sur les coûts du transport maritime, sur les répercussions des conférences maritimes. Nous devons mieux nous renseigner sur l’activité des sociétés multinationales. Nous ne voyons pas assez clairement la façon de surveiller les mécanismes qui permettent de fixer le prix des produits manufacturés en fonction des coûts, mais qui obligent le prix des denrées à se fixer d’après le marché. Nous sommes encore loin de connaître parfaitement les rouages du processus de développement, de la stimulation de la croissance et de l’utilisation de l’aide, du transfert des ressources et de l’application de réglementations satisfaisantes. Nous reconnaissons les avantages des liens aériens qui nous rapprochent les uns des autres et les effets des migrations sur nos sociétés, mais nous ne les évaluons pas de la même façon, parce que notre information sur les uns et les autres est insuffisante.
Il est à souhaiter que ces obstacles, de fait, et tous les autres dont nous avons parlé, puissent être surmontés avant notre prochaine réunion. Je propose que ces problèmes soient étudiés par les pays le mieux en mesure de le faire et que le secrétaire général assure la coordination de ces études et veille à ce qu’elles soient terminées et distribuées avant notre prochaine rencontre. Nos entretiens pourront alors se poursuivre en se fondant sur les connaissances indispensables au progrès général.
Lorsque nous rentrerons dans nos capitales respectives – pour moi il suffira de traverser la rue – nos électeurs nous demanderont des comptes; ils voudront connaître le bilan de cette semaine. Nous leur dirons que nous avons discuté, que nous avons cherché à mieux nous comprendre et que nous avons réussi. Comme l’a signalé le Premier ministre Kirk, nous avons convenu à plus d’une reprise de rechercher des solutions constructives à nos problèmes. Nous avons approfondi nos relations les uns avec les autres, ce dont nous nous réjouissons tous, car cela augure bien du présent et de l’avenir, tant pour nous, les chefs d’État, que pour nos peuples.
Nous devrions cependant nous poser la question suivante, chacun à notre façon : avons-nous suffisamment de volonté pour faire face à la réalité? Pour l’affronter avec l’ouverture d’esprit qui a caractérisé nos échanges? Cette semaine, nous nous sommes exhortés mutuellement au réalisme. Mais combien parmi nous ont tendance à ne voir qu’un seul aspect d’un problème, c’est-à-dire celui qui met en relief leurs intérêts nationaux et qui laisse de côté les difficultés avec lesquelles d’autres se débattent!
Cependant, nous pouvons dire que nos pourparlers de cette semaine ont revêtu un caractère bien différent de celui des conférences antérieures. Comme par le passé, nous avons discuté avec franchise, mais, cette fois, nous avons reconnu que la franchise impose la recherche d’objectifs réalisables. Notre intention de poursuivre de tels objectifs pourrait bien se traduire par la réalisation de ce que le général Gowon a appelé le plan d’Ottawa. Il n’y a pas de doute, c’est ce ferme propos qui nous a permis, cette semaine, de rechercher sérieusement des moyens de partager les fardeaux et d’envisager une nouvelle démarche au sujet de la Rhodésie. Nous sommes tous redevables au Premier ministre Barrow de la manière irrésistible avec laquelle il nous a amenés hier à nous attaquer à ce problème chronique.
Au cours de cette conférence, nous avons innové en discutant de l’art de gouverner. Aucune école supérieure ne prépare les chefs de gouvernement à remplir les tâches qui leur sont confiées, et il n’existe pas de cours de perfectionnement, ni de colloque ou de cours d’été à cet effet. Nous ne pourrions pas élargir nos horizons si nous n’avions pas cette possibilité de nous communiquer notre expérience et de nous entretenir de notre manière de gouverner. Ce matin nous avons discuté, nous avons communiqué et nous en avons tiré profit, du moins je le pense.
Je tiens à vous remercier tous des attentions que vous avez eues pour moi en ma qualité de président et de l’appui que vous m’avez apporté dans l’accomplissement de mes fonctions. Je me fais votre interprète pour remercier vivement notre secrétaire général et tous les membres, présents ou absents, du secrétariat et des groupes de travail de cette Conférence qui se sont acquittés de leurs fonctions avec empressement et une grande compétence. Les Canadiens sont flattés d’avoir été les hôtes de cette conférence. Pour ma part, je suis profondément honoré qu’il m’ait été donné de la présider.
Je vous souhaite à tous un retour heureux et j’abandonne un moment la langue du Commonwealth pour vous dire : au revoir.

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J’ai établi le droit et la justice dans le pays. Cette fière affirmation faite par un ancien roi de Babylone il y a quarante siècles constitue le point culminant d’une vie remplie de hauts faits.
De nos jours, des avocats et des juristes de nombreux pays se sont groupés en vue de poursuivre le noble objectif d’instaurer la paix dans le monde par l’intermédiaire du droit et ont créé le Centre de la paix mondiale par le droit. Ce Centre parraine la sixième Conférence sur la paix mondiale par le droit, ainsi que la quatrième Assemblée mondiale des juges à Abidjan, Côte d’Ivoire, en Afrique, qui auront lieu du 26 au 31 août 1973.
La conférence sera marquée par la célébration de la Journée mondiale du droit consacrée à la religion et au droit et par une cérémonie internationale marquant le vingt-cinquième anniversaire de la signature de la Déclaration universelle des droits de l’homme. Des avocats et des juges de plus d’une centaine de nations assisteront à cette conférence.
Le moment choisi pour cette conférence est propice. Dans la dernière moitié du vingtième siècle, la communauté des nations se rend compte plus que jamais que la coopération internationale est indispensable à l’instauration de l’ordre et de la paix dans le monde. Le fondement essentiel d’une coopération internationale pacifique et de l’existence pacifique des nations et des hommes réside dans le droit et dans les institutions juridiques; or le droit et les institutions juridiques se fondent sur les grands principes moraux qui découlent des croyances et des aspirations des hommes de bonne volonté et y sont intimement liés. Une des aspirations les plus anciennes et les plus obstinées du genre humain est la justice pour tous. Tout au long de l’histoire de l’humanité, la quête de la justice a été inextricablement liée à l’instauration du droit et des institutions juridiques, fait reconnu et rapporté il y a quarante siècles par Hamourabi, cet ancien roi de Babylone.
L’observation et l’application universelle des principes moraux incarnés dans le droit et les institutions juridiques de l’humanité permettront aux hommes et aux nations d’éviter la violence dans les conflits, aboutiront à la création de forums en vue de la solution pacifique des différends et assureront la justice aux nations.
L’épanouissement du droit dans le monde des nations exige qu’on s’entende sur des principes, des méthodes et des institutions, car en l’absence d’un tel accord on n’obtiendrait pas l’appui du public à l’établissement d’un ordre pacifique international.
Il est donc à propos qu’une organisation internationale d’avocats et de juristes décrète que le 26 août 1973 est la Journée mondiale du droit et demande aux hommes de réfléchir sur l’héritage moral de l’humanité et sur leur besoin d’un ordre mondial pacifique s’appuyant sur les principes de moralité, de justice et de droit. Au Canada, pays qui a eu la chance d’être créé dans le cadre de la loi et d’avoir toujours vécu sous le régime du droit, nous nous joignons aux millions d’hommes du monde qui reconnaîtront l’importance du droit dans les affaires internationales pour l’instauration d’une paix mondiale stable sous le régime de laquelle l’humanité pourra espérer développer le droit et la justice au profit de tous les citoyens de notre monde.

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Je m’adresse à vous comme Premier ministre d’un pays qui doit faire face sans délai à une situation critique.
Il s’agit du conflit des chemins de fer, de cette grève qui s’est étendue au pays entier ces jours derniers, malgré nos tentatives répétées de conciliation.
J’ai demandé ce soir au président de convoquer la Chambre des communes le plus tôt possible en vue d’adopter une loi qui mettra fin à la paralysie de notre système ferroviaire. Le gouvernement priera le Parlement de voter une mesure législative rétablissant les services de transports par rail en adoptant une procédure qui donnera justice à toutes les parties.
Cette décision, nous ne l’avons pas prise de gaîté de coeur. On ne saurait intervenir à la légère dans la libre détermination des salaires et conditions de travail par les syndicats et les employeurs. Jusqu’à la semaine dernière, les Canadiens, avec beaucoup de patience, se sont accommodés des contraintes et inconvénients causés par la grève tournante; mais jeudi dernier, ce fut l’arrêt général de travail. Ce conflit a maintenant des effets graves qu’il est impossible de tolérer.
Par exemple, dans l’Île de Vancouver, dans les provinces de Terre-Neuve et de l’Île-du-Prince-Édouard, ainsi qu’en plusieurs régions du Nord, des collectivités entières se trouvent isolées ou menacées de l’être.
En plusieurs zones industrielles des milliers de travailleurs sont congédiés et nombre d’usines-clefs s’apprêtent à fermer. Des petites entreprises sont mises en danger.
Et à un moment où tous les Canadiens et leurs gouvernements sont bien résolus à contenir les prix des denrées alimentaires, le conflit des chemins de fer empêche le transport normal des céréales et de la viande fraîche; en certains endroits, des denrées périssables risquent, dit-on, de pourrir dans les wagons de marchandises.
Au cours du week-end, le ministre du Travail, l’honorable John Munro, a tenté de suprêmes efforts pour amener les parties à s’entendre. Le Cabinet autorisait M. John Munro à poursuivre ses efforts durant quelques heures encore, une nouvelle lueur d’espoir se manifestant. Ce soir, cet espoir s’est évanoui.
Si la paralysie se prolongeait plus longtemps, l’économie nationale et les consommateurs en souffriraient gravement. Le Gouvernement fédéral ne saurait permettre que cela se produise. Le Gouvernement doit faire primer le bien de l’ensemble du pays sur les intérêts des groupes engagés dans ce conflit.
Évidemment, le règlement auquel on viendra devra aussi tenir compte des intérêts de tous les Canadiens. Je suis sûr que ce sera là le souci du Parlement et que ce sera de même le souci des compagnies ferroviaires et des syndicats.

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Demain, l’honorable Donald Macdonald, ministre fédéral de l’Énergie, des Mines et des Ressources, rencontrera à Toronto les ministres de l’Énergie des dix provinces. Il sollicitera leur avis et leur collaboration au sujet des mesures que le gouvernement canadien doit prendre face aux sérieuses difficultés d’approvisionnement de pétrole qui se posent à nous – comme à d’autres pays – cet hiver. Suite aux consultations qu’il aura eues, le ministre annoncera ces mesures au Parlement et à la population au cours de la semaine prochaine.
Je me propose ce soir de faire le point, dans le cadre d’un programme national de l’énergie. Nous vivons à une époque où la situation mondiale, quant à l’énergie, évolue rapidement et souvent de façon brutale…. Tout en s’employant à parer au plus pressant, le gouvernement fédéral jette les bases d’une politique de l’énergie à long terme…
En exposant en détail l’action du gouvernement et ses motifs, je compte informer suffisamment le peuple canadien pour que sa participation dans le débat national sur la politique énergétique soit le plus efficace possible.
Tout d’abord, chaque famille canadienne veut savoir si la pénurie mondiale de pétrole aura des répercussions sur son mode de vie cet hiver, et ce que le gouvernement…
Les organes d’information nous apprennent que plusieurs pays européens ont déjà interdit la circulation des automobiles le dimanche; que la Grande-Bretagne a proclamé l’état d’urgence et fait imprimer des carnets de rationnement pour l’essence; que les États-Unis prévoient possibilité d’une disette d’énergie qui pourrait avoir des conséquences sur toute leur économie et sur la façon de vivre des Américains.
Vous savez aussi que, de tous ces pays-là, aucun n’a un hiver aussi rude que le nôtre et qu’aucun ne doit, comme nous, assurer le transport de ses habitants et de ses approvisionnements essentiels sur d’aussi grandes distances.
En mars dernier, suite à un accroissement considérable et subit de la demande américaine, nous avons contingenté nos exportations de pétrole brut, puis celles de certains dérivés comme l’huile à chauffage et le propane. Grâce à ces mesures, le Canada se trouvait assuré dès l’été dernier d’une réserve suffisante de carburant. Mais nous ne nous attendions pas alors à ce que nos sources d’approvisionnement étrangères soient brusquement coupées.
La guerre au Moyen-Orient et la décision des pays arabes producteurs de pétrole de réduire leur production ont soudainement compromis l’approvisionnement de tous les pays importateurs et notamment celui du Canada. Notre réaction fut d’entreprendre des pourparlers avec les gouvernements provinciaux et l’industrie privée en vue d’en arriver à des restrictions volontaires, et de trouver les moyens de nous prémunir contre une pénurie éventuelle.
Depuis un mois, nous menons à l’étranger des négociations actives afin de nous assurez de nouvelles sources d’approvisionnement, et nous nous empressons, avant l’hiver, d’acheminer tout notre pétrole, qu’il soit canadien ou étranger, des puits et des raffineries jusqu’aux foyers, aux industries et aux établissements et institutions, c’est-à-dire là où on en a le plus besoin au Canada.
Nous tirons de nos raffineries tout le rendement possible. Nous acheminons le gaz naturel et le pétrole par toutes les pipelines utilisables.
Nous chargerons de combustible tous les camions-citerne et tous les wagons-réservoirs dont nous disposerons; nous expédierons du pétrole par le canal de Panama; nous continuerons à utiliser à cette fin la voie maritime du Saint-Laurent jusqu’au gel des cours d’eau. En somme, nous faisons tout en notre pouvoir pour approvisionner la partie Est du Canada avec le pétrole de l’Ouest. Notre priorité première est de faire en sorte qu’il y ait suffisamment de pétrole pour chauffer nos foyers et nos institutions communautaires – hôpitaux, écoles, foyers pour personnes âgées, et pour assurer le fonctionnement des usines, des établissements et des bureaux.
Je vous engage à prendre en sérieuse considération les mesures volontaires de conservation de l’énergie que le Ministre exposera la semaine prochaine, et je vous invite à vous y conformer scrupuleusement. Je vous demande également de vous plier à toute restriction volontaire que vous proposera votre gouvernement provincial.
Le ministre fédéral de l’Énergie discutera également avec les provinces les détails d’un programme de répartition du pétrole au niveau des grossistes et vous en informera la semaine prochaine.
À moins d’une brusque amélioration de la situation pétrolière internationale, nous croyons qu’un tel programme de répartition sera nécessaire cet hiver. Dans ce cas, sa portée et sa durée dépendront, du moins dans une certaine mesure, du succès des restrictions volontaires.
Cela ne veut pas dire cependant qu’il soit question pour vous ou votre famille de rationnement. Nous sommes actuellement d’avis que le rationnement du pétrole, au niveau du détaillant, ne sera pas nécessaire. Et j’insiste particulièrement sur un autre point, à savoir que le gouvernement ne tolérera pas, sous aucun prétexte, que le carburant puisse être soustrait de ceux qui en ont besoin le plus au profit de ceux qui peuvent payer le plus.
J’ai demandé au ministre de la Santé nationale et du Bien-être social de s’assurer que les versements aux personnes nécessiteuses suffiront à leurs besoins de combustible pour l’hiver.
Si les Canadiens collaborent généreusement aux restrictions, volontaires, et je suis sûr qu’ils le feront, tout porte à croire que la pénurie sera réduite au minimum pendant tout l’hiver.
Beaucoup d’entre vous doivent s’étonner que nous parlions ce soir de la pénurie de carburant et de la hausse de ses prix, alors que nous continuons d’exporter la moitié de notre pétrole. Ils doivent aussi se demander comment il se fait qu’un pays assez riche en énergie pour se suffire à lui-même puisse connaître une disette. Une nouvelle politique énergétique pourrait-elle nous garantir à tout jamais d’une pareille crise? Quels efforts le gouvernement fait-il pour mettre au point et appliquer une telle politique – politique qui tienne compte des intérêts de tous les groupes et de toutes les régions du Canada, ainsi que de nos amis? Voilà ce dont je veux maintenant vous entretenir.
Les ressources énergétiques ne sont pas comme les autres. Elles servent à chauffer nos maisons et nos bureaux, à faire fonctionner nos voitures; leur utilisation, bonne ou mauvaise, influe de façon générale sur la croissance économique et la qualité du milieu dans lequel nous vivons.
Lorsque, en 1968, notre gouvernement est arrivé au pouvoir, on ne parlait pas encore, comme on le fait à tout propos aujourd’hui, d’une crise de l’énergie. Or, à cette époque, la Guerre des Six jours venait tout juste de se terminer dans la région productrice de pétrole la plus importante au monde, le Moyen-Orient. Ici, en Amérique du Nord, où nous ne sommes que 8 % de la population mondiale, notre continent consommait 38 % des ressources énergétiques du monde. Nous mettions, comme on disait, du tigre dans nos réservoirs d’automobiles et nous achetions de plus en plus d’appareils électroménagers.
Voilà pourquoi j’avais demandé au ministère de l’Énergie de faire un inventaire rigoureux des ressources énergétiques actuelles du Canada et de ses besoins futurs en énergie, afin que le gouvernement puisse proposer aux Canadiens et aux gouvernements provinciaux de nouvelles options en matière de politique énergétique. Cet inventaire et ces options sont exposés en détail dans le rapport intitulé Politique canadienne de l’énergie et publié en juin dernier. Peu après, notre ministre de l’Énergie s’est rendu dans les capitales provinciales pour connaître les vues des autorités.
Comme l’industrie pétrolière du Canada est concentrée dans les provinces de l’Ouest, en Alberta surtout, mon gouvernement et moi-même avons proposé que la question de l’énergie figure à l’ordre du jour de la conférence sur les perspectives économiques de l’Ouest, qui a eu lieu à Calgary en juillet dernier. J’espère que tous les premiers ministres se joindront bientôt à moi dans le cadre d’une conférence nationale sur l’énergie. La préparation de cette conférence figure à l’ordre du jour de la réunion que M. Macdonald doit avoir demain avec ses collègues provinciaux à Toronto.
Nous avons déjà commencé à mettre en oeuvre des orientations proposées dans le rapport de juin sur l’énergie. Nous l’avons fait sous la pression extrême d’événements survenus inopinément à l’étranger. Cette situation nous a causé des ennuis et a répandu de la confusion dans le public. Mais, ces événements nous ont du moins fourni l’occasion de nous rendre compte de l’importance de l’énergie et de nous féliciter d’avoir inscrit, il y a déjà plusieurs années, la planification de l’utilisation de l’énergie au nombre de nos priorités; ce qui nous a permis d’agir aussitôt.
Peut-être pourrai-je vous expliquer une partie du travail accompli en vous exposant tout d’abord la politique de l’énergie qui existait à ce moment-là. Il s’agissait de la politique canadienne du pétrole, que le gouvernement fédéral avait formulée dès 1961 afin de développer, dans l’ouest du pays, une industrie pétrolière puissante, productive et rentable. Rappelez-vous qu’à cette époque le pétrole d’outre-mer était si bon marché et si abondant que le baril expédié d’Arabie Saoudite à Edmonton revenait moins cher qu’un baril provenant d’un puis albertain, situé à quarante milles de cette ville.
Pourtant, le gouvernement canadien affirmait : nous voulons créer une industrie pétrolière viable en Alberta – et c’est là une priorité nationale. C’est pourquoi, tout en permettant aux régions situées à l’est de la vallée de l’Outaouais de continuer d’acheter un pétrole étranger à meilleur prix, le gouvernement fédéral a établi, à l’ouest d’Ottawa, un marché protégé au profit du pétrole albertain. Aux millions de citoyens de Toronto et de la majeure partie de l’Ontario, comme à tous les habitants de l’Ouest, le gouvernement canadien a dit : vous devrez cesser de vous procurer du pétrole étranger à meilleur compte – et payer un peu plus cher le gallon – afin que l’Alberta puisse avoir des débouchés pour son pétrole. Il s’agit d’une industrie pétrolière canadienne : elle doit avoir un marché canadien.
Pendant les années soixante, les consommateurs de l’Ontario et de l’Ouest payaient au moins pour leur pétrole 500 millions de dollars de plus qu’en l’achetant à l’étranger, afin d’aider l’Alberta à établir son industrie pétrolière. Ottawa encourageait fortement les exportations de pétrole albertain vers les États-Unis, et versait plusieurs millions comme incitation au développement de cette industrie.
C’est d’abord l’Alberta qui en a bénéficié : elle est la province dont la dette par habitant est la moindre et dont la charge fiscale par habitant est la plus faible du pays. Tous les Canadiens en ont aussi profité. Une Alberta forte voulait dire un Canada plus fort, un Canada où les Albertains contribuent généreusement au bien-être et au progrès de l’ensemble du pays.
Dans le même temps, la politique nationale du pétrole a permis au Québec et aux provinces maritimes de continuer à profiter des importations de pétrole à bien meilleur marché.
Cette politique convenait aux années soixante. Mais la rapidité des changements survenus depuis 1970 exige une nouvelle politique. Parmi les changements les plus importants, il faut compter l’incertitude concernant l’approvisionnement en pétrole étranger, la hausse spectaculaire des prix de ce pétrole et le fort accroissement de la demande d’énergie de la part des États-Unis, notre principal client pour le pétrole. Ces trois facteurs conjugués, à savoir une sécurité moindre, des prix haussés et une demande accrue ont soulevé des possibilités sensationnelles de développement de sources d’énergie canadiennes relativement coûteuses et éloignées, comme les sables bitumineux de l’Athabasca et les gisements de l’Arctique et du plateau continental atlantique.
Cette année, nous nous sommes vus obligés d’élaborer et de présenter une politique appropriée à ces nouveaux besoins à long terme, tout en faisant face à des changements rapides qui surviennent parfois du jour au lendemain et qui nous poussent à réagir promptement.
Ainsi, une importante décision que le gouvernement a prise avant la guerre du Moyen-Orient a été de prolonger l’oléoduc Edmonton-Toronto jusqu’à Montréal. Cela signifie que nous serons beaucoup plus près d’avoir un seul Canada, et non deux, sur le plan pétrolier; cela signifie que l’ouest du Canada pourra avoir un plus vaste marché national; cela veut dire aussi que le Québec et, en cas d’urgence, les provinces atlantiques pourront avoir accès à l’année longue au pétrole du pays. Voilà qui assurera à tous les canadiens un approvisionnement plus sûr, si explosive que puisse devenir la politique pétrolière à l’étranger.
Vu les progrès réalisés depuis ma déclaration à ce sujet, j’ai maintenant confiance que l’oléoduc pourra atteindre l’est du Canada vers la fin de 1975 et que nous ne serons alors en mesure d’offrir à tout le pays une relative sécurité d’approvisionnement. Je me souviens qu’après avoir parlé de l’extension du pipeline le 4 septembre dernier, cela a été passablement critiqué. Ce qui s’est produit depuis, soit la guerre du Moyen-Orient, la persistance de la pénurie et la cherté du pétrole importé, a, je crois, montré à toutes les régions du Canada la sagesse de cette décision.
La question de nos exportations d’énergie est étroitement liée à la sécurité et à la souplesse de nos approvisionnements. Je suis profondément peiné, comme le sont beaucoup d’entre vous, je le sais, d’entendre dire que le Canada abuse de la situation en réduisant, prétend-on, ses approvisionnements et en augmentant ses prix afin de profiter de la crise de l’énergie aux États-Unis. Voilà les accusations; voyons maintenant les faits.
Loin de réduire ses exportations de pétrole aux États-Unis, le Canada leur en a expédié plus que jamais auparavant. Nos projections montrent que nous expédierons cette année aux États-Unis soixante-trois millions de barils de pétrole de plus qu’en 1972, soit une augmentation de 18 %. En accroissant notre production, nous avons été en mesure de satisfaire aux besoins de notre voisin, tout en assumant notre première responsabilité, qui est de fournir aux Canadiens le pétrole dont ils ont absolument besoin. Cela dit, la politique du gouvernement canadien est et demeurera de procurer du pétrole aux États-Unis, dans toute la mesure du possible. Nous sommes des pays amis, et des amis tentent de s’aider les uns les autres.
Je tiens à dissiper tout malentendu qui pourrait subsister à propos de la taxe fédérale à l’exportation de pétrole aux États-Unis. En septembre dernier, nous avons demandé aux producteurs canadiens de geler leur prix jusqu’en janvier afin de protéger le consommateur canadien contre l’inflation. Mais nous ne voulions pas forcer l’Ouest canadien à vendre son pétrole aux importateurs américains à ces prix gelés et inférieurs. Nous avons donc imposé une taxe à l’exportation de sorte que les Canadiens soient assurés d’un prix raisonnable et juste pour le pétrole sur le marché étranger – le même prix que celui payé par les États-Unis pour d’autre pétrole étranger – et pas un sou de plus.
Sans cette taxe, les raffineries américaines auraient pu acheter du pétrole de l’Ouest canadien au prix gelé, inférieur de beaucoup à celui payé pour leurs autres importations de pétrole. La chose aurait profité, de façon subite, aux compagnies pétrolières américaines, alors que notre taxe à l’exportation profite aux gouvernements du Canada et de l’Alberta.
Je ne tiens pas la taxe à l’exportation pour une réalité permanente, et nous avons amorcé avec les provinces productrices l’élaboration d’une solution de rechange pour les exportations de pétrole. Je veux insister sur un autre point. La taxe fédérale à l’exportation n’enlève pas un seul sou de recettes pétrolières au gouvernement de l’Alberta. Au contraire, le gouvernement fédéral a promis de remettre aux provinces productrices une partie des recettes fiscales au moins suffisante pour pleinement compenser toute perte de redevances que ces provinces pourraient encourir. Et, bien sûr, les consommateurs de toutes les parties du Canada, y compris ceux de l’Alberta, auront bénéficié de gel des prix auquel les compagnies pétrolières ont consenti.
Le gel des prix, sous sa forme actuelle, prendra fin en janvier. Mais l’abolition du gel ne veut pas dire que le gouvernement laissera les prix du pétrole grimper au niveau des prix mondiaux, sans égard à la hausse de ce niveau. Nous devons admettre cependant que la presque totalité des ressources de pétrole et de gaz dont nous aurons besoin à l’avenir proviendra désormais de sources inusitées ou frontalières. La plus importante de ces sources réside dans les immenses réserves de sables bitumineux en Alberta. Leur développement rapide s’impose si l’on songe aux besoins futurs du Canada en énergie, et si l’on veut assurer la croissance économique continue de l’Alberta et de l’Ouest canadien.
Des projets comme ceux des sables bitumineux – ou comme ceux des gisements sous-marins dans la région atlantique – exigeront l’emploi de techniques nouvelles et coûteuses, ainsi que des investissements sans précédent, que ces fonds proviennent du secteur publie ou du secteur privé. Ces coûts de développement sont beaucoup plus élevés que ceux qui ont été consentis dans le passé pour la mise en valeur de champs piétrolifèfes classiques, et ils se traduiront inévitablement par une hausse des prix de l’énergie. Si bien que l’époque de l’énergie abondante et bon marché est révolue.
Le gouvernement fédéral est à créer un office permanent de conservation de l’énergie, qui conseillera les gouvernements et le public sur les mesures de conservation pratiques à prendre. Je compte sur les mesures volontaires que, la semaine prochaine, nous vous demanderons d’adopter sensibiliseront tous et chacun au fait qu’il est vain de fonder notre croissance économique future, et la qualité de la vie que nous léguerons à nos enfants, sur le gaspillage de nos ressources énergétiques.
Nous aurons probablement des difficultés dans les mois à venir. Mais je crois qu’en les surmontant, chacun de nous comprendra mieux que dilapider l’énergie, ce n’est pas un privilège, mais bien au contraire une menace pour notre mode de vie.
J’aurai d’autres occasions de vous parler plus en détail des problèmes futurs du Canada concernant l’énergie, ainsi que des moyens d’y faire face, et de vous faire part de décisions à cet égard qui auront d’importantes conséquences sur notre croissance économique, notre sécurité et la qualité de vie au Canada.
Ces décisions porteront sur des questions comme la constitution d’une société nationale de l’énergie, la construction d’un gazoduc dans la vallée du Mackenzie, une recherche plus intense de gisements de pétrole et de gaz dans l’Arctique et sur le plateau continental de l’Atlantique. Ces décisions concerneront aussi la question d’une entente avec les provinces atlantiques sur l’exploitation des gisements sous-marins; les moyens de stimuler la production de charbon et d’uranium au Canada, la construction de centrales thermonucléaires dans toutes les régions et sur l’amélioration du transport de l’électricité entre les provinces.
Le gouvernement entend toujours, bien sûr, voir à ce que tout ce qu’il est possible de faire soit fait pour assurer aux Canadiens des approvisionnements d’énergie suffisants – et pour que le Canada se comporte de façon équitable face aux besoins d’énergie des autres pays.
La plus haute priorité du gouvernement sera de voir à ce que tous les Canadiens disposent des réserves d’énergie nécessaires pour l’hiver – quels que soient les événements qui puissent survenir à l’étranger.
Face à cette tâche, je me sens confiant parce que je sais que la force du Canada ne repose pas seulement sur l’abondance de ses ressources, mais aussi sur cette maturité nationale qui nous permet de partager nos avantages et nos difficultés. Je ne doute pas de votre appui et de votre collaboration. Grâce à cette attitude de votre part, si plusieurs d’entre nous doivent avoir des ennuis cet hiver, personne d’entre nous ne devrait être sérieusement éprouvé.

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Monsieur le Président, mes collègues en politique fédérale, provinciale et municipale, mesdames et messieurs, chers amis,
En inaugurant ce vaste et magnifique édifice, cette maison magnifique, cette maison de Radio-Canada, je veux d’abord rendre un hommage particulier aux pionniers, à ceux qui dès les débuts ont voulu faire de Radio-Canada une œuvre très grande, qui ont voulu lui donner les dimensions continentales qu’elle a aujourd’hui.
C’est assez singulier lorsqu’on repasse dans sa tête l’histoire de Radio-Canada, tant dans le domaine de la radio que de la télévision, deux noms reviennent spontanément à la mémoire : Augustin Frigon pour la radio, Alphonse Ouimet pour la télévision. Ce n’est pas par hasard que les Canadiens français sont apparus pour jouer ce rôle important dans le domaine des communications. Comme société, comme groupe, on avait été singulièrement absent de cette autre expérience dans le domaine des communications, celui des chemins de fer. Très peu de Canadiens français ont participé à l’élaboration des chemins de fer soit du côté financier soit même du côté de la découverte, de la colonisation qui a suivi l’ouverture du pays par les rails d’acier. Mais dans le domaine de la radio, de la télévision on a été présent et c’est une chance extraordinaire du point de vue de l’évolution de la société québécoise que cette présence ait été si ferme et si durable. C’est indéniable que Radio-Canada, dans la défense et l’illustration de la langue française, dans l’édification culturelle du Québec, du Québec français en particulier, il est indéniable que Radio-Canada a joué un rôle d’une importance massive, d’une importance cruciale. J’ai mentionné deux noms, il y a beaucoup d’autres pionniers ici présents, je ne veux pas les nommer tous mais qu’ils aient été administrateurs ou artistes ou musiciens ou annonceurs ou commentateurs ou réalisateurs ou scripteurs ou techniciens, tous ces gens qui ont joué ensemble, et dès les débuts, les rôles que vous savez à Radio-Canada ont joué également un rôle durable et crucial dans l’évolution de la société québécoise. Et je voudrais le dire aujourd’hui, puisque c’est mon rôle et que je suis invité sans doute un peu pour cela, que dans ce travail depuis le début, Radio-Canada a eu l’appui constant et décisif du Parlement canadien. Si on regarde seulement les treize dernières années, on me dit que les subventions à Radio-Canada sont passées de 66 millions à quelque 205 millions et c’est ce qu’il faut retenir, c’est ça qui est important. Surtout il faut regarder par-dessus les quolibets qu’on se lance parfois. C’est vrai que parfois, du Parlement d’Ottawa et du gouvernement, vous entendez des critiques fuser vers Radio-Canada. C’est également vrai qu’il arrive à Radio-Canada de critiquer le gouvernement et les députés canadiens. Alors je ne pense pas que vous les gens de Radio-Canada vous vouliez nous proposer une trêve en vertu de laquelle nous, nous n’oserions jamais vous critiquer et vous, jamais vous nous critiqueriez. Je pense que nous serions gagnants dans une telle trêve et ce ne serait pas à votre avantage de la proposer. Mais ce qui est important c’est que dans l’oeuvre fondamentale de Radio-Canada, dans l’appui des administrateurs, vous avez eu l’appui du gouvernement, des gouvernements canadiens qui se sont succédés depuis la fondation de Radio-Canada et c’est ce qu’il faut retenir.

Alors c’est ça que je voudrais dire à Radio-Canada, que nous les félicitons, dire au nom de tous mes collègues présents ici, de tous les partis, que nous saluons votre travail, que nous espérons qu’il continuera, que si jamais il y a des critiques nous on se rappellera le mot que votre président Laurent Picard me lance parfois : quand tous les partis sont également insatisfaits du travail de Radio-Canada c’est que tout va très bien. C’est probablement un peu vrai; je me demande si l’inverse est également vrai M. Picard? Je ne sais pas si vous êtes également insatisfaits de tous les partis politiques tant fédéraux que provinciaux mais si oui, on serait content que la proposition puisse se renverser. Alors voilà, je voudrais simplement ajouter un mot pour souligner toutes les collaborations que nous du fédéral avons eues au niveau provincial et au niveau municipal, car je pense que le maire Drapeau mérite un mot en particulier dans ce mot de remerciement. Nous voudrions vous dire que nous sommes solidaires de votre oeuvre dans la société québécoise; et il est important que le Québec soit d’abord et avant tout une province francophone travaillant, se cultivant, et s’exprimant dans la langue française de la même façon que les autres provinces s’expriment dans la langue anglaise principalement, dans le respect des minorités, comme il faudra que ça se fasse dans le Québec. Mais pour cela, vous savez que le gouvernement fédéral, à travers Radio-Canada comme à travers ses autres institutions, appuie massivement, appuie fondamentalement cette option d’un Québec francophone. Et pour ce qui est de notre juridiction, de la juridiction fédérale, je pense que nous vous l’avons démontré encore une fois par Radio-Canada, par le CRTC, par d’autres institutions culturelles. Mais nous ne parlons pas seulement pour Montréal ou pour le Québec, nous parlons également des minorités francophones en Acadie ou dans l’Ouest ou en Ontario et à chaque fois que vos gestes et vos paroles sont multipliés par les caméras et par les microphones, il faudra songer que ces gens-là aussi qui nous écoutent et qui nous voient, nous devons les servir. Monsieur le Président, chers amis, vous me demandez de dévoiler une plaque — j’aurais pensé que vous m’auriez présenté plutôt une serrure et que j’y aurais mis la clé —, mais, symbole pour symbole, j’accepte celui-ci et je suis très heureux de répéter cette phrase qu’on entend à toutes les heures du jour et qui prend maintenant une gravité et une solennité particulières et un peu émouvantes pour vous : Ici Radio-Canada.

[CTRUDEAU=19731213]
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C’est pour moi un grand plaisir de participer à la première Conférence nationale sur l’économie, en partie à cause de l’occasion qui m’est ainsi offerte d’énoncer de nouveau et de réaffirmer les principes de la politique économique de mon gouvernement, et aussi parce que cette conférence et celles qui la suivront nous permettront de considérer ensemble certains de nos buts, de nos objectifs communs. Cette démarche prospective, de même que la définition d’un cadre de planification touchant les domaines économique, politique et social, sont deux aspects de travaux du Conseil économique qui ont particulièrement retenu mon attention au cours de ces dernières années. L’an dernier, mes collègues et moi-même avons pleinement endossé la recommandation que le Conseil, dans son Exposé, faisait — aussi bien à moi-même qu’à la population canadienne — de tenir annuellement une réunion nationale sur les questions économiques. Il faut féliciter le président du Conseil, M. Raynauld, ainsi que son personnel, du très grand soin avec lequel ils ont organisé cette première conférence. J’ai le ferme espoir que tous, hommes d’affaires, travailleurs, agriculteurs, pêcheurs, consommateurs, écologistes dirigeants politiques ou universitaires, profiteront assez de nos délibérations pour que cette conférence devienne une institution importante de la société canadienne.
La planification par objectifs, ou la gestion par objectifs à court, à moyen ou à long terme, a été mise au point avec succès par le monde des affaires au cours des vingt-cinq dernières années. Quant à nous, du secteur publie, c’est depuis moins de temps que nous nous employons à adapter les mêmes techniques à nos propres fins. Le gouvernement fédéral a déjà réussi à appliquer certaines de ces techniques et nous comptons perfectionner et améliorer nos méthodes avec le temps. Comme vous pouvez l’imaginer, la gamme des objectifs que doit envisager tout gouvernement est fort étendue, et les moyens dont on dispose pour atteindre ces buts sont considérables. En démocratie, on attend des gouvernements qu’ils établissent des choix, mais parce que la poursuite d’un ensemble d’objectifs suppose souvent qu’il faut en sacrifier ou en reléguer au second plan un certain nombre, on reproche souvent aux gouvernements de se montrer injustes, d’agir de façon inconséquente, ou de décider des questions d’État au gré des circonstances ou des pressions exercées par la population.
Le point de vue que je propose est différent. Les gouvernements, pour employer une expression chère aux économistes, doivent avoir une vue d’ensemble équilibrée du monde. C’est-à-dire qu’ils doivent fixer les objectifs et définir les priorités non seulement dans le secteur économique, mais aussi dans les domaines social, politique et culturel. Cette démarche suppose qu’on considère dans chaque cas les droits et les besoins de la personne en regard de ceux de la collectivité. Les adversaires d’un gouvernement, par ailleurs, — comme gouvernement minoritaire, nous sommes bien servis sur ce point, — ont tout loisir de rétrécir la perspective des objectifs ou des orientations choisis, selon que cela est à leur avantage. Ce qui est bon, voire nécessaire dans une société libre. Mais il ne faut pas perdre de vue qu’une perspective partielle n’est pas nécessairement juste ni valable d’un point de vue général.
Permettez-moi de vous donner un exemple précis, et qui est d’actualité. Comme vous le savez très bien, au cours de l’année dernière, trois des biens les plus importants de notre société d’abondance — denrées alimentaires, produits pétroliers et logement — sont devenus de plus en plus coûteux ou rares. Dans le cadre de l’un de nos principaux objectifs, en l’occurrence l’amélioration du niveau de vie de tous les Canadiens, notre politique a été de faire en sorte que la nourriture, le logement et le pétrole soient produits et distribués de façon à la fois efficace et équitable. Afin de parvenir rapidement à un résultat durable à cet égard, nous devons évidemment encourager les producteurs en permettant que les prix soient suffisamment élevés, sans pour autant perdre de vue que cette augmentation constitue un fardeau pour un grand nombre de citoyens.
Prenons par exemple le cas des agriculteurs : nous voyons un lien direct entre l’augmentation des revenus et l’augmentation de la production agricole. Cette prospérité accrue de la ferme est récente. Le revenu net agricole a augmenté de plus de 50%au cours des douze derniers mois. Or on peut affirmer que cette prospérité accrue est due pour une bonne part à notre politique agricole. Grâce à cette politique, qui comprend, entre autres éléments, de meilleures techniques de commercialisation et une augmentation de l’aide financière aux cultivateurs, — et j’ajouterais même mon récent voyage en Chine destiné à stimuler l’expansion de notre commerce avec les pays du Pacifique, — grâce à cette politique, dis-je, on peut voir enfin l’agriculture, sujette depuis la Seconde Guerre mondiale à tant de changements, se placer au rang des secteurs vigoureux et dynamiques de notre économie. Mais nous connaissons tous le revers de la médaille, je veux dire les conséquences néfastes, sur nos budgets personnels, d’une hausse marquée des prix des aliments, comme celle que nous subissons depuis un an. Les groupes les moins favorisés de notre société connaissent, en raison de cette montée des prix, des difficultés vraiment sérieuses. C’est pourquoi mon gouvernement a commencé à prendre, voici dix mois environ, une série de mesures telles que les réductions d’impôt, les paiements de soutien du revenu, les subventions destinées à stabiliser les prix des denrées alimentaires essentielles comme le lait et le pain, ou encore un rajustement plus fréquent des pensions.

Le dilemme auquel nous faisons face ici, à savoir chercher à stimuler la production agricole en favorisant l’amélioration des conditions économiques dans ce secteur tout en nous efforçant d’éviter les conséquences nuisibles, à court terme, pour le consommateur, illustre parfaitement les choix qui peuvent s’imposer aux gouvernements quant à leurs objectifs et aux moyens de les atteindre. Pour un gouvernement fédéral, ces choix ont pour objet la détermination de l’intérêt général du pays face aux pressions de toutes sortes d’intérêts particuliers. On peut évoquer ici à ce sujet les opinions contradictoires qu’on avançait l’été dernier à propos de la cherté des aliments. Les agriculteurs disaient que les prix devaient être plus élevés, les consommateurs, qu’ils devraient être plus bas, au Parlement, les partis de l’opposition prétendaient que les prix devaient être à la fois élevés et bas, tandis que les chroniqueurs politiques soutenaient que notre gouvernement minoritaire tomberait à moins que sa politique n’encourageât à la fois la hausse et la baisse des prix. La méthode de gouvernement par objectifs exige une consultation et une coordination toujours plus poussées avec les nombreux groupes qui composent la société et dont les intérêts s’affrontent. L’efficacité et l’équité n’exigent rien de moins.
Étant donné la décentralisation politique, régionale et structurelle qui caractérise notre pays, cette coordination, cette harmonisation, doivent comprendre les autres niveaux de gouvernement afin d’intégrer et d’accommoder dans la mesure du possible les priorités provinciales et municipales. Dans le cas du pétrole, par exemple, cela signifie concilier l’intérêt de l’Alberta, qui cherche à tirer le plus grand profit possible de ses ressources et l’intérêt, prédominant celui-là, de l’ensemble de la population canadienne à qui il faut assurer, à prix raisonnable, sa part d’énergie. La méthode de gouvernement par objectifs exige également une collaboration et un meilleur dialogue avec le secteur privé, car nous dépendons tous, en définitive, de sa vitalité. Je vous affirme, quant à moi, que mon gouvernement continuera à s’efforcer de définir avec plus de clarté le choix et les raisons de ses objectifs — comme cela a été le cas durant la dernière campagne électorale, à l’occasion du discours du trône du mois de janvier dernier, ou encore lors de la présentation du budget et, plus récemment, dans nos déclarations concernant notre politique sociale, l’inflation et le problème de l’énergie. J’espère que, de votre côté, vous chercherez à énoncer toujours plus nettement vos buts et à montrer comment ils peuvent être conciliés avec l’intérêt national. Je vous invite donc à défendre vos intérêts et à les intégrer dans le cadre plus large de l’intérêt national. Je le répète, il est essentiel que tous les groupes qui constituent notre société se consultent mutuellement.
Nous avons aujourd’hui une excellente occasion de nous consulter. Dans ses Neuvième et Dixième exposés annuels, le Conseil économique a établi, à notre intention, un tableau des objectifs que notre économie devra atteindre de trois ans en trois ans. J’espère que ces indicateurs serviront tant au gouvernement qu’à la population comme un instrument de mesure de notre progrès économique. Ils devraient également nous permettre de bien éclairer le jeu d’interdépendances, de compensations et de servitudes que suppose la diversité des objectifs et des orientations politiques, en mettant particulièrement en évidence les conflits que ne peut manquer d’engendrer pareille diversité.
Je ne crois pas, et vous pensez sans doute comme moi, que les objectifs fixés par le Conseil dans son Dixième exposé annuel soient nécessairement les meilleurs résultats que nous puissions obtenir. Ces objectifs nous fournissent néanmoins une gamme de points de repère économiques bien ordonnés qui permettent de définir avec précision, en fonction de maintes hypothèses, le chemin que pourrait suivre notre économie d’ici 1976. Certaines de ces hypothèses
pourraient être considérées comme trop optimistes en regard de la crise de l’énergie et de l’inflation internationale. Si je les ai bien compris, les objectifs fixés par le Conseil lancent un défi aux Canadiens, celui de surclasser, au cours des trois prochaines années, la plupart sinon toutes les économies du monde occidental industrialisé. J’espère que vous ne vous déroberez pas à ce défi. Quant au gouvernement fédéral, il est évidemment prêt à le relever.
Mon gouvernement, pour sa part, continuera à définir ses orientations économiques en fonction de son objectif fondamental, à savoir l’amélioration du niveau de vie des Canadiens dans toutes les régions du pays. Nous pensons qu’une économie forte nous aidera à atteindre nos autres objectifs essentiels, tels qu’ils ont été formulés dans le dernier discours du trône, soit l’unité nationale et l’égalité des chances pour chacun. Permettez-moi, à ce propos, d’esquisser devant vous les grandes lignes de notre politique économique.
Nous continuerons à préconiser une croissance économique vigoureuse et équilibrée pour le Canada. J’entends, par équilibre, un taux de croissance annuel aussi régulier que possible, et une croissance qui sera partagée par toutes les régions du pays et par tous les membres de notre société. Il faudra également tenir compte des dépenses d’ordre social comme la protection du milieu, nécessité que nous ne devons pas perdre de vue, même en période de pénurie apparente ou réelle. Nous devons nous rendre compte aussi que nos ressources ont des limites et qu’elles sont sujettes à une exploitation de plus en plus coûteuse.
I1 n’est pas de meilleur exemple, pour illustrer l’importance d’une croissance équilibrée, que celui des sables bitumineux de l’Alberta. En effet, nous avons besoin du pétrole qu’ils renferment, mais nous ne pourrons nous le procurer qu’à un prix de revient beaucoup plus élevé que celui qui a été pratiqué jusqu’ici pour les produits pétroliers. En outre, il faudra ajouter, aux dépenses de mise en valeur et de production, les coûts sociaux et ceux qu’entraîneront la protection du milieu. Enfin, il faudra concilier l’intérêt des provinces productrices et celui de l’ensemble des consommateurs canadiens. Comme je l’ai dit la semaine dernière, le gouvernement fédéral espère qu’il pourra bientôt s’entendre avec le gouvernement albertain au sujet des sables bitumineux et d’autres questions connexes. Il est cependant indubitable que, pour résoudre ce problème à la satisfaction de chacun et dans l’intérêt de tous, il sera nécessaire de pousser beaucoup plus avant le processus de consultation et d’harmonisation entre les deux gouvernements concernés et les divers intérêts en jeu.
Conformément à notre politique de croissance économique, nous continuerons à favoriser le plein emploi au Canada. Comme bon nombre d’entre vous l’auront déjà appris grâce aux recherches du Conseil économique ou par d’autres travaux, le taux de la croissance de la main-d’oeuvre dans notre pays, au cours de la dernière décennie, équivaut à peu près au double de celui des États-Unis, et à plus du triple de celui que connaît le Royaume-Uni, ou la France, ou l’Allemagne, ou le Japon. La croissance de la main-d’oeuvre canadienne continuera, au moins jusqu’à 1980, à dépasser celle de tous les autres pays industrialisés. Cela donne à notre économie un caractère unique, et c’est pourquoi, à l’exception d’une période de neuf mois, soit d’août 1969 à mars 1970, nous avons, en politique économique, mis l’accent sur l’expansion. On pourra prétendre, après coup, que nous aurions pu nous montrer plus audacieux; je crois néanmoins que les historiens de l’économie seront impressionnés par le nombre d’emplois créés depuis 1970 au Canada. Nos résultats en matière de création d’emplois au cours des deux ou trois dernières années — je pense en particulier à l’exploit que constitue la création, l’an dernier, de près d’un demi-million d’emplois — nous encouragent à penser qu’avec la participation du secteur privé, nous serons en mesure d’intégrer presque toute cette fraction nouvelle de la population active.
Pour obtenir ce résultat, mon gouvernement maintiendra une politique hautement innovatrice, c’est-à-dire qu’il ira au-delà de l’application de mesures générales d’ordre fiscal et monétaire, particulièrement en ce qui a trait aux problèmes de structure. Notre politique, qu’il convient de qualifier de politique sélective, a comporté, comme vous le savez, des programmes d’emploi directs comme le programme d’initiatives locales, les programmes de formation en cours d’emploi, les prêts spéciaux aux provinces et, de manière plus large, nos programmes de développement régional. Notre politique sélective a été un succès quant à la multiplication des offres d’emploi dans des régions ou parmi des groupes où le chômage était élevé. Aux yeux mêmes de nos critiques les plus sévères, cette politique n’a pas été fautive sur le plan économique. De fait, au pays comme à l’étranger, on l’a considérée comme une réponse particulièrement imaginative et efficace aux problèmes de structure propres à une économie comme la nôtre.
Les conséquences sociales de cette politique ont néanmoins fait l’objet de sérieuses critiques. Bien que certains soulignent avec raison la valeur de l’animation sociale attribuable à cette politique, d’autres nous disent que nous avons affaibli l’éthique du travail, et que bien des gens ne veulent plus accepter les formes traditionnelles du travail. La question est trop complexe pour être aisément résolue. Au moment où nous entrons dans l’ère post-industrielle, nous voyons se transformer partout la psychologie du travail. Mais je crois que de puissantes motivations culturelles, économiques et sociales soutiennent le désir de la nécessité de travailler, motivations dont nous devons tous reconnaître et encourager la fécondité. Le gouvernement ne tient pas à devenir un pourvoyeur d’emplois à grande échelle. C’est au secteur privé qu’incombe avant tout la responsabilité d’employer la main-d’oeuvre disponible. Nous n’interviendrons qu’en cas de sous-emploi, spécialement en certaines régions et à l’égard de certains groupes d’âge et certains groupes sociaux. En ce sens, notre politique sera sélective.
Notre gouvernement a toujours encouragé et souvent subventionné l’innovation dans le secteur privé. Nous vous demandons en retour de reconnaître les gestes innovateurs que pose le gouvernement en essayant de régler les problèmes économiques et sociaux d’une société en pleine évolution. Toute critique constructive de votre part nous sera utile.
Mon gouvernement poursuivra ses efforts dans le domaine de la stabilisation des prix. En disant cela, j’ai à l’esprit les résultats insatisfaisants obtenus au cours des douze derniers mois, ainsi que le contexte extrêmement inflationniste dans lequel fonctionne l’économie canadienne. Ce sont là deux aspects de la situation bien mis en lumière dans l’énoncé de principe préparé pour la Conférence par le Comité des services financiers. Le fait que le rythme de la hausse des prix que nous avons connue au cours des trois ou ou quatre dernières années ait été un peu moins prononcé que chez la plupart des autres pays occidentaux n’est guère réconfortant pour nous. Il l’est sans doute encore moins pour nos concitoyens moins favorisés : voilà pourquoi nous avons pris l’engagement de faire mieux. Mais, d’après nos analyses, la cause de l’inflation actuelle au Canada est surtout internationale; aussi notre politique n’en a pas été une d’opportunisme comme l’aurait été l’imposition d’une régie générale des prix et des salaires. Dans les circonstances, et vu la nature ouverte de notre économie, pareille politique serait inapplicable et inefficace.
En dehors de ces considérations, il y a, au sujet de pareilles régies, des problèmes qu’aucun des pays qui y ont eu recours n’a pu résoudre de façon satisfaisante. Il y a par exemple la question de l’effet d’une régie sur l’approvisionnement. Je suis sûr que l’été dernier beaucoup d’entre vous ont vu à la télévision de quelle façon saisissante, face à la réglementation, certaines denrées ont été retirées du marché. C’est ainsi qu’on nous a montré des aviculteurs américains tuer des millions de poulets plutôt que de les vendre au prix fixé. Si ce phénomène persistait et s’étendait, les régies pourraient fort bien provoquer des hausses de prix plus considérables qu’il ne s’en serait produit en l’absence de réglementations.
Un autre problème non résolu au sujet de la régie des prix est celui de son manque d’équité, particulièrement à l’endroit des travailleurs. L’expérience des États-unis et du Royaume-Uni nous enseigne que tout succès temporaire d’une régie a été réalisé en grande partie aux dépens de la part du revenu national qui doit aller aux travailleurs. Cela s’explique aisément. Car s’il est simple, du point de vue administratif, de limiter le salaire d’un ouvrier, il est beaucoup plus difficile, sinon impossible, d’empêcher effectivement le reclassement d’un employé de bureau ou l’appréciation d’un capital ou d’une propriété. Bien que ce problème de la diminution de la part du revenu national qui doit aller aux travailleurs soit peut-être moins important aux yeux de gouvernements plus conservateurs, il demeure pour le mien d’une importance capitale et fondamentale.
Mon gouvernement a préféré prendre des mesures pour enrayer l’inflation à sa source, en encourageant l’augmentation de la production, notamment dans le secteur agricole, et en restreignant modérément la pression de la demande globale qui, selon nous, était devenue excessive plus tôt cette année. Dans la mesure où un grand nombre des facteurs qui régissent l’offre et la demande sont externes, il nous faudra travailler en vue d’accroître la coopération au plan international. Mais nous avons au Canada la possibilité d’exercer une action autonome et nous continuerons de le faire.

De plus, parce que nous croyons qu’aucune société éclairée ne peut tolérer que certains groupes se voient constamment défavorisés au point de vue financier tandis que d’autres jouissent d’une prospérité qui s’accroît rapidement, nous avons pris diverses mesures pour soulager les personnes les plus durement touchées par l’inflation. Les subventions accordées à l’égard de plusieurs denrées alimentaires essentielles, l’indexation de la plupart des prestations de bien-être social, ainsi que l’augmentation de la pension de vieillesse et des allocations familiales, caractérisent la ligne de conduite très dynamique que nous suivons dans ce domaine. Nonobstant nos initiatives, je ne sous-estime pas la difficulté qu’éprouverait n’importe quel gouvernement canadien à stabiliser les prix et, j’espère qu’aucun Canadien ne se laissera égarer, par les politiciens de l’opposition ou par qui que ce soit, au point de croire qu’il s’agit là d’une tâche simple et facile.
Enfin, mon gouvernement continuera de se faire le champion d’un commerce extérieur vigoureux et stable. L’état et la structure de la balance des paiements de notre pays n’ont jamais été meilleurs qu’au cours des cinq dernières années, et je suis vraiment fier de cette réalisation. Depuis près de six ans — en fait peut-être cela remonte-t-il aux moments angoissants que nous avons vécus au début de 1962 — depuis près de six ans, dis-je, il ne nous est pas arrivé, en raison de quelque faiblesse de l’économie mondiale, de devoir adopter à l’échelon national des orientations économiques que nous n’aurions pas normalement choisies. En effet, notre position économique internationale ne nous a pas empêchés de réaliser les objectifs que nous nous étions fixés. C’est à cause de la fermeté de nos comptes extérieurs que mon gouvernement a toujours soutenu que nos orientations nationales en matière économique doivent commander notre politique internationale dans ce domaine. C’est cette attitude qui a déterminé notre comportement dans nos relations commerciales avec les États-unis, qui a présidé aux relations que nous avons établies avec les communautés européennes et le Japon, et qui est à l’origine des rapports de plus en plus nombreux que nous entretenons sous forme de commerce, d’investissements et d’aide, avec d’autres pays du monde. Cette attitude sera la pierre angulaire de notre ligne de conduite lors des négociations sur la libéralisation du commerce qui se préparent actuellement sous les auspices du GATT à Genève. C’est la même attitude qui nous aide déjà à apporter un appoint utile aux discussions sur la réforme du système monétaire international, lequel devra permettre à nos pays, qui deviennent de plus en plus interdépendants, de traverser les années 70 et, nous l’espérons, les décennies qui suivront.

Monsieur le président, j’ai donc esquissé à grands traits le cadre dans lequel mon gouvernement s’est engagé à poursuivre sa politique économique. Nous espérons que ces orientations aideront à préparer les conditions dans lesquelles seront atteints ou même dépassés les objectifs que le Conseil économique nous a fixés. Pour l’heure, nous ne devons toutefois pas oublier que la pénurie de certaines catégories de main-d’oeuvre et de matériel qui se fait sentir, non seulement au Canada, mais aussi et surtout à l’étranger, imposera à la croissance des contraintes sévères qui ne manqueront pas de compliquer notre tâche.
Si, en élevant notre point de vue, nous écartons le pessimisme néo-malthusien de certains futurologues, nous voyons clairement se dessiner une situation d’ensemble qui modifiera favorablement les perspectives économiques du Canada. L’avenir nous est largement inconnu, mais quelques tendances internationales importantes pour notre pays sont déjà assez… La population mondiale s’accroîtra encore au moins durant quelques décennies. À moins de plusieurs autres « révolutions vertes » semblables à celle que nous avons connue au milieu des années soixante, on cherchera encore de l’espace pour loger et nourrir tout ce monde. Dans la mesure où la demande continue à s’accroître rapidement et où le coût des techniques de remplacement demeure très élevé par rapport aux normes traditionnelles, dans le monde entier les sources d’énergie se feront peut-être plus dispendieuses. Et il nous sera difficile et coûteux, en l’absence d’innovations techniques massives, non seulement d’enrayer, mais même de réduire la dégradation du milieu naturel.
Bien qu’il se produira certainement des changements dans le comportement des individus aussi bien que dans les structures des institutions, je prévois que le prix de la plupart des ressources essentielles du globe accusera une hausse continue et peut-être même prononcée. II en résultera un accroissement relatif du revenu des personnes, des sociétés, des provinces et des nations détentrices de ces ressources qui seront devenues rares. Il en résultera donc aussi une redistribution en leur faveur du revenu mondial.
Étant donné l’abondance de ses ressources, le Canada conservera une situation extrêmement favorable un bon moment, et peut-être même très longtemps. Dans la mesure où nous serons capables de profiter des énormes avantages économiques que nous réserve l’avenir, il nous sera plus facile d’atteindre tous nos autres objectifs, qu’ils soient d’ordre culturel ou politique ou social. C’est en mettant en commun tous nos efforts que nous y parviendrons.

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Excellence, Mesdames, Messieurs,
L’hommage qui est rendu aujourd’hui à un éminent serviteur de l’État, Monsieur Edgar Ritchie, rejaillit sur l’ensemble de la Fonction publique. Car en reconnaissant l’insigne mérite personnel du sous-secrétaire d’État aux Affaires extérieures, nous soulignons en même temps l’importance capitale, le rôle vital du fonctionnaire dans la cité, à tous les degrés de la filière, mais singulièrement aux échelons supérieurs où sont assumées les plus grandes et les plus lourdes charges et d’où rayonnent normalement les plus prestigieux exemples d’excellence.

Certes la vie politique me l’a révélé aussi complètement qu’il se peut, mais j’ai toujours été pénétré de respect pour le fonctionnaire authentique, c’est-à-dire celui qui remplit sa fonction comme en obéissant à une vocation. Il est bien autre chose qu’un bureaucrate; il n’est pas homme de bureau, mais homme de fonction. Aux échelons les plus élevés, il est l’homme d’une fonction vers laquelle convergent, et par laquelle s’expriment et se résolvent, se concilient et se satisfont certaines exigences souvent contradictoires du corps social et de la chose publique.
De par sa responsabilité administrative, le fonctionnaire reçoit et détient une part de l’autonomie et de la volonté dont tout citoyen s’aliène, afin que puisse être constituée et maintenue l’autorité indispensable de l’État. Le fonctionnaire ne représente pas directement et pleinement le peuple comme le font les députés et les membres élus du gouvernement; mais si sa représentation est indirecte et partielle, elle n’en est pas moins réelle, de sorte que sa fonction ressortit à l’essence du contrat social. Elle comporte donc quelque chose de sacré, en ce sens que le fonctionnaire, agissant au nom de l’État et du peuple, se trouve toujours à s’occuper des affaires des autres. Que le fonctionnaire soit constamment sujet aux souveraines régulations parlementaires et ministérielles n’atténue aucunement les impératifs inhérents à sa charge, lesquels supposent de sa part le désintéressement et l’intégrité de ceux-là que les anciens appelaient les « justes ».

Sensible à certaines dominantes, on peut dire d’une part que l’autorité proprement politique est axée sur le changement qu’elle doit tantôt empêcher et contenir, tantôt discerner et accueillir, souvent provoquer, mais toujours structurer, pour que la cité se consolide dans le progrès. On peut dire d’autre part que l’autorité administrative dévolue au haut fonctionnaire est accordée à la stabilité. Le fonctionnaire nous apparaît alors comme l’homme de la permanence dans la cité, le protecteur de la persistance sociale que l’évolution travaille ou tourmente forcément, et qui doit néanmoins être respectée selon la lettre et l’esprit des lois.
Une semblable perspective met en relief les qualités et les dons qui font ces grands commis dont se félicitent les gouvernements et les nations. De telles personnalités sont puissamment nouées : elles ne comportent point de négligences; de telles intelligences connaissent et comprennent à fond les intentions du législateur et les instincts du peuple; interprètes du pays dans sa confrontation courante avec ses propres éléments et avec le monde extérieur, de telles prudences, à leur façon patiente, savent trouver aux conflits d’existence des solutions non seulement équitables mais encore originales, enrichissant ainsi l’État d’innovations discrètes dont l’autorité politique aime à s’inspirer.
Tel m’apparaît idéalement le haut fonctionnaire. Huitième récipiendaire de la Prime de la Fonction publique pour services insignes, M. Ritchie voit sa longue et splendide carrière reconnue comme exemplaire. Il me faut, Excellence, éprouver derechef la modestie de M. Ritchie, car ces propos m’ont été inspirés par l’exemple même qu’il ne cesse de donner.

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Qu’on me permette de profiter de l’occasion, qui marque un tournant dans l’histoire de votre université, pour m’arrêter un instant au rôle que joueront les institutions juridiques dans la société de demain.

Il n’est pas prudent de trop préjuger de l’avenir. Mais nous pouvons quand même prévoir, sans trop craindre de nous tromper, qu’au cours des prochaines années, le droit jouera un rôle de plus en plus important pour chacun de nous, dans nos relations avec les individus, avec les institutions publiques et privées, de même qu’avec l’État.

