Discours de Marcel Masse du 17 mars 1960 au 9 décembre 1968

<Discours de Marcel Masse du 17 mars 1960 au 9 décembre 1968>
<Texte électronique établi par Denis Monière à partir des archives de M. Masse : 2015>
<Correction et standardisation orthographiques – balisage et lemmatisation : Denis Monière et Dominique Labbé 2015>

<Masse19600317>
<DIRECTEUR DE LA SSJB DE JOLIETTE DANS LE CADRE DE LA SEMAINE NATIONALE DE LA SAINT-JEAN-BAPTISTE, CLUB RICHELIEU JOLIETTE,17 MARS 1960>

1837: CAUSES ET CONSÉQUENCES

La période la plus importante, la plus significative de l’évolution du Canada français est sans contredit celle de 1837-1840.
Cette période marque la consécration de la Conquête du siècle précédent. Elle fait de la nation canadienne-française l’appendice du Canada anglais. Elle marque la fin du régime de l’État (1791) séparé.
Depuis ce temps, les Canadiens français ont continué intérieurement d’être fiers de leur
nationalité mais ils ont souvent senti ce que Durham prévoyait, la douleur d’être une Nation à la remorque.

Ils l’avouent rarement mais comme groupe ils prennent souvent l’allure de chiens battus. Contrairement à ce qui devrait normalement se passer, plusieurs chez cette élite exècrent les nationalistes, ceux qui
n’acceptent pas la subordination au Canada anglais. Nous pouvons dire que plusieurs sont assimilés étant donné qu’ils acceptent le fait de l’infériorité politico-économique de leur race.

La période de 1837-1840 a replacé dans la voie normale l’évolution du Canada. En effet les
Canadiens anglais, vainqueurs de la colonisation en Amérique ne pouvaient accepter d’être dirigés par les vaincus.

Pour bien comprendre la crise 37-40, il  est nécessaire de l’étudier d’abord pour ce qui est de  l’ensemble des colonies et deuxièmement pour le Bas-Canada, soit le Québec d’aujourd’hui.

Pour l’ensemble des colonies britanniques en  Amérique.

Analysons d’abord le conflit politique existant dans toutes les colonies britanniques en Amérique.

L’oligarchie naturelle de toutes les colonies, celle qui se sait capable de remporter des
élections, qui se sait appuyée par le peuple, est en lutte contre l’oligarchie soutenue et nommée par une
Gouvernement de l’extérieur, c’est-à-dire par Londres.

Nous pouvons qualifier cette lutte de provinciale, c’est-à-dire de lutte pour l’autonomie
interne, coloniale, une autonomie plus grande que celle que nous avons aujourd’hui, étant donné que les
taxes ne sortent pas de la colonie.

Fatalement, voulu ou non, cette autonomie place sur la voie de l’indépendance. Cette lutte, comment les chefs l’envisagent-ils?

Dans le Haut-Canada, l’Ontario d’aujourd’hui, Mackenzie insiste sur un Conseil législatif électif, parce que les mesures votées par l’Assemblée, celle élue par le peuple, sont bloquées  à  l’étage supérieur par les créatures du gouverneur.

D’autre part, Baldwin va droit au but, pour lui le Conseil législatif électif n’est pas important, il a un rôle secondaire. Il demande la responsabilité provinciale, les pouvoirs généraux  demeurant quand même à Londres.

Le même conflit existe dans les  Maritimes à un degré différent. Un peu au Nouveau-Brunswick, férocement dans l’Ile-du-Prince-Edouard, surtout en Nouvelle-Écosse.

Dans le Bas-Canada, le Québec d’aujourd’hui, Papineau se concentre sur le Conseil
législatif à rendre électif. Pour lui, l’idéal, c’est le gouvernement par les Chambres, les ministres
n’étant que des commis chargés de départements.

Les demandes des Canadiens français équivalent, comme les demandes des autres parties du
territoire, au contrôle des affaires intérieures. Ils savent que celles-ci les mènent à l’indépendance. Ils
veulent devenir indépendants mais rester alliés à la Grande-Bretagne.

Certains Britanniques réformistes collaborent avec Papineau, ils accepteraient une
majorité canadienne française. À leur tête, Neilson de Québec.

Quelques marchands de Montréal qui  n’aiment par le Family Compact ne peuvent accepter le
gouvernement par les Canadiens français. Ils sont  réformistes mais ne peuvent se soumettre à la majorité
canadienne française.  Pour sa part, l’oligarchie des hauts responsable. «Si vous n’êtes pas contents du
gouverneur, mettez-le en accusation  à Londres.»

Devant ce problème politique dans toutes ses colonies de l’Amérique, que répond Londres?

On admet généralement que pour plus tard, les colonies soient indépendantes. Pour le moment, il est nécessaire de corriger les abus apparents. Mais il n’est pas question d’un conseil législatif électif, ni d’un conseil exécutif responsable car alors le rôle du gouverneur deviendrait nul. Ce qui est exact.

B- Dans le Bas-Canada, s’ajoute un conflit national.
En plus de ce conflit politique, le Bas-Canada doit faire face à un conflit national.
Pour les Canadiens français, ce n’est qu’un conflit politique, il n’est pas question de
race.

Ils ont droit  à être une Nation. Cela leur est reconnu par le désaveu de la Constitution de
1763, de nouveau consacré par la division de 1791. Pour eux la question de race a été réglée dans la
mesure du possible par la division de 1791 qui sépare les Anglais des Français.

Si les Britanniques veulent être en majorité, avoir leurs lois, ils doivent s’établir dans le Haut-Canada. S’ils veulent rester dans le Bas-Canada, ils doivent se conduire comme une minorité.

S’il y a une crise de race, la faute en est  à la minorité britannique qui veut se conduire
comme si elle était la majorité.

Ainsi raisonnent les Canadiens français.

Pour les Britanniques du Bas-Canada, la question en est surtout une de race, bien qu’il y ait
aussi la querelle de principes comme dans les autres colonies.

Pour eux le nationalisme canadien français doit disparaître. Les demandes de l’oligarchie naturelle des Canadiens français signifient une République canadienne française sous couronne britannique. Les vainqueurs seraient gouvernés par les vaincus.

Montréal tomberait sous domination canadienne française. Ainsi les Canadiens français
commanderaient au reste du British North America, au Haut-Canada étant donné que les revenus du
gouvernement proviennent des droits de douanes et que les ports sont situés dans le Bas-Canada.

Il est donc important pour le British North America de ne pas laisser se constituer une
République française.

Tout cela dit, cet aspect du problème est bien compris des Britanniques du Bas-Canada mais
incompris du Haut-Canada et des Maritimes. Les Britanniques du Bas-Canada sont donc seuls avec leur problème. La République française empêcherait les Britanniques de peupler le Bas-Canada qui est  à peine peuplé, 1/6 des terres. Mais les Britanniques affaiblissent  leur raisonnement en prétendant que les Britanniques du Bas-Canada et le reste du British North America seront mal gouvernés par les Canadiens français parce que ce sont des ignorants, des anti-commerce, des féodaux etc. Les Canadiens français démolissent facilement ces arguments. Les Canadiens anglais font de la surenchère.
La seule raison, c’est que les  Canadiens français se gouvernant par eux-mêmes, deviendraient indépendants et paralyseraient le British North America. À ce problème, deux solutions. La première, l’Union des 2 Canada ou de tout le British North America. Les Canadiens anglais accepteraient une province, mais pas une République canadienne française. L’autre solution, la manière forte, l’assimilation.

Cette dernière méthode répugne  à Londres. L’on préférerait que Montréal passe au Haut-
Canada et que Québec devienne port libre. Mais dans la mesure du possible, Londres va essayer de satisfaire les Canadiens français.

C- Crise et révolte

Voyons maintenant la crise elle-même. Dans le Haut-Canada, Mackenzie prend  l’ascendant sur les réformistes. Il veut s’emparer de Toronto par la force. Sa conception est différente de celle de Papineau.

Dans le Bas-Canada, les Canadiens français jettent  à bas la machine constitutionnelle.
Les Canadiens français veulent faire peur  à Londres par de grandes assemblées. Mais il n’est pas question de l’emploi de la force.

La paralysie est générale dans le Bas et le Haut-Canada dans les domaines coloniaux et
économiques. On aurait pu se quereller seulement dans le domaine politique, mais la crise est profondément inévitable.

dès  1760, les Canadiens français sont dotés d’une nationalité et ils veulent lutter, comme dans les autres colonies, contre l’oligarchie.

Voulant tuer cette oligarchie, ils en viennent  à ne plus vouloir voter les crédits
nécessaires pour ne pas favoriser leurs ennemis.

Montréal, pièce tournante de toute l’économie du British North America est en retard dans le domaine économique: canaux, chemins de fer, etc.

La crise réelle d’ordre politique et sociale détraque la machine économique. Ce sont les
gens de la finance, les Britanniques qui sont directement atteints.

Les colons eux-mêmes se détournent de la vallée du Saint-Laurent, de sorte que ce nationalisme naturel des Canadiens français qui vise  à s’emparer du Bas-Canada bloque la colonisation britannique. C’est  le fait le plus important.

Il faut ajouter  à cela une crise passagère dans le domaine de la finance aux États-Unis comme ici.
Tout cela devait aboutir. La crise avait trop souvent été remise. Londres change le gouverneur; Gosford remplace Aylmer.

Il reçoit l’ordre de traiter justement les réformistes mais il n’est pas question de céder au sujet du Conseil législatif.

Par sa politique, Gosford  agave la Constitution de 1791. Les Canadiens français deviennent en majorité dans les deux conseils.

Londres est en train de céder aux Canadiens français.

Les Britanniques ne peuvent accepter cela. En la Chambre, la grève continue.

Papineau conseille de désobéir aux lois, il encourage la contrebande parce que les revenus seront nuls si le gouvernement ne perçoit pas de droits de douanes. Sans en être l’instigateur, il laisse s’organiser de petites républiques locales dans les  régions du Richelieu et des Deux-Montagnes. Papineau est maintenant trop loin pour reculer. Il se laisse dépasser par l’aile militaire qu’il avait tolérée.
Un comité militaire se forme. De leur côté, les Anglais s’organisent.  Le choc eut lieu  à Montréal, le 6 novembre 1837 entre deux bandes armées.
Gosford n’a plus confiance, il émet un mandat d’arrestation contre le chef des Canadiens français et le président de la Chambre. C’est la rupture entre l’Assemblée et le gouverneur. Il suspend la Constitution et demande son rappel.

Les rencontres de Saint-Denis, Saint-Charles, Saint-Eustache, etc, n’ont pas d’importance.
D- Conséquences
Ce sera la fin du séparatisme de 1791.
Ce sera l’Union des 2 Canada.

En Amérique, nous sommes donc en face de deux régimes: United States of America et British

North America. Deux systèmes bâtis par la colonisation anglaise, l’un des deux a comme appendice, le Canada français. Ce sera la belle époque, l’âge d’or du Canada anglais. Il pourra accueillir immigrants et capitaux, construire canaux et chemins de fer.

Le British North America recevra l’autonomie interne qui sera la base de son indépendance totale.

Pour le Canada français, c’est la consécration de la Conquête, la superposition  à un
peuple majoritaire. Être minorité dans un Canada indépendant équivaut  à ne pas avoir de pouvoirs
généraux, pas de source métropolitaine, pas de capitaux, une seule caisse publique.

Les Canadiens français, quelles que soient leurs idées n’y peuvent rien. Nous aurions pu
nuire au Canada anglais, mais nous n’aurions pu rien empêcher. Mais ce n’est pas parce que c’était
impossible de faire autrement que cela diminue le fait.

Nos pères n’ont pas fait fausse route, il n’y en avait qu’une seule possible. Ils ne pouvaient pas arrêter d’avoir des enfants, ils ne pouvaient pas disparaître comme groupe, ils ne pouvaient pas faire sauter le Canada anglais, ils n’avaient pas le choix de la situation. Ils devaient donc s’entendre avec le Canada anglais.

Pour résumer la situation des Canadiens français dans le Québec, et conclure, citons Marcel Pagnol dans une de ses pièces, la femme dit  à son mari: « C’est toi le maître, mais c’est moi qui commande ». La femme c’est le Canada anglais et le maître, le Canada français.

<Masse19621000>
<ALLOCUTION DE MARCEL MASSE LA PARTICIPATION DE LA FEMME AUX ÉLECTIONS CLUB RICHELIEU JOLIETTE, OCTOBRE 1962>

L’État du Québec est présentement survolté. Sa population traverse une période  d’élection. Nous ne voudrions pas ce soir laisser  l’impression d’une prise de position en faveur de l’un ou de l’autre des deux grands partis. Ceux-ci tentent de conquérir le pouvoir politique afin d’orienter, dans la mesure où il leur sera permis par le corset confédératif, l’avenir de toute une nation, la nôtre.

Il y aurait beaucoup  à dire au sujet des programmes que les deux partis nous présentent.
Il serait également intéressant d’analyser la question fondamentale du pourquoi de cette élection: la nationalisation des compagnies d’électricité. De tout cela nous ne dirons rien. Nous essaierons plutôt dans la mesure du possible d’expliquer le vote de la femme.

Nous savons que la majorité de ceux qui, le 14 novembre, auront droit d’élire les représentants, ou si vous aimez mieux les députés,  sont des membres du sexe féminin. Il serait donc intéressant de connaître un peu mieux leur vote.

Nous pouvons dire aujourd’hui que dans la grande majorité des démocraties sauf assez
curieusement en Suisse, berceau de Jean-Jacques Rousseau et de la démocratie moderne, les femmes ont droit de vote. Certes, dans certains pays plus particulièrement dans certains pays de l’Extrême-Orient encore de très vives controverses. On peut également dire que chez les peuples de l’Islam cette émancipation politique de la femme prend facilement une allure révolutionnaire. Pour ne pas trop élargir le sujet de cette communication, nous nous limiterons au vote de la femme occidentale. Concentrons-nous donc sur trois problèmes :
a) la participation de la femme lors du scrutin;
b) le caractère du vote féminin;
c) l’influence du vote féminin.
Pour ce faire, nous nous baserons sur une enquête effectuée par les Services de L’UNESCO dans quatre pays: France, Norvège, Yougoslavie et Allemagne de l’Ouest.

A- La participation de la femme lors du scrutin

Et pour ne pas alourdir inutilement l’exposé nous laisserons tomber toute statistique superflue.
La première question est donc de savoir si la femme participe au vote.
D’après les études faites dans les quatre pays ci-haut mentionnés, les abstentions
féminines sont plus nombreuses que les abstentions masculines.
Cette abstention est très variable selon que l’on considère les villes ou les campagnes.
Nous savons que la participation électorale globale est plus élevée dans les villes que dans les
campagnes. Il ne nous appartient pas ici d’en exposer les raisons. Mais il est intéressant de noter que
l’écart entre le vote féminin et le vote masculin est plus élevé dans les campagnes que dans les villes.

Par exemple, dans un village de moins de 2,000 habitants la proportion sera de 72,8% pour
les hommes contre 51,1% pour les femmes, alors que dans une ville de 50,000 habitants ce sera 75,5% contre 64,7%. Retenons que l’écart entre les sexes est d’autant plus faible que la population est plus grande.

Il y a donc une différence de comportement entre les sexes face au vote.

Après avoir vu cette première classification voyons maintenant si l’âge peut faire
varier la participation.

La tendance générale (hommes-femmes) veut que les jeunes générations et les vieilles
générations participent peu  à l’élection. Les jeunes n’étant pas assez intégrés et les vieux se sentent au
contraire délaissés. Par contre, il semble que la femme s’intéresse en général plus tôt que l’homme  à son droit de vote et une chose assez curieuse, dans les campagnes.

Mais si les femmes atteignent plus tôt que les hommes leur maximum de participation, elles se
retirent également plus tôt.

Maintenant, est-ce que la catégorie professionnelle peut influencer le vote? Il semble
que oui. La plus haute participation est celle des professions libérales, des fonctionnaires, puis des
commerçantes.

Dans l’ensemble, la participation électorale la plus faible se retrouve parmi les retraitées, les cultivatrices, puis les ouvrières.

Et quelle est la participation selon le statut familial? Qui s’abstient le plus? Les femmes
mariées? Les veuves?

Le pourcentage d’abstention féminine le plus bas se rencontre dans deux catégories tout  à fait
opposées au premier abord: les femmes mariées sans profession et les fonctionnaires célibataires ou  veuves.

B- Le caractère du vote féminin

Nous abordons maintenant le deuxième point, c’est-à-dire le caractère du vote féminin.

Vers quels partis se tournent les votes féminins? La répartition des suffrages entre hommes et femmes est-elle identique ou différente?

Dans l’ensemble on peut affirmer que 90% environ des couples ont un comportement électoral
uniforme. Les différences de votes entre les sexes portent donc sur 10% des femmes mariées et sur les
femmes célibataires, veuves ou divorcées.

Le niveau de vie ne semble pas avoir une grande influence en la , puisque les « milieux d’affaires », se trouvent  à côté des ouvriers. Peut-être faut-il voir, dans le comportement de ces
« milieux des affaires », l’influence des conceptions traditionnelles sur le rôle de la femme. En effet on
considère souvent dans ces milieux la politique comme une « affaire d’hommes ». Chez les ouvriers c’est une solidarité de classe qui pourrait expliquer l’identité de vote dans le couple.

L’âge des époux paraît avoir une influence assez importante en la . Si l’on
prend comme référence l’âge du mari, on constate en France qu’au dessus de 50 ans l’identité de vote dans le couple est de 97%, alors qu’en dessous de 50 ans elle est de 80%.

Mais est-ce la femme qui vote comme le mari ou le mari qui vote comme la femme?

Près du 1/3 des femmes déclarent que l’identité de vote des époux s’explique d’abord par
leur volonté propre de ne pas s’occuper de politique et de faire confiance  à leur conjoint; aucun homme ne donne une référence semblable.

Le cinquième des femmes disent qu’elles veulent éviter des discussions.

Plus de la moitié des hommes acceptent, pour expliquer l’unité de vote du couple, la formule
suivante. Si l’on s’entend dans le ménage, on doit s’accorder aussi sur les opinions politiques.

Pour ce qui est des divergences de vote, c’est-à-dire 10% des femmes mariées et des
célibataires, des divorcées ou des veuves, nous pouvons avancer une hypothèse d’un vote plus
conservateur et d’une influence plus grande des considérations religieuses. Or, ce sont surtout les
femmes au dessus de 50 ans qui paraissent voter plus conservateur (au vrai sens du mot) et plus chrétien que les hommes. Cependant leur abstentionnisme très développé  à partir de 60 ans limite considérablement leur influence électorale.

À la question « Quand vous votez, pensez-vous davantage  à la personnalité des candidats
qui figurent sur la liste ou au programme du parti auquel appartiennent les candidats ».

L’écart entre les deux sexes est assez grand.
Personnalité: Hommes: 32% Femmes: 39%
Programme: Hommes: 51% Femmes: 41%

Malgré tout, il est intéressant de constater que la proportion de femmes attachées au
programme reste supérieur  à celle des femmes qui votent votent en fonction de l’homme.

C- L’influence du vote féminin

Certaines considérations générales peuvent se dégager de cette brève étude de la participation féminine: celle-ci ne change pas grand-chose  à la situation antérieure au vote des femmes. Dans l’ensemble, les femmes votent  à peu près comme les hommes. L’entrée du deuxième sexe dans l’arène électorale n’a pas bouleversé de façon profonde la répartition des forces.

De là  à conclure que le vote des femmes n’a aucune influence politique, il n’y a qu’un pas:
on se gardera cependant de le franchir.

Deux faits essentiels doivent être  soulignés :
Tout d’abord, l’entrée des femmes dans le combat électoral a exercé une influence profonde
sur les préoccupations des partis et sur l’orientation de leur propagande. Il se sont efforcés de conquérir
cette masse d’électeurs nouveaux qui pouvait leur donner la victoire.

En second lieu, on ne doit pas oublier que l’écart entre les partis politiques est souvent
très faible, de sorte qu’un léger déplacement de voix suffit  à donner la majorité  à l’un ou  à l’autre. Sous cet angle, les différences de vote entre hommes et femmes, si légères soient-elles, peuvent avoir parfois une influence essentielle. Dans certaines circonstances, les femmes peuvent ainsi jouer un
véritable rôle d’arbitrage et décider de la majorité gouvernementale.

En résumé, nous pouvons dire que sur le plan électoral, la participation des femmes  à la vie
politique est importante. Certes les femmes s’abstiennent généralement un peu plus que les hommes;
certes, leur vote est généralement un peu plus conservateur et un peu plus soumis aux influences
religieuses. Mais ces différences restent faibles; elles ne concernent qu’une fraction très petite du
corps électoral féminin. Dans certaines circonstances exceptionnelles, ces différences marginales peuvent avoir une influence importante sur la majorité gouvernementale et leur orientation politique.

On peut dire que rien ne suggère l’existence d’un comportement fondamentalement
différent entre hommes et femmes surtout  à l’intérieur du couple. Mais attention. La femme aligne son vote sur celui du mari, cela paraît établi, mais la décision de celui-ci n’est-elle pas inconsciemment
influencée par la vie du couple et par la présence de la femme? Un célibataire se déciderait-il dans le
même sens? Rien n’est moins sûr. Le problème de l’autorité réelle  à l’intérieur du couple, dans le
domaine politique comme dans les autres, est infiniment subtil.

<Masse19641112>
<PROFESSEUR D’HISTOIRE À LA COMMISSION SCOLAIRE RÉGIONALE DE JOLIETTE CLUB RENAISSANCE MONTREAL (QUEBEC) LE 12 NOVEMBRE 1964>

Il n’est pas dans notre intention de présenter un travail complet sur le problème, mais, au
contraire, nous préférons vous livrer quelques  réflexions que nous inspire votre thème: « Les
exigences sociales du nationalisme ».

Dès  le départ, nous enregistrons une certaine difficulté, une certaine réticence  à séparer
le social du national. Pour nous, le national est un terme global, c’est-à-dire un terme qui recouvre
toutes les activités d’un groupe, surtout toutes les valeurs que donnent  à ce mot une époque, un groupe, ou encore une collectivité particulière.

Il ne peut être question d’envisager une politique nationale sans se préoccuper de son
aspect social, du moins  à notre époque.

Au fond, « national », « nationalisme » sont des mots employés depuis fort longtemps et qui servent  à exprimer aujourd’hui des réalités qui ne sont que le prolongement de celles qui leur ont donné naissance.

Dans cette perspective, il devient  nécessaire de se demander si parler d’exigences
sociales du nationalisme, c’est réellement innover. Il se pourrait très bien que ce nouveau langage ne
soit que la reprise des préoccupations élargies de tous les chefs canadiens-français depuis la conquête.

De tout temps, les Canadiens français ont cherché  à n’assurer qu’une chose, leur survivance.
Il s’agissait d’une étape nécessaire qui nous apparaît maintenant comme heureusement dépassée. Grâce  à leurs efforts, nous sommes  à présent en mesure de réaliser notre épanouissement. Sans refaire l’histoire de ces luttes, nous pouvons établir un principe: en défendant les valeurs religieuses, linguistiques, politiques ou économiques, les Canadiens français ont fait preuve de nationalisme. Selon les époques, selon les exigences de la lutte ou les dangers, ils ont pu établir des priorités, mais toujours leur action n’avait qu’un but: assurer  à leur groupe ethnique les circonstances les plus favorables  à son développement.

C’est dans ce sens qu’il faut voir les efforts d’un Monseigneur Briand. En défendant les droits de la religion, il répondait  à la grande préoccupation de son époque.

Pour les Canadiens français de la première génération après la Conquête, le maintien de leur religion en même temps que la conservation de leurs lois apparaissaient comme les meilleures garanties de la continuité de l’œuvre que leurs ancêtres avaient commencée en terre d’Amérique pour eux. La Conquête n’était plus alors qu’un simple changement d’allégeance. Notons, en passant, que sept générations plus tard, plusieurs de leurs descendants sont encore convaincus de cette idée. Bienheureux sont-ils, car il leur est loisible de crier, sans crainte d’être matraqués; « Vive la Reine »!

De même, le nationalisme d’un Bourassa et d’un Lavergne, peut-être trop axé  à notre goût sur  la défense de la langue, trouvait un écho favorable dans le cœur de tous les Canadiens français. C’était  le produit d’une époque déterminée mais qui était tout de même convaincue d’avoir fait la preuve définitive du droit des Canadiens français  à leur vie propre  à l’intérieur de la Confédération.

Nous pourrions étudier cette question sous ses différents aspects. Les faits que nous avons
cités illustrent cependant ce point: nos préoccupations, nos désirs ne sont pas les mêmes que
ceux de nos prédécesseurs, non pas que nous n’attachons pas d’importance  à ces choses mais parce
que nous considérons qu’elles ont été réglées une fois pour toutes. Le monde a changé, les problèmes ne sont plus les mêmes : le bilinguisme, les chèques bilingues, les chefs de parti bilingues – ou si peu -,
tout cela a pour nous un petit air suranné qui ne saurait nous satisfaire.

Si le monde a changé, si les problèmes ne sont plus les mêmes, si nos exigences sont
différentes de celles de nos ancêtres, il ne faudrait pas pour autant rejeter leurs luttes comme des choses
qui ont été inutiles. Plutôt que de parler d’un rejet du nationalisme traditionnel, il serait plus juste
d’insister sur l’évolution du nationalisme canadien-français. Les réclamations des anciens reflétaient
donc les préoccupations sociales et autres d’un monde bien caractérisé, conscient de certaines valeurs qu’ il tenait  à défendre.

Nous pouvons nous inscrire en faux devant ce que nous considérons comme le peu
d’exigences des anciens. Nous pouvons,  à l’aide de nos connaissances et de nos préoccupations
d’aujourd’hui, parler d’erreurs d’appréciation mais nous ne pouvons accuser les chefs d’autrefois d’avoir
volontairement faussé la notion de nationalisme, de s’être servi du peuple  à des fins particulières, etc.
Ils étaient certainement décidés  à travailler pour le peuple, pour la collectivité canadienne-française.

L’aboutissement de ce nationalisme, la  phase qui nous permet d’exiger des solutions nouvelles, tout cela n’est pas le fruit d’une génération spontanée. C’est plutôt une évolution normale du nationalisme dit traditionnel, lequel avait été approuvé par l’ensemble de la population et ce,  à chaque signe nouveau de transformation.

Pour toutes ces raisons, comme il n’y a pas eu de brisures dans le nationalisme, nous pensons qu’il est préférable de parler des nouvelles exigences du nationalisme des Canadiens français.

Voyons maintenant quelques-uns de ces nouveaux points forts.

Le nationalisme actuel – celui prôné par notre génération – a pris une forme nouvelle en
vertu des besoins nouveaux que nous avons développés.

Ces besoins ne sont pas ressentis par tous; c’est pour d’accord sur la solution  à prendre.

La nouvelle situation du Québec – ou du moins l’interprétation de cette nouvelle situation –
engendre de nouveaux modes de pensée et d’action. C’est que les transformations survenues, tant au
Canada et au Québec que sur le plan international, (car les Canadiens français ne vivent pas et n’ont
jamais vécu en vase clos – c’est un mythe  à dénoncer) ces transformations ont obligé les Canadiens français  à se fixer de nouveaux objectifs. Ils ont pris conscience de leurs nouvelles possibilités, ils ont
découvert l’importance de certains mécanismes de décision.

La défense des biens traditionnels doit reposer sur la reconquête du domaine économique qui apparaît maintenant comme la garantie nécessaire du maintien des valeurs sociales.

Ici, il faut rappeler que ce désir légitime de main-mise sur le domaine économique – qui
apparaît dans la pensée politique d’hommes comme Chapleau et Mercier – n’est donc pas nouveau en soi. L’élément  à souligner, c’est sa manifestation globale. Nous voulons contrôler, non pas un secteur mais l’ensemble de l’économie, pas tellement les produits de celle-ci, mais tous ses paliers, celui des
décisions comme celui des réalisations. Pour ce faire, nous sommes prêts  à utiliser une arme toute-puissante, l’État. Voici un point où, nous semble-t-il, le nationalisme a fait un progrès. L’intervention
de l’État comme élément dynamique au service de la collectivité est certainement l’un des apports les
plus importants de ce néo-nationalisme.

Ces moyens nouveaux que nous sommes décidés  à mettre de l’avant, ont pour but, comme ceux
employés par les anciens, d’assurer  à notre collectivité de meilleures conditions de vie. Je
refuse de croire  à cette espèce de mafia du nationalisme qui se serait emparé des leviers du
nationalisme pour se hausser personnellement. Des individus, de faux-nationalistes, il s’en est trouvé
à toutes les époques. Mais de là  à penser qu’il y en a eu plus dans le passé, il y a un pas que je me refuse  à franchir.

Il est trop facile de dénoncer les autres. Les Canadiens français sont tous nationalistes, sauf de très rares exceptions. Tous ont désiré, ou désirent, l’avancement de la nation  canadienne-française, mais selon des modes différents parce qu’ à des époques différentes.

Aujourd’hui, pour certains, la montée des pays nouveaux est une preuve suffisante de la
possibilité pour le Québec de réclamer l’indépendance. Pour d’autres, au contraire, le regroupement des pays vers des pôles d’attraction, vers des blocs plus grands, est une preuve que le Québec, s’il devenait
indépendant, irait contre l’histoire. Nous pourrions continuer longtemps ainsi, mais cela suffit pour
illustrer que des conclusions différentes n’indiquent pas nécessairement qu’un groupe veut la misère du
peuple, l’autre, un paradis pour ce peuple. Les deux désirent l’avancement des Canadiens-français mais
parce que l’échelle des valeurs est différente, les conclusions le sont nécessairement.

La grande idée, c’est que pour plusieurs il y a possibilité pour le Québec de vivre
sa vie  à part. Cette idée défendue par un grand nombre conditionne les prises de position des autres.
Cela est nouveau et très important. On ne discute plus en fonction du Canada mais du Québec, et c’est au Québec qu’il appartient de prendre les initiatives. C’est un avantage  à garder et nous croyons qu’il
serait très important que, par exemple, le Comité parlementaire de la Constitution présente un rapport
de son étude avant que ne le fasse la Commission d’enquête sur le biculturalisme établie par Ottawa.
Celui-là servira ainsi de base pour apprécier celle-ci  à sa juste valeur.

Ce que les Canadiens français demandent aujourd’hui et c’est là le fond, la cause des
exigences nouvelles du nationalisme – c’est le contrôle du devenir du Québec. Il nous faut les
moyens nécessaires pour réaliser notre devenir politique, économique, culturel et social. C’est la demande de base. Tous ne sont pas d’accord sur la façon la plus efficace de parvenir  à ces fins, mais
unanimement, ils désirent l’épanouissement des Canadiens français.

Le contexte où se développe le nouveau nationalisme nous force  à faire un choix entre les
différentes options qui se présentent. Toutes ont leurs mérites et leurs difficultés et s’ils veulent
être honnêtes, les tenants des diverses solutions doivent présenter toutes les implications. Le peuple
a droit qu’on lui présente un tableau complet.

L’étude de ces questions prend une très grande importance du fait que le nationalisme
d’aujourd’hui donnera naissance  à la vie nationale de demain. Il nous faut connaître très bien les réalités que nous aurons  à discipliner,  à orienter.

Car le Québec de demain sera ce que nous le ferons, il sera notre responsabilité. Nous avons donc  à écouter les autres sans préjuger de leurs sentiments et de leur bonne volonté, car dans le nationalisme, il est possible d’appliquer cette phrase de Bernard Shaw dans Maximes pour un révolutionnaire: « La règle d’or, c’est qu’il n’y a pas de règle d’or ».

Mais, et c’est mon dernier point, quelles que soient vos solutions, elles devront déboucher sur le plan politique.