Cela m’amène à croire que nous allons, hommes et femmes, exiger de plus en plus de la loi qu’elle remplisse deux fonctions à tel point essentielles qu’il en va de la vie même.
La première, c’est que dans une société où les aspirations changent constamment et où les valeurs sont sans cesse remises en question, le droit doit être le reflet de nos idéaux et de nos principes de justice et d’équité. Il doit aussi assurer des assises stables et solides pour que tous puissent vivre leur vie quotidienne sans perdre leur sens de l’orientation et de l’équilibre — pour que tous puissent, d’une façon ou d’une autre, conserver l’espoir de réaliser leurs objectifs.
De bien des façons donc, nous attendrons du droit qu’il remplisse des fonctions qui sont, dans un certain sens, contradictoires.
Le régime juridique d’un État souverain est, chose étrange, le réceptacle ou le reflet des valeurs les plus précieuses de ses citoyens. Pour faire respecter ces valeurs, pour réaliser nos espoirs, il nous faut un droit qui soit extraordinairement souple. Si l’évolution de notre société, qui a accompli dans le domaine scientifique des progrès révolutionnaires, n’est pas suivie pur une évolution comparable du droit, ce ne seront pas seulement les idéaux et les espoirs des jeunes qui seront oubliés dans nos règles et nos règlements, mais aussi ceux des personnes âgées, ceux des défavorisés, peut-être ceux de chacun d’entre nous, car nous souffrirons alors de l’instabilité que ne manquerait pas d’entraîner un droit incapable de faire régner la justice.
Point n’est besoin pour cela de nombreux exemples. Pensons à notre environnement, aux transformations actuelles et futures que produisent son usage et son exploitation. Pensons à notre vie même, et à l’influence que la technologie exerce sur le rassemblement des renseignements qui nous concernent. Pensons aux ressources des mers et à la façon dont le protectionnisme affiché par les lois pendant des siècles est en train de disparaître. Pensons à notre nouvelle perception des limites des ressources terrestres et à la manière dont celle-ci peut nous amener à envisager les problèmes que posent leur partage et leur répartition. À la vérité, lorsque nous pensons à nos foyers, à nos occupations, à nos enfants, nous prenons vivement conscience des forces de l’évolution. Nos soucis, nos préoccupations sont prétexte à de nouvelles aspirations, à de nouvelles demandes, ainsi qu’à de nouvelles invitations à l’action adressées à nos institutions, à nos dirigeants et à notre gouvernement.

Nous nous attendons à ce que nos lois suivent l’évolution, à ce qu’elles soient progressives et traduisent bien nos besoins. Néanmoins, il faudra se préoccuper en plus de la stabilité de nos lois et de l’appareil judiciaire. Les règles ont supplanté les pouvoirs discrétionnaires, les coutumes et la tradition : voilà qui a sûrement été l’une des caractéristiques les plus importantes de notre époque. Autrefois, les choses étaient plus simples, les rapports personnels servaient souvent à régler les conflits ouvriers et bien d’autres différends. Aujourd’hui, nous ne laissons plus à l’employeur le soin de déterminer le seuil de l’équité pour ses employés. Les gouvernements ne peuvent plus manipuler arbitrairement ceux qui travaillent pour eux. Dans nos universités, les règles et les usages qui se sont implantés pour traduire les préoccupations de la société tout entière limitent en haut lieu la faculté de diriger et de modifier les choses. Notre régime judiciaire, notre appareil législatif et nos tribunaux nous font voir la nécessité de définir et d’appliquer des lois plus humaines. Face à l’immense impersonnalité de nos institutions et au sentiment de quasi-impuissance de l’individu à assurer sa propre protection, nous comptons de plus en plus sur des règles pour arbitrer nos conflits, pour nous garantir contre l’exercice de pouvoirs arbitraires et pour nous apporter la stabilité.

Ces deux attributs de la loi — souplesse par rapport au changement et garantie de stabilité — deviendront, je pense, de plus en plus essentiels, de plus en plus prépondérants.
Or, si, en un sens, ces attributs sont incompatibles, ils doivent néanmoins coexister. Bien, plus, ils doivent subsister dans l’harmonie, les forces du changement imposant en profondeur de nouvelles orientations et de nouvelles solutions, et les forces de la permanence assurant la cohésion au cœur même du changement.
Nombreux sont ceux qui douteront que la loi soit capable de réaliser cet équilibre ou cette harmonie. Ils douteront que cette ambivalence du processus essentiel de la loi puisse jamais être résolue. C’est, je pense, dans le caractère unique de la loi qu’il faut rechercher les indices de l’orientation que prendra notre régime judiciaire dans les années à venir.

Quel est ce caractère unique sur lequel je fonde ma confiance dans le rôle de la loi? Il n’est pas facile de répondre à cette question. Comme l’a dit Jacques Maritain :
la connaissance qu’a notre conscience morale de la loi est sans doute encore imparfaite et il est très probable qu’elle continuera d’évoluer et de se perfectionner jusqu’à la fin des temps.
Le principe qui est à la base même de ma philosophie du droit est qu’il participe à l’administration de la justice en considérant l’homme non comme un moyen, mais comme une fin, tout en préservant le principe démocratique essentiel de l’intérêt collectif. Notre régime judiciaire possède la capacité fondamentale de réaliser l’équilibre entre la certitude de décisions passées et les exigences du progrès, en trouvant dans le passé la méthode et le fondement qui lui permettent de s’orienter pour l’avenir.
Le pouvoir judiciaire et les professeurs de droit, qui forment l’opinion en matière juridique, ont le devoir de prendre conscience que ce sont nos idéaux et nos objectifs qui, au sein du régime judiciaire, sont les éléments cohésifs de l’ordre et de la civilisation. C’est ainsi que les lois peuvent commander en permanence le respect de certaines valeurs, indépendamment des agresseurs qui, à l’occasion, prônent l’anarchie ou la révolution.
Puisque ce sont nos idéaux et nos objectifs qui cautionnent notre appareil judiciaire, ni la loi ni ses institutions ne sont immuables. Mais les changements se produisent dans le cadre traditionnel de la justice, qui rassemble les principes de notre régime judiciaire. Cela, je crois, a une certaine importance pour ceux qui enseignent et qui étudient le droit.
Nous sommes soumis aux limites de la connaissance et de la technique. Il nous importe de ne pas modifier l’orientation de notre société par de simples édits ou des impulsions personnelles. Les réformes sont essentielles à la préservation du caractère moral de l’ordre public, mais il ne faut jamais oublier que, dans notre civilisation, le sens de la justice est intimement lié à nos traditions et aux instruments grâce auxquels nous exerçons la justice. Ce vers quoi nous devons tendre, c’est l’harmonie dans le cadre de l’ordre public. Chaque rouage de l’appareil doit fonctionner de concert avec les autres. Voilà le caractère de cohérence et de prévisibilité auquel nous nous attachons dans notre droit. Et connaître l’harmonie qu’il faut insuffler dans nos lois, c’est réfléchir à leur portée sociale et morale.
Je conçois donc le droit comme un processus créateur. On y retrouve les principaux éléments d’une force créatrice. Premièrement, la possibilité d’innover, de disposer les éléments d’une façon qui favorise la création d’idées et de solutions nouvelles. Deuxièmement, la possibilité de le faire dans le cadre des restrictions qui s’imposent d’elles-mêmes.
Si, dans ce contexte, le droit peut revêtir un caractère créateur, je suis persuadé qu’il peut s’élever à la mesure de sa principale qualité, soit celle de s’adapter au changement dans un climat de cohérence et de stabilité.
Il est alors très important que nos grandes institutions juridiques fassent bien comprendre aux jeunes que si la loi doit suivre son véritable cours, l’esprit créateur doit l’animer, la force créatrice doit lui donner l’énergie dont elle a besoin de même qu’un but à atteindre, et enfin la pensée créatrice doit l’interpréter et l’appliquer.
Je me rappelle les mots du poète Auden :
« La loi, dit le jardinier, c’est le soleil… La loi, dit le juge… c’est la Loi.  »

Façonnons, dans nos institutions juridiques, de véritables jardiniers de la loi, afin que, comme un soleil, elle génère des forces vives. et crée les conditions dans lesquelles nous, et nos enfants, et les enfants de nos enfants, pourrons nous épanouir.

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Le terme libéralisme a acquis au cours des âges et du hasard des idéologies un sens bien défini qui, je suis porté à le croire, diffère effectivement quelque peu d’un pays à l’autre là où il y a un parti libéral pour en prêcher les vertus. Je vous exposerai donc sous toutes réserves ma conception du libéralisme international.
Nous savons tous que la liberté de l’individu est la clef de voûte de la doctrine libérale et qu’en pratique, liberté signifie avant tout changement. Homme de gauche, le libéral s’accommode rarement du statu quo. C’est un novateur : il cherche à transformer la société, à réformer les institutions et à libérer les hommes. Il n’en est pas pour autant anarchiste, car il a la conviction qu’un homme libre ne peut se réaliser pleinement, en tant qu’individu, en marge de la société. Il n’est pas non plus révolutionnaire : il ne croit pas qu’il faille sans cesse effacer de la société toute trace du passé, qu’il faille toujours faire table rase pour tout recommencer à neuf. J’aime à dire que le libéral est de gauche, mais sans plus.
Même si la colère nous porte souvent à nous élever contre les injustices commises dans notre société organisée et à déplorer les faiblesses de nos institutions, nous ne voyons pas pour autant l’utilité de faire des déclarations fracassantes pour le seul plaisir de la chose. À quoi bon, en particulier, clamer des slogans ronflants ou se lancer dans des diatribes, que celles-ci soient dirigées contre des personnes, des groupements ou des institutions. Le libéral préfère user de dialogue et de persuasion parce qu’il a foi en la démocratie, et l’on ne peut atteindre à la démocratie par des voies contraires aux principes démocratiques.
L’attitude que je qualifie de libérale n’est pas qu’affaire de goût ou de tempérament. L’esprit de modération qui caractérise cette attitude et qui trouve son fondement dans la doctrine libérale résulte d’une prise de conscience de la complexité des problèmes actuels qu’on ne saurait certes résoudre à coups de slogans, ni de façon simpliste.
Le libéral est donc modéré et non simpliste dans son expression et dans son comportement, pour la bonne raison que sa conception du monde est empreinte précisément de ces mêmes caractéristiques. Bref, il est réaliste; il sait que les valeurs sociales évoluent lentement et que, pour les changer, il faut réformer tout un ensemble d’idées et de coutumes.
Il ne désespère pas pour autant, tout au contraire. Il est optimiste de nature et fait confiance aux gens, L’homme ne lui apparaît point comme un être essentiellement dépravé, incapable d’emprunter les sentiers de la probité et du bonheur. Il ne lui apparaît pas non plus automatiquement comme un être parfaitement bon. Il tient pour importante chez l’homme son inclination au bien, mais il sait qu’il faut la cultiver et la nourrir. Le libéral connaît tout aussi bien que n’importe qui les limites du gouvernement et de la loi, mais ces deux forces vives, il n’hésite pas à les mettre au service du bien.
Il n’hésite pas non plus à les défendre. Je vous ai dit que l’État libéral est ouvert et démocratique parce qu’il fait confiance à ses citoyens. Mais pour que le libéralisme se développe, les citoyens doivent aussi avoir confiance en l’État démocratique, croire qu’il protégera leurs droits et leurs libertés et qu’il utilisera la force, s’il le faut, pour combattre la violence de ceux qui abusent de sa confiance. Bien des libéraux canadiens ont compris ce rôle de l’État lorsque nous avons dû faire face à une crise de confiance de ce genre, en octobre 1970; aujourd’hui, de nombreux libéraux d’autres pays le comprennent aussi, dans un monde trop souvent éprouvé par la piraterie aérienne et le terrorisme.
Au début de ce colloque international d’une semaine, j’ai cru bon de vous rappeler certaines qualités du libéralisme. Les libéraux voudront transporter sur la scène internationale les principes mêmes dont ils ont appuyé l’application dans leur propre pays. Ce ne sera pas une sinécure, en partie parce que le libéral est tiraillé entre le nationalisme et 1’internationalisme.
Si la politique étant uniquement affaire de raison, comme ce serait le cas si les gens étaient purement rationnels, nous aurions peut-être déjà aboli l’État-nation, ou, tout au moins, nous l’aurions subordonné à une fédération mondiale. Mais tel n’est pas le cas. Les hommes se méfient les uns des autres. Nous ne comprenons même pas entièrement nos propres raisons d’agir. Naturellement, nous comprenons surtout les personnes, le territoire et les causes qui nous sont le plus familiers. L’homme peut choisir d’être internationaliste. Mais, dans un sens, il ne peut pas ne pas choisir d’être nationaliste.
Je crois que la progression du plus connu au moins connu et, bien sûr, du connu à l’inconnu est un principe de psychologie humaine qui demeure valable et nécessaire. Nous savons par expérience que les gens ne sont pas encore capables d’accepter le monde tel qu’il existe. En fait, qui l’est ? Nous sommes destinés à cheminer lentement, parfois à une lenteur désespérante, vers l’établissement d’un parlement planétaire et d’une justice sociale internationale. L’homme politique libéral ne peut donc pas attendre l’aube de l’âge d’or de l’harmonie internationale. Des mesures doivent être prises à l’égard de problèmes urgents qui
ont des répercussions internationales et qui touchent, dans leur vie même, des centaines de millions de personnes. Il me semble qu’une bonne façon d’aborder l’étude des problèmes internationaux sur lesquels vous vous pencherez cette semaine consiste à infuser à notre action nationale, particulièrement lorsqu’elle a des conséquences sur le plan international, les qualités libérales que j’ai mentionnées : le réalisme, l’ouverture d’esprit et la confiance en l’homme, la foi dans la réforme par le recours aux instruments du gouvernement démocratique et de la loi.
Je me garderai d’anticiper les résultats de vos discussions et la prise de conscience à laquelle vous aboutirez sûrement. J’exercerai, si vous me le permettez, la prérogative traditionnelle de l’hôte et je profiterai des quelques minutes qui me restent pour signaler un certain nombre des mesures que le gouvernement libéral du Canada a prises là où le nationalisme et l’internationalisme semblaient être en conflit.

En 1970, dans le dessein d’empêcher la pollution d’un des grands océans du monde et la rupture de son fragile équilibre écologique, nous avons adopté une loi qui a permis d’affirmer l’autorité du Canada sur les eaux au large de l’Arctique lesquelles constituent, comme nous serions les premiers à le reconnaître, une ressource précieuse non seulement pour le Canada, mais aussi pour le monde entier. Au sujet de l’Arctique, nous avons déclaré non pas que le Canada ferait valoir sa souveraineté en vue d’une quelconque exploitation, — mais qu’il assumerait ses responsabilités nationales en vue de la protection et de la conservation.
Le Canada croit que le principe de la gestion des ressources marines devrait s’appliquer universellement, que cette responsabilité incombe à tous les États s’ouvrant sur la mer. Nous continuerons d’ailleurs à défendre ce point de vue lors de la prochaine réunion, cet été, de la Conférence des Nations Unies sur le droit de la mer; dont on ne saurait trop apprécier l’importance.
Si je mentionne cette position du Canada, c’est parce que, vue de l’extérieur, elle pourrait passer pour anti-internationaliste et même très antilibérale. Après tout, existe-t-il meilleur exemple de libéralisme que le bon vieux principe de la liberté des mers du XIXe siècle?
À cela je répondrai que le libéralisme demeure une grande option politique parce que son dynamisme a toujours été à la mesure des réalités mondiales auxquelles il doit faire face. Au cours de la seconde moitié du XXe siècle, ce qu’on avait coutume d’appeler liberté des mers a trop souvent dégénéré en licence, c’est-à-dire qu’on s’est cru autorisé à polluer les eaux et à exploiter avec insouciance et même épuiser les ressources vitales et souvent irremplaçables des mers et des océans.
Oui, les ressources que renferme le fond sous-marin appartiennent à l’humanité tout entière et non pas à telle ou telle nation en particulier. Oui, il serait préférable d’assurer la protection du milieu marin grâce à une loi votée par un parlement international et appliquée par un État fédéraliste mondial. Mais en 1974, seuls les gouvernements nationaux disposent réellement d’un tel pouvoir. C’est pourquoi je crois que les principes que nous avons énoncés sont réalistes et libéraux; ce sont ceux d’un gouvernement national qui se comporte en curateur ou en gardien de l’environnement avec la collaboration, quand c’est possible, des organisations internationales. Je crois que les problèmes que poseront à l’avenir la croissance démographique et le développement économique, — que viendront aggraver la rareté des ressources et la fragilité de l’équilibre écologique — nous obligeront à appliquer plus fréquemment ce genre de principes.
Au Canada, l’internationalisme libéral n’a jamais été mieux incarné, je crois, qu’en la personne de mon prédécesseur à la direction du Parti libéral, Lester B. Pearson. Pourtant, le gouvernement de M. Pearson, tout comme le mien, a consacré beaucoup de temps à l’étude de problèmes intérieurs, comme le nationalisme et l’autonomie de notre économie et de notre culture. Voilà qui n’est guère surprenant de la part d’un État qui a une frontière commune avec le pays le plus influent du monde aux points de vue économique et culturel; et c’est presque inévitable pour le Canada, qui vient d’entreprendre un deuxième siècle de confédération dans un climat où prédomine l’affirmation de sa personnalité.
L’attitude adoptée par le Canada pour fortifier sa personnalité nationale a été essentiellement libérale. Je sais assurément qu’il existe plusieurs possibilités de conflit entre le libéralisme et la dynamique nationaliste. Par exemple, les libéraux sont d’incorrigibles internationalistes culturels ou, plus précisément, des universalistes lorsqu’il est question de liberté d’expression et de communication. Autre conflit : le nationalisme plonge ses racines dans l’État, dans la collectivité; tandis que le libéralisme trouve sa source dans la personne, dans l’individu.
Ainsi, pour éviter la discordance et le chauvinisme, la défensive et l’étroitesse d’esprit, le libéral renforcera le sentiment national en favorisant principalement l’épanouissement de l’individu, ainsi que des industries et des institutions culturelles par lesquelles il s’exprime le plus efficacement. J’ai dit au début que nous ne pouvons peut-être pas éviter d’être nationalistes; je pense par contre que nous pouvons éviter d’être chauvins.
Il arrive parfois que les ultras-nationalistes demandent qu’on élimine les émissions de télévision américaines (il y aurait lieu d’en éliminer certaines, mais il faudrait pour cela que les autres canaux présentent de meilleures émissions canadiennes); qu’on interdise les périodiques étrangers et qu’on impose un système de contingentement qui permette de congédier les professeurs non canadiens des universités. Tout cela, bien sûr, au nom de l’excellence culturelle!

Je n’ai jamais cru que la meilleure manière de favoriser une culture soit de l’enfermer dans un ghetto; le Canada n’a nullement l’intention d’élever un rideau de fer culturel le long de la frontière américaine. Nous cherchons plutôt à renforcer notre personnalité nationale et notre droit de regard dans un climat ouvert et réceptif, un climat qui nous incite à accueillir les meilleurs éléments de l’extérieur et à leur permettre de se mesurer avec ce qui est typiquement canadien, sans néanmoins nous laisser engloutir par eux. Nous ne voulons pas bannir les autres cultures, mais nous cherchons plutôt, grâce à des subventions, à encourager nos artistes et nos intellectuels canadiens. Ces dernières années, le Canada a accru le contenu canadien des émissions de radio et de télévision; il s’est donné une industrie du long métrage qui en est encore à ses premières armes, et une industrie du disque qui, je ne m’en flatte pas nécessairement, a elle-même pris certaines allures d’impérialisme culturel. Il n’y a pas et il ne doit pas y avoir de conflit grave entre des efforts de ce genre, qui visent à renforcer notre personnalité nationale, et l’attitude ouverte et universaliste qui caractérise le libéralisme,
Le Canada est un grand pays relativement peu peuplé qui a toujours dû compter en grande partie sur l’investissement étranger pour assurer son développement économique; il a donc toujours eu une attitude parfaitement libérale à l’égard de l’investissement étranger : une attitude ouverte, large et tolérante. Mais la loi sur l’examen des mainmises étrangères que nous avons adoptée l’an dernier indique que les libéraux ne sont pas dupes ni naïfs devant l’investissement étranger. Aux termes de notre loi, toute prise de contrôle d’une entreprise canadienne par un étranger doit satisfaire à une condition : celle d’apporter des avantages appréciables au Canada. Cette loi s’ajoute, comme un complément, à plusieurs autres mesures gouvernementales, dont certaines remontent très loin dans notre histoire et dont d’autres supposent une intervention directe du gouvernement. Quelques-unes de ces mesures favorisent une haute main accrue dans les principaux secteurs de notre économie, alors que quelques autres interdisent la mainmise étrangère dans les domaines aussi manifestement stratégiques que le système bancaire ou la radio-télévision. Au Canada comme dans d’autres pays, cette attitude modérée des libéraux à l’égard de l’investissement étranger a donné, semble-t-il, de meilleurs résultats, que l’autre méthode, celle des mesures d’interdiction absolue et des programmes utopiques de substituts à l’importation.
J’ai donc parlé des océans et de l’écologie, de la culture et de l’investissement étranger, sans régler, bien entendu, les véritables dilemmes et les véritables paradoxes que le libéral doit affronter lorsqu’il aborde la question du nationalisme. Je crois que les paradoxes sont particulièrement nombreux au Canada. J’ai souvent résumé ce fait en disant qu’au Québec, nous avons les nationalistes de langue française qui déclarent : pourquoi le Québec serait-il dominé par les financiers torontois de la rue Bay? Même si ces derniers ne sont pas d’accord avec les nationalistes québécois, ils disent néanmoins : pourquoi serions-nous dominés par Wall Street?
Et pendant ce temps, certaines personnes de l’Ouest du Canada, et des provinces de l’Atlantique disent : bien sûr, vous à Toronto, vous avez déjà une économie hautement industrialisée qui a profité des investissements étrangers, de sorte que maintenant, vous voulez qu’on bloque les investissements étrangers à la frontière. Mais notre région n’est pas aussi industrialisée que la vôtre et nous voulons des investissements étrangers.
Autre paradoxe : nombre de personnes qui ne sont pas particulièrement outrées par les investissements américains — à Winnipeg, par exemple — se font les champions du projet de loi que le Parlement a étudié la semaine dernière et qui vise à interdire la venue au Canada de la nouvelle ligue américaine de football professionnel. Parce qu’ils sont de chauds partisans de notre propre ligue nationale de football, ils appuient le projet de loi visant à empêcher les importantes ressources financières du football professionnel américain d’écraser notre ligue canadienne.
Et je pourrais citer d’autres exemples. En effet, certains citoyens de Toronto qui sont portés vers le nationalisme et qui, par exemple, se sont réjouis lorsque nous avons décidé d’imposer des règles plus sévères relativement au contenu canadien des émissions de radio et de télévision ou à la limitation des mainmises étrangères, semblent nous en vouloir parce que nous avons adopté une attitude légèrement nationaliste en ce qui concerne le football. C’est que la ligue américaine dont nous voulons empêcher l’accès au Canada devait précisément jouer à Toronto!
Je n’ai fait qu’exposer les paradoxes, sans chercher à les concilier. Je veux simplement souligner le juste milieu libéral, qui n’est nullement ultra-nationaliste : se demander dans chaque cas en particulier si le citoyen est marbre ou non de certains aspects de sa culture ou de son économie; faire intervenir l’État si la chose est nécessaire pour empêcher l’aliénation de la personne par la destruction des institutions économiques et culturelles qui lui permettent de s’exprimer. Les libéraux montrent par là que s’ils se préoccupent de la liberté des individus, ils doivent aussi se préoccuper des milieux où ces individus travaillent à leur plein épanouissement.
Ce colloque contribuera à mettre en lumière les principes d’action des libéraux dans un monde fait de nations interdépendantes. Nous venons de pays différents, nos intérêts sont distincts et ils se ressentent, à des degrés divers, des grands changements économiques et sociaux qui se produisent actuellement dans le monde. Mais nos intérêts fondamentaux demeurent les mêmes. Nous cherchons à améliorer le sort de tous les peuples dans la dignité de l’individu, dans le bien-être économique, dans la qualité de l’environnement. Nous arrêter en cette période d’évolution mondiale, ce serait renier notre confiance, ainsi que la conviction essentielle de notre doctrine libérale.

La communauté internationale est en proie à des changements de plus en plus profonds et de plus en plus rapides. Il importe de prévoir le changement, de l’organiser, et de le mettre au service de l’homme. Les partis libéraux sont les mieux équipés pour cette tâche, car le poids du passé pèse moins sur eux que sur les partis dits conservateurs; en outre, le poids et les contraintes de l’idéologie pèsent moins sur eux que sur les partis dits socialistes.
Bref, la façon libérale de voir le monde — façon réaliste, optimiste, ouverte — est vraiment ce qui caractérise notre politique, et qui caractérisera, je le crois, nos délibérations pendant les jours qui viennent, autour d’un des sujets les plus importants pour la liberté de l’homme et du citoyen.

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Mes chers amis, mes chers amis libéraux, je peux dire que vous me prenez un peu par surprise. Je venais dans un comté dé l’opposition puis je vois rien que des libéraux. C’est comme cela que vous commencez la campagne dans le Québec? C’est la plus belle surprise que vous pouviez me faire, c’est la démonstration à la face du pays que le Québec va voter solide et que le Québec va voter libéral. Il a dû y avoir des gens qui se sont dit il y a deux semaines : encore des élections, encore des élections fédérales! Cela fait quatre en huit ans, cela fait huit en dix-sept ans! Encore des élections…. Nous autres, on n’en voulait pas d’élections. On a dit cela dès le lendemain des élections, dès le lendemain d’octobre 1972. On était pas tellement contents du résultat, en dehors du Québec, mais on s’est dit c’est cela que le peuple a voulu, c’est comme cela que le peuple a voté, on va gouverner. On va gouverner pendant quatre ans, si les Chambres le permettent. On va faire de notre mieux, comme on a toujours fait, avec les forces qu’on a, pour essayer de faire du Canada un pays fort, un pays jeune, un pays prospère, un pays où il y a plus de justice, plus de chances pour tout le monde. Alors on les a pas cherchées, les élections. C’est les élections qui sont venues nous chercher. Mais elles ont trouvé pas mal de monde à ce que je vois. Comme disait ma grand-mère, cela fait du monde à ‘messe. Pour un parti qui tenait pas à se battre, vous m’avez l’air pas mal prêts, pas mal vigoureux et pas mal solides ici, à Drummondville. La raison n’est pas très difficile à trouver. C’est qu’au fond, sans les avoir voulues, on est contents, vous êtes contents ici dans Drummond d’avoir une chance de vous reprendre, d’avoir une chance d’envoyer un libéral… On était partis pour durer quatre ans mais pensez-vous qu’on est pas contents d’avoir un gars comme Pinard qui va venir remplacer le député créditiste? Ça peut pas mieux tomber pour nous, non seulement pour les députés, les comtés qu’on va prendre, mais pour le programme électoral. Partis pour quatre ans, on en avait du pain sur la planche; partis pour quatre ans, on en avait des lois et des politiques à appliquer. Les Conservateurs et les NDP ont voulu des élections; ils nous trouvent complètement préparés. Déjà, devant la Chambre, au Parlement, il y avait toutes sortes de lois; on en avait passé depuis dix-huit mois, on en avait passé quantité de lois, triplé les allocations familiales, augmenté les pensions de vieillesse de 25 %, donné des subsides sur le lait, sur le pain, sur la viande, des lois pour aider les vétérans, des lois pour aider les gens qui en ont besoin, des lois pour la relocalisation des chemins de fer dans les villes. Il y en avait en masse derrière nous depuis 18 mois. Mais, ce qui était devant nous au moment où les élections ont été déclenchées, il y en avait en masse encore. On a pas besoin de vous faire des promesses électorales pendant cette campagne, ni ici ni dans d’autres provinces. C’était là, c’était déjà sur la liste des choses qu’on lit au début de la session c’était déjà dans les lois, dans les bills qui sont devant le Parlement. Un projet de loi, par exemple, concernant les retraités au Canada, concernant ceux qui sont sur le plan de pension, qui allait accroître les bénéfices d’un demi-million de personnes. C’était là, c’était pas des promesses vagues qu’on faisait. C’était devant les députés; on était en train d’en discuter. Un projet de loi pour améliorer la stabilisation des prix agricoles, pour permettre aux cultivateurs de faire leur métier sans être obligés d’avoir peur du lendemain. C’est pas des promesses électorales. C’est écrit sur les papiers du Parlement, c’était devant les députés. Projet de loi pour permettre l’établissement des jeunes agriculteurs, devant le Parlement, un projet de loi pour aider la petite entreprise en augmentant les pouvoirs de la Banque de prêts aux petites entreprises et en joignant cela avec tout un système de bureaux pour donner des conseils techniques, des conseils dans le domaine de la gérance, c’était devant les députés; et du fait que le Québec, il peut s’en servir de l’aide à la petite entreprise; et d’augmentation des bénéfices aux personnes âgées, et d’assistance dans le domaine agricole. Dieu sait que le Québec peut s’en servir. Et un projet de loi pour augmenter les subventions aux exportations et l’appui aux exportations. Dieu sait que le Québec peut s’en servir. Et c’était là, devant le Parlement. Et les discussions qui ont été conclues avec la plupart des provinces, le Québec compris, pour augmenter encore les bénéfices du ministère de l’Expansion économique régionale que Jean Marchand avait créé. L’échange technique qui nous permet d’appuyer SIDBEC de pas mal de millions de dollars, qui nous permet de continuer de donner de l’appui à Gentilly I, la centrale nucléaire; les plans, pas des rêves, les plans signés d’accords avec le Québec pour que nous mettions un gros paquet d’argent pour Gentilly III; et pour la route de l’acier de Boucherville à Sorel, un projet d’à peu près 44 millions auquel le fédéral peut participer pour à peu près 60 %. C’est là, c’est pas des promesses que je vais vous faire; je me garderai d’ailleurs de vous donner des détails pour deux raisons : parce que je ne veux pas avoir l’air de faire des promesses électorales et ensuite parce qu’il y a des députés ici et il y a des gars qui connaissent cela mieux que moi, des gars comme Florian Côté (il doit être là pas loin), puis des gens de Sorel et des gens de cette région…. Alors c’est pas une campagne qui nous prend par surprise. C’est une campagne que l’on trouve inutile, une campagne qui va coûter vingt-huit millions à peu près à la population du Canada mais toutes nos batteries sont prêtes, non seulement les travailleurs, les travailleuses, mais les programmes, ils sont là. Je viens d’en donner une petite liste de ce qui est, de ce qui était devant le Parlement et le fameux budget sur lequel le gouvernement a été battu. C’était là, c’était pas des promesses qu’on va vous faire quand on dit qu’on va couper les impôts pour tous les Canadiens, les impôts sur le revenu, et qu’on va les couper surtout de façon à aider les gens qui ont moins de moyens, les gens dans les classes moyennes et dans les classes plus pauvres. C’est pas une promesse que je vous fais c’est écrit dans le budget. C’est Stanfield, il y a deux soirs, qui annonçait à Winnipeg que si on l’élisait, il allait couper les taxes. La belle affaire, il avait rien qu’à voter pour notre budget. Il fait des promesses, il croit pas voter pour la même chose. M. Stanfield il dit que le coût de la vie c’est un problème grave. Il a raison, c’est un problème grave quand il faut payer 1 $ à 1,25 $ pour une livre de hamburger, 50 ¢ pour une pinte de lait, c’est un problème grave. C’est pour cela qu’on voulait couper les impôts. C’est pour cela qu’on coupait la taxe de vente fédérale sur les vêtements et sur les souliers et sur d’autres choses. Peut-être que c’est encore plus important pour vous ici dans la région du textile; mais c’est pas une promesse qu’on a à vous faire pendant cette campagne, c’était écrit dans le budget. Mais ils ont voté contre. Couper les taxes de vente, mais c’était écrit dans le budget; qu’on allait augmenter les bénéfices aux vétérans et à leurs enfants, qu’on allait faire cela rétroactivement au mois d’octobre. C’est pas des promesses électorales vagues dont on sait jamais si le gouvernement va tenir parole. On proposait cela au Parlement, on proposait cela aux députés. Et. M. Stanfield et ses candidats, c’est-à-dire ses députés (c’est presque difficile de mettre le pluriel, mais enfin…) ils vont vous parler du coût de la vie, et de la difficulté qu’ont les gens à s’acheter une maison, surtout les jeunes. Demandez-lui pourquoi il a voté contre le budget qui permettait aux gens de dix-huit ans en montant d’épargner sur leur salaire, de ne pas payer un sou d’impôt sur leur salaire, jusqu’à 10 000 $ pour pouvoir mettre un petit magot de côté, un 10 000 $ de côté pour pouvoir s’acheter une maison; sans impôt. C’était écrit dans le budget cela. Il y a un autre parti surtout qui va parler des grosses compagnies qui font beaucoup d’argent — quand j’entrais, j’entendais mon ami Jean Marchand qui faisait un discours à propos de — j’ai pas entendu le mot hypocrisie alors je ne l’emploierai pas, mais je sais que ces gens-là sont pas mal curieux quand ils parlent : les grosses compagnies qui font beaucoup d’argent. Qu’est-ce qu’il y avait dans le budget là-dessus? Surtaxe sur les grosses compagnies, pas sur la petite entreprise; on faisait exception pour la petite entreprise, et on augmentait d’ailleurs la limite au-dessous de laquelle la petite entreprise est définie, mais surtaxe de 10 %, taxe accrue sur les ventes, sur les sociétés pétrolières, sur les sociétés minières. On allait augmenter les taxes sur les compagnies de 800 millions de dollars. C’est un chiffre vague ça, 800 millions de dollars, eh bien je vais vous dire, c’est 25 % de toutes les taxes sur les compagnies l’an dernier. Autrement dit, on augmentait sur l’an dernier les taxes de 25 %, 800 millions de dollars. Pas trop loin d’un milliard de dollars qu’on allait chercher chez les grosses compagnies pour les redonner en coupant les taxes pour les gens qui en avaient besoin. C’était écrit, c’est pas une promesse électorale qu’on a à vous faire. On a demandé à la Chambre de voter cela; ils ont préféré avoir des élections. Eh bien, ils vont en avoir des élections… solides! Pas trop sûr encore comment ils vont les faire parce qu’on me dit — j’ai pas eu les dernières nouvelles encore —, mais j’ai essayé de suivre Marcel Masse qui s’en allait dans Joliette puis ensuite il allait dans Berthier, il s’est rendu à un moment donné dans Charlevoix puis Trois-Rivières, Chicoutimi puis là, il parait qu’il est rendu dans Labelle. Un vrai fantôme, on sait pas où il est rendu… Comme dit mon ami Jean-Pierre, Fantô-Masse (Fantômas). Mais, on est au début de la campagne, on parlera pas trop d’eux autres, mais je vais parler un petit peu de leur chef si vous voulez parce que c’est lui qui a voulu des élections. Il n’a pas arrêté d’en vouloir d’ailleurs. Depuis octobre 1972, il se pensait premier ministre. Il a pas tout à fait réussi, on ne peut pas lui en vouloir, mais tout son temps il l’a passé à essayer d’avoir de nouvelles élections. C’est pour cela qu’il n’est pas préparé, c’est pour cela qu’il n’a pas de programme à mettre devant vous, sauf de répéter notre programme à nous : il va couper les taxes. Belle promesse! Mais, je le répète, il va vous parler du coût de la vie et, plutôt que d’expliquer pourquoi il a voté contre le gouvernement quand on avait des programmes pour couper les taxes, couper les taxes de vente, les impôts directs; plutôt que d’expliquer pourquoi il a voté contre le gouvernement quand on avait une loi devant le Parlement, pas une promesse électorale mais une loi pour empêcher les profits excessifs et pour permettre au gouvernement de refouler les prix, parce qu’il y avait eu des profits excessifs, il a préféré avoir des élections. Il s’est dit : je suis peut-être mieux de prendre ma chance tout de suite, parce que son parti marchait pas mal mal. Il y a un de ses députés qui disait, il y a à peine deux ou trois ans, qu’il n’y avait plus de place pour les Québécois dans le Parti conservateur, et ne voilà t-il pas que Jack Horner d’Alberta s’est mis à dire la même chose : y’a pas de place pour les gars de l’Ouest dans le Parti conservateur. Alors, il fallait qu’il se dépêche pour avoir des élections pendant qu’il y avait un Parti conservateur… Or, dans ces élections, il voit un problème, le coût de la vie, et je l’ai dit, c’est un vrai problème. Il voit une solution et je vais vous dire c’est pas une vraie solution. Une immense blague à laquelle son parti ne croit pas tout à fait et sur laquelle son propre parti est divisé : il va geler les prix et les salaires. Il trouve que les prix ont pas mal monté, je suppose. On vient d’apprendre la semaine dernière que le prix du blé venait de tomber d’un dollar sur le marché mondial. Or, il va geler les prix. Les prix sont bons, on va les geler. Et les salaires aussi. Imaginez-vous pas qu’avec le gel des prix et des salaires, vous allez pouvoir avoir les augmentations que vous espérez. Faites un gel, 90 jours, qu’il a dit, ensuite il a trouvé que cela collait mal, il a parlé de 60 jours. Ensuite il a dit quelque chose, eh bien, quelque chose par là, entre 60 et 90 jours; en tout cas, on va geler cela et puis après cela, on va contrôler cela. Pas capable de contrôler son propre parti, mais il va contrôler tous les Canadiens, il va contrôler vos salaires, il va contrôler les prix dans les magasins, il va contrôler les profits, il va contrôler tout ce qui se paye, mais demandez-lui pas de contrôler son parti, parti qui est divisé. On le sait, c’est un parti qui est divisé sur le problème du bilinguisme. Ça, on n’en parlera pas parce qu’on espère qu’ils n’en parleront pas non plus. Mais s’ils en parlent, ils vont en entendre parler… Parlons plutôt du pétrole, c’est un bon exemple. Ça n’affecte pas les ethnies ou les groupes linguistiques, le pétrole. Qu’est-ce que c’est la politique de M. Stanfield sur le pétrole, le savez-vous? Nous autres on a essayé de la lui arracher pendant des mois au Parlement. On l’a jamais su. J’espère que pendant la campagne il va se brancher un peu. Mais ça va être difficile parce que tous ses députés de l’Alberta — c’est de là que vient le pétrole — veulent avoir des gros prix pour le pétrole. Faut pas les blâmer, mais tous ses députés de l’Ontario veulent avoir des bas prix pour le pétrole. Parce qu’ils en produisent pas, ils en consomment. Un grave problème, M. Stanfield, vos députés. Comment est-ce qu’on va le résoudre ce problème-là? On va déclencher des élections. C’est comme ça qu’on va le résoudre. Pas de réponse. Il va contrôler tout le monde mais il est même pas capable de contrôler le programme de son parti. Comment est-ce qu’on l’a résolu, nous, ce programme-là, cette difficulté-là du pétrole? C’était pas facile. Pour être juste pour tout le monde. Le pétrole du Proche-orient, le pétrole qu’on achetait dans le Proche-Orient ou au Venezuela, qu’on vendait 10,50 $ alors que les prix avant c’étaient 3,75 $ ou 4 $. Ça faisait une grosse augmentation pour les gens, ça causait des crises économiques dans des pays comme le Japon, des pays d’Europe. Ç’aurait bien pu en causer au Canada aussi. Puis l’Alberta qui produit du pétrole, une province conservatrice. Ils voulaient bien avoir 10,50 $ pour leur pétrole aussi. Faut pas les blâmer. Par ailleurs, des provinces comme le Québec, l’Ontario, les Provinces maritimes voulaient pas payer 10,50 $ pour leur pétrole; voulaient pas qu’il y ait une poussée inflationniste encore plus grave, avec des prix triplés et ce transfert de milliards qui seraient allés de l’est du pays vers l’ouest. Ce qu’on a fait? Eh bien, on a commencé par geler le prix du pétrole. On pouvait le faire dans l’Ouest, on pouvait évidemment pas le faire au Proche-Orient, mais on a pris le temps qu’il fallait pour réunir les dix Premiers ministres à Ottawa, che-nous, puis on leur a parlé du problème. Puis on avait devant le Parlement un
projet de loi pour permettre au gouvernement fédéral de continuer de faire ce qu’il fait depuis l’automne, d’aller chercher par une taxe à l’exportation la différence entre le prix au Canada, 6,50 $, et les prix à l’étranger 10,50 $ : aux États-Unis, c’est rendu près de 12 $ maintenant à ce qu’il parait. On allait chercher 5,25 $ du baril de pétrole exporté aux États-Unis. Ça fait quelque chose comme 1 milliard et demi d’argents, 1 milliard 500 ou 600 millions d’argents. Et cet argent-là, on a dit on va le transférer au Québec et aux Provinces maritimes pour qu’on puisse avoir un prix au Canada, un prix pour tout le monde. Faut pas oublier qu’on doit remercier la province de l’Alberta d’avoir accepté de conclure cet accord. Ils auraient pu tenir bon et essayer de vendre leur pétrole au prix de 10,50 $ comme on était obligés de le payer dans le Québec quand on l’achète à l’étranger. Mais on a mis les dix Premiers ministres provinciaux ensemble, on leur a parlé et on est arrivé à un compromis de 6,50 $, un prix — certainement que le prix de la gazoline a remonté ici —, mais c’est encore un prix qui est 5 $ plus bas que le prix mondial. Je vous conte cette petite histoire pour vous tirer juste une conclusion. C’est que le Canada, c’est un pays qui en a eu des problèmes et qui en aura des problèmes. C’est l’inflation maintenant, et c’est important; l’an dernier vous vous rappelez, on parlait plutôt de chômage parce que les taux de chômage étaient trop élevés. Et avant ça, ça pouvait être le problème de la langue, du bilinguisme. Et avant cela, c’était le problème de quoi faire pour garantir le Grand Nord, c’est Jean Chrétien là, garantir contre les États-Unis qui envoyaient des pétroliers pour essayer d’affirmer leur souveraineté. Puis avant cela, c’était la question de la Chine, puis laquelle des Chines qu’on allait reconnaître. Puis le Vatican dont on parlait depuis 20, 30, 40 ans; est-ce qu’on allait le reconnaître le Vatican, est-ce qu’on allait avoir des échanges avec le Vatican? Et la guerre froide, est-ce qu’on allait oser avoir des relations avec la Russie, qui est-ce qui allait prendre l’initiative? Problème des Indiens et des Esquimaux — , comment faire pour que ces gens-là qui vivaient dans le pays bien avant nous autres, comment faire pour qu’ils aient une juste part dans la prospérité canadienne? Puis le problème de tous Ies autres groupes ethniques, parce qu’on parle de deux langues le français et l’anglais, mais il y a toutes sortes d’autres groupes ethniques au Canada, vous le savez; un tiers de la population vient de l’Allemagne, de l’Ukraine, de l’Italie, de la Russie, de la Chine, du Japon, des Indes, du Danemark, de la Hollande, partout dans le monde. C’est pour cela qu’on est un grand pays et qu’on a le coeur ouvert et le problème de préserver aussi ce qu’ils voulaient eux, garder leurs traditions ancestrales. Ah, c’est un pays qui a beaucoup de problèmes le Canada, c’est un pays complexe, c’est un pays de gars qui produisent le blé et qui veulent le vendre le plus cher possible, puis un pays de cultivateurs au Québec ou d’éleveurs qui veulent acheter leurs grains de l’Ouest le moins cher possible. Puis il y a des contradictions. Ceux qui produisent le pétrole et ceux qui le consomment; les gens de l’Ouest, les gens de l’Est, des gens qui ont des intérêts divers. C’est ça le Canada. C’est pour cela qu’il faut à Ottawa un gouvernement qui est capable de mettre ensemble tous ces intérêts-là et de trouver un compromis, trouver une formule acceptable pour tout le monde. C’est pour ça qu’il faut un Parti à la tête de ce pays-là qui sait où il va, c’est pour cela qu’il faut une équipe forte et pas une équipe gourmande parce qu’après les dernières élections, on nous l’a même reproché, on avait surtout des députés du Québec, Dieu merci! Le Québec a encore une fois sauvé le Parti libéral. Merci beaucoup!
Mais on s’est dit faut pas juste être égoïstes, faut pas juste penser à l’avenir du Parti libéral pour tout de suite, il faut penser au Canada. Et puis c’est pour ça que la grande initiative au lendemain de nos élections ça pas été de venir verser des millions dans le Québec, ça été d’aller à Calgary à la Conférence économique de l’Ouest pour essayer d’examiner leurs problèmes, pour essayer de voir ce qui n’allait pas dans la Confédération. On connaissait ça le séparatisme, les gens qui étaient mécontents, puis des Canadiens-français qui avaient raison de se plaindre que depuis des décennies ils étaient pas en accord avec Ottawa sur la question de la langue par exemple, mais dans l’Ouest c’était autre chose, c’était la question des transports. Ça coûtait plus cher pour envoyer une tonne d’acier de Toronto à Calgary que de l’envoyer de Toronto à Winnipeg parce que Calgary est plus loin. C’était un problème. Jean Marchand peut vous en parler. Il y en avait beaucoup d’autres. Mais ce qu’on s’est dit au lendemain des élections de 1972, c’est pas le Parti libéral qui est important, c’est la force canadienne qui est importante et on va s’atteler à ce problème-là de l’Ouest, et c’est ça qu’on vous demande à vous dans le Québec et aux gens de toutes les autres provinces. C’est ça qu’on leur demande pendant cette élection. Pas de regarder juste les petits problèmes de l’heure, parce que les problèmes changent, mais de regarder l’ensemble de la société canadienne, de se demander lequel des partis, quel groupe d’hommes et de femmes, quel groupe de députés, quel chef, quels ministres sont les plus capables de parler pour l’ensemble de la communauté sans oublier les gens de l’Ouest et les gens de l’Est, ni les Anglais ni les Français, ni les riches ni les pauvres, ni les vieux ni les jeunes. Quel parti a toujours dit la vérité aux Canadiens, et la même vérité dans toutes les provinces. C’est ça qu’on dit aux Canadiens partout, c’est ça qu’on leur dit qu’est l’enjeu de cette campagne. Choisir non pas des branleux, des gens qui n’osent pas se brancher, des gens qui font des promesses en attendant d’être élus un jour, mais des gens qui vous parleront pendant cette campagne de ce qu’il y avait devant la Chambre des communes, de ce qui avait dans le budget, de ce qu’on a fait dans le passé, des remèdes qu’on va apporter aux problèmes qui étaient devant nous et dont on parlait déjà au Parlement. Ce qu’il faut au pays, c’est des gens comme vous, comme nous, une équipe comme la nôtre. Je vois des députés ici. Qu’est-ce qu’ils ont fait il y a trois ou quatre ans quand ça marchait mal dans le pays, quand il y avait pas mal de séparatistes partout. Ah on les a vus partir. Ils allaient dans les Cégeps. Ils allaient les rencontrer, les étudiants. Ils se sont pas enterrés à Ottawa de peur de rencontrer des contradicteurs. Non, ils se sont dits : il y a des jeunes qui ne pensent pas comme nous, on va aller leur parler. On lâchera pas. On va les rencontrer, on va discuter, on va parler du Canada.
C’est bien beau d’avoir des ministres, Dieu sait qu’on est utiles, Messieurs, Mesdames, mais, c’est pas cela qui fait le travail dans la population. C’est le député qui va dans son comté, qui va traquer l’adversaire pour discuter avec lui, qui va comme les députés du Québec ont fait aussi.
Qui va, dans les autres provinces, expliquer un peu ce que c’est que le pays comme on le voit. Et c’est des gens comme vous tous, des militants libéraux, des gens qui croient à ce pays, des gens qui sont prêts à se battre pour ce pays-là, des gens qui sont prêts pour les élections. parce que cette fois-ci il y a pas un comté ni dans le Québec ni dans aucune province ni dans les Territoires du Nord-Ouest ou du Yukon, il y a pas un comté qu’on concède. On va se battre dans tous les comtés et puis vous allez voir que ça va voter solide et que ça va voter libéral.

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[lieu=Qué]

Monsieur le maire, messieurs les maires et échevins, mes collègues présents et futurs, mes amis André et Pierre, chers amis libéraux, mesdames et messieurs.
Si on ne me l’avait pas dit, je n’aurais pas pensé que j’étais arrivé dans un comté d’opposition. Ça m’a l’air pas mal solide ton affaire Pierre. J’ai l’impression que vous n’avez pas perdu de temps pour reconnaître les mérites de votre candidat, et que vous nous rendez la tâche plus facile pendant cette élection que ne l’ont les partis d’opposition. Je pense au pauvre M. Stanfield, par exemple, qui s’est employé pendant les premières semaines de sa campagne à essayer de se trouver des candidats, et ce qui est plus grave encore à essayer de se trouver un programme. On me dit que les gens de la télévision sont en train de le recruter pour qu’il fasse une apparition d’honneur au programme Mission impossible.
Ça ne doit pas être drôle d’être conservateur dans la province de Québec ou ailleurs au pays. Ils sont tellement pessimistes. Ils ont toujours la figure longue.
Tout doit toujours aller trop mal; il n’y a rien qui semble faire leur bonheur.
Depuis les dernières élections, ils ont fonctionné pendant dix-huit mois à souhaiter que les élections viennent, parce qu’ils voulaient se reprendre. Voilà que les élections sont venues, et puis ils n’ont pas l’air de se reprendre, encore moins cette fois-ci que la dernière fois.
Les libéraux, au contraire, partout où je les rencontre, et André nous a un peu tracé le récit de notre voyage depuis ce matin, les Libéraux, au contraire, on ne les a jamais vus aussi souriants, aussi nombreux, aussi prêts à la bataille et aussi soucieux d’assurer la victoire le 8 juillet. Ça se comprend. Ça se comprend, parce que nous des élections on n’en avait pas voulu des élections dont on disait qu’elles n’étaient pas nécessaires, des élections qui signifiaient une interruption de deux mois dans les affaires du pays, qui vont vous coûter à vous les contribuables quelque 28 millions $. Des élections déclenchées juste pour donner aux partis d’opposition la chance de venir dire encore leur pessimisme, de parler de leurs malheurs, et Dieu sait qu’ils en ont, des élections comme ça, nous on disait que ce n’était pas nécessaire. On était minoritaire, on était un gouvernement qui était obligé de composer avec les partis d’opposition, parfois les Créditistes, parfois le NPD, parfois les Conservateurs. On était en train de faire pas mal de bonnes lois. On était parfaitement prêt à accepter la situation parlementaire telle qu’elle avait été décidée par l’électorat canadien le 30 octobre 1972. On trouvait, de l’aveu même de ceux qui étaient dans l’opposition, et dont certains aimaient se vanter d’avoir contribué à passer nos lois, et ils avaient raison, parce que toutes nos lois on ne pouvait pas les passer, toutes nos politiques on ne pouvait pas les faire adopter sans que l’un ou l’autre parti de l’opposition nous appuie parce qu’on était minoritaire. Ils étaient en train de s’en faire gloire, parce que ces lois libérales, ces lois qui avaient triplé les allocations familiales, ces lois qui avaient augmenté de 25 % les pensions de vieillesse, ou le supplément garanti de la vieillesse, ces lois qui avaient rattaché au coût de la vie les pensions de vieillesse de sorte qu’à mesure que le coût de la vie montait, les pensions montaient aussi. On n’était pas tellement soucieux d’avoir des élections. On avait du pain sur la planche, on avait devant nous une session qui venait de commencer seulement à la toute fin de février, qui durait depuis deux mois seulement, un Parlement qui n’avait eu qu’une session complète. On avait devant nous encore pour au moins deux ans et demi à gouverner en temps normal. Alors c’est dire qu’on avait des lois à faire passer. C’est dire qu’on avait des solutions à trouver aux difficultés de l’heure, que ce soit l’inflation, que ce soit le problème du pétrole, que ce soit les denrées agricoles, que ce soit le problème des grains de provende. Il fallait qu’on donne réponse à tout ça.
Et en fait, vous n’avez qu’à regarder le bulletin de la Chambre des communes, le feuilleton. Vous n’avez qu’à regarder le budget qu’on avait présenté devant les Chambres, il y a à peine trois semaines. Le gouvernement voulait continuer de gouverner. Il avait annoncé dans son budget une baisse d’impôt pour les gens à faibles revenus ou de revenus moyens. Il avait annoncé, il avait même mis devant le Parlement, son budget qui coupait la taxe de vente sur tous les vêtements et les souliers, cette taxe de vente fédérale de 12 %, qui fait que vous auriez probablement payé vos souliers, madame ou monsieur, vos bottines ou vos bottes que vous achetez, à 2 $ ou 3 $, peut-être 4 $ de moins, si le budget avait passé.
Puis on avait mis devant le Parlement ce projet pour améliorer les régimes de pensions du Québec et du Canada, de sorte qu’il y aurait plus d’un demi-million de Canadiens, de retraités, qui auraient eu des bénéfices accrus et augmentés. C’était là devant le Parlement, avec le budget qui coupait les taxes, avec le budget qui facilitait l’accès à l’habitation aux gens qui trouvaient que le prix des maisons montait trop. Avec le budget qui allait chercher 800 millions $ chez les grosses compagnies et les sociétés commerciales, afin de pouvoir redistribuer ces 800 millions-là à la population qui était la plus nécessiteuse.
Alors les élections on ne pensait pas qu’on en aurait. Mais puisqu’elles sont là les élections, on n’a pas à vous faire des promesses en l’air. On n’a pas à vous dire comme M. Stanfield qui se promène et qui dit : oh, il y a de la misère et les prix montent, si vous nous élisez on va couper les impôts. Demandez-lui pourquoi il a voté contre le budget qui les coupait les impôts.
Vous allez entendre des députés de l’opposition qui vont dire : ah, les gens ont de la misère, les jeunes surtout pour acheter une maison. Demandez-leur pourquoi ils ont causé des élections, plutôt que de passer notre budget qui permettait à tous les Canadiens de 18 ans et plus, qui n’ont pas de maison, d’épargner sur leur salaire, sur leur revenu, 10 000 $ sans payer d’impôt, afin de pouvoir leur donner une chance pour s’acheter une maison ou s’en bâtir une.
Demandez-leur aux autres candidats, aux autres députés, aux autres politiciens qui vont venir vous faire des discours pendant ces élections, demandez-leur pourquoi ils vous font des promesses. Pourquoi ils se lamentent sur le coût de la vie, plutôt que de voter des lois qui auraient coupé les taxes : des taxes de vente, des impôts sur le revenu.
Demandez-leur pourquoi ils ont voté contre l’amendement de la loi de la stabilisation des produits agricoles, qui nous aurait permis d’assurer aux cultivateurs une plus grande sécurité pour produire des produits alimentaires. La façon de lutter contre l’inflation, la façon de lutter contre les prix des aliments qui montent, c’est d’assurer au cultivateur un revenu stable, d’assurer qu’il va pouvoir survivre l’an prochain et puis l’année d’après, qu’il ne se croit pas obligé de demander des prix très élevés une année parce qu’il pense que l’année suivante les prix vont tomber à zéro. La loi de la stabilisation agricole : demandez-leur pourquoi ils ont voté contre, pourquoi ils ne l’ont pas laissée passer.
Puis la loi pour permettre l’établissement des jeunes agriculteurs, qui était là devant le Parlement. On n’a pas dissous le Parlement nous autres. On n’a pas demandé des élections, on n’est pas obligé de vous dire : bien, on aurait gouverné quatre ans, on demande des nouvelles élections, donnez-nous encore une chance. Tout ce que je vous dis, c’est que les lois qu’il faut pour la population dans le domaine de l’agriculture, dans le domaine du commerce, dans la lutte contre l’inflation, dans la coupure des impôts, tout ça c’était devant les Chambres.
Comme la loi sur les exportations : on disait l’autre côté du fleuve, allez-y! Cet après-midi, ils étaient en train de négocier des contrats pour des centaines de millions de dollars qui auraient donné de l’emploi à des milliers d’ouvriers pendant des années. Mais pour que ces contrats avec l’étranger puissent passer, il fallait absolument voter des fonds pour le soutien à l’exportation, puis les partis d’opposition ont préféré avoir des élections. Demandez-leur pourquoi ils voulaient des élections?
Moi, je pense que la raison, c’est peut-être variable d’un parti à l’autre, mais pourquoi s’intéressent-ils moins à gouverner pour le bien du pays qu’à essayer de se donner une autre chance pour que Stanfield puisse devenir Premier ministre? Il voyait son parti qui était en train de désagréger, un député de l’ouest, qui s’appelle Horner, qui disait qu’il n’y avait plus de place pour les gens de l’ouest dans le parti conservateur. Puis des gens d’Hamilton qui disaient que c’était un parti tory mené par les gars de Toronto, puis d’Ottawa, et qu’il fallait faire de la place pour les petites gens là-dedans. Puis il avait parlé du gel des prix et des salaires, et il s’apercevait de plus en plus que la population commençait à comprendre que cette solution simpliste, attrayante au premier abord, parce qu’on pense que ça va être le prix des autres, puis les salaires des autres qui vont être gelés. Mais pour une province comme le Québec, qui commence à rattraper des années de retard, pour une province comme le Québec dont les ressources naturelles et les produits ouvrés, le papier, le bois, commencent à rapporter des prix raisonnables, les gens sont en train de se dire, bien, c’est peut-être pas si bon que ça de geler les prix et les salaires, les prix au moment où ça commence à nous rapporter plus : les salaires au moment où ils sont rattachés à ces prix-là. Surtout que les gens ont vu ce qui s’est passé aux États-unis, puis en Angleterre, quand on a essayé ce truc-là de geler les prix et les salaires. Bien, il s’est passé aux États-Unis ce qui se passera partout ailleurs. C’est que si on dit au producteur que ses prix sont gelés, il arrête de produire, parce qu’il ne peut plus joindre les deux bouts. Vous avez vu à la télévision ceux qui ont massacré les porcs et les poulets, parce que le gel des prix et des salaires ne leur permettait pas de produire d’une façon efficace, d’une façon avec un peu de revenus; sans parler des troubles sociaux qui sont venus, comme on le sait, en Angleterre, lorsqu’on a essayé d’appliquer ces trucs-là. Or, M. Stanfield, c’est naturel, il voyait que son marché ne marchait plus, que ses députés lâchaient. Il a préféré avoir des élections, comme il y a des gens quand ça va mal dans la famille ou dans les affaires, ils préfèrent partir en voyage. Bien, c’était ça l’histoire, c’est pour ça qu’on les a les élections.
Nous autres, je vous le répète, on n’en voulait pas, mais au fond maintenant qu’on est dedans, on est bien content, pour plusieurs raisons d’ailleurs. La première, celle à laquelle je ne m’attendais pas, c’est qu’on s’est aperçu ma femme et moi depuis trois jours, qu’on faisait un voyage merveilleux en train, du fond du Cap-Breton dans la province de la Nouvelle-Écosse, à travers le Nouveau-Brunswick, à travers le pays de l’Acadie, en terre acadienne, la Matapédia, tout le long du fleuve en remontant vers Québec. On s’est aperçu qu’on traversait une population vraiment heureuse, désireuse de justice et de progrès, mais une population qui vivait dans le respect des droits de chacune et de chacun, une population qui voulait conserver les traditions qui font du Canada un pays si extraordinaire, si unique au monde. Des traditions d’hospitalité, de courtoisie, d’accueil, de fraternité, un pays où on se respecte. C’est une première raison pour nous de dire : bien, si on avait su que c’était si intéressant, on aurait peut-être déclenché des élections, parce que, mon Dieu, ça nous donne une chance de retourner vers la population, de voir ce qu’ils veulent.
Mais la deuxième, et la plus grande raison pour laquelle on est content d’en avoir des élections, même si on n’en a pas voulu. André Ouellet en a parlé tout à l’heure, c’est que ça vous donne la chance, c’est que ça vous donne la chance de vous reprendre. Voyez-vous, le 30 octobre 1972 on en a raté quelques-unes, cette fois-ci on ne les ratera pas les comtés. Cette fois-ci, ils vont en avoir des élections puisqu’ils en ont voulu. Ils vont en avoir, puis sur la tomate à part de ça. Vous êtes bien bons, vous êtes bien patients, vous êtes là depuis une bonne heure et demie dans une salle où il fait un peu chaud, alors, je ne veux pas vous garder beaucoup plus longtemps. Je veux simplement vous dire en terminant que j’ai rencontré des gens encore cet après-midi qui me disaient : moi, j’ai vu cinq premiers ministres. Il y en a qui remontent au temps de Laurier et qui ont fait toutes les élections depuis ce temps-là. Eh bien, pour la première fois dans leur vie, vous avez à juger un gouvernement. Vous avez à réélire, j’espère, un gouvernement qui n’a pas à vous faire des promesses électorales, des promesses en l’air, des peut-être bien, et des peut-être puis, des coupures de taxes dont vous n’êtes jamais sûrs si ça va venir. Parce que je le répète vous n’avez qu’à demander honnêtement à vos candidats, aux journalistes, aux commentateurs de nouvelles : vous n’avez qu’à leur demander honnêtement ce qui était devant le Parlement au moment où les élections sont venues nous surprendre. Vous allez l’avoir la vérité. C’est qu’on a pas besoin de vous faire des promesses. On a seulement à vous dire qu’après cette interruption de deux mois, après cette interruption où les partis d’opposition ont voulu venir vous conter leurs misères, on va reprendre le travail, on va reprendre le travail libéral, on va reprendre une législation qui était faite pour aider la classe agricole, la classe des travailleurs, les gens des villes, les gens des campagnes, une législation qui s’adressait à tous les Canadiens et qui cherchait d’abord, selon ce grand principe libéral, à aider d’abord ceux qui en ont le plus besoin.
Alors, c’est l’espoir avec lequel je vous quitte : c’est que l’enthousiasme que vous manifestez ici ce soir, c’est que les foules qu’on a rencontrées tout au cours des trois journées où notre train a pris son air d’aller pour foncer vers une campagne victorieuse, et que cet enthousiasme, et cet esprit que vous avez, vous les fassiez rayonner, que vous partagiez avec tous vos voisins, avec tous vos amis, avec tous ceux qui ont à coeur le bien de la population, tous ceux dont le coeur bat ou le cerveau pense, ou les mains travaillent pour la justice et la fraternité, on vous demande de vous joindre à ces gens-là, et de nous reporter au pouvoir le 8 juillet, et en élisant ici un député libéral comme Pierre Buissières. Un gouvernement libéral le jour du scrutin!