C’est un autre des torts de certains Canadiens français que de croire  à l’angélisme, de
croire qu’il est possible de réaliser une nation sans se servir des moyens connus pour le faire. Plutôt que
de pleurer sur les partis politiques, qui, en un sens, reflètent la mentalité de ceux qui les composent et de ceux qui les encouragent, c’est  à dire la population, il serait mieux de les bâtir.

Ainsi en est-il de l’Union nationale.

Pleurer sur l’Union nationale est une chose qui,  à notre avis, ne mène nulle part.
Travailler au sein d’un parti, travailler et le réformer, parce que nous avons des idées, des
suggestions  à faire, cela est beaucoup plus réaliste.

Les partis, tous les partis, sont  à l’image de ceux qui les composent. L’Union nationale
reflétera vos idées. Si vous trouvez que l’union nationale ne répond pas à ce que vous en attendez, emparez-vous en. C’est le meilleur moyen de lui faire réaliser vos désirs.

L’Union nationale tiendra une réunion générale au début de mars 1965. Elle veut  à cette
occasion élaborer un programme qui lui permettra de mieux servir la cause du Canada français. Elle est
prête  à vous fournir une tribune qui vous permettra de faire connaître vos solutions.

En aidant  à réaliser les aspirations du Canada français, en faisant entendre la voix des
jeunes vous contribuerez par votre action  à la réalisation de notre idéal commun, l’épanouissement de
notre collectivité.

<Masse19660701>
<ALLOCUTION DE L’HONORABLE MARCEL MASSE MINISTRE D’ÉTAT À L’ÉDUCATION
À L’OUVERTURE DU 16e CONGRÈS DE LA CORPORATION DES INSTITUTEURS CATHOLIQUES TENUE À L’ACADÉMIE DE QUÉBEC DU 1er AU 5 JUILLET 1966.>

Mes chers amis,

C’est avec grand plaisir que j’ai accepté de remplacer l’Honorable Jean-Jacques Bertrand  à cette ouverture du 16e Congrès de la Corporation des instituteurs catholiques.

Il y a relativement peu de temps que j’ai quitté vos rangs pour entrer dans le monde de la politique et occuper le poste de ministre d’État  à l’Éducation, mais déjà, il me tardait de vous rejoindre
pour poursuivre le dialogue de l’Éducation. Autant vous dire que je me sens parfaitement  à l’aise chez vous, car je m’y trouve un peu chez moi.

Le changement politique que vient de connaître le Québec revêt un caractère particulier. Il se situe  à une époque où le Québec,  à la recherche de son identité propre, connaît un profond bouleversement, où le peuple québécois, conscient d’un retard collectif, a décidé de s’équiper pour entrer dans
le rang des sociétés modernes. Il m’apparaît tout  à fait légitime que, face  à une telle réalité, les citoyens du Québec s’interrogent sur les effets de ce changement politique. Il est tout aussi normal
que l’on s’interroge sur le sort qui sera fait  à la révolution que nous avons connue, depuis quelques années, dans le domaine de l’éducation. Je n’hésite donc aucunement  à réaffirmer la nécessité
pour le Québec de poursuivre les réformes qui ont été entreprises, voire même de les accentuer. Il serait tragique que, pour des intérêts exclusivement politiques, un gouvernement, quel qu’il soit, mette un frein  à l’évolution multi-dimensionnelle du Québec, et en particulier au progrès de l’éducation.

L’éducation demeure une priorité pour le Québec, et le gouvernement dont je fais partie est résolu  à
en assurer le développement. En raison de ses incidences politiques, sociales et financières, ce développement doit être planifié. Plus encore, cette planification doit être dirigée par l’État et, d’une façon particulière, par le ministère de l’Éducation. Elle ne peut être abandonnée  à des initiatives dispersées, aussi éclairées seraient-elles. Celles-ci risqueraient d’assujettir la dimension globale  à des intérêts limités.

Néanmoins, pour accomplir sa tâche, le ministère de l’Éducation a besoin de la consultation et du consentement des citoyens, des groupes de citoyens, de ceux que l’on appelle communément les corps intermédiaires. Ceux-ci ont été et seront encore appelés  à participer  à l’élaboration du plan,  à son adoption et  à son exécution. Ils ont été appelés, et le seront encore,  à déterminer les objectifs  à poursuivre, les étapes  à franchir, les moyens  à prendre pour atteindre les fins visées. Ce style de travail sera indiscutablement maintenu car il traduit la volonté manifeste de réaliser une véritable démocratie.

En effet, le dialogue et la participation en éducation constituent des facteurs de progrès démocratique.
Au niveau de l’individu, l’éducation est certes un facteur de progrès démocratique puisqu’elle offre  à chacun la clé de son émancipation et de son autonomie personnelle. Elle ne l’est pas moins
au niveau de la collectivité, dans la mesure où elle représente un lieu de rencontre susceptible de provoquer un dialogue véritable entre les éléments de la société et une participation active de tous les milieux  à l’édification de l’ordre social.

En réalité, les individus, comme les groupes, même s’ils sont de plus en plus sensibles  à tout ce
qui affecte leur liberté, revendiquent en même temps une participation toujours de plus en plus considérable  à tous les organismes de décision qui interfèrent sur le destin de toute la collectivité.
Aussi, plus les exigences du bien particulier et du bien commun sont grandes, plus les individus et les groupes éprouvent le besoin de s’identifier, de se définir, et plus ils ressentent la nécessité de prendre part – comme individus ou comme groupes –  à la définition des politiques de l’État et  à l’organisation
sociale de la collectivité.

La participation a cependant ses impératifs. Elle suppose, entre autres, que les hommes qui s’y adonnent soient parvenus  à une maturité suffisante pour distinguer  les exigences des vocations personnelles et celles du destin collectif, sans jamais les écarter ni les confondre. Or, on sait
comment il est difficile de concilier les exigences d’une action collective cohérente avec les aspirations autonomistes des personnes ou des groupes impliqués dans cette action commune. Comme
le soulignait M. Arthur Tremblay dans une allocution prononcée  à l’ouverture du XIVe congrès de la C. I. C., « ce problème se pose  à l’intérieur d’une classe,  à l’intérieur des cadres de chaque institution
scolaire, dans la perspective de l’individualisation nécessaire de l’enseignement et de la nécessité non moins réelle du travail collectif, en groupes parfois assez considérables ». Il se pose aussi
 » à l’échelle de la planification des politiques scolaires, dans la perspective d’une coordination de l’action des groupes particuliers avec celle des responsables de la totalité du système scolaire ».  Dans la mesure où nous serons capables, au Québec, de participer  à l’édification de notre avenir, avec les
affrontements, les contestations et le développement que cela suppose, nous parviendrons  à réaliser une véritable démocratie. « Être démocrate, disait Jean Lacroix, c’est admettre que la lutte
est source de progrès et s’efforcer de l’orienter vers le concours et le dialogue, c’est-à-dire vers la confrontation des paroles au lieu de l’échange des coups. Le sens de l’homme, c’est le verbe;
et la démocratie est le régime le plus humain parce que c’est la parole en définitive qui y décide et qui y règne. La démocratie est un langage et, dans tous les sens du terme, le démocrate est l’homme de la parole et du dialogue ».

Depuis sa création, le ministère de l’Éducation a fait l’expérience de la participation et a établi les diverses formules de dialogue, particulièrement dans le cadre de l’Opération 55. Le nouveau gouvernement n’entend aucunement y mettre un terme; au contraire, il est désireux de la poursuivre
et même de la parfaire. Pour ma part, je pense que la mise en application du Règlement no I constitue une occasion de participation intense. Je ne voudrais pas rater l’occasion qui m’est offerte
de m’adresser  à des enseignants pour le souligner.

Si les lois, les décrets et les règlements peuvent transformer rapidement les structures administratives,
voire même l’organisation matérielle des écoles, ils ne peuvent cependant pas transformer aussi facilement la pédagogie pratiquée quotidiennement par les maîtres, les attitudes et les mœurs des  parents, des commissaires d’écoles et des administrateurs scolaires. Toute réforme profonde de l’enseignement proprement dit exige l’engagement personnel et collectif de tous ceux que la réforme doit affecter. Cet engagement suppose une solide connaissance des principes qui justifient les mesures nouvelles et l’esprit qui les inspire. Il suppose également de sérieuses motivations, car une action dynamique ne peut résulter que de convictions profondes.

Par ailleurs, cet engagement doit être collectif. Chacun doit être pleinement conscient que sa participation individuelle est indispensable  à la réforme proposée et que le succès de celle-ci dépend, en partie, des efforts personnels qu’il fournira. Cependant, l’action de chaque individu, quelle que
soit sa valeur originale et exclusive, ne peut être qu’une composante de l’action commune de toute une collectivité. Toutes les personnes intéressées  à la réforme de notre système d’enseignement doivent évidemment travailler en commun  à la réalisation des mêmes objectifs, au niveau d’une même école, ou d’une même commission scolaire, ou d’une même région. Leur action doit être concertée.

Le Règlement no 1 définit les conditions dans lesquelles, désormais, l’enseignement devrait être dispensé dans les écoles élémentaires et secondaires. Il s’inspire d’une conception essentiellement personnaliste et sociale de la pédagogie et il est conçu de façon  à provoquer une réforme profonde
des méthodes d’enseigner. Son application éventuelle est de nature  à bouleverser aussi bien les traditions pédagogiques des maîtres et des administrateurs scolaires que les habitudes des
parents et des élèves. L’impact de sa mise en vigueur sera tel que les personnes affectées devront elles-mêmes avoir évalué les implications du règlement et décidé elles-mêmes de son application.

Pour atteindre les objectifs visés, sans pour autant promulguer de directives formelles, le ministère de
l’Éducation croit donc normal de remettre le sort du Règlement no 1 entre les mains de ceux-là mêmes qui auront  à le vivre quotidiennement. Ainsi, les maîtres sont appelés  à assumer une très grande responsabilité dans les réformes pédagogiques préconisées par le Règlement no 1.

Tout comme ceux qui l’ont pensé, j’estime que le fait de reconnaître aux enseignants cette liberté de participer activement  à l’orientation de l’enseignement engage la responsabilité de ceux-ci de façon plus vitale et plus authentique que ne le pourraient faire de minutieuses directives élaborées par le
ministère de l’Éducation, en circuit fermé.

Cette occasion ne représente pas moins qu’un défi: elle nous permettra de voir si les enseignants désirent vraiment bénéficier de l’autonomie, de l’initiative et de la liberté qu’ils sont désormais en mesure d’exercer afin d’adapter la pédagogie aux conditions concrètes et aux besoins particuliers
de leur milieu respectif.

Pour ma part, j’ai toujours perçu la participation des enseignants  à la mise en application du Règlement
no 1 comme l’épreuve dominante de la démocratie scolaire chez nous, pour ne pas dire celle de la démocratie tout court. Je sais, pour m’y être frotté moi-même, que cette expérience n’est pas facile. Mais il est impérieux que chaque enseignant s’engage résolument dans le renouveau pédagogique, sans quoi il sera assurément impossible de bâtir l’école moderne, de revaloriser le statut de l’enseignement, de former de nouveaux citoyens.

<Masse19660822>
<ALLOCUTION DE L’HONORABLE MARCEL MASSE MINISTRE D’`ÉTAT À L’ÉDUCATION
PRONONCÉE À L’OUVERTURE DU STAGE RÉGIONAL SUR LA RADIO ET LA TÉLÉVISION SCOLAIRES À TROIS-RIVIERES LE 22 AOUT 1966.>

Mes chers amis,

Ce n’est pas sans raison que j’ai accepté de répondre  à l’invitation qui m’a été lancée par les organisateurs de ce stage régional sur la radio et la télévision scolaires: depuis
longtemps déjà, je me suis intéressé aux techniques audio-visuelles
en tant qu’instruments d’éducation.

Au cours de ma carrière dans l’enseignement, elles ont toujours provoqué chez-moi une certaine fascination, non seulement  à cause des effets formidables de leur utilisation, mais aussi et surtout parce qu’elles sont devenues  à mes yeux le signe d’une transformation importante du rôle de l’enseignant. Aujourd’hui, l’intérêt qu’y porte le ministre d’État  à l’Éducation est d’autant plus compréhensible qu’il prend racines dans une expérience vécue et qu’il déborde sur une réalité aux dimensions plus vastes.

L’idée que les progrès technologiques, en élargissant le champ des connaissances, sont en voie de façonner une société nouvelle fait désormais l’unanimité. L’homme d’hier,
qui a évolué dans les formes d’un humanisme classique, fait place  à un homme nouveau pour lequel les perspectives s’étendent jusqu’ à l’horizon sous la poussée de l’invention, de la vitesse et du progrès scientifique. Un scientifique disait: « L’espace nous offre un projet qui est, clairement, sans limites: il exige les meilleures prestations de l’art de l’ingénieur, il possède tous les attraits de l’exploration physique; il est lié  à la protection de notre style d’existence; il peut améliorer les conditions terrestres de la vie. Un tel projet pourrait bien susciter une seconde renaissance dans l’esprit de l’homme et dans son activité considérée dans toutes ses phases ». Je pense aussi que nous sommes irrémédiable ment engagés sur la voie d’un monde riche et prometteur, parfois vertigineux et déshumanisant, mais dont la seule garantie est dans l’adaptation et l’engagement.

L’école et l’enseignement, pour leur part, doivent nécessairement recevoir l’empreinte de cet humanisme nouveau. En réalité, l’école d’aujourd’hui n’est plus, comme autrefois, le seul lieu de la connaissance et de l’apprentissage; l’enseignement a  à son service bien plus que le livre et le maître. Il faut reconnaître que l’invention des techniques de diffusion, en particulier de la radio et de la télévision, a grandement modifié les tâches de l’apprentissage, de l’instruction et de l’éducation.

Leur influence s’est sûrement exercée sur la psychologie de l’enfant, en élargissant le champ de ses connaissances, en décuplant son expérience visuelle, en exerçant très tôt son intelligence, en lui proposant de nouveaux ordres de valeurs, en diversifiant ses expériences affectives et en intensifiant sa vie intérieure. Nous sommes en mesure de vérifier cette affirmation auprès de nos propres enfants qui, sans aucun doute, sont nettement en avance par rapport  à ce que nous étions au même âge.

La radio et la télévision n’en ont pas moins bouleversé le monde des adultes, en permettant  à chacun de s’adapter aux réalités nouvelles et d’accroître ses connaissances de façon permanente, au-delà de l’enfance, de l’adolescence, ou de l’âge scolaire.

Pour toutes ces raisons, notre manière habituelle de penser et de faire doit être changée. La psychologie nouvelle de l’enfant invite l’école  à se renouveler et le renouvellement de l’école suggère une réadaptation des méthodes pédagogiques du maître. Plus encore, l’école doit ouvrir ses portes non seulement aux générations montantes mais aussi aux adultes, jeunes et moins jeunes, bref,  à l’ensemble de la société. Voilà un défi énorme qui ne saurait être relevé que par un effort consenti de la part des enseignants et du responsable du bien commun, c’est-à-dire l’État.

De son côté, l’enseignant doit être conscient des perspectives nouvelles offertes par les techniques audio-visuelles, plus particulièrement par la radio et la télévision. À mon sens, il doit en tirer le meilleur parti possible pour varier et enrichir son enseignement. Celui qui n’en tiendrait pas compte ou qui leur opposerait une résistance quelconque ne serait sûrement pas de son temps et risquerait, pour cause de mésadaptation, d’échouer dans son rôle d’éducateur. Car l’enfant d’aujourd’hui veut voir et entendre ce dont on lui parle, comme il s’y est habitué devant le poste de radio ou devant le poste de télévision.

Quant  à l’État, il doit assurer que l’enseignement soit adapté aux exigences du jour et pour cela mettre  à la disposition de l’école et de ses enseignants tous les instruments nécessaires qui permettront de réaliser une formation concrète, active et stimulante. Il doit aussi comprendre le désir légitime des masses  à la culture et  à l’éducation permanente, et utiliser au maximum tous les moyens qui leur seront accessibles pour répondre  à leur soif de connaissances. En conséquence, il m’apparaît urgent pour le Québec de prévoir une utilisation systématique des techniques audio-visuelles que sont la radio et la télévision.

Depuis quelques années, le ministère de l’Éducation a conclu des ententes avec la Société Radio-Canada permettant la présentation, tant  à la radio qu’ à la télévision, de plusieurs cours de niveaux élémentaire et secondaire. Cette année encore, des cours seront radiodiffusés et télédiffusés sur les ondes du réseau d’État: ces cours seront destinés aux élèves des commissions scolaires de la première  à la onzième année, portant sur des s aussi variées que l’Éducation physique, l’Art plastique, la Géographie, l’Histoire des civilisations, le Dessin industriel et le Français parlé.

Par ailleurs, un collège et cinq universités totalement ou partiellement de langue française ont mis au point, en collaboration avec Radio-Canada, une série de cours universitaires au niveau du baccalauréat es-arts qui seront officiellement reconnus et feront l’objet de crédits. Ce sont: le Collège Sainte-Marie,
l’Université de Montréal, l’Université Laval, l’Université de Sherbrooke, l’Université d’Ottawa et l’Université Laurentienne de Sudbury.

Il faut, de toute évidence, reconnaître le bienfait de cette collaboration du ministère de l’Éducation et des universités avec la Société Radio-Canada. Mais ces accords donne un rendement
bien minime comparé  à celui que procurerait, par exemple, la mise sur pied d’un réseau de radio et de télévision sous la responsabilité du gouvernement du Québec. Il s’agirait là d’une mesure susceptible de permettre l’élaboration et la mise en application d’un programme systématique et cohérent d’utilisation de ces techniques pour fin d’éducation. Les initiatives actuelles ne sont certes pas négligeables: elles constituent un palliatif dont l’absence serait absolument regrettable. Mais il faudra songer  à regrouper ces initiatives dispersées sous une même autorité, celle qui est constitutionnellement responsable de l’éducation, et leur donner une plus grande envergure.

Le gouvernement dont je fais partie a inscrit  à son programme électoral un article prévoyant la création d’un réseau québécois de radio et de télévision par la mise en vigueur de la Loi votée  à cette fin en 1948 et par la constitution d’un bureau de direction, responsable devant l’État, mais dont les membres seraient soustraits  à l’influence politique. Certains auront vite pensé qu’il s’agit là d’une flèche teintée de nationalisme et dirigée contre le gouvernement fédéral; je tiens  à leur répondre que le gouvernement auquel j’appartiens a dépassé l’époque des taquineries nationalistes et qu’il est résolu  à donner au Québec les instruments dont il a besoin pour démocratiser l’éducation, pour faire respirer et
rayonner sa culture, bref, pour devenir une société moderne sûre d’elle-même et bien munie contre les impérialismes de toutes sortes.

Cette intention du Gouvernement du Québec fait évidemment naître une multitude de questions qui ne sont pas étrangères au droit constitutionnel et qui, en tout cas, font la joie des
constitutionnalistes. Le Québec peut-il et doit-il posséder son propre réseau de radio et de télévision, compte tenu des deux facteurs suivants: d’une part l’éducation est une  de compétence provinciale
exclusive, d’autre part la radiodiffusion est une  de compétence fédérale. Précisons le sens  à donner  à ces deux facteurs. D’abord, de quoi parle-t-on effectivement lorsque l’on évoque la compétence fédérale en matière de radiodiffusion? Rappelons que c’est par référence aux communications que la radiodiffusion a été attribuée  à la responsabilité fédérale. C’est par conséquent en tant qu’instrument spécifique de communication que le gouvernement fédéral peut régir la radio et la télévision.

Du fait qu’elle porte sur l’instrument de la communication, une telle compétence peut-elle s’étendre sur le contenu des échanges que l’instrument en cause rend possibles? La régie du moyen de transmission d’un message entra”ne-t-elle le contrôle du message lui-même, de son contenu? La réponse  à cette question est évidemment négative,  à moins de poser en principe que, par exemple, le droit de régir la téléphonie donne au gouvernement fédéral la possibilité de censurer les conversations téléphoniques elles-mêmes. Ceci dit, précisons la nature et la portée de la compétence provinciale en matière d’éducation.

Les débats qui ont porté sur le sujet ont toujours été, depuis le début de la Confédération, compromis par l’absence d’une définition claire et réellement fonctionnelle du concept même d’éducation dans la perspective de l’interprétation  à donner de la constitution canadienne sur ce point.

La Commission royale d’enquête sur les problèmes constitutionnels s’est interrogée  à cet égard. L’annexe 4  à son rapport l’aborde de façon spécifique et propose un essai de définition qui me paraît susceptible de permettre l’identification aussi certaine que possible,  à un moment donné, d’une activité, d’un objet, d’une personne quelconque, comme appartenant de fait et directement  à l’éducation.

Le principal mérite de cette définition vient de ce qu’elle dissipe l’équivoque que comporte le mot éducation lorsqu’on le voit dans la seule perspective de l’influence exercée sur autrui par un agent, que cet agent soit une émission radiophonique, un livre, ou une forme plus ou moins précise d’enseignement. Tout ce qui semble exercer une influence sur autrui est alors perçu comme éducatif et donc assimilable  à l’éducation. On est ainsi amené  à donner  à l’éducation une extension qui rend impossible une définition pratique, une définition correspondant  à des réalités observables de la compétence provinciale dans ce domaine. Une définition satisfaisante de l’éducation ne saurait se contenter d’indiquer en quoi elle consiste du côté de l’agent qui éduque, en quoi elle consiste du
côté du maître, que ce maître soit un professeur dans le sens courant du terme ou tout agent dont l’action vise  à exercer une influence sur autrui. Pour qu’il y ait réellement éducation dans le sens intégral du terme, il faut introduire,  à côté du maître qui enseigne, un partenaire essentiel, l’élève, auquel le maître s’adresse. À l’action délibérée du maître  à l’égard de l’élèves doit correspondre de la part de celui-ci une réaction également déterminée pour qu’on puisse effectivement parler d’éducation.

Ainsi, l’éducation est assimilable  à une sorte de dialogue,  à des échanges, où le maître n’est pas seul  à agir mais où l’élèves joue également un rôle qui est, pour ainsi dire, le réciproque de celui du maître.

C’est en s’appuyant sur de telles considérations que l’annexe 4 du rapport de la Commission royale d’enquête sur les problèmes constitutionnels propose de définir l’éducation comme « le système des échanges réciproques qui s’établissent entre un maître et un élèves en vue de la formation et du développement de l’élèves ».

Selon cette définition, ce qui caractérise concrètement l’éducation et qui permet d’identifier avec le moins d’arbitraire possible une activité, un objet, une personne, une réalité quelconque comme appartenant  à l’éducation, c’est sans doute et d’abord la confrontation de deux sujets dont l’un joue le rôle de maître et l’autre celui d’élèves. C’est aussi le fait essentiel que le maître poursuit délibérément la formation de l’élèves et la dirige.

Mais c’est surtout le fait qu’entre l’un et l’autre il y a des échanges réciproques. C’est enfin le fait que cette réciprocité est systématique, organisée selon un certain schéma qui en régit les modalités
et qui définit  à chacun un rôle et des gestes déterminés.

Appliquons cette définition au cas particulier qui nous préoccupe, celui de la radio et de la télévision: dans quelles circonstances la radio et la télévision deviennent-elles éducatives et de compétence provinciale exclusive?

La radio, de même que la télévision, est essentiellement un moyen de communication et peut être, sous ce rapport, comparée au journal, au livre ou au film. Tous ces media de diffusion exercent sur le public qu’ils atteignent une influence d’autant plus importante qu’ils cherchent systématiquement  à la rendre profonde et durable.

Au point de vue qui nous préoccupe cependant, ils ont ceci de commun et d’essentiel que leur relation avec le public est une relation  à sens unique. Elle ne prévoit aucune réaction déterminée et réciproque de la part de celui qui la subit. Ce dernier demeure entièrement libre de réagir comme il l’entend.

Voilà pourquoi la radio, la télévision, le journal, le film ou le livre, considérés en eux-mêmes, ne sauraient en aucune façon être assimilés au système d’échanges réciproques qui constitue essentiellement l’éducation au sens où nous l’avons défini. Toutefois, ils se rattachent  à l’éducation et en deviennent partie intégrante, si, par exemple ils s’insèrent,  à titre instrumental, dans une relation maître-élèves. Ainsi en serait-il d’un livre dont on fait un manuel scolaire, d’une émission radiophonique qui est captée dans les écoles et s’intègre  à l’enseignement qu’on y dispense. Us tombent, par conséquent, sous le coup de la compétence provinciale exclusive en cette matière, et l’autorité provinciale peut statuer sur l’usage qu’on en fait dans les cadres éducatifs, prohiber
cet usage ou en déterminer les modalités.

C’est  à la lumière de ces principes que le Québec entend aborder l’étude des propositions contenues dans le Livre blanc sur la Radiodiffusion qui a été rendu public il y a quelques mois.

« La ligne de conduite des vingt dernières années, souligne le Livre blanc, consiste  à ne pas accorder de permis de radiodiffusion  à d’autres gouvernements, ou aux organismes qui leur sont directement comptables. Ont seuls fait exception certains permis de station de radio accordés  à des institutions d’enseignement expressément pour des fins de radiodiffusion éducative (notamment le Ryerson’s Institute de Toronto, l’Université Queens, l’Université de l’Alberta et l’Université de la Saskatchewan). Le Bureau (des Gouverneurs de la radiodiffusion) reçoit déjà des provinces des demandes de permis de stations de télévision privées qui seraient exploitées en conformité du programme d’instruction publique de chaque province, et il faut s’attendre qu’il y en ait davantage dans le proche avenir.

« La conduite du gouvernement fédéral dans le domaine des communications doit avoir pour effet non pas de gêner, mais de faciliter le bon exercice des responsabilités provinciales en matière d’instruction publique ».

De ces quelques lignes, il nous est permis de dégager les conclusions suivantes: bien qu’il détienne une compétence constitutionnelle en matière de communications, par conséquent dans le domaine de la radiodiffusion, le gouvernement fédéral comprend que la radio et la télévision peuvent être utilisées pour des fins éducatives et,  à cette fin, il est disposé  à reconnaître aux États provinciaux
le droit au plein exercice de leur compétence exclusive en matière d’éducation.

Je l’ai rappelé antérieurement, du moment que des émissions de radio ou de télévision deviennent éducatives au sens strict de la définition proposée, l’autorité provinciale a le droit exclusif de statuer sur l’usage qu’on peut faire de la radio et de la télévision, quels que soient les niveaux et les types
d’enseignement affectés par cet usage, qu’il s’agisse de l’enseignement universitaire aussi bien que de l’enseignement élémentaire et secondaire, qu’il s’agisse de l’enseignement des adultes aussi
bien que de l’enseignement des jeunes.

Reste maintenant  à préciser comment les provinces et le fédéral peuvent collaborer  à la mise en place de réseaux de radio et de télévision éducatives, compte tenu de leur compétence respective.

Le Livre blanc aborde ce sujet de la façon suivante: « À cette fin, il faudra travailler directement avec les provinces afin d’étudier les installations techniques nécessaires et de planifier et mettre sur pied des installations de radiodiffusion éducative dans tout le pays.

« Le gouvernement est disposé  à s’occuper immédiatement de créer un nouvel organisme fédéral qui serait autorisé  à exploiter des services de radiodiffusion d’utilité publique.
Cet organisme aurait le pouvoir de conclure avec toute province une entente en vue de l’emploi de ces services pour la diffusion,  à l’intérieur de la province et  à des heures appropriées de
la journée, d’émissions ayant pour objet de répondre aux besoins du programme provincial d’instruction publique selon que les autorités provinciales compétentes les détermineront ».

Ces passages du Livre blanc ouvrent la porte  à une collaboration positive entre le gouvernement fédéral et les gouvernements provinciaux. Ils comportent cependant des ambiguïtés qu’il y aura lieu de dissiper dans la perspective des principes que je viens de formuler. Il faudra, entre autres, déterminer avec précision le partage des responsabilités dans l’aménagement des installations matérielles requises. Par exemple, il me paraît incontestable que toutes les installations nécessaires  à la mise
au point des émissions éducatives devraient être sous le contrôle exclusif du Québec. De même, il me paraît essentiel que le plan de répartition territoriale des installations s’élabore dans le cadre
du programme établi par le Québec, pour assurer les services d’enseignement radio-télévisé auprès des clientèles qui, au jugement du Québec, doivent en bénéficier.

Toutes ces questions, et bien d’autres du même genre, doivent être posées sans équivoque et étudiées en profondeur avant que nous nous engagions dans l’action d’envergure  à laquelle il faut viser pour exploiter, comme il convient, toutes les ressources de la radio et de la télévision scolaires.

Les études requises sont déjà en cours au ministère de l’Éducation. Notre attitude devant des problèmes
aussi complexes en est une de recherche ouverte aux solutions qui respecteront intégralement les droits du Québec dans le domaine de l’éducation, en même temps qu’elles assureront  à notre population tous les services dont elle a besoin.

<Masse19660901>

<ALLOCUTION DE L’HONORABLE MARCEL MASSE MINISTRE D’ÉTAT À L’ÉDUCATION
PRONONCÉE À LA JOURNÉE D’ÉTUDE SUR L’INITIATION AU TRAVAIL ORGANISÉE PAR LA DIRECTION GÉNÉRALE DES PROGRAMMES ET EXAMENS, LE 1er SEPTEMBRE, 1966.>

Mes chers amis,

Depuis mon assermentation au poste de Ministre d’État  à l’Éducation, c’est la première fois que l’occasion m’est donnée d’adresser la parole  à un groupe d’éducateurs de l’enseignement professionnel. Je suis très heureux que ce premier contact avec ce secteur particulier de notre système d’éducation
soit pour vous rencontrer, car vous êtes parmi cette catégorie d’enseignants qui méritez le plus les considérations bienveillantes du ministère, puisque vous avez la lourde responsabilité de former
les étudiants de l’enseignement professionnel du premier cycle, c’est-à-dire l’initiation au travail.

Cette clientèle particulière composée d’élèves qui ont connu, au cours de leurs études élémentaires des difficultés persistantes, est caractérisée par une certaine mésadaptation. Le niveau de
lecture de ces jeunes étudiants est généralement assez bas et de plus, ils semblent incapables d’écrire ou de calculer convenablement, ils sont, en somme, ceux que l’on accable de punitions ou
encore que l’on laisse dormir dans leur coin, parce qu’on les juge inaptes  à apprendre les disciplines fondamentales.

Ces élèves posent évidemment, au système scolaire en général et aux maîtres en particulier, des problèmes délicats et complexes.

De quelque manière que l’on s’y prenne, nous avons le devoir de les récupérer. Si les retardés scolaires ne peuvent supporter, ni le style, ni le rythme d’activité, ni l’atmosphère de la classe traditionnelle, nous avons la responsabilité de créer pour eux un milieu éducatif qui les amènera progressivement,  à travailler avec goût  et  à aimer l’étude.

L’erreur majeure que nous pourrions commettre serait de les replacer dans des conditions analogues qui ont causé leur échec. Dans l’élaboration de l’école nouvelle, nous devons nous rappeler que l’école traditionnelle a été pour eux une sorte de prison qui les a maltraités, qui a ignoré leurs préoccupations personnelles, leurs élans, leurs goûts. Ils ont parfois été déconsidérés et humiliés en classe et sont devenus, par conséquent un problème pour leur famille; ils éprouvent donc du ressentiment et de l’aigreur vis-à-vis le système scolaire.

Il faut donc par le truchement d’un enseignement approprié, conçu en fonction de leurs besoins, les aider  à se délivrer d’un lourd passif et leur fournir toutes les chances de se transformer et de s’épanouir.

Le règlement no 1 est une mesure en vue d’établir des structures permettant aux maîtres de réaliser ces objectifs; il est complémenté par le règlement no 4 puisque ce dernier vise  à améliorer
la qualification des maîtres. Cependant, ces deux règlements sont des mesures  à long terme, nous devons donc dans l’immédiat compter sur votre dévouement et sur votre sens des responsabilités
pour mener  à bonne fin cette tâche considérable de démocratisation scolaire.