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Monsieur le président, Monsieur le pro-maire, Monsieur le ministre, Monsieur le candidat et futurs députés, chers amis libéraux, Mesdames et Messieurs.
Ça fait pas très longtemps que je connais Sandy Burgess, mais j’ai déjà appris qu’il vaut mieux le laisser parler d’abord pour qu’on puisse avoir la paix ensuite.
Je vais vous raconter une histoire qui est arrivée il y a une douzaine d’années : c’est un homme qui avait un bon poste, ici à Rimouski, et à qui on avait offert un poste encore meilleur et mieux payé à Montréal. Cet homme est venu travailler trois mois, il aimait beaucoup le travail, paraît-il, mais un matin il est allé voir son patron en lui disant : J’en peux plus, j’étouffe ici, il faut que je retourne à Rimouski où je peux voir le fleuve à tous les jours; il faut que je retourne dans un pays que j’aime. Il est reparti, puis le nom de ce gars-là, bien c’est Sandy Burgess.
Je pense que c’est dire à quel point il doit vouloir s’occuper de la population du comté, le fait qu’il cherche à se faire élire, qu’il va se faire élire, qu’il va être élu député à Ottawa. Je vais vous faire une promesse, une promesse de politicien, une promesse que je tiendrai comme toutes mes promesses : c’est que même député à Ottawa, Sandy va pouvoir revenir à Rimouski au moins une fois par semaine, voir son fleuve et s’occuper de sa population. Vous le connaissez, c’est un gars qui a son franc-parler, un gars qui, depuis qu’on a fait un bout de train ensemble depuis Amqui ce matin, qui n’a pas cessé de me parler des problèmes de la population, des besoins du développement régional, de l’agriculture, de l’inflation, bref, des problèmes qu’il a évoqués devant vous ici tout à l’heure. J’aime assez son style, je dois dire. Il n’est même pas élu encore puis déjà il est en train de faire comme s’il était député. On en a plusieurs, des députés comme ça, qui ne viennent pas comme député à Ottawa pour soutirer des faveurs, mais pour exiger des droits. C’est un style que j’aime, c’est le style du parti libéral que nous voulons développer, parce qu’il répond tout à fait à cette vue du pays que nous avons. Un pays où, il y a quelquesannées, on parlait d’égalité en terme linguistique, et on a fait passer la loi des langues officielles, vous savez en dépit de quels difficultés et obstacles, mais vous savez qu’on en est fiers et que cette égalité-là, elle est maintenant de plus en plus enracinée dans nos institutions et nos lois, c’est une égalité qui est irrémédiablement entrée dans notre histoire.
Mais il y a une autre égalité, également difficile, également importante. Cette égalité des chances que toutes les régions doivent avoir pour poursuivre leur vocation particulière. Et çça,dans un sens, ce n’est pas plus difficile, parce que l’autre, les langues, c’était difficile. Et je vous assure qu’il y a pas mal de Canadiens anglais qui trouvent ça difficile de devoir apprendre une langue qu’ils n’ont pas apprise dans leur jeunesse. Moi, j’ai envie de répondre : j’en connais une, mais elle a réussi pas mal, celle-là. Mais les disparités régionales, l’égalité des chances des régions, Sandy vous a parlé du ddemi-milliard ç’a pas encore réussi à ce que je comprends. Eh bien, c’est une raison de plus de l’élire, de nous l’envoyer pour qu’on y mette encore davantage le paquet, pour qu’on assure encore une fois aux populations de tout le pays la chance de se développer d’une façon juste.
On en a vu, depuis deux jours, des communautés disparates, on en a vu des villages, des petites villes, des plus grandes villes qui se ressemblent pas, et chaque ville veut préserver son identité. Chacune veut garder, en même temps que sa prospérité, chacune veut garder son identité et son caractère qui permet à sa population de pas être obligée de s’éloigner vers le centre du pays, ou vers les États-Unis pour pouvoir s’épanouir, pour pouvoir trouver du travail à sa mesure.
Je ne peux pas vous répéter plus que je ne l’ai fait depuis 4 ans que ce programme de corriger les disparités régionales, c’en est un qui nous tient à coeur, c’en est un qui est fondamental à la paix et à l’harmonie du pays. Mais je ne peux pas non plus m’empêcher de vous dire ce que vous savez déjà, que c’est pas une histoire qui se raconte en un tour de main.
Depuis cent ans, les provinces maritimes étaient encore moins développées que la région est du Québec. Depuis cent ans, elles essayaient de renverser un peu la vapeur d’une population qui quittait non pas Rimouski pour aller à Montréal, mais qui quittait les provinces maritimes pour aller à Toronto ou à Chicago, ou à Vancouver, ou à San Francisco. Eh bien, on a fini par la renverser la vapeur, Sandy. Je vous les disais, les chiffres, c’est qu’en 68-69, avant la création du ministère de Jean Marchand, l’expansion régionale, en 68-69, il y avait 6000 personnes qui quittaient la région atlantique. Eh bien, l’an dernier pour la première fois, cela a changé. Il y a 6000 personnes de plus maintenant qui viennent vers la région atlantique, qui retournent chez elles. Ça prend du temps, mais ça commence à réussir.
Et pour ce qui est de l’inflation dont parlait Sandy tout à l’heure, je ne sais pas s’il me tirait la pipe seulement, ou si c’est parce que, renseigné comme il est, il a pas vu tout à fait encore ce qui s’était passé dans les derniers mois à Ottawa. Peut-être que ça se comprend, vous n’avez pas la télévision nationale. Alors, remarquez bien qu’il y a pas mal de régions qui ont Radio-Canada qui aimeraient bien s’en débarrasser pour vous la donner. On pourrait peut-être faire un échange.
Sérieusement, ce que je voudrais vous dire à propos de l’inflation, à propos de l’agriculture dont parlait Sandy, à propos de la petite industrie, c’est que vous avez seulement à regarder ce qui était devant le Parlement il y a à peine trois semaines. Il y avait des projets de loi pour aider les jeunes agriculteurs. Il y avait des projets de loi pour améliorer nos lois de stabilisation agricole, pour permettre aux cultivateurs d’être un peu plus sereins lorsqu’ils envisageaient leur avenir, d’avoir un revenu plus stable. Il y avait des projets de loi pour aider la petite entreprise. Une banque fédérale de commerce qui joignait ensemble dans les mêmes bureaux, non seulement des octrois et des prêts à la petite entreprise, mais une offre d’expertise, une assistance dans le domaine de la gestion. II y avait des projets de loi pour assister l’exportation. Il y avait des projets de loi pour augmenter les plans de pensions, pour améliorer les régimes de pensions du Canada et du Québec; une loi qui augmentait les bénéfices de plus d’un demi-milliard de Canadiens retraités. Il y avait un projet de loi contre les profits excessifs qui permettait au gouvernement d’aller les reprendre les profits de ceux qui en avaient fait d’une façon excessive, et de les remettre à la population ou de refouler les prix parce que ces prix-là causaient des profits excessifs.
C’est pas des promesses qu’on vous fait, Sandy, c’est pas une réponse que je fais aux plaintes que vous avez exprimées tout à l’heure. C’était là, c’était devant les Chambres, c’était des lois écrites sous forme de bills qui n’attendaient que d’être votées. Ce n’est pas nous qui l’avons dissous ce Parlement-là, ce n’est pas nous qui avons demandé des élections. C’est l’opposition qui a causé des élections; peut-être, en partie, parce qu’ils ne voulaient pas que le gouvernement continue d’amener cette législation qui seulement depuis les dernières élections, depuis 18 mois a vu tripler les allocations familiales, augmenter les pensions de vieillesse et le supplément garanti de la vieillesse d’à peu près 25 %, donner des subsides d’au-delà de 125 millions par année d l’industrie laitière, donner des subsides pour que les prix du pain n’augmentent pas aussi vite que dans les pays voisins, donner des subsides pour que l’industrie agricole puisse trouver un avenir assuré. Pas seulement pour faire plaisir aux agriculteurs, mais parce qu’on sait que dans un pays comme le nôtre et dans un monde comme le nôtre, il faut que la production soit assurée, et il faut que les revenus soient assurés pour les cultivateurs, sans quoi ils vont continuer à quitter la terre. Ce n’était pas des promesses, ça! C’est des choses qu’on a faites depuis 18 mois, des choses qu’on était en train de faire quand les conservateurs et les NPD ont tiré le bouchon et ont causé des élections.
Il y a une autre chose sur l’inflation, si on vous en parle pendant les élections, c’était le budget. Un budget qui réduisait les impôts pour les classes moyennes et les classes moins favorisées. Même un budget qui enlevait complètement de l’obligation de payer l’impôt direct, l’impôt sur le revenu, à 300000 Canadiens environ et qui avantageait des centaines de milliers d’autres. C’était écrit dans le budget. Le soir du budget, John Turner a lu ça devant les Chambres. Et la loi pour abolir la taxe de vente fédérale de 12 % sur les vêtements, sur les souliers, sur les chaussures, les bottes. C’était écrit dans le budget, ce n’est pas des promesses électorales. Sandy, on sait que vous êtes un grand marcheur, vous faites marcher les autres aussi, mais vos souliers, vos bottes, vous les auriez payés deux, trois piastres de moins cher. Si le budget avait passé, pour l’habitation, l’accès à l’habitation, il y avait un projet du budget qui permettait aux jeunes surtout, mais à tout le monde, 18 ans et plus, jusqu’à 100 ans de mettre de côté, exempts d’impôts, sur leur salaire, sur leur revenu, sur leurs gages, 10000 $ afin de leur permettre de s’établir, de s’acheter une maison, d’en bâtir une.
C’était là, c’était dans le budget ça, puis comment est-ce qu’on allait payer pour ça, bien c’était écrit également. Un 800 millions $ qu’on allait chercher chez les grosses entreprises minières, dans l’industrie du pétrole. Une surtaxe de 10 % et d’autres mesures qui allaient nous rapporter 25 % de plus que la taxe sur les compagnies de l’an dernier. C’était écrit. C’est pas des promesses électorales, pas des peut-être bien si vous nous élisez. C’est là-dessus qu’on a été battus. C’est là-dessus que l’Opposition a décidé de tirer l’échelle. Et ils vont venir se plaindre pendant les élections du coût de la vie. Demandez-leur pourquoi ils nous ont empêchés, dans notre budget, d’aider ceux qui voulaient avoir accès à une maison. Je ne sais pas comment ils vont nous donner la réponse. Ils vont peut-être être un peu embarrassés, c’est qu’au fond ils préféraient avoir des élections, afin de pouvoir se plaindre pendant les élections que le gouvernement fait pas assez pour le coût de la vie. Bien, M. Stanfield, les Tories, ils vont faire des discours, déjà ils sont en train de les faire, pour dire qu’ils vont couper les taxes. S’ils forment le gouvernement, la belle histoire! Ils ont voté contre le budget qui coupait les taxes.
Alors c’est ça, Sandy, les réponses qu’on donne à vos questions. On ne promet pas des miracles, on fait pas l’impossible, on promet de travailler ferme, on promet d’écouter les députés qui font des demandes raisonnables pour leur région. Mais on leur dit : regardez ce qu’on était en train de faire, ce qu’on est prêts à faire. Ce qu’on va vous annoncer dans les semaines qui viennent, qu’on aurait de toute façon annoncé au Parlement, s’il n’y avait pas eu des élections dont les gens ne voulaient pas, et qui coûtent 28 millions $ à la population. Rien, c’est ça, le travail que le gouvernement veut poursuivre. On avait 109 députés après les élections d’octobre 1972. Ça nous a permis de faire un gouvernement pas mal, mais comme vous l’avez vu au moment du budget, comme vous l’avez vu au moment où on nous empêchait de passer la loi contre les profits excessifs, c’était pas assez pour faire un travail solide et durable.
Bien tout ce que je peux vous dire, c’est que la prochaine fois, j’espère que vous allez nous appuyer pour le faire ce travail solide et durable. J’espère que vous ne nous mettrez pas à la merci du parti de l’Opposition qui préfère avoir des élections que de travailler pour le bien de la population. Pour le faire y a une chose à faire dans tous les comtés environnants : c’est d’envoyer des gars solides à Ottawa, des gars libéraux ou des femmes quand il y a des candidates.
Je vous remercie en terminant pour votre accueil. Je vous remercie pour ces très jolies peintures que vous nous avez offertes et qui vont nous rappeler, moi une région que j’ai visitée bien souvent, et que je connais bien, mais ma femme, une région dont elle découvre d’heure en heure toutes les beautés. Merci beaucoup.

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[lieu=Qué]

Vous comprenez là… pas de problème. Pas de problème. Malheureusement, je pense que l’ingénieur est bleu parce qu’il ne veut pas nous laisser ici trop longtemps. Écoutez. On est très content d’être là. On a fait ma femme et moi, on a fait une très belle randonnée à travers la Nouvelle-Écosse, le Nouveau-Brunswick, le bas du Québec puis maintenant on est rendu ici à Grand-Mère… Un raz de marée… On est on train d’y aller.
Alors on voulait surtout vous rencontrer. Moi, dans le comté de Jean Chrétien, je suis toujours un peu gêné de faire des discours. C’est un gars qui d’abord, vous le savez, c’est un des meilleurs orateurs du pays. Il est demandé dans tous les coins du pays… Il est allé, il y a deux, trois jours en Alberta. On m’a dit qu’il cassait un peu l’anglais mais qu’il parlait bien quand même. Ce n’est pas seulement un gars qui parle bien, c’est un gars qui agit bien. C’est un gars qui est fondamentalement important dans notre gouvernement. Je n’ai pas à vous faire ses louanges. Le Maire a eu l’amabilité de parler du parc de la Mauricie. Il y eu aurait peut-être qui parlerait de la Transcanadienne ou d’une relance industrielle. Mais ce que moi, je vais vous dire, c’est que c’est un gars qui s’occupe de l’un des ministères les plus importants du Canada, un ministère qui doit être tourné un peu vers le passé puisqu’il doit s’occuper des affaires indiennes et esquimaudes. Il s’agit de prendre ces gens-là, dont certains vivent encore à l’âge de pierre, il s’agit de les prendre et de les intégrer dans notre société. Il n’y a pas un homme politique en cent ans au Canada qui a eu le courage ou l’intelligence ou la perspicacité d’accepter la gageure que Jean Chrétien a acceptée, c’est-à-dire d’offrir aux Indiens de devenir citoyens à part entière, d’abolir comme il le dit son propre ministère, d’abolir la loi des affaires indiennes au moment où les Indiens eux-mêmes voudront être absolument citoyens égaux avec tout le monde.
Maintenant, ça c’est absolument fondamental, non seulement à son action mais à l’action libérale parce que si je parle des Indiens, c’est que je pense à ce principe d’égalité, ce principe du respect de l’autre qui fait l’essence du libéralisme et c’est de là que viennent les mesures sociales, que ce soit les pensions de vieillesse ou les allocations familiales ou l’assurance-santé, toutes ces mesures qui sont venues de gouvernements libéraux bien avant le nôtre. Tout a commencé avec M. Mackenzie King, puis il y a eu M. Saint-Laurent, M. Pearson, nous autres. C’est parce qu’il s’agissait de trouver des moyens de donner l’égalité de chances à tous les Canadiens. Jean, dans son ministère, a agi avec courage et audace dans le domaine que je viens de citer mais en même temps, vous le savez, c’est le ministère du Grand Nord, le ministère des sept parties du Canada qui sont extrêmement importantes pour notre avenir, pour notre richesse, pour notre évolution. C’est une partie du Canada qu’on aurait pu voir s’échapper. Vous vous rappelez, il y a trois, quatre ans, il y avait le S.S. Manhattan des États-Unis qui essayait de se frayer un passage à travers les glaces pour prouver qu’en droit international, le détroit, ce passage, ça appartenait à n’importe qui. C’est Jean Chrétien qui nous a expliqué au gouvernement, qui nous a convaincus de la nécessité d’envoyer nos bateaux affirmer notre souveraineté, de passer une loi pour protéger l’Arctique. C’est Jean Chrétien qui était responsable de ça. Vos enfants sauront le remercier quand ils verront la richesse… Alors, encore une fois, dans votre comté, vous pouvez peut-être voir son action mais dans le Canada il faut penser à ça aussi, à son action puis c’est ça l’équipe qu’on essaie de faire, nous les libéraux. Une équipe qui parle pour les parties du Canada, ceux de langue anglaise, ceux de langue française. Les Canadiens de toutes origines.
J’ai parlé des Indiens et des Esquimaux, ceux qui étaient là avant nous autres. On peut parler de ceux qui sont venus après nous autres. Les Canadiens d’origine italienne, d’origine ukrainienne, d’origine polonaise, chinoise. C’est un pays d’accueil, le Canada. Tout ce qu’on demande, c’est qu’on se respecte les uns les autres, tout ce qu’on demande, c’est qu’on puisse évoluer dans la paix vers un avenir plus grand qui nous appartiendra à tous. Maintenant, je sais qu’il y a des questions économiques qui vous intéressent également. On aura peut-être la chance d’en parler plus tard au cours de la campagne. Tout ce que je veux vous dire, c’est que dans le budget qu’on avait présenté au Parlement, il y a trois semaines, on coupait les taxes. On coupait l’impôt sur le revenu. On coupait la taxe de vente fédérale sur les vêtements, sur les souliers… Qu’est ce que vous voulez?… Je vous l’ai dit que c’est un bleu, il veut pas que je vous parle trop longtemps… Je vais juste ajouter une chose. Ces taxes-là, elles n’ont pas été coupées parce que l’Opposition a forcé des élections. Alors, tout ce que je veux vous dire, c’est que tout le monde ensemble, solidement, voulez-vous on va reporter Jean Chrétien à Ottawa puis on va le faire de façon solide. On va leur en donner des élections, des vraies élections rouges pour qu’ils voient rouge le lendemain du 8 juillet. Je vous remercie beaucoup.

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Mes chers collègues, mesdames et messieurs, chers amis libéraux. On est bien contents d’être là, ma femme et moi, dans l’une des belles villes de la province par un temps si magnifique. On vous remercie de votre accueil, on vous remercie surtout d’avoir recréé un peu quelques parcelles de votre festival western qu’on n’a pas eu la chance de voir quand vous nous aviez invités, parce que le Parlement avait dû se réunir en session spéciale et on s’était dit que ce serait partie remise. Mais je vous félicite d’avoir su recréer ici une partie de l’histoire du pays : cela remet aux gens de la région, cela permet aux écoliers, cela permet à toute la population de revivre annuellement l’un des aspects les plus intéressants de notre histoire, mais ça démontre également l’ingéniosité, le talent d’invention, l’esprit d’entreprise que vos marchands, que votre population, que votre maire, que vos échevins ont su vous communiquer afin d’attirer ici des gens pour voir un festival, mais qui trouvent par-dessus le marché un très beau coin du Québec et une population extrêmement accueillante. Cette idée de revoir un peu notre histoire, eh bien, c’était l’idée qu’on avait, nous, en prenant le train au fond de l’Île du Cap Breton, en traversant la province de la Nouvelle-Écosse, en passant par le Nouveau-Brunswick, en arrêtant en terre acadienne, en faisant la Matapédia puis toute la vallée du Saint-Laurent jusqu’à Québec, ensuite ici à midi. Cela nous a permis non seulement de traverser le pays qui est un peu l’épine dorsale de notre histoire parce que c’est ici qu’ils sont arrivés les gens d’Europe, pour établir ici un pays nouveau, pour l’ouvrir, pour le coloniser, pour le posséder, pour le posséder sans le violenter, parce que je pense qu’en cela les Canadiens sont différents de certains autres peuples qui, pour créer des industries ou pour assurer le développement, ont tout détruit, tout sali, ont créé partout de grandes villes sales et malpropres alors que chez nous, on a toujours essayé de respecter la nature, de vivre en harmonie avec elle. Nos ancêtres avaient sans doute appris, dans la période des Indiens et des cow-boys, qu’il fallait savoir vivre en harmonie avec ce pays dur, ce climat terrible en hiver; il fallait savoir s’adapter à cela. Et c’est peut-être de là qu’est venu le respect des uns des autres, qui est une caractéristique du Canada. À propos des westerns, je ne sais pas si on vous l’a déjà raconté ou si on vous y a fait penser, mais notre pays est différent des États-Unis parce que chez nous, ce sont les forces de l’ordre qui se sont installées en premier. C’est la Gendarmerie royale qui a traversé les plaines de l’Ouest, qui a apporté l’ordre, qui a permis aux colons de s’établir en sécurité alors qu’aux États-Unis, juste quelques centaines de milles au sud, ce sont les colons qui sont allés en premier, dans les grandes diligences que vous connaissez, dans les prairies scooners comme on les appelait. Ce sont eux qui se sont installés en premier et puis ils étaient constamment obligés de se défendre contre les attaques possibles non seulement des Indiens, de la population indienne, mais de leurs propres brigands, de leurs propres voleurs, de leurs propres détrousseurs de diligences. Alors, tout le monde portait un révolver et c’est peut-être un peu entré dans leurs moeurs de se défendre au révolver, tandis que chez nous, encore une fois, c’est l’ordre civil qui s’est d’abord installé, c’est la Gendarmerie royale, la Northwest Mounted Police comme cela s’appelait dans le temps qui s’est installée. La police a mis l’ordre ensuite les colons sont venus, de sorte que les colons ont pu vivre en harmonie et en paix et ils n’ont pas eu besoin de révolver ou de dynamite pour se convaincre les uns les autres de leurs idées. Ils ont adopté une politique qui était basée sur la discussion, sur l’échange, sur le respect de l’autre. Eh bien, c’est un peu ça qu’on a vu depuis quatre jours que l’on se promène en train de ville en village, de paroisse en communauté. On voit une population accueillante; on voit en Acadie, par exemple, avec quelques exceptions dont on ne parlera pas, on voit des anglophones et des francophones qui vivent ensemble en harmonie comme d’ailleurs au Québec, on vit ensemble en harmonie dans le respect des valeurs de l’autre : c’est cela le libéralisme. Libéralisme vient de liberté, liberté cela veut dire respecter la liberté de l’individu, pas la licence comme on nous l’apprenait au collège, mais la liberté. Quelqu’un a une idée, on l’écoute ; quelqu’un a une pensée différente de la nôtre, on n’est peut-être pas d’accord, mais on l’écoute. C’est cela qui est à la base du parti libéral. Et pour cette liberté soit valable, pour qu’elle soit possible il fallait donner à tout le monde l’égalité des chances. C’est-à-dire, que ceux qui sont bien portants doivent aider ceux qui sont malades. C’est pour cela que le gouvernement libéral de M. Pearson a inventé l’assurance-maladie. Puis ceux qui sont à la retraite, qui ont servi toute leur vie, qui sont maintenant rendus à un âge plus avancé, eh bien, ce sont ceux qui travaillent encore qui doivent payer pour qu’ils aient des pensions. Puis c’est encore un gouvernement libéral, celui de M. Mackenzie King, cela remonte aux années 1925, qui a inventé les pensions de vieillesse. Nous autres, tout ce qu’on a fait cela a été de les améliorer, d’inventer le supplément garanti. Puis on a augmenté cela d’à peu près 25 % depuis les dernières élections pour faire face au coût de la vie. À ceux qui sont retraités, à ceux qui sont bousculés par l’inflation on a dit : à mesure que les prix monteront, vos pensions monteront également. C’est pour respecter les gens, c’est pour dire à tous les citoyens : vous avez une place ici au Canada, ce n’est pas parce que vous êtes malades ou que vous êtes vieux qu’on ne vous respectera pas, qu’on ne vous aidera pas, parce que vous avez autant de valeur que n’importe qui. Puis on a aidé les familles nombreuses aussi. C’est encore les libéraux à Ottawa qui ont inventé cela, tout de suite après la guerre, encore Mackenzie King puis Saint-Laurent qui ont inventé cela les allocations familiales. Nous autres, tout ce qu’on a fait depuis le mois de janvier, c’est de les tripler. De les faire passer de 6 $ à 8 $ par enfant à 20 $. Mais tout cela, comme le ministère de l’Expansion économique régionale de Jean Marchand, c’était pour pouvoir donner aux régions moins développées la chance de s’épanouir, la chance de s’industrialiser dans le sens qu’elles voulaient, ou le sens d’améliorer les terres. Et le ministère de Chrétien, c’est pareil. Le ministère des Affaires indiennes et du Grand Nord, c’est lui qui l’a amené après 100 ans de malaise avec les Indiens. C’est lui qui l’a amenée la politique qui a consisté à dire aux Indiens : vous êtes des Canadiens comme nous autres, si vous ne voulez pas vivre dans des réserves on va vous abolir cela quand vous voudrez. Puis Pelletier a fait la même chose au Secrétariat d’État quand il a poussé le bilinguisme d’une mer à l’autre. Puis il s’est assuré que la culture chez nous ce n’était pas seulement la culture de langue anglaise, mais les cultures française et anglaise. C’est Pelletier qui a fait cela. Alors là, je vous fais le résumé de la politique libérale : toujours essayer de donner l’égalité des chances. On ne réussit pas toujours : ce n’est pas moi qui l’ai dit, il y en a un plus grand que moi il y a pas mal longtemps qui a dit qu’il y aurait toujours des pauvres parmi nous. Il faut, par votre politique, essayer de faire en sorte qu’il y ait moins et qu’ils soient moins pauvres, qu’il s’agisse d’individus ou de régions, que ça s’applique au droit de s’exprimer dans sa langue, que ça s’applique aux Indiens qui veulent être égaux à tous les autres Canadiens. Je viens de vous résumer les idées libérales. Des idées qu’on essaie de véhiculer en tant que parti libéral. On est pas toujours parfaits on ne réussit pas toujours tout de suite et c’est pour cela que je voudrais être réélu : parce qu’on n’a pas fini la tâche et que l’on a besoin de votre appui pour retourner à Ottawa le 8 juillet.

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Chers amis, mesdames et messieurs,
Il y a une dame qui vient de me dire : ici on gagne à Shawinigan. C’est vrai? On gagne ici? O.k. pour 25 ans! Eh bien, moi, je suis toujours content de venir ici, dans la Mauricie, à Shawinigan en particulier. Ce que j’aime un peu moins, c’est d’être obligé de faire des discours après Jean Chrétien. J’ai l’impression qu’il a tout dit. Il est tellement présent dans son comté, il est tellement accessible à ses électeurs, il est tellement vantard de ce qu’il fait pour son comté et pour le pays, que je n’ai pas tellement de choses à rajouter. Il a raison à part ça. C’est un ministre solide. J’ai fait longuement son éloge à Grand-Mère, je n’ai pas besoin de le répéter ici dans sa ville natale.
Mais je voudrais parler un peu d’un autre problème qui est important pendant les élections : le problème de l’inflation, le coût de la vie. C’est un problème dont vous allez entendre parler avec raison parce que la hausse du coût de la vie affecte tout le monde. Mais ce qui est grave là-dedans, c’est l’injustice que cela crée! L’inflation, comme on l’a dit ici, ce n’est pas dangereux pour l’économie, vous le savez d’ailleurs, le Canada n’a jamais été plus prospère. L’année dernière, la croissance économique réelle du Canada était de 7,1 %. C’est la croissance la plus raide que nous ayons eue depuis 17 ans. Le nombre d’emplois qui ont été créés, l’an dernier, au Canada, soit 430000, est le plus grand de toute notre histoire. Alors l’inflation, le coût de la vie, ne vous laissez pas dire que c’est mauvais pour l’économie, ça l’être si ça part à la course, au galop, puis qu’on n’arrive pas à l’arrêter. Mais ça n’a pas fait de tort à notre économie. Au contraire, on vous avait dit dans le budget de l’an dernier, qu’on voulait un budget qui créerait des emplois, eh bien, je vous le répète : il y a eu 430 ou 420000 emplois créés, chiffre plus élevé que celui d’aucune autre année de notre histoire. Mais ce qui est grave dans l’inflation, c’est que les gens ne sont pas tous également capables de se défendre contre la hausse du prix des aliments, la hausse du prix des maisons, la hausse du prix des vêtements. Ça, c’est grave! C’est l’injustice que cela peut créer. En amenant la prospérité, on amène des prix plus élevés que les gens ne sont pas capables de payer, surtout s’ils ne sont pas organisés, s’ils n’ont pas le moyen d’augmenter leurs salaires; et c’est pour cela que nous, notre manière d’attaquer l’inflation, ça n’a pas été de geler les prix puis les salaires, ce qui est le système des conservateurs. C’est ça qu’ils sont en train de prêcher, d’une mer à l’autre, pendant les élections : élisez-nous qu’ils disent, élisez les Tories, puis vous allez avoir le gel des prix puis des salaires, au moment où les industries du bois, les industries minières, les industries de la pêche comme on en a vues depuis deux, trois jours en suivant le Saint-Laurent, puis la Gaspésie; ils arrivent avec le gel des prix au moment où les prix commencent à monter, au moment où le prix auquel les Québécois vendent le bois de pulpe, le bois de construction, les minerais, le poisson, le lait, au moment où ça commence à monter ils vont geler cela puis ils vont geler les salaires qui vont avec.
Eh bien ça, c’est un système qu’on rejette. C’est un système qui n’a pas marché aux États-Unis, vous le savez, ils sont en récession actuellement, le premier trimestre de cette année les États-Unis en ont perdu dans leur économie, ont perdu, ont reculé de 6 % alors que nous autres, on a augmenté de 8 %. Ça n’a pas marché en Angleterre, puis ça ne marchera pas ici. D’abord, ça ne marchera pas parce que ce n’est pas possible, puis ensuite, parce que vous n’allez pas les élire, parce que vous allez élire des libéraux qui vont attaquer l’inflation d’une autre façon. Et cette façon-là, ce n’est pas des promesses qu’on a à vous faire, c’est pas des inventions qui arriveront faites si vous nous élisez avec des promesses électorales. C’est ce qu’on vous a présenté dans le budget en Chambre, au Parlement, il y a trois semaines. Un budget qui coupait les taxes, qui coupait les taxes surtout pour les gens à revenus moyens et à revenus faibles. Non seulement il coupait, mais il enlevait complètement du rôle de l’impôt 300000 Canadiens. Avec les coupures de l’an dernier, cela fait un total de 800000 Canadiens de moins qui vont payer de l’impôt. En plus de cela, vous pouvez applaudir mais avant d’être trop contents là, avant de remplir votre feuille d’impôt, je vous dis, c’est ce qu’on avait dans le budget, mais ce budget-là, ils ont voté contre. C’est là-dessus qu’on a des élections. Ils vont vous dire tout le long des élections que le coût de la vie, c’est effrayant; qu’il faut couper les taxes. Demandez-leur pourquoi ils ont voté contre le budget qui coupait les taxes. Le budget coupait la taxe fédérale aussi sur les vêtements, sur les souliers. On avait fait ça l’an dernier pour les vêtements et les souliers d’enfants, cette année c’est pour tout le monde! Alors les bottes que vous achetez, vous pourriez les payer 3 $ ou 4 $ moins cher. Mais applaudissez pas! Parce que ce n’est pas passé, parce qu’ils ont voté contre, parce qu’on a des élections plutôt que d’avoir un budget qui va aider les gens.
Puis, où est-ce qu’on allait chercher l’argent? Eh bien, ce n’est pas sorcier. Les compagnies, les grandes sociétés avaient fait pas mal de profits, alors on leur imposait une surtaxe de 10 %, on augmentait les impôts des sociétés, on allait chercher 800 millions $ de plus pour pouvoir le distribuer aux gens, pour pouvoir augmenter les soutiens à ceux qui en ont besoin. Et c’est ce budget-là qui a été battu au Parlement. C’est ce budget-là qu’ils n’ont pas voulu avoir, ils ont préféré vous parler du gel des prix et des salaires à la place. Tout ce que je vous demande, c’est que si vous voulez non pas des promesses électorales mais un budget, si vous voulez des lois qui vont aider les gens à se défendre contre cette inflation, dont l’élément important encore une fois n’est pas de ralentir l’économie, mais d’être un peu plus juste pour ceux qui se défendent moins. Si vous voulez des remèdes qui au lieu de geler les prix et salaires apportent au contraire des subsides sur le lait, 125 millions $ cette année, à l’industrie laitière de la part du gouvernement fédéral, un gouvernement qui verse des subsides sur la viande, qui verse des subsides sur le blé, pour que le pain soit moins cher, un gouvernement qui a triplé les allocations familiales? Vous recevez 20 $ par famille depuis le mois de janvier par enfant, par mois : c’est cela les solutions qu’on vous propose. Pas de la magie, pas des histoires magiques de trois mois de gel, puis ensuite on va voir ce qui va se passer, on vous le dira après. C’était là dans notre budget. Vous n’avez qu’à le demander à Jean Chrétien, vous n’avez qu’à le demander aux journaux. Ce qu’on vous proposait il y a trois semaines, plutôt que des élections, on voulait pas des élections, on voulait aider les gens. L’opposition a préféré des élections. Eh bien, si vous voulez tout le monde ensemble, solidement, solidairement on va leur en donner des vraies élections, puis on va renvoyer Jean Chrétien à Ottawa, puis on va balayer la province à part de cela, avec votre aide. On vous remercie beaucoup.

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Monsieur le Maire, Messieurs les Maires, les marguilliers, mon cher ami Marcel Lessard, chers amis, mesdames et messieurs.
D’abord à vous monsieur le Maire merci beaucoup de votre accueil, merci beaucoup de votre mot de bienvenue. Vous nous avez avoué vos couleurs, vous nous avez dit, peut-être pas vos couleurs, mais en tout cas votre homme, que vous alliez voter libéral, voter Lessard, mais moi je vais vous faire une prédiction : c’est vous qui allez gagner vos élections et vous allez gagner vos élections nationalement à part ça si vous votez Lessard. J’ai compris pourquoi Marcel voulait faire son assemblée à l’aéroport plutôt qu’en ville, M. le Maire, j’ai eu le message. Marcel pousse pas mal ses affaires et je suis sûr qu’il va continuer de les pousser. Je sais que vous avez ici un député apprécié par tous, un député qui est fort dans la pensée, un député qui s’occupe de sa région et je vois ça non seulement au travail qu’il abat à Ottawa, mais au soutien qu’il a dans sa population.
On n’avait pas pensé d’avoir des élections si vite, on était comme vous en pleine exécution de nos travaux depuis un an et demi qu’on avait été élu, on était même en plein budget quand les partis d’opposition ont demandé d’avoir des élections, ont forcé les élections. Au fond, Marcel, on est pas si fâché de les avoir; d’abord, ça permet de vous revoir, de prendre contact, de faire voir aux journalistes du pays, qui voyagent avec moi, de leur faire voir un des belles régions de la province et du pays. Mais surtout, ça nous permet de vous expliquer le travail qu’on est en train de faire, de mettre devant vous des idées comme celles qui se trouvaient dans le budget. Un budget qui coupait les taxes, qui coupait les taxes pour les gens des classes moyennes et des classes moins favorisées qui enlevaient complètement sur le rôle des taxes 300000 Canadiens. Un budget qui enlevait complètement la taxe de vente fédérale. Et avec ça un tas de programmes pour les vétérans, pour les agriculteurs, pour ceux qui sont sur le plan de pension du Canada ou du Québec, pour les petites entreprises. Alors on a la chance, dans ces élections-ci de vous expliquer notre programme. Mais comme vous avez ici un candidat conservateur, il ne s’en trouve pas partout dans le coin, mais vous en avez un ici. J’espère que vous allez en profiter pour lui demander pourquoi son parti a causé des élections. Pourquoi son parti a voté contre un budget qui coupait les taxes, alors que son chef se promène maintenant un peu partout pour dire que s’il est élu, il va couper les taxes. La belle affaire, c’était pas la peine de voter contre notre budget s’il veut faire la même chose. Un chef, M. Stanfield, qui dit également qu’il va abaisser le prix, vous l’avez peut-être vu à la télévision hier soir, sur les vêtements, et sur les souliers en enlevant la taxe de vente; c’était dans le budget, on enlevait la taxe de vente fédérale sur les vêtements, sur les souliers, sur les bottines, sur les chaussures.
Alors vraiment, leurs élections s’ils en ont voulu, c’est surtout je pense pour vous parler de leur supposé remède à l’inflation : le gel des prix et des salaires. Donc tout ça, c’est typique des conservateurs au moment où les prix sont montés pas mal haut ils veulent geler ces prix-là puis ils veulent geler les salaires. J’espère qu’ils vont vous expliquer comment ça marcherait, cette affaire-là. Surtout quand on pense qu’à peu près le tiers de ce que le Canada consomme est importé d’autres pays. Comment ils vont faire pour geler ces prix-là? Puis sur le pétrole, qu’est-ce qu’ils vont faire pour la politique du pétrole? Nous on a obtenu que le Québec et les Maritimes paient le même prix pour le pétrole de l’Alberta où il y en a. Alors qu’ici on en importe du Proche-Orient, du Venezuela; on verse un subside d’un milliard et demi pour que tous les Canadiens paient le même prix. On se demande comment il va améliorer cette politique-là, quand, lui, il a un gouvernement conservateur en Alberta qui voudrait avoir des prix plus hauts encore pour le pétrole. Alors, ce sont des questions que vous poserez j’espère. Moi, aujourd’hui je voudrais simplement vous dire qu’un gars comme Marcel Lessard on en a besoin parce que c’est un gars solide, parce que c’est un gars qui sait travailler avec les divers niveaux du gouvernement. Au fédéral évidemment, il est toujours présent, il travaille bien avec les députés provinciaux, il travaille bien avec les maires, je suis très content de voir l’hospitalité qu’on nous offre ici de la part des maires des environs. À ce propos-là, si tu me permets Marcel, je vais juste dire publiquement une chose parce que c’est une réponse à la lettre que j’ai reçue de M. Bourassa hier, ça concerne pas particulièrement la région, mais ça concerne beaucoup le Québec et comme je m’en vais dès demain dans l’Ouest, je n’aurai pas d’autres occasions de le dire. J’ai reçu hier une lettre de M. Bourassa qui est préoccupé comme nous, comme vous le savez, du problème des inondations, et à nos amis Gaston Clermont, aux amis de Montréal, aux amis de la Gatineau aux amis un peu partout dans la province où il y a des inondations pas mal sérieuses. J’ai dit aux députés dès le début qu’il y avait une formule fédérale qui s’appliquait à toutes les provinces qui avait d’ailleurs déjà servi dans les provinces de l’Ouest, dans la Colombie-Britannique, au Nouveau-Brunswick l’an dernier, que cette formule fédérale était offerte au Québec également. C’est une formule en vertu de laquelle le gouvernement fédéral verse à la province qui subit de gros dommages un pourcentage variable entre 50 % et 90 % des dommages. Alors, M. Bourassa m’écrivait qu’il évaluait les dommages dans la province de Québec à 75 millions de $ : cela me paraît haut, mais enfin je sais que les dommages ont été considérables surtout du côté de nos amis d’en bas. Et je voudrais dire publiquement que si cette formule fédérale voudrait dire que dans des dommages de 75 millions de $, le gouvernement fédéral en paierait 55 millions. C’est-à-dire plus que la moitié de l’indemnisation, beaucoup plus que la moitié de l’indemnisation faite aux sinistrés et ce, par le gouvernement fédéral.
Encore une fois, je sais que ce n’est pas le plus gros problème ici, il y en a beaucoup d’autres dont Marcel va vous parler au cours de la campagne. Mais je vous remercie de m’avoir permis de faire cette annonce ici et je trouvais que c’était approprié parce qu’on a dans votre député un gars solide, un gars surtout qui sait travailler avec les divers niveaux de gouvernement et un gars qui est capable d’obtenir pour sa population une représentation efficace, volontaire et systématique. Marcel je te remercie de ton accueil et je te dis bientôt à Ottawa, j’espère que tous ces gens vont le dire à leurs amis, que le 8 juillet on a besoin de l’appui de tout le monde. C’est un combat vraiment sérieux qu’on engage cette fois-ci; on espère qu’on n’aura pas à revenir en élections à tous les ans à tous les ans et dmi. On espère que cette fois-ci, tous nos amis libéraux vont s’arranger pour que le 8 juillet, on ait l’appui massif de la population et je vous remercie.

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Mesdames, Messieurs et chers amis,
Je voudrais d’abord vous dire merci, M. le maire, de votre accueil, de m’avoir remis ces armoiries très dignes et surtout de m’avoir rappelé de très bons souvenirs. Cette période des années cinquante où j’étais venu à plusieurs reprises à Arvida, où j’avais appris à connaître la population, son ardeur au travail, mais aussi son enthousiasme à vivre dont je n’ai jamais oublié le souvenir. Puisque notre ami Gilles semble devoir gagner des élections par défaut, et je pense que c’est là un témoignage extraordinaire de la vitalité et du sens commun qu’il a mis à son travail de député, un homme qui est accessible 24 heures par jour et 365 jours par année. Je pense que le fait qu’il n’ait pas d’opposition pour le moment me permet d’être ici présent parmi vous d’une façon gratuite, par plaisir, pour répondre peut-être à une ou deux des questions que M. le Maire m’a posées pour vous parler un peu de l’enjeu de la campagne, mais, je le répète, avant tout pour vous dire tant mieux si j’ai eu la chance d’avoir le soleil à mes trousses ce matin, j’espère vous le laisser au moment de mon départ. Il y a une dame qui a dit tout à l’heure, il devrait rester plus longtemps. C’est très gentil, madame.
Monsieur le Maire, vous m’avez parlé de ce programme du ministère de l’Expansion économique régionale, je pense qu’il est important de rassurer la population et de lui expliquer les principes qui sont à la base de ce programme. Comme le gouvernement fédéral est un gouvernement qui doit travailler en collaboration avec les provinces, nous procédons par voie d’ententes, d’accords-cadres. Autrement dit, au début, le ministère par les ententes ARDA ou même avant la création du ministère de monsieur Marchand en 1968-1969, le gouvernement fédéral essayait de promouvoir le développement d’une région. Mais il arrivait très souvent que la province dise : ce n’est pas ça nos priorités, on voudrait développer plutôt telle industrie ou telle infrastructure ou telle autre région avant telle autre parce que les deux sont reliées, etc.… Alors maintenant on procède d’une façon très simple, c’est-à-dire qu’on n’apporte pas de développement si ce n’est en collaboration avec la province. Autrement dit, on discute les priorités ensemble. Je parle des développements du ministère de l’Expansion économique régionale parce que bien sûr il y a beaucoup d’autres ententes que l’on peut conclure sans consulter la province. D’ailleurs, c’est ça qu’il faut retenir. Je pense que vous particulièrement, monsieur le Maire, vous comprenez certainement l’importance de ne pas aller au delà des priorités des administrations provinciales ou même régionales. Vous n’aimeriez pas que la province vienne chez vous et que dans votre ville fasse des travaux qui sont à l’encontre de vos propres priorités, c’est ainsi que la province ne veut pas que le fédéral vienne s’embarquer dans des travaux sans en discuter d’abord avec la province. Alors, je veux simplement vous rassurer : c’est notre façon de procéder, nous nous sommes toujours bien entendus avec le gouvernement de monsieur Bourassa, je sais qu’il y a des points de désaccord, de divergence, mais je n’en connais aucun qui ne puisse être résolu à la suite d’une bonne discussion.
La troisième chose que je voudrais vous dire brièvement, puisque nous sommes en campagne électorale, c’est que le coût de la vie est probablement un des enjeux majeurs de cette campagne et nous, députés libéraux, candidats libéraux, on n’essaie pas d’échapper à cette difficulté. On sait à quel point la hausse du coût de la vie est quelque chose qui a affecté toutes les familles, tous les individus et particulièrement les gens sans défense : les enfants, les personnes plus âgées, ceux qui n’appartiennent pas à des groupes capables de les défendre. Et c’est pour ça que, bien que nous n’ayons pas voulu d’élections parce que le Parlement n’avait duré que 18 mois, on voulait pouvoir continuer de mettre en œuvre nos programmes. Mais puisque les deux partis d’opposition ont préféré avoir des élections, nous sommes très contents d’avoir l’occasion de leur expliquer et d’expliquer à la population nos solutions et les mettre en comparaison avec les solutions du parti conservateur, du parti N.P.D… Mais cela n’empêche pas que même si on a du pétrole au Canada à cinq dollars de moins que sur les prix mondiaux, ça n’empêche pas que les prix montent, ils sont montés de 4 $ à 6,5 $ environ. Plutôt que 11,5 $ ou 12 $. Alors c’est clair que, d’après l’indice du coût de la vie, c’est clair que les prix montent. Vous le savez pour le pétrole, pour la gazoline que vous achetez pour vos voitures, pour l’huile à chauffage. Les vêtements, c’est la même chose, si le coût du coton monte, si le coût des bêtes monte, le cuir monte. Si le coût du travail monte, c’est clair que dans les choses essentielles comme les chaussures, les vêtements que les prix vont monter. Alors, on n’essaie pas de se le cacher on serait bien bête de le faire d’ailleurs puisque les gens achètent tous les jours, qu’ils savent le prix des choses. C’est pourquoi on a voulu agir à l’encontre de ça. Par exemple, en coupant les taxes dans le dernier budget, on coupait les taxes pour tous les gens de classes moyennes et des classes moins favorisées on enlevait même complètement l’impôt à 300000 Canadiens. On a augmenté, comme vous le savez, les pensions de vieillesse et le supplément de revenu garanti. On les a même indexés, c’est-à-dire qu’on les a rattachés au coût de la vie de sorte que, à mesure que le coût de la vie monte, les pensions montent également. On a triplé les allocations familiales, on a mis des subsides non pas sur toutes les choses, ce serait trop coûteux en taxes, mais sur le lait, sur la farine, sur le pain et aussi comme vous le savez, dans le cas du pétrole il y a un subside qui vient du fait que vous, au Québec, vous êtes obligés d’acheter votre pétrole outre-mer plutôt que d’avoir du pétrole de l’Alberta. Alors, c’est un pétrole qui est beaucoup plus cher; c’est pour ça qu’on verse un subside d’un milliard et demi. Ça n’empêche pas les prix de monter. Et c’est pourquoi on dit que la solution idéale, la solution finale, c’est d’augmenter la productivité dans le domaine agricole, c’est d’augmenter la productivité par les différends subsides dont on parlait dans le domaine industriel.
Alors c’est l’approche du gouvernement. Je vous demande simplement de comparer ça au gel des prix et des salaires dont parlent les conservateurs. Ils n’en parleront peut-être pas beaucoup dans ton comté, Gilles, mais enfin c’est leur approche. Il y a des dames à l’aéroport de Bagotville, tout à l’heure, qui me disaient : ne gelez pas nos salaires, on va être obligées d’en gagner un peu plus pour rejoindre le coût de la vie. Alors, encore une fois, dans ces élections on vous demande de comparer notre approche, notre optique qui est raisonnable à cette approche qui est magique, qui dit tout et qui ne dit rien du tout et qui divise le parti conservateur, celle du gel des prix et des salaires. Alors, c’est ce qu’on dit dans cette campagne. Encore une fois je suis bien aise de pouvoir vous parler sur un ton plutôt amical que fougueux parce que je crois que vous avez droit à ces explications-là. Mais je voudrais surtout vous rappeler que votre candidat ici est un candidat indispensable pour notre travail à Ottawa pas seulement parce qu’il est accessible, pas seulement parce que c’est un orateur excellent, mais parce qu’il a le pouls de sa région parce que c’est un homme dont le cœur bat et dont le cerveau pense en communauté avec sa population, avec les gens de sa région et c’est un son de cloche, dont on a absolument besoin.
Alors, encore une fois, je m’excuse en terminant de deux choses : la première, c’est d’être ici tout seul sans ma famille, mais il faut bien que ma femme passe un peu de temps avec les enfants, elle ne peut pas toujours s’occuper de moi, monsieur le Maire. Et le deuxième, c’est de vous avoir plutôt parlé sur le ton amical plutôt que sur le ton fougueux que l’on dit que j’ai adopté pendant cette campagne. Ceux qui étaient ici au moment des troubles d’Arvida, au début des années cinquante se rappellent bien que je suis capable de faire des discours à l’emporte-pièce et de vous dire mesdames et messieurs c’est alors qu’une vague d’indignation balaiera la province de Québec, et que la population indignée reportera au pouvoir, contre des adversaires absolument fantastiques, un gouvernement capable de servir sa population, un gouvernement qui a absolument besoin de votre appui et d’un député comme Gilles Marceau.

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[lieu=Qué]

Mon cher candidat, M. Bouchard, Mme Bouchard, M. le Maire, messieurs les Maires, mesdames et messieurs, mes chers amis,
J’ai beaucoup aimé votre présentation, M. le Maire, quand vous m’avez dit que vous me présentiez ici à des bâtisseurs de pays. L’histoire de votre pays remonte à très loin; déjà Jacques Cartier l’appelait le royaume du Saguenay. Moi, j’ai connu ça d’une façon beaucoup plus récente encore : il y a quatre ans quand je suis venu à la traversée du lac Saint-Jean, quand j’ai pu admirer comment la population préservait ses traditions, en créait de nouvelles et faisait rayonner Roberval non seulement dans tous les coins du pays, mais dans tous les coins du monde. Mais vous avez raison de parler de bâtisseurs de pays, particulièrement en période électorale. Parce que c’est ça qu’on fait ensemble en période électorale. On décide ensemble, Canadiens, comment rebâtir ce pays-là. De quel côté on va le diriger. Quelle équipe d’hommes, de femmes, de députés, de ministres, quelle équipe on va choisir pour le bâtir pour les années qui viennent. Nos ancêtres l’ont bâti en s’attelant au sol; ils l’ont bâti en défrichant la terre; ils l’ont bâti en le découvrant, en le colonisant. Nous, on sait qu’on a hérité de l’un des plus beaux pays du monde, l’un des plus riches pays du monde, et en période électorale, dans ces élections que nous avons devant nous, nous avons cette responsabilité-là, de choisir ensemble une équipe.
Une équipe qui est capable non seulement de tenir le pays ensemble, mais qui est capable de le faire développer dans le sens de sa profondeur, dans le sens de sa largeur et c’est ça l’enjeu de ces élections. On est très content d’avoir en monsieur Ovide Bouchard un homme de la région, un cultivateur, un gars qui sera capable, au sein de cette équipe libérale, de représenter la région, mais surtout de nous faire connaître à nous, députés d’autres régions, moi je viens de Montréal, il y en a qui viennent de Vancouver comme vous avez parlé de mon beau-père autrefois, il y en a qui viennent de Halifax, il y en a qui viennent du Grand Nord, du Yukon, des Territoires du Nord-Ouest. Ce qui est important pour le diriger ce pays-là, c’est d’avoir une équipe unie, une équipe qui ne se chamaille pas constamment à propos de toutes les questions fondamentales, comme c’est le cas du Parti conservateur, en particulier, qui n’est pas capable de s’entendre entre eux sur le remède à apporter à la crise du pétrole, ils ne sont pas capables de s’entendre entre eux sur la question même des langues officielles. Un parti qui est divisé entre l’Est et l’Ouest, un parti qui n’est pas capable lui-même de se diriger et qui aspire à diriger le pays, je pense que ce n’est pas sérieux, je pense que la population ne veut pas d’un parti qui n’est pas capable de faire appel à une partie ou à une autre de la population. Parce que le Canada, comme vous le disiez, Monsieur le Maire, c’est un pays grand, un pays compliqué, et c’est un pays qui a des problèmes. Ici même à Roberval, bien on le voit par les gars derrière là et puis les filles avec des pancartes. Vous êtes une belle région, vous avez une belle ville où les gens se respectent, mais il y a des problèmes, des problèmes graves, qui pour ces gens-là sont assez graves pour qu’ils viennent ici manifester, se faire connaître par les journalistes pour que leur cause soit connue à l’extérieur. Alors, c’est un problème. Il y en a dans vos familles des problèmes, je suis sûr que si vous êtes comme moi, vous avez beau être de parents parfaits, les enfants grandissent, ça fait des problèmes, puis il y en a des problèmes, n’est-ce pas Monsieur le Maire, Messieurs les Maires, dans le gouvernement d’une municipalité. Tous les conseillers municipaux, tous les échevins ne pensent pas toujours la même chose. Même dans la façon d’exploiter une entreprise, de cultiver une terre, il y a des problèmes. Alors, ce qui est important, ce n’est pas d’identifier les problèmes, c’est de pouvoir trouver des solutions. Pas des solutions parfaites, ça n’existe pas dans le monde des solutions parfaites. Tout le monde n’est jamais toujours content de tout, ça c’est sûr. On ne peut pas faire plaisir à tout le monde partout, en même temps, tout de suite, à cette heure. Il faut chercher des solutions qui, dans l’ensemble emportent l’adhésion de la population. Qui, dans l’ensemble, constituent un bon compromis. Qui, dans l’ensemble, réussissent à garder ensemble ce pays-là, les Anglais et les Français puis ceux qui viennent d’autres cultures. Vous savez, pas loin d’ici des gens de la Pointe-Bleue, des Indiens, bien ils étaient là avant nous autres, avant les Français, avant les Anglais, avant les Écossais. Puis vous avez dans tout le pays, vous avez des gens qui viennent de tous les coins du monde, de l’Asie, de l’Amérique du Sud, de l’Afrique, de l’Europe, alors tout cela ça fait un pays riche, ça fait un pays qui n’est pas simple. Ça fait un pays riche de traditions, riche de possibilités. Mais ça fait un pays où il y a différentes opinions. C’est ça qu’on essaie de faire en période électorale, Monsieur le Maire, M. Bouchard, c’est de le bâtir ce pays-là. Puis nous autres on a été élu le mois d’octobre 1972, on était pas tellement fier des résultats. On espérait avoir une majorité plus grande pour pouvoir gouverner pendant quatre ans. Mais on a accepté la majorité qu’on a, on a pas gagné tous les comtés, il y en a un ici qu’on n’a pas eu la chance de prendre, mais on est pas si fâché que ça d’avoir des élections parce que ça va nous donner la chance de le prendre avec vous M. Bouchard; on est bien content.
Mais il y a une autre raison aussi pourquoi on est pas fâché : parce que le Parlement où on était depuis 18 mois, eh bien le parti d’opposition principal, le parti conservateur, ne l’a jamais accepté le résultat des dernières élections. Ils ont toujours voulu en avoir d’autres, ils n’ont pas arrêté jour après jour, semaine après semaine, mois après mois d’essayer de renverser le gouvernement; ils étaient tellement occupés à vouloir renverser le gouvernement, qu’ils n’avaient pas le temps de s’unir entre eux. Ils n’avaient pas le temps de trouver leurs solutions à leurs problèmes. C’est pour ça que nous autres, on avait devant nous du pain sur la planche, on avait, par exemple, devant le Parlement au moment où l’opposition a préféré avoir des élections; on avait beaucoup de lois, il y avait une loi pour faciliter l’établissement des jeunes agriculteurs, cela doit vous intéresser dans la région; il y avait une loi pour créer une banque fédérale d’expansion industrielle, cela doit vous intéresser dans la région; il y avait une loi pour améliorer le plan de pension du Québec et le plan de pension du Canada. Ça, ça doit vous intéresser, parce que ça intéresse 530000 Canadiens, ça améliorerait leur sort. Il y avait une loi pour faciliter les exportations. Et puis vous avez candidat ici qui m’a l’air drôlement au courant de l’importance pour le Canada des exportations en Chine comme il vous a dit puisque la Chine nous achète pour des centaines de millions de dollars en blé. Mais aussi pour nos autres produits. Vous aviez une loi qui était devant le Parlement, vous aviez une loi pour augmenter la pension des vétérans et la pension de leurs personnes à charge et de leurs enfants, c’était devant le Parlement. Vous aviez un budget qui coupait les taxes, coupait les taxes surtout des gens des classes moyennes, des classes moins favorisées, un budget même qui enlevait 300000 Canadiens du rôle de l’impôt sur le revenu. C’était devant le Parlement, vous aviez un budget qui abolissait la taxe de vente fédérale sur les vêtements, sur les souliers, sur les chaussures, sur les bottes pour tâcher de faire baisser les prix un peu. C’était là, devant le Parlement. Alors, au fond, ces élections-là, nous on est prêt à les battre, nous on est prêt à les engager ces élections-là, comme je vous dis ici puis ailleurs ça nous donne la chance d’augmenter le nombre de nos députés. Mais demandez-nous pourquoi les partis d’opposition en voulaient des élections? Qu’est-ce qu’ils voulaient faire? Vous attendiez peut-être, parce qu’ils arrivent avec des solutions magiques, vous attendiez peut-être à ce qu’ils vous l’apportent, la solution à l’inflation qui affecte tout le monde, qui est une plaie dont il va falloir se débarrasser. C’est la raison pourquoi on a triplé les allocations familiales, augmenté les pensions de vieillesse et rattaché ça au coût de la vie. Parce que l’on sait que l’inflation, c’est un problème. Et puis je vous le dis on a besoin d’un gars de chez vous, un gars de la terre, un gars de chez nous, pour nous aider à faire une meilleure politique agricole. Mais il reste, il reste que dans l’ensemble, le revenu net de l’agriculteur l’an dernier, est monté de 89 % par rapport à l’année précédente. Je sais que ça n’affecte pas toutes les régions de manière égale. Mais le fond de notre politique c’est d’augmenter la productivité. La productivité agricole, la productivité industrielle, parce qu’on sait qu’une des causes du coût de la vie, c’est le fait que la productivité n’est pas assez grande. Les gens sont plus riches pas seulement au Canada, ils sont plus riches dans le monde, ils sont même plus riches au Japon, ils sont plus riches en Europe, des pays qui s’industrialisent. Alors, les gens ont plus de pouvoir d’achat. Les Japonais, il y a quelques années, puis les Chinois mangeaient un peu de riz et un petit peu de poisson des fois, une fois par semaine, même pas le vendredi quand ils étaient chanceux. Ce n’est plus le vendredi qu’on mange du poisson, c’est tous les jours. Mais aujourd’hui, ils veulent du bœuf, du pain, alors la demande augmente dans le monde, la demande pour les produits agricoles, la demande pour la nourriture et c’est pour ça que notre politique n’est pas une politique de gel de prix ou de salaires. C’est une politique pour augmenter la productivité, c’est une politique pour dire aux cultivateurs : bon, on va vous enlever vos chaînes puis tâcher d’en produire des affaires, puis on va vous en apporter des lois de stabilisation. Pour vous assurer que vous ne serez pas obligés d’être constamment à la merci des hausses et des baisses des prix. Puis c’est pour ça aussi qu’on avait une loi pour les habitants, les jeunes agriculteurs parce qu’on veut que les gens restent sur la terre qu’ils aient accès à des emprunts ou à des octrois pour s’établir. Parce qu’on sait que c’est ça, la solution. Ce n’est pas un mystère, c’est parce qu’il y a plus de gens qui achètent et qu’il y a moins de marchandises. Alors, plus il y a de gens qui achètent, plus il faut monter les prix. Enfin, vous connaissez ça, les marchés. Alors la solution ce n’est pas de mettre des contrôles comme le veulent les conservateurs. Cela a été essayé aux États-Unis et ça a été une faillite, cela a été essayé en Angleterre, ça a été une faillite, c’est bien les conservateurs : quand il y a une faillite, ils veulent l’importer chez nous. Bien, c’est ça qu’on vous demande, ces élections-ci. Qu’est-ce qu’on peut faire pour renforcer notre équipe? Il ne s’agit pas de débarquer votre député créditiste, il s’agit d’expliquer à la population de Roberval comme on l’a expliqué aux populations de l’Ouest, comme on l’a expliqué aux populations des provinces maritimes qu’elles doivent appuyer un parti, un parti qui représente l’ensemble du pays, qui peut faire l’unité entre les Anglais et les Français, qui peut faire l’unité entre les Blancs et les Indiens, qui peut faire l’unité entre les gens de l’Est et les gens de l’Ouest. Eh bien, cette fois-ci, essayons d’envoyer un député qui est capable de représenter sa population puis de la représenter de façon constructive, pour un parti qui veut être fort. Eh bien, c’est ça qu’on vous demande. Moi, je serrais des mains tout à l’heure ici à Alma, à Chicoutimi, à Arvida. Puis des gens m’ont dit souvent : ne lâchez pas, M. Trudeau, ne lâchez pas. Est-ce que j’ai l’air d’un lâcheur, est-ce que j’ai lâché au mois d’octobre 1972? Ovide Bouchard, ça t’y l’air d’un lâcheur, non. J’apprécie ce que les gens me disent parce que c’est une façon de nous encourager. Puis on sait que cela n’a pas été facile depuis 18 mois avec un gouvernement minoritaire puis constamment sur la corde d’arène d’un jour à l’autre, pas savoir si on allait être battu ou si on allait être encore le gouvernement. Alors, j’aime cela quand les gens m’encouragent en me disant : ne lâchez pas. Mais là, les élections sont arrivées. Il ne s’agit plus de me dire à moi de ne pas lâcher parce que moi, puis mon parti, puis Ovide, puis tous les autres députés libéraux, hommes, femmes, on est lancé dans une période électorale. Alors ce que je vous demande maintenant à vous citoyens c’est de ne pas lâcher à votre tour, de ne pas nous lâcher pour que le 8 juillet, on remporte une grande victoire dans Roberval et qu’on remporte une grande victoire dans le Canada. Merci.