Je constate avec plaisir que pour la première fois peut-être, des directeurs et des professeurs des Instituts de technologie et des écoles de métiers, rencontrent sur le plan provincial, des
directeurs et des professeurs des commissions scolaires. Connaissant les vertus et les possibilités du travail en équipe, je suis persuadé que enrichissants et qu’il servira les meilleurs intérêts du système scolaire et des étudiants. J’ose espérer que cette nouvelle ère de collaboration se prolongera dans l’avenir et qu’elle sera des plus fructueuses. Les échanges d’idées, entre les deux groupes, permettront
sans aucun doute, d’élaborer des contenus mieux adaptés aux besoins des élèves concernés. Vous réussirez, ainsi,  à établir ensemble des méthodologies, non seulement actives mais aussi prospectives,
c’est-à-dire, visant  à découvrir les habiletés naturelles des élèves en vue de les développer au maximum. Les méthodologies de l’enseignement professionnel présentent des aspects particuliers, elles doivent s’inspirer des principes de la pédagogie active tout en tenant compte des critères de
performance des entreprises.

En terminant, je voudrais attirer votre attention sur la législation ouvrière existante, relative  à certains métiers réglementés. J’invite les personnes qui seront chargées d’élaborer les contenus
de formation professionnelle dans les métiers régis par décrets,  à rencontrer les représentants des comités paritaires de leur région ou les autorités de la Commission du Salaire Minimum selon le cas,
afin que les élèves puissent obtenir les crédits d’apprentissage auxquels ils ont droit ou encore afin de permettre aux étudiants de pouvoir faire des stages dans les entreprises sans enfreindre la loi.

<Masse19660903>
<MINISTRE D’ÉTAT À L’ÉDUCATION À LA SESSION D’ÉTUDE DE LA PRESSE ÉTUDIANTE NATIONALE TENUE À SAINT-DONAT DU 1er AU 5 SEPTEMBRE 1966.>

Mes chers amis,

Je dois avouer au départ que l’Honorable Jean-Jacques Bertrand  à qui vous avez d’abord lancé votre invitation a mis bien peu de temps  à me convaincre de le remplacer  à la présente session d’étude: car j’avais déjà accepté de me faire le porte-parole du Premier Ministre, et, plus encore, parce
que j’attendais depuis longtemps la première rencontre de ma carrière d’homme public avec les étudiants du Québec. Depuis trois mois, j’ai eu l’occasion de faire connaissance avec quelques
leaders syndicaux de votre milieu, mais les circonstances, jusqu’ à ce soir, ne m’avaient pas encore permis de rencontrer les étudiants en groupe, au cours de leurs activités régulières ou de leurs sessions d’étude.

Je ne vous cache donc pas mon grand plaisir à me trouver parmi vous, et j’ose espérer que ce premier contact nous permettra de jeter les bases d’une amitié franche et loyale.

Je tiendrai avec vous des propos simples et ouverts, comptant en revanche que vous gardiez en ma présence le style de langage qui vous est familier.

De prime abord, j’avais pensé vous parler de mon expérience politique. Non pas tellement que cette expérience mérita une attention peu commune, mais plutôt parce qu’il m’apparaissait souhaitable que l’on mit en relief nos traits communs, et en particulier celui qui nous caractérise et qui, par conséquent, nous rapproche: je veux dire la jeunesse.

Je fus,  à votre âge, un étudiant profondément absorbé par les réalités sociales et politiques, choqué par les désordres de notre société, surtout par les inégalités de fortune et de richesse. Les hommes politiques ne m’étaient pas toujours sympathiques: certains avaient des attitudes qui,  à mes yeux, prenaient couleur de l’indigne. Leur bourgeoisie évidente, leur conservatisme d’âme et leur nationalisme chauvin ne manquaient pas de m’inquiéter, car j’y voyais les causes de l’infériorité du Québec et je ne cessais de croire  à une éventuelle assimilation par l’écrasante anglo-saxonnie de notre continent.

Autant dire qu’ à votre âge, j’avais une préoccupation semblable  à la vôtre pour la politique, pour la société, pour le Québec, et je voyais avec anticipation le jour où je pourrais me substituer aux « politiciens » du temps pour donner  à mon pays, le Québec, le visage de mes aspirations.

Si nous nous ressemblons par le cœur et par l’esprit, nous restons toutefois différents par les générations qui nous ont vu naître.

Pour la plupart d’entre vous, vous êtes des hommes et des femmes de l’après-guerre. Votre éveil aux affaires publiques et en particulier  à la vie politique s’est réalisé au cours d’une époque nouvelle où des hommes nouveaux ont fait leur apparition pour placer le Québec parmi les sociétés qui en ont assez de la médiocrité et de l’étroitesse et qui aspirent au rang du modernisme et de la grandeur. Des idées nouvelles ont fait leur cours, donnant naissance  à des réalisations d’envergure dont nous devons objectivement nous réjouir. Bref, je dirai que vos premiers pas de citoyens conscients se sont accomplis  à une époque où il est emballant de vivre ici.

Le milieu de travail dans lequel vous vivez est  aussi bien différent de celui dans lequel j’ai vécu. Il y a dix ans  à peine, le syndicalisme étudiant était une réalité pratiquement inexistante
tant les étudiants que nous étions avaient peu d’intérêts communs. L’organisation des activités sportives et culturelles exigeait bien la présence d’une association étudiante, mais les préoccupations de celle-ci n’allaient souvent guère plus loin.

Au contraire, vous travaillez en tant que jeunes intellectuels dans un monde organisé,  à l’intérieur de cadres syndicaux où il vous est possible de rassembler vos espoirs et votre dynamisme, vos énergies et votre courage pour réaliser avec plus de motivation votre double rôle d’étudiant et de jeune citoyen.

Quoiqu’il en soit, malgré les quelques dix ans qui nous séparent, nous restons liés par la jeunesse, et c’est là que nous trouverons notre terrain d’entente.

Je disais donc avoir songé  à vous parler de mon expérience dans la vie politique, mais, après mûre réflexion, j’ai choisi d’apporter quelques réflexions personnelles sur la réforme de l’éducation.

Depuis que j’occupe le poste de ministre d’État  à l’Éducation, j’ai déjà affirmé que la réforme de l’éducation au Québec doit se poursuivre en dépit du changement politique que nous venons de connaître. Car si l’éducation doit être assurée par l’État  à tous les citoyens, il est tout aussi essentiel que les hommes politiques en fasse un facteur de développement et non un instrument de tactique partisane.

Je persiste  à croire que le progrès économique d’une société est intimement lié au degré de scolarité des citoyens qui la composent. Les deux premiers rapports du Conseil économique
du Canada soulignent avec insistance le lien direct entre l’éducation et la croissance économique, démontrant, chiffres  à l’appui, jusqu’ à quel point l’éducation joue un rôle primordial comme
facteur de relèvement du niveau de vie. Je n’ai pas l’intention de m’engager plus  à fond dans le développement de cette thèse. La Conférence inter-provinciale sur l’éducation et le développement des
ressources humaines qui doit se tenir la semaine prochaine  à Montréal nous permettra d’exploiter ce thème avec plus de profondeur. Si toutefois je me suis permis cette allusion, c’est pour mettre en
évidence la mentalité nouvelle qui doit nous guider lorsque nous évoquons les réformes de notre système d’éducation au Québec.

Pour ma part, j’estime qu’il est temps que nous cessions d’identifier l’école exclusivement comme la protectrice de notre langue et de notre foi. Je veux bien que depuis trois cents ans elle nous ait permis d’ériger un rempart contre les impérialismes  que l’on connaît, mais il faudra en arriver un jour  à en faire la véritable voie de notre liberté. Il faudra comprendre, dans tous les milieux, que la réforme de l’éducation au Québec n’est pas et ne sera pas menée par des incultes visant  à « marxiser » ou  à « communiser » notre bon peuple. À tout événement, au cours des années qui viennent, elle sera conduite  à la manière de notre temps.

Le Québec est situé sur un jeune continent où évolue la société du monde la plus moderne; nous ne pouvons pas ne pas en tenir compte. Le Québec a opté pour un système économique
tel que nous ne pouvons pas en oublier les impératifs. C’est là que s’inscrit la réforme de notre système d’éducation. L’histoire de notre passé a très souvent inscrit le passif des Canadiens français
sur le compte des autres. Je voudrais bien que nous puissions inscrire l’actif de notre avenir sur notre propre compte. Aujourd’hui, je tiens  à le dire  à tous ceux qui n’ont pas encore compris et le répéter  à tous ceux qui ne sont pas encore convaincus: c’est par l’éducation que le Québec pourra se
ranger du côté des sociétés modernes; c’est par l’éducation que les citoyens que nous sommes pourront vivre le plus humainement du monde, en tirant profit des connaissances nouvelles, de la science
et de ses inventions.

Je comprends que les jeunes ne sont pas tous voués  à une scolarisation prolongée, que certains pourront entreprendre des études de niveau universitaire mais que d’autres devront entrer
plus tôt sur le marché du travail. Je comprends que dans une société comme la nôtre il a été très longtemps possible de faire face  à la vie sans instruction ni formation adéquates. Je comprends que
les familles nombreuses ne peuvent sacrifier qu’ à grand peine les bras de leurs a”nés et les revenus additionnels que ceux-ci sont en mesure de rapporter. Je comprends qu’il est difficile de déserter les petites écoles locales pour les grandes écoles régionales. Je comprends qu’il est pénible de se lever tôt,  à chaque matin, pour pouvoir fréquenter une école éloignée du foyer. Je comprends les
exigences quotidiennes du voyage, soir et matin, sur des routes parfois peu carrossables.

Mais il faut bien saisir le sens d’une réforme de l’éducation. Bien mieux que d’accrocher tous les jeunes uniformément et indistinctement sur les bancs de l’école, l’essentiel est de permettre  à chaque individu, quel qu’il soit, en dépit de sa race,de sa couleur, de ses origines sociales et de sa fortune familiale,
de pouvoir développer au maximum ses talents personnels et préparer son avenir en fonction de ses goûts et de ses aptitudes. Bien mieux que de vouloir fabriquer des têtes bien remplies, l’essentiel
est de pouvoir faire face aux impératifs du monde du travail qui s’accroissent sans cesse et exigent de l’homme plus que bonne volonté et habilité naturelle.

Il est vrai que les habitants des régions excentriques sont généralement défavorisés par rapport aux habitants des grandes régions urbaines et qu’il leur en coûte des efforts particuliers.
Mais quel est le prix d’une scolarisation prolongée en comparaison avec les effets formidables qu’elle procure? À quoi ces gens-là ne peuvent-ils pas se résigner pour aller chercher ce
qui ne peut leur tomber sous la main? Comment ne pourraient-ils pas comprendre que les heures n’ont plus tellement d’importance quand il est temps de préparer son avenir et que les distances n’ont
plus de mesure quand elles conduisent au monde des connaissances?

Je comprends les efforts particuliers et collectifs que suppose le coût de l’éducation. Mais faut-il s’avérer de mauvais comptables face  à l’investissement le plus productif et le plus rentable d’une société?

Je comprends que la réforme de l’éducation impose  à tous et  à chacun des sacrifices auxquels nous ne sommes pas tellement habitués. Mais je m’empresse de répondre que jamais un sacrifice n’aura tant rapporté,  à chaque individu et  à l’ensemble de notre société, que celui-là.

Je ne suis pas sans savoir, mes chers amis, que vous êtes de la génération de ceux qui n’ont pas  à être convertis. Bien sûr, vous brûlez de vous retrouver sur le marché du travail, réellement productifs, citoyens  à part entière  à qui l’on ne dira plus: « citoyens d’accord, mais étudiants d’abord ». Cette aspiration légitime ne vous enlève toutefois pas le mérite d’avoir saisi le sens et la portée du geste que vous posez aujourd’hui en prolongeant la durée de vos études, en profitant au maximum de l’éducation
qui vous est accessible. Si vous n’avez fait l’équation vous-mêmes, vous avez accepté d’identifier l’éducation  à l’investissement le plus avantageux pour vous et pour le milieu dans lequel vous évoluez.

Si je prêche  à des convertis, je n’ai cependant pas des journalistes et j’estime avoir trouvé bonne oreille, car ce sujet qui me préoccupe devrait normalement vous passionner.

Vous avez choisi d’être journalistes. Quelques-uns auront commis ce geste délibérément, conscients des responsabilités inhérentes au métier. La plupart sans doute s’y seront engagés inopinément, guidés par la fascination qu’a le don de déclencher le reporter en chantier, l’analyste devant des données, l’éditorialiste face  à la réalité. Si vous ne le savez déjà, vous y trouverez un métier passionnant dont vous ne sortirez certainement pas indemnes. Si vous tirez au maximum de l’expérience exclusive qui vous est présentement offerte, je pense que vous aurez acquis un conditionnement assuré pour les réalités sociale, politique et économique.

Or, de toutes ces réalités sociale, politique et économique, celle qui devrait vous accaparer en premier lieu, c’est la réforme de l’éducation. Il m’apparaît essentiel que les journalistes étudiants trouvent dans la présente réforme le champ d’une mission personnelle. Voilà une tâche qui n’est certes pas mince,
mais qui fait partie des défis de notre temps auxquels vous désirez apporter votre part. Je suis certain que, bien informés, vous serez en mesure d’expliquer  à votre entourage immédiat aussi bien qu’ à vos lecteurs inconnus le sens et la portée de la réforme de l’éducation au Québec, vous serez en mesure de dire  à tous ceux qui se font vos protecteurs que vous acceptez les sacrifices qu’on vous impose dans votre intérêt personnel et dans l’intérêt du Québec tout entier.

Parmi les questions d’ordre scolaire qui retiennent présentement l’attention des opinions publiques du Québec, il faut en souligner deux dont l’importance n’est pas insoupçonnée dans les milieux étudiants: vous avez compris qu’il s’agit de l’organisation de l’enseignement pré-universitaire et professionnel
et de l’aide aux étudiants. J’aimerais qu’au tout début de l’année scolaire les journalistes étudiants soient bien renseignés sur ces questions de sorte qu’ils puissent apporter  à leurs lecteurs les informations
auxquelles ceux-ci sont en droit de s’attendre.

Depuis que la Commission royale d’enquête sur l’enseignement dans la province de Québec, communément appelée Commission Parent, a publié le deuxième tome de son rapport,
l’enseignement pré-universitaire et professionnel est devenu un point de mire pour le Québec tout entier. La situation actuelle des institutions qui dispensent l’enseignement  à ce niveau est telle que la Commission Parent estime nécessaire la création d’un nouveau type d’institution dans laquelle on dispensera tout l’enseignement qui suit immédiatement le secondaire et précède immédiatement
l’université.

La nécessité d’organiser ce type d’institution dans notre milieu n’a plus besoin de justification: dans l’hypothèse où la scolarisation des jeunes de 17  à 19 ans atteindrait un niveau considéré comme normal, c’est-à-dire 50%  à 55% de ce groupe d’âge, en 1971-1972, environ 125,000 étudiants seraient alors inscrits  à des études pré-universitaires et professionnelles; actuellement, on dénombre 77,000 inscriptions  à ce niveau, dans les collèges classiques, les écoles normales, les instituts familiaux, les instituts de technologie et les universités. C’est donc dire qu’en cinq ans, l’enseignement de niveau pré-universitaire et professionnel devrait recevoir presque deux fois plus d’étudiants qu’il n’en reçoit actuellement.

Or l’impact d’une telle croissance n’a pas nécessairement  à être rencontré au niveau des investissements. Au contraire, on estime qu’une partie importante de la croissance des inscriptions pourrait être absorbée par une organisation rationnelle du réseau des institutions actuelles d’enseignement post-secondaire. Il ne s’agit donc pas de créer de toute pièce ou de détruire
ce qui existe déjà, mais bien d’opérer,  à partir des ressources existantes, une réorganisation et un regroupement considérable afin « d’assurer au plus grand nombre possible d’étudiants qui
en ont les aptitudes la possibilité de poursuivre des études plus longues et de meilleure qualité; (de) cultiver l’intérêt et la motivation chez les étudiants, pour diminuer le nombre des échecs et des abandons prématurés; (de) favoriser une meilleure orientation des étudiants selon leurs goûts et leurs aptitudes; (de) hausser le niveau des études pré-universitaires et de l’enseignement professionnel, (d’)uniformiser le passage des études secondaires aux études supérieures…  »

A quoi nous pourrions ajouter les objectifs suivants: répondre aux besoins de la croissance des inscriptions; assurer des services scolaires équivalents dans toutes les régions de la province; permettre
aux institutions actuelles de mieux définir leur vocation et de situer leur action en toute connaissance de cause; permettre le recyclage, dans chaque région, de la main-d’œuvre active actuelle, de façon  à la préparer  à des emplois techniques spécialisés.

Je n’ai pas  à appuyer davantage sur des choses que vous savez déjà. Je voudrais toutefois vous dire que la prochaine année sera celle de l’enseignement pré-universitaire et professionnel. Les études ayant été complétées, tant par les organismes de planification que par le ministère de l’Éducation, le projet d’organisation de ce niveau d’enseignement devrait maintenant faire l’objet d’une décision du conseil des ministres. Ensuite, au cours des mois qui viennent, il faudra soumettre au parlement un projet de loi permettant aux institutions actuelles qui voudront le faire: a) de se regrouper dans un cadre juridique et administratif commun;b) de mettre en commun leurs ressources matérielles et humaines pour dispenser un programme d’enseignement offrant un large éventail d’options, allant de la technologie aux humanités.

Il est évident que l’adoption d’une telle loi par le parlement favorisera nettement les regroupements désirés et augmentera la qualité de l’enseignement actuel. Mais je voudrais indiquer ici que les objectifs visés peuvent être atteints même en l’absence de cette loi. Déjà,  à travers le Québec, nous connaissons
des regroupements institutionnels dont les résultats sont assurément identifiables. Qu’il me suffise de signaler le consortium de sept institutions de la région de Hull qui, l’an dernier, ont décidé d’un commun accord de regrouper leurs ressources matérielles et humaines afin de dispenser  à leurs étudiants un enseignement plus varié et de meilleure qualité. Ce sont: le Collège St-Alexandre, le
Collège Marie-Médiatrice, le Collège Marguerite d’Youville, l’École normale St-Joseph, l’École normale de Hull, l’Institut de Technologie de Hull ainsi que la Commission scolaire régionale Outaouais. En vertu de cette entente, les étudiants de ces diverses institutions sont regroupés physiquement dans les mêmes locaux pour suivre des cours communs. Cet exemple fournit donc la preuve qu’on a pu, par des initiatives privées et indépendamment de toute loi, parvenir  à des fins identiques destinées  à améliorer l’enseignement de niveau pré-universitaire et professionnel.

Dans cette perspective, il m’apparaît extrêmement important que des expériences-pilotes soient tentées au cours de la prochaine année scolaire, expériences qui seraient fondées sur le principe du regroupement et de la coordination des activités de différents types d’institutions. Ces expériences permettront de vérifier la validité des hypothèses que nous avons déjà formulées et assureront une mise de fonds appréciable dans la poursuite des objectifs visés.

Pour sa part, la loi créant légalement l’enseignement de niveau pré-universitaire et professionnel permettra, après son adoption, de donner un cadre juridique aux accords conclus entre
les différents types d’institution en donnant naissance  à des corporations distinctes de caractère public.

Par ailleurs, le parlement devrait être saisi, dès  l’automne prochain, d’un projet de loi visant  à modifier le système actuel d’aide aux étudiants.

Il est admis de toutes parts que le présent système d’aide aux étudiants de niveaux pré-universitaire, professionnel et universitaire est tout  à fait inadéquat. Depuis 1961, aucun changement d’importance n’a été apporté au régime, même si les sommes mises  à la disposition des étudiants sous forme de prêts-bourses sont passées de $7. 5  à environ $17 millions. Il est donc évident aujourd’hui que le présent système ne permet pas de répondre aux véritables besoins des étudiants, et ne favorise pas suffisamment l’accessibilité aux études supérieures.

Pour répondre aux besoins réels des étudiants dans le cadre du régime actuellement en vigueur, il faudrait augmenter de façon très substantielle le budget consacré par le gouvernement
à cette fin. Or vous comprendrez que ce budget ne peut pas être augmenté dans une proportion illimitée. C’est pourquoi le ministère de l’Éducation croit opportun de réaménager le système
de l’aide aux étudiants sur la base de principes permettant un juste équilibre entre la part de l’État et la part de l’étudiant lui-même au financement de ses études.

Afin d’atteindre les objectifs visés – l’accessibilité de l’enseignement dans le cadre d’un budget relativement limité -, le réaménagement du système de l’aide aux étudiants devrait impliquer
une participation plus systématique de l’étudiant  à l’investissement – rentable pour lui – que constitue l’éducation supérieure qu’il reçoit. Selon cette orientation nouvelle, l’étudiant devrait avoir recours  à des prêts pour assurer le financement de la première tranche de ses besoins; l’aide gouvernementale, sous forme de bourses, n’interviendrait que pour combler l’écart entre cette première tranche et ses besoins essentiels totaux, c’est-à-dire les frais de subsistance et de scolarité, déduction faite des revenus
propres de l’étudiant et de la contribution de sa famille. Par exemple, l’étudiant pour lequel le coût d’une année scolaire serait de $1, 500 et qui ne disposerait d’aucun revenu propre ou provenant de sa famille, devrait emprunter $500 avant de devenir éligible  à une bourse qui pourrait atteindre un montant maximum de $1,000.

Des fonctionnaires du ministère de l’Éducation et du ministère des Finances effectuent présentement des pourparlers auprès des banques et des caisses populaires afin de prévoir un système
d’emprunt dont les modalités seraient analogues  à celles que prévoient la Loi et les règlements du régime canadien de prêts aux étudiants. Le gouvernement du Québec paierait les intérêts sur les prêts consentis aux étudiants durant la période où ceux-ci demeureraient aux études.

Cette réorientation de la politique de l’aide aux étudiants a fait l’objet de consultation auprès de l’Union générale des étudiants du Québec; celle-ci a officiellement fait connaître son accord au ministre de l’Éducation sur les principes que je viens d’exposer.

Reste maintenant  à savoir si nous serons techniquement en mesure de mettre ce nouveau système en application pour la prochaine année scolaire. Depuis environ un mois, le ministre de l’Éducation a constitué une équipe spéciale de travail qui devra mettre au point tous les détails matériels que suppose
une application rapide d’un tel programme.

Entre-temps, l’Honorable Jean-Jacques Bertrand, quelques hauts fonctionnaires du ministère et moi-même avons rencontré quelques membres de l’exécutif de l’UGEQ afin de les informer
sur l’état actuel des opérations. Du même coup, nous avons indiqué aux représentants de l’UGEQ les modalités du système. Vous avez pu apprendre par la voix des journaux qu’il y a accrochage
sur ce point entre l’UGEQ et le ministère de l’Éducation.

Le système projeté prévoit trois catégories d’étudiants auxquels s’appliqueraient des normes différentes. Quant au montant du prêt dont l’étudiant devrait d’abord assumer la responsabilité, le ministère a établi le barème suivant: pour les étudiants de niveau pré-universitaire et professionnel, le montant
maximum de prêt serait de $500; pour les étudiants universitaires du niveau de la licence, il serait de $700; et pour les étudiants universitaires du niveau de 4e et 5e années, il serait de $800. Pour  sa part, l’UGEQ insiste pour que ces montants soient réduits  à $400 pour le niveau pré-universitaire et professionnel, $500 pour le premier cycle universitaire et $600 pour le second cycle.

Or les chiffres proposés par le ministère de l’Éducation ont été établis après une étude détaillée d’un ensemble de solutions possibles. La solution retenue tient compte, d’une part, de la capacité d’emprunt des étudiants et, d’autre part, – ce qui n’est pas négligeable – des implications du système par rapport
au budget du gouvernement.

Je comprends l’intérêt de l’UGEQ pour une réduction du montant maximum des prêts. Mais je comprends aussi que le gouvernement du Québec ne possède pas les disponibilités
financières qui lui permettraient de répondre  à une telle demande.

Le système sera-t-il mis en application dès  cette année? Pour ma part, j’entretiens de vifs espoirs dans le sens d’une application possible. J’espère toutefois que les petits désaccords
actuels ne compromettront pas une politique qui n’a pour but que d’assister d’une façon plus convenable les étudiants du Québec. Voilà le message que je tenais  à vous livrer à l’occasion de notre première rencontre. J’espère que vous pourrez lui donner une diffusion large afin qu’il puisse devenir l’amorce
d’un dialogue précieux entre le ministre d’État  à l’Éducation et tous les étudiants du Québec.

<Masse19660904>
<ALLOCUTION DE L’HONORABLE MARCEL MASSE MINISTRE D’ÉTAT À L’ÉDUCATION
AU CONGRÈS DE LA FAGECCQ TENU À L’UNIVERSITÉ LAVAL DU 2 AU 5 SEPTEMBRE 1966>

Mes chers amis,

Jamais depuis trois mois le ministre d’État  à l’Éducation ne se sera senti plus près des étudiants qu’au cours des deux derniers jours. Hier, j’ai eu l’occasion de rencontrer quelque deux cents journalistes étudiants réunis en session d’étude de la Presse étudiante Nationale. Aujourd’hui, j’ai le grand
plaisir de m’adresser aux dirigeants des associations générales des étudiants des collèges classiques,  à ceux que l’on a pris l’habitude d’appeler leaders syndicaux étudiants.

Ces deux rencontres constituent pour moi des événements importants, car elles me permettent d’établir un véritable contact avec le monde étudiant d’aujourd’hui. Certes, j’ai déjà pu m’entretenir avec des membres de l’exécutif de l’UGEQ, avec vos représentants syndicaux, mais ces entretiens ne peuvent évidemment pas avoir le caractère spontané d’une rencontre publique comme celle de ce soir.

J’ai toujours eu l’habitude de parler franchement, sans ambages, et j’espère que les propos simples et ouverts que je tiendrai avec vous vous inviteront  à garder avec moi le style de langage qui vous est familier.

En préparant mon allocution, de multiples idées me sont venues  à l’esprit. J’aurais aimé vous faire part de mes réflexions personnelles sur le syndicalisme étudiant et le syndicalisme ouvrier, sur la démocratisation des cadres syndicaux, sur la réforme de l’éducation au Québec et sur plusieurs autres questions qui, je le sais, vous préoccupent au plus haut point. J’ai préféré m’en tenir  à trois points pour lesquels je connais votre intérêt: le rôle de l’étudiant dans notre société, l’organisation de l’enseignement
pré-universitaire et professionnel et l’aide aux étudiants.

Je pense que notre société s’est trop peu préoccupée jusqu’ à ces toutes dernières années de situer l’étudiant dans l’ensemble des cadres productifs qui concourent  à son évolution et  à son progrès. Pendant longtemps, elle en a fait un être marginal, un nécessiteux qui absorbe des énergies et des taxes. En vertu de cette mentalité un peu vieillotte, l’étudiant serait un novice que l’on habituerait  à la dure loi de la concurrence, qui n’aurait aucune conscience de la portée sociale et économique de son travail
et qui se préparerait  à exploiter,  à son seul profit personnel, le prestige que lui procure son diplôme.

Contre cette conception erronée, les étudiants eux-mêmes ont réagi et ont résolu une fois pour toutes de se donner un statut précis, comportant des exigences et des responsabilités qui font d’eux des éléments actifs de la nation et des citoyens  à part entière.

En conséquence, l’étudiant d’aujourd’hui est bien différent de ce qu’il était alors que j’avais votre âge. Par exemple, le milieu de travail dans lequel vous vivez ressemble très peu  à celui dans lequel j’ai vécu. Il y a dix ans  à peine, le syndicalisme étudiant était une réalité pratiquement inexistante tant les étudiants que nous étions avaient peu d’intérêts communs. L’organisation des activités culturelles et sportives exigeait bien la présence d’une association étudiante, mais les préoccupations de celle-ci n’allaient souvent guère plus loin.

Au contraire, vous travaillez en tant que jeunes travailleurs intellectuels dans un monde organisé,  à l’intérieur de cadres syndicaux où il vous est possible de rassembler vos espoirs et votre dynamisme, vos énergies et votre courage pour réaliser avec plus de motivation votre double rôle d’étudiant et de jeune citoyen.

Aujourd’hui aussi, il vous est permis de dialoguer avec les hommes politiques, de leur adresser vos commentaires, de leur soumettre vos projets, de leur proposer des solutions aux problèmes qui les envahissent. Autrefois, ces hommes étaient peu accessibles aux étudiants.

C’est qu’alors l’ensemble de notre société avait tendance  à traduire la période d’éducation par un âge de stérilité et de silence. Rien d’étonnant aussi  à ce que beaucoup de jeunes aient quitté l’école, pressés qu’ils étaient de produire, de « servir  à quelque chose », de ne plus être dans l’attente de l’âge adulte.

La mise en branle des forces étudiantes est, en partie, une réaction contre cette conception de l’éducation. Les revendications et les manifestations étudiantes ont longtemps manqué
et manquent parfois encore de clarté et de cohésion. Mais il est quand même possible d’y reconnaître un phénomène majeur: les étudiants d’aujourd’hui n’acceptent plus d’être considérés comme improductifs.

Si l’on ne peut expliquer votre productivité dans les mêmes termes que celle du travailleur qui est engagé dans un processus de production, on peut tout au moins la justifier par votre
préoccupation pour les réalités sociales, politiques et économiques du Québec.
De toutes ces réalités, les questions d’ordre scolaire ne manquent pas de Retenir les opinions publiques du Québec. Je pense particulièrement  à l’organisation de l’enseignement pré-universitaire et professionnel et l’aide aux étudiants qui s’inscrivent dans le cadre de la démocratisation de l’enseignement et dont l’importance n’est pas insoupçonnée de votre milieu. J’aimerais qu’au tout début de l’année scolaire les leaders étudiants soient bien renseignés sur ces questions et connaissent la véritable position de ministère de l’Éducation, de sorte qu’ils puissent apporter dans leur milieu respectif les informations auxquelles chaque étudiant est en droit de s’attendre.

Depuis que la Commission Parent a publié le deuxième tome de son rapport, l’enseignement pré-universitaire et professionnel est devenu un point de mire pour le Québec tout entier. La situation actuelle des institutions qui dispensent l’enseignement de ce niveau est telle que la Commission Parent estime nécessaire une vaste réorganisation par la création d’un nouveau type d’institution dans laquelle on dispensera tout l’enseignement qui suit immédiatement le secondaire et précède immédiatement l’université.

La nécessité d’organiser ce type d’institution dans notre milieu n’a plus besoin de justification: dans l’hypothèse où la scolarisation des jeunes de 17  à 19 ans atteindrait un niveau considéré
comme normal, c’est-à-dire 50%  à 55% de ce groupe d’âge, en 1971-1972, environ 125,000 étudiants seraient alors inscrits  à des études pré-universitaires et professionnelles; actuellement,
on dénombre 77,000 inscriptions  à ce niveau, dans les collèges classiques, les écoles normales, les instituts familiaux, les instituts de technologie et les universités. C’est donc dire qu’en cinq
ans, l’enseignement de niveau pré-universitaire et professionnel devrait recevoir presque deux fois plus d’étudiants qu’il n’en reçoit actuellement.

Or l’impact d’une telle croissance n’a pas nécessairement  à être rencontré au niveau des investissements. Au contraire, on estime qu’une partie importante de la croissance des inscriptions pourrait être absorbée par une organisation rationnelle du réseau des institutions actuelles d’enseignement post-secondaire. Il ne s’agit donc pas de créer de toute pièce ou de détruire ce qui existe déjà, mais bien d’opérer,  à partir des ressources existantes, une réorganisation et un regroupement considérable afin « d’assurer au plus grand nombre possible d’étudiants qui en ont les aptitudes la possibilité de poursuivre des études plus longues et de meilleure qualité; (de) cultiver l’intérêt et la motivation chez les étudiants, pour diminuer le nombre des échecs et des abandons prématurés; (de) favoriser une meilleure orientation des étudiants selon leurs goûts et leurs aptitudes; (de) hausser le niveau des études pré-universitaires et de l’enseignement professionnel, (d’)uniformiser le passage des études secondaires aux études supérieures…  »
À quoi nous pourrions ajouter les objectifs suivants: répondre aux besoins de la croissance des inscriptions; assurer des services scolaires équivalents dans toutes les régions de la province; permettre
aux institutions actuelles de mieux définir leur vocation et de situer leur action en toute connaissance de cause; permettre le recyclage, dans chaque région, de la main-d’œuvre active actuelle,
de façon  à la préparer  à des emplois techniques spécialisés.

Je n’ai pas  à appuyer davantage sur des choses que vous savez déjà. Je voudrais toutefois vous dire que la prochaine année sera celle de l’enseignement pré-universitaire et professionnel. Les études ayant été complétées, tant par les organismes de planification que par le ministère de l’Éducation, le projet d’organisation de ce niveau d’enseignement devrait maintenant faire l’objet d’une décision du conseil des ministres. Ensuite, au cours des mois qui viennent, il faudra soumettre au parlement un projet de
loi permettant aux institutions actuelles qui voudront le faire: a) de se regrouper dans un cadre juridique et administratif commun; b) de mettre en commun leurs ressources matérielles et humaines pour dispenser un programme d’enseignement offrant un large éventail d’options, allant de la technologie aux humanités.

Il est évident que l’adoption d’une telle loi par le parlement favorisera nettement les regroupements désirés et augmentera la qualité de l’enseignement actuel. Mais je voudrais indiquer ici que les objectifs visés peuvent être atteints même en l’absence de cette loi. Déjà,  à travers le Québec, nous connaissons
des regroupements institutionnels dont les résultats sont assurément identifiables. Qu’il me suffise de signaler le consortium de sept institutions de la région de Hull qui, l’an dernier, ont décidé
d’un commun accord de regrouper leurs ressources matérielles et humaines afin de dispenser  à leurs étudiants un enseignement plus varié et de meilleure qualité. Ce sont: le Collège St-Alexandre, le
Collèges Marie-Médiatrice, le Collège Marguerite d’Youville, l’École normale St-Joseph, l’École normale de Hull, l’Institut de Technologie de Hull ainsi que la Commission scolaire régionale Outaouais. En vertu de cette entente, les étudiants de ces diverses institutions sont regroupés physiquement dans les mêmes locaux pour suivre des cours communs. Cet exemple fournit donc la preuve qu’on a pu, par des initiatives privées et indépendamment de toute loi, parvenir
à des fins identiques destinées  à améliorer l’enseignement de niveau pré-universitaire et professionnel.

Dans cette perspective, il m’apparaît extrêmement important que des expériences-pilotes soient tentées au cours de la prochaine année scolaire, expériences qui seraient fondées sur le principe du regroupement et de la coordination des activités de différents types d’institutions. Ces expériences permettront de vérifier la validité des hypothèses que nous avons déjà formulées et assureront une mise de fonds appréciable dans la poursuite des objectifs visés.

Pour sa part, la loi créant légalement l’enseignement de niveau pré-universitaire et professionnel permettra, après son adoption, de donner un cadre juridique aux accords conclus entre
les différents types d’institution en donnant naissance  à des corporations distinctes de caractère public.

Par ailleurs, le parlement devrait être saisi, dès  l’automne prochain, d’un projet de loi visant  à modifier le système actuel d’aide aux étudiants.

Il est admis de toutes parts que le présent système d’aide aux étudiants de niveaux pré-universitaire, professionnel et universitaire est tout  à fait inadéquat. Depuis 1961, aucun changement d’importance n’a été apporté au régime, même si les sommes mises  à la disposition des étudiants sous forme de prêts-bourses sont passées de $7.5  à environ $17 millions. Il est donc évident aujourd’hui que le présent système ne permet pas de répondre aux véritables besoins des étudiants, et ne favorise pas suffisamment l’accessibilité aux études supérieures.

Pour répondre aux besoins réels des étudiants dans le cadre du régime actuellement en vigueur, il faudrait augmenter de façon très substantielle le budget consacré par le gouvernement
à cette fin. Or vous comprendrez que ce budget ne peut pas être augmenté dans une proportion illimitée. C’est pourquoi le ministère de l’Éducation croit opportun de réaménager le système
de l’aide aux étudiants sur la base de principes permettant un juste équilibre entre la part de l’État et la part de l’étudiant lui-même au financement de ses études.

Afin d’atteindre les objectifs visés – l’accessibilité
de l’enseignement dans le cadre d’un budget relativement limité -,
le réaménagement du système de l’aide aux étudiants devrait impliquer
une participation plus systématique de l’étudiant  à l’investissement
– rentable pour lui – que constitue l’éducation supérieure qu’il
Selon cette orientation nouvelle, l’étudiant devrait
avoir recours  à des prêts pour assurer le financement de la première
tranche de ses besoins; l’aide gouvernementale, sous forme
de bourses, n’interviendrait que pour combler l’écart entre cette
première tranche et ses besoins essentiels totaux, c’est-à-dire
les frais de subsistance et de scolarité, déduction faite des revenus
propres de l’étudiant et de la contribution de sa famille. Par
exemple, l’étudiant pour lequel le coût d’une année scolaire serait
de $1,500 et qui ne disposerait d’aucun revenu propre ou provenant
de sa famille, devrait emprunter $500 avant de devenir éligible  à
une bourse qui pourrait atteindre un montant maximum de $1,000.

Des fonctionnaires du ministère de l’Éducation et
du ministère des Finances effectuent présentement des pourparlers
auprès des banques et des caisses populaires afin de prévoir un système
d’emprunt dont les modalités seraient analogues a celles que prévoient la Loi et les règlements du régime canadien de prêts aux étudiants. Le gouvernement du Québec paierait les intérêts sur
les prêts consentis aux étudiants durant la période où ceux-ci demeureraient
aux études.

Cette réorientation de la politique de l’aide aux
étudiants a fait l’objet de consultation auprès de l’Union générale
des étudiants du Québec; celle-ci a officiellement fait connaître
son accord au ministre de l’Éducation sur les principes que je
viens d’exposer.

Reste maintenant  à savoir si nous serons techniquement
en mesure de mettre ce nouveau système en application
pour la prochaine année scolaire. Depuis environ un mois, le
ministre de l’Éducation a constitué une équipe spéciale de travail
qui devra mettre au point tous les détails matériels que suppose
une application rapide d’un tel programme.

Entre-temps, l’Honorable Jean-Jacques Bertrand,
quelques hauts fonctionnaires du ministère et moi-même avons rencontré quelques membres de l’exécutif de l’UGEQ afin de les informer sur l’état actuel des opérations. Du même coup, nous avons
indiqué aux représentants de l’UGEQ les modalités du système.

Vous avez pu apprendre par la voix des journaux qu’il y a accrochage
sur ce point entre l’UGEQ et le ministère de l’Éducation.

Le système projeté prévoit trois catégories d’étudiants
auxquels s’appliqueraient des normes différentes. Quant
au montant du prêt dont l’étudiant devrait d’abord assumer la responsabilité,
le ministère a établi le barème suivant: pour les étudiants
de niveau pré-universitaire et professionnel, le montant
maximum de prêt serait de $500; pour les étudiants universitaires
du niveau de la licence, il serait de $700; et pour les étudiants universitaires
du niveau de 4e et 5e années, il serait de $800. Pour
sa part, l’UGEQ insiste pour que ces montants soient réduits  à
$400 pour le niveau pré-universitaire et professionnel, $500 pour
le premier cycle universitaire et $600 pour le second cycle.

Or les chiffres proposés par le ministère de l’Éducation
ont été établis après une étude détaillée d’un ensemble
de solutions possibles. La solution retenue tient compte, d’une
part, de la capacité d’emprunt des étudiants et, d’autre part, –
ce qui n’est pas négligeable – des implications du système par rapport
au budget du gouvernement.

Je comprends l’intérêt de l’UGEQ pour une réduction
du montant maximum des prêts. Mais je comprends aussi
que le gouvernement du Québec ne possède pas les disponibilités
financières qui lui permettraient de répondre  à une telle demande.

Le système sera-t-il mis en application dès  cette
année? Pour ma part, j’entretiens de vifs espoirs dans le sens
d’une application possible. J’espère toutefois que les petits désaccords
actuels ne compromettront pas une politique qui n’a pour
but que d’assister d’une façon plus convenable les étudiants du Québec.

Voilà le message que je tenais  à vous livrer à l’occasion de notre première rencontre. J’espère que vous pourrez lui donner une diffusion large afin qu’il puisse devenir l’amorce
d’un dialogue précieux entre le ministre d’État  à l’Éducation et
tous les étudiants du Québec.

<Masse19661009>
<ALLOCUTION DE L’HONORABLE MARCEL MASSE MINISTRE D’ÉTAT À L’ÉDUCATION
AU BANQUET DE CLÔTURE DE LA DOUZIÈME SESSION DE FORMATION NATIONALE DE
LA FÉDÉRATION DES SOCIÉTÉS SAINT-JEAN-BAPTISTE DU QUÉBEC TENU À JOLIETTE, LE 9 OCTOBRE 1966.>
Mes chers amis,

Ce n’est pas sans une certaine communauté de pensée que je me joins  à vous pour mettre un terme  à la douzième session des cours de formation nationale.

Le thème que vous avez choisi d’explorer cette année est évidemment passionnant. Quel Canadien français, ou peut-être même quel Québécois, n’a jamais songé se lever un bon matin dans ce qu’on pourrait appeler la République du Québec? À ceux qui n’ont jamais compris pourquoi les Canadiens français se laissent parfois envahir par un tel rêve, je voudrais dire qu’il y a là l’expression d’une nation qui entend poursuivre sa vocation propre et conserver son identité.

La République effraie. Cela n’a rien d’étonnant dans un régime fédératif où tous les États constituants n’ont jamais connu de souveraineté totale, où chacun s’est contenté de son demi pouvoir.

A ceux qui craignent qu’un ministre québécois proclame la République, je tiens  à donner toute mon assurance: je crois toujours  à la liberté et au droit du peuple de choisir le type d’État ou le cadre juridique  à l’intérieur duquel il désire vivre et s’épanouir selon ses caractéristiques propres. C’est au peuple qu’il appartient de définir comment il veut assumer la maîtrise de son destin. Personne ne le contestera: cette liberté et ce droit ont même été consignés dans la charte de l’Organisation des Nations-Unies qui reconnaît  à chaque nation, petite ou grande, le droit inaliénable  à l’autodétermination, c’est-à-dire  à la maîtrise de son propre destin.

Si le peuple québécois n’a pas choisi pour ce faire d’instaurer la république, il ne faudrait quand même pas contester aux Canadiens français, dont la majorité est rassemblée dans le Québec, le droit imprescriptible de se donner les instruments nécessaires  à leur épanouissement social, politique, économique et culturel, soit:
1) un État national;
2) un territoire national;
3) et une langue nationale.

S’il est vrai que l’État doit réaliser le bien commun, c’est-à-dire veiller sur l’ensemble de ses citoyens, sans discrimination aucune, il est tout aussi juste qu’il assure le bien commun  de la communauté nationale que constitue la majorité. S’il ne doit pas gouverner au mépris des droits de tous les citoyens, il ne peut non plus abdiquer ses responsabilités envers la nation majoritaire
par une politique de neutralité ou d’indifférence  à son égard.

Par ailleurs, il est normal que la nation aspire  à s’identifier  à l’État qui gouverne. Cette identification impose des devoirs  à la société politique qui ne saurait les ignorer sans déroger  à sa fin propre qui est d’assurer le bien commun de tous ses membres.

Pour les nations, comme pour les individus, une règle élémentaire veut que l’on ne soit jamais bien servi que par soi-même. Il est donc légitime que la population québécoise,
en grande majorité de culture et de langue française, désire confier
à l’État du Québec la maîtrise de ses décisions en ce qui a trait  à
la croissance humaine de ses citoyens,  à leur affirmation économique,
à leur épanouissement culturel et au rayonnement de la communauté
québécoise. Il est donc juste que le Québec soit maître
de ses décisions dans les domaines de l’éducation, de la sécurité
sociale et de la santé, qu’il puisse mettre sur pied les instruments
économiques et financiers qu’il croit nécessaires  à son développement,
qu’il prenne des mesures pour assurer l’épanouissement
des arts, des lettres et, surtout, de la langue française, qu’il entretienne
des relations avec certains pays et organismes internationaux. En définitive, le Québec doit être le foyer de la nation canadienne-française et l’État national des Canadiens français. Le Québec doit toutefois s’acquitter de cet engagement en ne négligeant pas ses devoirs envers ses citoyens qui possèdent une autre langue et une autre culture. Car il ne conviendrait pas de brimer les droits des autres communautés nationales du Québec.

Par ailleurs, la nation canadienne-française qui s’identifie généralement au Québec a besoin, pour s’organiser et se développer, d’un territoire national qui soit son principal foyer et qu’elle puisse aménager en fonction de ses propres besoins.

Il ne s’agit pas de nier l’allégeance des Canadiens français du Québec au Canada. Il s’agit tout simplement de constater une réalité sociologique, quatre fois centenaire, et qui a pérennité sur la constitution canadienne. Qu’on le veuille ou non, il est un fait historique et démographique qu’on ne peut nier: les Canadiens français sont localisés en grande majorité au Québec, et ce pays québécois a été colonisé, développé et humanisé par leurs ancêtres. Même si notre propension naturelle  à la découverte et  à l’exploration a poussé une partie des nôtres  à coloniser d’autres
terres et  à vivre sous d’autres cieux, il n’en reste pas moins que le Québec est la véritable patrie des Canadiens français. C’est là qu’ils y ont établi leurs maisons, leurs églises, leurs écoles, y ont
bàti leurs villes et villages. C’est là qu’ils ont lutté pour obtenir un gouvernement qui soit leur, qu’ils contrôlent et qu’ils puissent utiliser  à leur service. Us ont compris par empirisme, par l’expérience
vécue dans la lutte pour la liberté, que « l’amour authentique de la patrie ne peut s’épanouir vraiment que dans la société politique dont le bien est supérieur  à celui que la nature leur a légué ».

Il ne s’agit point ici d’une simple reconnaissance de la nature, des faits démographiques et de l’histoire, il ne s’agit pas non plus d’un simple hommage  à rendre  à nos parents et  à leurs ancêtres, il s’agit
plutôt d’un bien raisonnable, d’un bien réel, d’un bien collectif qui est toujours  à réaliser.

Si respectueuse que soit la nation canadienne-française de la réalité canadienne, elle ne reconnaît pour seule patrie, pour seul territoire national, que le Québec. Ce territoire national,
elle veut l’aménager en fonction de ses propres besoins afin qu’elle puisse y assurer le bien individuel et collectif de tous ses membres.

Elle veut en faire le foyer d’où rayonnera sa culture et sa langue auprès des Canadiens français des autres provinces. Je pense que personne ne peut honnêtement contester la légitimité de cet espoir.

Au cours des dernières années, cette volonté de rayonnement a franchi une autre étape. Non seulement s’est-elle manifestée avec vigueur dans les milieux patriotiques, mais elle a été endossée par l’État qui a institué le Département du Canada français d’outre-frontières. Toutefois, ce geste isolé n’est pas suffisant, il reste beaucoup  à faire. Il faut une constante politique de présence, de soutien en équipement et d’assistance culturelle. En ce domaine, il ne faut pas que notre volonté fléchisse devant l’ampleur de la tâche.

Il faut de plus que le Québec s’ouvre sur le monde. En fait, le Québec commence  à s’internationaliser et il entrevoit les multiples possibilités de coopération avec d’autres nations et, en particulier, avec les pays francophones. Par ses délégations générales en Europe et aux États-Unis, par ses ententes
avec la France dans les domaines de la culture et de l’éducation, le Canada français rayonne déjà  à l’extérieur du territoire national, mais il faudra accentuer davantage notre présence  à l’étranger.

Certes, les prétentions du Québec  à cet égard sont sujettes  à bien des réticences, voire même  à des objections. Mais le Québec ne peut céder devant ces formes d’incompréhension sans compromettre l’épanouissement culturel et le rayonnement de tout le Canada français.

Nos échanges avec la France doivent être décuplés car la France a besoin de nous et nous avons besoin de la France. Mon dernier voyage  à Paris, de même que la récente visite de monsieur Christian Fouchet, ministre de l’Éducation nationale, m’ont convaincu plus que jamais de l’aide considérable que la France peut nous apporter pour l’amélioration de notre langue, pour la diffusion de notre culture et aussi pour notre développement scientifique et technique.

Notre volonté de rayonnement doit aussi s’exprimer par une collaboration étroite avec le reste du monde francophone. Je suis assuré que la communauté des peuples de langue et de culture
françaises peut découvrir des horizons nouveaux au bénéfice de tous.

Voilà l’esprit nouveau qui fera du Québec un territoire national et un véritable foyer de rayonnement pour le Canada français.

Mais le rayonnement culturel du Québec est aussi conditionné par la qualité et la vigueur de la culture et de la langue des Canadiens français.

Or, au Québec, on est trop facilement enclin  à penser que les choses, les biens, les méthodes, les sciences et les techniques ne sont conçus et baptisés qu’en anglais. C’est la rançon de l’influence prépondérante du monde américain et du monde anglo-saxon  à l’intérieur même du Québec. C’est la rançon également de notre faiblesse économique.

Dans la grande industrie, le Canadien français est serviteur. De porteur d’eau, il est peut-être devenu contremaître ou gérant, mais il n’influence d’aucune façon les centres de décisions qui sont toujours entre les mains de chefs d’entreprises étrangers  à sa langue et  à sa culture.

Un immense effort de redressement s’impose donc, tant au niveau de la langue que de l’économie. Le rapport Parent a d’ailleurs souligné la nécessité de soigner la qualité de l’enseignement du français et il relie ce problème au milieu socio-économique.

Ayant d’abord constaté que « d’énormes forces économiques, sociales, politiques et linguistiques font pression, depuis près de deux cents ans, sur le groupe canadien-français et sur sa langue » le Rapport souligne que « l’avenir culturel du Québec repose en partie sur la manière d’envisager le problème linguistique qui lui est particulier, avec toutes ses composantes historiques, nationales
et économiques ».

Réaliste dans ces constatations, le Rapport ajoute que « l’école aura beau faire, le français sera sans cesse menacé d’effritement et de disparition au Québec si l’enseignement qu’on en donne ne s’appuie pas sur de solides et profondes motivations socio-économiques. Le ministère de l’Éducation n’est pas le seul en cause ici. Le gouvernement du Québec tout entier doit, tout en veillant  à ne pas isoler le Québec en un ghetto, adopter des mesures très fermes pour protéger le français non seulement dans les écoles et universités, mais dans toute la vie publique ».

Comment pourrions-nous rester indifférents devant un témoignage aussi vital pour l’avenir de la Nation canadienne-française? Nous n’avons pas  à rougir de la langue française, nous n’avons qu’ à corriger la faiblesse de notre français parlé pour pouvoir utiliser cette langue  à sa juste valeur.

Il faut soigner particulièrement la qualité de l’enseignement
du français, depuis la maternelle jusqu’ à l’université,
tant dans les institutions françaises que dans les institutions scolaires
destinées aux Anglo-québécois. Il est strictement raisonnable
que, dans un Québec qui s’affirme de plus en plus français, les groupes
minoritaires puissent s’exprimer correctement dans la langue de
la majorité. C’est sans aucun doute un des grands scandales de notre
milieu de constater, chaque jour, qu’un Canadien français au Québec
ne peut gagner sa vie décemment et avancer dans presque toutes
les sphères de la vie industrielle et commerciale sans posséder une
bonne connaissance de l’anglais, tandis que l’Anglo-québécois peut,
sans connaître un seul mot de français, franchir tous les échelons
de l’ordre économique et parvenir aux plus hauts postes dans la vie
sociale. Le rapport Parent ne manque pas de faire cette constatation:
« Tous les Canadiens français instruits y savent les deux langues;
les Canadiens anglais – constituant douze pour cent de la population
de la province et une minorité plus longuement scolarisée que
la majorité, et la population sans doute la plus fortement scolarisée
de tout le Canada – ne se tirent parfois d’affaire que péniblement en
français ou même ne le comprennent pas du tout ».

Cette situation qui oblige une masse imposante de travailleurs, de techniciens et professionnels  à utiliser quotidiennement une langue étrangère dans ses relations de travail ou d’affaires
démontre bien la gravité du péril qui menace la langue française.

On a su dire qu’une « langue qu’on ne parle qu’après cinq heures est déjà une langue morte ». Il suffit d’un peu de sens commun pour se rendre compte que c’est déjà un fait accompli pour une partie de
la population québécoise. C’est particulièrement vrai dans le milieu
montréalais où le nombre de nos compatriotes en voie de perdre leur
langue maternelle atteint des proportions inquiétantes, c’est aussi
vrai dans des régions éloignées comme celle de Pontiac, véritables
régions « sinistrées » au point de vue linguistique.

Il faut, au Québec, donner le statut de langue nationale  à la langue de la majorité et conférer au français tout le prestige d’une grande langue de civilisation.

Le français, langue nationale, c’est-à-dire langue d’expression de l’État qui, d’abord, en respectera le génie et l’esprit dans ses textes législatifs, décrets et règlements, auxquels il donnera un caractère original qui ne soit plus un service de traduction du jargon administratif anglo-saxon. Le français, langue nationale, c’est-à-dire langue courante de communication de l’État, de ses hommes publics,
de ses grands commis et de toute la fonction publique.

Le français, langue nationale de l’enseignement
de toutes les matières – avec usage d’excellents manuels français –
dans les institutions scolaires que fréquentent les Canadiens français
et les Néo-québécois. Langue enseignée selon des normes modernes
et efficaces dans toutes les institutions scolaires et académiques des
Anglo-québécois, afin que ceux-ci puissent communiquer et vivre normalement
dans un milieu sociologique francophone.

Le français, langue nationale et d’usage courant aussi dans le milieu du travail, des affaires et de l’administration, afin que l’usine, l’atelier et le bureau respectent le caractère francophone
de la population; afin que le Canadien français puisse normalement atteindre au plus haut sommet de l’échelon économique dans sa propre langue. Le français, langue nationale et obligatoire dans la négociation et la convention collectives.

Le français, langue nationale, c’est-à-dire langue d’affichage sur tout le territoire national québécois; langue de la publicité et de la communication de masse; langue d’identification de la patrie québécoise, de la toponymie de ses villes et de ses accidents géographiques, langue qui nomme les entreprises industrielles et d’affaires, les sociétés commerciales et les institutions qui s’établissent, vivent et prospèrent sur le sol québécois.

Le français, langue nationale, c’est-à-dire langue légale puisqu’il faudra qu’un jour tous les contrats publics, collectifs et privés, les jugements des cours, les actes notariés et tous les documents légaux, les procès-verbaux des corps publics et des institutions soient rédigés en français et soient reconnus officiels devant la loi dans leur version française.

Tout cela ne constitue que quelques-uns des différents aspects d’une politique de la langue nationale au Québec afin de normaliser la situation linguistique. Pour que le français puisse vraiment s’affirmer comme langue nationale et jouir de tout le prestige inhérent  à ce statut, peut-être faudra-t-il poser le problème en termes législatifs. Peut-être faudra-t-il une loi-cadre définissant le statut de la langue française comme langue nationale au Québec.

Mais la Confédération, direz-vous, qu’en faites-vous en tout cela? « La Confédération, écrit M. Daniel Johnson dans son livre « Égalité ou indépendance » n’est pas une fin en soi ». Il a bien raison.

Ce qui importe ce n’est pas de sauver une constitution ou de la maintenir contre la volonté de la Nation, ce qu’il est urgent c’est de réaliser l’ordre juridique en harmonie avec les aspirations profondes de notre collectivité nationale qui veut s’épanouir librement et assumer ses propres responsabilités.

Comme prélude  à un nouveau pacte entre deux nations égales et fraternelles, il faut convoquer une assemblée constituante mandatée par le peuple québécois a) pour revisser et compléter la constitution interne du Québec, en y incluant une formule d’amendement qui consacre la souveraineté du peuple québécois et son droit d’être consulté par voie de référendum sur toute matière qui met en cause la maîtrise de son destin; b) formuler les exigences du Québec dans la négociation d’un nouveau pacte canadien.

L’heure n’est plus  à la discussion sur l’existence ou non de la nation canadienne-française. Pour nous, c’est un fait acquis. Inspirons-nous plutôt du pragmatisme des Anglo-saxons et cessons de discuter de la chose pour la réaliser. Ainsi, nous atteindrons nos objectifs. Agissons comme si elle était un fait reconnu et accepté de tous. Ce qui importe, en dernière analyse, ce sont les résultats qui s’exprimeront en termes de développement et d’amélioration de notre condition culturelle et linguistique, de progrès humain et de promotion économique. N’abandonnons pas l’idée! Cessons d’en parler pour nous en inspirer dans nos gestes quotidiens pour améliorer notre position dans tous les secteurs de la vie québécoise. Le Québec et vous le savez pour en avoir discuté – a besoin d’une profonde transformation
pour se développer harmonieusement. Cette transformation de notre vie politique, culturelle, sociale et économique ne pourra se faire sans l’appui, le désir et la participation volontaire du peuple
québécois. Rien ne peut résister  à la volonté d’un peuple qui s’exprime, qui affirme en des gestes concrets sa détermination d’assumer lui-même toutes ses responsabilités et de se donner la société politique qui convient  à ses aspirations légitimes.

Dans les années que nous traversons et qui marqueront profondément l’avenir des Canadiens français et celui du Québec, personne ne peut se tenir  à l’écart de l’immense chantier ou se bâtit notre destin collectif. Les décisions qui se prendront – et qui déjà se prennent chaque jour – influenceront notre vie individuelle et le bien-vivre de tous.

Si tous ensemble nous affirmons notre volonté de vivre, si tous ensemble nous nous appliquons, chaque jour,  à transposer cette volonté dans des gestes individuels,  à nous améliorer
personnellement et  à atteindre  à un plus haut niveau de compétence
et de culture, si, chaque jour, nous le transposons dans des
réalisations collectives, alors rien ne nous est impossible. D’ailleurs,
c’est par l’intérieur que doit d’abord s’exprimer la République.

<Masse19661017>
<ALLOCUTION DE L’HONORABLE MARCEL MASSE MINISTRE D’ÉTAT À L’ÉDUCATION PRONONCÉE AU CLUB RENAISSANCE DE MONTRÉAL LE 17 OCTOBRE 1966.>

Mes chers amis,

Ce n’est pas sans raison que j’ai accepté de me joindre  à vous et de vous adresser la parole, en dépit d’une certaine fatigue que vous aurez sans doute déjà soupçonnée. Les relations entre ceux qui forment les cadres du parti et les parlementaires constituent pour moi le fondement d’un parti politique et de ses
succès.

Il arrive parfois que certains députés ou ministres, pour des raisons souvent fort valables, négligent de rester en contact étroit avec les adhérents du parti et même avec ses dirigeants.

Il est vrai, surtout pour un ministre, que les relations de parti risquent d’être mises au second rang en raison du surcroît de travail imposé par l’administration d’un ministère ou par l’accaparement des
fonctions exécutives. Il m’apparaît toutefois essentiel que les parlementaires, au prix d’efforts constants, restent en liaison continue avec les membres du parti,qui ont participé  à leur élection.

Ce soir, je voudrais vous proposer mes réflexions personnelles sur le rôle d’un parti politique dont les élus détiennent le pouvoir.

Au cours des récentes années, l’Union nationale a déployé des efforts considérables pour solidifier son armature et pour multiplier le nombre de ses membres. Cette tâche,  à laquelle nous nous sommes tous associés, a eu des effets remarquables,  à la surprise de quelques sceptiques. Dans l’opposition depuis six ans, l’Union nationale a accédé au pouvoir. Bien sûr, nous avons délogé le gouvernement précédent avec un pourcentage de votes exprimés inférieur  à 50%, mais cela donne plus de mérite  à la structuration exceptionnelle du parti,  à l’intérieur de chaque circonscription électorale.

Il ne faudrait toutefois pas nous laisser griser par notre victoire et abandonner cette tâche essentielle de ramification et d’enracinement dans l’ensemble de la population québécoise. Je suis
persuadé que le pouvoir se gagne non seulement par des réalisations du gouvernement mais aussi par l’opportunité qui est donnée  à chaque citoyen de s’identifier  à un parti politique. Cette prétention suppose que les cadres du parti doivent être dynamiques, c’est-à-dire qu’ils doivent s’élargir sous le coup d’une adhésion renouvelée; elle suppose aussi que les militants du parti acceptent de jouer un rôle
actif de recrutement afin d’augmenter en quantité et en qualité le nombre d’adhérents.

Je ne crois pas qu’il soit exagéré de qualifier cette tâche de défi. En tout cas,  à mes yeux, il s’agit d’un sérieux défi qu’il faudra résolument surmonter si nous désirons conserver le pouvoir aussi longtemps qu’il le faudra pour réaliser nos objectifs politiques.

Évidemment, la tâche principale d’un parti politique est la prise du pouvoir. Quant aux autres tâches, telles le recrutement des membres, le financement, l’élaboration du programme, elles lui sont toutes subordonnées. Il faudrait cependant ajouter qu’il ne suffit pas de prendre le pouvoir: il est tout aussi important de le conserver. À cette fin, le parti devra faire de bonnes politiques au gouvernement et se donner une organisation assez puissante pour effectuer la lutte électorale. En vue de cette tâche primordiale qui consiste  à remporter la victoire  à la prochaine élection, les partis politiques n’adoptent pas tous la même organisation. Selon le type d’Organisation, les politistes identifient deux genres de partis politiques:
les partis de cadres et les partis de masses.

Les partis de cadres ont une organisation simple: ils regroupent les travailleurs d’élection, les députés, les candidats et les aspirants candidats, autrement dit uniquement ceux qui « encadrent » les électeurs. Les partis américains ainsi que la plupart des partis canadiens et québécois sont de ce type. Jusqu’ à maintenant, on peut affirmer que l’Union nationale a été un parti de cadres, même s’il a quelques tendances  à s’orienter dans le sens d’un parti de masses, de caractère plus démocratique.

Le parti de masses, pour sa part, se définit, contrairement au parti de cadres, « comme une école d’éducation politique, c’est-à-dire comme un milieu où le plus grand nombre possible
d’adhérents reçoivent une formation selon la doctrine du parti, et pas seulement en vue du travail d’élection ».  De plus, il est financé non pas par de gros donateurs, mais par l’ensemble de ses adhérents qui sont appelés  à verser chacun une somme modeste.

La grande distinction entre parti de cadres et parti de masses réside donc dans le caractère doctrinal du parti de masses et dans son caractère éducatif. Tout en se donnant comme objectif la victoire aux élections, le parti de masses privilégie, en vue de cette tâche, l’éducation politique selon une doctrine particulière.

Il ne fait donc aucun doute que l’Union nationale a été et demeure essentiellement un parti de cadres. Bien sur, nous avons essayé, au cours des dernières années, de démocratiser ses structures
afin d’augmenter le nombre d’adhérents. Mais ce n’est pas en multipliant le nombre des adhérents que l’on transforme un parti de cadres en un parti de masses. Nous avons aussi déployé des efforts
gigantesques pour assainir le financement du parti; mais là encore, nous sommes très loin de l’auto-financement.