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[lieu=Qué]

Mon cher Peter, mesdames et messieurs et chers amis,
Inutile de vous dire que je suis très content d’être ici et pour plusieurs raisons. D’abord, parce que c’est un très bel endroit. Je suis très content de voir des gens souriants, pleins de joie et je suis très content que Peter ait organisé cette réunion un peu comme une fête où on va pique-niquer, où on va voir des courses et des manifestations auxquelles tout le monde va participer. Parce qu’au fond, c’est comme ça qu’il faut voir les élections et je suis très content de venir ici où on voit les élections dans un esprit non seulement de bataille, parce qu’il s’agit de vaincre l’ennemi, mais dans un esprit de joie et de création.
C’est ça au fond, les élections. C’est la population entière du Canada qui s’arrête à un moment donné pour réfléchir sur le pays, pour réfléchir sur les directions qu’on veut donner à ce pays et décider quel groupe de députés est le plus capable de répondre aux volontés populaires, plus capable de répondre à cette direction qu’on veut donner au pays. La question des élections engage plusieurs problèmes. Il y en a un qui peut-être plus important que les autres à l’heure actuelle, c’est le problème du coût de la vie. On en parle beaucoup dans nos assemblées. Je veux en parler un peu, ce matin, mais je m’empresse de dire que ce serait une erreur de penser que le Canada n’a qu’un seul problème et si on trouve une réponse à ceci ou à cela, ça va être le bonheur parfait. Il faut choisir dans les élections, il faut choisir une équipe d’hommes et de femmes capables de voir le pays dans son ensemble, capables d’indiquer à tous les coins du pays, à toutes les régions, à tous les groupes de la population que leurs causes, que leurs problèmes, que leurs idéaux seront examinés à leur mérite et que la solution que nous apporterons, cette solution en sera une acceptable pour l’ensemble du pays. Prenez l’inflation par exemple. Ce n’est pas un problème qu’on a inventé au Canada. Le coût de la vie, vous le savez, est encore beaucoup plus haut dans la plupart des autres pays industrialisés que le nôtre. Mais ce n’est pas assez de dire que c’est un problème : il faut en comprendre les causes si on veut le corriger; il faut comprendre que dans un pays comme le nôtre, il y a des gens qui produisent, par exemple des aliments, et il y a des gens qui consomment les aliments. Ceux qui consomment voudraient les prix les moins hauts possible. Ceux qui produisent, et il y a plusieurs agriculteurs, plusieurs personnes de la classe agricole dans l’assemblée, savent que lorsqu’ils payent plus cher ce qu’ils achètent, ils sont obligés de vendre plus cher. Juste un exemple des conflits qu’il y a dans la population : les uns veulent un prix haut, les autres veulent un prix bas.
Un autre exemple qu’on connaît très bien, c’est l’événement qui est survenu l’hiver dernier : la crise du pétrole. Vous savez que le Québec et les provinces de l’Est sont obligés d’acheter leur pétrole au Proche-Orient ou au Venezuela. Le pétrole se vend 10,50 $, 11 $, 12 $ le baril. L’Alberta et presque tout l’Ontario et les autres provinces le payaient 4 $ le baril. Alors conflit direct, par exemple, entre le gouvernement conservateur de M. Lougheed en Alberta dont la province produit le pétrole et la province conservatrice de M. Davis en Ontario où on consomme beaucoup de pétrole. Il ne s’agissait pas de faire plaisir parfaitement à tout le monde parce que, bien sûr, les gars de l’Alberta voulaient vendre leur pétrole 11 $, 12 $. Les gars de l’Ontario et du Québec auraient aimé payer leur pétrole 4 $, pas plus cher qu’avant. Alors, il était impossible de faire plaisir à tout le monde. Ce qui est important, dans un pays comme le nôtre, c’est de chercher des solutions justes pour tout le monde et des compromis qui sont acceptables. C’est comme ça que le gouvernement fédéral est arrivé à trouver une solution au mois de février et à imposer un prix de 6,50 $ le baril. Mais ce qui est beaucoup plus important, c’est que c’était une solution en vertu de laquelle le gouvernement fédéral donnait aux provinces de l’Est et au Québec à peu près un milliard et demi de dollars par année pour abaisser le prix du pétrole du Proche-Orient, l’abaisser de 11 $ à 6,50 $ pour que les gens ici puissent payer le même prix pour se chauffer, pour conduire leur automobile ou faire marcher leur industrie. Je vous donne ça seulement à titre d’exemple pour vous faire comprendre que la question de l’inflation n’est pas simple. C’est pour ça qu’on n’a pas de solutions simplistes non plus. Il y a deux façons de résoudre ce problème-là. La première, c’est d’aider les gens à se défendre contre l’inflation. Ça, on l’a fait dans le budget en coupant les taxes, en coupant la taxe de vente fédérale, en coupant l’impôt sur le revenu pour que les gens aient plus d’argent dans leurs poches. Mais vous savez ce qui est arrivé à ce budget-là. Les conservateurs n’ont pas voulu le voter : ils ont préféré avoir des élections plutôt que de voter le budget, des élections au cours desquelles ils vous disent qu’il faut couper les taxes, qu’il faut baisser les prix. Alors, demandez-leur simplement pourquoi ils ont voté contre le budget plutôt que de le passer et avoir des élections 15 jours, un mois plus tard s’ils en voulaient. Alors, sur cette première réponse à l’inflation, les deux partis sont pareils : ils disent qu’il faut mettre plus d’argent dans la poche des gens. La différence, c’est que nous l’avons fait, mais eux ont préféré avoir des élections plutôt que de le faire. Première solution.
Et ça, c’est pas seulement des promesses, vous savez qu’on a triplé les allocations familiales justement pour venir en aide aux familles plus nombreuses, vous savez qu’on a augmenté les pensions de vieillesse, vous savez qu’on a rattaché ces pensions-là et les allocations au coût de la vie de sorte que quand le coût de la vie monte, comme il monte malheureusement, les gens qui ont besoin de se défendre contre ça ont plus d’argent dans leurs poches. Encore une fois, la différence entre les deux c’est que nous on le fait et que les autres demandent des élections pour avoir le droit de le faire. Alors, là-dessus je pense que le jugement est simple.

La seule autre chose que je voudrais ajouter, c’est qu’en tant que chef du parti libéral, je suis très heureux d’accueillir un candidat comme Peter Turner.

Et c’est pour ça que j’ai été particulièrement touché d’entendre Peter me présenter dans des termes aussi élogieux. Nous avons besoin d’un gars comme Peter à Ottawa parce que si on veut faire marcher nos programmes, qu’il s’agisse des programmes contre l’inflation, des programmes pour développer les régions comme le programme de l’expansion économique régionale, nous avons besoin de députés qui sont capables de représenter activement la population et de nous aider en tant que gouvernement libéral à poursuivre ce rêve de joie et de paix que nous voulons pour les années 1970 et pour la prospérité du pays. Je vous remercie beaucoup.

[CTRUDEAU=19740620b]
[lieu=Qué]

La réforme du système de sécurité sociale au Canada constituait l’un des projets d’envergure qu’en 1972 le gouvernement libéral s’engageait à réaliser. Pour nous, c’était reconnaître :
* Que tout Canadien valide doit avoir un emploi et un revenu convenable ainsi qu’un supplément de revenu, si nécessaire, lorsque le revenu gagné ne suffit pas aux besoins de la famille;
* Que tout Canadien vraiment incapable de travailler doit recevoir un revenu garanti puisé chez ses concitoyens plus fortunés; et,
* Que tout Canadien qui se voit privé temporairement de son revenu à cause de circonstances fortuites comme la maladie, un accident ou une perte d’emploi, doit avoir droit temporairement aux prestations sociales, telles l’assurance-chômage ou l’indemnité aux accidentés du travail.
En somme, il s’agissait d’objectifs plutôt élémentaires. Pourtant, ils n’étaient pas atteints. Bien souvent, les gagne-petit ne parvenaient pas à suffire aux besoins de leur famille. Le revenu garanti aux invalides, aux retraités et aux autres personnes qui ne peuvent travailler, était non seulement demeuré à un niveau inacceptable, mais il ne réussissait pas à protéger le bénéficiaire contre les effets de l’inflation.
D’ailleurs, tout l’appareil de la sécurité sociale se trouvait dans un état de confusion tel que c’était à n’y rien comprendre et que l’on aurait été bien en peine de savoir à qui incombait la responsabilité d’y rétablir de l’ordre.
Voilà la responsabilité que le gouvernement libéral a assumée, le défi qu’il a relevé. Au début de 1973, nous avons sollicité la collaboration des provinces pour entreprendre conjointement la réforme du système de sécurité sociale au Canada, dont le programme devait porter sur deux ans. Le bilan des réalisations est déjà impressionnant. Nous nous engageons, au cours de la prochaine année, à en terminer la révision selon l’échéancier que nous nous étions fixé; et à mettre en oeuvre, avant la fin de notre prochain mandat, toutes les réformes sur lesquelles se sont entendus les gouvernements fédéral et provinciaux.
Voilà ce dont j’aimerais vous parler aujourd’hui : les buts que nous nous sommes fixés au chapitre de la sécurité sociale, les réformes que nous avons déjà réalisées, et les étapes qu’il nous reste à franchir pour compléter le programme que nous nous sommes tracé pour mener à bien cette réforme.

Je tiens tout d’abord à vous parler des gens qui peuvent ou qui pourraient travailler. J’ai dit que notre premier objectif était de nous assurer que chaque travailleur canadien reçoive un revenu qui lui suffira à subvenir aux besoins de sa famille. Mais tel n’était pas le cas pour des centaines de milliers de Canadiens dont le revenu n’était guère à la mesure de ce que la collectivité canadienne juge être un minimum acceptable. Parce que, pour bien des gens, le revenu constitué d’un faible salaire minimum et d’allocations familiales insuffisantes n’atteignait même pas le montant des prestations de l’assistance publique. Parce qu’enfin, un salaire minimum pouvait peut-être suffire aux besoins d’un couple, mais certainement pas à ceux d’une famille moyenne.
Notre première démarche a donc été de tripler l’allocation familiale à 20 $ par mois et d’en garantir le pouvoir d’achat en l’indexant sur le coin de la vie. De leur côté, plusieurs provinces ont relevé le niveau de leur salaire minimum. Pour sa part, le gouvernement du Canada a déjà pris cette initiative, qu’il a d’ailleurs renouvelée régulièrement, comme il le faisait encore cette année.
Mais ce n’est pas suffisant. Des milliers de Canadiens ont un emploi saisonnier ou intermittent, et leur revenu, même lorsque leur travail est rémunéré à un niveau supérieur à celui du salaire minimum, demeure insuffisant pour boucler le budget familial. Saviez-vous que, même avec les nouvelles allocations plus élevées et la hausse du salaire minimum, dans plus de la moitié des provinces, pour un père de famille qui dispose d’un seul revenu d’emploi et qui a trois enfants à sa charge, il est plus avantageux de recourir à l’assistance publique que de travailler au salaire minimum? On incite presque les gens à augmenter leur revenu familial en demeurant à la maison! Comment donc parler d’incitation au travail quand des conditions comme celles-ci existent encore?
Je me propose donc d’annoncer aujourd’hui une politique libérale qui encouragera financièrement les gens à travailler plutôt qu’elle ne les incitera à vivre aux crochets de l’assistance publique. Une politique qui assurera à chaque famille canadienne un revenu de base acceptable tout en rétablissant et en renforçant l’incitation au travail.
Voilà les mesures que proposera un gouvernement libéral au cours d’un prochain mandat. En premier lieu, nous réduirons progressivement les impôts de ceux dont les revenus se situent aux échelons inférieurs, et les supprimerons même entièrement pour ceux dont le revenu serait inférieur au niveau acceptable (ce niveau sera déterminé conjointement par Ottawa et les provinces lors de la réforme du régime de sécurité sociale qui sera entreprise à l’automne).
La suppression de l’impôt sur les salaires inférieurs à la norme de revenu établie est une mesure qui s’impose d’elle-même. Les gouvernements n’ont tout simplement pas le droit de s’approprier une part du revenu de ceux qui l’ont gagné par un emploi rémunéré à un niveau inférieur au minimum jugé acceptable par le peuple canadien. Le gouvernement ne devrait pas imposer ceux qui travaillent lorsqu’il se trouve des assistés sociaux qui touchent l’équivalent en prestations sociales et qui, en plus, ne sont pas le moindrement touchés par l’impôt : Il va de soi qu’il ne s’agit pas ici d’une nouvelle politique pour le gouvernement libéral : nous avons déjà pris l’initiative d’alléger le fardeau fiscal des citoyens à faibles revenus. Notre budget de 1973, qui a été rejeté par l’Opposition, aurait déchargé 825000 Canadiens à faibles revenus de tout impôt sur le revenu.
La deuxième démarche à entreprendre, pour assurer que toutes les familles canadiennes disposent d’un revenu de base acceptable, serait de continuer à hausser les niveaux du salaire minimum. Car il importe, d’une part, de conserver au salaire minimum son plein pouvoir d’achat, et, d’autre part, de l’établir à un niveau suffisamment élevé pour qu’en définitive, il puisse constituer un revenu de base convenable pour une petite unité familiale (celle d’un couple ayant un ou deux enfants à charge, par exemple). Mais là encore, pour un programme libéral, ces mesures n’ont rien de particulièrement inédit : il nous a été donné de relever progressivement le salaire minimum, la dernière augmentation remontant au mois d’avril.
En troisième lieu, nous entendons assurer le supplément de revenu à tous les Canadiens qui travaillent, mais dont le revenu n’est pas encore suffisant. Ce supplément de revenu sera destiné aux travailleurs canadiens dont le revenu demeure inférieur à un certain barème malgré un salaire minimum supérieur, malgré des allocations familiales majorées et nonobstant une réduction ou la suppression de l’impôt. La mise au point du supplément de revenu se fera de concert avec les provinces au cours des quelques mois qui précéderont la date limite que nous nous sommes fixée pour compléter la révision de la sécurité sociale : après quoi nous verrons à l’établir universellement à la grandeur du pays avant la fin d’un plein mandat au prochain Parlement.
Voilà donc, en trois points, comment un gouvernement libéral entendra procéder pour s’assurer que tous les Canadiens qui travaillent disposent d’un revenu de base suffisant et pour mieux inciter les gens au travail.

Je tiens maintenant à vous parler de ceux qui sont incapables de travailler ou qui sont à la retraite. Mettre sur pied un régime de revenu garanti à l’intention de ces Canadiens constituait le deuxième objectif important que nous entendions réaliser dans le cadre de la réforme du régime de sécurité sociale.
Lorsque nous avons amorcé le travail de réforme, nous avons convenu que le premier groupe auquel il fallait assurer un revenu suffisant était celui des personnes âgées et des retraités. Depuis 1968, mon gouvernement a augmenté la pension de vieillesse et le supplément de revenu garanti et il les a indexés sur le coût de la vie pour leur conserver leur pouvoir d’achat. À compter du 1er juillet, le revenu garanti pour un couple de soixante-cinq ans ou plus sera de 4400 $ par année, contre 2570 $ qu’il était quand nous avons été portés au pouvoir en 1968. Je tiens à annoncer que la prochaine mesure provisoire que prendra, dans l’immédiat, le gouvernement libéral consistera à étendre les prestations, après vérification du revenu, à la femme des bénéficiaires de la pension de la sécurité de la vieillesse, si la femme a entre soixante et soixante-cinq ans.
Nous voulons aussi donner plus de chances au Canadien d’économiser en prévision de la retraite au moyen du Régime de pensions du Canada et du Régime des rentes du Québec. Inscrites dans notre projet de loi, les modifications que nous nous proposions d’apporter au Régime de pensions et qui ont été approuvées par les provinces, mais bloquées par certains Conservateurs de l’opposition, auraient porté le maximum de la pension mensuelle de 92 $ qu’elles étaient l’an dernier à environ 250 $ en 1980, et à quelque 350 $ en 1985 (en plus de la pension qui est versée aux termes du Régime de sécurité de la vieillesse).
Mais il y a plus. Le gouvernement libéral a indexé les pensions du Canada sur le coût de la vie de sorte que leur pouvoir d’achat soit entièrement protégé. Nous avons prévu que vous pourrez toucher votre pleine pension à l’âge de soixante-cinq ans même si vous décidez de continuer à travailler. Il y aurait une autre disposition qui aurait assuré l’égalité du traitement des cotisants et des cotisantes. Malheureusement, ces modifications n’ont pu toutes prendre effet : les Conservateurs et les Néo-démocrates ont préféré renverser le gouvernement avant qu’elles ne soient adoptées. Mais je vous assure que le gouvernement libéral verra à ce que ce projet de loi soit sanctionné dans les plus brefs délais et l’inscrira parmi les premières mesures législatives qui seront déposées devant le nouveau Parlement.
Quant aux personnes qui sont à la retraite ou qui ne peuvent vraiment pas travailler, la politique de base qu’entend suivre le gouvernement fédéral sur ce chapitre comportera non seulement l’assurance d’un revenu garantie, mais aussi des occasions qui leur permettront de participer à des activités utiles. Il ne saurait être question de se contenter de leur verser un revenu garanti pour ensuite les reléguer dans l’ombre sous prétexte qu’ils sont âgés ou handicapés. D’ailleurs, c’est ce qui explique pourquoi un gouvernement libéral élargira les cadres du programme.
Un gouvernement libéral, avec la collaboration des provinces, achèvera la mise au point d’un régime global de revenus garantis à l’intention de tous les Canadiens qui sont incapables de travailler, de ceux surtout qui souffrent d’une invalidité quelconque et des mères qui sont seules à assumer la responsabilité de leurs enfants et qui décident de rester à la maison pour s’en occuper.
Car un régime global s’avérera beaucoup plus efficace que ne saurait l’être toute autre série de modifications disparates apportées à divers programmes sociaux. Des normes nationales seraient établies pour que le revenu garanti soit suffisant et qu’il soit à la mesure des barèmes qui ont cours dans chaque province et pour que ce régime de revenu garanti puisse s’intégrer harmonieusement aux autres composantes du régime de sécurité sociale. Nous ne pouvons plus tolérer l’inéquité de la situation dans laquelle se trouve en ce moment la personne qui travaille à un maigre salaire par rapport à la situation d’une autre personne qui est incapable de travailler et qui reçoit un revenu garanti.
Il va de soi que toutes ces réformes ne se feront pas du jour au lendemain. Mais nous comptons les réaliser avant la fin de notre mandat et de façon à bien mettre en évidence, par l’incitation au travail et à l’épanouissement personnel, les idées fondamentales du parti libéral.
Nous croyons que le Canadien veut travailler, qu’il veut réussir dans des entreprises valables et nous ne serons satisfaits que lorsqu’il nous aura été possible de mettre à la portée de tous les Canadiens les occasions qui leur permettront de donner libre cours à leurs aspirations.
Appliquée à la réalité, cette ligne de conduite consistera à offrir un emploi à ceux qui sont en âge de travailler et qui sont valides, un revenu suffisant pour subvenir aux besoins de leur famille et des mesures d’incitation au travail qui leur conviennent. Les politiques économiques devront être en mesure de satisfaire aux demandes d’emploi; les politiques sociales devront veiller à ce que le revenu soit suffisant et être dépourvues de toute mesure de contre-incitation au travail. Encore par le biais des politiques sociales, nous chercherons à résoudre les problèmes de ceux qui sont aux prises avec la difficulté chronique de se trouver un emploi et de le conserver.
Ces Canadiens ne doivent pas être tenus à l’écart, n’ayant comme seul autre recours que celui de l’assistance publique. Il faut les aider à surmonter les obstacles à leur intégration au marché du travail, ces obstacles fussent-ils liés aux caractéristiques particulières de la personne ou à la réticence des employeurs à les embaucher. C’est donc à cette fin que le gouvernement libéral commencera à mettre progressivement en vigueur cet automne, la politique d’emplois communautaires dont il faisait état au tout début de la révision de la sécurité sociale, c’est-à-dire une politique qui vise à offrir de l’emploi à ceux qui éprouvent des difficultés chroniques à trouver du travail, y compris ceux qui souffrent d’une infirmité quelconque ou d’arriération mentale.
Tel sera le régime de sécurité sociale que le Gouvernement libéral mettra en œuvre au cours de son prochain mandat, un régime de sécurité sociale qui pourra rivaliser avec tous ceux qui existent de par le monde. Nous avons pu déjà réaliser des progrès considérables. Mais il y aura encore bien d’autres mesures à mettre au point et à appliquer. Des mesures qui exigent de l’expérience et la capacité de négocier avec les provinces pour obtenir leur collaboration et surtout pour la conserver. Elles exigeront, avant tout, beaucoup d’initiative.
Je suis fier des progrès qui ont été accomplis à ce jour et je sais que le Canada est maintenant engagé dans la bonne voie, celle que nous avons choisie pour mener à bien cette belle et noble entreprise. Nous avons dû malheureusement suspendre un temps l’entreprise, car les Conservateurs et les Néo-démocrates ont choisi de partir à la conquête du pouvoir plutôt que de marcher dans la voie du progrès. Mais je suis résolu à parachever la réforme du régime de sécurité sociale du Canada. Je vous demande donc de m’aider, je vous demande d’appuyer de vos suffrages les principes sociaux et fondamentaux du libéralisme, ceux pour lesquels je me battrai jusqu’à la fin.

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[Lieu=ottawa]

C’est au nom de tous les Canadiens que j’offre, en cette fête de la Saint-Jean-Baptiste, mes meilleurs voeux à mes compatriotes de langue française.
L’histoire de notre collectivité, si diverse à travers le pays, n’a jamais été sans difficultés ni sans risques, mais tout progrès, tout accomplissement comporte sa part de risque. Et peut-être pouvons-nous dire que, sans ces risques constamment encourus, nous n’aurions pas trouvé cette volonté de vivre et de nous affirmer qui nous caractérise aujourd’hui de façon si singulière.
Pour demeurer nous-mêmes, nous avons dû, en maintes circonstances, résister, protester, revendiquer; mais notre vitalité profonde, nous l’avons surtout assurée par la diffusion de notre présence dans des domaines d’activité de plus en plus nombreux et importants. Cette présence a acquis, à travers les ans, une telle qualité que nous jouons maintenant, dans la francophonie mondiale, un rôle de premier plan.
Prédominant, comme il se doit, au Québec, le fait français doit maintenir sa vigueur en Acadie, en Ontario et dans l’Ouest canadien. C’est pourquoi, depuis déjà plusieurs années, le gouvernement fédéral favorise le rayonnement des minorités canadiennes-françaises à travers le pays. Car si la fécondité du Canada français prend sa source au Québec, c’est en s’étendant à la grandeur du pays tout entier qu’elle peut s’accroître le plus sûrement.
Voilà donc un autre risque que nous avons décidé de prendre : celui de conjuguer nos efforts à ceux de nos concitoyens anglophones pour bénéficier solidairement des immenses ressources qu’ensemble nous possédons, pour donner à notre pays ses pleines dimensions, et pour faire du Canada une véritable terre des hommes. Ce risque viril et adulte que nous prenons ainsi, c’est celui de la fraternité et de l’entraide.
Certes, pareille entreprise en inquiète quelques-uns, qui l’estiment trop périlleuse. C’était là l’attitude de certains personnages, à Versailles, qui se désintéressaient volontiers du sort de la Nouvelle-France. C’était aussi l’attitude de ceux qui jugeaient insensés les périples aventureux de Le Moyne d’Iberville, de La Vérendrye, de Joliette, de Marquette. Aventure également impossible, selon certains, que celle du Père Lefebvre qui est allé fonder, il y a un peu plus d’un siècle, dans la vallée de Memramcook, le Collège Saint-Joseph, devenu aujourd’hui l’Université de Moncton. Et que dire de nos réseaux de radio et de télévision, dont l’établissement a été dû en grande partie à deux ingénieurs canadiens-français?
Bref, ce n’est pas avec la crainte, mais avec le courage et l’audace que nous avons jusqu’ici exploré, fondé, bâti. Et c’est avec ce même courage et cette même foi que tous ensemble nous ferons l’avenir du Canada.

[CTRUDEAU=19740624b]
[lieu=ottawa]
Les Libéraux présenteront un projet de loi obligeant les traiteurs à spécifier clairement le taux réel des intérêts qu’ils imposent ou qu’ils accordent. La loi s’appliquera notamment aux emprunts hypothécaires, aux comptes en magasin, aux cartes de crédit, aux comptes de banque, etc. (La législation fédérale et provinciale actuelle traite du taux nominal de l’intérêt, mais pas du taux effectif réel.) En vertu des nouvelles dispositions, il sera possible, sans encourir de pénalités excessives, de liquider une hypothèque domiciliaire dans les cinq ans de la signature du contrat. (La loi actuelle autorise en général la liquidation après cinq ans ou parfois, pour certaines hypothèques contractées par des particuliers, après trois ans. Les ententes privées peuvent évidemment être assorties d’une clause de liquidation anticipée, mais les contrats qui ne comportent pas de dispositions spécifiques à cet égard seront assujettis à la nouvelle loi.)
Les Libéraux instaureront en collaboration avec les institutions financières un régime d’assurance-prêts permettant aux salariés de revenu modeste, mais qui détiennent un emploi régulier d’obtenir du crédit à des conditions raisonnables.
Les Libéraux exigeront que tous les traiteurs qui transigent avec les particuliers s’enregistrent auprès du gouvernement fédéral (s’ils ne l’ont déjà fait).
Les Libéraux modifieront la Loi sur la faillite. Désormais la priorité sera accordée, dans le partage du capital, aux salaires des employés sur toute autre réclamation contre le failli, les réclamations à ce titre pouvant atteindre 2000 $.
Le gouvernement libéral présentera le premier projet de loi fédéral sur les fonds mutuels.
Nous allons édicter de nouveaux règlements visant à améliorer la sûreté des appareils électriques et nous lancerons de nouveaux programmes d’étiquetage de ces produits.
Avant la fin de 1974, des bureaux de quartier d’aide aux consommateurs seront ouverts dans 20 villes canadiennes. Les Libéraux s’engagent à réinscrire au feuilleton parlementaire leur projet de loi sur les profits excessifs.
Les Libéraux soumettront de nouveau à l’examen du Parlement le premier volet de leur projet de loi sur la concurrence, projet qui renforce les garanties sur les produits commerciaux, qui attaque la publicité mensongère, qui prévoit des sanctions contre des pratiques restrictives de commercialisation et des procédés de vente malhonnête (double étiquetage et vente pyramidale, par exemple) et qui, pour la première fois, étend la portée de la loi sur la concurrence, au secteur tertiaire de l’économie (les services).
Les Libéraux présenteront également devant le prochain Parlement le deuxième volet de cette politique sur la concurrence, lequel a trait au fusionnement des sociétés, au monopole et à d’autres questions connexes, telles les ententes de spécialisation.

[CTRUDEAU=19740624c]
[lieu=Qué]
(…) et sur les événements qui se sont écoulés depuis lors, mais je voudrais, ce soir vous citer seulement une page de cette histoire. C’est un passage qui a été prononcé par un de mes illustres, peut-être le plus illustre de mes prédécesseurs, Sir Wilfrid Laurier ici même à Québec, le jour de la Saint-Jean-Baptiste en 1889. Sir Wilfrid disait : « Quand à moi, je ne veux pas que les Canadiens français dominent sur personne et je ne veux pas que personne domine sur eux. Justice égale, droits égaux. Il est écrit que les sables des mers sont comptés, que pas un cheveu de notre tête tombe sans la permission d’une Providence éternelle et éternellement sage. N’est-il pas permis de croire lorsque, dans la bataille suprême, livrée sur les Plaines d’Abraham, le sort des armes tourna contre nous, n’est-il pas permis de croire qu’il entrait dans le dessein de la Providence que les deux races jusque-là ennemies vécussent désormais en paix et en harmonie sur ce continent et désormais ne fissent qu’une seule nation. » Et Sir Wilfrid de poursuivre : « C’est là l’idée qui a été la source inspiratrice de la Confédération. Quand les provinces britanniques furent unies sous la même constitution, l’espérance maintenant avouée était de donner à tous les éléments épars qui s’y trouvaient le même idéal national, d’offrir au monde le spectacle d’une nation diverse dans ses origines conservant dans tous ses groupes le respect des traditions de famille et de race, mais donnant désormais à tous une unique et même aspiration. » Eh bien, Sir Wilfrid Laurier qui prononçait ces mots il y a 85 ans, jour pour jour, ici même à Québec, savait bien que ce rêve et ces aspirations ne se réaliseraient pas du jour au lendemain. Il savait qu’il y avait là du travail pour plusieurs générations et nous le savons aussi aujourd’hui. Mais les fêtes qui nous unissent ici ce soir sont un témoignage nouveau de ce désir que nous avons, nous Québécois, de rester fermement dans notre langue, de vouloir conserver nos traditions et en même temps d’être également et fièrement Canadien, membre et un Canada qui respecte cette diversité dont parlait Sir Wilfrid, qui fonde même toute sa politique sur l’importance de préserver les diversités régionales, les deux langues officielles, les multiples cultures que des gens de tous les pays du monde nous ont amenées en immigrant au Canada, de préserver ces choses qui font que nos petites patries sont préservées intactes et indemnes parce que les Canadiens respectent ces diversités. Mais, en même temps, nous aspirons tous à réaliser ce même rêve d’un Canada extraordinairement riche, promis à un avenir extraordinairement puissant, riche du point de vue humain, riche du point de vue social, riche du point de vue économique, mais riche dans l’apport qu’il permet à tous les hommes, à toutes les femmes, à tous les enfants de se réaliser dans leur diversité. Je suis sensible au fait qu’en plus d’être le président d’honneur mes coprésidents soient les premiers ministres de toutes les provinces et je suis sensible au fait qu’à longueur d’année, notre Canada fonctionne de cette façon, par la coopération entre le gouvernement du Canada et tous les gouvernements provinciaux. Bien sûr, il y a des problèmes. Bien sûr, il y a des différences d’opinions. On l’a vu, il y a à peine quelques mois, lorsqu’il y a eu la crise du pétrole. On a vu comment des hommes de bonne volonté ont pu se réunir pour trouver une solution équitable pour tout le monde et, disons-le bien, grâce largement à la générosité de la province d’Alberta, qui sait qu’autrefois et probablement de nouveau à l’avenir, elle dépendra du reste du pays pour son évolution et pour son épanouissement. Alors, voilà le pays où nous vivons, voilà le pays que nous voulons construire ensemble.
Alors, ça me fait grand plaisir, M. le Président, d’inaugurer cette semaine ici à Québec que je terminerai la semaine prochaine, le jour de la Confédération, à Ottawa sur la colline parlementaire, de féliciter la Société Saint-Jean-Baptiste et le Comité Canada de l’exemple de civisme et de patriotisme qu’ils nous donnent par leur collaboration, par leur exemple et de souhaiter que la foi, la foi dans ce pays qui est la pierre d’angle de notre nation et la confiance dans l’avenir qui est la clé de voûte de la société que nous voulons bâtir ensemble, que cette foi et cette confiance nous permettent, permettent à tous les Canadiens, à tous ceux dont les mains travaillent, le cerveau pense et le coeur bat, leur permettent de travailler ensemble pour la justice, la fraternité et l’égalité. Merci beaucoup.

[CTRUDEAU=19740625a]
[lieu=Qué]

Mais j’ai compris en entrant, quand j’ai vu cette salle enthousiaste, que j’ai entendu votre futur député, Louis-Paul Neveu, parler avec son âme, avec son coeur, avec ses mains, vous dire sa foi libérale, vraiment cela me fait plaisir de venir ici, à Granby, dans le comté de Shefford, cela me fait grand plaisir de vous retrouver tous si enthousiastes pour cette élection dont on disait au début qu’on en avait pas voulue. On était là depuis 18 mois seulement, on n’avait pas la majorité qu’on avait espérée, mais on avait du pain sur la planche, il y avait du travail à faire. L’an dernier, vous vous rappelez c’était le chômage, cet hiver c’était la crise du pétrole, ce printemps c’était l’inflation. Les problèmes ne manquaient pas, mais on était dans un Parlement où le travail avançait, c’était le Parlement le plus productif que l’on ait eu depuis longtemps et c’est même le chef du NPD qui le disait. Alors on ne pensait pas que c’était nécessaire d’avoir des élections, d’autant plus qu’on avait un budget devant le Parlement qui coupait les taxes, un budget qui coupait les taxes pour les classes moyennes et les classes moins favorisées, un budget qui coupait la taxe de vente fédérale de 12 % sur les vêtements, sur les souliers, un budget qui augmentait la pension des vétérans, de leurs personnes à charge, de leurs enfants. On avait, devant les Chambres, des lois pour aider l’établissement des jeunes agriculteurs; on avait devant les Chambres une loi pour améliorer le régime des rentes du Québec et le régime de pensions du Canada. On améliorait la situation d’à peu près 530000 personnes retraitées. On avait devant le Parlement, une loi contre les profits excessifs qui permettait au gouvernement de refouler les prix lorsqu’ils donnaient lieu à des profits excessifs.
M. Marchand, le ministre des Transports, avait annoncé il y a à peine trois mois qu’il faudrait réorganiser tout le système des transports pour mieux servir le Canada. M. Lalonde, le ministre de la Santé et du Bien-être avait publié sa politique qui était d’intégrer tout le système de sécurité sociale à l’échelle du pays en collaboration avec les provinces. Alors ce n’est pas le travail qui nous manquait. Ce qui nous manquait, on le voit maintenant, c’est des députés de plus, puis on va les prendre ces députés de plus, on va les prendre à commencer par ici dans Shefford avec Louis-Paul Neveu.
Alors il nous reste à dire merci aux partis de l’opposition d’avoir déclenché des élections dont les Canadiens au début ne voulaient pas, mais pour lesquelles maintenant ils s’enthousiasment d’une mer à l’autre. On voit que nos assemblées attirent de plus en plus de gens qui veulent voter pour nous, on voit que dans les comtés où l’opposition règne encore, on voit des volontaires libéraux qui veulent travailler pour nous remettre au gouvernement. Alors on les remercie, les partis d’Opposition, on les remercie en particulier de nous avoir donné la chance à nous, militants libéraux, d’expliquer un peu les bases de notre programme. Et j’ai entendu, je le répète, plusieurs phrases de Louis-Paul au moment où je suis entré dans la salle et c’est comme ça que je vois les élections, moi. Un député qui explique sa conception du Canada, qui voit le rôle que le Québec joue et doit jouer dans ce Canada et qui remonte non pas à des privilèges, ce n’est pas une politique de bout de route qu’on fait, ce n’est pas une politique de bureau de poste, puis ce n’est pas une politique de cour d’école, ça, il faut en faire des bouts de routes puis des cours d’école puis des bureaux de poste, c’est entendu. Les gouvernements sont là pour servir la population du mieux qu’ils peuvent. Mais n’importe qui est capable de faire ça, ce n’est pas diriger le pays que bâtir un bureau de poste quand l’ancien est trop vieux pour servir la population. Diriger le pays, c’est avoir une conception politique, c’est expliquer aux gens où l’on veut aller, quelle sorte de Canada on veut bâtir, quels sont les outils qu’on va utiliser et c’est un peu de cela que je vais vous parler ce soir. Pas trop longuement, j’espère, mais laissez-moi prendre deux ou trois secteurs puis on finira si vous le voulez par le coût de la vie qui est un problème important dans cette élection-ci.
Laissez-moi parler d’abord très brièvement du ministère de l’Expansion économique régionale. Vous savez en gros comment il marche, le ministère qu’on a inventé il y a quatre ans et demi à peu près. M. Marchand a été premier responsable de ce ministère-là. Il s’agissait bien simplement de trouver les régions, dans le pays, qui avaient une vocation particulière, qui grandiraient si on leur donnait un petit coup de pouce au départ. Si on ne leur donne pas de coup de pouce, les industries vont plutôt s’établir dans les grands centres, Toronto, Windsor, Montréal, Vancouver et les travailleurs doivent se déplacer vers ces grands centres-là avec leurs familles, armes et bagages comme au siècle dernier des milliers, des centaines de milliers de Canadiens-français ont dû se déplacer vers les États-Unis, aller dans le Massachusetts, dans le Rhode Island, dans le Maine, au Vermont pour se trouver de l’emploi. On s’est dit que ce n’était pas comme ça qu’on voyait le pays, nous le parti libéral : on voit une sorte d’égalité d’échanges, on voit une redistribution d’échanges à travers le pays. Alors c’est comme ça qu’on a eu un ministère qui aide la Gaspésie à se développer, qui aide les provinces maritimes. Ici, vous avez eu de l’aide également, il y a la Société IBM, il y a le textile qui a reçu des subsides en vertu du ministère de l’Expansion économique régionale. Mais l’idée là-dedans qu’on veut expliquer à la population, ce n’est pas des piastres qu’on envoie dans une région c’est une aide qu’on donne à une région pour qu’elle puisse s’évanouir suivant sa vocation, c’est un coup de pouce je le répète qu’on donne à une partie du pays, où il y a une population qu’on veut préserver, des communautés, des populations, des villes, des villages qui conservent leurs vertus particulières qui font que le Canada est un pays très spécial, un pays où les gens sont tolérants vis-à-vis les uns des autres, un pays où il y a une fraternité, où il y a de la joie, je dirais même où il y a de l’amour entre les populations et c’est ça le but de notre politique c’est de donner l’égalité des chances à tout le monde.
Je n’insisterai pas sur ce secteur-là, je passe tout de suite au secteur de la sécurité sociale. Vous savez, vous autres, comment c’est compliqué, vous savez que les pensions de vieillesse ont été inventées par un libéral, M. MacKenzie King en 1926. Le système a été amélioré beaucoup depuis, par M. Saint-Laurent, par M. Pearson, puis par nous, il y a deux ans lorsque nous avons augmenté de 25 % les pensions de vieillesse pour les rattacher, l’an dernier, au coût de la vie, de sorte que quand le coût de la vie monte, les pensions montent en même temps. Alors ça, c’est le fédéral, les allocations familiales, c’est la même chose, elles ont été inventées par M. Saint-Laurent après la Deuxième Guerre mondiale lorsqu’il s’est dit qu’il n’était pas possible que dans une société qui s’industrialise, les pères et mères de famille qui travaillent ne gagnent pas un salaire proportionné au nombre de leurs enfants et qu’il fallait que l’État donne en plus quelque chose pour aider les familles, les familles nombreuses, en particulier. Alors M. Saint-Laurent, un libéral, a inventé ça, les allocations familiales. Nous, tout ce qu’on a fait, vous le savez au mois de janvier, ça a été de tripler le montant. De 6 $ à 8 $ par enfant par famille, on a triplé ça à 20 $. La province ajuste cela suivant le nombre d’enfants, mais la moyenne est de 20 $ par enfant par famille. Bien ça encore c’est un chèque du fédéral, l’assurance-chômage c’est encore un chèque du fédéral. Par ailleurs, à côté de ça, vous avez la province de Québec et les autres provinces, c’est la même chose, qui ont leurs chèques aussi. Les gens qui reçoivent du Bien-être social, les gens qui reçoivent une assistance publique, les gens qui reçoivent de l’argent en vertu du régime de pensions du Canada, ces gens-là reçoivent leurs chèques du gouvernement provincial.
Dans ce système compliqué, il fallait voir deux choses : la première, c’était ce qu’il y avait de bon; la deuxième, c’était ce qui n’accrochait pas. La première, ce qu’il y a de bon; c’était encore une politique libérale, de M. King, de M. Saint-Laurent, de M. Pearson, puis de nous autres, de donner l’égalité des chances, d’essayer de redistribuer un peu les chances pour que ceux qui ont travaillé une pleine vie et qui sont à la retraite, eh bien qu’on puisse leur garantir une pension, pas énorme, mais ça reste encore la meilleure pension pour les personnes âgées au monde. Même chose pour les enfants, on a voulu garantir aux familles nombreuses et à toutes les familles un appui pour redistribuer l’égalité des chances. Encore l’idée libérale, l’idée libérale qui consiste à faire partout où l’on peut une redistribution pour aider soit une région désignée ou une partie de la province à attirer de l’industrie ou pour aider des personnes qui ne sont plus en état de travailler de pouvoir se subvenir modestement. Mais ce qui ne marchait pas, là-dedans, c’est que les chèques venaient du fédéral et du provincial. Alors, ce qu’on a annoncé l’an dernier, il y a un an maintenant, au printemps dernier c’est qu’on s’entendrait avec les provinces pour normaliser tout ça. II ne faut pas qu’on entre les uns les autres dans nos priorités parce que dans le passé il pouvait arriver que quelqu’un gagne plus en s’inscrivant à l’assistance sociale qu’en travaillant au salaire minimum. Parce que le gars qui travaillait au salaire minimum, il payait encore plus de taxes, le gars qui recevait l’assistance sociale n’en payait pas. Bien, c’est simple; il y avait cinq provinces sur dix où il était presque mieux d’être inscrit à la sécurité sociale que d’être au salaire minimum. Cela n’avait pas de bon sens. L’idée avait été bonne, cette idée d’aider les gens qui sont dans le besoin, parce qu’on ne laisse pas les gens crever de faim chez nous, on ne les met pas dans la rue quand ils ne sont pas capables de payer leur loyer. Mais il fallait quand même abouter les deux systèmes pour qu’il n’y ait pas d’injustice. Alors ce qu’on a annoncé et ce qu’on est en train de légiférer, c’est une coordination des deux systèmes de sorte qu’il y aura, si on est élu, un revenu annuel garanti pour toutes les personnes qui ne peuvent pas travailler, quel que soit leur âge, 65 ans, 60 ans, 50 ans, 20 ans. Il ne s’agit pas de dire eh bien, c’était 70 ans avant les pensions de vieillesse, on a baissé à 65, on va rabaisser cela à 60 ans, ensuite ce sera 55 ans. Ce n’est pas cela notre principe. Ce n’est pas d’obliger les gens à prendre leur retraite à 60 ans ou à 55 ans. II y a encore des gens qui veulent travailler à cet âge-là. Notre principe c’est de dire que lorsque les gens ne peuvent plus travailler soit qu’ils soient trop vieux, soit qu’ils n’aient plus l’habileté de travailler ou soit que l’industrie ne leur fournisse pas de travail parce qu’on sait qu’à partir du moment où l’on dépasse peut-être mon âge, j’ai 54 ans, ça commence à être de plus en plus difficile de trouver de l’emploi. Dans mon cas, je ne suis pas trop inquiet parce que les autres chefs de partis sont encore plus vieux que moi, mais ça, c’est une autre histoire. Si ma femme était ici, elle vous dirait qu’elle me trouve encore bien jeune. Elle est dans le comté voisin, elle est à Farnham ce soir. On a décidé qu’il valait mieux l’utiliser un peu pour essayer de parler au plus grand nombre de gens possible, mais elle est en train de faire une assemblée dans Brôme-Mississquoi et elle m’a demandé de vous saluer. Mais je vais finir mon histoire : il ne s’agit pas de garantir le revenu annuel à tout le monde. Je pense qu’il y a un parti qui promet cela, mais ce n’est pas notre politique à nous autres. C’est de garantir à ceux qui n’arrivent pas, avec leur travail à subvenir à leurs besoins et ça peut s’appliquer encore une fois indépendamment de l’âge, un homme ou une femme peuvent avoir 40 ans, mais s’ils sont aveugles ou infirmes et qu’ils ne peuvent pas travailler, il y aura cette garantie. Alors, c’est ça notre principe de base en attendant qu’on puisse passer ces lois-là, qu’on devra passer obligatoirement en collaboration avec les provinces encore une fois pour que leur système d’assistance sociale et notre régime de pensions puissent se raccorder. C’est ça que M. Lalonde est en train de discuter avec M. Bourassa et avec les autres premiers ministres. En attendant, vous savez qu’à partir du 1er juillet, un couple marié de 65 ans va retirer par année 4400 $. Quand on a pris le pouvoir en 1968 c’était 2500 $ maintenant c’est 4400 $. Au fur et à mesure que le coût de la vie va monter, les pensions vont monter. Alors ce qu’on dit, c’est qu’en attendant de pouvoir conclure des ententes avec les provinces, lorsque l’un des conjoints a 65 ans et l’autre entre 60 et 65 ans et que, par conséquent, il ne reçoit pas de pension de vieillesse à ce couple là, on va garantir un revenu annuel garanti de 4400 $. Ce qui veut dire que les personnes, les couples dont les deux n’ont pas 65 ans et plus, mais dont l’un a 60 ans et l’autre 65 ans pourront, quand ils en auront besoin, retirer le même revenu garanti que s’ils avaient tous les deux 65 ans. Mais, encore une fois, je vous dis que c’est une mesure temporaire. C’est en attendant d’avoir l’entente avec toutes les provinces qui nous permettra d’améliorer le système. L’entente, d’ailleurs, on l’a déjà faite comme je le disais tout à l’heure à propos du régime de rentes du Québec et du régime de pensions du Canada. C’étaient des ententes qui favorisaient, je le répète, 530000 Canadiens retraités, mais l’opposition a préféré avoir des élections. Alors, ça c’est pour les personnes qui ne peuvent pas travailler.
Vous êtes gentils de me suivre aussi attentivement. Je vais donc vous résumer l’autre partie qui concerne les personnes qui peuvent travailler, elles. Même si on fait bien son travail, ce n’est pas toujours suffisant pour élever convenablement une famille. La première chose qu’on ait faite, ça a été de tripler les allocations familiales. La deuxième chose qu’on va faire, c’est que lorsque les gens recevront un salaire au-dessous du revenu normal qu’on définira avec les provinces, je suis heureux que le député provincial soit ici parce que c’est une discussion qui se fera entre les deux gouvernements, lorsque le salaire, même le salaire minimum n’équivaudra pas à un revenu normal même avec les allocations familiales, ces gens-là seront complètement exemptés de l’impôt. Ce ne sont pas des promesses électorales cela, parce que si vous prenez le budget de l’an dernier, le budget fédéral de l’an dernier, et le budget de cette année celui qui n’a pas passé, celui que les conservateurs et les députés de l’opposition ont battu, en enlevait complètement 830000 Canadiens du rôle de l’impôt. C’est un début, mais ce n’est pas notre politique qui est d’enlever complètement ceux qui n’ont pas un revenu normal pour leur famille du rôle de l’impôt. Il peut même arriver que des gens qui travaillent au salaire minimum, parce que dans toutes les provinces le salaire minimum n’est pas le même : il y a le salaire minimum fédéral qui est de 2,20 $ de l’heure, mais dans plusieurs provinces c’est plus bas que ça. Il peut donc arriver qu’un homme ou une femme qui travaille au salaire minimum avec les allocations familiales et sans payer d’impôts n’ait toujours pas assez d’argent pour vivre convenablement. Alors, à ce moment-là l’État versera à cet homme ou à cette femme la différence plutôt que de leur faire payer l’impôt comme ceux qui sont plus riches; c’est l’État qui leur paiera une redevance. C’est ça le principe que M. Lalonde a expliqué dans sa politique de l’an dernier, c’est ça qu’on était en train de passer devant le Parlement quand, je vous le répète, on nous a déclenché des élections. Il a un troisième facteur (bébé qui pleure)… ça je te comprends mon vieux, si mon fils était là, il ferait pareil. Cela ne me dérange plus, madame, vous pouvez rester, cela me fait même plaisir, cela me rend un peu nostalgique. Une fois, j’étais à la messe et le petit pleurait et je me disais qu’est-ce que le père va penser, le curé là, mais dans mon cas cela me fait plaisir. Je ne peux pas parler du curé parce qu’il n’en avait peut-être pas d’enfants, lui.
Il y a un troisième secteur que je veux expliquer très brièvement, et vous allez voir comment j’ai tout expliqué : la philosophie libérale, c’est le secteur de la production. Pour les travailleurs, je viens de l’expliquer, il y a l’assurance-chômage, il y a le salaire minimum. Mais qu’est-ce qu’on dit des cultivateurs, qu’est-ce qu’on dit des pêcheurs en mer? Comment est-ce qu’on peut leur garantir un revenu honorable? Eh bien, il faut regarder notre politique agricole dont plusieurs articles sont déjà en application mais dont plusieurs autres étaient devant le Parlement au cours de la dernière session. Il s’agit d’appliquer à ce secteur-là un système de revenu garanti également en garantissant la sécurité des prix; ça, on peut le faire de plusieurs manières. Ceux qui sont dans l’élevage des porcs le savent, on a une politique qui garantit la différence entre le coût de l’élevage et le prix du marché; ceux qui sont dans l’industrie laitière le savent également, il s’agit d’assurer un prix qui sera assez élevé pour permettre aux cultivateurs de pouvoir faire des profits et ça, on a annoncé, il y a deux ou trois jours, qu’il fallait remonter ça encore parce que le coût de la vie a continué d’augmenter. Alors, il faut assurer dans ce secteur-là, dans le secteur agricole, une stabilisation des prix et on a une politique comme vous le savez de stabilisation des prix agricoles. Et la même chose pour les pêcheries. Alors c’est cela l’ensemble de notre politique qui comporte deux avantages : la première chose, c’est une politique libérale qui a l’avantage de redistribuer autant qu’on peut les biens dans la société pour que tout le monde ait non pas des chances parfaitement égales, mais des chances sensiblement égales.
La deuxième chose, et là j’en arrive à l’inflation, c’est qu’au fond c’est ça notre réponse à nous au coût de la vie et c’est dans ça qu’on diffère carrément des partis de l’opposition, des conservateurs en particulier. Ils parlent du gel des prix et des salaires, ils parlent d’une période de contrôle qui va durer un an et demi ou deux ans après le gel de 90 jours. Alors ceux qui se rappellent la guerre, ils doivent s’en rappeler ce n’est pas si loin, savent ce que le contrôle des prix et des salaires a donné : ça faisait le marché noir, ça faisait le rationnement, les prix étaient bloqués; pour avoir du pain, pour avoir de la gazoline, pour avoir des souliers et des vêtements, il fallait un certain nombre de tickets et il fallait faire la queue : c’est ça un régime de guerre. Cela a été essayé tout dernièrement aux États-Unis, puis cela a fait faillite après deux ans, ils ont lâché ça. Puis ils ont réussi, après deux ans à faire reculer leur économie. Cela a été essayé en Angleterre et vous avez lu les nouvelles d’il y a à peine quelques mois, cela a renversé le gouvernement, cela a mis le chaos dans la société. Il y avait des black-out, on travaillait seulement trois jours par semaine, on n’avait pas de quoi se chauffer ou faire marcher les usines. Alors ça, c’est la solution que les conservateurs vous proposent à ces électeurs-ci. Notre solution à nous est plus compliquée mais plus efficace et je vous la rappelle : il s’agit premièrement de garantir à ceux qui ont de la difficulté à joindre les deux bouts, et ça on le fait en indexant c’est-à-dire en attachant le coût de la pension, en attachant le montant de la pension, le montant de l’allocation familiale ou le montant des allocations pour les vétérans, en attachant ça au coût de la vie et si le coût de la vie monte trop, eh bien les pensions monteront aussi et ça, vous le savez, elles ont déjà commencé à augmenter. Alors ça, c’est notre première réponse rapide à l’inflation. La réponse plus fondamentale, c’est d’encourager la production en donnant la stabilité de la façon que je vous ai décrite : la stabilité aux cultivateurs, aux pêcheurs, la stabilité à l’ouvrier en lui garantissant un salaire raisonnable, la stabilité à l’entreprise par le ministère de l’Expansion économique régionale également, par certaines coupes de taxe pour favoriser la création d’emplois nouveaux. C’est ça, l’ensemble de notre programme : c’est un programme sérieux, c’est un programme qui ne promet pas de miracles, mais c’est un programme qui est efficace. Laissez-moi simplement vous dire que dans ces élections-ci, il ne faut pas se demander seulement quel est le problème, mais il faut se demander qui va apporter la meilleure solution.

Aux dernières élections, on a fait la campagne contre nous surtout à cause du chômage, on ne parlait pas du tout d’inflation. Cette année, c’est un autre problème. Il y a trois ou quatre ans, c’était le problème des langues officielles. Enfin, aux élections de 1972, ils nous en ont encore pas mal parlé, on avait fait passer la Loi sur les langues officielles et elle n’était pas acceptée partout. Mais ce qui est important, c’est de se rendre compte qu’il y aura toujours des problèmes dans un pays comme le Canada, on ne peut pas empêcher ça, on ne peut pas empêcher ça dans votre ville, Monsieur le Maire dans vos municipalités, il y a des problèmes, il y a des problèmes entre ceux qui produisent les grains de provende et ceux qui veulent les acheter pour élever des porcs, des boeufs ou des poules. Il y a des problèmes entre ceux qui élèvent le bétail et qui veulent le vendre plus cher et les consommateurs qui voudraient le payer moins cher : il y a des problèmes entre ceux qui disent : « le boeuf serait moins cher si on laissait entrer le boeuf des États-unis », et ceux qui disent : « oui, si vous le laissez entrer ce boeuf-là, il contient de la DES, c’est-à-dire une matière chimique qui cause le cancer ». Alors, des problèmes ce n’est pas la peine d’avoir des élections pour s’en reparler, il y en aura toujours. Ce qu’il faut discuter dans la période électorale c’est la solution à apporter aux problèmes et ce qui est encore plus important, l’équipe qui sera capable de l’appliquer cette solution et c’est là que je vous retrouve, chers amis libéraux.
C’est qu’on présente une équipe qui n’a pas peur de dire la vérité à tous les Canadiens, on parle le même langage, on donne les mêmes solutions dans l’ensemble du pays et qu’il s’agisse du problème des langues dont parlait Louis-Paul quand je suis arrivé, qu’il s’agisse du problème du pétrole, que les Conservateurs ne sont pas capables de résoudre parce que c’est un gouvernement conservateur provincial en Alberta qui produit le pétrole et qui voudrait le vendre cher, et c’est un gouvernement conservateur en Ontario qui achète le pétrole qui voudrait l’acheter bon marché. Alors dans des difficultés comme ça, vous le savez si vous observez la politique, c’est qu’il y a toujours une équipe, la nôtre, qui aborde le problème en face. Je me souviens de mon ami Jean Chrétien dans Shawinigan : le problème des Indiens et des Esquimaux dont on parlait depuis 100 ans dans le pays et on sentait qu’on ne leur rendait pas justice à ces gens-là. Ils vivaient dans des réserves, ils avaient des lois particulières, on les avait expropriés depuis des décennies, puis des fois des siècles sans signer de traités avec eux. Pour plusieurs d’entre eux, c’était un problème très grave que personne n’avait jamais abordé. Je ne sais pas si, dans la région ça vous affectait beaucoup, mais comme Canadiens cela devait nous affecter. Chrétien l’a abordé de front ce problème-là et il a dit bon on va discuter avec les Indiens, on va leur proposer…
… Est-ce qu’on va en accueillir chez nous, puis je sais qu’on en a accueilli et cela n’a pas toujours fait plaisir aux travailleurs des alentours. Je ne pense pas que ça s’applique à votre région, mais il y a des Canadiens qui ont dit : « ils vont nous enlever nos jobs », ou bien « ils vont épouser nos femmes », et je ne sais quoi encore. (…) Tant mieux, nos choix sont divers messieurs, vous le savez! Alors ces problèmes-là il y en a toujours, le problème de l’aide aux pays étrangers, on donne à peu près 600 millions de dollars par année à l’étranger, on a des députés dans l’opposition qui disent pourquoi vous ne donnez pas ça aux comtés défavorisés, pourquoi vous ne donnez pas ça aux vieillards en augmentant les pensions. Parce qu’on croit à la fraternité humaine, parce qu’il y a 2/3 du monde entier qui se couche sur sa faim le soir, il y a des millions de gens qui meurent de faim dans les grandes famines en Asie et ailleurs, en Afrique. C’est pour ça que ce serait plus facile de garder notre argent pour nous et de ne pas taxer les gens et donner ça pour obtenir des faveurs, ce serait plus facile, mais ce serait esquiver le problème : ce ne serait pas la façon libérale d’aborder les problèmes. Quand il y a un problème dans le monde, au Canada, dans le Québec, on le regarde en face puis on explique aux gens notre politique et il arrive qu’ils ne soient pas tous d’accord. Vous savez la Loi sur les langues officielles à Ottawa qu’on a passé en 1969, 1970 ou 1971, ça n’a pas fait plaisir à tout le monde. Et notre politique pour les Indiens non plus, et notre politique d’immigration non plus. Mais on a le courage de dire que c’est basé sur une certaine conception de l’égalité et on ne demande pas à tout le monde d’être d’accord avec nous. Ceux qui veulent préserver le statu quo, ceux qui veulent conserver la société comme elle est, ceux qui ne croient pas aux changements, ceux qui pensent que les jeunes n’ont pas de place dans la société, ceux qui pensent qu’il n’y a pas de place pour les idées nouvelles et ceux qui ne veulent pas prendre de chances avec la nature humaine comme on l’a fait avec nos Perspectives Jeunesse, comme on l’a fait pour les Initiatives locales. Il y a eu des ratures là-dedans, il y a eu des échecs, mais cela ne fait rien on a pris une chance et on s’est dit qu’il fallait faire confiance aux gens. C’est comme l’assurance-chômage, il y a beaucoup de gens qui ont critiqué le gouvernement en disant que l’on était trop généreux pour les chômeurs, qu’il y avait un tas de fainéants…
… C’est vrai et on le regrette. Maintenant on les a enlevés du rôle de l’assurance-chômage, mais c’est typiquement libéral.
Vous vous rappelez, il y a deux ans, c’était le chômage qui était le problème au Canada. On s’est dit bon on va ramener un régime un peu plus généreux, c’est la politique libérale de risquer un peu, de prendre une chance sur la nature humaine, de faire confiance aux gens, de miser du côté de la liberté plutôt que du côté du régime établi et c’est pour ça que je pense qu’il y a beaucoup de jeunes qui sont avec nous, Louis-Paul. Parce que, voyez-vous, c’est encore un pays jeune, on le sait, c’est un monde en transformation, vous le savez dans vos familles là, la moralité, les moeurs, les principes changent. Ce n’étaient pas les mêmes dans le temps de ma grand-mère qu’aujourd’hui, puis dans le temps de mon fils cela ne sera certainement pas la même chose que pour moi non plus. On n’y peut rien, il faut garder les principes de base. Moi, dans ce sens là, je suis plutôt conservateur, je pense que les vertus de charité, d’amour, d’entraide, et de tolérance les uns envers les autres font la qualité de notre pays, la richesse de notre population et qu’il faut conserver cela. Mais pour le reste, pour les institutions sociales, nous sommes prêts, nous autres libéraux, à prendre des petites chances. Vous le savez, quand j’étais à Terre-Neuve, il y a trois ou quatre jours, vous ne le croiriez pas, j’étais dans un village de pêcheurs à l’île Fogo à Terre-Neuve, eh bien en arrivant là ce n’était pas des banquises, ce n’était pas des glaciers qu’on voyait c’était la baie complète qui était couverte de glace polaire, pas l’hiver dernier, il y a trois jours à Terre-Neuve. Ces gens-là, ils gagnent leur vie par la pêche. Puis généralement ils sortent au début de juin pour aller pêcher, eh bien cette année non seulement ils n’ont pas pu sortir mais ceux qui avaient du coeur au ventre et qui sont allés planter leurs agrès, ça a tout été bousillé par les banquises, complètement défait. Alors, il s’agissait de dire à ces gens-là qu’est-ce qu’on fait, on vous laisse mourir de faim, on vous donne la charité. Mais là, les gens ont dit : « faites attention parce que ce n’est pas tous des pêcheurs de bonne foi ». II y en a là-dedans qui de toute façon, n’ont pas pêché alors il ne faut pas aider tout le monde, etc. C’était un peu compliqué, mais on les aide quand même. Il y en a peut-être là-dedans qui vont nous jouer un tour puis se faire payer de l’argent, de l’argent de vos taxes, eh oui, ne devraient pas l’avoir et l’année prochaine croyez-moi, on va resserrer le système. C’est comme dans les inondations, il y en a eu pas mal à l’échelle de la province cette année; M. Bourassa m’écrivait une lettre, la semaine dernière, disant que cela allait coûter 75 millions de dollars. Eh bien, on a une formule là-dessus qui stipule que si ça coûte 75 millions de dollars à la province, le gouvernement fédéral en paie 55 millions de dollars. C’est pas mal, M. le député, on s’entraide. Mais c’est comme ça qu’on bâtit un pays, c’est pour ça qu’on vit en société. Vous savez dans les premiers temps de la chrétienté c’était comme ça, les gens se formaient des communautés pour s’aider les uns les autres. On est moins parfait maintenant, puis c’est plus compliqué dans des sociétés industrielles et dans les grandes villes où on ne connaît même pas ses voisins souvent. Mais c’est ça qu’on essaie de faire, d’assurer un partage entre les gens et parfois, s’il faut prendre une chance de se faire tricher, eh bien on se fait tricher et on essaie de découvrir le tricheur et de l’enlever du rôle. Mais la base de notre politique, je vous l’ai expliqué, c’est une chose dont on n’a pas peur de parler. Les Conservateurs, les partis d’Opposition voulaient des élections pour vous parler du coût de la vie : on en parle du coût de la vie et on vous donne notre remède. On vous demande de le comparer à celui des autres.
Bien, monsieur le Président, messieurs les maires, chers amis c’est un peu ce que je voulais vous dire. Vous comprenez maintenant pourquoi je remercie les partis d’opposition d’avoir déclenché des élections : cela nous permet d’expliquer mieux nos politiques. On sent que les Canadiens, et je le répète surtout les jeunes Canadiens, ont compris qu’on a un pays, le Canada, qui est un pays formidable, qui est le deuxième plus grand pays du monde avec des richesses naturelles inouïes et l’une des populations les plus éduquées du monde, les mieux éduquées du monde, avec une technologie aussi avancée que celle de n’importe quel pays sauf peut-être des États-Unis, un pays qui est capable d’envoyer des satellites de communication, un pays qui est capable de se bâtir des réacteurs électriques avec l’atome, créer l’électricité avec des réacteurs nucléaires. Un pays qui refuse de faire la bombe atomique parce que c’est un pays pacifique, c’est un pays formidable et nous autres, le parti libéral on veut le bâtir ce pays-là, on veut le bâtir avec la population. Voici l’idéologie libérale que j’essaie de vous résumer ce soir, dont Louis-Paul et dont d’autres libéraux vous ont parlé avant ce soir, mais une idée qui revient toujours au même, une idée qui est basée sur l’entraide et la fraternité, sur la confiance dans les gens. Mais il ne faut pas seulement le dire, il nous faut une équipe, il nous faut une équipe solide et c’est pourquoi je suis très content de voir ici que vous vous proposez massivement d’appuyer Louis-Paul Neveu, un député qu’on veut avoir avec nous à Ottawa.