Toutefois, je pense que les partis de cadres existants tendront de plus en plus vers les caractéristiques des partis de masses. Il semble évident que le passage du bipartisme que nous avons généralement connu depuis 1867 au multipartisme récent forcera les partis politiques  à se donner une identité encore plus précise,  à se définir des idéologies politiques propres. En tout cas, l’électeur qui doit désormais choisir entre quatre ou cinq partis politiques recherchera les caractéristiques propres  à chaque parti et obligera par le fait même les partis  à mettre en relief leurs traits distinctifs.

L’Union nationale n’échappera pas  à ce nouvel impératif. J’estime même qu’il devrait être  à l’avant-garde dans le sens d’une définition nouvelle et très claire de sa philosophie de base, de ses idéologies, de ses objectifs et de son programme politique. L’histoire et la tradition ont identifié l’Union nationale au bleu et au fleurdelisé. Nous devrons faire en sorte que désormais l’Union nationale réponde  à des idéologies particulières, s’inscrive dans la ligne d’objectifs précis et définisse un programme logiquement fondé sur une philosophie permanente.

Dans mon esprit, cette démarche nouvelle ne doit pas être uniquement celle des parlementaires, mais aussi celle du personnel de cadres et des adhérents. En somme, ce doit être la démarche
de tous les membres du parti.

Quant  à savoir si l’Union nationale se définira comme un parti de cadres ou comme un parti de masses, je partage l’avis du Club Jean Moulin qui, dans une de ses publications intitulée « L’État et le citoyen », estime que partis de cadres et partis de masses deviennent notions et formulas dépassées par les réalités de notre temps. Au-delà de ces deux types (de partis), on peut concevoir le « parti d’animateurs ». En règle générale, il demanderait  à ses membres de jouer un rôle dans des organisations non partisanes (syndicats, mouvements de jeunesse, associations de loisirs éducatifs, etc.), non pas pour les noyauter mais pour établir des communications et pour éviter l’étroite spécialisation qui finit par faire des militants une race  à part. Le parti ne chercherait pas  à enrôler une masse d’adhérents
inertes, mais  à former des cadres politiques capables d’exercer sur leur entourage une influence réelle ».

Cette théorie me semble correspondre aux exigences
nouvelles de la réalité sociale et politique du Québec. L’émergence
phénoménale des groupes de pressions et des opinions publiques en
général appelle,  à mon sens, une redéfinition des partis politiques.

En tout cas, j’estime que les structures des partis politiques doivent
tenir compte désormais de la présence et du développement d’organisations
non partisanes et de leur indéniable politisation. Autant que
les gouvernements et les administrations publiques, les partis politiques
doivent être en liaison avec les groupes qui exercent des pressions
sur les hommes politiques et les administrateurs publiques, afin
d’en tirer l’essence de la volonté démocratique.

Or si l’on accepte cette théorie, on attribue du même
coup un rôle fort important aux membres du parti qui ne sont ni ministres,
ni députés. Ils deviennent de véritables animateurs pour lesquels
le pouvoir devient non pas une période de repos et d’inaction
mais un temps d’animation intense auprès des citoyens et en particulier
auprès des groupes.

La nature des choses veut que les membres du parti gouvernemental se reposent dans la tranquillité du pouvoir. Ils se dressent parfois pour défendre des intérêts personnels et s’agitent à la veille d’une élection partielle ou d’une élection générale. Il est bien normal que le vainqueur ne craigne pas de sitôt le vaincu.

Pourtant, l’objectivité nous oblige  à constater que le
pouvoir est bien éphémère et que la force peut glisser bien facilement
à la faiblesse. Il n’est pas rare qu’assuré de la victoire un parti doive
essuyer la défaite. Il n’est pas moins redoutable que certain de
sa majorité un gouvernement se retrouve du côté de l’opposition.

C’est donc dire qu’un parti politique doit toujours être
en garde. La victoire n’est pas une supériorité éternelle mais un avantage
que l’on renouvelle, que l’on regagne  à force de motivation, de
volonté, d’énergie et de courage. Tous ceux qui en font partie doivent
accepter au départ de militer sans répit.

Cette nécessité est d’autant plus impérieuse quand le
parti détient le pouvoir. Car tend  à se manifester alors une certaine
domination des parlementaires sur le parti, domination qui peut se traduire  à la fois par un contrôle très serré des initiatives des membres réguliers par les parlementaires et par une indifférence variable
de ceux-ci  à l’égard de ceux-là, sauf bien entendu  à la veille
des élections.

Le système de relations  à réaliser entre les parlementaires
et les membres réguliers du parti constitue pour moi une préoccupation
dominante. Au départ, je ne peux accepter l’autorité abusive
des uns et la soumission béate des autres, il m’apparaît essentiel de
trouver une forme de collaboration entre les uns et les autres, de sorte
que chacun, selon le poste qu’il occupe dans la structure du parti,
joue son rôle d’animateur politique et contribue  à la réalisation des objectifs
du parti.

C’est bien un juste équilibre qu’il faut trouver, car il
n’est pas plus souhaitable que les membres du parti contrôlent avec
force les parlementaires, c’est-à-dire ceux qui ont été élus par la

population et qui doivent répondre aux aspirations collectives. En effet, il serait bien malheureux que députés et ministres soient forcés de se soumettre aveuglément  à des ordres partisans, négligeant
du même coup la réalisation du bien commun.

Pour parvenir  à cette collaboration équilibrée entre
tous les membres du parti, les moments de réflexion, d’analyse et de
discussion doivent être multipliés. Plus encore, il faut que chacun
choisisse de devenir créateur, c’est-à-dire exerce son imagination
pour proposer des objectifs et des solutions originales qui seront considérées
en soi, indépendamment de la position hiérarchique de celui
qui les propose. La vigilance des uns ne doit pas empêcher la vigilance
des autres. L’influence légitime des parlementaires ne doit pas brimer
les attitudes et les comportements des non-parlementaires. C’est
à cette condition unique qu’il sera possible de donner au parti un dynamisme
inépuisable.

Peut-être chacun de vous avez déjà songé  à ce problème; certains ont probablement formulé des propos semblables aux miens. De toute manière, mon intention est de lancer un défi collectif, défi nouveau maintenant que nous avons la charge de gouverner. Et ce défi, je voudrais le synthétiser dans ces termes: « l’Union nationale: un parti dynamique, en lutte contre la suffisance, l’inaction et la sclérose ».

<Masse19661023>

<ALLOCUTION DE L’HONORABLE MARCEL MASSE, MINISTRE D’ÉTAT À L’ÉDUCATION,
PRONONCÉE À ST-DONAT COMTE DE MONTCALM, DIMANCHE, LE 23 OCTOBRE 1966.>

Mes chers amis,

Je m’en voudrais de ne pas vous exprimer au départ le plaisir que je ressens  à me trouver parmi vous aujourd’hui. J’ai bien l’impression que cette journée du 23 octobre 1966 s’inscrira parmi
les plus beaux souvenirs de ma carrière politique. Car j’ai réalisé avec vous un projet formulé depuis longtemps: celui de rapprocher la population du comté de Montcalm des affaires de l’État et, plus particulièrement, des réalités administratives du Québec.

Ce n’est pas sans raison que mes proches collaborateurs et moi-même avons organisé cette journée d’information sur l’administration gouvernementale. Nous avons voulu répondre  à un besoin réel
de la population: celui d’être renseignée sur les fonctions, l’organisation administrative et les politiques des ministères qui constituent l’administration de l’État québécois. À cette fin, nous avons invité des fonctionnaires de quatre ministères  à venir répondre  à vos questions et à vous renseigner sur des problèmes auxquels le député, jusqu’ à maintenant, était le seul  à pouvoir vous donner réponse. Aujourd’hui, vous avez eu l’occasion de vous familiariser avec les ministères du Bien-Être et de la Famille, de l’Agriculture, de la Voirie et du Tourisme, de la Chasse et de la Pêche. Cette première session d’information
sera suivie dans l’avenir de d’autres du même genre, de sorte qu’en l’espace de douze mois, je l’espère, nous aurons pu couvrir l’ensemble du système administratif.

Cette tâche d’information populaire me semble une impérieuse nécessité de la société dans laquelle nous vivons. Parce que l’État exerce des rôles nouveaux ou plus étendus qu’autrefois dans divers
secteurs d’activité comme l’éducation, le bien-être, la santé et l’économique, parce que la machine administrative devient plus lourde et plus complexe, il faut que les hommes publics inventent des mécanismes qui permettront d’informer la population sur la signification et sur la portée des politiques du gouvernement, il faut que les hommes publics créent les moyens pour rapprocher les citoyens de leurs administrateurs. Autrement, nous risquons de laisser se détruire la démocratie politique et de nous engager dans le sens d’une dictature politique et bureaucratique.

Or le député me semble l’homme-clé de cette tâche d’information. Car il est  à la fois à la proximité de la population et des administrations. Et si bien qu’on a dit de lui qu’il est un « intermédiaire ».
Par conséquent, cette situation privilégiée doit être exploitée pour les meilleurs effets qu’elle peut avoir.

En réalité cette proposition met en question le statut et le rôle du député de notre temps. Je voudrais donc profiter de l’occasion pour exprimer mes réflexions personnelles sur cette épineuse
question.

Soyons réalistes: le député de 1966 est bien différent de celui du XIXe siècle et même de celui des années 40.

Traditionnellement, le député était en général issu d’une famille bourgeoise et exerçait la fonction d’avocat. Aujourd’hui, son identité n’est plus tout  à fait la même. Nos députés proviennent de milieux divers et, comme disait l’humoriste Carl Dubuc, l’Assemblée législative n’est plus une succursale du Barreau de la Province de Québec.

Son rôle a aussi considérablement changé. Autrefois, on définissait le député comme un législateur et un intermédiaire. Maintenant son rôle de législateur est fort mince comparé à ce qu’il
était et il n’est plus le seul intermédiaire entre les citoyens et les détenteurs
du pouvoir public. Aussi, le député de 1966 n’est plus toujours
l’homme occupé et prestigieux qu’il a déjà été.

Je ne voudrais pas que l’on croit que le député est devenu un homme inutile. Son statut et son rôle ont changé et il doit maintenant se redéfinir en tant que représentant du peuple. À mon avis, le député
n’est pas inutile, il est mal utilisé.

Certains prétendent que le député est tellement dépossédé des fonctions qu’il devait remplir  à l’origine qu’il vaut mieux le faire disparaître pour le remplacer par des institutions nouvelles.

On peut prétendre et souhaiter ce que l’on voudra; pour ma part, je reste convaincu que le député, malgré tout, reste la meilleure garantie d’un régime démocratique.

Je comprends qu’il n’est plus le législateur du peuple comme il le fut. Aujourd’hui les projets de loi sont pensés par les ministres et par les technocrates, ils sont étudiés en consultation avec les groupes de pressions et les groupes d’intérêts concernés, ils sont élaborés par des conseillers juridiques, de sorte qu’ils sont présentés aux députés dans une forme quasi définitive qu’il est parfois gênant de vouloir modifier. Celui que l’on appelait autrefois législateur voit donc sa fonction législative considérablement diminuée, d’autant plus que dans un régime institutionnel de type britannique comme celui que nous connaissons, les projets de loi sont presque générale ment tous soumis au parlement par le gouvernement et le simple député n’a pas tellement d’initiative.

Je comprends aussi que le député ne peut plus prétendre
être l’intermédiaire qu’il était. L’émergence et la multiplication
des groupes, de ce qu’on appelle communément les corps intermédiaires,
a largement amputé la fonction de médiation qu’il a été longtemps
le seul  à remplir. Les groupes de pressions canalisent maintenant
les aspirations et les revendications des citoyens et expriment directement
leurs opinions aux administrations et au gouvernement. Par
conséquent, le député, représentant d’une circonscription électorale,
ne devient plus que « le groupe de pression de ceux qui n’en ont pas »
Mais si la fonction traditionnelle du député a été dévalorisée,
le député lui-même n’est pas devenu pour autant superflu. À
mon avis, il peut jouer un rôle capital dans le fonctionnement d’un système
démocratique. C’est ce rôle qu’il faudra le plus rapidement définir et mettre à l’épreuve.

Pour ma part, j’estime que le député doit être un animateur
public, c’est-à-dire un homme qui fait prendre conscience
à la population des problèmes auxquels elle a à faire face, qui essaie
de jeter le plus de lumière possible sur ces problèmes et qui invite
la population  à proposer des solutions de règlements. Pour cela, le
député doit être un éveilleur de consciences, un informateur bien renseigné
et un véritable leader.

Il y a dans cette proposition un défi incontestable: celui,
pour le député, d’accepter une situation nouvelle et un rôle nouveau.
Mais le défi étant relevé, comment le député ne pourrait-il pas se tenir
à proximité de ceux qui l’ont élu? Comment ne pourrait-il pas connaître
les intérêts, les désirs et les déceptions de ceux qu’il est supposé
représenter? De plus, comment ne pourrait-on pas démocratiser
la vie politique et donner un accès populaire, universel et inconditionnel aux informations pré-requises pour exercer le rôle de citoyen?

Comment ne pourrait-on pas présenter une juste image des valeurs politiques?

Le malheur de nos régimes politiques c’est d’entretenir les élites du pouvoir et de garder la population dans l’ignorance des affaires publiques, c’est d’invoquer la démocratie le jour des élections
et de la bafouer par une espèce de conspiration du silence et de la distance à l’égard du peuple.

Eh bien si le député ne se donne pas pour mission de corriger cet état de fait par l’animation publique, alors il pourra songer lui aussi  à sa disparition en se satisfaisant des quelques moments de
gloire et du soupçon de prestige que lui accorde son titre.

Par ailleurs, s’il joue un rôle très actif dans son comté, le député-animateur n’en reste pas moins membre d’un parlement où il doit être présent une bonne partie de l’année. Or, on prétend que le
simple député, celui qu’on appelle « back bencher », s’ennuie au parlement. En réalité, la fonction législative est accaparée par ceux qui exercent aussi la fonction exécutive et les députés n’ont plus telle ment de pouvoir de décision sur la loi. De plus le pouvoir de législation concède de plus en plus au pouvoir de réglementation et soustrait davantage les députés  à leur rôle théorique de législateurs.

C’est vraiment sur ce terrain, je veux dire au parlement, que le député est le plus contesté. Cela n’a rien d’étonnant car on n’a pas encore songé  à donner  à notre parlementarisme une allure moderne. Au parlement, les députés auraient un rôle  à jouer si seulement on leur donnait la possibilité d’entendre les fonctionnaires et les représentants des groupes de pressions ou d’intérêts au sujet des projets de loi qu’ils sont appelés  à endosser ou  à rejeter.

Au cours des dernières années, on a créé des mécanismes permettant aux groupes, qu’il s’agisse d’associations ou de syndicats, de faire connaître leurs vues sur l’ensemble des politiques du
gouvernement: ce sont les organismes consultatifs, que l’on appelle Conseil supérieur de l’Éducation, Conseil supérieur de la Famille, Conseil consultatif de la Justice et autres. Ces conseils ont des avantages incontestables: ils permettent, entre autres, aux administrateurs et au gouvernement de penser et d’élaborer des politiques en conformité avec la volonté exprimée par les groupes.

Mais je me demande personnellement pourquoi cette consultation ne pourrait pas être faite, du moins en partie, devant des commissions parlementaires de députés. Cela permettrait en tout cas de réaliser une consultation complète et coordonnée entre les parlementaires d’une part, qui ne manqueraient pas de prendre en considération les vues de ceux qu’ils représentent, et d’autre part les administrateurs
et les groupes de pressions. Du même coup, le député-législateur trouverait certainement une raison d’être au parlement.
Ainsi, le député, animateur et législateur, aurait pour fonction de canaliser
les opinions publiques sur les questions qui doivent faire l’objet de législations. Cette idée n’est pas nouvelle: l’honorable Daniel Johnson l’a proposée  à plusieurs reprises au cours des récentes années, sans compter que beaucoup de parlementaires et d’universitaires y sont déjà vendus.

Voilà dans quelle perspective je situe la revalorisation du député. C’est ainsi que je concevais la fonction de député avant de la solliciter, c’est ainsi que je continue de la concevoir.

Ceci dit, je dois maintenant avouer que je ne suis pas encore un député complet, car je n’ai jamais siégé en chambre et, par conséquent, je ne connais pas encore les frustrations du parlementaire.
Par ailleurs, devrais-je m’abstenir d’affirmer que je suis insatisfait de n’avoir pas été jusqu’ à maintenant l’animateur que je compte devenir auprès de la population du comté de Montcalm?

Évidemment, tous auront compris que le ministre absorbe passablement le député. Cela s’explique assez facilement: quand on vous appelle  à administrer un ministère comme celui de l’Éducation
et  à participer aux grandes décisions gouvernementales, on vous force du même coup  à être moins présent  à la population de votre comté. Je suis et demeure le député de Montcalm, mais je dois consacrer la majeure partie de mon temps et de mes énergies aux problèmes de l’éducation  à l’échelle du Québec.

Quand de mon bureau du parlement je m’arrête pour penser  à vous,  à vos préoccupations,  à vos joies et  à vos peines, je me dis que le comté d’un ministre doit être destiné  à une vocation particulière.
Chaque citoyen doit accepter que son député soit préoccupé non seulement par les problèmes de ses commettants mais aussi par les problèmes de tous les citoyens du Québec. Et le ministre, pour sa
part, doit se résigner  à ne pouvoir exercer comme il le désirerait sa double fonction.

Faudra-t-il songer  à réformer nos institutions politiques
afin de libérer les ministres de leur charge de député et de parlementaire?
Quant  à moi, j’hésite entre le système de la responsabilité
ministérielle et les avantages assurés du présidentialisme où les membres
de l’exécutif ne sont pas nécessairement choisis au sein du parlement. Autrement dit, je n’ai pas encore opté, dans mon esprit, pour le maintien du régime d’institutions de type britannique ou pour l’adoption
du régime présidentiel sous la forme qu’on lui connaît en France ou aux États-Unis.

Peut-être suffirait-il d’apporter quelques modifications
à nos institutions politiques actuelles pour libérer autant que possible
les ministres de leur fonction de député? Dans cette perspective, peut-être pourrions-nous inventer un système en vertu duquel les députés qui seraient appelés  à devenir ministres céderaient leur statut et leur rôle de député  à un double, élu simultanément avec eux, sans qu’ils
soient pour autant soustraits  à leur responsabilité devant les chambres?

Par contre, peut-être serait-il nécessaire et préférable
de rejeter nos institutions actuelles pour les remplacer par d’autres,
complètement nouvelles pour nous? Peut-être le régime présidentiel
répond-il mieux aux exigences sans cesse croissantes de l’État moderne. Je ne suis pas sans me douter des réticences nombreuses  à la transformation de nos institutions politiques. Je ne suis
pas sans considérer qu’il faudrait infiniment de courage et de détermination
pour que nous acceptions collectivement de délaisser des institutions
vieilles de cent ans. Mais là encore, il faut que nous nous mesurions
à l’évolution et au progrès, car dans tous les domaines d’activité
nous sommes irrémédiablement voués  à effectuer les réformes que
commandent les nouveaux impératifs de notre temps.

<Masse19661116>
<ALLOCUTION DE L’HONORABLE MARCEL MASSE, MINISTRE D’ÉTAT À L’ÉDUCATION
AU CONGRÈS DE L’ASSOCIATION DIOCESAINE DES COMMISSIONS SCOLAIRES DE LA RÉGION DE JOLIETTE le 19 novembre 1966>

Mes chers amis,

Traiter du rôle du commissaire d’écoles, après tout le brassage d’idées dont cette question a fait l’objet dernièrement, n’est pas sans provoquer chez-moi une certaine crainte de tomber cérémonieusement dans la répétition.

Comme vous le savez, le ministre de l’Éducation, l’honorable Jean-Jacques Bertrand, a eu l’occasion, la semaine dernière, lors du XIXe congrès de la Fédération des commissions scolaires catholiques, de définir avec assez de précision le rôle dévolu au commissaire d’écoles dans les structures actuelles de notre régime scolaire, compte tenu des exigences de l’école nouvelle. Il disait du commissaire d’écoles qu’il est un responsable politique et un animateur de la réorganisation pédagogique de l’école et de la réforme générale de l’Éducation. Il précisait que le commissaire devait être un agent interne et dynamique de l’implantation de l’école nouvelle dans notre milieu.

C’est ce point particulier que j’aimerais préciser davantage aujourd’hui, en répondant  à l’aimable invitation que m’a faite l’Association diocésaine des commissions scolaires de la région de Joliette.

Je pense que le meilleur moyen d’y parvenir, sans prendre de détours fastidieux, est encore d’examiner brièvement le partage des tâches et les relations qui devraient normalement exister entre la commission scolaire et l’atelier pédagogique défini comme la structure de participation démocratique  à la réorganisation des cours élémentaire et secondaire.

Ce dont un grand nombre de personnes ne semblent pas trop se rendre compte présentement, c’est que l’atelier pédagogique possède des caractéristiques l’identifiant, sous plusieurs aspects, au comité scolaire que propose le rapport Parent comme première cellule démocratique de notre système d’enseignement.

De l’une et de l’autre formule, comparons donc le but, les agents et le style de travail, afin de dégager le partage des tâches auquel, en fin de compte, nous en sommes arrivés dans la recherche d’une définition de l’école nouvelle.

Le comité scolaire, tel que décrit dans le rapport Parent, tout comme l’atelier pédagogique proposé par le ministère de l’Éducation, a pour but ultime de rapprocher l’école de la famille.

Toutefois, le comité scolaire serait la première cellule démocratique d’une refonte assez radicale des structures politiques de notre régime scolaire. Je souligne donc que l’atelier pédagogique,
tel que le définit présentement le ministère, se distingue du comité scolaire en ce qu’il n’a pas son caractère juridique et institutionnel.

Cette différence prend entièrement racine dans le problème de l’existence des commissions scolaires locales et de leur regroupement, problème que vous avez étudié  à Montréal, au
cours du congrès de votre Fédération. Puisque le gouvernement s’interdit d’y imposer une solution de façon autoritaire, – préférant qu’une maturation des idées se fasse dans le milieu en vue de trouver
la solution la plus appropriée – nous avons cru bon, au ministère, de conférer  à l’atelier pédagogique les mêmes fins que le comité scolaire, tout en conservant  à la commission scolaire le pouvoir juridique
de représentation et le caractère institutionnel qui lui revient de droit tant qu’elle existe.

Vidé de tout contenu juridique, l’atelier pédagogique sera un corps n’ayant aucun pouvoir administratif ou financier.

Il ne se substitue donc pas aux commissaires d’écoles. Comme organisme mettant directement en présence les parents et les maîtres, ce sont des tâches plus proprement pédagogiques qu’il y a lieu de lui
confier.

Pour sa part, la Commission Parent recommande que le comité scolaire soit composé de cinq membres élus annuellement par les parents des élèves et, s’il y a lieu, par les élèves inscrits au cours pour adultes, assistés du directeur de l’école et d’un représentant du personnel enseignant. En somme, il s’agit de mettre en contact le milieu scolaire et le milieu familial pour féconder l’école nouvelle. C’est précisément le moyen qui est recherché par la formule de l’atelier pédagogique. Dans cette dernière structure de participation, cependant, puisque la commission scolaire demeure dépositaire
de la représentation politique aussi bien au niveau local que régional, le ministère de l’Éducation a fait en sorte que les parents s’y représentent eux-mêmes, sans intermédiaire, ce qui n’empêchera
évidemment pas chaque atelier de se donner les structures ad hoc qu’il jugera utiles.

Enfin, quant au style de travail, le rapport Parent nous indique clairement que cela en est un de consultation qui devrait régner au sein du comité scolaire, d’abord intérieurement entre les
parents et les maîtres, et ensuite, entre le comité lui-même et la
commission scolaire régionale. Sauf dans un domaine bien précis
dont je vous parlerai un peu plus loin, la Commission Parent laisse
au législateur le soin de consigner dans la loi jusqu’ à quel point les
recommandations du comité scolaire devraient lier la commission scolaire régionale. À ce chapitre, vous le savez déjà, l’atelier pédagogique sera un organisme purement consultatif pour les commissaires d’écoles locaux ou régionaux, selon le cas, et c’est  à vous, élus du peuple, qu’il reviendra de préparer un plan d’ensemble pour votre niveau de juridiction et de le soumettre au ministre de l’Éducation.

Donc, globalement, et abstraction faite de la fibre juridique et institutionnelle qui lui manque actuellement, on peut dire que l’atelier pédagogique poursuit les mêmes fins, met en présence
les mêmes agents et préconise un style de travail  à peu près identique  à celui du comité scolaire proposé par la Commission Parent.

Résumons en disant que ce qui différencie essentiellement le comité scolaire de l’atelier pédagogique est que le premier constitue une structure de représentation reposant d’abord sur une aire de juridiction (l’école), alors que le second est une structure de participation créant une zone d’influence (la famille). Je crois que ce que nous perdons en institution politique en mettant  à l’écart la formule
du comité scolaire, nous le regagnons amplement en vitalité grâce à une structure de participation permettant  à tous les intéressés de faire valoir leur point de vue.

C’est  à dessein que j’ai fait une réserve majeure jusqu’ici, ayant passé sous silence le problème de la diversité religieuse. Vous n’ignorez pas que le comité scolaire, dans l’esprit de ceux qui l’ont conçu, représentait une formule efficace pour donner un cadre démocratique  à l’aspect religieux de l’enseignement.

Jusqu’ici du moins, et malgré ce parallèle que je viens d’établir, le ministère de l’Éducation n’a jamais exprimé formellement l’intention de faire de l’atelier pédagogique le dépositaire d’une certaine compétence en matière de confessionnalité. S’il est vrai que la fonction crée l’organe, et, si la formule s’avère aussi efficace que nous avons tout lieu de croire, on peut se demander si nous n’avons pas dans l’atelier pédagogique, contenue en germe, une solution au problème que pose l’enseignement religieux dans la perspective de l’école nouvelle.

Personnellement, je crois que les contacts fréquents et suivis qu’occasionnera entre les citoyens d’un même milieu local ou régional la participation  à l’atelier pédagogique, contribueront pour une bonne part  à éliminer les divergences de vue qui ont cours présentement chez nous en ce qui concerne le caractère confessionnel de l’enseignement. Mais, je tiens  à vous faire remarquer qu’il s’agit plus ici de l’énoncé d’un espoir optimiste que de l’expression d’une certitude. De toute manière, tant que subsistera
un certain rigorisme en ce qui concerne l’enseignement religieux, je pense qu’il sera extrêmement difficile de trouver une solution satisfaisante pour tous en ce domaine.

Ce que je veux dire par ces dernières remarques est que l’école nouvelle, grâce  à la réforme élaborée dans l’atelier pédagogique, prendra une âme qui sera propre  à son milieu ambiant et  à laquelle s’ajoutera inévitablement un désir démocratique d’adopter pour l’enseignement de la religion la formule convenant le mieux  à la mentalité particulière de ce même milieu.

Une telle fécondation de la volonté populaire au moyen du contact de la famille et du milieu enseignant ne pourra parvenir  à maturité, cependant, que si l’intimité de l’atelier pédagogique est respectée. Il faut absolument que les solutions aux problèmes posés viennent des premiers intéressés, c’est-à-dire les parents et leurs mandataires et conseillers immédiats, les maîtres.

C’est pourquoi j’ai fait ce parallèle entre le comité
scolaire et l’atelier pédagogique. Je crois avoir illustré par ces deux
exemples, puisés  à la même source d’inspiration démocratique, que
le partage des tâches doit être parfaitement établi si on veut que chaque
groupe agisse en toute liberté et selon la compétence et les droits

qui lui sont propres. L’atelier pédagogique n’est pas conçu pour remplacer les commissaires d’écoles et ceux-ci devraient normalement s’abstenir d’entrer dans l’atelier pédagogique. C’est aux commissaires
d’écoles, toutefois, en tant que responsables politiques et animateurs,
que reviendra le rôle de montrer le chemin du laboratoire aux
participants; de fournir, avec la collaboration du ministère, les instruments
essentiels  à la recherche d’une solution; et enfin, de se prononcer
sur le produit fini, soit en l’adoptant comme conforme aux particularismes
du milieu qui les a élus, soit en le retournant au laboratoire
pour affinage, s’il y a lieu. Le tout, évidemment, en tenant
compte des données financières et administratives qui relèvent de
leur compétence.

Pour répondre  à une question du début,  à savoir si
on devrait exclure le commissaire d’écoles comme agent interne et
dynamique de l’implantation de l’école nouvelle dans notre milieu, il
m’apparaît que son rôle en sera un d’agent externe, en ce sens

qu’il ne se mettra pas nécessairement les mains dans la pàte pédagogique.
Mais en revanche, son rôle se devra d’être dynamique,
en ce qu’il imprimera, comme animateur, un mouvement de participation
massive  à l’édification de l’école nouvelle.

Ceci revient  à dire que chaque groupe aura un rôle précis  à jouer et qu’il faut absolument éviter que le grand ménage qui va bientôt s’amorcer dans nos écoles ne tourne en tour de Babel.

J’en conviens, ces remarques sont bien théoriques. Mais, j’estime que si nous voulons éviter la confusion des tâches une fois la réforme commencée, il faut  à tout prix éviter la confusion des
termes avant qu’elle ne commence.

Donc, les parents seront personnellement sur place pour veiller au droit naturel des enfants; la pédagogie relèvera de ceux qui font carrière en ce domaine, les enseignants; enfin, l’administration et l’animation appartiendront de droit  à ceux que la volonté du peuple a bien voulu, pour la durée d’un mandat précis, affecter  à cette tâche.

Je vous confie, en terminant, que mes remarques s’inspirent d’abord d’un souci profond chez-moi: celui de voir chacun  à sa place au cours de la réforme pédagogique. Car il serait vain de
concevoir et de réaliser l’école nouvelle en attribuant  à chacun des rôles qui ne lui reviennent pas et qui ne lui conviennent pas.

<Masse19661127>

<ALLOCUTION DE L’HONORABLE MARCEL MASSE, MINISTRE D’ÉTAT À L’ÉDUCATION
LORS D’UN DINER-CAUSERIE DE L’ASSOCIATION DES DIPLOMÉS EN ADMINISTRATION PUBLIQUE DU QUÉBEC LE 27 NOVEMBRE 1966>

Mesdames, mesdemoiselles, messieurs,

J’apprécie très vivement le privilège qu’on m’a fait en m’invitant  à prendre la parole  à l’occasion de ce dîner-causerie de l’Association des diplômés en administration publique du Québec.

Depuis ma nomination  à titre de ministre d’État  à l’Éducation, je n’ai eu que très rarement l’occasion de m’adresser  à des groupes étrangers aux problèmes de l’enseignement. C’est un peu le cas de tous les ministres qui, en raison de la complexité des affaires de l’État, doivent généralement se concentrer sur les thèmes suggérés par les affaires de leur ministère respectif.

Je profite donc de la présente occasion pour m’écarter en quelque sorte du monde de l’éducation et pour aborder une question d’un tout autre ordre, une question qui vous est familière et qui ne manque pas de me préoccuper: je veux dire la fonction publique au Québec.

Pour dire les choses telles qu’elles sont, je dois avouer que mon intérêt pour les questions relatives  à la fonction publique est relativement récent. Étudiant  à l’Institut des Sciences politiques de Paris et au City of London College, je me suis déjà interrogé sur le droit administratif public, sur les divers aspects
de l’administration publique, de même que sur les réformes administratives nécessitées par la redéfinition des tâches de l’État moderne. Mais mes quatre années d’enseignement m’ont considérablement éloigné de tous ces problèmes, de telle sorte que mon élection comme député et ma nomination comme ministre, me plongeant au cœur de la plus gigantesque machine administrative que nous connaissions au Québec, m’ont systématiquement invité  à de nouvelles interrogations.

Le député, qu’il le veuille ou non, est appelé  à établir des contacts avec l’administration. Ces contacts varient selon leur intensité et selon leur fréquence, selon les raisons qui les motivent et selon les fonctionnaires avec lesquels ils sont entretenus. En réalité, nous ne savons que peu de choses sur les relations entre les parlementaires et l’administration publique. Je sais que le professeur André Gélinas, du Département de Science politique de l’Université Laval, effectue présentement une étude
sur cette question. Les résultats de ses recherches constitueront un apport nouveau pour le développement de la Science politique au Québec et permettront probablement aux parlementaires de se mieux connaître.

À tout événement, il est permis d’affirmer qu’après seulement quelques mois d’expérience, le député est en mesure de se faire une assez juste opinion de l’administration publique telle qu’elle se présente, en 1966, au Québec. Si ce n’est par ses observations personnelles, ce sera en tout cas par les commentaires que formule et qu’entretient généralement le public  à son égard. Car les administrés, lors de leurs visites au bureau du député, ne se gênent ordinairement pas pour critiquer l’administration et pour dénoncer son manque d’efficacité. Souvent ils en retirent l’impression non pas d’une aide ou d’un guide mais d’un frein ou d’une entrave déplaisante.

Les griefs qui sont généralement relevés peuvent se résumer ainsi: l’administration est trop coûteuse, elle est compliquée et elle manque d’efficacité. Je pense que cette perception ne pourrait exister sans que la réalité administrative le confirme au moins partiellement.

Il est vrai que l’administration publique est coûteuse. Le contribuable qui est appelé  à payer des impôts toujours croissants entretient un sentiment très net dans ce sens: il estime que les gouvernements administrent mal ou font un mauvais emploi des deniers publics. Il a peut-être parfois raison bien qu’il ne se rende pas suffisamment compte de l’ampleur des tâches de l’État moderne qui appelle une administration beaucoup plus importante qu’autrefois. L’augmentation des services publics telle que la création de nouveaux ministères et de nouveaux organismes gouvernementaux, l’expansion interne de ces services publics et la multiplication du nombre des fonctionnaires expliquent amplement le coût de l’administration.

Néanmoins, on accuse souvent l’administration publique de laisser-aller ou de négligence, lui reprochant ainsi de ne pas suivre le comportement exemplaire de l’entreprise privée. Je pense qu’il est difficile d’établir une comparaison valable entre la gestion de l’État et celle d’une entreprise privée, étant donné que l’une et l’autre ne répondent pas aux mêmes règles et aux mêmes nécessités. Si l’entreprise privée est maîtresse de ses tâches et de son personnel, l’État l’est beaucoup moins: il doit poursuivre sa mission quelles que soient les circonstances, il doit conserver son personnel même quand il ne lui convient pas. Si l’entreprise privée est motivée par la concurrence et l’idée de profit, l’État,
pour sa part, est fondamentalement guidé par l’intérêt de la collectivité et, de ce fait, est beaucoup moins tracassé par le coût des choses. Une preuve de cela, c’est que le Parlement vote les dépenses avant les recettes.

Pour ma part, je reproche  à l’administration publique beaucoup plus sa complexité et l’inégalité de son efficacité que son coût peut-être excessif.

Bien sûr, cet état de fait ne manque pas d’explications. Dans la gestion de l’État, l’acte administratif a des contrôles nombreux et a une lenteur singulière. Soumis au droit administratif public, le fonctionnaire doit se conformer  à la loi et au règlement. Il doit s’assurer de la légalité de ses actes et de la régularité des procédures établies. Par ailleurs, la complication des structures, due ou bien  à une centralisation exagérée des pouvoirs ou bien  à un éparpillement abusif des unités administratives,
entra”ne une multiplication des formalités que les administrés, qu’il s’agisse du fournisseur de l’État ou du prestataire de la sécurité sociale, estiment fastidieuses et vexatoires.

De même, on explique généralement les inégalités de l’efficacité administrative en soulignant que l’État ne peut être entièrement tendu vers un seul objectif, comme un individu ou une entreprise privée vers la réalisation d’un projet. En raison du nombre de ses tâches et de ses objectifs, l’État est difficilement apte  à réaliser une unité d’action et de pensée.

Il est normal d’invoquer que l’administration publique est gênée par la réglementation et par les formalités nombreuses qui l’enserrent et que ces défauts sont aggravés par des problèmes
de crédits et d’effectifs ainsi que par un climat général qui ne stimule pas suffisamment l’esprit d’initiative et la créativité chez les fonctionnaires. Mais je pense que tous ces prétextes, aussi
valables soient-ils, pourraient être atténués si seulement des mesures systématiques étaient adoptées en vue d’une réforme de l’administration publique. Je ne veux pas dramatiser la situation, mais
je tiens  à dire qu’une réforme s’impose si nous ne voulons pas épuiser la motivation de ceux qui ont choisi de travailler au service de la collectivité et si nous tenons  à réaliser la société moderne que
nous voulons tous faire du Québec. S’il est vrai qu’aujourd’hui on ne pourrait construire des autostrades avec des bêches et des pelles, il n’est pas moins juste de souligner la nécessité d’une rénovation de l’ensemble de nos services publics et en particulier de nos méthodes de gestion pour les adapter aux exigences nouvelles de notre époque.

Le Québec doit affronter tellement de défis que je ne sais plus très bien de quelle grandeur qualifier celui-là. Mais chose certaine, il s’agit d’un impératif majeur qu’on ne pourrait négliger plus longtemps sans risquer de compromettre certains projets d’envergure. Par exemple, je pense que notre entreprise de déconcentration administrative est directement conditionnée par ce que nous saurons faire de l’administration centrale. Il est possible que cette déconcentration soit un moyen de corriger la complexité et la lenteur de la gestion publique. Il est aussi possible qu’elle constitue un engorgement nouveau, surtout si nous négligeons de réviser notre conception de la délégation des pouvoirs.

J’irai même plus loin en me permettant de prétendre qu’avant que ne soit réalisée une réforme de l’administration publique la planification économique demeurera une vaste illusion et tous les conseils d’orientation économique resteront frustrés par l’inhabilité ou l’inefficacité des administrateurs de l’État.

Au premier plan de cette réforme administrative, il m’apparaît essentiel de placer le statut de la fonction publique. Le gouvernement dont je fais partie proposait dans son programme électoral la création d’un ministère de la fonction publique. Cette mesure, croit-on, aura pour avantage d’ordonner l’ensemble des
structures de la gestion du personnel de l’État et de faire de la fonction publique une véritable matière de politique publique.

En effet, la création d’un ministère de la fonction publique permettra de coordonner toutes les activités relatives a la gestion du personnel. Actuellement, ces activités sont partagées entre huit agents différents. Ce sont le Conseil exécutif, le Conseil de la trésorerie, la Commission de la Fonction publique, la Direction générale des relations de travail, la Direction générale des effectifs, l’Administrateur du fonds de pension, le Contrôleur général et les différents services du personnel des ministères. À cela, faudrait-il encore ajouter l’intervention du conseiller juridique ainsi que celle du conseiller économique et financier du Conseil exécutif. Il est inutile de démontrer que cette dispersion des responsabilités en matière de gestion du personnel ne constitue pas ce qu’il y a de plus favorable  à l’élaboration d’une politique cohérente.

Plus encore, elle gêne considérablement les relations
de l’État-employeur avec les syndicats de fonctionnaires. L’avènement
du syndicalisme dans la fonction publique constitue une dimension
nouvelle qui modifie sensiblement la gestion du personnel
de l’État. Dans cette perspective, il est extrêmement important
que l’État offre  à l’interlocuteur de ses employés un agent simple,
bien identifiable, et préparé  à tous les points de vue  à entreprendre
des discussions et des négociations.

Par ailleurs, la création d’un ministère de la fonction
publique traduira la volonté de faire de la gestion du personnel de
l’État une matière de politique publique. Il me semble pour le moins
bizarre que dans une société où l’État reconnaît sa responsabilité
en matière d’éducation, en matière de santé, en matière de sécurité
sociale, en matière économique et en matière juridictionnelle, il
n’ait pas encore été jugé opportun que l’on établisse une direction
centrale énergique de la fonction publique et que cette direction soit
confiée  à un ministre responsable devant la Chambre.

Certes, on invoquera contre cette mesure la volonté de soustraire la gestion publique au jeu des influences politiques. À cela, je répondrai deux choses. Premièrement, je ne suis pas certain
que les structures actuelles prémunissent le système contre l’ingérence politique. Deuxièmement, je me demande pourquoi il serait inconvenant que la politique administrative de l’État soit discutée
devant l’électorat et l’Assemblée législative? En tout cas, je me demande sérieusement pourquoi les gouvernements ne devraient pas rendre compte de leur mandat en un domaine aussi vital
pour le bien commun. Pour moi, placer l’administration publique dans l’ordre des responsabilités politiques, c’est lui donner l’importance qu’elle doit avoir.

La création d’un ministère de la fonction publique n’entraînerait pas nécessairement la disparition de la Commission de la fonction publique. Pour ma part, j’estime qu’un organisme autonome doit être maintenu pour que le recrutement et la sélection du personnel soient effectués d’une manière objective et sans que n’interviennent des facteurs partisans. Ainsi donc, le ministère de la fonction publique jouerait un rôle de gestion tandis que la Commission de la fonction publique serait exclusivement responsable de la normalisation.

Mais il s’agit là de modalités sur lesquelles je n’ai pas l’intention de m’étendre davantage. Car l’essentiel est ailleurs: dans ce que j’appellerais une philosophie de la fonction publique.

En effet, ce qui importe avant tout, c’est que la réforme de la fonction publique et de l’administration publique s’inspire des principes fondamentaux que je voudrais maintenant énumérer.

Premièrement, il faut reconnaître  à toute personne le droit de poser sa candidature  à un emploi pour lequel elle croit posséder les qualifications. C’est le principe de l’égalité des chances en vertu duquel toute offre d’emploi doit faire l’objet d’une annonce publique et d’un concours. Deuxièmement, le mérite doit être le seul critère de sélection d’un candidat. S’il est vrai que l’efficacité de l’administration
publique accuse un retard par rapport  à celle de l’entreprise privée, rien n’empêche les administrateurs de l’État de viser  à un degré supérieur de rendement. À cette fin, la fonction publique doit être composée du plus grand nombre de personnes qualifiées et celles-ci doivent être sélectionnées et retenues en raison de leur compétence.

Comme je l’ai dit antérieurement, la définition des critères
d’éligibilité doit être effectuée d’une manière scientifique et
indépendamment de toute contingence d’ordre politique. Aussi, la
Commission de la fonction publique, dans l’éventualité d’une réforme,
pourrait demeurer chargée de déterminer les exigences requises
en ce qui concerne la formation, l’expérience et tous les autres
facteurs d’admissibilité  à une fonction de travail dans l’administration publique. De plus c’est elle qui,  à la lumière des normes qu’elle aura elle-même fixées, évaluerait la compétence des candidats qui sollicitent un emploi ou une promotion.

Troisièmement, j’estime que pour la vitalité de la fonction
publique les fonctionnaires devraient être appelés  à participer
à la définition de leurs conditions de travail. Cela peut être réalisé
par voie de consultation et aussi par voie de négociation, c’est-à-dire par le syndicalisme.

De plus, il m’apparaît essentiel de créer une ambiance
de travail telle que les fonctionnaires se sentent profondément engagés
dans l’administration de l’État et mettent en œuvre leur esprit
d’initiative et leur créativité en vue d’améliorer les structures et
les mécanismes administratifs. Pour cela, il serait peut-être opportun
de les motiver par ce que l’on appelle en anglais des « insentive awards », en vertu desquels ils pourraient participer aux bénéfices d’une amélioration administrative.

Enfin toute réforme de la fonction publique doit consacrer
l’idée du perfectionnement des fonctionnaires. Il est impensable,
en 1966, qu’un jeune homme s’engage au service de l’État et y
termine sa carrière professionnelle sans avoir eu l’opportunité de
se perfectionner, de se réadapter en fonction du changement rapide
des tâches de l’État et en fonction de ses déplacements  à l’intérieur
de la machine administrative. S’il est vrai, pour l’ensemble de la
communauté, que l’éducation doit devenir permanente, il n’est pas
moins exact que désormais le fonctionnaire de l’État ne pourra plus
progresser dans sa carrière suivant les filières de l’avancement
et le hasard des vacances. S’il accède  à des postes plus élevés ou
s’il change de service, il doit pouvoir recevoir le surplus de formation
générale ou technique nécessaire  à ses nouvelles fonctions.
Voilà,  à mon avis, les grands principes qui doivent guider
une réforme de la fonction publique. Ces idées ne sont évidemment
pas nouvelles. Probablement que déjà les personnes responsables
de la gestion du personnel de l’État s’en inspirent au cours de
leur activité quotidienne. Mais je crois que ces principes doivent
être inscrits dans la loi, doivent en constituer une sorte de préambule,
de telle sorte que les responsables de la fonction publique
soient forcés, d’une manière formelle, de les respecter sous peine
de réprimandes et de sanctions. Les modalités structurelles ne
sont pas seules  à freiner ou  à éviter l’arbitraire et le favoritisme;
elles doivent être accompagnées d’un ensemble de principes fondamentaux
susceptibles de définir une mentalité nouvelle de la fonction
publique.

Je reconnais que ces principes et cette mentalité nouvelle
commencent  à se faire sentir chez les fonctionnaires qui sont issus de l’université. Ce qui me convainc que l’université a eu, jusqu’à maintenant, une grande responsabilité dans la formation
des cadres de la fonction publique au Québec. Certes, il est souhaitable que l’État envisage,  à court terme, la création d’institutions destinées spécialement  à la préparation et au recyclage de son
personnel administratif. D’ailleurs, le gouvernement actuel a déjà
exprimé son intention de créer une école nationale d’administration.
Mais d’ici  à ce qu’un tel projet puisse être réalisé, il est évident
qu’il faudra tirer parti des programmes de formation en administration
publique actuellement dispensés par nos universités.
Corollairement, les universités qui souhaitent adapter constamment
leurs fonctions  à la lumière des besoins nouveaux de notre société
devront songer sérieusement  à développer les enseignements qui
préparent directement  à une carrière dans la fonction publique.

Une chose est donc évidente: si une réforme de la fonction publique s’impose, elle ne pourra être l’entreprise exclusive de l’État. À mon sens, elle fera appel  à une participation beaucoup plus large des fonctionnaires eux-mêmes et de tous ceux
qui, de près ou de loin, sont impliqués dans la définition des cadres
et des méthodes de gestion de l’État.

Mesdames, mesdemoiselles, messieurs, voilà donc
les propos que je désirais vous tenir  à l’occasion de notre première
rencontre. J’ose espérer qu’ils ne resteront pas lettre morte,
que nous entreprendrons incessamment l’opération rénovation et
que l’Association des diplômés en administration publique du Québec,
pour ne citer que celle-là, y apportera une contribution originale.

<Masse19661221>
<vœux DE NOEL ET DU NOUVEL AN DE L’HONORABLE MARCEL MASSE, MINISTRE D’ÉTAT À L’ÉDUCATION,  21 décembre 1966 >

En adressant ses vœux  à la population  à l’occasion de Noël et du Nouvel An, le ministre d’État  à l’Éducation, l’honorable Marcel Masse, a souhaité que l’année 1967 soit pour chaque citoyen du Québec une année déterminante dans la conquête d’une véritable liberté individuelle et collective.

« Le bonheur, la santé et la paix » font généralement l’objet des souhaits que s’échangent les parents et les amis.

À cela, je voudrais adresser mes vœux de liberté, de cette liberté qui permet  à chacun de vivre pleinement, en conformité avec ses aspirations et ses talents, et qui donne  à un peuple les
bases de son autonomie.

« Une des conditions essentielles de cette liberté, a précisé le ministre, c’est l’éducation. J’espère que tous les jeunes et tous les adultes comprendront la nécessité pour eux de hausser leur degré de scolarisation et pour l’ensemble de la société de créer les conditions d’une réelle démocratisation scolaire.
Car c’est par l’éducation que nous réussirons  à faire du Québec une société développée et florissante, c’est par l’éducation que le Québec conquerra la liberté politique et économique qu’il réclame
depuis longtemps ».

Le ministre a conclu en souhaitant que la politique québécoise, par son réalisme et son dynamisme, favorise toutes les conditions essentielles au bonheur de la société québécoise et de ses citoyens.

<Masse19670101>
<vœux DU NOUVEL AN DE L’HONORABLE MARCEL MASSE 1er JANVIER 1967>

Mes chers amis,

Il me fait plaisir,  à mon tour, de vous adresser mes vœux  à l’occasion du Nouvel An.

Le bonheur, la santé et la paix font généralement l’objet des souhaits que s’échangent les parents et les amis lors des fêtes de fin d’année. À cela, je voudrais ajouter des vœux de liberté, de cette liberté qui permet  à chacun de vivre pleinement, en conformité avec ses aspirations et ses talents,
et qui donne  à un peuple les bases de son autonomie.

Une des conditions essentielles de cette liberté, c’est l’éducation. J’espère que tous les jeunes et tous les
adultes comprendront la nécessité pour eux de hausser leur degré de scolarisation et pour l’ensemble de la société de créer  les conditions d’une réelle démocratisation scolaire. Car c’est par l’éducation que nous réussirons  à faire du Québec une société développée et florissante, c’est par l’éducation que le Québec conquerra la liberté politique et économique qu’il réclame depuis longtemps.

Je souhaite qu’en 1967 la politique québécoise, par son réalisme et son dynamisme, favorisera toutes les conditions essentielles au bonheur de la société québécoise et de ses citoyens.

<Masse19670116>
ALLOCUTION DE L’HONORABLE MARCEL MASSE, PRONONCÉE DEVANT LE CLUB DES CADRES DE L’IMPRIMERIE DE MONTRÉAL À L’OCCASION DE LA SEMAINE DE L’IMPRIMERIE TENUE AU REINE-ELIZABETH DU 16 AU 21 JANVIER 1967.>

Mes chers amis,

Quand on m’a proposé de prendre la parole devant le Club des cadres de l’imprimerie de Montréal, mon acceptation fut instantanée.

Les gens de l’imprimerie me sont peu familiers, leurs préoccupations me sont pratiquement inconnues, mais l’idée d’un message me vint aussitôt  à l’esprit.

Je n’ai pas l’intention de discourir sur la fonction indispensable de l’imprimerie dans les sociétés modernes. Pas plus qu’il m’intéresse de vous entretenir des métiers de l’imprimerie
que vous, propriétaires d’entreprises et techniciens professionnels, connaissez bien mieux que moi.

Je voudrais plutôt mettre en relief l’influence que vous êtes en mesure d’exercer dans notre milieu en évoquant le rôle précieux que vous pourriez jouer en vue de revaloriser la langue française au Québec.

Au Québec, la langue de la majorité des citoyens est dangereusement menacée d’assimilation. Immergée dans un continent anglophone, la langue française est contaminée par les anglicismes et les américanismes; et souvent elle ne constitue même pas la langue première des communications.

Cette affirmation n’a rien d’original, mais elle demeure une vérité humiliante. Depuis quelques années, des efforts ont été déployés dans le sens d’une revalorisation linguistique, mais ces efforts, aussi louables soient-ils, restent nettement insuffisants quand on songe que pour beaucoup de francophones
québécois le français est une langue intimidante. Il ne faut pas chercher longtemps autour de nous pour trouver des québécois d’expression française qui rougissent devant ceux qui s’expriment correctement, sans commettre les maladresses, les incohérences, les imprécisions, les barbarismes et les anglicismes
que nous commettons et tolérons tous inconsciemment. Gênés par ce que la patrie leur a donné de plus sacré, ils s’enorgueillissent de préférence dans l’utilisation d’une langue seconde.
Aussi, Montréal, la seconde ville française au monde, offre-t-elle encore aux visiteurs un visage anglais, et nous, ses citoyens, sommes obligés d’avouer notre barbarisme parce que, si nous
sommes en majorité francophones, nous parlons trop souvent mal notre propre langue quand nous ne sommes pas forcés de parler une autre langue et nous vivons dans un contexte social où le visage
de notre plus grande ville exprime autre chose que ce que nous sommes.

Pour ma part, si je suis fier du Québec, je suis un peu humilié quand je pense  à l’image que nous laisserons  à ceux qui viendront se joindre  à nous sur la « Terre des hommes »  à l’occasion de l’Exposition universelle. Je ne doute aucunement de l’accueil que nous sommes capables de réserver aux millions de visiteurs qui envahiront Montréal et l’ensemble du territoire du Québec. Néanmoins, je reste sceptique quant  à l’impression qu’exercera notre culture dans le cœur des hommes du monde
entier.

Quand serons-nous suffisamment humiliés des
vicissitudes de la langue française chez nous pour entreprendre
la réforme systématique qui s’impose? Quand serons-nous assez
fiers pour nous exprimer correctement dans notre langue nationale
et pour imposer celle-ci comme langue prioritaire dans les limites de notre territoire?

Il est évident que l’État doit intervenir lui-même
dans le processus d’un redressement linguistique. Tout en
veillant à ne pas isoler le Québec dans un ghetto, il doit adopter
des mesures très fermes pour imposer le français, non seulement
dans l’enseignement mais dans tous les secteurs de la vie
publique.

C’est sans aucun doute un des grands scandales de notre milieu de constater, chaque jour, qu’un Canadien français au Québec ne peut gagner sa vie décemment et avancer dans presque toutes les sphères de la vie industrielle et commerciale sans posséder une bonne connaissance de l’anglais, tandis que l’Anglo-québécois peut, sans connaître un seul mot de français,
franchir tous les échelons de l’ordre économique et parvenir aux plus hauts postes dans la vie sociale. Le Rapport Parent ne manque pas de faire cette constatation: « Tous les Canadiens français
instruits savent les deux langues; les Canadiens anglais – constituant douze pour cent de la population de la province et une minorité plus longuement scolarisée que la majorité… – ne se
tirent parfois d’affaire que péniblement en français ou même ne le comprennent pas du tout ».

Cette situation qui oblige une masse imposante de
travailleurs, de techniciens et de professionnels  à utiliser quotidiennement
une langue étrangère dans ses relations de travail ou
d’affaires démontre bien la gravité du péril qui menace la langue
française. On a su dire qu’une « langue qu’on ne parle qu’après
cinq heures est déjà une langue morte ». Il suffit d’un peu de sens
commun pour se rendre compte que c’est déjà un fait accompli pour une partie de la population québécoise. C’est particulièrement vrai dans le milieu montréalais où le nombre de nos compatriotes en voie de perdre leur langue maternelle atteint des proportions inquiétantes, c’est aussi vrai dans des régions éloignées comme celle de Pontiac, véritables régions « sinistrées » au point
de vue linguistique.

Or, il est strictement raisonnable que, dans un Québec qui s’affirme de plus en plus français, les groupes minoritaires puissent s’exprimer correctement dans la langue de la majorité.

C’est pourquoi, au Québec, il faut donner au français
le statut de langue nationale et lui conférer le prestige d’une
grande langue de civilisation. Le français doit devenir langue nationale,
c’est-à-dire la langue d’expression de l’État, dans la législation et dans l’administration; langue de l’enseignement dans les institutions fréquentées par les Canadiens français et les Néo-québécois,
langue enseignée selon des normes modernes et efficaces
dans les institutions fréquentées par les Anglo-québécois,
afin que ceux-ci puissent communiquer et vivre normalement dans
un milieu francophone; langue d’usage courant dans le milieu du
travail, des affaires et de l’administration; langue obligatoire dans
la négociation et la convention collectives; langue d’affichage, langue
de la publicité et de la communication de masse; langue d’identification
du Québec, de la toponymie de ses villes et de ses
accidents géographiques, langue qui nomme les entreprises industrielles
et d’affaires, les sociétés commerciales et les institutions
qui s’établissent, vivent et prospèrent sur le sol québécois.

Mais toute intervention de l’État pour faire du français la langue nationale au Québec serait vaine si chaque Canadien français ne découvrait pas lui-même les motifs profonds d’un redressement linguistique, si chaque Canadien français ne
s’imposait pas personnellement le perfectionnement de son expression
orale et écrite.

L’intervention de l’État serait aussi inutile si les groupes ne cherchaient pas des moyens pour participer  à ce même processus.

Aujourd’hui, je voudrais dire  à tous les Québécois
d’expression française que 1967 doit être une année déterminante
en vue de repenser le Québec en français. Pour certains,
c’est l’année d’un anniversaire, celui du centenaire de la Confédération
canadienne. Pour les citoyens du Québec, elle doit être
plus encore la ligne d’un départ, le départ d’une conquête: celle

de la liberté. Pour le Québec tout entier, 1967 est une année importante:
non pas pour les souvenirs qu’elle ranime, mais pour
les espérances qu’elle annonce. Je pense que la détermination
nouvelle du peuple québécois est assez grande pour que l’on puisse
affirmer sans restriction aucune que 1967 ne sera pas pour le
Québec le passage d’une aliénation  à une autre.

Au contraire, 1967 doit s’inscrire comme une étape
majeure de notre désaliénation collective. Dans cette perspective,
elle doit susciter les efforts les plus considérables afin de
rendre tous les citoyens maîtres de leur langue.

Je voudrais dire aux cadres de l’imprimerie de
Montréal, aux propriétaires d’entreprises ainsi qu’aux techniciens
professionnels, qu’ils ont une participation  à accorder  à cet effort
collectif. Je comprends que, dans votre métier, le contenant a plus d’importance que le contenu. Votre métier, bien sûr, c’est de mettre en forme, c’est d’imprimer. Mais vous avez quand même la responsabilité morale de veiller  à ce que la littérature que vous imprimez soit conforme aux impératifs de notre langue.
Votre préoccupation pour la qualité du français écrit au Québec
peut avoir une influence considérable sur l’image de notre langue
nationale. Vous seriez les seuls  à vouloir corriger l’état actuel
de la langue française que la nation tout entière vous en serait fort
redevable.

Voilà, mes chers amis, les quelques propos que
j’ai pensé vous adresser en acceptant votre invitation. Le message
était bref; j’espère seulement qu’il aura été compris. Quelqu’un
disait que « notre langue est une structure sociale qui attend ses
solutions d’une façon aussi urgente que la structure économique ».

Pour ma part, je persiste  à croire que notre avenir collectif n’est
pas conditionné uniquement par la maîtrise de notre économie mais
aussi par une connaissance et une utilisation parfaites de la langue française.

<Masse19670117>

<ALLOCUTION DE L’HONORABLE MARCEL MASSE, MINISTRE D’ÉTAT À L’ÉDUCATION
PRONONCÉE LORS DE LA PREMIERE RÉUNION DU COMITÉ CONSULTATIF DES LOISIRS
TENUE À L’ÉCOLE NORMALE LAVAL LE 17 JANVIER 1967>

Mes chers amis,

Il me fait extrêmement plaisir de vous rencontrer  à l’occasion de la première réunion du Comité consultatif des loisirs.

Je n’ai pas besoin d’insister sur la signification que prend, pour le ministère de l’Éducation et pour le gouvernement dont je fais partie, une initiative du genre. Elle correspond  à un désir profond de donner toute l’importance voulue au phénomène du loisir dans notre société et de réaliser, en collaboration
avec toutes les personnes intéressées  à cette question, les efforts nécessaires en vue de réaliser une politique systématique de loisirs.

Avant que vous vous engagiez dans les travaux qui vous seront soumis, je voudrais vous dire comment le ministère de l’Éducation envisage l’organisation des loisirs, en indiquant dans quel sens nous voulons modifier et orienter la situation actuelle du loisir au Québec.

C’est maintenant un truisme de dire que le monde dans lequel nous vivons est en rapide transformation. Pour certains, le vingtième siècle est celui des inventions et des grandes découvertes, celui d’une expansion économique sans précédent, celui de la liberté, celui de l’acquisition de plus en plus généralisée d’un mode de vie décent; d’autres en voient la caractéristique majeure dans l’extension du loisir qui serait en voie d’instaurer un type nouveau de civilisation. Quel que soit, cependant, l’élément
que l’on privilégie, ces phénomènes nouveaux ne sont pas sans poser  à la culture,  à l’éducation,  à la vie économique,  à l’organisation sociale des exigences dont l’ampleur ébranle leurs structures
traditionnelles et les force  à remettre en cause leurs modes d’être et leurs orientations. Des voies nouvelles sont cherchées selon une vision neuve, dans un monde neuf.

Notre monde contemporain est entré dans une phase d’expansion industrielle qui a d’abord permis une extension considérable des populations et, par la suite, a généralisé chez elles
des comportements et une élévation des profits et, par la suite,
des salaires qui, eux, ont rendu la consommation de biens économiques
ou para-économiques accessibles en plus grande quantité
à un plus grand nombre d’individus. Responsable pour une large
part de cette hausse de la productivité, l’automation permet, avec
son expansion, de prévoir des possibilités accrues de consommation;
elle laisse également entrevoir une libération progressive du
travail.

Le mouvement amorcé, des changements ne tardèrent pas  à se faire sentir dans tous les domaines. L’échéance de l’entrée dans le monde du travail étant reculée, les populations peuvent accéder  à une éducation plus poussée qui, autant sinon plus que le revenu, a provoqué un certain nivellement de classes et a permis la reformulation de l’organisation sociale en termes de démocratie et de participation.

Les bouleversements les plus profonds paraissent cependant s’être exercés dans le domaine de la culture au sein duquel le loisir semble aujourd’hui s’être réfugié tout entier. Considérée
jusque là comme l’apanage exclusif d’une certaine élite, la culture a fait peau neuve, s’est démocratisée. Faisant référence au domaine du non-obligationnel, la culture correspond pour une
part  à une conception élargie du loisir qui consiste dans le temps dont l’homme peut disposer  à sa guise et dans les activités auxquelles il peut se livrer pendant ce temps, une fois qu’il s’est libéré de ses obligations professionnelles et des impératifs de la vie courante. Pour trouver  à s’exprimer, le loisir a puisé largement dans le bagage des formes humanistes de la culture et leur a ajouté des centres d’intérêts nouveaux.

Cependant, cette société d’abondance n’a pas
été sans causer de sérieux problèmes, soit qu’une forte production
ne trouve pas  à s’écouler, soit qu’une grande consommation
ne puisse être entièrement satisfaite. L’économie fut longtemps
considérée comme le seul domaine  à être touché par ces questions.
Le problème se pose cependant dans des termes identiques en ce
qui concerne le domaine culturel: la production d’activités culturelles
est grande; la consommation l’est également. Jusqu’ à quel
point l’offre trouve-t-elle  à s’écouler? Jusqu’ à quel niveau cette offre répond-elle  à la demande?

Au Québec, les problèmes de cet ordre sont nombreux. Les différentes possibilités culturelles sont peu ou mal exploitées. Ici, les activités physiques prennent le pas sur les intérêts artistiques et intellectuels, ou les ignorent complètement;  l’accent est mis sur les activités pratiques ou d’ordre
touristique au détriment des intérêts purement sociaux. Il est par ailleurs possible de constater de grandes disparités entre les centres urbains et les milieux ruraux. Alors que les besoins sont
plus ou moins bien comblés dans les villes, les campagnes semblent reléguées au second plan et doivent se satisfaire de moyens de fortune. Un autre problème qui se pose est celui de la densité,
de la disponibilité et de la répartition des équipements sur le territoire. De plus, tout travail dans le domaine du loisir se voit confronté  à une carence grave en personnel de cadre, de formation et d’animation. Enfin, les structures en place répondent mal  à une action qui se voudrait efficace dans ce domaine. Toutes ces constatations sur le loisir au Québec ne sont malheureusement
pas corroborées par des recherches empiriques qui permettraient
d’inventorier les ressources et de connaître les besoins et les insatisfactions
de la population.