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Monsieur le Maire, monsieur le député, mesdames et messieurs, chers amis.
Tu te rappelais Léopold, ce qu’on disait au début de la campagne, que c’était une campagne électorale inutile dont on n’avait pas voulu, nous autres, mais que les Conservateurs et le NPD avaient tenu à provoquer. C’est vrai, mais quand je viens à Plessisville et quand je viens dans le comté de Frontenac, quand je viens dans toutes ces régions du Québec je me dis au fond, au fond ce n’est pas si mauvais qu’on ait eu ces élections. Cela nous permet d’expliquer davantage à la population pourquoi on tient à reformer le gouvernement; cela nous permet de voir un paysage extraordinaire. En arrivant en hélicoptère, ma femme et moi, on a compris pourquoi vous vous appeliez la capitale de l’érable. On a vu un pays vraiment magnifique avec des collines, des montagnes, des forêts, des rivières, des champs, beaucoup de vaches et des petits villages, des petites villes. On a vu vraiment l’une des parties de notre pays qu’on tient à conserver avec toute sa beauté, toute sa fraîcheur avec une population accueillante, souriante, fraternelle, tolérante même quand on n’est pas du même parti ou de la même opinion. On se reçoit avec amitié et hospitalité parce que c’est de ça qu’une grande partie du Canada est faite. Il y a quelques très grandes villes où tout le monde disparaît, tout le monde devient un peu anonyme, prend les mêmes habitudes, ne connaît même pas ses voisins. Mais, à part ces quelques très grandes villes dans le Canada, le pays est fait de régions comme la vôtre, le pays est fait de gens de famille, de voisins, qui tiennent à garder leur identité, qui tiennent à conserver leur caractère propre. C’est dire en quelques mots toute l’idéologie du parti libéral, c’est de faire en sorte qu’il y ait une égalité de chances entre tous les gens dans toutes les régions du pays. Il y a longtemps que les libéraux font ça, donner l’égalité de chances à tous les individus.
Vous vous rappelez peut-être, quelques-uns parmi vous les plus vieux, que c’est Mackenzie King dès 1926 qui a inventé les allocations, les pensions de vieillesse parce qu’il s’était dit que ceux qui avaient travaillé une vie pleine avaient droit à une certaine pension pour pouvoir se retirer avec un peu de sécurité. C’est M. Saint-Laurent qui a inventé les allocations familiales, tout de suite après la deuxième Grande Guerre, parce qu’il s’est dit que lorsqu’il y a des familles nombreuses et que le père ou la mère ne sont pas bien payés, ils n’ont pas toujours un salaire bâti sur la grandeur de la famille. On a donné des allocations familiales pour que les familles nombreuses aient une chance au moins à peu près égale à celle des familles moins nombreuses ou des célibataires. C’est M. Pearson qui a inventé le supplément garanti de la vieillesse pour qu’en plus de la pension qu’on donne à tous ceux de 65 ans et plus il y ait un supplément garanti à ceux qui en ont besoin.
Alors ça, c’est la pensée libérale : d’essayer de donner un peu l’égalité des chances. Mais ce qu’on a fait, nous autres, notre gouvernement en 1969, l’année après l’élection dont parle Léopold, a été de créer le ministère de l’Expansion économique régionale pour que cette égalité des chances n’existe pas seulement entre les individus, mais aussi entre les régions, plutôt que de développer seulement les grandes villes comme Toronto, Montréal, Windsor, Hamilton et Vancouver. On s’est dit : on va créer un ministère, et c’est Jean Marchand qui en a été le premier responsable, dont le but sera d’aider l’industrie à s’établir ou à grandir dans les régions peu industrialisées, dans les régions où il y a plus de chômage, dans les régions d’où les gens seraient obligés de partir pour trouver du travail, aller vers les grandes villes, vendre leurs fermes, vendre leurs établissements. Ça encore, c’est l’esprit, c’est la philosophie du libéralisme, qui consiste à répartir l’égalité des chances. Je ne vous ferai pas le détail des octrois qui ont été faits par le ministère de l’Expansion économique régionale. Léopold me disait que la Forano en avait encore reçu : il faut comprendre que ce ne sont pas des faveurs qu’on fait a personne ça, c’est pour garder le pays comme on veut qu’il soit. C’est pour empêcher que toutes les villes moyennes et les petites villes se dépeuplent pour que les gens soient obligés de travailler dans les grandes villes pour gagner leur vie. Alors c’est au nom de cette égalité, au nom de ce pays qu’on veut continuer de bâtir, qu’on l’a inventé ce ministère-là. Et c’est là-dessus que sont basées aussi nos politiques agricoles. Des politiques qui, vous le comprenez, il y a beaucoup d’industries laitières dans le coin, n’ont pas pour but de faire de gros cadeaux aux cultivateurs.
Je voyais dernièrement dans les journaux que les gens avaient calculé que l’année prochaine le gouvernement fédéral aura donné quelque chose comme 250 millions de dollars dans l’année aux fermes laitières : il y en a 11000 ou 110000, c’est écrit 110,00 dans le pays. Ça fait une moyenne d’à peu près 2300 dollars par ferme laitière, alors ceux qui sont dans l’industrie laitière ici, vous le savez, ce n’est pas un cadeau qui vous enrichit, que vous mettez dans votre poche pour partir, c’est faux de calculer ça comme un cadeau à l’industrie laitière, 2300 dollars par année, 250 millions de dollars dans l’année. Ce qu’il faut comprendre, c’est que c’est de l’argent qui empêche le prix du lait de monter, alors ce n’est pas un cadeau aux cultivateurs, c’est un cadeau aux consommateurs. Parce que l’autre moyen de le faire, évidemment, ce serait bien simple. Ce serait de ne pas donner de subsides à l’industrie laitière, mais de dire aux gens qui sont dans l’industrie « montez vos prix ». La pinte de lait, tout à l’heure, vous la paieriez et on la paierait nous autres, consommateurs, 1,50 $ ou 2 $, je ne sais pas. Puis les gens diraient : l’inflation, c’est effrayant. C’est vrai que l’inflation c’est un problème sérieux chez nous. C’est vrai que le coût de la vie c’est un problème extrêmement grave. C’est grave pour ceux qui ont passé l’âge de travailler ou ceux qui sont trop jeunes pour travailler. C’est pour ça qu’on a non seulement triplé les allocations familiales de janvier, mais qu’on les a attachées au coût de la vie de sorte qu’à mesure que le coût de la vie monte, les pensions de vieillesse, le supplément garanti, les allocations familiales montent en même temps parce qu’il ne faut pas que les personnes âgées ou les très jeunes souffrent de ce coût de la vie, de cette augmentation. Alors, c’est la première approche qu’on adopte, d’abord garantir, assurer une certaine sécurité à ceux qui en ont besoin.
Mais la deuxième solution, et vous le voyez par l’exemple de l’industrie laitière, la deuxième solution consiste à encourager la production. Ici, vous pouvez très facilement comparer notre programme à celui des Conservateurs : ils veulent geler les prix et les salaires, ils savent qu’on ne peut pas geler les prix sur la ferme parce que les gens vont tout simplement arrêter de produire et on va en manquer tout à l’heure. Puis les prix vont être quatre, cinq fois plus haut. Ce qu’ils disent, c’est qu’on va geler le reste, mais si on gèle le prix des marchands, des grossistes, de ceux qui achètent vos produits, ils ne pourront pas augmenter leur prix pour le vendre aux consommateurs. Ils ne pourront pas le payer aux cultivateurs. Et le cultivateur va être comme avant, il va être obligé d’arrêter sa production : c’est ça qui est arrivé aux États-Unis, c’est ça qui est arrivé en Angleterre. Ils ont essayé ça, le gel des prix et des salaires, et ils se sont aperçus que c’était un désastre, que les cultivateurs tuaient leurs petits cochons ou tuaient leurs petits poulets parce qu’ils avaient beau pouvoir augmenter les prix, personne ne pouvait acheter à des prix plus élevés. Alors nous, notre solution, ce n’est pas ça; c’est d’augmenter la productivité et pour augmenter la productivité, on dit aux cultivateurs, on dit aux pêcheurs en mer, on va vous donner un prix de soutien, on va vous assurer que les prix ne monteront pas très haut et ne baisseront pas très bas d’une année à l’autre de manière à ce que vous ne sachiez jamais comment produire. On va vous donner un prix de soutien. C’est cette politique que l’on a déjà commencé à appliquer, vous le savez, dans l’industrie laitière et vous avez vu la déclaration du gouvernement il y a deux ou trois jours à l’effet que l’on garantirait la hausse des prix suivant la hausse des coûts. Mais ces prix-là ne sont pas nécessairement les prix imposés aux consommateurs; il peut s’agir de soutien aux producteurs parce qu’il faut toujours garder en vue l’intérêt du producteur pour qu’il reste dans la production, et l’intérêt du consommateur et c’est pourquoi on a versé des subsides pour le lait, pour le blé, pour le pain, pour la farine, la viande. Dans cette période où il faut augmenter la production, il ne faut pas qu’en même temps les prix aux consommateurs montent sans limite. Maintenant, vous allez dire : quand est-ce que cela va finir ça? On ne vous contera pas d’histoires, ça ne finira sans doute pas demain matin; ça va finir quand l’ensemble des producteurs du pays se sentiront plus sûrs de leur production. Ça va finir quand les gens s’apercevront que la production est assez stable et qu’ils ne seront pas obligés de spéculer pour faire monter les prix. C’est ça l’ensemble de notre politique, c’est une politique encore une fois qui est basée sur l’égalité des chances, sur le désir de préserver les régions dans leur intégrité soit par le ministère de l’Expansion économique régionale qui donne des octrois ou qui aide l’entreprise à se solidifier, à se bâtir, soit dans le domaine agricole, dans le domaine des pêcheries en assurant une garantie de stabilité. Alors, c’est cette politique qu’on essaie d’expliquer pendant cette période électorale et on est très content d’avoir la chance de le faire.
Ce que l’on voudrait simplement rappeler aux gens, c’est que le problème d’aujourd’hui qui est le coût de la vie, ce n’était pas le problème d’hier ni le problème de demain. Je m’explique : l’an dernier, à pareille date, vous vous rappelez peut-être même quelques mois plus tôt au moment des dernières élections qu’est-ce que c’était la plainte pendant les élections : c’était le chômage, ce n’était pas l’inflation, c’était le chômage. Qu’est-ce que c’était il y a quatre mois à peine, le gros problème au Canada? C’était la crise du pétrole, c’était le fait qu’ici, dans le Québec, on devait acheter son pétrole au Venezuela ou au Proche-Orient et qu’on devait le payer 10,50 $ le baril alors qu’en Alberta, cela coûtait 4 $ le baril. C’était ça la crise, et c’était une crise sérieuse parce que si pour l’essence pour sa voiture, si pour l’huile à chauffage, si pour le pétrole, le mazout et tout ça, s’il avait fallu payer deux fois et demi plus cher dans le Québec que l’Ontario qui avait le même prix que l’Alberta, je vous assure que notre économie se serait rapidement effondrée! Alors c’était le problème et les Conservateurs, le NPD et même les Créditistes criaient au scandale. C’était un problème sérieux, mais on l’a résolu, on a fait venir tous les premiers ministres ensemble on a fait une entente un « bargain « , on s’est entendus, on a mis le prix à 6,50 $ pour l’Alberta, on l’a vendu à 10,50 $ aux États-Unis, la différence de 4 $, on en a fait un paquet puis on l’a donné en subside au gouvernement du Québec et aux quatre provinces de l’Atlantique, de sorte que les prix que vous avez dans le Québec sont de 10,50 $ sur lesquels vous recevez 4 $ et ça le baisse à 6,50 $. Vous allez dire 6,50 $ c’est encore bien cher, c’est à peu près 50 % moins cher, plus que ça, 60 % moins cher que le prix mondial. Alors vous voyez que l’inflation, dans cet exemple que je vous donne, a été causée par une guerre au Proche-Orient, par le fait que les producteurs arabes surtout se sont dits : on va les doubler, puis les tripler nos prix du pétrole. C’est un problème qui était grave dans le monde entier, mais c’est un problème que le gouvernement libéral à Ottawa a résolu d’une façon qui fait l’envie de tous les autres pays.
Alors, la morale que je veux en tirer, c’est que des problèmes il y en a eu et il y en aura. On ne vous contera pas d’histoires. Il y en a dans une société comme le Canada. Je suis sûr qu’il y en a, M. le Maire, dans votre ville, des problèmes à l’échelle municipale. Je suis sûr qu’il y en a, madame, dans votre famille, peut-être les enfants qui ne veulent pas faire ce que vous leur dites. Je suis sûr qu’il y en a entre les syndicats et les patrons. Alors, on ne s’inventera pas d’histoires. Il y a des problèmes dans une société comme la nôtre. Ce qui est important, c’est que comme on veut être gouvernés, il faut chercher une équipe qui est capable de trouver le maximum de solutions à ces problèmes-là. Et ce qu’on vous demande à vous, population du Québec, c’est de regarder un peu les deux équipes, regarder les problèmes qu’on a eus dans le pays depuis cinq, six ans, qu’il s’agisse du problème du bilinguisme ou du problème du pétrole ou du problème du chômage ou du problème des mers arctiques où les États-Unis envoyaient des navires alors que l’on ne voulait pas qu’ils s’emparent de l’Arctique. Des problèmes quand le Président des États-Unis a essayé d’imposer des restrictions sur le commerce. Ça, des problèmes il y en a toujours eu. Ce qu’on vous demande c’est de regarder un peu le dossier de l’équipe libérale, de regarder les solutions qu’elle vous a proposées, qui sont les mêmes au Québec que dans l’Ontario, que dans l’Ouest, que dans l’Est, et je dis, qui est-ce que c’est l’équipe la plus solide des deux, l’équipe, disons, la plus franche, celle qui nous dit carrément la même chose dans toutes les parties du pays, qui par l’expérience a donné à l’ensemble du pays une prospérité assez grande si on la compare même aux États-Unis, même à l’Angleterre, même à l’Europe, c’est ça le choix que vous êtes appelés à faire le 8 juillet. C’est ce pays-là qu’on voudrait bâtir ensemble, Léopold et bien d’autres. C’est un pays où tous les Canadiens ont une égalité de chances. Société juste, société parfaite, c’est une chose à laquelle on aspire. Jésus-Christ, il y a deux mille ans, aspirait à la justice dans notre société. Il y a toujours eu des grands hommes, des philosophes qui ont toujours essayé de rendre la société un peu meilleure. Ils n’ont pas réussi tout de suite. Ce qui est important, c’est de regarder les équipes en présence, les députés en présence et de faire un choix, un choix comme le disait Léopold, qui va durer un peu, qui va donner la chance au gouvernement de poursuivre le travail déjà commencé et c’est ce qu’on vous propose de faire, le 8 juillet.
Il me reste à vous remercier de votre magnifique hospitalité. Depuis qu’il est député, Léopold m’a, je pense, invité à chaque printemps au festival de l’érable. Il fallait que des élections viennent pour que je change encore mes plans et que je ne vienne pas pendant le festival, mais que je vienne après. C’est dommage pour nous parce qu’on aurait eu beaucoup de plaisir, mais le Maire a été assez gentil de nous faire un cadeau qui nous rappellera ce festival, qui nous donnera le goût de revenir et surtout un cadeau qui est bien apprécié par le temps qui passe parce que le sucre se vend pas mal cher. Merci.

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Monsieur le Maire, messieurs les Maires, mes chers amis libéraux, mesdames et messieurs.
Je voudrais tout d’abord, Monsieur le Maire, vous remercier de m’avoir présenté à la population de Saint-Hyacinthe et de la région. La description que vous faisiez de votre population, de son caractère fraternel, sympathique, hospitalier, les buts que vous donniez à votre ville et à votre région, celle d’une croissance, mais comme voue l’avez précisé pas une croissance à outrance, mais une croissante contrôlée sont les buts mêmes que nous nous proposons comme gouvernement lorsque nous parlons du programme libéral. Nous avons créé, il y a maintenant cinq ans, le ministère de l’Expansion économique régionale précisément, monsieur le Maire, pour répondre à ce désir des populations canadiennes de pouvoir se développer, de pouvoir poursuivre leur vocation naturelle dans les terres et les régions où elles sont nées, où elles ont des attaches, où leurs parents et leurs grands-parents ont vécu, où il y a des camarades scolaires, des amis. Finis les temps où pour travailler les Canadiens devaient s’exiler soit aux États-Unis, soit dans les grandes villes, soit chercher du travail, soit chercher une expression de leurs talents à Montréal, Toronto, Chicago, Los Angeles, dans le Massachusetts et que sais-je? On s’est rendu compte que le Canada est un pays aux possibilités immenses, mais que si on n’inventait pas des programmes pour permettre à chaque région de poursuivre sa vocation, eh bien ces régions-là allaient être désertées, ces régions-là allaient cesser de croître, allaient cesser de fournir à leurs enfants des occasions de s’accomplir en tant que citoyens, de poursuivre leur vocation en tant qu’homme et femme.
Alors, Monsieur le Maire, je suis content que vous ayez évoqué ces problèmes, que vous ayez remarqué que nous avons désigné cette région parce que cela correspond exactement au but du gouvernement de trouver les moyens de permettre au Canada de s’épanouir dans l’égalité, l’égalité de chances pour tous. Maintenant, on sait que cela ne se fera pas du jour au lendemain. Le ministère existe depuis à peine cinq ans, c’est M. Jean Marchand qui en a été le premier titulaire, mais on a déjà dépensé des centaines de millions de dollars pour redistribuer les chances à travers le pays et la raison pour laquelle on a voulu désigner particulièrement Saint-Hyacinthe, c’est que votre Maire, c’est que la population, c’est que les organismes régionaux nous ont fait comprendre les possibilités de cette région-là et je pense à un candidat conservateur qui lui s’étonnait que pendant la campagne électorale il y ait tellement de libéraux qui soient venus donner un coup de main à Honorius Charbonneau. Il travaille à Verdun, comme dit un homme ici, eh bien je voudrais lui répondre tout simplement que son étonnement m’étonne s’il croit que c’est seulement en période électorale qu’on a voulu s’occuper du comté! Cela veut dire qu’il ne connaît rien à son comté. OK, je n’ai pas l’habitude de lire de longues listes et de longs chiffres, mais, pour une fois, si vous voulez je vais lire quelques-uns des octrois qui ont été donnés pendant l’année 1974, depuis que Saint-Hyacinthe est une région désignée par le ministère de l’Expansion économique régionale. Juste quelques-uns.
JC Knitting – la Providence 78000 $
Société Coopérative de Saint Damas 107000 $
Lingerie Marionnette, Saint-Bernard 40000 $
Industrial Fasterners, Marieville 183000 $
La Pommerie inc., Mont Saint-Hilaire 60000$
Regent Chocolates, Saint-Hyacinthe 118000 $
plus un autre 100000 $, ça fait 218000 $
Industriel Supplies, Rougemont 70000 $
La Cidrerie du Québec, Rougemont 69000 $
(…) Wire and Nail, Marieville 132000 $
et ça continue…
Colonial Wine 189000 $
Les vins LaSalle 83000 $ etc.

Il y en a 46. Et puis il dit qu’on commence à s’occuper du comté en temps d’élection, il ne connaît pas son comté et c’est pour ça qu’on voudrait un député qui connaît son comté et s’en occupe. Nous autres aussi, on le veut Charbonneau, c’est pour ça qu’on est venu l’appuyer en si grand nombre, parce qu’on veut un gars de chez vous, un gars qui est capable d’exprimer les volontés du comté, et de les intégrer à la politique nationale : c’est de ça qu’on a besoin.
On a des politiques pour tout le pays, on a une politique agricole, une politique industrielle, une politique pour les pêcheries, pour le bien-être, dans tous les domaines. Ce qu’il faut, ce sont des députés qui sont capables de les faire appliquer ces politiques-là à leurs régions, des gars qui connaissent leur comté, des femmes qui sont capables de parler pour leurs électeurs : c’est ça qu’on a dans le parti libéral, et c’est de ça qu’on a besoin à Ottawa pour former une équipe solide. Maintenant dans cette campagne que les Libéraux n’ont pas cherchée comme vous le savez, on a été élus il y a un an et demi avec moins de députés qu’on aurait aimé, mais on était prêts à gouverner pour trois ou quatre ans, le temps d’un parlement normal. Eh bien, les Conservateurs ont voulu avoir des élections pour vous parler du coût de la vie, bien on va en parler du coût de la vie, mais laissez-moi dire en passant que ces élections, on est content de les avoir aussi parce que cela nous permet de nous affirmer davantage dans le pays et de remplacer des députés comme celui que vous avez par un gars comme Honorius Charbonneau. Alors tant mieux si on en a des élections, tant mieux si des gens sont obligés de se pencher sur ce problème d’un Canada à bâtir, d’un Canada à faire parce que personne ne va nous le donner ce pays-là, il va falloir le bâtir, il va appartenir à ceux qui le bâtissent ensemble. Alors comment est-ce qu’on va faire face aux différents problèmes que le Canada doit résoudre, vous le savez ce n’est pas toujours le même problème. Aujourd’hui, c’est de l’inflation, du coût de la vie surtout qu’on vous parle; il y a trois ou quatre mois, c’était le problème de l’énergie. Il y a un an, c’était le problème du chômage; il y a quatre ans, c’était le problème des langues officielles. Les problèmes changent et il faut choisir, en temps d’élections, une équipe qui ne fait pas que découvrir les problèmes, mais qui est capable de proposer des solutions et des solutions qui sont les mêmes dans l’ensemble du pays, des solutions qui marchent, pas des solutions magiques, des solutions qui marchent.
Alors voyons un peu le problème de l’inflation, le problème du coût de la vie. On n’a pas besoin des Conservateurs pour nous dire que quand le hamburger se vend à 1 $ ou à 1,25 $ la livre, cela crée un problème pour les gens qui gagnent peu, et quand le prix des souliers et des vêtements monte, ça crée un problème pour les familles nombreuses, et quand on trouve que le prix des aliments ou le prix des transports ou le prix des marchandises monte, cela crée des problèmes pour les retraités. Comment est-ce qu’ils vont faire pour faire face aux nouveaux coûts? Nous n’avons pas besoin des Conservateurs pour nous dire que cela est un problème, c’est l’inflation. Mais ce n’est pas l’enjeu des élections, ce n’est pas le problème de l’inflation, c’est sur la solution qu’il faut se pencher. Des problèmes, vous êtes capables d’en inventer plus que moi, des problèmes il y en a dans vos familles, il y en a dans vos syndicats, il y en a dans vos paroisses, il y en a, Monsieur le Maire, dans votre municipalité, il y en a dans le Canada. C’est un grand pays, qu’est-ce que vous voulez, il y a des gens qui parlent anglais puis d’autres qui parlent français, puis d’autres qui sont des immigrants, puis il y a des gens qui vivent dans l’Ouest qui s’intéressent plus à l’agriculture, et des gens qui vivent dans les grandes villes qui ne veulent pas payer trop cher les aliments que les cultivateurs veulent plus chers. Alors, ce n’est pas seulement sur le problème qu’il faut se pencher en temps électoral : il faut regarder les deux solutions, la solution que proposent les Conservateurs. Je devrais dire certains Conservateurs parce qu’ils ne sont même pas unis pour présenter leurs solutions. C’est vrai. Ils ont commencé la campagne en parlant du gel des prix et des salaires pour 90 jours suivi de deux ans ou d’un an et demi de contrôle des prix et des salaires. Eh bien moi, j’arrive de l’Île du Prince-Édouard, il y a à peine trois jours, puis ce que M. Stanfield et son équipe proposent là-bas ce n’est pas ça. C’est 90 jours de contrôle, il ne parle plus de gel et il ne parle plus d’un an et demi ou deux ans, il ne parle que de 90 jours, puis à part de ça, il dit aux gens de l’Île du Prince-Édouard, vous savez dans cette province-là il n’y a que des pêcheurs et des agriculteurs, alors il dit le gel des prix cela ne s’appliquera pas aux poissons, puis cela ne s’appliquera pas aux aliments. La belle affaire! Il commence à vous dire, au début de la campagne, qu’ils vont tout geler, mais pas ça, alors les prix là vous pouvez continuer de les voir monter. Il n’y a pas de problème, ce qu’il va geler, ça va être vos salaires, mais les prix, ça, ils ne les gèleront pas. Le cultivateur lui, peut se dire : « je ne serai peut-être pas mal avec cette affaire-là s’il ne gèle pas les prix »; ne vous trompez pas, il ne gèlera pas les prix sur la ferme, mais il va les geler chez les marchands, il va les geler chez les grossistes, il va geler les prix, c’est écrit dans son programme, il va geler les prix de ceux qui vendent les aliments. Si ces prix-là sont gelés comment est-ce qu’il va pouvoir payer plus cher aux cultivateurs? Il ne pourra pas. Et il va arriver aux cultivateurs ce qui est arrivé aux États-Unis avec le même remède, avec le gel des prix et des salaires. Vous avez vu à la télévision les cultivateurs, ils amenaient leurs petits cochons et leurs poulets à la boucherie, on ne gelait pas leurs prix mais ils n’étaient plus capables de les vendre parce que, dans les magasins, on n’avait pas le droit de les vendre plus cher alors cela a créé le désastre que vous connaissez aux États-Unis. Cela a créé le désastre que vous connaissez en Angleterre. C’est pour ça que nous, on vous dit : on n’a pas de problèmes simplistes, on n’a pas de solutions simplistes comme les Conservateurs. J’espère que quand le candidat conservateur, et si son chef vient, vous allez lui demander d’expliquer ça, ce problème-là. Parce que ses propres candidats ne sont pas ensemble, il y en a plusieurs qui disent : élisez-nous on va se rendre à Ottawa et on va expliquer à M. Stanfield qu’il faut changer son programme. Ce n’est pas une manière de demander à la population d’élire un gouvernement. Maintenant vous allez peut-être dire : qu’est-ce qu’ils font les Libéraux? Eh bien, les Libéraux ils n’ont pas attendu la campagne électorale pour s’attaquer à l’inflation.
Les Libéraux se sont dits : ce qu’il faut faire d’abord quand les prix montent c’est de protéger ceux qui n’ont pas de moyens de défense; alors non seulement on a triplé les allocations familiales qui sont montées de 6 $ et 8 $ à 20 $ par mois par enfant, on a également attaché les allocations familiales au coût de la vie de sorte que quand le coût de la vie monte, les allocations vont monter aussi, ça ce n’est pas une promesse électorale, c’est dans les lois actuellement. Il en va de même pour les pensions de vieillesse, vous le savez les pensions pour un couple de 65 ans et plus quand on a pris le pouvoir la pension annuelle était de 2500 $. Maintenant, le 1er juillet ça va être de 4200 $ alors il y a pas mal de différence et ça ce qui est important c’est que cette pension-là aussi est attachée au coût de la vie, de sorte que si cela nous prend un peu de temps pour mater l’inflation, et on va la mater l’inflation, mais si ça nous prend un peu de temps les pensions, les allocations vont monter en même temps alors ça c’est la première des choses qu’on ait faites.
La deuxième, on a dit, il faut couper les taxes des gens des classes moyennes et des classes moins favorisées. Ça, on l’a fait dans notre budget de l’an dernier, on l’a refait dans notre budget de cette année de sorte que dans les deux années on enlevait complètement 830000 Canadiens du rôle de l’impôt puis on baissait l’impôt pour tous ceux qui gagnent moins que 14000 $ par année. C’est ce budget-là que les Conservateurs et les NPD ont rejeté parce qu’ils ne voulaient pas baisser ces taxes-là. Ils ont défait le budget, puis maintenant en campagne électorale, ils ont le front, le culot de dire aux gens élisez-nous on va couper les taxes. Pourquoi est-ce qu’ils ont voté contre un budget qui les coupait, les taxes? Ils disent : les vêtements, les chaussures tout ça, ça se vend trop cher surtout pour les familles qui doivent élever des enfants. On enlevait la taxe de vente fédérale de 12 % sur tous ces articles-là dans le budget. Ils vous disent qu’il faut des prix moins élevés, pourquoi ont-ils voté contre le budget qui coupait la taxe de vente de 12 % sur les vêtements et sur les souliers? Parce qu’ils voulaient avoir des élections pour parler du gel des prix et des salaires. Maintenant qu’ils s’aperçoivent que les gens n’en veulent pas, ils n’en parlent plus et ils sont divisés entre eux. Nous, on dit que ce n’est pas sérieux un parti comme ça, on dit que ce n’est pas sérieux un parti qui cause des élections, qui provoque des élections après seulement 18 mois de gouvernement pour ensuite venir parler du problème et avoir peur de parler de la solution. Nous, notre solution, je vous l’ai dit, c’est en deux parties. D’abord aider les gens qui ont besoin d’être aidés, ensuite ne pas mettre un carcan sur l’économie, ne pas geler l’économie, l’empêcher de grandir, mais donner la sécurité aux gens. C’est ce qu’on a fait l’an dernier en augmentant les prestations d’assurance-chômage. Je sais qu’il y a eu de l’abus l’an dernier et puis c’est pour ça aussi qu’on a probablement perdu des votes l’an dernier. Mais l’abus on l’a haché cette année et s’il y en a encore qui abusent donnez-nous leur nom et je vous assure qu’ils n’abuseront pas longtemps. Alors donner la sécurité non seulement aux travailleurs, aux cultivateurs également, et donner la sécurité aux pêcheurs, c’était ça la politique qu’on avait dans la session qui a été interrompue par les élections. Vous les connaissez en gros nos politiques. Il y a eu une délégation il y a à peine quelques jours à Ottawa de l’industrie laitière et on leur a donné l’assurance qu’on allait continuer notre programme pour faire en sorte que les prix pour l’industrie laitière, les prix continuent de monter. Cela ne veut pas dire nécessairement que le consommateur va payer plus cher; cela peut être un prix de soutien, cela peut être un prix qui empêche justement le lait de monter. L’histoire est qu’il faut assurer à l’agriculteur, au cultivateur, que cela soit dans le lait, que ce soit dans le bétail, que ce soit dans le porc, dans les poules d’avoir un revenu assuré et c’est ça, la stabilisation des prix agricoles dont on parle dans notre Parlement. C’est de donner la garantie aux cultivateurs non pas de devenir millionnaires, mais, par exemple, quand le coût monte pour l’élevage du porc et que les prix ne montent pas, on va combler la différence, on va veiller à ce que les gens continuent de produire dans la sécurité. C’est ça notre politique contre l’inflation, ce n’est pas de mettre le couvercle sur l’économie puis de faire chauffer la marmite pour que tout saute comme cela a sauté en Angleterre il y a à peine quatre mois quand le gel des prix et des salaires a mené au désastre que vous savez. L’économie a été à peu près arrêtée. Les gens étaient incapables même de se chauffer, de faire marcher les usines. Notre solution à nous, c’est d’encourager la stabilité dans la production industrielle, agricole. C’est ça notre politique. On peut vous en donner les détails dans toutes sortes de discours mais l’idée essentielle c’est celle-là : avoir confiance dans les Canadiens, avoir confiance dans les producteurs, leur donner la chance de se débarrasser de leurs chaînes et de produire d’une façon stable. Quand leur production sera assurée, les prix vont commencer à baisser. Quand les prix montent et qu’ils baissent, c’est que les gens ne sont pas sûrs de l’avenir et ça fluctue. Si vous leur assurez une stabilité, le problème est résolu. Eh bien, je vous le répète, c’est le problème dont les gens nous parlent beaucoup dans ces élections-ci; c’est le problème dont on explique franchement la solution.
Mais, je le répète, c’est un problème d’aujourd’hui, le problème d’hier c’était autre chose, c’était, je le répète, l’énergie, c’était le problème des États-Unis qui avaient une politique pour couper court à notre commerce ou pour changer le pacte de l’automobile; demain, je ne sais pas ce que ce sera le problème, il y en aura d’autres qui vont venir et le choix qu’il faut faire en période électorale, le choix qui est important que les Canadiens fassent d’un bout à l’autre du pays, c’est une équipe qui est capable de parler le même langage partout. Quand je dis même langage, je ne veux pas dire qu’on ne veut pas parler aussi en anglais parce que c’est aussi une langue que nous pouvons choisir. Peu importe la langue officielle que nous utilisons, le message est le même et c’est ça qu’il faut retenir quand je dis un même langage, je ne vous conte pas des histoires Alberta, puis des
histoires différentes en Ontario. Quand les Conservateurs ne sont pas capables d’avoir une politique du pétrole, la raison est bien simple : c’est qu’ils ont beaucoup de comtés en Ontario, puis ils en ont encore beaucoup plus en Alberta. L’Ontario veut payer son pétrole moins cher, l’Alberta veut le vendre plus cher; la solution pour les Conservateurs, c’est de rien dire, c’est ça qu’ils font devant tous les problèmes difficiles, ils ne disent rien, ils disent : ah bien, il y a un problème effrayant, le prix du pétrole, qu’est-ce que c’est votre réponse, M. Stanfield? Qu’est-ce que c’est votre réponse, M. Wagner? Ils n’ont rien dit. Regardez dans tout le Hansard, tous les débats au Parlement au début de l’hiver quand on a essayé de trouver une solution à ce problème-là. Pas un mot. Pourquoi? Parce qu’ils savaient que s’ils disaient en Ontario ou au Québec qu’il faudrait payer la gazoline moins cher, leurs députés de l’Alberta auraient dit : on lâche le parti. Ce n’est pas un parti comme ça qu’on a, on a des solutions difficiles des fois à trouver. La politique des grains de provende, par exemple, quand il s’agissait de trouver une solution pour que les cultivateurs de l’Est puissent payer le même prix, puissent acheter sur le marché de l’Ouest au même prix que les gens de l’Ouest. Ça nous a pris du temps puis même les gens de l’UCC et des fédérations d’agriculteurs que j’ai rencontrés, il n’y avait pas de solution facile, mais la solution qu’on a trouvée n’est peut-être pas parfaite pour tout le monde, mais la différence entre nous et les Conservateurs, c’est qu’on en trouve une puis on l’explique aux gens puis on a confiance dans les Canadiens pour accepter une solution raisonnable. Mais pour ça, il faut des députés qui parlent haut, des députés qui sont francs, qui connaissent leurs comtés, et c’est pour ça que je vous engage à voter pour un gars solide, à voter pour Honorius Charbonneau. Merci.

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[lieu=Qué]

Mon cher Jean-Yves, mesdames et messieurs et chers amis,
Si vous voulez bien, je ne ferai pas de discours politique. Je vais simplement profiter de mon passage ici pour saluer la population d’Asbestos. Est-ce que vous m’entendez? J’ai l’impression que ça ne marche pas, ce truc-là. Remarquez bien, ce n’est pas… Écoutez, ce n’est pas grave. Je vais le faire encore moins long, mon discours… Ah, vous n’êtes pas chanceux, je vais être obligé de vous faire un discours maintenant. Alors, je vais évoquer peut-être un peu le souvenir de ma visite ici, il y a 25 ans, où Pelletier, moi et beaucoup d’autres étions venus donner un coup de main à Jean Marchand parce qu’à ce moment-là, il ne s’agissait pas simplement de donner sans raison du pouvoir à un syndicat. Il s’agissait de comprendre qu’il y avait un syndicat qui voulait du pouvoir pour améliorer la condition des travailleurs, améliorer la condition des gens d’Asbestos.
Et c’est un peu ce qui se passe en campagne électorale. On ne demande pas le pouvoir pour le plaisir de l’exercer. On vient demander d’élire un député comme Jean-Yves. On demande ça à l’échelle du pays parce qu’on voudrait que notre gouvernement puisse continuer certains travaux, pousser, continuer de pousser dans la ligne du progrès social. Et on sait ça, c’est un travail qui est à continuer, à améliorer. J’avais une petite discussion à l’usine tout à l’heure avec un gars qui parlait du système de sécurité sociale, qui disait, par exemple, qu’il y avait des endroits où les gens ont plus à gagner avec l’assistance publique, qu’ils ont plus de revenus avec l’assistance publique qu’en travaillant. Malheureusement, c’était vrai, c’est peut-être encore vrai dans certains endroits et c’est pour ça exactement que l’an dernier M. Lalonde, ministre de la Santé et du Bien-être a proposé de refondre complètement le système de sécurité sociale pour que le provincial, de qui relève l’assistance publique, le bien-être, et le fédéral, de qui viennent l’assurance-chômage, les pensions de vieillesse, les allocations familiales, pour que ça, ça marche ensemble et c’est ça que j’ai annoncé la semaine dernière à Trois-Rivières, comment ça allait marcher ensemble. C’est que tous ceux qui ne peuvent pas travailler dans notre société parce qu’ils sont trop vieux ou estropiés ou trop jeunes, pour que ces gens-là aient un système de revenus garantis, le supplément garanti de la vieillesse, les allocations familiales, l’assurance-chômage, tout ça, ça s’adresse à ceux qui aimeraient travailler, qui ne peuvent pas trouver du travail ou pour qui le travail n’est plus possible pour des raisons techniques ou des raisons d’âge.
Maintenant pour ceux qui travaillent, on augmentera le salaire minimum, on enlèvera les impôts à ceux qui sont au-dessous d’une certaine norme raisonnable et c’est ce qu’on a fait dans les deux derniers budgets. Vous vous le rappelez, on a coupé les impôts dans le budget du mois d’avril, on avait coupé les impôts dans le budget de l’an dernier de sorte que les budgets ensemble enlevaient à peu près 830000 Canadiens du rôle de l’impôt. Et c’est ça notre but. Il y a un gars à l’usine encore qui se plaignait que les impôts étaient trop élevés, un gars à côté de lui qui demandait d’augmenter les pensions de vieillesse ou de les baisser à 60 ans. Ce sont de bonnes idées, mais on ne peut pas faire ça si les gens sont plus heureux ou ont plus de revenus avec la sécurité sociale. Ce qu’il faut faire, c’est de coordonner les deux systèmes. Il faut tout mettre ensemble et nous assurer qu’on bâtit un système dans lequel les gens qui peuvent travailler aient un revenu normal qui leur permet de vivre une vie heureuse et où les gens gens qui ne peuvent pas travailler aient un revenu garanti. On ne veut pas donner un revenu garanti à tout le monde parce qu’il y a des gens qui le prendraient sans travailler. Donc, on veut que la garantie existe uniquement pour ceux qui ne sont plus capables de travailler ou pour qui la société n’a plus de travail. C’est ça, la base de notre système.
On est très heureux de pouvoir l’expliquer en campagne électorale. C’est un des éléments pour lesquels on demande à la population canadienne de nous réélire parce qu’on croit que le travail qu’on a commencé, il y a dix-huit mois, est un travail important pour le Canada, important pour permettre à toute la population d’avoir l’égalité des chances et encore une fois, c’est un peu dans cet esprit-là, qu’il y a 25 ans, beaucoup de gens de cette ville et d’ailleurs dans la province se sont réunis pour essayer d’améliorer la condition ouvrière. Les choses ne seront jamais parfaites. Il y aura toujours des problèmes. Aux dernières élections, le problème qu’on nous reprochait, c’était le chômage. Cette année, c’est l’inflation. Il y a quatre, cinq mois, c’était le problème du prix du pétrole. Il y a trois, quatre ans, c’était le problème des langues officielles. Alors, des problèmes, vous le savez, il y en aura toujours. Il y en a dans le syndicat, il y en a dans l’usine, il y en a dans la famille, il y en a dans la société. Il y en a, M. le Maire, même dans votre municipalité. Ce qu’il faut, c’est d’élire une équipe solide, une équipe avec des gars dynamiques comme Jean-Yves, avec des gars qui sont capables de représenter la population et de faire en sorte que les politiques canadiennes s’appliquent dans toutes les parties du pays y compris dans votre comté. C’est ce qu’on cherche et c’est pourquoi on vous demande bien simplement le 8 juillet, de sortir le vote puis de le sortir pour Jean-Yves. Merci beaucoup.

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Distingués invités, chers amis canadiens et étrangers et quelques autres,
Je suis heureux de souhaiter à tous nos visiteurs la bienvenue au Canada, dans la merveilleuse ville de Québec. Il y a quelques poignées de gens qui ne vous souhaitent pas la bienvenue, mais soyez assurés que ce n’est pas la grande majorité de la population. Tous les Canadiens sont heureux de vous accueillir. Par son histoire et sa population, ce lieu exprime incomparablement l’ensemble de la francophonie canadienne. Votre présence en fait aussi un haut lieu de la francophonie internationale.
Pendant une quinzaine de jours, le Canada aura pu, grâce à la réunion de la Conférence des Ministres qui vient d’avoir lieu à Montebello, et grâce maintenant au Festival, sentir battre le cœur et l’esprit de notre communauté.
Chacun de nous, participants et spectateurs, allons ensemble démontrer que la francophonie à laquelle nous appartenons répond à une aspiration commune, que cette francophonie mobilise de façon concrète nos forces et nos espoirs en vue d’une coopération respectueuse de chacune de ses composantes. Ce Festival en est le vibrant symbole. Il consacrera l’échange de nos cultures, différentes par les contextes dans lesquels elles sont nées et se sont épanouies, mais unies par l’usage commun de l’une des plus belles langues que le génie humain ait inventée. Nous sommes fiers que cette initiative unique au monde par son ampleur et par son originalité se réalise chez nous au Canada.
L’Agence de coopération culturelle et technique, créée à Niamey dans un esprit de fraternité se modèle à notre image et nous change déjà en nous révélant les uns aux autres. Elle s’est développée de telle façon et avec un tel succès qu’elle constitue aujourd’hui le noyau autour duquel rayonnent les multiples manifestations de la francophonie.
L’Agence touche, par son action, un grand nombre de pays qui ont en commun l’usage de la langue française; il faudra, je le souligne à nouveau, que son action puisse d’une manière ou d’une autre s’étendre aux frontières naturelles de la francophonie et englober, dans le respect de leur destin et de leur authenticité, tous ceux qui en sont encore absents. C’est alors qu’elle atteindra sa véritable dimension géographique et spirituelle.
Entretenir le dialogue et valoriser la coopération entre les peuples, tels sont les objectifs de l’Agence et les raisons pour lesquelles nous avons participé à sa création. Nous avons maintenant à lui donner les moyens d’accomplir sa vocation et de favoriser les communications et la connaissance mutuelle. L’Agence occupe une place de choix dans le domaine du développement international et le Canada est prêt, par son entremise, à accroître son effort de développement dans le monde francophone.
Que l’on me permette de rendre ici un hommage particulier à M. Dan Dicko, Secrétaire général de l’Agence et à ses collègues, ainsi qu’à M. Jean-Marc Léger, l’ancien Secrétaire général, qui ont été avec la Société d’Accueil, dirigée par Me Richard Drouin, les maîtres d’œuvre de ce Festival.
Je voudrais aussi signaler la contribution remarquable du gouvernement du Québec, et, bien sûr, de tous nos concitoyens québécois. Au centre de la francophonie canadienne et participant à l’Agence de coopération culturelle et technique, le gouvernement du Québec a œuvré de concert avec le gouvernement du Canada pour réserver à cette grande manifestation un accueil qui soit à sa mesure. Notre pays tout entier est représenté au Festival car la langue française y a partout, à des titres divers, droit de cité. Ont également droit de cité les quelques gueulards dans la foule ici qui portent à longueur de journée leurs petites misères et qui viennent entretenir nos débats parce qu’ils ne sont jamais capables de réunir chez eux assez de spectateurs pour les entendre quand ils veulent leur parler. Alors, on leur souhaite la bienvenue. Peut-être que leur esprit s’élargira un peu en voyant cette collaboration internationale de gens qui sont venus ici travailler dans la fraternité et dans l’amitié. Je voudrais également souligner la présence de jeunes francophones du Nouveau-Brunswick, de l’Ontario et du Manitoba qui sont venus avec l’appui de leur gouvernement provincial et qui en répondant à l’appel donnent une preuve indiscutable de la vitalité et de l’équilibre de la nation canadienne. Bravo!
Je constate que tous les pays membres de l’Agence sont représentés au Festival et je remercie particulièrement nos amis d’Afrique, d’Europe, d’Asie et d’Amérique d’être venus si nombreux. Votre présence ici reflète la diversité des cultures reliées par la langue française; elle reflète aussi la dimension mondiale de la francophonie.
Le Festival appartient aux jeunes; le présent ouvre sur l’avenir. Jeunesse conquérante, culture française, vitalité et adresse physique, telles sont les constantes des peuples ici réunis.
Eh bien oui mes amis, c’est dans l’esprit et dans le cœur qu’on trouve la liberté, ce n’est pas dans des gueulards comme vous. Vous venez de les perdre vos élections, vous en demanderez d’autres dans quatre ou cinq ans, on se reprendra, mais, d’ici là, soyez les bienvenus à nos fêtes. C’est avec le plus grand plaisir, qu’au nom du gouvernement et du peuple canadiens, je souhaite un très grand succès au Festival et à tous ses participants.

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C’est avec grand plaisir que je vous accueille à Ottawa à l’occasion de cette conférence. Le Canada est toujours heureux d’être l’hôte des pays du Commonwealth, comme beaucoup d’entre vous qui n’en sont pas à leur premier séjour parmi nous le savent déjà. Notre pays, en effet, est très attaché au Commonwealth et lui accorde une très grande importance. À notre avis, il n’existe aucune autre association qui permette à des hommes et à des femmes de presque toutes les parties du monde de se réunir pour trouver dans la détente et avec autant de succès des solutions à leurs problèmes communs. Nos énergies, nous les rassemblons pour nous attaquer à ces problèmes, et non pour nous attaquer les uns aux autres.
Et cela aura certainement son importance dans vos délibérations de cette semaine. J’ai peine à croire que seulement quatorze mois se sont écoulés depuis la Conférence des chefs de gouvernement du Commonwealth, qui avait lieu ici même au cours de l’été 1973. Durant ce court laps de temps, les nations du monde ont fait face à une série de crises économiques sans précédent, peut-être, dans l’histoire. Ces crises ont soumis les systèmes commerciaux et monétaires internationaux à une rude épreuve à laquelle ils n’ont résisté que de justesse, et elles ont fortement ébranlé, par ailleurs, l’économie de certaines nations. Les questions que vous allez débattre sont d’une telle ampleur, et les solutions que vous devez y trouver si complexes, qu’une seule conférence, quelle qu’en soit l’importance et quelle que soit la bonne volonté de ses participants, ne peut constituer que l’amorce d’un long processus.
Mais ces premières démarches seront décisives. Il importe au plus haut point que les peuples de chacun de nos pays reçoivent l’assurance que leurs gouvernements ont tout au moins cerné quelques-uns des problèmes et se sont entendus sur la ligne de conduite à suivre pour les résoudre. Parmi ces problèmes, l’un des plus pressants réside justement dans le manque de confiance en nous-mêmes et dans notre capacité d’agir efficacement. Votre réunion, je l’espère, se déroulera sous le signe de la confiance, car celle-ci représente l’un des éléments essentiels du système économique international. Peut-être même représente-t-elle l’élément clé du système monétaire international.
Lors de la Conférence des chefs de gouvernement du Commonwealth, en 1973, on a découvert ou créé ,je ne sais lequel des deux termes est le plus juste, on a connu à tout le moins ce qu’on a convenu d’appeler depuis « l’esprit d’Ottawa ». Cet esprit ne peut, à mon avis, s’être dissipé, car il a permis à chacun de nous de comprendre que, même si les problèmes avec lesquels nous sommes aux prises sont ce qu’il y a de plus réel et complexe, notre capacité de les résoudre repose entièrement sur notre volonté de les envisager avec autant de bonne foi et d’intérêt que s’il s’agissait de nos problèmes familiaux. Cet esprit nous a aussi permis de nous rendre compte que les prétendues solutions qui ne profitent pas au simple citoyen sont absolument vaines.
L’esprit d’Ottawa est essentiellement l’expression de cet intérêt pour les hommes. Je vous exhorte à le raviver ici, cette semaine, en vous inspirant des vues si nobles et si élevées tant de fois exprimées autour de cette table par des dirigeants de toutes les parties du monde. Nul, cependant, n’a su l’exprimer avec plus de sensibilité, d’éloquence et de sincérité que le regretté Premier ministre de la Nouvelle-Zélande, feu Norman Kirk. Tous ceux qui ont eu l’occasion d’entendre celui-ci en août dernier et tous ceux qui le connaissaient sont conscients de l’ampleur de la perte qu’on a représentée, pour les Néo-Zélandais et pour le monde entier, la mort de M. Kirk. Cet homme savait nous rappeler avec pertinence qu’aucune de nos initiatives politiques ou économiques ne peut se justifier si elle n’apporte rien sur le plan humain.
L’économie constitue, à n’en pas douter, l’un des pivots de la condition humaine. Or, je crains que nous n’ayons pas toujours, dans le passé, accordé toute l’attention voulue à cet élément. Nous avons trop souvent laissé l’obscurité s’insinuer entre les lueurs occasionnelles qu’ont fait jaillir, par exemple, les accords de Bretton Woods, le Plan de Colombo ou les négociations Kennedy. Nos pays industrialisés ont placé une foi aveugle dans leurs systèmes, leurs valeurs, leur générosité et leur indestructibilité. En nous accrochant trop longtemps à ces postulats économiques, nous sommes demeurés dans l’obscurité pendant qu’autour de nous le monde se transformait. De sorte qu’au niveau international, le progrès a été irrégulier et marqué de longues périodes d’inactivité, voire de déclin.
J’ose cependant croire que nous émergeons en ce moment d’une de ces longues périodes d’obscurité. Et, comme chaque fois que nous nous trouvons de nouveau face à la lumière, certaines images se fixent sur notre rétine. Je songe, par exemple, à l’étroite relation qui existe entre les événements qui se produisent dans tous les pays du monde, qu’ils soient industrialisés ou en voie de développement. Ou encore, à la nécessité absolue de nous unir pour tirer profit de ces événements.
Il serait peu réaliste de croire que l’on puisse travailler au progrès sans tenir compte des cours commerciaux et de la gestion des ressources. Nous aurions tort de supposer qu’il est possible de combattre l’inflation sans nous y employer aussi bien chez nous qu’au niveau international. Il serait vraiment insensé de notre part de supposer qu’un pays puisse arriver à produire un bien quelconque en quantité suffisante pour subvenir complètement à ses besoins et se permettre d’adopter une politique monétaire, commerciale ou économique qui ne tienne aucun compte des intérêts des autres nations.
Autrement dit, il est essentiel que les réunions internationales de même que les institutions internationales jouent désormais un rôle plus important dans la gestion de l’économie de chacun de nos pays. Ce rôle ne pourra être efficace, toutefois, qu’à la condition que nos discussions et nos actes traduisent une conscience réelle de nos responsabilités mutuelles ainsi que de nos responsabilités envers cette planète sur laquelle nous vivons et dont notre survie dépend entièrement. Transferts de ressources, déficits dans les opérations de change, difficultés de trésorerie, inflation, barrières commerciales, chômage, dégradation du milieu, croissance, il est impossible de séparer un de ces éléments des autres ou d’établir à ces égards une distinction entre les pays. Nous ne pouvons pas non plus isoler ces éléments des préoccupations que doivent exprimer toutes nos délibérations et tous nos efforts, préoccupations qui touchent la justice sociale et la dignité humaine. Cela ne suffit toutefois pas : il faut encore nous astreindre à la discipline et travailler avec persévérance.
J’ai la certitude que ces préoccupations imprégneront toutes vos discussions. Je souhaite vivement que vos délibérations soient couronnées de succès et que votre séjour à Ottawa soit des plus agréables.

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Lorsque, selon la coutume, nous échangeons des cadeaux au temps des fêtes, nous entendons exprimer par ces gestes des sentiments d’affection, d’estime, de gratitude. Nous nous montrons plus présents les uns aux autres; nous manifestons plus ouvertement qu’à l’ordinaire notre mutuelle bonne volonté; nous scellons d’un sceau aimable et peut-être léger, mais bien réel, les liens qui nous unissent à ceux qui nous sont proches et chers; nous renouvelons au moins implicitement ce vœu de fidélité qu’appelle toute relation humaine véritable, car au fond, en dépit de toutes les différences et divisions imaginables, les hommes désirent l’unité dans l’amour.
Ce que je viens de dire n’épuise pas la signification de nos offrandes réciproques : les cadeaux, les étrennes, c’est-à-dire les biens qu’échangent nos intimités, nos amitiés, nos parentés, sont encore le symbole d’un partage universel; ils sont aussi le rappel d’une exigence fondamentale de toute espèce de vie.
En effet, aucune vie n’est possible sans partage. Voyez la nature, voyez la société. Les arbres, les buissons, les herbes et les mousses des forêts et des champs, se partagent l’espace, la lumière, l’humidité et les substances nutritives du sol. Tous les animaux de l’eau, de l’air et de la terre sont astreints au partage entre eux et avec les plantes. Toute vie a un don indispensable à faire ou à recevoir. Qu’est-ce que l’écologie, sinon la science des partages naturels? Et l’équilibre écologique, est-ce autre chose que le résultat d’un partage équitable entre tous les éléments du milieu, y compris les éléments humains? La vie est partage.
Dans les sociétés primitives fondées sur la chasse et la cueillette, le partage s’impose avec une rigueur implacable. Dans les sociétés évoluées, le partage est indissociable des valeurs morales et devient objet de législation, parce que l’abondance même des biens suscite une terrible tentation d’accaparement et affaiblit les contraintes naturelles.
Voilà pourquoi la loi de Moïse interdisait au moissonneur de faucher jusqu’à l’extrême bout du champ, de garder pour lui la glanure de sa moisson et de ramasser les fruits tombés dans son verger; et voilà pourquoi elle lui prescrivait d’abandonner cette modeste part de la récolte au pauvre et à l’étranger.
Comme bien d’autres sages et souverains du Moyen-Orient, Moïse avait institué une fiscalité rudimentaire, notamment au moyen de dîme, des prémices, des oblations et des sacrifices. Puis, au long cours de l’histoire, l’État sécularisé prélèvera systématiquement des impôts afin d’assurer une redistribution aussi équitable que possible de la richesse dont la gestion lui est confiée.
Le prophète Isaïe maudira « ceux qui ajoutent maison à maison et joignent champ à champ au point de prendre toute la place… » Or la place ou l’espace, ce n’est pas rien qu’une affaire d’arpentage, c’est aussi la question de la concurrence loyale, c’est aussi la question de l’égalité des chances et du traitement sans égard à la race ou à la couleur, à la classe ou au sexe. C’est pour cette raison qu’au Canada, en ce pays tellement vaste et privilégié, nous avons dû légiférer contre les distinctions injustes, les cartels et les coalitions aussi sévèrement que si nous étions à tous points de vue très à l’étroit.
En vérité, l’offrande d’un cadeau est un geste dont la familière simplicité enveloppe une réalité qui dépasse chacun d’entre nous et nous loge tous dans la perspective du partage universel.
J’invite mes compatriotes à se réjouir de ce qu’il nous soit donné, à nous Canadiens, de vivre au sein d’une fédération, c’est-à-dire sous un régime spécifiquement placé sous le signe du partage.
Les nouveaux partages que les circonstances dont nous obliger à effectuer entre nous ne seront pas aisés; mais je sais que nous serons à la hauteur d’une situation qui est celle du pays, c’est-à-dire celle de chacun d’entre nous. Ils ne seront pas aisés non plus, les partages que nous avons promis aux pays affamés; mais je sais que notre libéralité sera digne de notre abondance.
Tout compte fait, la dureté des temps ne saurait être dite insupportable au Canada et dans les autres pays industrialisés, mais dans le Tiers monde, pour des millions d’hommes, de femmes et d’enfants, elle est le piège atroce de la faim et de la famine. Individuellement, nous ne pouvons peut-être pas en faire beaucoup. Mais nos moindres contributions sont précieuses, bien que pour l’essentiel les choses soient entre les mains des gouvernements et des organismes internationaux; n’oublions pas que ce sont nos mandataires et que chacun a le droit et le devoir de faire pression sur eux.
Puissent nos longues traditions et nos présentes dispositions nous préparer à cet autre partage tellement plus impérieux et rigoureux que nous réserve l’avenir et dont, nous en sommes déjà instruits, dépendent le salut de l’espèce humaine et le maintien de la vie sur la planète.
Il nous faut quand même être tout à la joie de nos retrouvailles annuelles. Notre joie, j’en suis sûr, n’a rien de frivole : la fermeté et la lucidité de notre espérance l’alimentent et l’éclairent. C’est dans cet esprit que je vous offre à tous mes vœux les plus fervents de bonne et heureuse année.

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Monsieur le Président, mon cher Jean-Pierre, mes chers amis libéraux, je veux me joindre à mon ami Jean-Pierre Côté pour remercier tous ceux qui ont fait de cette soirée un si grand succès jusqu’à présent. Il a nommé tous ceux, les principaux parmi ceux qui ont participé à la campagne. Je n’ai qu’un seul reproche à te faire, Jean-Pierre. Quand tu as mentionné Dalia Wood, tu as oublié de mentionner qu’il s’agissait de la présidente de l’association du beau comté de Mont-Royal. Je veux profiter aussi de l’occasion, puisque c’est la première fois qu’on se voit en groupe comme ça depuis les élections de juillet, je veux profiter de l’occasion pour remercier du fond du cœur au nom de tous mes collègues, ministres et députés pour le travail sensationnel que vous avez fait dans le Québec pour mettre un gouvernement libéral au pouvoir à Ottawa. On avait passé dix-huit mois assez difficiles, dans une situation minoritaire, et vous vous rappelez que le pays, assez inquiet, se demandait ce qu’il adviendrait du gouvernement. On vous avait demandé, et vous aviez trouvé le slogan ici dans le Québec, on vous avait demandé d’élire une équipe solide. Eh bien, vous avez élu une équipe solide, elle est ici ce soir et vous en êtes les responsables. On vous remercie de cette équipe.
Le Québec a réagi comme ça, et le Canada a réagi comme ça en mettant un gouvernement solide au pouvoir. On se souvient que, pendant les élections, tous les partis, y compris le nôtre, parlaient des problèmes qui existent au Canada. C’était même un peu devenu le slogan de la campagne. On vous disait des problèmes, il y en a, il y en aura, il y en a eu. Eh bien, cette promesse, on l’a tenue, il y a encore des problèmes. Et c’est pour ça qu’on avait besoin d’une équipe solide. Eh bien, les problèmes, ils ont un peu changé de place au Canada, il y a pas mal d’amélioration, on va en parler, mais dans le monde ça ne va pas mieux, ça va moins bien si on peut dire. Ceux qui ont été frappés par la lecture des derniers numéros de décembre de l’Express ou ceux qui ont lu le deuxième rapport du Club de Rome ou ceux qui ont vu les rapports de la Conférence de Bucarest sur la population ou de Rome sur l’alimentation, ils saisissent encore mieux maintenant, en janvier 1975, la grandeur et la gravité des problèmes qui affligent le monde. Le problème du pétrodollar qui avait déjà commencé il y a un peu plus d’un an, on connaît maintenant les chiffres. Il y a 60 milliards de dollars de dettes, de sommes dues aux pays producteurs de pétrole par les pays consommateurs. Une somme de 60 milliards dans un an, ça équivaut à peu près aux deux tiers de tout ce que les États-Unis ont investi dans le monde entier. Une somme de 60 milliards, cela veut dire que ça prendrait un peu moins de 10 ans pour que les pays producteurs de pétrole puissent contenter toute l’industrie du monde entier. Alors, c’est des chiffres ça, 60 milliards. Puis, la solution à ce problème, on peut s’imaginer à quel point il est difficile de la trouver si on se rappelle simplement qu’après la Première Grande Guerre, il y avait une dette qui avait été créée par le Traité de Versailles pour que l’Allemagne repaie ses dettes de guerre. C’était un montant infiniment moindre et pourtant ça a créé une situation économique si périlleuse que cela a été la cause même de la Deuxième Guerre mondiale. Or, comment est-ce qu’on va résoudre ce problème des pétrodollars, comment est-ce qu’on va trouver le moyen de transférer des richesses aux pays producteurs de pétrole, aux pays arabes en particulier, pour une somme équivalant à 60 milliards de dollars par année, c’est un problème immense. À côté de ça, les gens disent, oui, le Canada a du pétrole. C’est vrai, on a du pétrole, on en a pour à peu près jusqu’en 1981, après ça on espère en avoir d’autre, on cherche toujours, on a surtout le système des usines atomiques de production de l’électricité, mais là encore, c’est un problème immense. Ce système CANDU, comme les autres systèmes, ça produit de l’électricité, mais ça produit également des matières nucléaires extrêmement dangereuses, des matières qui si elles s’échappaient à l’air libre ou si elles étaient utilisées pour faire des bombes, cela mènerait le monde entier au cataclysme. Du plutonium, du plutonium gros comme un pamplemousse, c’est assez pour tuer 3 milliards d’êtres humains : vous pouvez voir les possibilités non seulement de la bombe atomique, mais les possibilités de terrorisme, les possibilités de sabotage, même les possibilités d’accidents. Alors, au moment même où on essaie de trouver des sources d’énergie pour remplacer le pétrole, on crée un problème extrêmement grave pour le monde. Le problème de l’alimentation, le problème de la population, j’en dirai juste deux mots pour vous faire comprendre la gravité de ce problème qui affecte le monde entier et particulièrement certaines régions de l’Amérique du Sud et le Sud asiatique. En 1800, il y avait un milliard de personnes sur terre; en 1920, il y en avait 2 milliards. Quand j’étais petit gars à l’école, on apprenait ça, qu’il y avait deux milliards de personnes dans le monde. Aujourd’hui, 50 ans plus tard, 4 milliards; dans 25 ans, à la fin du siècle, 6 ou 7 milliards, alors que depuis le début de l’humanité, des milliers d’années depuis le début du genre humain jusque vers l’année 1600, il y a eu moins qu’un milliard de personnes sur la terre, maintenant il y en a 4 milliards, dans 25 ans il y en aura 6 ou 7, et ce monde-là, ça fait des bouches à nourrir. Or, on sait que la population dans le Sud asiatique croit à un rythme d’à peu près 2,5 % ou 3 % plus vite qu’on ne peut produire des aliments pour les nourrir. Heureusement, que dans d’autres parties comme le Canada, on en produit un peu plus et qu’on peut leur en envoyer. Mais mathématiquement, à moins de faire des miracles pour transférer l’alimentation d’une partie du monde à l’autre, pour accroître l’alimentation et même pour réduire notre propre consommation, mathématiquement c’est à peu près certain qu’il y aura, d’ici deux décennies, des dizaines de millions d’enfants qui vont mourir de faim. Des gens affamés, vous en avez vu à la télévision dans le Sahel. Ça, ce sont des problèmes. Et au Canada, au Canada, ça ne va pas si mal pour le moment.