Dans le but d’ajuster l’offre  à la demande et la
demande  à l’offre, les éléments de solutions doivent être recherchés
dans un effort de développement planifié de façon  à ce que le
producteur et le consommateur québécois d’activités culturelles
n’aient plus  à subir,  à brève ou longue échéance, les conséquences
de l’improvisation. Il est facile de se payer de mots, de parler
de démocratisation du loisir. Cet objectif ne deviendra jamais réalité si le gouvernement ne formule pas, dès  maintenant, une politique cohérente axée sur le développement culturel. En collaboration
avec les organismes et les ministères impliqués dans la
question du loisir, avec la participation de la population, le gouvernement
doit d’abord connaître les besoins des Québécois dans
le but de les orienter ou d’en susciter d’autres, il doit ensuite effectuer
la mise en place des moyens susceptibles d’y répondre.

Devant la situation qu’on vient de décrire sommairement,
le gouvernement ne peut pas rester inactif: il doit agir
de façon efficace dans le but de reconnaître et de faire respecter
le droit de tous les Québécois  à des loisirs qui les aideront  à mieux
s’intégrer  à leur civilisation. Le gouvernement doit agir, mais
non au hasard ni de n’importe quelle façon. En effet, pour répondre,
de façon adéquate, non seulement aux besoins actuels et futurs en matière de loisirs, mais aussi aux besoins qui n’ont pas encore réussi  à s’exprimer, la nécessité s’impose pour le gouvernement de planifier son action. Il lui faut d’abord utiliser au maximum
les ressources dont il dispose actuellement dans le but d’investir
là où les priorités le commandent. Cette action planifiée
ne doit pas viser  à minimiser, encore moins  à détruire les réalisations
antérieures; elle doit plutôt les seconder et tendre  à coordonner
leurs efforts dans le souci de rendre leur travail plus efficace
qu’il ne l’a été  à venir jusqu’ à maintenant.

Pour en arriver  à une politique cohérente et planifiée
dans le domaine du loisir, le gouvernement, répétons-le,
doit d’abord connaître de façon exhaustive le réservoir des ressources
en équipement et en personnel actuellement utilisées pour fins
de loisirs dans le Québec. Il lui faut de plus parvenir  à une connaissance objective des besoins de la population. Ce travail ne peut s’effectuer que par une entreprise concertée de recherche-inventaire. Par la suite, le gouvernement devra,  à la lumière de ces données, déterminer des priorités qui lui permettront de combler les champs d’intérêts dans lesquels l’insatisfaction des
besoins crée une situation d’urgence. Ce programme d’action devra
tenir compte, il va sans dire, des potentialités financières
et humaines du Québec.

S’il est acquis que le gouvernement veut et doit
planifier son action, il ne veut ni ne peut le faire seul. Sans la
participation de la population et des organismes de loisir  à la recherche,
à la programmation et  à la formulation d’une politique
cohérente, l’action gouvernementale risque de se faire dans le vide.
Au niveau provincial, le premier pas vers cette participation
vient d’être franchi: le comité consultatif, dont vous êtes les membres,
est l’expression, la concrétisation de cet objectif. Nous espérons
que ce comité favorisera le dialogue entre le gouvernement
et l’ensemble des organismes provinciaux de loisirs. Nous espérons
de plus que tous les organismes provinciaux en arriveront  à
coordonner leurs efforts afin de mieux desservir leur clientèle et
de dialoguer plus efficacement avec le gouvernement par l’entremise
de ce comité consultatif. Un autre geste dans le même sens a
été posé mais cette fois  à l’intérieur de l’administration gouvernementale.
En effet, un comité interministériel a été institué en vue
de coordonner l’action de différents ministères et d’en arriver  à
une politique unifiée en tout ce qui touche le loisir.

Ces efforts de participation et de coordination au niveau provincial ne manqueront pas d’améliorer la situation. Cependant, l’action prise  à ce niveau doit se rendre  à la population sans quoi tous ces efforts demeureront vains. À cet effet, il importe de prévoir d’autres niveaux de participation et de coordination, soit  à l’échelon local et  à l’échelon régional.

Au niveau local nous avons déjà, un mouvement vers la coordination de toutes les forces sous l’égide de la municipalité. Il faudra certainement généraliser ce processus et favoriser,
par une législation adéquate, l’organisation locale de tous les
aspects du loisir  à des prix abordables pour toute la population.

Seuls les organismes municipaux peuvent, de par leur statut juridique
et financier, offrir  à la population un service de loisir adéquat
et permanent. Pour ce faire, ils devront tout d’abord prendre conscience
de leurs responsabilités en ce domaine et travailler en étroite
collaboration avec les organismes privés et les commissions scolaires qui, dans bien des cas, pourront apporter beaucoup dans la mise  à exécution des services de loisir.

Cependant, pour accomplir leur tâche de façon
efficace, les organismes municipaux devront d’abord comprendre
la nécessité de penser leur action de façon rationnelle et globale
et, par la suite, d’en arriver  à une action planifiée dans le domaine
de l’organisation du loisir. Pour ce faire, ils devront inventorier
les ressources dont ils disposent et se fixer des objectifs  à
court et  à long termes. Ils devront de plus mettre sur pied des
mécanismes de participation qui permettront  à toutes les couches
de la population d’exercer une influence sur les prises de décisions
à l’occasion de l’élaboration et de l’exécution des plans.

Une autre démarche est dès  maintenant  à prévoir dans l’élaboration de la structure. En effet, avec l’implantation de l’idée de planification au niveau local, on constatera de plus en plus la nécessité d’un niveau d’organisation plus élevé que celui de la simple municipalité comme unité de base de l’organisation du loisir. De plus en plus s’imposera la nécessité d’une collaboration
inter-municipale, la nécessité de créer des « zones » de développement
qui permettront d’offrir aux populations de plusieurs
municipalités des services de plus grande envergure. L’unité de
base ne consistera plus nécessairement dans la municipalité, mais
dans le pôle, qui, lui, exercera son influence sur la zone. Le territoire
d’une région se verra alors organisé en fonction de pôles
primaires et secondaires entre lesquels seront distribués les équipements
et les activités de loisir.

Au niveau régional, cependant, pour effectuer le passage du processus
de planification municipale  à la démarche de « zonage », nous croyons en la nécessité d’une action  à un autre niveau, celui de la région. Depuis quelque temps déjà, plusieurs ministères et en particulier le ministère de l’Éducation, favorisent la régionalisation de leurs services par souci de décentralisation et de déconcentration. Dans le même sens, nous croyons que l’organisation des loisirs gagnerait  à être planifiée et structurée au niveau régional.

La structure du niveau régional est beaucoup plus difficile  à définir que celle du niveau local ou provincial parce que le processus de régionalisation y est encore  à l’état de projet.
Excepté les quelques réalisations entreprises dans le cadre du diocèse par les fédérations de loisirs, ce niveau est presque inexistant. Il est cependant ressenti comme un besoin aux niveaux local et provincial.

On a d’abord constaté au niveau local, un besoin d’animation qui amènerait les municipalités  à exercer une action dans le domaine du loisir. On a réalisé également la nécessité
d’un organisme supérieur qui coordonnerait les efforts
des municipalités en vue de les amener  à se doter d’équipement
collectif qu’elles ne pourraient individuellement se permettre
(aréna, stades, terrains de sports); il en serait de même pour
certains services techniques.

La notion de centralisation ou de concentration
des efforts pourrait caractériser ces besoins exprimés au niveau
local. Quant au niveau provincial, le besoin d’une organisation
régionale répond plutôt  à un souci de décentralisation. En effet,
l’action de la plupart des organismes provinciaux de loisirs doit,
dans la situation actuelle, traiter directement avec le niveau local.
A cause du manque d’organisation au niveau régional, les organismes provinciaux, qu’ils soient publics ou privés, éprouvent tellement de difficultés  à rejoindre toutes les parties du territoire
que leur action doit souvent se limiter  à leur entourage immédiat,
les grands centres. En conséquence et sans que soit remise
en cause la nécessité d’une organisation bien structurée au niveau
du Québec, une décentralisation des pouvoirs de cette dernière
au profit d’une organisation régionale s’impose dans un souci
d’efficacité.

Notons d’abord que la régionalisation est un processus
qui englobe tous les domaines économiques, sociaux et culturels.
L’organisation du loisir  à ce niveau devra donc se situer
dans un contexte global. De plus, le processus de régionalisation
implique celui de planification qui, de par sa nature, doit tenir
compte de tous les champs d’activité. La planification du loisir
devra donc s’effectuer dans une optique qui ne néglige aucun des
phénomènes économiques et sociaux. À partir de ces constatations, soulignons quelques-unes des fonctions que serait appelée  à remplir l’organisation régionale.

Évidemment, la première fonction d’une organisation
régionale de loisir serait de planifier son action en relation
avec les niveaux provincial et local. Concrètement, l’effort
de planification conduirait les organismes régionaux  à entreprendre
des recherches qui leur permettraient d’acquérir une vue d’ensemble
de leur région et, par la suite, de se fixer des objectifs
qu’ils tenteraient de réaliser dans un plan  à court et  à long termes.
Le plan devrait donc tenir compte du financement, de la formation,
de l’équipement et des activités de loisir.

Une deuxième fonction serait la coordination. L’idée de coordination est directement impliquée par celle de planification. Pour planifier, en effet, il faut que les divers agents qui sont susceptibles d’exercer une influence quelconque dans l’élaboration du plan, en arrivent  à un certain accord sur les objectifs et sur les modalités de leur mise en application.

Une troisième fonction serait l’animation. Cette
fonction se rattache aux deux précédentes. En effet, l’animation
rend possible l’expression des problèmes des organismes locaux.
Elle permet  à ces organismes de participer étroitement
à la planification et, inversement, intensifie le processus d’acceptation
des objectifs de la planification.

Comme quatrième fonction, l’organisation régionale de loisir est appelée  à remplir différents types de services. Plusieurs services techniques essentiels  à l’organisation municipale leur sont présentement inaccessibles  à cause de leur coût trop élevé. On pourrait citer la formation de moniteurs, l’assistance en techniques récréatives, l’implantation d’un bureau d’urbaniste-conseil, l’organisation d’activités de loisir sur un plan inter-municipal.

Une cinquième fonction serait l’exécution. La mise en exécution des recommandations du plan relèverait, en majeure partie, de l’unité locale, quoique des tâches spécifiques comme
la création de parcs régionaux ou l’organisation d’activités inter-municipales devraient être assurées par l’organisme régional.

Ces cinq fonctions, de caractère général, en impliquent
une multitude d’autres qui, tels l’administration et le financement,
nécessitent la mise en place d’agents responsables  à
part entière de l’exécution de ces fonctions ou, tout au moins, participants.
Ces constatations nous conduisent maintenant à traiter des agents territoriaux et de la répartition de leurs tâches.

Les agents au niveau régional: Dans l’optique de la régionalisation,
la planification devra se développer parallèlement au niveau
provincial et régional. Il est en effet impossible de planifier  à un
seul niveau, sans tenir compte du niveau supérieur qu’est l’État.

Il y aura en effet une planification globale dont chaque région devra
tenir compte. En second lieu, la planification qui pourra s’élaborer
au niveau régional dans le domaine du loisir devra aussi
prendre en considération les autres secteurs d’activités économiques
et sociales. Par exemple, dans l’éventualité d’un plan régional,
certaines priorités seront établies. L’activité de loisir en
sera partie intégrante et ne pourra se développer de façon autonome.
En troisième lieu, la coordination telle que définie plus haut exige une intervention plus ou moins intense d’un agent qui a un pouvoir plus élevé que les autres agents impliqués. On pourrait
faire ici une analogie avec l’intervention de la municipalité dans
la coordination des activités au niveau local.

A partir de ces considérations, nous croyons que
l’État est le seul agent qui ait l’information et les ressources pour
accomplir une telle fonction de planification. Seul un organisme
étatique peut faire un plan pour tout le Québec et peut tenir compte
de toutes les dimensions du problème de la planification. Il en est
ainsi pour la fonction de coordination. Pour initier le type d’action
que nous venons de définir, le gouvernement nommera prochainement
des conseillers techniques en loisir dans les nouveaux bureaux
interrégionaux du ministère.

Pour assurer la participation aux fonctions de planification et de coordination, nous voyons la nécessité d’un organisme régional de loisir qui soit représentatif de la population et
des organismes locaux. Si la responsabilité de la planification
est une fonction étatique, elle ne lui est cependant pas exclusivement
réservée. Le plan devra se faire avec la participation d’un
organisme représentatif des corps intéressés de la région. Cet
organisme devra être composé des représentants des corps publics
et privés impliqués dans l’organisation du loisir. Les organismes
privés provinciaux de loisirs pourraient également utiliser cette
structure pour décentraliser leur action.

Nous avons voulu, tout au long de cet exposé, vous
brosser le tableau de la situation générale du loisir au Québec, et
vous indiquer dans quel sens nous voulons modifier et orienter cette
situation de façon  à ce que tous les citoyens du Québec puissent accéder  à des formes valables de loisir. Nous comptons sur un organisme comme le vôtre pour faire connaître au Bureau des
loisirs et des sports les besoins de la population, pour influencer
l’orientation des politiques du Bureau et les interpréter auprès de
la population. Nous souhaitons surtout que, dans les comités de
travail que vous formerez éventuellement, vous nous fassiez part
des divers problèmes du loisir au Québec et qu’ensemble nous en
cherchions les solutions les plus valables.

Je tiens  à terminer en vous remerciant bien sincèrement
d’avoir voulu engager le dialogue avec nous et d’accepter
de nous aider  à bâtir une politique du loisir qui deviendra, j’en
suis sûr, un instrument d’épanouissement pour la population du
Québec.

<Masse19670117b>
<ALLOCUTION DE L’HONORABLE MARCEL MASSE, MINISTRE D’ÉTAT À L’ÉDUCATION
PRONONCÉE SUR LES ONDES DU POSTE CBV DE RADIO-CANADA À L’ÉMISSION « LES AFFAIRES DE L’ÉTAT », LE 17 JANVIER 1967.>

Mesdames, mesdemoiselles, messieurs,

Bonsoir.

Je voudrais utiliser les quelques minutes qui sont mises  à ma disposition ce soir pour aborder une question qui m’est particulièrement chère et qui devrait préoccuper tous les citoyens que nous sommes: je veux parler de la langue française.

Au Québec, la langue de la majorité des citoyens est dangereusement menacée d’assimilation. Immergée dans un continent anglophone, la langue française est contaminée par les anglicismes et les américanismes et souvent elle ne constitue même pas la langue première des communications.

Cette affirmation n’a rien d’original, mais elle demeure une vérité humiliante. Depuis quelques années, particulièrement depuis la publication des Insolences du Frère Untel, de multiples efforts ont été déployés dans le sens d’une revalorisation linguistique, mais ces efforts, aussi louables soient-ils, restent nettement insuffisants quand on songe que pour beaucoup de francophones québécois
le français reste une langue intimidante. Il ne faut pas chercher
loin autour de nous pour trouver des québécois d’expression française
qui rougissent devant ceux qui s’expriment correctement, sans commettre
les maladresses, les incohérences, les imprécisions, les barbarismes
et les anglicismes que nous commettons et tolérons tous inconsciemment.
Gênés par ce que la patrie leur a donné de plus sacré, ils s’enorgueillissent de préférence dans l’utilisation d’une langue seconde. Aussi, Montréal, la seconde ville française au monde, offre-t-elle encore aux visiteurs un visage anglais, et nous, citoyens du Québec, sommes obligés
d’avouer tacitement notre barbarisme parce que, si nous sommes en
majorité francophones, nous parlons trop souvent mal notre propre
langue quand nous ne sommes pas forcés de parler une autre langue
et nous vivons dans un contexte social où le visage de notre plus grande ville exprime autre chose que ce que nous sommes.

Pour ma part, si je suis fier du Québec, je suis un peu humilié quand je pense  à l’image que nous laisserons  à ceux qui viendront se joindre  à nous sur la Terre des Hommes  à l’occasion de l’Exposition universelle. Je ne doute aucunement de l’accueil chaleureux que nous sommes capables de réserver aux millions de visiteurs qui envahiront Montréal et l’ensemble du territoire du Québec.
Néanmoins, je reste sceptique quant  à l’impression qu’exercera notre culture dans le cœur des hommes du monde entier.

Quand serons-nous suffisamment humiliés des vicissitudes de la langue française chez nous pour entreprendre la réforme systématique qui s’impose ? Quand serons-nous assez fiers pour nous exprimer correctement dans notre langue nationale et pour imposer celle-ci comme langue prioritaire dans les limites de notre territoire ?

Il est évident que l’État doit intervenir lui-même dans le processus d’un redressement linguistique. Tout en veillant  à ne pas isoler le Québec dans un ghetto, l’État doit adopter des
mesures très fermes pour imposer le français, non seulement dans
l’enseignement mais dans tous les secteurs de la vie publique.

C’est sans doute un grand scandale de notre
milieu de constater, chaque jour, qu’un Canadien français au Québec
ne peut gagner sa vie décemment et avancer dans presque toutes les
sphères de la vie industrielle et commerciale sans posséder une bonne
connaissance de l’anglais, tandis que l’Anglo-québécois peut, sans
connaître un seul mot de français, franchir tous les échelons de l’ordre
économique et parvenir aux plus hauts postes dans la vie sociale. Le
Rapport Parent ne manque pas d’attirer notre attention sur cette question:
« Tous les Canadiens français instruits savent les deux langues;
les Canadiens anglais – constituant douze pour cent de la population de la province et une minorité plus longuement scolarisée que la majorité… – ne se tire parfois d’affaire que péniblement en français ou même ne le comprennent pas du tout ».

Cette situation qui oblige une masse imposante de travailleurs, de techniciens et de professionnels  à utiliser quotidiennement une langue étrangère dans ses relations de travail ou d’affaires démontre bien la gravité du péril qui menace la langue française. On a su dire qu’une « langue qu’on ne parle qu’après cinq heures est déjà une langue morte ». Il suffit d’un peu de sens commun
pour se rendre compte que c’est déjà un fait accompli pour une
partie de la population québécoise. C’est particulièrement vrai dans
le milieu montréalais où le nombre de nos compatriotes en voie de
perdre leur langue maternelle atteint des proportions inquiétantes,
c’est aussi vrai dans des régions éloignées comme celle de Pontiac, véritables régions « sinistrées » au point de vue linguistique.

Or, il est strictement raisonnable que, dans un Québec qui s’affirme de plus en plus français et qui désire s’affirmer davantage français, les groupes minoritaires puissent s’exprimer correctement dans la langue de la majorité.

C’est pourquoi, au Québec, il faut donner au français le statut de langue nationale et lui conférer le prestige d’une grande langue de civilisation. Le français doit devenir langue nationale, c’est-à-dire la langue d’expression de l’État qui, d’abord, en respectera le génie et l’esprit dans ses textes législatifs, décrets et règlements, auxquels il donnera un caractère original qui ne soit
plus un service de traduction du jargon administratif anglo-saxon.

Le français, langue nationale, c’est-à-dire langue courante de communication de l’État, de ses hommes publics, de ses grands commis et de toute la fonction publique.

Le français, langue nationale de l’enseignement de toutes les matières – avec usage d’excellents manuels français – dans les institutions scolaires que fréquentent les Canadiens français et les Néo-québécois. Langue enseignée selon des normes
modernes et efficaces dans toutes les institutions scolaires et académiques
des Anglo-québécois, afin que ceux-ci puissent communiquer
et vivre normalement dans un milieu sociologique francophone.

Le français, langue nationale et d’usage
courant aussi dans le milieu du travail, des affaires et de l’administration,
afin que l’usine, l’atelier et le bureau respectent le caractère
francophone de la population; afin que le Canadien français puisse
normalement atteindre au plus haut sommet de l’échelon économique
dans sa propre langue.

Le français, langue nationale et obligatoire dans la négociation et la convention collectives.
Le français, langue nationale, c’est-à-dire langue d’affichage sur tout le territoire national québécois; langue de la publicité et de la communication de masse; langue d’identification
de la patrie québécoise, de la toponymie de ses villes et de
ses accidents géographiques, langue qui nomme les entreprises industrielles
et d’affaires, les sociétés commerciales et les institutions
qui s’établissent, vivent et prospèrent sur le sol québécois.

Le français, langue nationale, c’est-à-dire
langue légale puisqu’il faudra qu’un jour tous les contrats publics, collectifs
et privés, les jugements des cours, les actes notariés et tous
les documents légaux, les procès-verbaux des corps publics et des
institutions soient rédigés en français et soient reconnus officiels devant
la loi dans leur version française.

Cet énoncé démontre clairement que l’État a une lourde responsabilité face  à l’avenir de la langue française chez nous.

Mais toute intervention de l’État pour faire
du français la langue nationale au Québec serait vaine si chaque Canadien
français ne découvrait pas lui-même les motifs profonds qui appellent
un redressement linguistique, si chaque Canadien français ne
s’imposait pas personnellement le perfectionnement de sa langue maternelle.

L’intervention de l’État serait aussi inutile
si les groupes, ceux qu’on appelle les corps intermédiaires, ne cherchaient
pas des moyens propres pour participer au processus de revalorisation
de la langue majoritaire.

Aujourd’hui, je voudrais dire  à tous les Québécois d’expression française que 1967 doit être une année déterminante en vue de repenser le Québec en français. Pour certains, c’est l’année d’un anniversaire, celui du centenaire de la Confédération
canadienne. Pour les citoyens du Québec, quels que soient leurs sentiments
patriotiques et leur option constitutionnelle, elle doit être
plus encore la ligne d’un départ, le départ d’une grande conquête:
celle de la liberté. Pour le Québec tout entier, 1967 est une année
importante: non pas pour les souvenirs qu’elle ranime, mais pour
les espérances qu’elle annonce. Je pense que la détermination nouvelle
du peuple québécois est assez grande pour que l’on puisse affirmer
sans restriction aucune que 1967 ne sera pas pour le Québec le
passage d’une aliénation  à une autre.

Au contraire, 1967 doit s’inscrire comme
une étape majeure de notre désaliénation collective. Dans cette perspective,
elle doit susciter les efforts les plus considérables afin de rendre tous les citoyens maîtres de leur langue.

Cette entreprise n’est pas moins qu’un défi, car nous aurons  à lutter constamment contre des pressions
souvent inavouées. Mais je pense que si chacun de nous décide en
son âme et conscience de se ranger du côté de la langue française,
si chacun de nous opte délibérément pour une expression orale et
une expression écrite correctes, nous aurons assuré en grande partie
notre survivance en Amérique et nous aurons garanti presque  à
coup sûr notre avenir collectif.

Quelqu’un disait que « notre langue est une
structure sociale qui attend ses solutions d’une façon aussi urgente
que la structure économique ». Pour ma part, je persiste  à croire
que notre destin n’est pas conditionné uniquement par la maîtrise de
notre économie mais aussi par une connaissance et une utilisation par
faites de la langue française.

<Masse19670123>

<NOTES À L’INTENTION DE L’HONORABLE MARCEL MASSE MINISTRE D’ÉTAT À L’ÉDUCATION UTILISÉES AU COURS DU DÉBAT SUR L’ADRESSE EN RÉPONSE AU DISCOURS DU TRÔNE, LE 23 JANVIER 1967.>

Monsieur le Président, Depuis mon élection comme député du comté
de Montcalm et depuis ma nomination au poste de ministre d’État
à l’Éducation, j’ai eu l’occasion  à plusieurs reprises de faire
connaître mes réflexions personnelles sur la vie politique en général
et sur la situation politique actuelle du Québec. J’imagine
donc que la plupart des membres de cette Chambre ont déjà pris
connaissance des propos que j’ai formulés depuis six mois et qu’ils
ne seront pas étonnés par les affirmations que je ferai au cours
des quelques minutes qui sont mises  à ma disposition.

Monsieur le Président, je voudrais, comme tous ceux qui m’ont précédé, vous féliciter pour votre accession  à la présidence de l’Assemblée législative. Vous avez été choisi unanimement par les membres de cette Chambre en vertu d’une convention, mais je suis assuré que la dignité et la fermeté que vous avez manifestées depuis l’ouverture de la session confirment nettement que vos qualités personnelles font de vous l’homme tout désigné pour diriger notre assemblée.

Je voudrais, de plus, saluer tous les membres
de cette Chambre et, en particulier, ceux de l’opposition que je
n’ai pas encore eu l’occasion de rencontrer depuis le 5 juin dernier.
Indépendamment de nos affiliations partisanes, je tiens  à leur signaler
qu’il me fera toujours plaisir de dialoguer avec eux et de
leur accorder toute ma collaboration dans l’exercice de leur fonction
publique.

Enfin, je m’en voudrais de ne pas exprimer mes meilleurs sentiments aux représentants de la presse écrite et parlée qui suivront les activités de cette Chambre au cours de la présente session.

C’est la première fois qu’il m’est donné de prendre la parole au sein de l’assemblée des élus du peuple. Aussi, j’aimerais faire quelques observations préliminaires qui, je l’espère, ne blesseront pas les habitués de l’Assemblée législative.

Monsieur le Président, au risque de provoquer quelque étonnement, je voudrais dire que le climat parlementaire de cette Chambre, depuis le début de nos délibérations, m’a énormément
déçu.

Après avoir observé les comportements collectifs de notre assemblée, j’en suis venu  à la conclusion qu’il est grandement temps de réformer nos institutions politiques et, plus particulièrement,
notre parlementarisme. Car ce parlementarisme qui n’a pas changé depuis cent ans fait fi des réalités de notre temps.

Alors que les choses se transforment sans cesse autour de nous, alors que tout évolue dans le sens du modernisme, ceux qui se rappellent l’histoire du Québec ont l’impression, dès  qu’ils entrent
dans cette Chambre, de revivre les épopées parlementaires d’antan, où trop souvent le verbalisme suffisait  à faire la grandeur des hommes politiques, où l’éloquence garantissait le prestige et le succès.

Est-il nécessaire de répéter que le député de 1966 doit exercer un rôle différent de celui qu’exerçait le député de 1930? Est-il nécessaire de redire que le ministre d’aujourd’hui exerce des fonctions telles qu’il est nécessaire pour lui d’être plus qu’un fin parlementaire? Est-il nécessaire de souligner que l’interventionnisme grandissant de l’État moderne a considérablement bouleversé les réalités politiques et a donné une allure nouvelle  à l’administration des affaires publiques? Est-il nécessaire de nous rappeler tout cela pour nous convaincre de l’opportunité d’une réforme de notre parlementarisme?

Nous n’avons toutefois rien fait pour adapter nos institutions parlementaires au siècle et aux années que nous vivons. Non seulement notre parlementarisme est-il emprunté, mais il reste plus que centenaire dans sa forme la plus purement traditionnelle.

Je me demande bien quel intérêt il y a  à occuper la majeure partie de notre temps dans une Chambre physiquement constituée pour éveiller les passions, pour provoquer les grandes envolées oratoires, pour développer des querelles et des échanges de mots inutiles.

Je me demande bien pourquoi nous nous obstinons tacitement  à conserver ce parlementarisme anglo-saxon, parlementarisme difficilement conciliable avec notre mentalité, parlementarisme
démodé qui absorbe le temps que nous pourrions utiliser pour redéfinir adéquatement nos rôles de députés et de ministres, parlementarisme qui ennuie souvent les journalistes, qui scandalise le public de la galerie et qui, surtout, retarde la bonne marche des affaires de l’État.

Je me demande bien ce qui nous empêche de nous mettre tous ensemble  à la tâche pour adapter nos institutions parlementaires en fonction des exigences nouvelles d’un gouvernement moderne, où la démocratie trouverait une satisfaction plus grande et où les députés feraient partie de ceux que nous visons quand nous invoquons une utilisation rationnelle de nos ressources humaines.

Des politistes, des constitutionnalistes et certains hommes politiques s’interrogent depuis plusieurs années sur l’efficacité de nos institutions parlementaires. La majorité s’accorde  à dire que notre parlementarisme sera vraiment utile en autant qu’il donnera lieu  à la création et  à l’exploitation systématiques des comités parlementaires.

On prétend que les députés s’ennuient au parlement. Cette prétention n’est pas moins juste qu’elle est franche. En réalité, la fonction législative est accaparée par ceux qui exercent aussi la fonction exécutive et les députés n’ont plus tellement de pouvoir de décision sur la loi. De plus, la législation moderne prend davantage la forme d’un cadre de principes que complète et précise le pouvoir réglementaire, ce qui soustrait les députés  à leur rôle théorique de législateurs.

Or, les députés auraient un rôle  à jouer si seulement on leur donnait la possibilité d’entendre les fonctionnaires et les représentants des groupes de pression ou d’intérêt au sujet des projets de loi qu’ils sont appelés  à endosser ou  à rejeter.

Au cours des dernières années, on a créé des mécanismes permettant aux groupes, qu’il s’agisse d’associations ou de syndicats, de faire connaître leurs vues sur l’ensemble des politiques du gouvernement: ce sont les organismes consultatifs, que l’on appelle Conseil supérieur de l’Éducation, Conseil supérieur de la Famille, Conseil consultatif de la Justice et autres. Ces conseils
ont des avantages incontestables: ils permettent, entre autres, aux administrateurs et au gouvernement de penser et d’élaborer des politiques en conformité avec la volonté exprimée par les groupes.

Mais je me demande personnellement pourquoi cette consultation ne pourrait pas être faite, du moins en partie, devant des commissions parlementaires de députés. Cela permettrait en tout cas de réaliser une consultation complète et coordonnée entre les parlementaires d’une part, qui ne manqueraient pas
de prendre en considération les vues de ceux qu’ils représentent, et d’autre part les administrateurs et les groupes de pressions.

Du même coup, le député-législateur trouverait certainement son utilité et sa raison d’être au parlement.

Je ne suis pas sans me douter des hésitations et des réticences nombreuses face  à la transformation de nos institutions politiques. Je ne suis pas sans considérer qu’il faudrait infiniment de courage et de détermination pour que nous acceptions collectivement de délaisser des institutions vieilles de cent ans. Mais là encore, il faut que nous nous mesurions  à l’évolution et au progrès, car dans tous les domaines d’activité nous sommes irrémédiablement voués  à effectuer les réformes que commandent les nouveaux impératifs de notre époque.

Monsieur le Président, j’ai été assez étonné au cours de ce débat sur l’adresse en réponse au discours du trône de n’entendre aucun commentaire concernant la création d’un ministère de la Fonction publique.

Je suis un peu inquiet de constater que nos collègues d’en face qui ont passé six ans  à la direction de l’administration de l’État n’ont pas souligné  à leur tour la nécessité d’une réforme de l’administration et de la fonction publiques.

Tous les membres de cette Chambre sont en mesure de se faire une assez juste opinion de l’administration publique telle qu’elle se présente, en 1966, au Québec. Si ce n’est par leurs observations personnelles, ce sera en tout cas par les commentaires que formule et qu’entretient généralement le public  à son égard. Car les administrés, lors de leurs visites au bureau du député, ne se gênent ordinairement pas pour critiquer l’administration et pour dénoncer son manque d’efficacité. Souvent ils
en retirent l’impression non pas d’une aide ou d’un guide mais d’un frein ou d’une entrave déplaisante.

Les griefs qui sont généralement relevés peuvent se résumer ainsi: l’administration est trop coûteuse, elle est compliquée et elle manque d’efficacité. J’ai déjà formulé quelques commentaires  à ce sujet devant l’Association des diplômés en administration publique du Québec. Je n’ai donc pas l’intention de répéter les justifications que j’ai apportées  à cette occasion. Je me permettrai toutefois d’en tirer une conclusion. Je pense que tous les prétextes que nous pouvons avancer, aussi louables soient-ils, pourraient être atténués si seulement des mesures systématiques étaient adoptées en vue d’une réforme de l’administration publique. Je ne veux pas dramatiser la situation, mais je tiens  à dire qu’une réforme
s’impose si nous ne voulons pas épuiser la motivation de ceux qui ont choisi de travailler au service de la collectivité et si nous  tenons  à réaliser la société moderne que nous voulons tous faire
du Québec. S’il est vrai qu’aujourd’hui on ne pourrait construire des autostrades avec des bêches et des pelles, il n’est pas moins juste de souligner la nécessité d’une rénovation de l’ensemble de
nos services publics et en particulier de nos méthodes de gestion pour les adapter aux exigences nouvelles de notre époque.