Ce sont des problèmes difficiles, plus difficiles encore dans le monde qu’au Canada. Et c’est un peu la manie des critiques de dire que quand ça va bien on a été chanceux, quand ça va mal, c’est la faute du gouvernement, quand ça va bien, c’est de la chance. C’est par chance, c’est par chance, que les pays du monde entier ont choisi le ministre canadien des Finances, M. Turner, pour diriger l’un des comités les plus importants aujourd’hui pour résoudre le problème des pétrodollars. Ça, c’est de la chance! Puis, c’est par chance aussi, que l’OCDE a examiné tous les pays industriels, puis a décidé que d’après les chiffres, c’est le Canada qui progressait au plus grand rythme de croissance, cette année; ça, c’est de la chance, ça ce n’est pas le gouvernement qui est la cause de ça. Ou quand M. Lalonde, le ministre du Bien-être et de la Santé réunit toutes les provinces pour leur proposer un plan qui enfin va mettre de l’ordre et de l’équité et de la justice dans tout le système de sécurité sociale, ça il a trouvé ça par chance, c’est la chance , ce n’est pas les libéraux qui sont la cause de ça! Ou quand M. Marchand a le courage de remettre en question tout le système des transports au Canada et de proposer un examen fondamental pour trouver des solutions non pas en courte période, mais des solutions durables; ça, c’est de la chance qu’on a un gars comme ça dans le parti! Ou quand le gouvernement du Québec et le gouvernement d’Ottawa s’assoient avec les Indiens et finissent par trouver une solution au problème de la Baie James, au problème de l’indemnisation des Indiens, des Esquimaux du Nord, ça, on a été chanceux de trouver la solution; mais quand ça va mal, par exemple, ça, ce n’est pas de la chance, c’est la faute du gouvernement. Bien ça, il va falloir que les gens soient un peu plus sérieux, que les gens examinent d’une façon un peu plus critique les réalisations et les échecs, parce que si on veut travailler ensemble au remède, il faut être pas mal plus constructif que les oppositions l’ont été dans le passé.
Alors, regardons les directions, que nous comme gouvernement, nous vous proposons. Vous nous avez donné un mandat, qui je l’espère durera quatre ans, comme Jean-Pierre disait, j’espère que les fonds que nous avons recueillis ce soir n’iront pas à une élection prochaine! On n’a pas l’intention nous autres d’en déclencher une, nos députés non plus. Alors, on a quatre ans, plus ou moins, devant nous pour savoir où on veut le mener ce pays-là. Et ce qu’on a fait, vos députés, vos ministres, c’est qu’on s’est réunis à plusieurs reprises, et on a établi un programme d’action qui sera connu, on va le publier, je ne vous en donnerai pas beaucoup de détails ce soir, ça prendrait trop de temps, mais je vous en donne les grandes lignes, quand même. On commence par dire qu’il va falloir avoir une société plus juste et plus tolérante; et ça, ça veut dire qu’on a l’intention d’appliquer une politique et d’autres programmes pour résoudre le problème des Indiens, des Esquimaux, d’autres programmes dans le domaine du bilinguisme. Puis, je l’ai dit dans mon premier discours en Chambre, après les élections, on ne partira pas d’Ottawa, avant que ce pays-là, avant que ce gouvernement-là, soient devenus irréversiblement bilingues. Ça, c’est entendu. Je ne m’étendrai pas là-dessus, je ne m’étendrai pas là-dessus; je vous parle du gouvernement fédéral; ce qui se fait au niveau des provinces, c’est important aussi. L’Ontario, par exemple, n’a pas fait des milles, mais a progressé vers le bilinguisme. Le Nouveau-Brunswick, du temps de Louis Robichaud, puis maintenant avec Hatfield; ils ont fait de la province du Nouveau-Brunswick, une province bilingue; il y a encore pas mal de chemin à faire, les Acadiens vont vous dire cela. Mais au moins, dans les lois, c’est là. Au Québec, on ne se chicanera pas sur les mots, langue principale, langue officielle, moi je ne veux pas me chicaner là-dessus. Ce qu’on admet, et ce qui est admis, c’est que le Québec sera essentiellement une province francophone, ça c’est entendu. Mais ce qui est entendu aussi, si on veut rester libéral, c’est que les droits des minorités que nous francophones demandons pour les minorités francophones ailleurs, on va les exiger aussi pour la minorité anglophone au Québec; ça, ça fait partie du programme libéral. Il n’y a pas une démocratie qui peut survivre si elle écrase les droits des minorités. Et ça, c’est fondamental; ça s’applique dans tous les domaines quand je parle d’une société. Ça s’applique aussi dans le domaine des relations patronales-ouvrières. Je me prends parfois à sourire, quand je vois des patrons faire des grandes déclarations le lundi matin pour dire que le gouvernement ne devrait pas s’ingérer dans l’entreprise puis s’occuper du marché, et venir le mardi à Ottawa pour demander des millions de dollars comme subventions pour leur entreprise. Ça me fait un peu sourire. Il ne faut pas être trop illogique. Lorsque le gouvernement paie, il doit s’occuper un peu de son affaire. Puis les syndicats, ils me font rire un peu des lois aussi. Quand les syndicats viennent demander des lois plus fortes pour protéger les droits de l’ouvrier, puis ensuite que leur propre syndicat brise la loi, fait des grèves illégales, et les chefs disent : qu’est-ce que vous voulez, on ne contrôle pas nos membres. Ça, je ne trouve pas ça très drôle, non plus. Alors, c’est dans notre programme de faire des progrès dans ce domaine-là, puis de créer une société plus juste. Puis ensuite, une plus grande équité entre les couches de la population et les régions du pays. Ça, on a commencé ça quand Jean Marchand était ministre de l’Expansion économique régionale. Ça va continuer et ça progresse pas mal. Il suffit de regarder dans le domaine social, par exemple. En 1951, 38 % des Canadiens étaient en dessous de la ligne de pauvreté. En 1971, 20 ans plus tard, 12 %, c’est encore trop 12 %. Mais il y a un sacré progrès de 38 % à 12 %. Ça veut dire que le Canada a fait des progrès et continue de faire des progrès; et la législation de Lalonde, dans ce domaine-là, ça va faire des progrès immenses. L’entente fédérale-provinciale va bon train, puis par-dessus toutes les querelles que vous entendez, cherchez là où on s’entend, cherchez les résultats, et vous verrez que le pays n’est pas si mal mené que ça. Puis, pour ce qui est de nos ressources naturelles, il y en a qui disent qu’il faut les garder dans la terre pour plus tard; d’autres qui disent qu’il faut sortir ça au plus vite pour s’enrichir et pour aider les autres pays; d’autres qui disent qu’il faut laisser ça sous terre parce qu’il ne faut pas déranger l’environnement. C’est un problème ça. À quel rythme exploiter ces ressources naturelles? Comment protéger l’environnement? L’environnement matériel et l’environnement des communautés humaines. C’est dans ce sens là que nos politiques s’orientent. Également, dans le domaine international, j’ai parlé de partage, dans mon message de Noël, bien on croit au partage; il y a de la famine, il y a de la misère, on cherche constamment, et on continuera de chercher, à même l’argent de vos impôts, des manières pour partager notre richesse avec les pays qui sont dans la misère. Et finalement, dans le domaine des relations fédérales-provinciales, on veut un État fort, puis on veut des provinces fortes, puis on veut de l’harmonie là-dedans. Et ça, c’est un domaine qui inquiète les gens. Pas seulement au Québec, on n’a qu’à penser à l’Alberta. Les gens disent : « Vont-ils s’entendre? Y a-t-il une solution? » Il y en a des solutions. On en a trouvé une pour le pétrole, l’an dernier. D’accord, les dix provinces et le fédéral se sont mis d’accord sur un prix pour le pétrole de 6,50 $. Vous vous le rappelez, on vous en a parlé pendant les élections. Vous dans le Québec, vous recevez 650 millions de dollars par année; ça vient du pétrole de l’Alberta, ça. Six cent cinquante millions de dollars par année pour que vous payiez le pétrole, dans le Québec, au même prix qu’on le paie dans l’Ouest. Autrement dit, on se verse ici dans le Québec, un subside de plus d’un demi-milliard de dollars pour que le pétrole du Proche-Orient nous coûte moins cher. Pour arriver à une entente comme ça, ça prend un pays pas mal fort, ça ne prend pas rien que de la chicane entre les gouvernements. Je ne parle pas de l’autre 650 millions de dollars net pour la péréquation. Ça, c’est de l’argent de l’impôt des autres provinces, quand je parle de 650 millions de dollars, c’est le montant net qui vient d’ailleurs pour aller dans le budget québécois.
Bien, je vous mentionne ça parce qu’actuellement, on entend des mots dans le Québec. Autrefois, c’était le statut particulier, etc., mais heureusement c’est enterré. Mais maintenant on entend parler du marché commun canadien. Un État français dans le marché commun canadien. Moi, je n’ai pas d’objection. C’est un marché commun et tout pays est un marché commun. Il n’y a pas de frontières à l’intérieur du pays. Mais faisons attention, chers amis libéraux, de ne pas se prendre au piège des mots. Le Canada, c’est plus qu’un marché commun parce que si c’était juste un marché commun, il n’y aurait pas eu ce versement de 1 milliard 200 millions de dollars dont je viens de vous parler, du reste du pays vers le Québec. Quand l’Angleterre trouvera du pétrole, elle commence à en trouver dans la mer du Nord, elle ne va pas se servir des profits de ce pétrole-là à l’avantage du Marché commun puis envoyer ça en France ou en Italie. Le Canada, c’est plus qu’un marché commun. Quand on bâtit, on est en train de le faire, le pipeline de Sarnia à Montréal, pour que Montréal puisse être sûre d’une source d’approvisionnement de pétrole qui vient de l’Ouest plutôt que d’être à la merci des pays arabes, ce n’est pas un marché commun qui garantirait ça. Alors, faisons attention. Encore une fois, je ne veux pas chercher querelle sur des mots seulement, mais je ne veux pas non plus qu’on tombe comme on est tombé il y a 10 ans dans le piège des mots, car un piège c’est toujours étroit, on y perd toujours sa liberté. Le Canada, c’est un pays de fraternité où on veut partager les uns avec les autres : c’est un pays d’entraide; c’est un pays où on n’a pas de frontières artificielles; c’est ce pays-là qu’on va continuer de bâtir nous autres. Il y a des bonnes années où les autres nous aident; d’autres années où c’est nous peut-être qui allons aider les autres, nous de la province. Mais je parle en tant que Premier ministre du Canada là, Premier ministre de toutes les provinces. C’est notre devoir à nous, Gouvernement libéral, de faire en sorte que cette égalité, que Marchand a poursuivie dans son ministère, qu’il poursuit encore en cherchant un système de transport qui sera équitable pour tout le monde; que Lalonde poursuit à sa manière; que Jean-Pierre Goyer poursuit avec son ministère des Approvisionnements en assurant que les provinces moins favorisées, puissent faire des achats de matériel et de services; que Chrétien poursuit en tant que Président du Conseil du Trésor, en tant que Ministre responsable justement de l’attribution de fonds entre les différentes fonctions; que Pelletier poursuit comme ministre des Communications parce que dans le 20e siècle, mes amis, Pelletier puis les autres vous le diront, on le sait d’ailleurs, il n’y a pas de frontières dans le ciel, il n’y a pas de frontières entre les ondes hertziennes. Les communications, il faut que ça soit canadien, il faut que les Canadiens puissent se parler s’ils veulent fraterniser entre eux. Ça ne veut pas dire que les provinces n’ont pas de responsabilités, ça. Mais c’est là aussi qu’il faut de l’entente et de la direction. Bryce Mackasey, qui est le ministre qui s’en va dans tous les coups durs, ça c’est un gars qui lui aussi est dans un ministère justement qui, par essence, veut assurer la communication entre tous les Canadiens. Et Bud Drury, ministre des Travaux publics, qui organise son ministère pour répondre aux besoins de la population, mais toujours en ayant égard aux besoins des gens de quelque province qu’ils soient, Warren Allmand, dans un ministère où c’est important d’avoir un libéral, parce que c’est tentant d’être réactionnaire dans ce ministère-là puis de se venger sur les prisonniers, les malheureux, de tous les malheurs de la société. Alors, est-ce que j’ai oublié des ministres, là? Ouellet! Excuse André, ministre de la Consommation et des Corporations, ministre des Consommateurs! On en a des Québécois qui sont ministres. Madame Sauvé, ministre de l’Environnement, qui est allée nous représenter à Bucarest, à la Conférence sur la population dont je vous parlais tout à l’heure, qui avec Roméo LeBlanc, un Acadien, celui-là, est au fond de notre politique sur le droit de la mer, qui est d’une extrême gravité pour le Canada, parce que c’est un pays qui a trois frontières maritimes, d’abord, puis parce que les solutions qu’on trouverait là sont importantes, non seulement pour nos pêcheurs, mais sont importantes également pour nourrir les affamés dans le monde.
Alors, quand on parle du Canada, je le répète, c’est important qu’on considère ce pays-là, comme plus qu’un marché commun, mais comme un pays qui nous permet à nous, Canadiens, d’élargir nos frontières, de nous épanouir, de chercher un modèle de fraternité, vers lequel l’Europe tend, vers lequel d’autres pays tendent. La belle histoire! L’Europe est en train de passer par le marché commun afin de trouver une unité politique. Est-ce que ça aurait du bon sens que nous on lâche notre unité politique, pour retourner vers le marché commun, en attendant de retourner vers des fragmentations de pays? Ce n’est pas dans ce sens là qu’on va gouverner le pays dans les années qui viennent. Puis je sais que ce n’est pas dans ce sens là que vous voulez qu’on marche non plus.
Toutes ces choses, ce n’est pas par la législation seule, ce n’est pas par la législation surtout, qu’on y arrive. C’est en donnant un leadership en tant qu’homme et femme, en tant que libéraux avec un petit « l », avec une pensée qui est axée sur le progrès et le changement. Laissons de côté, je vous ai décrit un monde difficile, et un Canada qui a des problèmes, nais laissons de côté les prophètes de malheur et les docteurs de l’aléatoire, puis les organisateurs de l’incertitude. C’est bon pour les conservateurs, avec un petit « c », si vous voulez, c’est bon pour les réactionnaires, ça. Mais nous les Libéraux, c’est autre chose. Et c’est comme ça, qu’on va aller chercher de plus en plus de jeunes, de plus en plus de femmes, et de plus en plus de toutes les catégories de la population qui sont un peu méfiantes vis-à-vis la politique. Ce n’est pas seulement par les lois qu’on vous fera à Ottawa, dont la plupart d’ailleurs passent inaperçues, c’est une question d’habitude, on est gouverné, c’est entendu, on est administré; mais pour le leadership dont je vous parle ce soir au début d’un mandat qui, on l’espère va durer quatre ans, je ne mets pas l’accent sur les lois, et je ne mets pas l’accent non plus, Jean-Pierre, sur la bataille qu’il va falloir livrer aux élections, on a le temps d’y penser.
Ce soir, je voudrais vous inviter, chers amis Libéraux, à réfléchir sur les problèmes qui existent dans notre société et à réfléchir surtout sur le genre de solutions qu’on vous propose, qu’on est en train de vous proposer, qu’on va vous proposer; et ça, ça demande un changement de valeur, presque un changement de vie. Et il y a des signes, c’est déjà là, on trouve ça, déjà on voit des couples, des jeunes couples, surtout, qui quittent la ville pour aller vivre à la campagne, pour travailler dans des régions plus petites, dans des communautés plus fraternelles. Moi, j’ai déjà engagé plusieurs gars dans la fonction publique à Ottawa, qui ont refusé, ils étaient dans des grandes compagnies, ils allaient devenir des gros caïds, mais il fallait qu’ils passent par New York ou la Californie; ils ne voulaient pas, ils voulaient rester au pays, parce que c’est un pays plus fraternel. Déjà, il y a des signes que ces valeurs sont en train de s’établir. À Toronto, ils viennent de passer une loi interdisant des constructions dans le centre de la ville, des constructions plus hautes que 45 pieds. Ce n’est peut-être pas la solution. Mais au moins, ils se donnent le temps de réfléchir, ils se disent avant de bâtir du béton pour cacher le soleil, on va y penser un peu. Puis même l’aéroport de Pickering que Marchand était prêt à leur offrir depuis plusieurs années, ils étaient envieux de Sainte-Scholastique, Marchand a dit : « On va vous en donner un, si vous en voulez un ». Il y a des gens là-bas qui sont en train de se poser des questions; ça cause des problèmes pour le Conseil des ministres, pour le gouvernement libéral. Mais on ne leur en veut pas de poser ces problèmes, de les avoir posés. Est-ce qu’ils veulent que la ville de Toronto continue de grandir indéfiniment? Est-ce qu’on veut que Montréal continue de grandir indéfiniment? Déjà, on voit des changements dans les syndicats aussi. Moi, je me souviens d’un cas où il y avait un ralentissement du travail, puis, on devait congédier une partie des ouvriers. Les autres se sont mis ensemble, ont demandé au patronat de ne congédier personne, puis de réduire la semaine de travail, chacun accepterait un peu moins de salaire pour que tout le monde puisse travailler. Il y a des idées de partage qui se répandent chez nous. On a l’immense avantage, au Canada, d’être dans un pays où on peut encore faire notre destinée. Peut-être un des rares pays, il y a des pays plus riches que nous, plus grands que nous, mais ils n’ont pas notre liberté, précisément, parce qu’ils occupent trop de place sur la scène du monde. Ils ne peuvent pas prendre de chance. Puis, il y a des pays plus petits, plus pauvres, pas mal plus pauvres, que nous; ils ne peuvent pas se payer le luxe comme nous autres de pouvoir, peut-être mettre un peu moins l’accent sur les choses matérielles. Quand on meurt de faim, on pense à la nourriture. Nous autres, on gaspille; j’ai vu des chiffres pour Toronto ça ne doit pas être très différent pour Montréal, chaque famille jette à peu près 400 livres de vidanges, à la poubelle, par année. Je gagerais que la plus grande partie de ça, c’est de la nourriture. Eh bien, il y en aurait assez pour nourrir autant de familles dans le tiers monde où les enfants meurent de faim. C’est des valeurs qu’il faut changer, ça. Puis, les gens commencent à y penser. Nous, si on veut que notre parti, si on veut que notre gouvernement, continuent d’être valables pour le Canada, je ne dis pas d’attirer des votes, mais je dis d’orienter notre pays vers le progrès, puis vers le bonheur du genre humain, c’est dans ce domaine-là qu’il faut avoir du leadership; puis ça, ce n’est pas rien pour les députés, puis les ministres, c’est vous autres, militants libéraux, dans vos communautés, dans vos villages, dans vos villes, dans vos associations scolaires, dans votre syndicat, au travail.
Je vais penser à ça pendant les mois et les années qui viennent. Et c’est autour de ça, qu’on est en train de bâtir le programme libéral, qu’on va soumettre au congrès libéral à l’automne prochain, qu’on va rendre public incessamment, dans lequel tout le gouvernement est engagé et tous les ministères et tous les fonctionnaires. C’est là qu’on est en train de mener le pays; c’est pour ça que vous nous avez élus solide, puis on va continuer de gouverner solide. Je vous remercie de votre appui, on va le faire ensemble ce pays-là, et on le fera solide. Merci mesdames et messieurs.

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Depuis plus d’un an, les grands pays glissent les uns après les autres, sur la pente de la récession.
Le dernier ralentissement économique qu’ont connu la plupart des pays industrialisés remonte à cinq ans. Ce recul a été suivi d’une remontée générale de l’activité économique qui a culminé lors de la poussée inflationniste mondiale de 1973.
Cette vague de prospérité est maintenant passée et le cycle économique est de nouveau orienté vers la régression. Il est probable que certains pays ne toucheront pas le creux de la dépression avant quelques mois. Ailleurs, la récession a déjà atteint, semble-t-il, son maximum.
Il est évident que l’activité économique de certains de nos plus importants partenaires commerciaux – notamment les États-Unis, le Japon et le Royaume-Uni – connaîtra des niveaux anormalement bas avant d’effectuer une reprise, en raison du surtout du prix très élevé du pétrole importé.
À l’heure actuelle, la plupart des observateurs sont d’avis qu’en Amérique du Nord la remontée ne devrait pas tarder. Mais même s’il y a une relance de la production, le chômage mettra néanmoins un certain temps à se stabiliser puis à fléchir. Si l’on compare la présente situation à celle du début de la décennie, on constate que l’inflation est maintenant partout plus dure et profonde, et que l’incertitude qu’elle engendre peut bien ralentir et affaiblir la reprise.
Dans presque tous les pays, l’affaissement de l’économie s’est amorcé beaucoup plus tôt et a pris beaucoup plus d’ampleur qu’au Canada. L’été dernier encore, la production dans notre pays se maintenait à des sommets jamais atteints et le taux de l’emploi était à la hausse. Depuis la fin de l’été, cependant, la production faiblit et le chômage s’aggrave. En mars 1975, le taux de chômage au Canada, même s’il était toujours bien inférieur à celui de 8,7 % enregistré aux États-Unis, représentait 7,2 % de la main-d’oeuvre.

Certains secteurs de notre économie et quelques régions du pays ont été beaucoup plus touchés que d’autres. Les constructeurs d’automobiles et les fabricants de pièces ont dû faire face, pendant plus d’un an, à une baisse de leurs ventes, d’abord aux États-Unis, puis au Canada. Nos autres entreprises d’exportation souffrent de plus en plus de la défaillance des marchés étrangers. La construction domiciliaire, très vigoureuse depuis quelques années, a rétrogradé bien loin des niveaux exceptionnellement élevés de l’année dernière.
Cependant, il y a des secteurs de l’économie qui demeurent solides. Ainsi, l’entreprise privée a consacré de très fortes sommes à la construction de nouvelles installations et à l’acquisition d’équipements, particulièrement dans le domaine de l’énergie. Dans les provinces de l’Ouest, tout va extrêmement bien quant au revenu et à l’emploi.
La poussée expansionniste du budget de novembre dernier et les taux d’intérêt beaucoup plus bas enregistrés depuis la nouvelle orientation qu’a prise la politique monétaire, l’automne dernier, continuent de stimuler l’économie. Devant des perspectives économiques aussi instables, aucun pays au monde n’a rajusté sa politique plus promptement que le Canada.
Il s’agit de mesures qui, en deçà de certaines limites, ne peuvent être que profitables dans la conjoncture économique actuelle. Il est possible que d’autres mesures semblables s’imposent et, si tel est le cas, nous n’hésiterons pas à les prendre. Mais la portée et l’orientation de telles dispositions doivent convenir à la situation.
Il y a cependant des limites aux possibilités d’application de pareilles lignes de conduite; il y a aussi, d’autre part, les limites dictées par la prudence : il est très important que les Canadiens le comprennent bien. L’injection dans l’économie canadienne, par le Gouvernement fédéral, d’une quantité toujours croissante de monnaie et de crédits ne peut pas, à elle seule, apporter une solution rapide à nos problèmes. Il est peu probable que le Canada retrouve un niveau d’activité économique satisfaisant avant la relance économique aux États-Unis et sur les autres grands marchés ouverts à l’exportation canadienne. C’est là un fait bien établi pour un pays comme le Canada qui dépend si étroitement de son commerce extérieur. Nous ne pouvons continuer à fournir de l’emploi aux travailleurs de l’automobile du Centre du Canada, ou aux bûcherons de la Colombie-Britannique, par des travaux publics ou des programmes d’initiatives locales.

Si nous ne tenons pas compte de tout cela et si nous dépassons la mesure en tentant d’acheter la prospérité à coups d’argent, nous nous exposons à des déboires aisément prévisibles.
Une des conséquences de cette attitude serait de perpétuer, voire d’intensifier presque à coup sûr la quête acharnée de revenus plus élevés qui, déjà, élève nos coûts de production à un rythme alarmant. Les dépenses et les revenus augmenteraient, mais les prix aussi. Et plus les coûts et les prix augmenteront, moins sera grand l’essor de la production et de l’emploi au Canada, et plus sera lourd le handicap des Canadiens qui doivent concurrencer les fournisseurs étrangers, à la fois sur les marchés d’exportation et sur les marchés intérieurs.
En partie parce que l’activité économique ne s’est pas autant ralentie au Canada que dans la plupart des autres pays, nos importations excèdent considérablement nos exportations depuis quelque temps. Le cours mondial d’un grand nombre de produits que nous exportons se met à fléchir. Par contre, nos industries font face à des hausses de salaire qui sont deux fois plus élevées qu’aux États-Unis.
Il est vrai que dans un monde où les pays dépendent tous plus ou moins les uns des autres, aucune nation, par elle-même, ne pourra réussir à sortir complètement de ce cycle économique; mais il n’en reste pas moins que les Canadiens peuvent tenter de nombreuses démarches constructives à cet égard.
Pour mettre fin à cette période de chômage intense et de vie chère, pour connaître enfin une croissance plus stable et modérer l’inflation, il y a bien des choses à notre portée. Mais notre société devra faire montre de plus de patience et s’astreindre à une discipline plus rigoureuse qu’elle ne l’a fait par le passé dans des situations identiques. C’est pourquoi le Gouvernement a entrepris de consulter les représentants des principaux segments de la population canadienne. Nous chercherons à fixer, au cours de nos discussions, des objectifs raisonnables et pratiques en matière de prix et de revenus et à obtenir que, dans l’ensemble, les Canadiens acceptent de faire cause commune et reconnaissent la nécessité de consentir à une certaine modération.
Le Gouvernement attache une très grande importance à cet effort national. Si notre action commune est couronnée de succès, nous serons alors en meilleure posture pour nous attaquer aux obstacles qui entravent la croissance de la production et de l’emploi. Les consultations que nous avons déjà eues ont été fort encourageantes. Nous entreprenons maintenant une deuxième série de discussions au cours desquelles nous approfondirons encore davantage ces questions cruciales. Nous espérons que tous les Canadiens seront disposés à accepter les restrictions volontaires qu’il faudra proposer pour que réussisse ce grand effort national. Nous comptons que tous les Canadiens y collaboreront.

Comme les problèmes d’ordre économique auxquels nous devons faire face ne se régleront pas rapidement au moyen de mesures gouvernementales et comme la modération devra constituer un important facteur de succès, il nous faut faire tout notre possible pour nous attaquer aux problèmes spéciaux que représentent les abus ou les excès. Je pense en particulier aux excès que commettent certaines organisations qui sont très bien placées pour imposer des prix ou conclure des arrangements qui servent leurs propres intérêts aux dépens de la collectivité. Nous devons intervenir efficacement pour freiner la fixation des prix et les bénéfices excessifs partout où ils se produisent. L’exploitation de la rareté des terrains urbains est une autre question qu’il faudra aborder. Ce ne sont là que quelques exemples. Il ne faut pas que ceux qui rejettent la modération puissent abuser de nos institutions et de nos systèmes.
Les négociations collectives font partie des mécanismes qu’il nous faut examiner résolument. Il arrive fréquemment que les échecs que subissent les parties patronales et ouvrières dans leurs tentatives d’accord paralysent un secteur quelconque de notre économie : ce sera le port de Vancouver une semaine, les ports du Saint-Laurent la semaine suivante, les sociétés aériennes, l’industrie du bâtiment, le service postal, même les écoles et les hôpitaux. Les chiffres publiés par le Bureau international du travail indiquent que depuis dix ans, le Canada occupe le deuxième rang parmi les pays industrialisés du monde quant au nombre de jours ouvrables perdus à cause d’arrêts de travail. C’est un record qui doit nous amener à nous demander ce qui ne va pas.
Nous ne sommes pas le seul pays à négocier des conventions collectives; nos problèmes ne résultent donc pas nécessairement de ce système. Qu’est-ce qui est défectueux? S’agit-il des structures de la négociation collective? Est-ce la façon dont nous engageons les négociations? L’une ou l’autre partie – ou les deux – seraient-elles déraisonnables? Ces arrêts répétés désorganisent notre économie et diminuent notre productivité. Le pire, c’est qu’à la suite de toutes ces interruptions, nous n’aboutissons pas à des règlements qui soient moins inflationnistes. À l’heure actuelle, les avantages obtenus à la suite des règlements de conflits au Canada sont beaucoup plus grands qu’aux États-Unis, ce qui limite notre capacité de concurrence dans le monde.

Le Gouvernement fédéral et les gouvernements provinciaux ont tous deux compétence en matière ouvrière. Par ailleurs, ils emploient tous un grand nombre de fonctionnaires. Nous devons donc, dans nos gouvernements respectifs, examiner la question des négociations collectives à la fois du point de vue du législateur et de celui de l’employeur. Dans le secteur privé, employeurs et travailleurs doivent eux aussi examiner la question. Fait-on tout ce qui est possible pour empêcher les bouleversements inutiles? Nous risquons tous de perdre beaucoup si la libre négociation collective tombe dans le discrédit. La négociation collective est un élément essentiel de notre économie libre et de notre société libre, mais elle perdra son caractère de liberté si elle demeure aussi destructrice qu’elle l’est actuellement au Canada.
C’est sur cette toile de fond tissée de problèmes économiques et sociaux qu’il nous faut étudier l’importante question des prix que nous pratiquerons pour le pétrole et
le gaz naturel.
Au cours des derniers mois de 1973 et des premiers mois de 1974, le monde entier a dû faire face à une crise provoquée par la très forte augmentation du prix du pétrole. En quelques mois seulement, les pays de l’OPEP, qui produisent la majeure partie du pétrole mondial, ont haussé le prix du pétrole brut à quatre occasions. La plupart des pays ont éprouvé de sérieuses difficultés à trouver les sommes nécessaires pour payer le pétrole dont ils avaient besoin. Leur situation est d’ailleurs toujours difficile. Une grande partie de la récession mondiale actuelle est attribuable à l’augmentation subite du prix de ce produit essentiel.
Le Canada, pour sa part, a eu la chance de produire, en 1974, assez de pétrole pour subvenir à ses besoins. Nous exportions alors aux États-Unis de grandes quantités de pétrole en provenance de nos puits de l’Ouest et nous importions des quantités équivalentes pour approvisionner l’Est. Nous avons pu exiger des prix plus élevés à l’exportation afin de couvrir les prix plus élevés que nous devions payer à l’importation. Cela nous a permis de maintenir très bas le prix du pétrole vendu au Canada. En apparence, donc, la crise n’a guère touché les Canadiens. Le problème d’alors et d’aujourd’hui est que nos réserves de pétrole brut à bon marché sont limitées. Au cours des prochaines années, nous devrons importer de plus en plus de pétrole brut pour répondre à nos besoins. Nous deviendrons de plus en plus vulnérables aux décisions des autres pays d’outre-mer en ce qui a trait à la détermination du prix du pétrole, voire même à la restriction des quantités mises en vente. Nous avons reconnu il y a un an qu’il était essentiel d’augmenter quelque peu le prix pour encourager la prospection et l’exploitation des réserves de pétrole du Canada. Nous avons également reconnu que les provinces productrices avaient le droit de demander un prix raisonnable pour leur produit qui se vendait alors beaucoup plus cher sur les marchés mondiaux. Les Premiers ministres des provinces et moi-même avons alors convenu, en mars dernier, que le prix de 6,50 $ pour le pétrole brut canadien à la tête d’éruption plus les frais de transport, devait être maintenu pour une période de quinze mois. À cette époque, le cours mondial était d’environ 10,50 $. Cet accord a permis d’amortir pour les Canadiens le coup si subit qu’ont essuyé d’autres pays. Cela a été possible grâce aux provinces productrices qui ont accepté pour leur pétrole un prix très inférieur à celui du marché international. Cette décision qui était tout à l’avantage des consommateurs canadiens est des plus importantes, étant donné la rapide diminution des réserves de pétrole à bon marché.

Aujourd’hui, alors que la durée de notre accord tire à sa fin, nous nous réunissons pour examiner les mesures à prendre concernant le prix du pétrole. L’année dernière, le prix du pétrole importé a monté d’un nouveau cran et est passé de 10,50 $ à un peu plus de 12 $. Nul ne sait ce qu’il adviendra de ce prix. Il peut augmenter encore un peu. Il peut baisser un peu. Il peut aussi être fixé en fonction du prix des denrées alimentaires et autres marchandises qu’achètent les pays exportateurs de pétrole. Il semble toutefois que le prix sur le marché international ne s’écartera guère cette année du niveau actuel.
Nous devons également tenir compte du fait que nos propres réserves de pétrole sont beaucoup moins considérables que nous ne le croyions il y a un an. Les spécialistes nous disent maintenant que la baisse qui a déjà commencé à se manifester dans notre production continuera durant cinq ou dix ans au moins, tandis que nos besoins iront toujours en croissant. Nous devrons donc réduire nos exportations aux États-Unis et compter davantage sur les importations d’outre-mer. Nous nous sommes rendu compte, comme chacun le sait, qu’il sera beaucoup plus difficile et plus coûteux, que nous ne l’avions prévu l’an dernier d’extraire le pétrole de nos immenses réserves de sables bitumineux. Quant à la production dans le cadre du vaste projet Syncrude, elle coûtera beaucoup plus que ce que nous payons actuellement pour le pétrole brut canadien. Nous ignorons pour l’instant quand et par qui sera lancé un autre projet d’exploitation des sables bitumineux. Dans l’intervalle, nous n’avons pas fait de découvertes importantes dans l’Arctique, ni au large des côtes, et les prévisions relativement à la prospection et à la mise en valeur indiquent des coûts nettement plus élevés. Nous ne sommes pas aussi chanceux que nous le pensions l’année dernière.

Nous ne pouvons nous attendre à ce que les sociétés, canadiennes ou étrangères, qui cherchent du pétrole, poursuivent leur prospection au Canada et mettent en valeur les gisements qu’ils y trouveront si nous offrons des prix très inférieurs à ceux des autres pays. Nous ne pouvons continuer, année après année, à faire un usage extravagant du pétrole, à en consommer beaucoup plus que les autres pays, simplement parce qu’il se vend bon marché au Canada, bien meilleur marché qu’ailleurs et bien moins cher que nos futurs approvisionnements. Nous ne pouvons exiger que l’Alberta et la Saskatchewan continuent indéfiniment à vendre leur pétrole aux Canadiens à un prix de beaucoup inférieur à celui qu’elles obtiendraient si elles l’exportaient.
Par conséquent, mes collègues et moi-même, en sommes venus à croire, un peu à contrecœur, que le prix du pétrole canadien doit être majoré et se rapprocher du prix mondial. Cela ne veut pas dire qu’il doive monter jusque-là. Nous devrions suivre l’évolution du prix mondial et décider, au fil des ans, de la ligne de conduite à adopter. Mais le prix établi pour l’année commençant en juillet devra être plus élevé qu’il ne l’est actuellement. Dans quelle proportion? Voilà ce que nous devrons ensemble déterminer. La hausse du prix du pétrole, quelle qu’elle soit, influera sur le prix du gaz naturel. Il importe d’aligner le prix du gaz sur celui du pétrole pour qu’il devienne concurrentiel. Nous avons vu l’an dernier qu’il fallait augmenter le prix du gaz au producteur afin de favoriser la prospection gazière et la mise en valeur du gaz naturel.
En ce qui a trait à l’augmentation des prix du pétrole et du gaz naturel, nous ne devons pas oublier, cependant, qu’elle fera monter le coût de la vie et aura des répercussions graves sur l’économie. Plus forte sera la hausse, plus sérieux seront ses effets sur le porte-monnaie de la plupart des Canadiens et sur l’économie en général. Car il sera plus difficile de maintenir le rythme actuel de la production dans les autres industries et de soutenir le niveau de l’emploi, vu que les consommateurs consacreront à l’achat du pétrole et du gaz des dollars supplémentaires dont ils priveront d’autres secteurs. Dans ce dédale de considérations, il nous faudra faire preuve d’une extrême sagesse pour déterminer le prix qui sera le plus avantageux au Canada.
Nous nous retrouvons tous autour de cette table aujourd’hui pour exprimer nos opinions sur les importantes questions qui se posent à nous. De nombreux points de vue seront présentés au nom de différentes parties du pays. Parmi les opinions exprimées, les unes viendront en conflit avec les autres. C’est à prévoir, car les Canadiens nous ont élus pour exprimer ces vues-là et pour les exprimer de notre mieux. Mais tous les Canadiens s’attendent, j’en suis certain, à ce que nous travaillions non seulement pour le bien-être de chacun, mais aussi pour le bien de tous. Ils nous demandent de chercher des solutions à nos problèmes dans un esprit de réconciliation et de bonne entente. Qu’il s’agisse de chercher les moyens d’améliorer l’économie du Canada ou qu’il s’agisse de trouver des solutions aux questions complexes du prix du pétrole et du gaz, chacun de nous a une importante contribution à apporter et une responsabilité à assumer. Les Canadiens attendent beaucoup de nous et je suis certain que, tous ensemble, nous répondrons à leur attente.

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En fait, je n’ai pas l’intention de parler, peut-être quelques mots pour briser la glace. Dans quelques années, ce sera demain et ce sera vous. Je suis vraiment emballé de la réponse que vous avez donnée en venant à ce congrès. Je vois des jeunes de très nombreuses régions s’intéresser aux choses publiques, mais plus exactement se soumettre à une discipline de pensée, se rendre compte que la politique, ce n’est pas si facile que ça. Les problèmes qu’on a dans le pays, ce n’est pas si facile que ça de les résoudre. Il ne s’agit pas d’écrire un papier ou de faire un discours, il faut y penser, il faut en discuter ensemble et moi, ça m’épate que vous ayez passé un beau samedi comme ça pour vous pencher sur le problème de votre société, de notre société, parce que demain c’est vous, mais aujourd’hui c’est encore nous, et nous et vous on est ensemble dans la même salle. C’est une autre chose qui me fait plaisir.
Jeanne me le faisait remarquer tout à l’heure, ce qui est remarquable, non seulement aujourd’hui, mais dans notre action politique, dans la province de Québec particulièrement, c’est qu’on semble avoir franchi la séparation entre les générations. C’est un congrès de jeunes, mais il y en a aussi qui ont presque mon âge et qui se sentent bienvenus ici. C’est un congrès de jeunes, mais ceux qui sont jeunes par leur intérêt, par leur préoccupation… ont voulu se mêler à vous, à nous, pour qu’on parle ensemble, pour qu’on soulève des problèmes ensemble sur la politique. Je ne veux pas empêcher les questions de venir, je veux simplement indiquer peut-être un problème que moi j’ai quand je me penche sur la société. Peut-être que cela orientera certaines de vos questions, ou peut-être pas, cela n’a pas d’importance, mais c’est un problème auquel je suis sûr que vous pensez.
C’est le problème de la concorde, c’est le problème de la fraternité, c’est le problème de l’amitié à l’intérieur de notre société. Elle existe ici, c’est visible, cette concorde entre les générations, cette concorde entre les anglophones et les francophones, cette concorde entre gens de toute région, cette concorde entre libéraux, puis des gens qui ne sont pas libéraux. Cela devrait être ça, l’image de notre province, de notre pays et de notre monde. Mais commençons plutôt par notre province ou par nos régions. Qu’est-ce qu’on peut faire pour que la concorde existe mieux? Parce que c’est ça le but de vivre ensemble en société, ce n’est pas seulement pour vivre ensemble qu’on se donne un État et un gouvernement, c’est pour mieux vivre ensemble et mieux vivre ensemble, c’est s’assurer qu’il y a de l’harmonie entre les gens, c’est s’assurer que chacun sente qu’il y a de la justice pour lui, ou pour elle. Qu’est-ce qui ne marche pas dans notre société? Il y a quelque chose qui ne marche pas. Nous, on gouverne comme Jean-Pierre le disait, on a un Parlement pour un bon moment, quatre ans. Cela va nous permettre de faire des plans. Mais, vous êtes témoins, il y a de la discorde chez nous, plutôt que de la concorde. Et de quoi cela vient-il et comment est-ce que, surtout, comment est-ce qu’on peut changer ça? Qu’est-ce qui fera que les gens voudront davantage obéir aux lois, participer aux politiques? C’est la nécessité fondamentale, vous participez à l’élaboration de la politique. Vous dites à vos députés, à vos ministres, ce que vous voulez pour demain. Est-ce que c’est assez? Est-ce qu’il y a trop de gens dans notre société qui ont l’impression de ne pas participer? Pourquoi est-ce que les gens désobéissent plus aux lois aujourd’hui qu’il y a vingt ou quarante ans? Je ne parle pas d’un domaine en particulier, mais c’est clair que la criminalité augmente; c’est clair que les relations industrielles soit du côté syndical, soit du côté patronal, ça ne marche pas; c’est clair que dans les gouvernements les politiciens, je voyais ça dans un journal du matin, les politiciens ont la cote plus basse pour les gens qui ont le respect dans la cité.
Il y a des gens qui donnent leur vie pour essayer de faire marcher la société, et c’est eux qu’on respecte le moins. Pourquoi? Est-ce que cela dépend de notre système où il y a une opposition nécessaire qui critique toujours – c’est son devoir en démocratie de critiquer le gouvernement : on veut toujours que ça soit mieux. Mais comment faire pour changer ça, mais comment faire pour changer ça? Mais comment faire surtout pour que les lois soient plus respectées, faire en sorte que les gens sentent qu’il y a de la justice pour tout le monde? Et cela va être plus difficile demain qu’aujourd’hui, je vous préviens. À ceux qui s’intéressent à la politique, bonne chance! Parce que nous on en arrache, mais pas tous les jours. On a des bons appuis chez vous. Mais demain, la population du monde aura augmenté considérablement, puis la technicité de notre société aura causé de plus en plus de problèmes. Déjà la technique s’affole… Bien, vous le savez, les villes s’encombrent; on produit plus d’automobiles cela fait plus d’encombrements; on respire de l’air plus pollué, on va à la campagne, il y a des embouteillages… Dans le domaine des communications… la caméra, les médias et tout ça… pensez-y un peu à la télévision. Qu’est-ce qui passe à la télévision pour vous et pour vos frères et soeurs plus jeunes?
Vous savez depuis le début de la civilisation les parents s’inquiètent du problème de l’éducation. C’est pour ça qu’on a des commissions scolaires où les parents siègent et disent : eh bien, on va contrôler ça un peu, les écoles; on veut être sûr que nos enfants aient une bonne éducation. Déjà cela a décroché pas mal; les parents ne contrôlent plus grand-chose dans le domaine scolaire. Ce n’est pas même sûr que le gouvernement contrôle grand-chose. Pourquoi? Mais il s’établit des valeurs nouvelles par l’éducation. Puis là, il y a un bris de communications : il n’y a pas de concorde dans le domaine de l’éducation. Je vous ramène à la télévision, je vous ramène au cinéma. Ça véhicule des valeurs beaucoup plus nombreuses que le manuel scolaire. Puis, qui contrôle ça? On parle de violence à la télévision, on parle d’immoralité et tout le reste; ça passe à la journée longue. Puis si vous êtes un parent comme moi, qui n’aime pas que son enfant regarde la télévision, vous l’interdisez, mais il y a toujours le voisin : vous ne pouvez pas lui interdire d’aller chez le voisin. Alors, ça vous échappe, ça nous échappe. Il est en train de se faire une société, vous en êtes un peu les créatures, vous, vous êtes la génération de la télévision. Ce que vous savez… vous en savez beaucoup plus long parce que vous avez regardé la télévision, puis écouté la radio. Qu’est-ce que vous avez lu dans vos livres? Et ces valeurs-là ce n’est pas vous qui les avez choisies, on vous les a imposées; puis ce ne sont pas les parents qui les ont contrôlées ou qui les ont choisies, ou qui les ont filtrées, ou qui les ont discutées, ou qui les ont analysées, c’est la technique, la technique vous fourre ça là-dessus, là, puis prenez-en!… C’est peut-être ça qui est un peu déboussolé… Alors, la société technicienne, on est dedans, il ne s’agit pas de savoir si on est pour ou contre.

Combien pensez-vous qu’il y a d’assassinats dans une ville comme Montréal, par année? Disons en gros là 10 ou 100 ou 1000 ou 10000. Cent, c’est pas mal. C’est plus à Montréal qu’ailleurs, mais c’est parce qu’on est mal parti au début de l’année, avec l’affaire de la taverne…

Alors, Colette dit que pour empêcher le nombre des crimes il faut rétablir la peine de mort… On va se le demander… Évidemment, la peine de mort cela a un effet immédiat, cela empêche le pendu ou la pendue de commettre d’autres crimes. Mais savez-vous, avez-vous une idée du nombre de récidives de ceux qui ont déjà tué quelqu’un et qui vont en tuer un autre? Quel est le pourcentage à peu près? Est-ce un sur mille, un sur deux, un sur dix, un sur cent? C’est plus près d’un sur mille. Alors cela vaut-il vraiment la peine de pendre quelqu’un pour empêcher qu’il soit le un sur mille qui va tuer un autre gars?

… cette raison, en tout cas, n’est pas tellement convaincante. Évidemment, une fois qu’on en aura pendu mille on en aura au moins un qui ne commettra pas son crime. Mais il y a une autre raison… c’est qu’avec la peine capitale, les autres vont avoir peur si on en pend une couple. Il n’y aura plus de crimes, il n’y aura plus d’assassinats, il n’y aura plus de meurtres… ça aussi, c’est établi, ou est-ce que c’est juste un préjugé qu’on a? Est-ce qu’on pense que c’est comme ça? On peut regarder chez les sociétés où on pend les gens et les sociétés où on ne les pend pas. On peut regarder dans notre société, avant d’avoir établi la peine de mort puis après. On s’aperçoit que la peine de mort n’empêche pas les gens de continuer de tuer. Quand un type est pris dans une histoire ce n’est pas tout à coup l’idée de la pendaison qui va l’empêcher de tuer. D’abord, savez-vous à peu près combien il y a d’assassinats en moyenne dans un pays comme le nôtre? Dans la rue, les vols de banque, ou les assassinats dans la rue, est-ce cinq sur dix de tous les assassinats là, de tous les meurtres? Y en a-t-il cinq sur dix qui se font dans la rue ou dix sur dix ou un sur dix, qu’est-ce que vous pensez? Un sur dix à peu près, même moins. Ça dépend des villes. Chez nous, c’est un peu plus haut, mais la plupart des crimes, ce sont des histoires de passion, ce sont des histoires d’hommes, de femmes, puis d’autres hommes, puis d’autres femmes, puis des histoires de famille : le grand-père, le petit-fils, cela se fait à l’intérieur de la famille. Alors ce ne sont pas des situations criminelles, en tout cas, je ne donne pas de réponse à ça. J’ai eu une question et je vous en ai posé d’autres. Pensez-y puis vous nous le direz parce qu’on va avoir à débattre ça au Parlement bientôt. Vous avez une question?

… Est-ce qu’il y en a qui savent pourquoi la province de Québec, comme gouvernement, voudrait empêcher que cela se fasse? Oublions le Québec. On est des Québécois, mais oublions le gouvernement de la province et n’essayons pas d’attribuer des blâmes et des mérites, ni à moi, ni aux autres. Mais demandons-nous là, on est des Québécois et il y a une constitution qui existe depuis 108 ans, c’est une loi anglaise. Depuis au moins cinquante ans, les députés, les gouvernements tant fédéraux que provinciaux ont essayé de s’entendre pour la ramener, cette constitution, au Canada. On est le seul pays au monde, le seul pays indépendant au monde, il y en a aujourd’hui quoi?… 140 à peu près… le seul qui n’a pas sa constitution à lui. On n’a pas été capables, on n’a pas été assez fins, il n’y a pas eu assez de concorde pour qu’on se mette ensemble et qu’on dise bon, c’est entendu, il y aura toujours des querelles entre le fédéral et le provincial, il y en aura avant, il y en aura après, c’est entendu. Mais est-ce qu’on peut mettre ça de côté une minute puis la ramener cette constitution-là? Mais est-ce qu’il y en a ici qui peuvent me donner des raisons pourquoi cela ne devrait pas se faire? Y en a-t-il un ou une? Cela veut dire quoi ça, cela veut dire que M. Bourassa a plus confiance aux Anglais pour protéger la province de Québec que… non, non, je ne vous taquine pas là… On en a une constitution. Alors c’est entendu, je respecte M. Bourassa quand il veut protéger la culture québécoise, etc., et il a raison. Il faut que le gouvernement du Québec fasse des choses pour préserver la langue française et pour l’améliorer. Alors, sur le fond, je suis tout à fait d’accord avec lui. Mais en quoi est-ce que c’est plus facile pour lui de le faire quand la constitution est en Angleterre que quand elle est au Canada? Je ne dis pas Ottawa, mais ici, au Canada.

Oui. C’est bien, vous avez raison. Mais pensez-vous qu’il va aller pour les chercher ces pouvoirs-là ou est-ce qu’il va venir à Ottawa pour ça?
… la seule question que je vous pose, on ne va pas continuer le dialogue, il faut chercher d’autres sujets. Mais la seule question que je vous pose, là, c’est à supposer qu’il ait raison de vouloir avoir plus de pouvoir dans le domaine des communications. Y a-t-il plus de chances de les obtenir avec la constitution en Angleterre ou avec la constitution à Ottawa? Ou est-ce la même chose? Bon, alors il n’y a aucune différence. Là, je suis de votre avis; s’il n’y a aucune différence, pourquoi pas la rapatrier cette constitution-là puis notre chicane, on la continuera après?
Vous m’avez donné une invitation déjà. Merci! Comment est-ce que vous allez m’amener 1à? En bateau, en hélicoptère, à pied? En hélicoptère. Ils vont nous fournir les… moi j’ai l’avantage de prendre un hélicoptère quand je veux, c’est à vos frais d’ailleurs. C’est payé. Mais merci pour l’invitation; je vous propose plutôt d’inviter d’autres personnes et je vous pose un autre problème. Vous avez parlé de la chasse aux loups-marins, vous allez parler de la chasse aux baleines aussi; le Canada interdit la chasse aux baleines, le Canada interdit également même la pêche… on a le ministre de l’Environnement ici, elle peut nous en dire beaucoup plus long que moi. Mais peut-être qu’elle en a parlé au début, je ne sais pas. On a même interdit la pêche aux saumons dans plusieurs rivières, parce qu’on s’aperçoit que le poisson disparaît. Alors, n’est pas parce qu’on veut détruire une espèce animale, au contraire, on a empêché les pêches à la baleine, au saumon, cela a coûté beaucoup d’argent aux contribuables pour donner ça aux pêcheurs qui gagnaient leur vie avec ça, parce qu’on veut que ces espèces-là se perpétuent, non seulement pour les raisons économiques, mais aussi par respect pour la nature. La seule question, c’est de savoir si la chasse aux phoques qui vous inquiète, est-ce que c’est en train de faire détruire les espèces ou pas? C’est la principale question ça. Jusqu’à présent, j’ai pas eu cette invitation-là, mais toutes les démarches que j’ai vues c’est pas parce les pêcheurs sont en train de réduire le nombre des phoques, leurs objections c’est que c’est cruel, c’est tout.
Ah oui, je vous concède ça tout de suite. Il y a des années où on en prenait trop; il y a également des années, quand on s’est aperçu de ça probablement parce que vos amis ont fait une campagne bien légitime pour alerter les gouvernements, on est entré dans des discussions internationales avec des Scandinaves qui en tuaient pas mal au large de nos côtes et on s’est mis à faire un décompte rigoureux; il y a des années, je me souviens, je pense que c’est autour de 1970 ou 1971… vous n’étiez pas encore ministre de l’Environnement… on a interdit la chasse pour une période, on a réduit la période. On s’arrange chaque année pour en tuer juste assez pour que l’espèce puisse se perpétuer, mais ce qu’on sait, c’est quand on en tue pas du tout pendant un certain nombre d’années, eux les phoques détruisent les poissons dans le Golfe et les pêcheurs qui vivent de poissons, n’ont plus de poissons, et nous on n’en a plus à manger. Alors, il y a une sorte d’équilibre à maintenir, je vous encourage à continuer de ‘‘checker’’ vérifier le gouvernement là-dessus, mais essayons d’échanger des données statistiques sur les résultats, parce que, sur le fond, on est d’accord. Il ne faut pas que cette espèce-là soit menacée et le gouvernement se fende en quatre dans toutes ces conférences internationales pour protéger les espèces.
Ici, c’est un sujet également sur lequel Jean-Pierre qui était solliciteur général pourrait en dire beaucoup plus long que moi, mais je suis d’accord avec la demoiselle qui vient de parler et je dirais également à Colette que c’est pas si simple que je l’ai prétendu, parce que, qu’on abolisse ou non la peine capitale, il faut faire ce que la demoiselle a dit, il faut s’occuper beaucoup plus de créer une ambiance où le crime n’est pas encouragé, mais également il faut protéger le citoyen. Il faut des lois dans le domaine de la libération conditionnelle et dans le domaine de l’utilisation des révolvers. Notre ami Marcel Prud’homme ici a proposé au Parlement, il y a quelques années, une idée que je trouve bonne, mais enfin sans discuter le détail, c’était que… O.K. pendons-les pas, mais assurons-nous qu’ils ne pourront pas sortir après neuf ans avec une libération conditionnelle… N’applaudissez pas trop vite, parce qu’on l’a fait! Le juge peut imposer jusqu’à vingt ans, n’est-ce pas, de dix ans à vingt ans? C’est déjà un peu dans le sens que vous vouliez. S’il faut emprisonner le gars, là on peut l’emprisonner jusqu’à vingt ans… Ah! bien, ça, c’est le juge. Pas d’outrage à la magistrature! C’est des sujets importants, et je pense que quand le gouvernement aura resserré l’application des lois dans ce domaine-là, j’ai l Pour les mécanismes d’abord, moi je le disais au tout début de mes remarques, je préfère voir les jeunes et les moins jeunes ensembles. Je trouve que si on met tous les jeunes dans une salle, et les gens comme moi dans une autre, on n’aurait pas ce dialogue qui est si important et on va en développer vraiment un fossé entre les générations, une césure entre les générations qui est déjà grave, enfin à l’intérieur d’une même famille. Vous savez, les parents, les enfants, ou des fois le frère aîné, puis le frère de trois ans de différence… Il y a déjà de nouvelles valeurs qui se sont transmises. Or, ces valeurs-là, si on ne discute pas ensemble, si les jeunes et les moins jeunes et tous ceux qui s’intéressent à la politique, en somme s’ils n’échangent pas leurs vues, on va partir sur des tangentes et on n’aura jamais ce que je demande : cette concorde dans la cité. Alors, pour ce qui est des mécanismes, moi j’approuve, j’approuve non seulement, mais j’admire que vous ayez fait des congrès comme ça, mais j’espère que vous en ferez d’autres et que vous ne verrouillerez pas la porte et que vous permettrez, comme vous l’avez fait aujourd’hui, aux moins jeunes de participer; mais que ce soit votre congrès, que ce soit votre programme, votre ordre du jour, vos questions, je n’accepte pas les questions des plus vieux; c’est des questions trop faciles généralement. Alors pour les mécanismes, c’est ça. Je trouve que vous avez parfaitement raison de vous réunir par groupes comme ça, et d’essayer d’examiner les problèmes de votre point de vue, mais, règle générale, je n’aime pas qu’un parti soit séparé dans les associations de jeunes, les associations de femmes, les associations… les autres, parce que vous savez Mme Taylor, ce que cela a fait dans le passé, les associations de femmes, vous ne preniez pas les décisions, vous colliez les timbres. Les jeunes, vous faisiez pas mal de discussions, mais quand venaient les élections vous alliez poser les affiches. Ce n’est pas comme ça qu’on voit, je ne dis pas seulement le parti libéral, ce n’est pas comme ça que je vois l’harmonie dans la cité, la concorde dans la cité. Je vois des gens, des Anglais, des Français, de toute origine, de tout âge, essayant de se pencher sur le problème, puis apprenant les uns des autres. Je vous préviens, je vous le disais tout à l’heure, la société de demain sera pas mal plus difficile que celle d’aujourd’hui et la vision que vous avez de l’avenir, elle sera moins facile à réaliser que peut-être vous le pensez aujourd’hui. Et c’est peut-être bon que vous vous associiez à nos problèmes difficiles. On a parlé de la peine de mort, qu’entre jeunes, vous êtes déjà assez divisés entre vous, probablement que vous êtes divisés également sur la question de la chasse aux phoques, sur l’utilisation de la marijuana ou sur un tas d’autres sujets. Alors, essayons d’échanger, d’avoir ce dialogue les uns avec les autres et c’est la réponse à la deuxième partie de la question. La première, c’était : est-ce que vous pouvez participer? On a élu cette année le plus jeune député, je pense, de l’histoire du Canada. Quel âge qu’il avait, vingt ans quand il a été élu? Vingt ans, c’est la chance. Est-il ici? Alors, oui…
Non, je ne suis pas prêt à vous appuyer, si vous n’êtes pas capable de faire ça tout seuls, ne comptez pas sur moi. Vous êtes nombreux, vous êtes une bonne gang; vous avez des tripes, de la tête, des muscles, imposez-vous, vous aurez autant de chances que n’importe qui, mais pas plus. Ce n’est pas parce que vous êtes jeunes qu’on va trouver que vous avez nécessairement raison. Mais vous aurez le droit de parler autant que n’importe qui, par exemple. Puis vos résolutions, on va… . Il a de la barbe, je ne sais pas si c’est un vieux, mais on va l’entendre quand même.
Très bonne idée, la décentralisation. On sait que si on ne fait rien, à la fin du siècle, 80 % de la population canadienne sera concentrée dans trois grands centres urbains. Ça va faire ce que vous dites, un embouteillage terrible, la pollution, des crimes et tout le reste. Si on ne fait rien, on va avoir un drôle de pays tout à l’heure et beaucoup d’espaces qui seront vides. Alors, qu’est-ce qu’on fait et qu’est-ce qu’on peut faire? Qu’est-ce qu’on fait, eh bien déjà dans le domaine… vous parlez des avantagea fiscaux, etc. dans le domaine économique, on a une politique qui est en application depuis plusieurs années, mais on a même fondé un ministère en 1968. M. Jean Marchand, qui était ministre de l’Expansion économique régionale, on lui a donné des centaines de millions de dollars pour qu’il fasse exactement ce que vous dites, pour empêcher l’industrie de s’établir là où il y en a déjà beaucoup. Et ça voulait dire, diviser un peu le pays, s’arranger pour qu’on sache que là où la croissance est plus lente, on allait donner non seulement des avantages fiscaux, mais des subsides considérables, des fois allant jusqu’à un, deux ou trois millions de dollars pour que l’industrie qui autrement se serait établie dans un centre très industrialisé déjà, où il y a déjà trop de maisons et trop de pollution, irait au Cap Breton, ou irait à Terre-Neuve ou irait dans les régions des Cantons de l’Est, la Gaspésie, ça on a pas reviré le monde à l’envers dans six, sept ans, mais déjà les résultats sont assez évidents que depuis deux ans, les provinces maritimes, les provinces atlantiques qui, jusqu’à maintenant, perdaient de leur population commencent à en regagner. Alors, ça commence à marcher dans le domaine économique; il y a le domaine des autres programmes aussi les programmes économiques dont je ne vous parlerai pas, mais celui-là, c’était juste un exemple. Vous parlez de l’immigration, là, c’est plus difficile. Il est vrai que depuis quelques mois, on a des règlements qui disent aux immigrants, venez chez nous, mais ne venez pas où il y a beaucoup de chômage. Ne venez pas tous à Toronto, à Montréal ou à Vancouver, allez en Saskatchewan, il manque de main-d’oeuvre. Allez en Alberta, il manque de main-d’oeuvre. Allez dans le nord de l’Ontario, il manque de main-d’oeuvre. Il y a des mines, il y a des industries qui ne peuvent pas être exploitées dans le nord du pays parce qu’il n’y a pas assez de main-d’oeuvre, alors qu’il y a du chômage ailleurs. Alors pour en revenir aux immigrants, vous aurez des points si vous acceptez du travail dans ces régions-là. Ils y viennent, ils y vont; ils restent cinq semaines, puis ils redescendent à Toronto où il y a des petits amis ou de la parenté. Qu’est-ce qu’on peut faire? Mettre des barrières dans le pays? Leur faire signer des contrats? Leur dire : écoutez, au Canada, on ne vous déplace pas, surtout vous les immigrants, vous ne pourrez pas vous déplacer. On vous envoie à North Bay ou à Brandon, Manitoba, vous ne pourrez pas sortir de là sans avoir un passeport. Mais je vous pose le problème. Il y a des solutions, il y a des réponses, on n’a pas le temps de les examiner, juste pour vous dire en gros comment vous orienter. Puis peut-être que ça s’applique à la question pour les jeunes. On a publié un livre vert sur l’immigration qui pose exactement ce problème-là, le problème de la démocratie. Quelle sorte de pays voulez-vous avoir? Mais vous avez raison pour les principes, il y a plusieurs techniques en opération, je pourrais vous en donner une liste, je ne sais pas si on accorde du temps supplémentaire. Question avant?
Ça dépend de ce que vous entendez par ravage. Si vous voulez dire empêcher des gens qui font le trafic de la drogue, j’espère qu’ils vont continuer encore pas mal longtemps. Un gars qui fume un « joint » chez lui? Ils ne font pas de ravage! Ça s’est déjà fait. Ce n’était pas de leur faute d’ailleurs. C’était la loi qui était faite comme ça et c’était le gouvernement qui donnait ces instructions-là. Et c’est vrai qu’on a été trop sévère pour la simple utilisation ou la possession de la marijuana, mais déjà depuis plusieurs années on a dit aux juges de ne pas donner de sentence de prison à des gens qui étaient coupables d’avoir utilisé de la marijuana une fois.
Ils peuvent, mais il y a une loi devant le Parlement qui a déjà passé au Sénat, la semaine dernière, et Marc Lalonde qui est ici pourrait vous en parler plus en détail. C’est une loi qui justement dit que pour le trafic de la marijuana, ceux qui en vendent, qui en poussent, qui en distribuent ou qui en importent, ça on va continuer à être sévère pour ces gens-là. Mais ceux qui en fument, comme vous dites, chez eux ou qui en possèdent, on ne dit pas que c’est légal, moi personnellement, je ne dis pas que c’est bon, vous avez droit d’avoir vos opinions, moi la mienne. Vous allez probablement dire, c’est pas pire que de prendre trois whiskys, c’est probablement pas pire que de prendre trois whiskys, je ne sais pas, je ne suis pas expert là-dedans. Mais je trouve qu’il y a d’autres moyens de s’emballer dans le monde que de fumer un « joint », mais ça, chacun son opinion. C’est ce que je vous dis, c’est que la loi qui est devant le Parlement permettra à quelqu’un pour simple possession d’avoir une sentence ou bien suspendue ou bien une non-sentence. Il n’y aura pas de dossier, il n’y aura pas de casier judiciaire. Mais vends-en pas, par exemple!
Parce que le gouvernement, c’est une force politique, le gouvernement doit être responsable du maintenant et du futur. Nous représentons le futur. Nous représentons aussi nos parents, nos grands-mères, nos grands-pères, mais il veut que vous fassiez des solutions économiques pour le moment comme le contrôle des prix et des salaires, etc. Nous voulons que vous fassiez des solutions économiques qui seront peut-être pas de bonnes choses pour maintenant, mais pour l’avenir, qu’est-ce que tu penses, et spécialement à propos du nouveau budget qui viendra au 23 juin, est-ce qu’il y aura des…
Eh bien, vous joignez là le problème que j’ai posé au début et vous avez parfaitement raison. C’est un problème extrêmement grave, je donne une seule statistique, vous l’avez peut-être déjà vue d’ailleurs, je l’ai dite à la présentation du Congrès canadien du travail quand ils sont venus à Ottawa. Je leur ai montré que de tous les pays industrialisés du monde, le Canada est le deuxième au bas de la liste pour le nombre de jours perdus à la suite des grèves. Ça ne peut pas continuer comme ça, si on continue d’être le pire ou à peu près le pire de tous les pays. Évidemment, on ne pourra plus concurrencer les pays où la production est plus saine. Alors la situation est extrêmement grave. Qu’est-ce qu’on peut faire pour remédier à ça? Je n’ai pas de solutions simples. Je ne prétends pas non plus que ce soit uniquement la faute des syndicats ou des employeurs. Je pense que c’est la négociation collective qui est défectueuse. La principale raison, si on compare notre pays par exemple à la Suède ou à l’Allemagne ou aux Pays-Bas, la principale différence c’est que chez nous, il y a une très grande multiplicité de syndicats et une très grande multiplicité d’employeurs. Chaque opération prend … . Il y a les unions, les syndicats de l’intérieur, les syndicats de l’extérieur, vous réglez avec les uns, les autres font la grève; vous réglez avec les autres, les premiers font la grève. Les deux sont réglés, c’est les chemins de fer qui font la grève. Alors les postes n’arrivent pas. Vous réglez les postes, les débardeurs décrochent. Vous réglez les débardeurs, c’est les marins qui décrochent. Que ça s’applique à la poste, à la manutention du blé, que ça s’applique aux transports aériens, c’est une situation vraiment intenable et qu’est-ce que la solution, les syndicats et moi nous en avons discuté, nous cherchons à essayer de réduire le nombre des… pour que… Oui?
Vous avez parfaitement raison; mais là encore il faut faire très attention de ne pas poursuivre la voie de l’Angleterre où les classes sont divisées et où l’économie est en train de foutre le camp d’une façon terrible. Il y a probablement beaucoup de fils d’ouvriers ici, probablement beaucoup de filles de marchands, probablement beaucoup d’enfants d’avocats et de médecins. Chez nous, les classes ne sont pas encore cristallisées, chez nous cette sorte de dialogue, cette harmonie, cette concorde dont je parlais, on peut peut-être encore l’établir. En s’expliquant les uns aux autres ce que c’est que la justice. Il n’y a pas de raisons à cela pour qu’un avocat gagne 50000 $ par année et que le plombier en gagne dix ou quinze. Ce n’est pas écrit dans le ciel, ça. C’est des lois de l’économie, de l’offre et de la demande. Il n’y a pas de solutions faciles, mais si on cherche à trouver des solutions pour avoir l’affrontement, on produit des résultats que vous dites. Si on peut réussir à produire un dialogue et continuer simplement comme on fait dans les lois fédérales. Marc Lalonde a eu un atelier cet après-midi, je pense, sur la justice sociale, c’est dans ce sens-là qu’il faut oeuvrer. Parce que là, les formes de structure sont importantes. J’en parlais tout à l’heure, mais ce qui est plus important, c’est de faire en sorte que les gens sentent qu’il y a de la justice pour tout le monde. Pas nécessairement avant-hier, mais après-demain. Ça va être dur. Il y avait encore une dernière question.
Vous demandez ça? Expliquez-moi pourquoi, pourquoi vous avez des doutes, là?
Pour avoir une politique extérieure, si pour prouver qu’on en a une, il fallait que je vous donne la solution du Proche-Orient. On pourrait dire qu’il n’y a aucun pays au monde qui a une politique extérieure. Parce qu’il n’y a personne encore qui l’a trouvée, cette solution-là. Alors, ne jugez pas le gouvernement pour savoir s’il a une politique extérieure ou non, pour savoir si on a la réponse ou non, je ne l’ai pas. Mais je vous ai retourné la question parce que je pense que vous voulez que je parle sur ce sujet. Je ne pense pas que vous ayez – c’est ce qu’on appelle en anglais – vous voulez que je fasse un petit discours, mais on en a une politique extérieure. Vous n’avez qu’à regarder le lien contractuel avec l’Europe; l’OTAN; la reconnaissance de Pékin à la suite de laquelle une vingtaine de pays ont filé sur nos traces; le voyage et les liens avec Moscou à la suite desquels le Président Nixon s’est dépêché d’y aller lui aussi. Le fait qu’on a été le seul pays dans toutes les Amériques avec le Mexique pendant un temps, le seul pays de toutes les Amériques à avoir des liens avec Cuba, des liens non seulement diplomatiques, mais des liens de commerce. Quel autre exemple donnais-tu Jean-Pierre? L’aide extérieure, cette politique qui amène cette moralité du partage dans notre politique extérieure. Non, je ne vous satisferai pas en faisant un grand discours.

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Monsieur le Recteur, mes chers confrères, mes chers amis, je veux tout d’abord dire à l’Association des diplômés qu’en m’octroyant le mérite annuel, elle me fait un grand plaisir et qu’elle pose un geste fraternel, confraternel, auquel je suis profondément sensible. Et Vianney, en ayant des paroles extrêmement aimables pour moi, démesurément aimables, Vianney l’a dit, elle voulait aussi que nous en fassions la fête de l’amitié.
Vous avez dit également, Monsieur le Président, Monsieur le Recteur, que vous vouliez honorer en moi un peu l’homme politique. Je propose de rappeler à votre pensée que ce sont là des notions intimement liées. L’ordre fraternel, l’ordre amical et l’ordre politique. Parce qu’enfin, qu’est-ce qu’un politicien cherche à réaliser, qu’est-ce que la politique, au fond? C’est une discipline qui côtoie des valeurs extrêmement élevées, des idéaux extrêmement nobles, mais qui en même temps est une discipline profondément incarnée dans la réalité de tous les jours et qui, dans ce sens-là est une réalité qui existe à deux niveaux. Mais ce qui est commun à tout homme politique, c’est ce sentiment que la cité est un lieu d’amitié, un lieu de concorde. Montréal, monsieur le promaire, je vous rappelle son « le salut par la concorde ». Et c’est ça qu’on essaie de réaliser, n’est-ce pas, dans une cité, dans un État, c’est la concorde? Et la concorde n’est possible que si les gens ont le sentiment que la justice règne. Or s’il y a de l’amitié, il y a forcément de la justice. Lorsque l’amitié existe, on n’a même pas besoin de parler de justice; ça va de soi. Alors, cet ordre politique fondé sur la justice et qui a besoin également de beaucoup d’amitié, c’est ça qui est au fond de la carrière de l’homme politique. Il a besoin de l’amitié et il cherche la justice. Et qui cherche la justice, cherche également une certaine égalité : parce que si les inégalités sont trop grandes, la justice manque, la concorde est remplacée par la discorde, les lois ne tiennent plus.
Ce sont des pensées qui me sont venues lorsque l’on m’a dit que c’était mon ami, Vianney Décarie, qui me présenterait et je sais bien qu’il me voit venir, il voit plutôt venir Aristote à travers ces pensées que je viens de vous débiter. En m’y rapportant j’ai voulu rendre hommage à ce grand aristotélicien, Vianney Décarie et rendre hommage également au Stagirite, ce grand philosophe qui est en quelque sorte le père de la politique, le père de la pensée économique.
J’ai donc voulu rendre hommage non seulement aux philosophes ici présents, mais également à tous ceux d’entre vous, diplômés de l’Université de Montréal, qui fréquentent la pensée rigoureuse des philosophes.
Je voudrais, maintenant que les lumières sont éteintes et que la presse est partie, lire quelque chose de plus sérieux – ce n’est pas pour les taquiner, c’est parce que la lumière m’aurait aidé à lire… Je voudrais lire trois ou quatre extraits d’Aristote qui disent si bien ces vérités que j’ai voulu vous communiquer que je m’en voudrais de ne pas citer mes auteurs. Vianney m’a joué un tour, il a cité Platon. Je voulais parler de Platon, mais je me suis dit : il va pourtant parler d’Aristote. C’est une sorte de jeu de bluff et tu m’as eu au piège. Alors je cite, bien sûr, « De la Politique » d’Aristote, et de l’Éthique à Nicomaque. Voici ce qu’il dit :
« Cela a tout l’air aussi d’être l’amitié qui maintient l’unité des cités et les législateurs font comme s’ils s’appliquaient à la conserver, plus encore qu’à sauvegarder la justice. La concorde ne ressemble-t-elle pas, du moins à première vue, à l’amitié? Or, c’est la concorde qu’ils aspirent avant tout à établir, et c’est la discorde, au contraire, qu’ils s’efforcent avant tout de bannir. Amis, on n’a que faire de la justice; justes, on a encore besoin de l’amitié. »
Et Aristote parle de la politique comme étant la science maîtresse, parce que c’est la science qui ordonne toutes les autres, puisque c’est dans la cité que nous pratiquons toutes les sciences. Il dit plus précisément, quand on rend hommage à la politique et aux hommes politiques, que valorise-t-on sinon le bien politique? Or, « le bien politique est la justice, de laquelle est inséparable l’intérêt commun et l’on s’accorde assez à faire consister … la justice dans une sorte d’égalité. »
Bien avant Mao Tsé-Toung, Aristote disait ces choses. Il est bon aussi de se souvenir qu’en général il faut par-dessus tout, quand la loi a été librement consentie, que ce soit elle qui domine, je relis : « Il faut par-dessus tout qu’on se souvienne que quand la loi a été librement consentie que ce soit elle qui domine ». Car, « tout le monde en convient, l’homme injuste, c’est celui qui viole la loi, et c’est aussi le cupide ». La notion d’égalité qui revient! « Par suite, il saute aux yeux que l’homme juste, c’est celui qui respecte la loi et que c’est aussi celui qui sauvegarde l’égalité. On peut donc conclure que la notion de juste correspond aux notions de légal et d’égal, la notion d’injuste à celle d’illégal et d’inégal ».
Ce sont des pensées pas pires, comme on dit chez nous, quand on songe un peu à la société où nous vivons aujourd’hui, dans le monde, au Canada et peut-être particulièrement au Québec. Il me vient souvent la pensée qu’on cherche bien sûr la justice dans la liberté, dans nos pays démocratiques, mais que s’il y avait plus d’amitié, si on mettait plus haut la notion d’amitié, ça devrait être plus facile, particulièrement dans une province comme la nôtre. On n’aurait pas tellement à se quereller sur les questions de justice, et encore moins sur les questions d’illégalité. Et c’est une pensée que je vous laisse, diplômés de l’Université de Montréal, où encore une fois nous avons été des frères, des confrères, où plusieurs d’entre nous avons été amis. La loi serait mieux fondée, la justice, plus ferme et la concorde dans notre cité, dans notre province serait certainement plus facile à réaliser s’il y avait un peu plus d’amitié. Alors, Monsieur le Recteur, Monsieur le Président, chers amis et confrères, merci beaucoup de cette invitation, merci beaucoup de m’avoir permis, de m’avoir forcé à retourner à mes auteurs, ce qui est toujours une bonne manière d’en arriver aux problèmes contemporains.

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Monsieur le Président, Mesdames, et Messieurs;
Le Canada, c’est beaucoup d’excellentes choses, nous en sommes tous instinctivement conscients. Et pourtant, lorsque nous nous avisons de dresser la liste de ces caractéristiques positives, c’est trop souvent l’aspect que j’appellerai « bucolique » que nous tendons à souligner, pour arriver à une énumération du genre de celles qui agrémentent les brochures touristiques ou parsèment les apologies auxquelles donnent lieu les concours d’éloquence dans une école secondaire.
Le « bon », — ou le « sain », si vous préférez, — constitue l’une des dimensions essentielles de la vie canadienne. J’espère d’ailleurs qu’il en sera toujours ainsi et que l’on n’en viendra jamais à sous-estimer ce qu’il aura apporté au tempérament canadien. Cependant, il y a une autre liste, à laquelle je regrette que l’on prête moins d’attention. Je veux parler de celle que l’on pourrait faire précéder du titre : « Grandeur ». Il ne faudrait évidemment pas que l’on s’empresse de la substituer à la première, mais pourquoi donc faut-il qu’on la passe aussi régulièrement sous silence, alors qu’elle est non moins flatteuse et tout aussi longue?
Les réalisations de notre pays, dans sa lutte contre les distances et le climat, sont admirables à tous égards. L’apport de la science et de la technique canadiennes, sur le plan des transports, des communications et de l’énergie, est indiscutablement l’un des plus considérables qui soient. Dans ces domaines, le Canada est à l’avant-garde et s’impose comme un chef de file.
Dans une large mesure, cette contribution est attribuable à une collaboration entre le Gouvernement et l’initiative privée d’un type inconnu en bien des pays. J’ai tout lieu d’être fier de cette collaboration et de ses fruits. Il y a longtemps que nous admettons en toute simplicité, nous Canadiens, que notre pays est si vaste, que les défis qui se posent à nous sont si nombreux et que notre population est si restreinte qu’il nous faut absolument mettre en commun nos ressources, d’abord pour résister à un climat très dur, ensuite pour atteindre des objectifs difficiles.
Or, cette solution collective n’est pas du tout simple. Ni du point de vue de la marche des affaires industrielles, ni de celui de la conduite des affaires de l’État. Tout ne serait-il pas beaucoup plus facile (et la solution par conséquent moins nécessaire) si le Canada pouvait s’appuyer sur une demande intérieure plus importante, sur une assise industrielle suffisant à approvisionner ce marché? Tout ne serait-il pas plus simple si le monde n’était pas devenu si interdépendant, si les gouvernements de tant de pays n’éprouvaient pas le besoin d’intervenir à une aussi grande échelle dans les courants d’échanges, les investissements, l’économie et tous ces autres domaines qui, il fut un temps, constituaient la chasse gardée du secteur privé? Tout ne serait-il pas plus simple si la science n’avait pas encore fait disparaître de notre monde tant de ces grands mystères qui servirent pendant si longtemps à définir et à restreindre le pouvoir de l’homme? Tout ne serait-il pas plus simple si…?
Aurions-nous autant besoin si…? Oui, mais avec des « si »… Et n’a-t-on pas dit que l’Histoire ne s’écrit pas au conditionnel?
Car, en effet, force nous est de vivre la réalité telle qu’elle est. Et c’est grâce à elle qu’il nous est donné de voir à quel point il est rare de se trouver au point de convergence de tant d’événements, d’intérêts divers et de problèmes lorsqu’on aborde la question nucléaire. Nous voici en possession d’une technique du plus haut caractère révolutionnaire en même temps que de la plus haute utilité, et qui fournit au monde entier la preuve de la compétence et du dynamisme canadiens. Nous voici en présence d’une industrie minière au potentiel économique énorme, mais dont les coûts et les difficultés de production sont non moins gigantesques. Nous voici face à des périls de la plus terrifiante espèce, à des risques et à des possibilités de destruction qui dépassent tout ce que l’homme a pu apprendre au cours des âges.
Quand on sait l’importance de l’enjeu et la cadence des progrès de la connaissance, quand on sait les irrémédiables conséquences possibles et les stupéfiants problèmes moraux et déontologiques, peut-on être surpris qu’il n’y ait pas toujours de réponses toutes prêtes, ou que celles qui sont données ne soient pas toujours admissibles par tout le monde?
Le nucléaire représente l’une des facettes de l’activité de l’homme qui, si elle n’est pas soumise à la raison et à la discipline, peut devenir super périlleuse, voire même cataclysmique. Et c’est pour cette raison que toute notre sagesse et tout notre dévouement collectifs ne seront pas de trop pour assurer à l’humanité les bienfaits de cette science et lui en épargner les dangers. C’est cette voie que le Gouvernement canadien essaie de tracer par sa politique nucléaire. Et votre compréhension et votre soutien ont été appréciés à leur juste valeur, car ils nous sont cruciaux au moment où nous pénétrons dans ce territoire inconnu où le moindre incident de parcours peut entraîner une catastrophe. Pour nous, point d’autre solution donc qu’une extrême prudence, tant il est vrai que la marge d’erreur et les chances de retour en arrière en cas de mauvais calcul sont minimes.
Notre qualité de puissance nucléaire nous impose trois obligations. Et ce sont ces trois obligations qui sous-tendent la politique nucléaire canadienne que je veux à présent vous exposer.
La première concerne notre tempérament et le contexte naturel dont il est issu. Notre peuple se souvient de ses ancêtres pionniers. Pour les avoir endurés, nous connaissons les tourments du besoin, et nous savons les avantages de la mise en commun. Ce serait par conséquent aller à contre-courant de notre expérience et de notre savoir collectifs que de refuser aux nations moins avancées la chance de faire le premier pas vers l’âge de la technologie. Ce serait trahir le tempérament canadien que d’attendre des centaines de millions d’êtres humains qui, dans tant de régions de la planète, vivent dans la pauvreté, qu’ils patientent sagement pendant que leur pays procède péniblement à sa révolution industrielle.
À quoi bon, en effet, leur demander de réinventer la roue? À quoi servirait-il de demander à ces nations d’assimiler les grandes innovations techniques des dix-huitième et dix-neuvième siècles, je veux parler de la machine à vapeur, de la machine à filer et du four Bessemer, avant de permettre à leurs habitants de profiter des bienfaits des merveilles scientifiques du XXe siècle? Il semble logique de supposer que si nous comptons véritablement éliminer les écarts considérables qui séparent à l’heure actuelle le niveau de vie des pays riches de celui des pays pauvres, il faudra mettre à leur disposition l’ensemble des techniques que nous connaissons.
En tout état de cause, il serait déraisonnable de refuser aux pays en voie de développement l’accès aux techniques les plus modernes capables de les aider à relever leur niveau de vie. Mais dans un monde qui se préoccupe de plus en plus de la diminution des réserves de combustibles fossiles, de la pénurie des aliments et de la nécessité de la médecine préventive, ce serait également faire preuve d’irresponsabilité que de garder pour soi les avantages de l’ère nucléaire : réacteurs atomiques, isotopie appliquée à l’agriculture, cobaltothérapie.
Or, ces appareils et ces techniques, le Canada les a, et le monde en a besoin. Si nous sommes sérieux lorsque nous affirmons vouloir aider les autres, nous inquiéter de leur sort, si nous sommes sincères lorsque nous proclamons notre intérêt pour ceux qui sont moins bien nantis que nous et notre volonté de partager nos richesses avec eux, si l’instabilité d’un monde dans lequel une petite fraction de la population possède la grande masse des biens nous préoccupe, nous ne pouvons absolument pas nous opposer au transfert de la technologie de pointe. Ce transfert est l’un des rares moyens, et certainement l’un des plus efficaces, dont nous disposions pour aider d’autres nations à contribuer à leur propre développement. C’est un des éléments du programme d’action que les Nations unies ont adopté pour instaurer un nouvel ordre économique mondial, et que la grande majorité des pays ont appuyé avec enthousiasme. Il demeure la pierre angulaire de la politique d’assistance économique du Canada et des programmes connexes que nous mettons en oeuvre dans le cadre des Nations unies, du Commonwealth, de l’Agence francophone, du plan de Colombo et d’autres organismes.
Depuis la Seconde Guerre mondiale, le Gouvernement fédéral s’est toujours engagé à aider les défavorisés. C’est là un engagement qu’on ne saurait tenir en n’apportant qu’une assistance mineure. Les Canadiens ne le permettraient pas. Si les pays défavorisés n’ont pas la possibilité de sortir de la situation moyenâgeuse dans laquelle bon nombre d’entre eux se trouvent actuellement au point de vue économique pour enfin vivre à l’heure du vingtième siècle, celle des réalisations et de la productivité, le fossé entre riches et pauvres ne sera jamais comblé. Nous devons donc aider ces nations à sauter l’étape de la révolution industrielle. Et la technologie nucléaire représente l’un des moyens les plus sûrs à cet égard. Ainsi, dans le cas où l’énergie électrique de source nucléaire se révèle particulièrement rentable, où les avantages du recours à la technologie nucléaire peuvent être démontrés, nous devrions être disposés à partager nos connaissances et notre chance. C’est pourquoi le Canada a décidé, il y a vingt ans, d’aider la démocratie la plus populeuse du monde à surmonter le terrible problème de sa pauvreté. Nous pouvons être fiers, nous autres Canadiens, de notre coopération avec l’Inde. La décision qu’avait prise le Premier ministre Saint-Laurent pour mettre en oeuvre un programme d’assistance nucléaire à l’Inde s’impose comme un geste généreux et d’une grande portée. Il va sans dire que cette communication de techniques nucléaires n’ira jamais sans garanties. Ce qui m’amène à l’autre point dont je veux vous entretenir.
La deuxième des trois obligations qui sous-tendent notre politique nucléaire tient au danger que peut constituer la mauvaise utilisation, volontaire ou non, du matériel nucléaire. C’est pourquoi le Gouvernement canadien est tenu, à l’endroit des Canadiens et de tous les citoyens du monde, de s’assurer que les dispositifs, le matériel et la technique nucléaires d’origine canadienne ne serviront ni à fabriquer des engins explosifs ni à d’autres fins illégales, ce qu’il fait en exigeant des garanties.
La connaissance poussée des réactions nucléaires et la confiance dans les avantages que présente leur utilisation pacifique ne doivent jamais nous faire perdre de vue la puissance destructrice d’un engin nucléaire ni l’instabilité politique que peut parfois provoquer à elle seule l’existence d’une telle arme. Voilà pourquoi il faut accorder autant d’importance à la deuxième obligation qu’à la première. Car; n’oublions pas que malgré la sincérité de notre engagement à favoriser l’égalité partout dans le monde, malgré les progrès que nous aurons accomplis en ce sens, nos réalisations seront vaines si les nations du monde sont impuissantes à éviter l’inhumanité de l’utilisation, ou simplement la menace, des armes nucléaires.
Il existe une énigme indéchiffrable assurément pour tout observateur sain d’esprit : la menace nucléaire qui pèse sur l’humanité tout entière est devenue un lieu commun au point d’en être ennuyeuse; pis encore, cette menace est souvent considérée par des esprits dévoyés comme le symbole de la réussite et du bien-être d’une nation, sinon comme une manifestation de puissance.
Nul pays ne devrait en envier un autre parce qu’il possède le pouvoir d’anéantir des centaines de milliers d’êtres humains d’un seul coup. Nul ne devrait s’enorgueillir de pouvoir déclencher une guerre nucléaire. Nul ne devrait voir dans l’opposition du Canada à la prolifération des armes nucléaires une marque d’envie face aux réalisations d’autres pays.
Le Canada n’envie aucun État capable de grandes réalisations scientifiques de nature à améliorer le sort de ses habitants, et, pour autant que je sache, aucune autre nation industrialisée ne connaît ce sentiment. Lorsqu’un pays devenu indépendant réussit à passer en une seule génération de l’ère de la machine à vapeur à l’âge atomique, le Canada s’en réjouit. Si le bond a été fait grâce à notre aide, nous en sommes fiers. Mais le progrès doit être authentique et le nouveau sommet atteint solide. L’utilisation de l’énergie nucléaire a rendu à l’homme nombre de services que la plupart d’entre vous connaissent bien, mais nul – qu’il soit américain, russe ou indien – n’a encore fait la preuve que les explosions nucléaires offrent des avantages d’ordre pratique, économique ou pacifique. Si jamais de tels avantages devenaient évidents, il faudrait, après entente à l’échelle mondiale et obtention des garanties nécessaires, les rendre accessibles, par l’entremise d’un organisme des Nations unies, à tous les pays qui, de l’avis des spécialistes internationaux, pourraient en bénéficier. Le Canada s’oppose à toute explosion nucléaire pacifique contrevenant aux dispositions du Traité de non-prolifération. Sans pour autant imputer de desseins particuliers; simplement pour éviter d’avoir à écrire l’histoire au conditionnel.
Voilà donc les raisons qui ont amené le Canada à signer le Traité de non-prolifération, à critiquer si sévèrement les expériences indiennes, à saisir la moindre occasion de faire souscrire les puissants de ce monde à sa campagne pour le raffermissement et l’extension des garanties et de la surveillance. Voilà les raisons pour lesquelles le Canada conservera la même attitude.
Nous partageons tous un désir commun : celui de léguer à notre descendance un monde moins dangereux que le nôtre, un univers qui ne soit pas à la merci des chantages et de la coercition nucléaires, une planète qui ne vive pas dans la peur du terrorisme, qui ne soit pas menacée par les atteintes à l’équilibre naturel. Et ce désir n’est pas tout ce que nous avons en commun, car, j’en ai l’intime conviction, nous voulons tous aussi ardemment pouvoir, d’ici quelques années, regarder nos enfants dans les yeux et oser leur dire que, non, nous n’avons manqué ni du courage d’affronter ces problèmes, combien complexes, ni de la force de caractère qu’il fallait pour leur trouver les solutions voulues.
Ces derniers mois, j’ai personnellement plaidé la cause du renforcement des garanties au cours de mes entretiens avec les quelque quarante chefs de gouvernement qu’il m’a été donné de rencontrer à la table de la Conférence des pays du Commonwealth, à la Jamaïque, et, face à face, dans le cadre des conversations que j’ai eues pendant ma tournée européenne, ou à l’occasion de visites officielles faites au Canada par plusieurs autres dirigeants européens. Lors de la Conférence de révision du Traité de non-prolifération à Genève le mois dernier, le seul dignitaire ayant rang de ministre à prendre la parole a été notre secrétaire d’État aux Affaires extérieures. De leur côté, certains hauts fonctionnaires ont parcouru des dizaines de milliers de milles dans le cadre de la campagne visant à renforcer les garanties, à élargir leur portée et à les rendre applicables aux pays fournisseurs. Nous demandons désormais, avec le soutien de l’Agence internationale de l’énergie atomique, chargée de les administrer, des garanties à ce point draconiennes qu’elles sont les plus strictes du monde. Et nous nous efforçons constamment de trouver les moyens de les rendre plus efficaces. Nous refusons en outre de coopérer sur le plan nucléaire avec ceux qui refusent de s’engager explicitement à ne pas user de la puissance explosive de l’atome.
Je n’oserais pas prétendre que les modalités actuelles de surveillance et de détection des abus sont parfaites. Je sais trop bien que le Traité de non-prolifération est loin d’avoir été ratifié par toutes les nations. Je suis profondément conscient des responsabilités qui incombent au Canada, de par sa situation de chef de file dans l’utilisation pacifique de l’énergie nucléaire. Pourtant, à tous ceux qui argueraient d’une incompatibilité entre les deux obligations auxquelles je viens de faire allusion, à savoir : aider les pays moins développés et empêcher la prolifération des engins atomiques, à tous ceux-là, je répondrai en leur rappelant les statuts de l’Agence internationale de l’énergie atomique, l’organisme chargé de faire appliquer la réglementation internationale, qui lui enjoignent de disséminer « partout au monde » les techniques d’utilisation pacifique de l’atome « et de prêter une attention toute spéciale aux besoins des pays en voie de développement ». Membre actif de l’AIEA, le Canada met tout en oeuvre pour lui permettre de réaliser ces deux objectifs.
Voilà pour les deux premières des trois obligations qui sous-tendent la politique nucléaire canadienne : celle que nous avons envers les pays démunis, celle que nous avons envers l’humanité. La troisième nous concerne personnellement en tant que nation, et elle revêt différents aspects : garantie de sécurité de nos approvisionnements énergétiques, protection de l’environnement, encouragement d’une industrie nationale concurrentielle à tous les stades, de la prospection à la mise en marché en passant par l’extraction, le traitement, la fabrication et l’étude du produit.
J’aimerais ici, si vous le voulez bien, consacrer un instant à l’une des dimensions de cette obligation, celle qui touche l’industrie et traiter des divers moyens mis en oeuvre pour y satisfaire. L’un des moyens employés par le Gouvernement consiste à réitérer fréquemment sa conviction dans la valeur intrinsèque et la supériorité patente du réacteur CANDU sur n’importe quelle autre filière. Il faut en voir un deuxième dans la décision prise au niveau fédéral d’assister financièrement la construction des premières unités CANDU dans chaque province. Un troisième réside dans les vastes programmes de recherche, de mise au point et de commercialisation subventionnés et appliqués par l’Énergie atomique du Canada Limitée, auxquels il faut encore ajouter l’appui que la filière canadienne reçoit à l’étranger des antennes des ministères de l’Industrie et du Commerce et des Affaires extérieures
Le succès du procédé CANDU est dû en grande partie à l’attrait qu’il exerce dans le monde entier de par ses références du point de vue de la sécurité, du respect de l’environnement, de la fiabilité, du rendement énergétique et des frais d’exploitation. Au demeurant, le rendement remarquable de la centrale de Pickering entraînera, j’en suis persuadé, l’adoption par un grand nombre de pays de ce procédé mis au point chez nous, au Canada.
Quoi qu’il en soit, le Gouvernement canadien ne s’intéresse pas moins à la mise en oeuvre d’installations sûres et à l’abri des tentatives de sabotage qu’à la fourniture d’assurances que les réacteurs ne peuvent pas être volontairement mis au service d’entreprises autres que pacifiques. Car nous devons nous protéger des accidents aussi bien que des visées criminelles. L’industrie canadienne a du reste contribué notablement ces derniers temps à la résolution de ce problème sécuritaire en mettant au point un récipient au blindage amélioré et aux propriétés physiques nouvelles pour le transport du combustible épuisé.
Parallèlement, à mesure que le nombre des centrales thermonucléaires augmente dans le monde, en raison de la montée des prix du pétrole et du gaz et des inquiétudes que l’on sait en matière de sécurité des approvisionnements, la demande d’uranium se fait de plus en plus pressante. Après un marasme de près de quinze ans, les prix de l’uranium se sont brusquement mis à refléter le passage d’un marché demandeur à un marché offreur. Pendant les années soixante, les programmes de prospection indispensables à la découverte de nouveaux gisements avaient été ralentis, voire, dans bien des cas, abandonnés. Durant toute cette période, c’est l’argent public qui a permis de protéger, au Canada, le noyau d’une industrie d’extraction de l’uranium. Toutefois, comme la demande s’intensifiait au début des années soixante-dix, il est apparu qu’une aide supplémentaire s’imposait pour faire les frais d’une prospection suffisante. Le Gouvernement fédéral a donc pris deux sortes de mesures complémentaires. D’une part, il a alloué l’année dernière des crédits à la société de la couronne Eldorado nucléaire Limitée pour lui permettre de se lancer à nouveau dans la prospection. D’autre part, plus récemment, il a institué un programme de prospection qui permettra d’entreprendre une campagne systématique et de découvrir les régions les plus prometteuses du pays avant de procéder à des études plus approfondies. Ce qu’espère le Gouvernement, c’est que la remontée des prix de l’uranium et les incitations qu’il prodigue à la prospection vaudront à l’industrie canadienne de l’uranium une infusion de nouveaux capitaux canadiens, d’autant plus probablement que ce secteur est en plein essor et que les investisseurs du pays bénéficient de stimulants et d’avantages spéciaux.
Car, ne l’oublions pas, nous avons en main, nous Canadiens, tous les éléments qui nous permettront de conserver à notre pays sa place de pointe dans l’industrie nucléaire au vingt-et-unième siècle. Nous avons de l’uranium en relative abondance; nous avons les connaissances techniques nécessaires pour conserver notre rang dans l’étude, la construction et la fourniture de réacteurs nucléaires et d’usines d’eau lourde.
Il y a de cela plusieurs années, j’ai prié nos concitoyens de résister à la tentation de consacrer leurs capitaux au rachat des sociétés dominées par des intérêts étrangers. Mon argumentation d’alors – et celle que j’emploie encore – c’était que la solution ne se trouvait pas dans le rachat du passé, mais dans la construction d’un avenir industriel correspondant aux intérêts du Canada. C’était avant tout à l’industrie nucléaire que je pensais, industrie qui exigera des intrants massifs de capitaux.
Je suis fier des réalisations canadiennes dans le domaine nucléaire. Les noms des MacKenzie, des Steacie, des Keys, des Mode, des Lewis et des Gray, qui ont préparé les voies chez nous, sont connus et respectés dans le monde entier. L’imagination et la discipline dont ils ont fait preuve subsistent largement au Canada, j’en suis sûr. Je ne doute pas un seul instant que nous puissions, avec des hommes de cette trempe, grâce à l’utilisation de l’énergie nucléaire dans le secteur privé et au maintien de la coopération entre le Gouvernement et l’industrie, nous acquitter de cette troisième obligation dont je viens de parler. Ce faisant, nous rendrons service non seulement à nos compatriotes, mais à l’humanité tout entière, car nous contribuerons à assurer la sécurité et la sûreté des appareils dont on a pu constater maintes et maintes fois la grande utilité dans des domaines aussi variés que la médecine, l’agriculture et l’industrie. Une fois convaincus que les garanties exigées et les mesures normales de sécurité constituent une véritable protection, les hommes, de toute évidence, accepteront beaucoup mieux les installations nucléaires, y compris les dispositifs de production d’énergie.
Monsieur le président, notre pays s’est valu le respect du monde entier grâce à ses réalisations scientifiques et industrielles dans les domaines nucléaires et autres, grâce aussi à la compétence et à la ténacité des fonctionnaires qui nous représentent lors des négociations avec les autres gouvernements, mais grâce surtout à l’attitude des Canadiens à l’égard des moins bien nantis. Nous avons atteint chez nous un haut degré d’humanité. Nous reconnaissons à tous sans discuter le droit de vivre dans la dignité, de jouir de la liberté de pensée, d’expression et de mouvement, de cultiver ce bien si précieux : l’espoir de l’épanouissement pour la génération actuelle et les générations futures.
C’est cette note d’espoir et cette vision de l’avenir qui sous-tendent la politique nucléaire du Canada et qui ont poussé le Gouvernement à formuler les trois obligations dont je vous ai entretenus ce soir.
En nous intéressant aux autres, en partageant avec eux les biens que nous possédons et dont ils ont besoin, nous entretenons cet espoir et nous facilitons la recherche de justice économique et sociale qui est à l’ordre du jour en tant de pays.
En réclamant les garanties et mesures de sécurité les plus rigoureuses, nous cherchons à éviter que le génie nucléaire ne dépasse les limites au-delà desquelles les générations futures se verraient plongées dans la souffrance.
En encourageant les Canadiens à suivre la voie où ils réussissent le mieux, en appuyant les initiatives et en aidant les spécialistes des techniques de pointe, nous contribuons à donner confiance en un Canada nouveau dont j’ai déjà dit qu’il était au seuil de la grandeur.
Monsieur le Président, je vous remercie de m’avoir invité à prendre la parole ici ce soir. Je salue tous les membres de votre association et les félicite de leur contribution au prestige du Canada.

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Nous célébrons le 108e anniversaire de la Confédération au moment même où la maturité du Canada est mise à l’épreuve, tant sur la scène nationale que sur la scène internationale.
Comme individus et aussi comme membres de la communauté des nations, nous sommes mis au défi de subordonner nos intérêts personnels au bien de la communauté canadienne et à celui de la communauté universelle.
Le défi est d’autant plus évident et inévitable qu’il survient à un moment de paix relative. D’une part, nous savons que la crise économique internationale prédite par certains a été évitée; d’autre part, nous sommes de plus en plus assurés de sortir vainqueurs de la lutte menée en permanence par le Canada et les autres pays contre le chômage, l’inflation et la récession, car la conjoncture semble favorable à un revirement économique, à un retour à une croissance plus équilibrée et à une productivité accrue.
N’étant préoccupés ni par des conflits armés importants ailleurs dans le monde ni par la vaine prédiction d’une imminente catastrophe économique, nous pouvons profiter de cette journée pour réfléchir sur notre maturité individuelle et nationale.
Comment savoir si nous avons accédé à la maturité? L’expérience nous enseigne que l’âge n’est pas un critère. Nous connaissons tous des adultes qui se comportent comme des enfants, de même que nous connaissons des enfants qui font preuve d’une maturité précoce. Nous savons que des nations très anciennes affrontent parfois un lamentable égoïsme, tandis que de très jeunes pays peuvent faire montre d’une étonnante sagesse.
Mais, si l’âge n’est pas une mesure de la maturité, à quelle autre norme, pouvons-nous nous rapporter sinon à la qualité du jugement individuel et national? N’est-il pas vrai que l’on peut affirmer des personnes et des nations capables de prendre des décisions en toute liberté et d’agir conformément à ces décisions quelles soient-elles?
Le jugement est libre s’il est éclairé, objectif et désintéressé. Il est responsable s’il établit un juste équilibre entre les droits de l’individu et ceux de la collectivité.
Où donc se situent le Canada et les Canadiens par rapport au jugement libre et responsable? Les données ne manquent pas pour répondre à cette question.
Nos hommes d’affaires savent si les prix qu’ils fixent visent à leur rapporter des profits excessifs dont les répercussions inflationnistes nuiront à l’économie, ou s’ils traduisent plutôt leur sens des responsabilités et de la justice à l’égard du consommateur.
Nos dirigeants syndicaux savent s’ils vont lutter avec tous les moyens dont ils disposent afin d’obtenir les salaires les plus élevés possibles pour leurs membres, ou s’ils vont plutôt faire preuve de modération dans leurs demandes salariales afin de permettre aux travailleurs plus défavorisés de se rattraper.
Tous et chacun, nous savons si nous sommes prêts à collaborer avec les autres et à faire des sacrifices raisonnables pour améliorer la qualité de la vie dans nos milieux respectifs, assurer la protection de l’environnement, aider les indigents et contribuer à l’évolution de notre pays, ou si nous préférons rester à l’écart pour nous occuper uniquement de nos intérêts particuliers.
Tous les Canadiens qui réfléchissent le moindrement savent bien quelle est leur position par rapport à l’immigration, à l’aide aux pays moins bien nantis que le nôtre et à la répartition de nos richesses entre les gens fortunés et les pauvres.
Nous aurons beau protester de notre bonne foi, il restera toujours que nous saurons très bien au fond de nous-mêmes si l’écart qui existe entre ce que nous devrions faire et ce que nous faisons en réalité est considérable ou non, cet écart représentant en fait la mesure de notre maturité. S’il est faible, c’est que nous sommes dans la bonne voie; s’il est prononcé, c’est que comme individus et comme collectivité, nous nous sommes embourbés quelque part le long du chemin qui mène à l’âge adulte.
Il est normal que les enfants, le jour de leur anniversaire, s’abandonnent complètement aux joies que cet événement leur procure; tout le monde s’attend à cela et il ne saurait en être autrement.
Mais il y a plus dans l’anniversaire d’une personne d’âge mûr ou d’une nation. C’est, bien sûr, l’occasion de rendre grâce à Dieu pour tout ce que nous possédons et de nous féliciter de nos réalisations, mais c’est aussi le moment de faire un examen de conscience, de voir si notre autonomie atteste bien notre liberté, si la sagesse dont nous faisons preuve est le reflet de notre âge et si nos actes témoignent d’un sens développé des responsabilités, C’est aujourd’hui même qu’il nous faut apprécier cet écart et envisager l’avenir en restant dignes de ce grand pays où nous avons la chance de vivre.

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[lieu=ottawa]
C’est un insigne honneur que vous m’avez fait, Monsieur le Juge en chef, en m’invitant à cette célébration. Votre invitation me cause un plaisir tout particulier, car, comme vous le savez, il n’y a pas d’avocat qui ne serait flatté de prendre la parole devant la Cour suprême. Et l’envie d’y répondre m’aura été d’autant plus irrésistible qu’une telle occasion ne se renouvellera pas d’ici cent ans!
Les anniversaires nous portent à évoquer le passé pour mieux nous tourner vers l’avenir. Notre courage s’éveille au rappel des défis relevés; notre sagesse profite de l’expérience de l’humanité; notre patience se confirme en considérant l’enchaînement des événements.
De ces vertus, nous avons plus que jamais besoin en 1975, à une époque où les valeurs évoluent, où les institutions subissent des assauts redoutables et où bien trop souvent, les champions du changement perdent de vue les mérites de la conciliation et de la recherche rationnelle des solutions. Les sociétés qui, comme la nôtre, s’enorgueillissent de leur stabilité et de leur discipline, de leur capacité à satisfaire des revendications opposées et des exigences concurrentes, ces sociétés traversent, à l’heure actuelle, une période de troubles intenses comme elles n’en ont pas connu, semble-t-il, depuis le Moyen Âge. Et nous, qui en sommes les citoyens, nous avons à faire face à plus que la seule recrudescence du militantisme de tel ou tel groupuscule ou faction, militantisme dont notre principe de la procédure contradictoire viendrait d’ailleurs facilement à bout. Il s’agit bien plutôt de l’affrontement de points de vue apparemment inconciliables qu’aggrave un scepticisme croissant à l’égard des institutions et des mécanismes existants. Le changement nous paraît d’autant plus frappant que tout cela s’accompagne d’une brutale remise en question des valeurs.

Quel doit être, dans cette conjoncture, le rôle des organes de décision? Je ne pense pas seulement aux tribunaux ou aux parlements, mais aussi bien aux associations de quartier, à la cellule familiale. À quel groupe social convient-il d’imputer l’accroissement des factions? Pourquoi, les unes après les autres, les collectivités semblent-elles incapables de résoudre leurs différends, leurs problèmes, ou de donner satisfaction à leurs membres? Enfin, qui faut-il blâmer?
Se pourrait-il que la faute ne puisse être attribuée à personne en particulier parce qu’il n’y aurait pas de faute en particulier? Que, dans notre quête, nous ne fassions que superposer un sentiment de frustration à l’impatience déjà présente? Si c’est le cas, si faute il n’y a nulle part, alors la responsabilité est générale. Elle concerne l’intelligence qu’il convient d’avoir de nos problèmes les plus graves et de la complexité des solutions requises; elle concerne aussi la reconnaissance du caractère indispensable de la tolérance, qui est le véritable lien de la société.
Nulle structure sociale ne peut prétendre à la maturité tant qu’elle nie le principe fondamental de la responsabilité, sur lequel reposent les institutions représentatives et leur activité. De la même façon, nul groupe social ne peut se targuer de sérieux tant qu’il ne reconnaît pas aux autres un sérieux tout aussi profond que le sien. Comme la loi, la société est un tout. Dès lors, toute affection, toute tare dont souffre l’un ou l’autre des organes de l’État rejaillit sur tous les autres, et il en va de même en matière de droit. Mais tout blâme que n’accompagne pas un remède est futile et constitue une véritable négation de l’idée même d’une société adulte.
Dans une société adulte, la responsabilité ne se distribue pas, elle se prend.
Partout, autour de nous, on se passe la balle; organismes et institutions se font des reproches à l’envi, sans s’interroger sur le bien-fondé de leurs accusations.
Même une institution aussi généralement respectée que la Cour suprême du Canada n’échappe pas à la présente vague de critique. Voilà un siècle, sa fondation suscitait des polémiques parce que son rôle de tribunal d’instance suprême n’était ni suffisamment compris ni entièrement accepté. Et voici qu’après avoir rendu d’éminents services pendant cent ans, elle est l’objet de nouvelles controverses. Comme tous les tribunaux. Comme toutes les institutions qui exercent une autorité quelconque.
La faute en est-elle à la Cour? Est-ce qu’elle n’aurait pas su s’adapter suffisamment, aux yeux du public, à de nouvelles exigences? Ou est-ce que la société s’attend qu’elle résolve des différends qui ne sont pas, d’une part, essentiellement du ressort de la justice et qui dépendent, d’autre part, de facteurs rebelles à tout exposé rationnel et fermés à toute solution raisonnable.
Dans notre effort pour préserver l’édifice social que nous appelons Canada, pour garantir l’esprit de
justice et de liberté qui constitue l’une des forces les plus agissantes dans la croissance de la nation, ne sommes-nous pas en train d’abdiquer notre responsabilité en la laissant à d’autres, à qui elle n’appartient pas du tout? Au fond, nous n’agissons pas autrement lorsque nous nous passons la balle.
Notre souci d’équité, notre quête de justice, ne doivent pas nous faire oublier que les racines des problèmes, comme leurs solutions, sont ailleurs. Il est évident que nulle collectivité ne peut se trouver aux prises avec des problèmes ou des différends simultanément susceptibles d’une résolution législative et d’un règlement judiciaire parfaits.
Pourtant, si des groupes importants de notre société continuent de tirer des conclusions différentes, s’obstinent – et c’est ce qui me semble être la tendance – à faire retomber la responsabilité ailleurs, encore et toujours ailleurs, sur la police, le corps enseignant, les syndicats, le patronat, les tribunaux, l’État… Quelle que soit la plainte, je ne crois pas que notre sens de la collectivité nationale puisse prévaloir. Il ne faut plus attendre des autres ce qu’ils ne peuvent faire étant donné ce qu’ils sont. Il ne faut plus négliger les leçons du passé. Il nous faut assumer une part accrue de responsabilité dans la conduite de nos affaires.
Pour tout dire, en ces jours troublés, il est peut-être aussi important de savoir de qui vient la balle que de savoir qui l’arrête. Pour que la liberté persiste dans la société, il faut que chacun y mette du sien. Cela concerne chaque Canadien, car chacun de nous en profite.
Il va falloir s’efforcer honnêtement et diligemment de trouver des façons plus efficaces de régler les problèmes. Et cela dans un monde dont les difficultés sont d’une complexité et d’une taille qui dépassent largement la capacité de maintes institutions à y faire face – aujourd’hui comme demain. C’est quelque chose que nous devons comprendre sans quoi nous risquons de nous éparpiller rapidement dans la discorde. Dans toutes nos relations, il nous faut essayer de recourir à des mécanismes d’adaptation. Comme individus au sein de la nation, comme État membre de la communauté internationale, il nous faut accepter la responsabilité qui nous incombe pour la résolution de la plupart de nos problèmes. Et, ce faisant, il importe que nous définissions des principes et des valeurs aux dimensions humaines, des principes et valeurs qui reconnaissent la diversité et mettent l’accent sur la tolérance, qui admettent les oppositions tout en sachant sauvegarder la liberté.

L’histoire de la Cour suprême montre que ces valeurs peuvent être approfondies et ces principes, appliqués pour le plus grand bien des Canadiens. Cette institution a évolué dans un contexte essentiellement canadien pour relever des défis purement canadiens. Les Canadiens peuvent être fiers de cette cour de justice où siègent côte à côte des spécialistes du droit civil et de la common law, deux des systèmes juridiques les plus raffinés qui soient et à qui leur voisinage n’a rien fait perdre de leur esprit et de leur style propres. Je tiens à souligner que nos valeurs profondes s’en sont trouvées protégées et notre épanouissement, favorisé. C’est de la même façon qu’il nous faut trouver maintenant, et trouver en nous-mêmes, la volonté de nous épanouir en harmonie avec les autres.
Dans l’exercice des fonctions que lui a assignées le Parlement, la Cour suprême du Canada a été amenée à jouer un rôle d’arbitre, et de pédagogue; elle a été également appelée à définir des critères d’excellence. Elle a réussi à fixer des règles d’équité et de sagesse qui ont éclairé les Canadiens, dans tous les domaines de l’activité. C’est ainsi que la Cour suprême a sauvegardé ces traditions et ces options qui constituent la base historique de notre nation.

Monsieur le Juge en chef, cette célébration à laquelle participent tant d’éminentes personnalités, est plus qu’une simple commémoration. Elle a été conçue comme une conférence, un colloque, une occasion de réflexion, digne des grands juristes qui se sont jadis illustrés ici. Quant à moi, Monsieur le Juge en chef, Messieurs les Juges, je me réjouis de l’élargissement que vous apportez à la conscience que nous devons avoir de notre société.

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[lieu=Qué]

Je suis honoré d’avoir été convié aux cérémonies d’inauguration du nouveau siège de l’OACI, car il s’agit là d’un événement important qui confirme la détermination du Canada de contribuer concrètement à l’efficacité des Nations unies. Je tiens à profiter de l’occasion pour souligner les avantages que notre pays, comme toutes les autres nations, tire de l’existence de l’ONU.
L’un des plus importants de ces avantages, c’est un certain sens de l’ordre. De cet ordre qui doit exister pour qu’au sein de la communauté internationale tous les pays puissent vivre et progresser, pour que les hommes puissent résoudre leurs différends et prospérer dans la paix, voire, pour que, comme nous l’assure l’OACI, les avions puissent voler en toute sécurité.
En cette époque de diplomatie multilatérale et de conférences internationales, personne ne saurait mieux reconnaître la nécessité et la complexité des voyages aériens internationaux que les chefs de gouvernement.

Mais si l’ONU insinue au monde le sens de l’ordre, l’OACI, elle, en est le symbole et elle l’incarne.
L’OACI a réussi à instaurer un climat de confiance qui contribue au succès de son activité; mais surtout un climat où, d’une façon généralement remarquable, l’on se garde de faire abstraction de la réalité, où l’on sait se libérer de contraintes extérieures, étrangères à la mission à accomplir. C’est parce que l’OACI a préféré mettre l’accent sur les besoins fondamentaux de l’aviation civile qu’elle a pu éviter des écueils et des récits qui connaissent l’histoire et toutes les grandes administrations, et sur lesquels sont venus échouer tant d’autres organismes, eux aussi en quête de réalisations cruciales. L’OACI constitue de ce fait un modèle pour les autres organisations, que leur mandat soit national ou international. Ne nous y trompons pas, ce n’est pas par hasard qu’on évoque sans cesse le succès des règlements de l’aviation civile dans les assemblées internationales chargées d’étudier les réformes à apporter au droit de la mer, à la réglementation du trafic routier et aux principes des négociations qui, à l’échelle mondiale, doivent assurer la réciprocité des bénéfices.
Ce n’est pas par hasard si l’OACI elle, y est arrivée. La Convention de Chicago et les grands instruments constitutifs qui en ont découlé sont fruits de la raison et de la discipline. Ils montrent que les spécialistes, et les profanes, avec eux, ont compris l’importance de la modération et de la nécessité de mettre les progrès techniques au service de l’humanité tout entière.
Nul ne met en doute l’importance de l’aviation civile dans le monde. Et encore moins que quiconque le Canada, pays aux dimensions continentales où, pour des centaines de communautés l’avion n’est pas un simple moyen de transport commode, mais le lien indispensable, souvent même unique, avec l’extérieur. On s’explique donc aisément que la technique aéronautique ait atteint au Canada un si haut niveau. Mirabel, le nouvel aéroport de Montréal qui sera inauguré demain, est l’un des exemples d’une technique dont certains éléments ont fait le tour du monde, comme nos avions à décollage et atterrissage courts et les dispositifs qu’ils rendent nécessaires, tous mis au point chez nous. Et notre savoir-faire projette ses réalisations au delà de l’atmosphère et lance dans l’espace ses satellites de télécommunications.

Le Canada est fier d’avoir été l’hôte de l’OACI pendant ses années de croissance, de mûrissement. Lorsqu’elle s’installa à Montréal, en 1949, l’organisation ne comptait que cinquante-trois États membres. Quand elle ouvrira sa prochaine assemblée, dans le magnifique édifice qui abrite son nouveau centre de conférences, c’est plus de cent trente pays qu’elle réunira. Or, cet accroissement n’est pas le seul fait de l’expansion universelle de l’aviation, c’est aussi le reflet de l’importance que toutes les nations, celles qui viennent d’accéder à l’indépendance comme les plus anciennes, y attachent. L’aviation civile internationale a dû faire face à la demande de plus en plus pressante d’une communauté de nations qui va s’élargissant. L’OACI a su s’étoffer pour satisfaire à tous ces besoins. Et nous, Canadiens, nous sommes heureux de pouvoir partager avec elle une installation indispensable à l’efficacité de cet organisme des Nations unies.

[CTRUDEAU=19751004]
[lieu=Qué]

De prime abord, à cause de l’ampleur des lieux, à cause de l’immensité des installations, de la longueur des pistes qui s’étendent à perte de vue sous un ciel dont le silence originel a persisté jusqu’à présent, de prime abord il est difficile de se représenter cette superbe aérogare en pleine activité. On a peine à imaginer le fourmillement énorme mais ordonné qu’elle abritera bientôt lorsque les voyageurs y afflueront au rythme de quatre, puis de six, puis de dix millions par année. Mais ce que nous voyons sera d’ici cinquante ans multiplié par six.
Le projet entier déborde sur le XXIe siècle, qu’il prépare et anticipe. Par son architecture si lisse et si purement fonctionnelle; par l’ingéniosité de ses agencements; par ses extrêmes raffinements techniques; par ses formidables dimensions, Mirabel en effet annonce l’an 2000. Si intéressants que soient ces différents aspects du projet, aucun d’eux ne nous livre vraiment l’originalité foncière de Mirabel.
Mirabel est plus qu’un aéroport, c’est d’abord le territoire d’une municipalité qui compte 16000 habitants c’est une ville dont je suis heureux de saluer le premier maire, monsieur Paul-Émile Lacombe, qui se trouve parmi nous. La ville de Mirabel elle-même constitue un remarquable complexe rural et urbain, qui se présente à nous comme l’esquisse d’un aménagement admirablement structuré et très riche en possibilités.
Mais la principale vocation de Mirabel concerne évidemment le transport aérien des voyageurs et des marchandises. Audacieusement projetée dans le concret, dans une réalité dont elle se voulait inséparable, la logique de cette vocation aura entièrement commandé le plan directeur du ministère fédéral des Transports, à qui revient l’initiative du projet et qui en assume la responsabilité.

En vue d’un aménagement qui supposait la reconnaissance concrète de toute une échelle de valeurs, les auteurs du plan ont opté pour l’expropriation d’un territoire dont la superficie est de plusieurs fois supérieure à celle de la zone opérationnelle du futur aéroport, non pas seulement tel que celui-ci nous apparaît aujourd’hui en sa première phase, mais tel qu’il sera en 2025 une fois complétée la phase ultime du projet.
La vaste marge dont dispose le nouvel aéroport international de Montréal n’est pas excessive : l’espace qu’elle occupe, j’ose dire qu’il est la place même d’un grand respect du milieu naturel et de l’environnement social; je le vois aussi comme le signe même d’une généreuse prévoyance. Grâce à une occupation convenablement réglée et à une mise en valeur bien ordonnée, sa propre autonomie garantit au territoire périphérique la conservation de ses traits originels essentiels, notamment son équilibre écologique; elle favorise en outre les diverses vocations des terrains qui le composent. De plus, la présence de cette marge écarte, au moyen d’un zonage sévère, toute possibilité d’étranglement de l’aéroport par la construction sauvage; elle assure aussi à l’aéroport sa liberté : elle lui permet de fonctionner jour et nuit sans que le bruit des avions ne gêne quiconque et elle écarte pour lui la nécessité si onéreuse du couvre-feu. Le territoire périphérique permettra enfin que la bénéfique fermentation économique, déclenchée par Mirabel, soit plus équitablement répartie sur l’ensemble d’une région que le ministère de l’Expansion économique régionale avait déjà désignée zone spéciale.

À ce propos, Ottawa et Québec mettent au point les modalités d’un accord relatif à l’aménagement du parc industriel et commercial que comprend le plan directeur. Mon collègue, l’honorable Marcel Lessard, le nouveau ministre de l’Expansion économique régionale, espère être en mesure d’annoncer bientôt la conclusion de cet important accord fédéral-provincial.
La pluralité des fonctions, l’intégration compréhensive des éléments, voilà ce qui à mes yeux confère à Mirabel son originalité, voilà ce qui lui imprime le sceau de la modernité et en fait quelque chose d’exemplaire pour notre époque. Aux auteurs du plan, je tiens à dire mon admiration; à M. Baribeau et à ses collaborateurs, qui ont jusqu’à présent dirigé l’aménagement de Mirabel, j’adresse mes chaleureuses félicitations. Ils nous livrent aujourd’hui une oeuvre qui témoigne avec autorité d’une culture nationale très évoluée, car le génie civil, la mécanique, la technique, l’économie, sont des facteurs culturels au même titre que l’architecture, les arts graphiques ou toute autre discipline. La culture en effet se veut une, englobante, universelle. Devant la réussite de Mirabel, je suis sûr que tous les Canadiens éprouveront la même fierté que le Gouvernement fédéral.
Mirabel s’imposait pour Montréal, pour le Québec, pour le pays tout entier dont l’unité et le bien-être dépendent si largement de nos réseaux de transport et de communication. La nécessité du nouvel aéroport n’a jamais fait aucun doute pour nous. Si nous avions eu le moindre doute à ce sujet, la regrettable défection qui nous force à abandonner le projet de Pickering nous en aurait radicalement guéris. Il est donc fort possible que les installations de Mirabel soient d’ici peu de temps plus intensément sollicitées que nous ne l’avions prévu, et il se peut aussi que la flexibilité du plan directeur soit mise à l’épreuve avant la date inscrite à l’échéancier. Ce ne sont pas les gens de Montréal et de la région qui se plaindront de cela.
Le bien commun exigeait Mirabel. Il est certes impossible d’entreprendre quoi que ce soit de semblable sans causer maints dérangements, et des dérangements parfois forts pénibles. Dans le cas de Mirabel, ils ont été réduits au minimum, parce que, je le répète, Mirabel n’est pas une simple affaire de génie civil: les soucis et les considérations d’ordre technique, écologique et social sont ici en intime interaction. Mirabel n’a rien à voir avec les brutalités de la révolution industrielle. Mirabel appartient à l’ère postindustrielle.
La réalisation de cette immense entreprise n’aurait pas été possible sans l’étroite collaboration avec nous du gouvernement du Québec. De fait, elle engage profondément les trois paliers de gouvernement, fédéral, provincial, municipal. Le projet a donné lieu à des négociations très compliquées, mais dont l’aboutissement heureux en dit long sur la bonne volonté, sur la maturité des parties en présence.
Je souhaite la bienvenue à chacune des compagnies d’aviation qui s’installeront bientôt à Mirabel, l’aéroport international de Montréal, que j’ai l’honneur de déclarer ouvert.

[CTRUDEAU=19751013]
[lieu=ottawa]

Demain, le Gouvernement du Canada demandera au Parlement l’autorisation d’imposer des restrictions rigoureuses à la hausse des prix et des revenus.
Ce programme de restrictions est le plus sévère qu’on ait prescrit aux Canadiens depuis la Deuxième Guerre mondiale.
Aux termes de ce programme, certains regroupements puissants seront contraints, en vertu de la loi, de se conformer à des directives strictes au sujet de toute augmentation de leurs prix et revenus.
Les directives concernant les prix et les revenus entrent en vigueur ce soir, à minuit : elles auront force de loi pour le Gouvernement fédéral et tous ses employés, pour les 1500 sociétés les plus importantes du Canada, y compris presque toutes les firmes de l’industrie du bâtiment et tous les employés de chacune de ces sociétés. Ces directives s’adressent également aux membres de toutes les professions libérales, notamment aux médecins, aux avocats, aux comptables et aux ingénieurs.
J’ai demandé aujourd’hui à tous les premiers ministres provinciaux de participer pleinement à cette attaque contre l’inflation. Je leur ai demandé notamment d’appliquer, dans le champ de leur compétence, ces directives fédérales concernant les prix et revenus à tous les salaires versés par tous les services publics provinciaux et municipaux, à tous les loyers, ainsi qu’à tous les honoraires professionnels.
Je fais appel, ce soir, à la bonne volonté de tous les autres Canadiens, j’exhorte chacun d’entre vous à faire preuve de modération. Bien que les directives ne doivent avoir force de force de loi que sur un nombre de groupements assez restreint, elles ne peuvent être efficaces que si tous acceptent ces nouvelles consignes et se considèrent liés par elles. Cette lutte est l’affaire de tous et de chacun d’entre nous. Plus précisément, je vous demande de faire ce que vous seuls êtes en mesure de faire pour venir à bout de l’inflation. Je vous demande de reconnaître dans le quotidien de vos vies que tous les Canadiens doivent mettre un frein aux exigences croissantes qu’ils ont à l’égard des ressources du pays, pour que le Canada puisse vivre selon ses moyens.
C’est là la seule arme contre l’inflation qui permette quelque espoir de succès durable. Cette arme, vous l’avez entre les mains : c’est à vous de vous en servir.
On observe chez les Canadiens une tendance dangereuse à croire que seuls les gouvernements peuvent prendre, d’une manière efficace, des mesures contre l’inflation. On s’imagine généralement que si seulement l’État se montrait sévère à son propre égard, à l’égard des grands syndicats et des grandes entreprises, le problème serait résolu. Beaucoup sont persuadés que la modération individuelle n’est ni nécessaire ni efficace.
Cette opinion est erronée. Elle est en outre le principal facteur inflationniste. La cause fondamentale de l’inflation, c’est qu’un trop grand nombre de gens et de groupements essaient d’accroître leurs revenus à des taux supérieurs à celui de l’augmentation de la richesse nationale.
Si je ne pouvais vous convaincre que d’une chose, ce soir, je voudrais que ce soit de ceci : que la plus sévère et la plus minutieuse des régies, fût-elle confiée à une armée de bureaucrates, et que même le blocage complet de tous les prix et revenus au Canada ne sauraient nous guérir pour de vrai du mal de l’inflation.
Le seul avantage du recours à la loi, c’est de donner aux gens le temps de comprendre et d’adopter le remède véritable, à savoir une modification fondamentale de nos attitudes. Nous devons nous rendre compte, en effet, qu’il n’est pas raisonnable de nous attendre à ce que la croissance des revenus soit plus rapide que celle de l’économie même du pays.
Si le pays ne prenait pas une nette conscience de cela, si nous ne parvenions pas à modifier nos façons d’être et nos aspirations, si la majorité des Canadiens refusaient de s’imposer une certaine modération, l’inflation connaîtrait inévitablement une recrudescence explosive au moindre relâchement des mesures gouvernementales.

Nous sommes enfermés dans un dilemme : ou bien nous vivrons selon nos moyens, ou bien nous connaîtrons une inflation pire encore, une inflation qui déjà compromet nos perspectives d’emploi et de revenu.
Partout dans le monde, on constate la révolte généralisée des espérances. Nous en sommes venus à penser que par quelque formule magique nous pouvons nous procurer à bon compte et en abondance, tout en améliorant sans cesse notre niveau de vie, la nourriture, l’énergie, le logement et les services gouvernementaux. Nous estimons que tout cela nous revient de droit sans égard à l’accroissement collectif des biens et des services.
La crainte grandissante que l’inflation a inspirée à la population au cours des derniers mois vient encore compliquer les choses. Parce qu’ils ont peur de perdre du terrain, beaucoup de Canadiens cherchent à surcompenser en fonction du pire taux d’inflation qu’il leur soit possible d’imaginer pour l’avenir.
Les sociétés pratiquent des prix suffisamment élevés pour se protéger des pires hausses éventuelles des prix de revient, c’est-à-dire de leurs coûts. Les employés exigent des augmentations salariales suffisamment élevées pour répondre aux prévisions les plus sombres quant à l’avenir des prix. Ces exigences sont les plus fréquentes et ont le plus de chance de succès au sein de ces puissants groupements économiques qui sont capables d’imposer leur volonté au reste du pays.
Dans la course à la sécurité, ce sont les grands et les puissants qui l’emportent, aux dépens de ceux qui sont incapables de se protéger. C’est pourquoi il importe de freiner dès maintenant la surenchère. Aussi, dans l’application de nos directives, nous ferons surtout porter notre effort sur ceux qui, jusqu’à ce soir, ont disposé des moyens voulus pour obtenir ce qu’ils désiraient. Je ne promets pas que la politique que j’annonce puisse apporter du jour au lendemain un remède à l’inflation. Les majorations de prix et de salaires de ces derniers mois, y compris la majoration d’un dollar, il y a deux semaines, du prix du baril de pétrole étranger, n’ont pas encore eu, sur notre système économique, toutes les répercussions prévues. À mesure que ces répercussions se feront sentir, nous devrons tous en subir progressivement le contrecoup lorsqu’elles se traduiront, avec le temps, par une hausse du coût de la vie.
Il est donc impossible de mettre fin immédiatement à l’augmentation des prix. Il ne s’agit pas là de difficultés passagères. C’est une lutte longue et ardue qui nous attend.
Dans cette lutte, il nous incombe en somme d’accorder nos désirs à la réalité, d’ajuster notre façon de vivre à nos moyens. Pareille conversion ne sera ni aisée ni rapide. Il faudra du temps avant que des augmentations beaucoup plus modestes des prix et revenus soient considérées comme normales. Aucun peuple ne peut changer en un seul jour ses attitudes fondamentales. Mais il faut absolument que nous changions.
Parce que nous ne pouvons nous attendre à une soudaine atténuation de désirs si profonds, le programme de restrictions que j’annonce ce soir restera en vigueur pendant une période de temps considérable. Qu’on se le dise bien, ce programme doit, coûte que coûte, être appliqué avec succès : sinon, le Gouvernement pourrait se voir forcé d’imposer au Canada une réglementation globale et obligatoire des prix et des revenus, s’appliquant partout et à tous.
Je vous ai dit ce que j’attends de vous, et pourquoi. Je vais vous expliquer maintenant quel sera le mode d’application du programme anti-inflationniste. Les lignes directrices devront être observées par tous mais les mécanismes juridiques de l’application du programme s’adresseront aux seuls groupements suivants :
En premier lieu, toutes les entreprises ayant plus de 500 employés, ainsi que ces employés eux-mêmes.
En second lieu, toutes les firmes de l’industrie du bâtiment ayant plus de vingt employés, ainsi que ces employés eux-mêmes.
En troisième lieu, toutes les personnes employées dans les ministères fédéraux, ainsi que dans les organismes et sociétés de la Couronne relevant de la compétence fédérale.
En quatrième lieu, tous les professionnels qui reçoivent habituellement des honoraires, comme les médecins, les avocats, les comptables et les ingénieurs.
J’ai prié chaque premier ministre provincial d’appliquer ces directives à tous ceux qui travaillent dans les ministères et les institutions relevant de la compétence provinciale, et de veiller à ce que ces directives soient également appliquées, dans sa province, à tous les employés des institutions et services municipaux.
Je passe maintenant aux directives concernant les prix. On ne permettra pas que soient majorés les prix facturés par les entreprises qui sont assujetties aux directives, y compris les sociétés de la Couronne, à moins que n’augmentent les prix de revient de l’entreprise et même alors, on ne permettra pas que les prix soient majorés, si ce n’est dans la mesure où cela est nécessaire pour permettre à l’entreprise de récupérer l’accroissement de ses prix de revient. En outre, lorsqu’une société estime que ses frais d’exploitation accusent une baisse, on s’attendra à ce qu’elle réduise ses prix en conséquence. Les profits et les marges de profit seront, de la sorte, sujets à une stricte surveillance.
Au cours de la première année du programme, les employés de l’État et des firmes désignées se verront allouer, en règle générale et en cas de nouveaux contrats, des majorations de traitement de l’ordre de 8 %, en compensation de l’augmentation du coût de la vie, plus une majoration supplémentaire de 2 % au titre de leur part dans l’accroissement de la productivité nationale. Donc, dans la majorité des cas, ces salaires et traitements ne pourront pas augmenter de plus de 10 %.
Les directives tiennent compte des groupes qui, depuis quelques années, tirent sérieusement de l’arrière ou connaissent un progrès marqué. Cette disposition pourrait augmenter ou diminuer de 2 % l’augmentation autorisée.
Si, après la première année du programme, l’augmentation du coût de la vie a été supérieure à 8 %, une majoration supplémentaire sera accordée afin de compenser la différence.
Pour bien s’assurer que ces directives n’imposent pas un fardeau excessif aux personnes à revenu modeste, ni n’accordent un avantage indu à ceux qui jouissent d’un revenu supérieur à la moyenne, il y aura deux exceptions à la règle :
Premièrement, les directives ne s’appliqueront pas aux augmentations ne dépassant pas 600 $.
Deuxièmement, aucune augmentation annuelle de salaire et de traitement excédant 2400 $ ne sera autorisée.
Ce sont là les grandes lignes concernant les revenus d’emploi. Bien entendu, les directives ne touchent pas les contrats ou conventions collectives déjà en vigueur, elles concernent seulement les nouvelles ententes. Mais je tiens à souligner que les directives au sujet du revenu s’appliquent à toutes les formes de revenu, y compris loyers, dividendes, honoraires de médecins, d’avocats, de comptables et d’ingénieurs, traitements de cadres, marges de profit des entreprises, et salaires et traitements versés par les gouvernements.
Nous comptons sur la collaboration entière et volontaire de tous les Canadiens pour la réalisation de ce programme.
L’observation des directives, par les groupements désignés, sera surveillée par un Bureau d’examen et de contrôle. Le Gouvernement établira ce bureau dès demain.
Le nouvel organisme sera chargé de repérer les groupements désignés qui ne respectent pas volontairement les directives et il devra les porter à l’attention d’un administrateur spécial. Le Gouvernement espère que de tels cas ne se présenteront pas fréquemment.
L’administrateur aura le pouvoir d’ordonner le retrait d’une augmentation de prix ou la réduction d’une majoration de salaires. Si l’on passe outre à l’ordre de l’administrateur, la loi prévoit des sanctions rigoureuses et applicables sans délai.
Nous croyons que, si les groupements les plus puissants, et les plus importants font preuve de modération en ce qui touche les prix et les revenus, le pays entier s’en ressentira. Lorsque l’exemple vient de haut, il est généralement suivi.
Si une grande société manufacturière fait en sorte que ses prix n’augmentent pas, le petit commerçant, qui achète les produits de cette industrie, sera moins enclin à majorer les siens. Si les grands syndicats ouvriers réduisent leurs exigences salariales, d’autres travailleurs seront mieux disposés à viser des augmentations moindres. Si les membres des professions libérales et les propriétaires demandent des augmentations d’honoraires et de loyers moins élevées, le salarié se rendra compte que ces directives ne sont pas dénuées de justice.
J’admets que, si les grands groupements consentent à faire leur part pour freiner l’inflation, les gouvernements doivent aussi faire la leur. C’est pourquoi le Gouvernement fédéral comprimera encore plus ses dépenses, conformément à ce que nous avons annoncé dans le budget de juin dernier.
Le Gouvernement central prendra trois moyens pour contenir rigoureusement l’augmentation de ses dépenses.
En premier lieu, les directives en matière de salaires s’appliqueront à tous les employés du Gouvernement fédéral, des organismes fédéraux et des sociétés de la Couronne.
En second lieu, la Fonction publique n’augmentera presque plus ses effectifs, si ce n’est dans le cas des employés, peu nombreux, qui assureront l’application du présent programme de restrictions et aussi de ceux dont on a besoin pour mettre en oeuvre le nouveau programme de lutte contre le crime et la violence, on fera connaître les détails de ce programme au cours des prochaines semaines.
En troisième lieu, nous réduirons ou éliminerons les dépenses dans un bon nombre d’autres secteurs moins importants mais qui, tous ensemble, prennent une certaine importance. Par exemple, l’administration interne du gouvernement fera l’objet de strictes mesures d’économie.
Mais, bien entendu, cela ne veut pas dire que les dépenses gouvernementales n’augmenteront pas du tout. Il faut qu’elles augmentent pour le maintien de certains services essentiels. Nous devons, entre autres choses, mettre les Canadiens, pour une part du moins, à l’abri des majorations du prix du pétrole importé, protéger des effets de l’inflation les personnes âgées et les autres citoyens à revenu fixe, ou venir en aide aux chômeurs. Ce sont là des programmes essentiels, car ils comptent parmi les fondements mêmes de la politique économique et sociale du gouvernement, c’est-à-dire qu’ils sont des programmes capables d’assurer un niveau d’activité économique élevé tout en garantissant une large redistribution des revenus et la protection des citoyens les moins fortunés. Les Canadiens, j’en suis sûr, ne voudraient pas que le fardeau de la lutte anti-inflationniste soit rejeté sur ceux qui sont les moins capables de le supporter.
Le programme que je vous expose ce soir et que j’ai discuté plus tôt avec chacun des premiers ministres provinciaux, ainsi qu’avec les chefs des partis d’opposition, sera déposé au Parlement demain. Nous allons demander au Parlement d’étudier ce projet de loi immédiatement.
Bien que ce programme anti-inflationniste ne doive pas imposer de dures contraintes au peuple canadien, il faudra quand même consentir certains sacrifices.
La population est prête à faire des sacrifices, si pénibles soient-ils, parce qu’elle les sait nécessaires au redressement de la situation.
J’exhorte donc les Canadiens à se plier à de fortes restrictions, afin que l’économie se rétablisse, afin que nous puissions être dans l’avenir en bien meilleure posture que nous ne le serions si nous laissions l’économie suivre le cours néfaste de sa présente évolution.
Le programme anti-inflationniste du Gouvernement est conçu de façon à garantir à notre pays une croissance économique plus saine et constante. Son succès dépend de la compréhension, de la bonne volonté et du bon sens des Canadiens.
Je crois que vous saurez l’accepter, ce programme.
Ensemble, nous pouvons en faire une réussite.
Ensemble, nous en ferons une réussite.

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Avec son cortège d’événements heureux et malheureux, 1975 vient de passer à l’histoire, et nous voilà au début d’une année nouvelle. Les voeux que nous échangeons en ce moment, les résolutions que nous prenons sont des traditions dont nous perdons parfois le sens premier. En fait, elles précèdent un renouvellement en profondeur de toute la nature qui, après la longue paralysie de l’hiver, élabore la sève du printemps. Il n’en tient qu’à nous d’approfondir ce phénomène naturel et d’y trouver plus qu’un symbole, l’occasion d’une véritable régénération. Mais, si nous savons bien, entre parents, entre amis, formuler les voeux pertinents, qu’allons-nous nous souhaiter collectivement, comme citoyens d’un même pays? Vers quels épanouissements inédits espérons-nous nous orienter ensemble cette année? Vers quel renouveau?
Il ne faut pas se le cacher, l’époque n’est pas des plus faciles. La très grande majorité des pays industrialisés subissent les fluctuations et les incertitudes d’une crise économique qui traîne en longueur, sans parler des tensions sociales et culturelles. Dans ce contexte, les pressions des groupes et les exigences des citoyens s’accumulent, créant une poussée formidable sur les gouvernements et les conduisant, le plus souvent malgré eux, dans les voies du dirigisme et de l’autoritarisme. Nous n’en sommes pas encore là, au Canada, mais il serait présomptueux de croire que nous sommes immunisés contre ces dangers.
La jeunesse de notre pays, ses dimensions, ses ressources, nous permettent, bien sûr, d’envisager l’avenir avec plus d’optimisme que d’autres nations. Il faut cependant prendre garde de se laisser aveugler par cet optimisme. C’est pourquoi, en ce premier jour de l’année, je veux vous inviter à retrouver les bases d’un nouvel équilibre. L’abondance des biens de consommation mis à notre disposition nous incite souvent à l’abus et au gaspillage. En exacerbant nos désirs, elle nous entraîne dans toutes sortes de déséquilibres dont les effets néfastes se font sentir autant sur notre santé physique et mentale, que sur notre environnement naturel et notre organisation économique et sociale.
Il est donc temps d’adopter un nouveau style de vie. La nécessité d’une telle transformation nous est imposée, non seulement par notre propre condition économique, mais par l’évolution globale de l’humanité, qui après dix millénaires d’agriculture et à peine deux siècles d’industrialisme, se retrouve aux prises avec les problèmes d’un autre type de société. L’équilibre personnel et collectif que nous devons viser, pour nous adapter à cette ère nouvelle, ne saurait tenir s’il ne s’appuie sur un changement d’attitude fondamental. Plusieurs philosophes ont dit qu’on trouve moins de liberté dans l’avoir que dans le faire et dans l’être.
C’est une conversion de ce genre que je vous propose aujourd’hui. Au lieu de lutter les uns contre les autres pour posséder de plus en plus de biens, sans égard à la qualité de notre travail, au lieu de tout attendre de l’État et de penser à nos droits bien plus qu’à nos devoirs, souhaitons-nous cette année de faire plus et d’être meilleur, chacun dans notre domaine d’activité. C’est en espérant que ces quelques idées vous seront un germe de renouvellement que je vous adresse à tous mes voeux de bonne et heureuse année.

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Je me félicite du débat sur l’avenir du Canada que les mesures gouvernementales et mes propos ont suscité.
Nous sommes engagés, il faut le reconnaître, dans une nouvelle ère économique. Il est temps d’envisager cette réalité et de se résoudre à trouver les moyens de nous en accommoder.
Je veux poursuivre le débat ce soir, en faisant d’abord la distinction entre les vrais et les faux problèmes qui ont été évoqués récemment en public. Je vous entretiendrai de quelques problèmes de notre économie, d’options et de choix qui nous concernent tous comme peuple libre, responsable de sa propre destinée et capable de façonner son avenir.
Je tiens avant tout à attirer votre attention sur les réalités contemporaines. De ces réalités, la plus pressante, c’est l’inflation. Notre devoir le plus impérieux est de coopérer tous ensemble pour assurer la réussite de notre offensive anti-inflationniste.

Un aspect essentiel du programme anti-inflationniste, c’est de chercher, une fois qu’il sera terminé, les moyens d’assurer pour l’avenir un meilleur fonctionnement de notre économie; c’est de trouver des mesures qui préviendront toute récurrence sérieuse de l’inflation, qui encourageront une saine croissance économique, qui réduiront le chômage et rendront moins nécessaires d’autres interventions de l’État. À cet égard, une bonne discussion des problèmes qui se poseront certainement à nous dans l’avenir peut se révéler extrêmement féconde, à la condition que nous ne perdions pas de vue les réalités actuelles.

Si nous tenons vraiment à adapter notre système économique à nos besoins présents et futurs, il serait bon de commencer par nous accorder sur la nature du système qui est aujourd’hui le nôtre. Le marché libre, à proprement parler, n’existe pas au Canada. J’ai dit que nous n’avons même pas pu faire fonctionner un système modifié de libre marché au Canada, de façon à écarter le genre de problèmes que nous connaissons présentement, et qu’il ne servirait à rien d’essayer de créer une pure économie de marché pour résoudre nos problèmes futurs, parce que cela serait tout aussi inefficace. C’est pour cela qu’on m’a accusé publiquement de vouloir saper la libre entreprise pour y substituer un système d’intervention étatique dans toute décision d’ordre économique. Il n’en est rien, car, dans l’entrevue de fin d’année qui a alimenté cette controverse, je ne faisais absolument aucune allusion à la libre entreprise. Je parlais d’une économie de marché, ce qui n’est pas du tout la même chose.
Le fait est que depuis plus de cent ans, depuis que le Gouvernement a coopéré à la construction du Canadien Pacifique en lui concédant des terres de la Couronne, le Canada a eu non pas une économie de marché, mais une économie mixte, caractérisée par un mélange d’entreprises privées et publiques. C’est d’ailleurs précisément cette combinaison qui a rendu possible la prospérité dont nous avons joui.
De plus, c’est avec l’appui et l’encouragement du monde des affaires que le Gouvernement a continué à intervenir dans le marché pour favoriser la croissance et la stabilité, notamment lors de la création de la Commission canadienne du blé, lors de la négociation du pacte canado-américain de l’automobile et par des mises de fonds massives dans le projet Syncrude.
Jusqu’à ce que j’aie pris connaissance des vives réactions de certains hommes d’affaires au cours des dernières semaines, j’étais persuadé que la grande dépression des années trente avait fait disparaître pour toujours l’idée qu’une économie de marché engendrerait d’elle-même, en dehors de toute aide gouvernementale, un état idéal de croissance économique constante, de stabilité des prix et de plein emploi.
La dépression a persuadé la plupart des gens de la nécessité d’une intervention gouvernementale massive dans l’intérêt de la stabilité économique générale. Il a été également reconnu que l’État doit intervenir dans l’économie, par exemple, pour redistribuer les revenus, et pour s’assurer que l’industrie privée agit conformément à l’intérêt public.
Comme vous le savez, la conception traditionnelle voulait que le libre choix du consommateur régisse l’économie. Au temps, où, au Canada, on s’éclairait à la chandelle, par exemple, on pensait que les choix faits par les consommateurs, parmi les produits des différents fabricants de chandelles, déterminaient les prix, ainsi que le niveau correct de production et d’emploi. Bien peu évoquaient la possibilité qu’un fabricant réussisse à dominer le marché de la chandelle privant ainsi les consommateurs de leur liberté de choix, ou qu’un syndicat de fabricants acquière un monopole sur le prix de la main-d’oeuvre de l’industrie, ou encore que des chandelles de piètre qualité ou dangereuses soient mises sur le marché et vendues à une clientèle crédule, ou enfin que les fabricants n’approvisionnent pas de façon convenable les régions isolées, dans lesquelles les perspectives de bénéfices seraient peu intéressantes. On ne pensait guère que le libre choix du consommateur puisse être compromis par une publicité mensongère ou frauduleuse, ou que l’industrie et ses employés soient menacés par l’importation de chandelles à meilleur marché.
Mais les temps ont changé, et toutes ces situations se sont produites depuis dans une industrie ou dans une autre. Toutes ont affaibli l’influence du consommateur sur l’économie; et, dans tous les cas, le consommateur ou l’industrie ou le syndicat a appelé l’État à son secours. De plus, la population n’a cessé de demander à l’État de lui fournir des services qu’elle ne pouvait obtenir du secteur privé. Il en est résulté un accroissement de l’intervention étatique et une multiplication des organismes de réglementation et des sociétés de la Couronne, qui ont fatalement modifié l’économie de marché, comme l’avaient fait les monopoles et les quasi-monopoles dans les secteurs privés et publics.
Tous les gens raisonnables reconnaissent aujourd’hui que le Gouvernement fédéral a le devoir de gérer l’économie du pays dans l’intérêt de tous ses habitants et de toutes ses régions. De ce devoir découle nécessairement l’obligation d’intervenir quand il le faut pour stimuler l’embauche, redistribuer les revenus, contenir l’inflation, réduire la pollution, protéger le consommateur, encourager la conservation des ressources et la productivité et assurer un approvisionnement suffisant de tous les produits dont nous avons besoin.
Il reste néanmoins de vastes secteurs de l’économie où le libre marché et le libre choix du consommateur sont toujours possibles. Par exemple, le commerce de détail, les industries du tourisme et des services, l’industrie vestimentaire, ainsi que les milliers de petits entrepreneurs et fabricants indépendants, offrent au consommateur un large éventail de choix.
Ni le Gouvernement ni le peuple canadiens ne désirent imposer des réglementations additionnelles aux secteurs vraiment concurrentiels de l’économie, au secteur de la petite entreprise par exemple, où la libre entreprise est prospère, où il est possible d’avoir de l’initiative, de se montrer indépendant et de prendre des risques, et où des hommes et des femmes continuent d’oeuvrer pour améliorer leur sort et celui de leurs collectivités, en consacrant à cette fin leur temps, leurs capitaux et leurs talents.
La préservation et le renforcement du libre marché au sein de notre économie sont au coeur de la vision libérale de l’avenir du Canada. C’est pourquoi nous rejetons le socialisme, qui veut que l’État cherche toujours à étendre son emprise sur la production et la commercialisation des biens; et c’est aussi pourquoi nous rejetons le corporatisme ou l’étatisme, selon lesquels toutes les décisions économiques importantes sont prises par une association officielle de la grande entreprise, des grands syndicats et de l’État.
C’est aussi pourquoi le Gouvernement saisi le Parlement de la Loi sur la concurrence, qui protégera l’intérêt public en sauvegardant le système concurrentiel; c’est pourquoi nous avons mis sur pied la Banque de développement de la petite entreprise qui apportera aide et encouragement à des milliers de petits hommes d’affaires canadiens.
Nous avons une économie mixte, qui au cours de son évolution nous a très bien servis et qui convient parfaitement à nos valeurs et à nos traditions. Cependant, elle ne nous sert pas de façon satisfaisante en ce moment, ainsi que le montre clairement la gravité de nos problèmes. Notre économie est perturbée et son état empirera si nous n’agissons pas. Mais il ne s’agit pas de rejeter notre système actuel et de lui substituer quelque chose d’entièrement différent. Il s’agit de savoir si nous sommes prêts à remanier le système par des amendements législatifs, des changements dans nos institutions et nos attitudes, pour relever les défis du présent et de l’avenir.
Il se trouve que l’économie canadienne et celles des autres pays du monde libre passent par une grave crise d’inflation et de chômage simultanés.
D’aucuns veulent nous faire croire que le Gouvernement fédéral s’est rendu responsable de ces difficultés en accroissant excessivement la masse monétaire, en faisant des dépenses exagérées et en se livrant à des interventions indues sur le marché. Cela aussi est un faux problème. Si nos orientations politiques sont seules à blâmer, comment se fait-il que chaque pays industrialisé du monde libre connaisse les mêmes difficultés, et comment se fait-il que, dans ces conditions, le rendement de l’économie canadienne continue de surpasser celui de presque toutes les autres économies? On estime que, parmi les dix principaux pays capitalistes, notre taux de croissance, bien que proche de zéro, s’est classé au nombre des trois meilleurs. Et on prévoit que cette année notre taux de croissance ne sera surpassé que par celui des États-Unis.
Les réussites économiques du Canada résultent manifestement des efforts conjugués des secteurs publics et privés. Quand tout va bien, nous avons tous deux notre part de félicitations; quand tout va mal, nous partageons ensemble le blâme. Ne cherchons donc plus de boucs émissaires et travaillons à édifier l’avenir. L’objectif premier est évidemment d’empêcher les taux de chômage et d’inflation intolérables qui sont les nôtres en ce moment.
D’habitude, dans les précédents cycles économiques, ces deux fléaux alternaient. Lorsque le chômage était le problème principal, nous pouvions nous y attaquer en stimulant la demande de biens et de services, ce qui encourageait la production et créait davantage d’emplois. Lorsque l’inflation était le problème dominant, nous pouvions la maintenir dans des limites raisonnables en réduisant la demande. Le but, toujours visé, mais jamais atteint, était d’arriver à une stabilité des prix et des emplois dans le cadre d’une croissance régulière, par le recours à des instruments économiques traditionnels.
Ces instruments ne fonctionnent plus aussi bien. Ainsi que le faisait observer récemment le Conseil économique du Canada : « Vu la gravité du problème, il faut compléter par de nouvelles techniques les instruments traditionnels ».
M. Arthur Burns, président du Federal Reserve Board des États-Unis, exprimait récemment les mêmes vues lorsqu’il disait : « Si un taux de chômage de 8 % ou 9 % ne suffit pas à enrayer l’inflation, notre système économique ne fonctionne plus comme nous l’avons déjà cru. À l’avenir, les efforts de l’État pour assurer le progrès économique devront comporter des réformes de structure, ainsi qu’une politique monétaire et fiscale appropriée. »
C’est principalement en raison de l’insuffisance des instruments classiques que le Gouvernement a dû intervenir dans l’économie, d’une façon si énergique avec l’imposition d’une régie des revenus et des prix. Cette période de réglementation ne nous aidera pas seulement à limiter le taux de croissance de l’inflation, mais elle nous donnera aussi le temps de réformer nos institutions économiques, nos attitudes et nos orientations politiques. C’est la nature de cette réforme qui fait l’objet du débat dans lequel nous sommes engagés.
La gravité du problème ne se borne pas à l’inflation et au chômage. Ainsi, des changements de structures assez profonds s’imposent dans notre façon de chercher à nous assurer un approvisionnement suffisant et sûr en énergie et en denrées alimentaires, dont nous avons avec les autres pays un besoin toujours plus pressant.
Il nous faut de meilleures méthodes : pour lutter contre la pollution et l’encombrement urbain, pour réduire les pertes humaines et financières attribuables aux accidents de la circulation, pour améliorer le sort des familles à revenu modeste et les relations patronales-ouvrières, pour équilibrer la puissance concurrentielle de la grande entreprise, des grands syndicats et de l’État. Examinons donc de plus près certains aspects de la question pour nous en faire une meilleure idée, pour mieux apprécier les occasions que nous avons de prouver, une fois de plus, que le Canada est capable d’affronter courageusement ses défis, dans la confiance et l’unité.
L’approvisionnement du Canada en énergie préoccupe beaucoup le Gouvernement et devrait nous préoccuper tous. L’avenir est très incertain. Nos réserves connues de pétrole et de gaz sont plus faibles que nous ne le croyions il y a cinq ans, de sorte que si nous ne découvrons pas de nouveaux gisements, il nous faudra, pour éviter la pénurie au cours de la prochaine décennie, recourir de plus en plus aux fournisseurs étrangers.
Il y a une façon pour chaque Canadien de faire sa part : c’est de consommer et de gaspiller moins d’énergie, de manière à empêcher la demande canadienne d’énergie d’accuser le taux de croissance excessif qui est le sien depuis quelques années. Il nous faudra peut-être inciter l’industrie à réduire sa consommation en produisant des biens de consommation plus durables; de la sorte, on consacrera moins d’énergie et de matériaux au remplacement et à la réparation.
Notre pays occupe le deuxième rang de la consommation d’énergie par tête, surtout parce que nous dépensons l’énergie sans discernement, d’une façon qui trahit notre manque de réalisme. Conservation et meilleure gestion de nos ressources doivent compter parmi les principales préoccupations de la nouvelle société qu’il nous faut créer.

La lutte contre la pollution a été compromise jusqu’ici par les gouvernements, les industries et les particuliers qui se renvoient la balle. En outre, nous avons inconsidérément réduit le problème à son seul aspect financier. Il devient chaque jour plus clair que nous devons être plus sensibles à ce que coûte la pollution eu égard à la santé, à l’écologie et à la qualité de la vie. Il importe que nous commencions immédiatement à prendre conscience de la gravité croissante du problème, à accepter plus volontiers notre part de responsabilité, à mieux reconnaître la nécessité de modifier radicalement de vieilles habitudes industrielles et personnelles. Les simples citoyens et les corps intermédiaires ont là une excellente occasion d’accélérer le changement, en faisant pression sur l’industrie et sur les gouvernements à tous les paliers.
En 1974, les accidents de la route ont fait au Canada plus de 6000 morts et plus de 240000 blessés; ils ont coûté 1,3 milliard de dollars en dommages à la propriété, un milliard en perte de temps et 250 millions de dollars en frais médicaux. L’imposition de limites de vitesse moins élevées, l’usage obligatoire des ceintures de sécurité et une surveillance plus stricte de l’ivresse au volant pourraient diminuer de moitié le nombre des morts et des blessés. Si nous estimons que nous ne pouvons nous permettre un gaspillage aussi scandaleux de vies humaines et de ressources, nous devons mieux concilier la liberté de posséder et de conduire une voiture et la nécessité d’en régler l’usage.
Nous avons encore à réaliser un équilibre convenable entre l’intérêt public et la taille et la puissance grandissantes de certains syndicats et sociétés. Il est très urgent pour ce pays de trouver le moyen de régler équitablement les différends patronaux-ouvriers, tout en évitant les énormes pertes qu’entraînent les grèves.

La taille des gouvernements à tous les niveaux et son effet sur la productivité nationale méritent un réexamen. Je crois que tous les Canadiens désirent que leurs gouvernements aient la force et le pouvoir nécessaires pour protéger l’intérêt public; par conséquent, les aspects législatifs et régulateurs devront peut-être prendre plus d’importance. Mais je ne vois absolument pas pourquoi les gouvernements devraient continuer indéfiniment à assurer certains services que le secteur privé est capable de procurer.
Mais le tableau de la situation serait incomplet sans la reconnaissance du fait que le monde continue de vivre dans l’appréhension, au bord des grands désastres que pourrait provoquer une pénurie alimentaire. Les peuples affamés se tournent avec espoir vers le Canada, un des principaux fournisseurs des denrées dont ils ont besoin. Un des grands atouts de notre pays, c’est sa capacité de produire des aliments en abondance. Cette capacité nous offre la chance unique de contribuer considérablement à l’instauration de la justice sociale et de la stabilité politique dans le tiers monde.
Pourtant, c’est de façon prodigue et ruineuse que nous continuons à satisfaire nos besoins en protéines.
Ainsi, parmi celles de nos façons d’agir que nous devrons peut-être réformer, il y a l’habitude, que nous avons en commun avec quelques rares autres pays riches, de donner du grain plutôt que de l’herbe à certains bestiaux pour obtenir des viandes plus tendres et savoureuses. Or, les céréales perdent une grande partie de leur valeur protéique pendant le processus d’assimilation. C’est donc du gaspillage pur et simple. Et parce qu’ils manquent de protéines, des millions d’habitants d’autres pays souffrent quotidiennement de malnutrition et sont aux prises avec la famine.
Pendant combien de temps nos consciences pourront-elles s’accommoder de la souffrance des autres? Pendant combien de temps un monde affamé tolérera-t-il le gaspillage éhonté et constant de ressources alimentaires limitées? Combien de temps encore pourrons-nous fermer les yeux devant les responsabilités que nous imposent, sur le plan international, nos richesses et les besoins d’autrui?
Tous ces problèmes sont pressants. Ils exigent une réévaluation immédiate de nos valeurs, de nos institutions économiques et de la façon dont elles servent la société.
Certains partisans de la libre entreprise à outrance soutiennent que notre meilleur espoir réside en la création d’une véritable économie de marché, c’est-à-dire un système conçu d’après l’idéal économique de la concurrence parfaite. Je crois qu’ils se trompent.
Une telle mesure équivaudrait, notamment, à démembrer certaines de nos grandes sociétés et centrales syndicales. Souhaitons-nous vraiment en arriver là, même si nous le pouvions? Avant de répondre oui, demandez-vous comment le Canada s’assurerait l’autosuffisance quant à l’acier, par exemple, si nous n’avions pas de grandes sociétés capables de réunir les énormes capitaux nécessaires et de disposer des techniques de pointe, de l’expérience en matière de gestion et de la main-d’oeuvre qualifiée indispensables à la production de l’acier. Il nous faut de grandes sociétés à cause de leur efficacité, à cause de leur capacité exclusive d’accomplir certaines tâches, à cause enfin de leur aptitude à soutenir et à accroître notre commerce d’exportation.
Ce n’est pas l’existence de monopoles et de quasi-monopoles dans certains secteurs de notre économie qui fait problème, mais plutôt le choix à poser pour orienter leur force de façon qu’elle serve l’intérêt public et nos objectifs nationaux.
Dans ce contexte, la question est de savoir si nous serons dirigés par une réglementation gouvernementale ou par notre propre sens des responsabilités. Je pense bien que nous favorisons tous la première option le moins possible et la seconde, le plus possible.
Le Gouvernement, lui aussi, doit montrer plus responsable; cela signifie qu’il devra apprendre à dire non plus souvent et plus décisivement, tout comme il incombe à chaque citoyen de ne pas exiger de la nation des services publics nouveaux ou meilleurs qu’elle n’a pas les moyens de s’offrir.
Si nous décidons de dépenser plus dans un secteur de l’économie, nous devrons dépenser moins dans d’autres. Après coup, il est facile de dire que, depuis une vingtaine d’années, les gouvernements n’ont pas assez insisté sur le fait que, si l’on demande et reçoit des bénéfices comme des pensions et une assistance médicale plus élevées; il faut accepter soit des services de moindre qualité dans d’autres domaines, soit une amélioration plus lente de nos niveaux de vie personnels.
Si nous préférons la liberté à la contrainte, nos propres responsabilités à la dictée de l’État, je m’attends que les syndicats et les sociétés, entre autres, nous apprennent comment ils se proposent de restaurer la paix et la stabilité dans les négociations collectives, lorsque la régie prendra fin, et comment ils se proposent de travailler dès maintenant en ce sens.
Je demande aux dirigeants des sociétés s’ils sont prêts à accepter la responsabilité des conséquences sociales de leurs décisions. Ainsi, lorsqu’une entreprise pollue l’environnement, devrait-elle être tenue de réparer les dégâts et d’empêcher que la chose ne se reproduise? Ou est-ce là une responsabilité qui incombe au Gouvernement? Et, dans ce cas, comment y parvenir sans accroître les dépenses gouvernementales et les pouvoirs de réglementation, deux choses auxquelles le secteur privé s’oppose d’ailleurs énergiquement? Le secteur privé est-il prêt à agir de plein gré pour que les chances économiques soient partagées plus équitablement à travers le pays par le choix de leurs implantations? Est-il prêt à encourager la conservation de l’énergie?
L’industrie de l’automobile se décidera-t-elle à produire des véhicules plus économiques en carburant, ou alors le Gouvernement devra-t-il lui imposer cette décision, par une intervention plus poussée? Il faut que ce soit fait, mais qui s’en chargera?
Quelles mesures les syndicats ouvriers sont-ils disposés à prendre pour assurer un meilleur équilibre entre les salaires et la production et ainsi réduire la poussée inflationniste?
Il n’y a pas à se demander si les consommateurs canadiens devraient gaspiller moins de nourriture et d’énergie. Il faut en arriver là, mais comment? Par des décisions personnelles ou par l’entremise d’une réglementation gouvernementale?
Ce que j’essaie de vous faire voir, c’est que le Canada aura, dans les années à venir, à faire face à des défis de taille et que notre aptitude à les relever dépendra essentiellement de notre volonté d’ajuster nos mentalités et nos habitudes à la réalité. Notre espoir le plus ferme repose, non pas sur de nouvelles lois, ni sur un recours accru au pouvoir de l’État, mais bien sur la faculté de chacun d’entre nous de modifier nos valeurs sociales et économiques en fonction des réalités contemporaines.
La lutte est engagée. Nous avons lancé une offensive anti-inflationniste qui nous donnera un répit nous permettant de repenser nos façons d’agir, tandis que la régie des revenus et des prix nous protégera de comportements qui pourraient nous être néfastes.
Le Gouvernement lui aussi, se doit de profiter des prochaines années pour instaurer, après discussion devant les Chambres et le public, les réformes économiques et sociales qui permettront au Canada de sortir de la période de régie avec une confiance et une résolution renouvelées.
Le Gouvernement continue à définir différentes options au sujet de problèmes comme la croissance industrielle et démographique, le prix de l’énergie et son approvisionnement, les relations patronales-ouvrières, les relations économiques internationales, la politique alimentaire, la distribution du revenu au niveau des individus et des régions, les rapports entre l’État et le secteur privé.
Parce que nous sommes libéraux, nous inclinons fortement à régler ces problèmes en incitant les gens à décider par eux-mêmes de faire ce qui se doit plutôt qu’en imposant des sanctions à ceux qui agissent avec irresponsabilité.
Le temps est venu de faire preuve de sagesse, de discipline et de solidarité. Nous avons la chance de disposer de l’attribut le plus précieux d’une société libre, celui de décider nous-mêmes de notre propre avenir. Ce sont là autant de motifs d’espoir.
Je suis convaincu qu’un peuple dont les ancêtres ont héroïquement édifié ce pays, un peuple qui a surmonté les dures épreuves de la dépression et des deux guerres mondiales, un peuple qui a construit dans l’unité une des grandes démocraties du monde, saura s’unir encore pour relever le présent défi économique d’une manière digne de ceux qui abriteront de nous cette terre fortunée.

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Mesdames les coprésidentes, , mes chers amis libéraux,
Je suis bien content d’avoir l’occasion de vous parler un peu ce soir. C’est la première fois qu’on se rencontre en congrès depuis le mois de janvier 1974. Il s’est passé beaucoup de choses depuis ce temps-là, des bonnes, des moins bonnes, des pas pires. Je vous rencontrais à ce moment-là, vous, libéraux du Québec, vous veniez de donner au gouvernement actuel de la province la plus éclatante victoire de son histoire, vous vous réunissiez à un moment où vous alliez nous donner, aux libéraux siégeant à Ottawa, une victoire décisive.
Il s’est fait tout à l’heure des remerciements assez abondants, je pense que je ne les répéterai pas. Il suffit de dire que cette victoire de juillet 1974 qui nous a tirés d’une situation minoritaire difficile, cette victoire, Jean-Pierre a eu raison de dire que nous la devions à vous, militants libéraux, mais je pense que nous savons tous, et je répète les louanges qui ont été faits, que ceux qui ont forgé cet outil que nous sommes tous, ce sont ensemble Jean-Pierre Côté et Jean Marchand, responsables de cette victoire-là. Vous savez que ce sont mes amis, je n’ai pas besoin de vous en dire tout le bien que j’en pense. Je dirais la même chose de Marc Lalonde, celui qui a succédé à Jean Marchand comme ministre responsable du Québec. Je dois dire entre parenthèses que Jean Marchand, je me suis vite aperçu que ce n’était pas une machine qui pouvait marcher au ralenti. Il a vite demandé un nouveau ministère, et il continue de donner des services, probablement les services les plus importants qu’aucun chef politique venant d’aucune province ne puisse donner à la société d’aujourd’hui.
Dans le cas de Marc Lalonde, il n’a pas attendu pour faire ses armes; vous savez, militants, que le système de représentation géographique qui fait que des ministres sont en charge de tous les comtés de la province et qu’ils sont en contact avec les militants – c’est Marc qui a organisé cela sur une base nouvelle. Je n’ai pas à répéter ce que disait Al Graham : le grand triomphe de la province de Québec dans l’application de la nouvelle Loi électorale qui a enfin mis le financement d’un grand parti sur une base absolument démocratique, nous devons ça à Marc, nous devons ça au président du Comité des finances, Jacques Bock, à son assistant, Louis-Paul Nolet, nous devons ça à vous tous, qui avez pris au sérieux cette nouvelle orientation du Parti libéral, cette orientation qui disait qu’on ne dépendra de personne dans ce pays comme parti, on va dépendre de nous-mêmes, de tous ceux qui vont nous aider, les petites gens, les moyennes gens, les grosses gens, mais on ne dépendra pas d’une caisse électorale obscure et secrète.
Je remercie aussi ceux qui ont fait de ce congrès déjà un succès par le nombre des inscriptions, mais je voudrais revenir à ceux dont parlait Jean-Pierre au tout début de la soirée : les députés, vos députés, et surtout les classes montantes, parce que moi, moi ça remonte déjà à 1965. Jean, il n’y en a pas beaucoup, dans le parti, peut-être une poignée, qui ont été élus avant nous autres, quelques poignées, et pourtant on n’est pas si vieux, Jean… Mais déjà la classe de 1968, la classe de 1972, la classe de 1974 – c’est eux la force du parti. C’est eux qui nous représentent à Ottawa, et c’est ça la relève de demain du Parti libéral, ce sont ces députés qui travaillent dans vos comtés, qui travaillent avec vous et qui forment – j’hésite pas de le dire en présence des ministres d’autres provinces qui sont invités ce soir – qui forment le caucus le plus fort, le mieux organisé, j’oserais presque dire, le plus intelligent de tous les caucus nationaux. Et je ne vous dis pas ça parce que je veux leur lancer des fleurs, je le dis parce que ça rejoint, Madame la Coprésidente, quelques-uns des sujets que vous m’avez obliquement invité à traiter ce soir. J’ai eu l’occasion de lire plusieurs des résolutions qui sont présentées au congrès dans les deux jours qui viennent, et j’ai vu qu’il y a des sujets difficiles, des sujets sur lesquels il faut vraiment qu’on se parle dans le blanc des yeux. Probablement que le Premier ministre de la province de Québec et moi : on s’entend sur 99,9 % des choses, il y a un dixième de 1 % des domaines où on ne s’entend pas, mais où on va s’entendre probablement.
Mais je vous parle de cette nouvelle députation parce que je veux en arriver tout de suite à la question constitutionnelle. Voyez-vous, il y a des gens qui disent : eh bien, vous savez, le Québec tant que l’équipe actuelle est à Ottawa on est correct, on n’a pas à avoir peur des droits du Québec qui sont bien représentés là avec Trudeau et sa gang, mais on est inquiet pour après, on est inquiet quand ils seront plus là, ça va être les Anglais qui vont diriger ça, on a besoin d’un certain nombre de garanties. Quand on sera plus là, ça sera la classe de 1968 puis la classe de 1972, puis la classe de 1974, puis la classe de 1978 puis de 1982 qui vous représenteront. Le Parti libéral, ça ne s’arrête pas avec nous. Le Parti libéral, ce qui a fait sa force, c’est qu’il s’est toujours renouvelé, il y a toujours eu des jeunes, des hommes, des femmes au coeur jeune qui se sont dit : on va y aller à Ottawa, puis on va représenter la province de Québec à Ottawa, même si c’est dur des fois, puis c’est pour ça qu’on n’est pas en danger dans le pays. C’est parce qu’il y a eu des militants libéraux qui n’ont pas eu peur d’aller travailler là, dans des conditions parfois difficiles. Demandez à Jean Chrétien, il ne parlait pas un mot d’anglais quand il est venu à Ottawa – bien, il se débrouille pas mal maintenant. Mais c’est ça qui est important, voyez-vous, quand on parle de la Constitution, quand on se chicane sur le partage des pouvoirs entre les provinces puis le fédéral, puis ne pensez pas que c’est juste le Québec qui veut un partage des pouvoirs nouveaux. Toutes les provinces veulent un partage des pouvoirs nouveaux. C’est pour ça qu’on n’a pas réussi à résoudre le problème constitutionnel depuis 100 ans; si c’était juste le Québec puis nous autres, on s’entendrait ce serait pas long, mais c’est qu’il y a les autres provinces aussi, qui font partie de ce pays-là, puis notre rôle, en tant que libéraux fédéraux, ce n’est pas juste de représenter une province, ça, c’est le rôle des gouvernements provinciaux, qu’ils soient libéraux ou conservateurs ou socialistes. Notre rôle à nous, c’est de représenter tout le pays, de faire en sorte que tous les intérêts, tous les idéaux, toutes les aspirations de tous les Canadiens soient satisfaits au maximum. C’est pour cela que c’est difficile de faire un nouveau partage de pouvoirs constitutionnels, parce que les intérêts sont divergents, dans un grand pays comme le Canada avec deux langues officielles puis des régions géographiques extrêmement différentes, trois mille milles de distance d’une mer à l’autre, puis trois mille milles de distance depuis la frontière des États-Unis jusqu’au nord des îles canadiennes dans l’Arctique. C’est pour cela qu’on n’a jamais réussi à rapatrier la Constitution, parce qu’on voulait essayer de s’entendre sur le partage des pouvoirs, mais il y a trois aspects de la discussion constitutionnelle : il y a le partage des pouvoirs qu’on n’a pas réussi à résoudre, ensuite il y a la formule d’amendement, mais plus important que tout cela, il y a ce que les gens appellent le rapatriement; mais, au fond, ça veut dire ça que nous voulons enlever à l’Angleterre, au Royaume-Uni, nous voulons enlever à ce pays étranger, ami, le droit de faire des lois pour les Canadiens, ça, ça ne devrait pas être très difficile de s’entendre là-dessus. Les gens disent : oui, oui, oui, mais il faut laisser la Constitution en Angleterre parce que, parce que quoi? Pensez-vous qu’on va s’entendre plus avec la Constitution en Angleterre qu’avec la Constitution au Canada? Qu’est-ce que ça veut dire, cette histoire-là? Par exemple, si Bourassa puis moi, on se chicane parce que lui, il voudrait disons, disons plus de pouvoir dans le domaine de l’immigration, puis moi, je disais bien, partageons ça, tu en as déjà pas mal, j’en ai pas mal, mais il en voudrait plus. Pensez-vous que c’est la reine d’Angleterre qui va lui dire à Bourassa : bien, donne donc raison à Trudeau; ou bien à Trudeau : donne donc raison à Bourassa? Pensez-vous que c’est le gouvernement de M. Wilson, qui siège à Westminster, qui va dire aux Québécois : tenez-vous bien, je vous protège contre Ottawa, hein? Qu’est-ce que cette histoire-là, depuis cent ans, on n’a pas pu s’entendre pour ramener la Constitution au Canada, c’est-à-dire qu’on n’a pas pu s’entendre pour dire aux Anglais : arrêtez donc de faire des lois pour nous autres. Tous les autres pays du Commonwealth ont fait cela, tous. En 1931, lorsqu’ils ont passé le Statut de Westminster en Angleterre, là, ça disait exactement ceci. Ça disait : dorénavant l’Empire britannique, ça n’existe plus dans ces pays-là, dans les cinq pays, les cinq dominions du Commonwealth, on fera plus de lois pour eux autres, vous étiez des colonies avant, mais en 1931 les Anglais ont dit, bon, l’Afrique du Sud, l’Australie, la Nouvelle-Zélande, l’Irlande, le Canada, vous êtes du grand monde maintenant, vous êtes capables de faire vos lois tout seuls. Les Canadiens ont dit : non, non, non, on n’est pas capables, nous autres. Les quatre autres oui, pas nous autres, nous autres on dit non, s’il vous plaît, gardez le pouvoir en Angleterre de faire des lois pour le Canada. Comprenez-vous cela, vous autres? Non, mais vraiment, comprenez-vous ça? Parce qu’il y a des intellectuels, il y a des journalistes qui, je pense qu’ils comprennent peut-être cela – des professeurs d’université – ils comprennent peut-être ça. Mais les gens qui ont du gros bon sens là, les gens qui ont du gros bon sens, pensez que le fait que la Constitution canadienne soit en Angleterre, que ça, ça va donner une chance à Québec pour aller chercher à Ottawa plus de pouvoir ou à l’Alberta ou à la Nouvelle-Écosse d’aller chercher à Ottawa plus de pouvoir, qui est-ce qui peut comprendre cela? Moi, je ne comprends pas ça… Le seul pays au monde, de tous les pays indépendants au monde, le seul qui n’a pas sa propre Constitution, avec son propre pouvoir d’amender sa Constitution, il y en a un, c’est nous autres. Qu’est-ce que c’est, cette histoire-là? J’ai l’impression que ceux qui – j’y reviens toujours, les gens disent : bien, si Trudeau veut la rapatrier, la Constitution, on va aller lui chercher quelque chose, qu’il paye pour, pas en termes sportifs, madame, mais qu’il nous donne… Pourquoi est-ce que je paierais une cenne pour ça? Pour donner aux Canadiens le droit de faire des lois pour eux-mêmes, puis pour dire aux Anglais, vous n’en ferez plus? C’est moi qui devrais payer cela pour vous rendre ce service-là à vous autres, Québécois? Puis comprenez-vous cela que quand Bourassa, il discute avec moi, puis ça marche, ça marche pas vite, mais ça marche… Alors, je disais tout à l’heure, j’ai l’impression qu’on va s’entendre, mais comprenez-vous cela que ce soit les nationalistes, les séparatistes qui disent à Bourassa : faites attention de tomber dans le piège, nous autres, on est des nationalistes, puis on va te watcher, puis, si tu as le culot d’aller ramener cette Constitution pour la mettre au Canada, tu vas avoir affaire à nous, puis il y a des professeurs, puis il y a des journalistes qui disent cela.
Alors ce qu’on propose, et c’est de cela que l’on discute, non seulement le premier ministre de la province de Québec, mais tous les premiers ministres provinciaux et moi, on dit : bon bien, ça n’a pas l’air qu’on va s’entendre sur la division des pouvoirs, en tout cas, pas tout de suite, on s’est entendu des fois, il y a eu des amendements en 1940, on a fait un amendement sur l’assurance-chômage en 1952, 1953, on en a fait un autre sur la sécurité sociale : alors ça arrive de temps en temps qu’on s’entend, mais, ce qu’on est en train de dire, bon bien, en tout cas qu’on s’entendrait pas, entendons-nous, au moins, pour dire que dorénavant les Anglais auront plus le droit de faire des lois pour le Canada. Puis cela, ça veut dire qu’il faut que ça se fasse bientôt.
On a essayé depuis 1927, Lapointe, le grand Ernest Lapointe, avant même le Statut de Westminster, avait réuni les provinces puis il avait fait une conférence en disant : bon bien, on va faire cela là, tout le monde va s’entendre, on va mettre fin à ces lois anglaises sur le Canada. Ils n’ont pas pu s’entendre en 1927, puis ils n’ont pas pu s’entendre en 1935, puis ils n’ont pas pu s’entendre en 1949, 1950 quand Louis Saint-Laurent l’a essayé, puis ils n’ont pas pu s’entendre en 1960, 1961, 1962 quand Diefenbaker l’a essayé, puis ils n’ont pas pu s’entendre en 1963 quand M. Pearson l’a essayé; ils sont venus prêts, ils ont eu à ce moment-là la formule Fulton, sous Diefenbaker, que Guy Favreau est arrivé pour améliorer, ç’a été la formule Fulton-Favreau, on l’avait la formule. Lesage s’est mis d’accord, puis à un moment donné, je pense que c’est un nommé René Lévesque qui a changé d’idée puis qui a pris peur – ça, c’est de l’histoire ancienne… On l’avait encore la formule en 1971, tout le monde, y compris le premier ministre de la province de Québec, on s’est entendu sur la formule d’amendement puis de rapatriement, mais ç’a échoppé sur une question de partage de pouvoirs encore.
Alors, ce qu’on est en train de dire, c’est que : entendons-nous pour la rapatrier cette Constitution-là, faisons-le sans discuter du partage des pouvoirs, on pourra toujours se chicaner après, on n’a pas besoin de la reine comme arbitre, ni Harold Wilson comme arbitre, si on ne s’entend pas on ne s’entendra pas, si on s’entend on s’entend, on n’aura pas besoin ni du Pape d’ailleurs, on est capable de faire cela tout seul. Alors c’est cela qu’on est en train de dire, puis moi, ce que j’ajoute, c’est tout à coup que ça ne marcherait pas? Vous allez avoir une décision à prendre et je pense que même il y a une résolution là-dessus. Il faut peut-être se demander, à un moment donné, s’il ne faut pas faire cela tout seul, ou il faut se demander si tout simplement il ne s’agira pas pour le Parlement canadien d’aller dire à l’Angleterre : bon bien, arrêtez de faire des lois pour nous autres, puis on va s’entendre entre Canadiens ensuite sur une formule d’amendement. Et moi, je vois venir cela assez vite, pas trop, parce qu’il ne faut pas trop bousculer les gens, mais quand on se rend compte qu’on en discute depuis 49 ans, j’ai l’impression qu’il ne faut pas attendre un autre 49 ans, parce que je ne resterai pas là toujours, moi… Alors, je vais vous laisser avec ça comme idée et énervez-vous pas parce que les séparatistes vont dire que c’est une trahison… ça, s’ils veulent faire la campagne électorale pour dire à M. Bourassa ou même si les Tories sont pas d’accord avec nous puis qu’ils veulent faire la campagne électorale pour dire : les libéraux auraient dû laisser la Constitution en Angleterre, de sorte que les Anglais puissent continuer de faire des lois pour nous autres, moi, j’ai l’impression que si c’est cela des nationalistes puis des séparatistes, ce n’est pas très sérieux.
D’ailleurs, je fais une petite diversion, mais pour moi le séparatisme, moi, quand j’ai vu une manchette dans un journal, il y a à peu près trois, quatre, cinq mois après un congrès du PQ, qui disait que le congrès du PQ avait décidé qu’avant de faire la séparation, il ferait un référendum, je me suis dit : ça, c’est important, ça, c’est important dans notre lutte pour le fédéralisme, parce que cela, ça veut dire deux choses : ça veut dire premièrement que le Parti séparatiste en congrès plénier en est venu à la conclusion qu’il ne pourrait jamais prendre le pouvoir dans la province du Québec en disant à la population qu’ils allaient faire la séparation, ça, c’est la première chose. Et la deuxième conclusion, c’était qu’ils étaient plus intéressés à prendre le pouvoir qu’à faire la séparation…. Et je ne dis pas cela avec mépris, c’est le rôle des partis politiques de prendre le pouvoir, ou d’essayer de le prendre, et il y a des gens dans le mouvement séparatiste qui sont dignes de respect, des gens qui sont aussi dévoués que nous autres, des gens qui sont aussi sincères que nous autres. Alors il ne s’agit pas de juger leur sincérité, il s’agit de tirer la conclusion du fait qu’ils disent qu’ils ne feront pas la séparation sans un référendum. Ça, c’est une conclusion importante. J’espère que ceux qui veulent que la Constitution reste en Angleterre encore quelque temps, j’espère que ces gens-là n’auront pas raison sur la majorité de la population. Mais on aura l’occasion d’en reparler, j’espère : je continue de penser que ça va se faire avec l’accord des provinces, mais je continue de penser que s’il y a des gens qui s’opposent à ça, on leur donne rendez-vous à la prochaine campagne électorale. Moi, j’aimerais beaucoup cela faire une campagne électorale contre une opposition qui dirait : tu aurais dû laisser l’Angleterre avoir encore le droit de faire des lois pour le Canada.
Si vous me permettez de faire une transition puisqu’on parle de l’Angleterre, je voudrais dire quelques mots de la reine, parce que ça me permettra ensuite de venir aux Olympiques, madame. J’ai vu une déclaration d’un maire d’une ville en face de chez nous qui disait : si le fédéral a invité la reine, qu’il paie pour les Olympiques, puis s’ils ne veulent pas payer pour les Olympiques, bien; on n’a pas besoin de la reine parce que ce sont les Olympiques du Québec. C’est un sujet que je n’ai pas traité longuement ni avec passion, mais je voudrais vous dire juste une chose. Ça va venir dans les discussions cela, c’est aussi bien qu’on se parle entre délégués, dans le blanc des yeux, c’est le COJO qui a invité la reine d’Angleterre à ouvrir les Jeux olympiques, conformément aux statuts des Jeux olympiques internationaux. Ce n’est pas Pierre Trudeau qui l’a invitée. Remarquez bien que je n’aurais pas eu honte de l’inviter, c’est le chef d’État du pays. Si jamais on abolit la monarchie, ça ne sera pas elle le chef d’État, ça sera un autre, ça sera, en l’occurrence, ça sera Jules Léger, ça sera quelqu’un que je nommerai, ça veut pas dire, si on suit la Constitution actuelle, ça veut pas dire qu’il ou qu’elle sera meilleure que la reine, mais ça sera une autre Constitution, ça ne sera plus une monarchie, ce sera une démocratie parlementaire républicaine, puis plutôt que d’avoir la reine commue chef d’État ce sera à Ottawa Jules Léger ou ici Hugues Lapointe ou quelque chose. Je ne vois pas que ça changerait beaucoup à la façon qu’on a de faire nos lois, mais je ne veux pas entrer là-dedans, je veux simplement dire que ce n’est pas moi qui l’ai invitée, la reine. Or, ceux qui veulent en tirer des arguments pour dire que, oui bien, s’ils invitent la reine, ils sont capables de payer pour les Olympiques – ça ne marche pas ça. C’est le COJO qui l’a invitée, la reine : ils l’ont fait, bien sûr, après m’avoir consulté et après avoir consulté le premier ministre Bourassa, lequel a consulté le maire Drapeau… puis le premier ministre de la province de Québec puis Pierre Trudeau ont dit à COJO : oui, vous avez raison d’inviter la reine, on va bien la recevoir. Moi, je vais bien la recevoir puis j’espère que vous allez bien la recevoir aussi. Ça ne coûtera pas bien cher au prix que le reste se vend, vous allez voir ça.
Bon bien, qui c’est qui va les payer, ces Olympiques-là? That is the question, comme disait Shakespeare. Et bien, soyez assurés que le Gouvernement fédéral souhaite sincèrement que les Jeux olympiques soient un succès. Nous croyons qu’ils auront lieu, qu’ils seront réussis et qu’ils feront honneur au pays tout entier, et nous sommes pour à 100 %.
Peut-être que je reviendrai en anglais tout à l’heure, je suis peut-être mieux de dire cela en français. Alors, les Jeux olympiques, on est pour. La preuve, c’est que les Jeux olympiques n’auraient pas pu se tenir sans nous et ne pourraient pas se tenir sans nous, le fédéral. Les grandes rentrées d’argent pour les Jeux olympiques, ce qui s’appelle d’autofinancement, c’est parce que le Gouvernement fédéral a passé des lois dans le domaine des loteries, dans le domaine des timbres, et dans le domaine des pièces de monnaie, qui ont permis l’autofinancement. Je n’en prends pas plus de crédit que ça, moi, je n’en ai pas tellement acheté, des billets de loterie…. je ne suis pas chanceux. Mais s’il y a des rentrées d’argent pour les Olympiques, c’est parce que notre gouvernement, qui était en position minoritaire à ce moment-là, puis c’était pas tellement populaire, on a passé des lois pour permettre l’autofinancement, ça, c’est pour les rentrées d’argent. Pour ce qui est de la tenue des Jeux, les Jeux ne pourraient pas se tenir sans la présence et l’org