Le Québec doit affronter tellement de défis que je ne sais plus très bien de quelle grandeur qualifier celui-là. Mais chose certaine, il s’agit d’un impératif majeur qu’on ne pourrait négliger plus longtemps sans risquer de compromettre certains projets d’envergure. Par exemple, je pense que notre entreprise
de déconcentration administrative est directement conditionnée par ce que nous saurons faire de l’administration centrale. Il est possible que cette déconcentration soit un moyen de corriger la
complexité et la lenteur de la gestion publique. Il est aussi possible qu’ elle constitue un engorgement nouveau, surtout si nous négligeons de réviser notre conception de la délégation des pouvoirs.

J’irai même plus loin en me permettant de prétendre qu’avant que ne soit réalisée une réforme de l’administration publique la planification économique demeurera une vaste illusion et tous les conseils d’orientation économique resteront frustrés par l’inhabilité ou l’inefficacité des administrateurs de l’État.

Au premier plan de cette réforme administrative, il m’apparaît essentiel de placer le statut de la fonction publique. Le gouvernement annonce dans le discours du trône un projet de loi en vue de la création d’un ministère de la fonction publique. Cette mesure, croit-on, aura pour avantage d’ordonner
l’ensemble des structures de la gestion du personnel de l’État et de faire de la fonction publique une véritable matière de politique publique.

En effet, la création d’un ministère de la fonction publique permettra de coordonner toutes les activités relatives  à la gestion du personnel. Actuellement, ces activités sont partagées entre huit agents différents. Ce sont le Conseil exécutif, le Conseil de la trésorerie, la Commission de la Fonction publique, la Direction générale des relations de travail, la Direction générale des effectifs, l’Administrateur du fond de pension, le Contrôleur général et les différents services du personnel des ministères. À cela, faudrait-il encore ajouter l’intervention du conseiller juridique ainsi que celle du conseiller économique et financier du Conseil exécutif. Il est inutile de démontrer que cette dispersion
des responsabilités en matière de gestion du personnel ne constitue pas ce qu’il y a de plus favorable  à l’élaboration d’une politique cohérente.

Plus encore, elle gêne considérablement les relations de l’État-employeur avec les syndicats de fonctionnaires. L’avènement du syndicalisme dans la fonction publique constitue une dimension nouvelle qui modifie sensiblement la gestion du personnel de l’État. Dans cette perspective, il est extrêmement important que l’État offre  à l’interlocuteur de ses employés un agent simple, bien identifiable, et préparé  à tous les points de vue entreprendre des discussions et des négociations.

Par ailleurs, la création d’un ministère de la fonction publique traduira la volonté de faire de la gestion du personnel de l’État une matière de politique publique. Il me semble pour le moins bizarre que dans une société où l’État reconnaît sa responsabilité en matière d’éducation, en matière de santé, en matière
de sécurité sociale, en matière économique et en matière juridictionnelle, il n’ait pas encore été jugé opportun que l’on établisse une direction centrale énergique de la fonction publique et que
cette direction soit confiée  à un ministre responsable devant la Chambre.

Certes, on invoquera contre cette mesure la volonté de soustraire la gestion publique au jeu des influences politiques. A cela, je répondrai ainsi: je me demande pourquoi il serait inconvenant que la politique administrative de l’État soit discutée devant l’électorat et l’Assemblée législative? En tout cas, je me demande sérieusement pourquoi les gouvernements ne devraient pas rendre compte de leur mandat en un domaine aussi vital pour le bien commun. Pour moi, placer l’administration publique dans l’ordre des responsabilités politiques, c’est lui donner l’importance qu’elle doit avoir.

Monsieur le Président, je n’ai pas l’intention de m’engager aujourd’hui dans une discussion que nous pourrons avoir dès  qu’un bill concernant la création d’un ministère de la Fonction publique aura été déposé. Il ne serait pas de mise de faire quelque commentaire sur des modalités que le gouvernement étudie très sérieusement  à l’heure actuelle.

Je voudrais toutefois insister de façon particulière sur un des multiples aspects d’une réforme de la fonction publique: je veux parler de la formation et du perfectionnement des fonctionnaires de l’État.

Tous conviendront que la revalorisation de la
fonction publique ne peut avoir de sens véritable que si elle se
traduit par la présence soutenue, dans les services publics, d’un
nombre suffisamment nombreux d’administrateurs efficaces et
compétents. À cette fin, l’État-employeur doit prendre les mesures
qui s’imposent, c’est-à-dire prendre en charge la formation
et le perfectionnement des cadres administratifs. Et l’État
doit agir non seulement en fonction des besoins des ministères,
mais aussi, d’une manière plus large, dans la perspective de la
décentralisation actuelle des pouvoirs et de la déconcentration projetée. En somme, penser  à la formation et au perfectionnement des fonctionnaires de l’État, c’est penser tout autant aux administrateurs municipaux et scolaires, aux administrateurs des régies
et des organismes autonomes qu’au personnel du secteur intégré.

Monsieur le Président, avant de terminer, j’aimerais formuler quelques commentaires en marge d’un passage du discours prononcé par le député de Vaudreuil-Soulanges au cours de la première partie de la présente session.

Quand l’ancien ministre de l’Éducation souligne qu’en vingt ans, de 1961  à 1981, c’est un million de nouveaux travailleurs qu’il faudra former au Québec et que c’est un nombre encore plus considérable qu’il faudra adapter  à de nouvelles tâches, il a bien raison. Quand il précise que ce sont des hommes du vingt-et-unième siècle que nous devons former dans nos écoles d’aujourd’hui, il touche là  à une question dont trop peu de gens estiment l’importance.

Pour ma part, je n’hésite pas  à répéter ce que
j’ai déjà dit publiquement: la réforme de l’éducation répond  à un
appel pressant chez nous et doit se poursuivre quel que soit le
gouvernement au pouvoir. Je tiens  à le dire  à tous ceux qui n’ont
pas encore compris et le répéter  à tous ceux qui ne sont pas encore
convaincus: c’est par l’éducation que le Québec pourra se
ranger du côté des sociétés modernes; c’est par l’éducation que
les citoyens que nous sommes pourront vivre le plus humainement
du monde, en tirant profit des connaissances nouvelles, de la science
et de ses inventions.

Je comprends les efforts particuliers et collectifs que suppose le coût de l’éducation. Mais faut-il s’avérer de mauvais comptables face  à l’investissement le plus productif et le plus rentable d’une société?

Dans son message au congrès en janvier 1963, John Kennedy déclarait: « Notre pays s’est engagé  à investir davantage dans la croissance économique. Or des recherches récentes ont démontré que l’un des plus profitables de ces investissements est celui que l’on fait dans l’éducation, lequel investissement
est  à l’origine d’environ 40 % de l’augmentation de la productivité nationale réalisée depuis quelques années. C’est un investissement  à rendement fort élevé, sous forme d’un accroissement des salaires et du pouvoir d’achat des travailleurs qualifiés, sous forme de nouveaux produits et de nouvelles techniques, fruits de cerveaux créateurs et sous forme d’une augmentation constante de la somme des connaissances utiles du pays ». L’éducation apparaît donc comme une force motrice tant pour l’individu que pour l’ensemble de la société. Je voudrais, monsieur le Président, m’arrêter brièvement sur ces deux aspects du problème.

1) Éducation et développement individuel

L’apport de l’éducation  à la réussite personnelle se mesure facilement par le revenu.
Le niveau d’éducation reçue est un facteur déterminant du revenu personnel. D’autres facteurs influencent le revenu: l’intelligence, l’expérience, la santé physique, la personnalité,
le milieu familial pour n’en nommer que quelques uns. Cependant l’éducation semble le plus important de tous. Le Conseil économique du Canada, dans son exposé annuel de 1965, montre que le revenu moyen varie considérablement selon le niveau d’éducation reçue: « Le revenu moyen des travailleurs ayant terminé quatre ou cinq années d’école secondaire est une fois et demie plus élevé que celui des travailleurs n’ayant pas dépassé l’école élémentaire. Quant aux diplômés d’université, ils reçoivent en moyenne deux fois et demie plus que les travailleurs n’ayant pas dépassé le stade de l’école élémentaire et le double du revenu moyen de ceux qui ont seulement de une  à trois années d’école secondaire. En outre, plus le niveau d’éducation est élevé, plus l’écart de revenu entre les jeunes travailleurs et les travailleurs âgés est considérable. »

Les différences dans les niveaux d’éducation expliquent en grande partie les différences de revenus entre les régions du Canada. Par exemple, le revenu moyen gagné par travailleur
pour la période 1960-64 est de $4470 en Colombie-Britannique,
de $4120 en Ontario et de $3480 dans le Québec.

Les niveaux d’éducation varient de la même manière
entre ces trois provinces: Colombie-Britannique, 37.3% des
travailleurs ont quatre années de secondaire et plus, en Ontario
29.2% des travailleurs ont atteint ce niveau et dans le Québec 24.7%
des travailleurs ont complété un cours secondaire. La comparaison
est éloquente. Et si l’on comparait ces deux variables, éducation
et revenu personnel des travailleurs du Québec avec ceux des
États-Unis, l’écart serait encore plus grand. D’autre part, il est
certain qu’une étude semblable au Québec, entre les centres métropolitains
et les régions rurales, donnerait des résultats analogues.

La hausse du niveau de revenu des travailleurs qui suit l’amélioration du niveau d’éducation signifie pour le travailleur et sa famille un meilleur niveau de vie, des loisirs plus
intéressants et conformes  à ses goûts. Sur le plan de la société,
elle signifie un accroissement de la consommation de certains
biens et donc un accroissement de la production.

L’éducation ne fait pas qu’influencer le salaire
du travailleur. Elle lui permet de s’adapter  à notre société technologique
qui se caractérise principalement par le changement et la
transformation continuelle des techniques et des occupations qui en
dépendent.

La société nord-américaine  à laquelle nous participons
tant économiquement que culturellement est un monde mouvant
qui exige de ses membres de grandes possibilités d’adaptation
sans cesse renouvelée. Le travailleur de notre société est mobile,
ou s’il ne l’est pas encore il le deviendra de plus en plus au
fur et  à mesure de notre insertion dans la vie économique et culturelle
de notre continent.

L’enseignement, dans ce monde mouvant, doit
assurer l’adaptation et la transformation du travailleur selon les
besoins du moment. « Ce que l’on va apprendre  à l’école, ce n’est
pas  à changer une fois, mais  à se transformer sans cesse pour
être toujours adapté. Le problème est de savoir grandir.  »

La tâche la plus urgente est de préparer nos jeunes
aux professions techniques qui les attendent  à la sortie de l’école.
Cet apprentissage ne doit pas être définitif mais il doit plutôt
fournir les bases nécessaires  à de nouveaux apprentissages et
de nouvelles occupations dictés par les changements. « L’enseignement doit apprendre  à apprendre,  à juger,  à s’adapter, parfois  à désapprendre,  à transformer et  à créer ».

On parle souvent de l’égalité de chances pour
tous. Actuellement il y a égalité d’accès aux institutions d’enseignement
élémentaire et secondaire mais il n’y a pas « égalité de
chances » dans le monde du travail  à partir de l’éducation reçue.
Nous connaissons trop bien le cloisonnement et l’inégalité de la
qualité de l’apprentissage entre les sections et les cours du niveau
secondaire.

La réforme actuelle de l’enseignement secondaire
doit faire disparaître ces inégalités qui en réalité sont des injustices
envers les jeunes.

2) L’éducation et le développement économique de notre société

La croissance économique d’une société dépend
du « capital humain » dont elle dispose. Ce « capital humain » est
constitué du volume d’instruction et de compétence que possède la
population active. Les travailleurs sont détenteurs de capitaux
par l’accumulation des qualifications et des connaissances nécessaires
au développement de la production. Ce capital humain d’une
nation permet le développement et le progrès du capital physique:
« c’est grâce  à lui qu’on peut concevoir, créer et faire tourner une
usine ». Il est devenu évident depuis quelques années que la prospérité
d’une nation dépend de la formation et du maintien d’un nombre
suffisant de spécialistes et de techniciens qui transforment et mettent
en marché les ressources naturelles. La croissance du bagage d’instruction des travailleurs entra”ne un accroissement du capital physique et augmente le volume d’emplois. « Les travailleurs
hautement qualifiés contribuent  à créer du travail non seulement
pour eux-mêmes mais aussi pour bien d’autres travailleurs dont
la formation professionnelle est moins avancée ».  Quel que
soit l’angle sous lequel on considère la croissance économique,
l’éducation apparaît toujours comme un facteur primordial.

Les exigences de l’essor économique du Québec
ne sont pas différentes de celles des autres nations hautement industrialisées.
Nous devons hausser rapidement le niveau d’éducation
de la population et former un grand nombre de spécialistes.
Le développement de nos ressources et la demande d’emplois l’exigent. Pour répondre  à la demande d’emplois il faudra créer d’ici 1981, 1 million de nouveaux emplois alors que depuis 1901, nous n’en avons créé qu’un million cent mille.  Nous devons donc réaliser en 15 ans ce que nous avons mis 50 ans  à faire dans le passé.

Le souci de notre croissance économique n’est pas une question de mieux être ou de mieux vivre mais plutôt une question de survie.

Nous possédons les ressources humaines brutes
suffisantes  à notre essor. Il s’agit de les affiner, de les rendre
efficaces et hautement productives. Ce processus est possible
par l’éducation en autant que notre système d’enseignement actuel
ou immédiatement futur corresponde aux exigences de notre économie.

Monsieur le Président, je comprends que la réforme de l’éducation impose  à tous et  à chacun des sacrifices auxquels nous ne sommes pas tellement habitués. Mais je m’empresse de répondre que jamais un sacrifice n’aura tant rapporté,  à chaque individu et  à l’ensemble de notre société, que celui-là.

<Masse19670210>

<NOTES À L’INTENTION DE L’HONORABLE MARCEL MASSE MINISTRE D’ÉTAT À L’ÉDUCATION UTILISÉES À L’OCCASION DE LA DEUXIÈME LECTURE DU PROJET DE LOI ASSURANT LE DROIT DE L’ENFANT À L’ÉDUCATION ET INSTITUANT UN NOUVEAU RÉGIME DE CONVENTION COLLECTIVE DANS LE SECTEUR SCOLAIRE Assemblée législative, le vendredi 10 février 1967.>

Monsieur le Président,

Le projet de loi dont nous venons d’entreprendre l’étude est susceptible de donner naissance  à des inquiétudes  à la fois chez les parents et chez les enseignants. D’une part, on craindra une atteinte  à l’autonomie des commissions scolaires. D’autre part, on s’interrogera sur le sort qui est
réservé aux enseignants.

Évaluons d’abord l’autonomie qui est désormais accordée aux commissions scolaires: nous examinerons ensuite le rôle de l’enseignant dans les perspectives qui s’ouvrent devant nous.

Il faut bien voir l’évolution de cette institution de la commission scolaire qui, au point de départ, c’est-à-dire au siècle dernier, faisait suite  à une administration scolaire (ou plutôt  à une absence d’administration scolaire) dépendant strictement des parents. La transformation de l’économie générale
de notre société a amené des contrôles de plus en plus organiques et, par conséquent, de plus en plus centralisés.

Les contrôles exercés par le Gouvernement du Québec ont connu une rapide évolution depuis quelques années, par suite de l’introduction des formules de péréquation que sont la normalisation de l’impôt foncier et la normalisation des dépenses des commissions scolaires.

Ces mesures de péréquation, nécessaires en raison de l’augmentation des coûts et dans une optique de justice distributive pour assurer l’existence de services scolaires équivalents dans toutes les régions du Québec, ont réduit dans une très large mesure la « marge de manœuvre » des commissions scolaires au point de vue financier. Cette évolution, parfois regardée avec inquiétude, permet toutefois d’envisager pour la commission scolaire une orientation de son rôle centrée sur l’enseignement et l’éducation. L’on peut prévoir en somme un certain renversement du centre d’intérêt de la commission scolaire: jadis davantage portée sur la gestion financière et sur la fiscalité locale, la commission scolaire peut redéfinir son rôle premier et restructurer son style d’action en fonction des fins mêmes de l’enseignement.

Ces fins de l’enseignement, comme vous le savez déjà, sont de scolariser le plus grand nombre d’enfants possible et d’assurer  à ces derniers l’enseignement de la plus grande qualité.
Ce sont les buts définis par le Rapport Parent, ce sont les buts poursuivis par tous les agents scolaires. À son tour, la commission scolaire, dans son rôle futur, devra s’engager fermement  à réaliser ces fins.

Or, l’unité de base en ce qui concerne l’éducation des enfants, l’enseignement et les méthodes d’enseignement, c’est l’école qui la constitue, l’école coopérative avec son atelier pédagogique.

Cette unité de base n’est plus une unité administrative seulement, c’est aussi une unité pédagogique. Ce que nous voulons dans l’ensemble du Québec, ce sont des écoles et de bonnes écoles et non pas des percepteurs locaux. C’est l’enseignement de l’école qui devient le souci des administrateurs
locaux et ceci est très important  à souligner dans la perspective d’un renouveau scolaire dans notre milieu.

Ces transformations du style et des moyens de la gestion scolaire modifient sensiblement la situation de la « commission scolaire – corps politique » avec les parents et le Gouvernement. Les parents, déjà actifs au niveau de l’école, ont moins besoin d’intervenir directement  » à la table des commissions
scolaires »: le contact personnel avec le commissaire scolaire perd de sa nécessité – et même de son utilité – du fait de la participation des parents  à l’atelier pédagogique de l’école coopérative.

Les commissaires nouveaux sont élus non pour entendre les doléances des parents ou encore pour administrer leurs finances, mais pour diriger véritablement les écoles de leur territoire. Les commissions scolaires deviennent les responsables auprès de la population de la valeur même de leurs
écoles. Ce sont eux qui ont la responsabilité de faire connaître  à l’ensemble de leur population les objectifs et les moyens de l’éducation. Ce sont eux qui ont la responsabilité de vendre  à
la population la nécessité de la meilleure éducation possible.

Leur rôle n’est plus celui d’un pauvre petit percepteur mais celui
de directeur d’une équipe d’animateurs sociaux dans une société
nouvelle dont les objectifs premiers sont de conduire ses
enfants  à la meilleure vie possible. Les commissaires deviennent
ainsi responsables du recrutement du personnel. Ils sont
responsables de l’état d’esprit  à créer parmi le corps professoral
dans une région donnée. Ce sont eux qui ont la responsabilité
d’instaurer des expériences nouvelles, ce sont eux qui doivent
réfléchir sur leur propre milieu et proposer aux administrateurs
centraux les solutions qu’eux voient déjà dans leur milieu
propre.

Une fois assurée l’application des mesures de péréquation financière déjà mentionnées, il faut envisager le rôle du Gouvernement comme celui d’un conseiller qui vient
appuyer l’action de la commission scolaire. La fabrication des
plans d’équipement scolaire régionaux constitue déjà un premier
exemple des possibilités qui s’ouvrent dans cette direction. L’organisation
de l’enseignement aux adultes  à laquelle les commissions
scolaires sont invitées  à participer dès les premières étapes
(Opération Départ) constitue un second exemple. L’on peut
envisager que le Gouvernement délègue aux commissions scolaires
de nouvelles responsabilités dans une foule de domaines, comme
celui de l’expérimentation systématique des méthodes audio-visuelles et de l’usage de la télévision.

Il est important, par conséquent, de bien comprendre
qu’une véritable démocratie compte sur la valeur de
ses citoyens et de ses corps intermédiaires. Le Gouvernement
n’a pas le monopole des idées. Ce n’est qu’ à la condition expresse
que partout dans le Québec nous ayons des gens pleins d’initiative
et conscients de leurs responsabilités que nous pourrons
envisager avec espoir le succès de la transformation que nous
faisons subir actuellement  à notre système scolaire.

Bref, pour éviter que l’administration de l’enseignement
soit entièrement  à la charge du Gouvernement, pour éviter
que toute initiative en matière pédagogique doive émaner du
centre, il est indispensable que le Gouvernement puisse compter
sur des partenaires valables, sérieusement constitués, bien équipés
en personnel qualifié, capables d’une contribution intéressante,
auxquels il puisse déléguer des responsabilités. Dans cette perspective d’un nouveau type de relations entre l’administration
de contrôle (le Gouvernement) et l’administration décentralisée
il est certain que l’application des règlements du ministère
obligera les administrateurs scolaires  à organiser l’enseignement
élémentaire et l’enseignement secondaire dans les territoires
qui leur sont confiés. C’est, par conséquent,  à ces organismes
administratifs distribués par tout le territoire que revient
le rôle principal dans la mise en place du système scolaire
nouveau. Ce sont en effet, les commissions scolaires qui devront
œuvrer jour après jour pour favoriser la scolarisation de
leur propre milieu. Ce sont ces institutions décentralisées, qui
connaissent les besoins réels de leur population et qui ont seules
la capacité d’appliquer avec la prudence nécessaire  à une opération de cette envergure, les normes établies par le Gouvernement. C’est enfin aux commissions scolaires qu’est dévolu le
principal rôle dans l’établissement et le maintien d’un enseignement
valable dans toutes les régions. Ce n’est pas en effet, par
un organisme central, qui est toujours lointain, qu’on peut connaître
dans le détail, la valeur des enseignements donnés et le
degré d’application des règlements et des normes. Seule une
administration décentralisée peut parvenir  à assurer cette qualité
qui est un des objectifs fondamentaux de la révolution scolaire.

La nouvelle loi est tournée vers le futur. Nous avons une population  à éduquer; cette éducation est entre les mains des enseignants sans qui nous ne pouvons absolument rien faire.

Le personnel enseignant est donc appelé  à assumer une très grande responsabilité dans les réformes pédagogiques recommandées par le rapport de la Commission royale d’enquête sur l’enseignement et préconisées par le règlement numéro 1. L’équipe de professeurs de chaque école devra prendre,  à
l’égard du type d’organisation pédagogique qu’elle désire recommander pour son école, une décision collective qui tiendra compte de sa compétence, de son dynamisme et des circonstances particulières
qui prévalent dans son milieu. Les maîtres et le personnel académique sont, avec les parents, les principaux artisans de ce renouveau pédagogique. Cette affirmation n’est plus simplement une parole creuse. Nous tentons par tous les moyens qui sont mis  à notre disposition d’installer dans la réalité cette participation des enseignants  à la transformation de notre enseignement.

La nouvelle loi vient leur faciliter la tâche.
Nous savons sans doute que l’élévation du taux de scolarisation
implique une bonne distribution géographique des professeurs
qualifiés sur tout le territoire et plus particulièrement dans les
régions économiquement moins favorisées où la scolarisation
est la plus faible. Or, jusqu’ à ce jour, l’établissement  à l’échelle
locale des traitements des professeurs, permettait aux régions
économiquement favorisées de drainer, vers leur région déjà
hautement scolarisée, les professeurs les plus qualifiés. Cette
situation serait encore défendable sur un certain plan. Mais si
l’on réfléchit deux secondes  à la situation qu’impose  à des enfants
déjà peu motivés par leur milieu social, le peu de préparation et
le peu d’intérêt des professeurs non qualifiés  à l’enseignement,
on comprendra facilement que le Gouvernement ne peut penser continuer son œuvre d’élévation du taux de scolarité qu’ à la condition d’agir énergiquement sur la situation économique des professeurs.

Nous savons par exemple que le salaire d’un
professeur qui a treize (la) ans de scolarité peut varier de $3,900
dans une région défavorisée jusqu’ à $6,300 pour le même professeur
dans une région plus favorisée. Et dans le cas des femmes,
de $2, 500  à $4,800. Cette disproportion des salaires entraîne,
vous le savez, des conséquences désastreuses pour l’ensemble
du Québec.

Il pourrait arriver que certaines régions perdent
quelques menus avantages  à l’occasion de cette loi, mais ce
qu’ils pourront perdre est infime en regard de ce que pourront
gagner les régions défavorisées. Désormais, le professeur, quelque soit son lieu de travail, pourra gagner honnêtement sa vie.

C’est ainsi que les régions défavorisées se verront doter d’une
catégorie d’enseignants qui auront la stature professionnelle
exigée par leur rôle énorme dans la société d’aujourd’hui. Il
est important, en effet, que l’État reconnaisse légalement dans
toutes les régions du Québec le rôle professionnel qu’il confie
aux enseignants; et la reconnaissance qu’il peut donner ne peut
être que nationale et égale partout. Il ne s’agit pas, en effet,
pour nous de continuer une politique qui ne favoriserait que les
mieux équipés, mais une politique juste et équitable pour tous
les citoyens. La négociation nationale est essentielle  à cette reconnaissance
des enseignants dans notre milieu. Le gouvernement
du Québec est conscient de la tâche qu’il demande aux éducateurs et il veut leur faire sentir qu’il leur fournit au moins les moyens financiers nécessaires  à la reconnaissance sociale
de leur statut. C’est le nouveau professeur de l’école renouvelée
qui nous intéresse et non pas la défense de certains privilèges.

Cette loi est orientée vers l’amélioration du
corps professoral. C’est l’intention avouée du Gouvernement
de doter le Québec des meilleurs professeurs possibles. En effet,
nous avons réorganisé le ministère de l’Éducation pour confier
la formation des maîtres  à une direction générale particulière.
Nous avons voulu orienter cette formation des maîtres
grâce aux meilleures recherches possibles en créant l’Institut
de recherche pédagogique. Nous œuvrons actuellement pour mettre
en vigueur le Règlement no 4 relatif  à la formation des maîtres. Ce Règlement numéro 4, d’ailleurs, prévoit,  à la suite
du Rapport Parent, que les maîtres devront être formés au-delà
du collège d’enseignement général et professionnel. Cette
tâche, nous l’avons entreprise déjà et la loi actuelle vient la
favoriser. En effet, il faut, par tous les moyens possibles, orienter nos professeurs vers des études supérieures. Nous ne
pouvons pas dans l’état actuel d’évolution de notre société, demander
à des personnes qui n’auront qu’un enseignement secondaire,
la tâche de continuer l’œuvre d’éducation qui, au siècle
dernier était laissée presque exclusivement  à la famille. Nous
devons, par tous les moyens, inciter tous les professeurs  à s’orienter
vers cette formation. Une telle politique ne peut être
que nationale. Ce n’est pas au niveau local ou même régional
qu’on peut sentir la nécessité d’augmenter nos efforts en ce sens.

Ce n’est pas seulement une amélioration de la situation qui a été entreprise par les responsables de notre éducation, c’est une rénovation totale. Il faut, en effet, sortir des sentiers battus
par une tradition qui, souvent nous aveugle, pour entreprendre
résolument la tâche de préparer nos enfants  à un monde que
nous ne connaissons même pas. Les dimensions planétaires de
l’évolution actuelle ne permettent plus  à des organismes trop
petits de mener une œuvre de cet ordre  à bonne fin. Il faut que
les gouvernants eux-mêmes s’attellent  à cette tâche et c’est ce
que nous voulons faire avec le projet de loi que nous vous présentons.
C’est le Québec qui dira quels professeurs il veut; c’est
le Québec tout entier qui verra  à faire reconnaître adéquatement
et partout les professeurs qu’il veut obtenir et ces professeurs
seront d’un calibre supérieur  à la condition expresse que l’État s’en occupe.

Pour que nos enfants reçoivent l’enseignement
auquel ils ont droit et soient ainsi mieux préparés à affronter
le monde de demain, il faut permettre  à leurs professeurs, c’est-
à-dire  à ceux  à qui nous pourrons demander de remplir cette
tâche immense de l’éducation, il faut que nous fournissions  à
ces professeurs l’opportunité d’étudier le monde contemporain
et de se préparer  à enseigner selon les méthodes les mieux adaptées
à notre époque. Or, actuellement, avec les négociations
locales, les professeurs sont soumis  à des pressions terribles
qui dépendent du fait que ces conventions locales établissent les
critères de sélection du corps professoral en fonction de ce qu’ils
connaissent dans leur milieu, ce qui fait que certains professeurs,
pour avoir un salaire décent s’inscrivent  à des cours désuets et inutiles et négligent de se recycler. Il est impensable que nous puissions parvenir  à transformer cette situation sans une négociation
à l’échelle du Québec. Si nous ne prenons pas les moyens
d’établir d’une façon centrale les critères de sélection du personnel,
nous risquons de laisser nos enfants entre les mains de personnes que nous aurons nous-mêmes conditionnées  à enseigner ce que nous méprisons.

Il est essentiel aussi que les professeurs soient reconnus pour ce qu’ils sont de façon équitable et juste partout.
Cette reconnaissance implique que les normes sont établies pour
tout le Québec et non pas partiellement pour chacune des régions.
EL est facile de comprendre qu’une région comme Montréal peut
facilement parvenir  à distinguer les subtilités des dossiers émis
par les écoles normales ou les universités, mais comment pouvez-vous espérer qu’une commission scolaire éloignée de tous les centres soit capable de savoir que le même titre universitaire,
émanant de la même université, dans certains cas peut
être équivalent  à une 15e année alors que dans d’autres cas il
vaut une 18e année. (Licence en Pédagogie de l’Université de
Montréal). Des inégalités de cette sorte permettent  à un nombre
d’institutions encore beaucoup trop grand de maintenir des
situations de privilèges qui compromettent gravement la coordination
des enseignants et bloque des milliers d’étudiants dans
le vestibule de l’université. Il est grand temps que le Gouvernement
lui-même prenne ses responsabilités dans ce domaine
et étudie la question  à fond pour que des normes justes et équitables soient établies partout au Québec.

La reconnaissance du droit de nos enfants à l’éducation implique que nous puissions installer avec le plus de connaissances possible et le plus rapidement possible les enseignements les mieux adaptés  à notre époque. Ceci implique par conséquent la reconnaissance de certaines priorités de
même que l’abandon de certaines situations traditionnelles. Pour que ces choses puissent se faire dans l’harmonie, pour que toutes les initiatives valables puissent voir le jour, il faut nécessairement
que nous puissions avoir une bonne distribution géographique des meilleurs professeurs. Nous aurons beau, pour l’ensemble du Québec, installer les meilleurs règlements, déclarer prioritaire n’importe laquelle transformation, si nous ne pouvons pas compter sur les professeurs qualifiés partout, nos réformes sont vouées  à l’échec. L’établissement de ces priorités qui apparaissent si évidentes  à l’ensemble de notre population implique donc elle aussi, une reconnaissance du statut du professeur pour tout le Québec.

Pour enfin donner  à nos enfants l’éducation a laquelle ils ont droit, il faut placer devant eux des enseignants dont la stature ne soit pas celle du pauvre petit instituteur miteux du folklore populaire. Nous, parents d’aujourd’hui, confions aux enseignants la plus grande partie de l’éducation de
nos enfants de six ans et plus; il nous faut donner un statut vraiment professionnel  à ces hommes  à qui nous demandons de faire d’autres hommes. Permettez ici de rappeler cette question de Socrate demandant  à Hippocrate pourquoi il prenait tellement de soin  à choisir celui qui venait traiter son mal de pieds alors qu’il ne s’occupait pas du tout de savoir la valeur de celui qui pouvait blesser son âme. Il est temps que nous reconnaissions  à ceux qui viennent guider nos enfants vers la maturité, un statut
social au moins égal  à ceux qui viennent leur donner des vaccins
ou des pilules. Il y a là une échelle de valeurs  à reconnaître,
mais comment y parvenir si toujours nous sommes  à la merci
des aléas d’une politique locale dont les incohérences auraient
les moindres chances de transformation.

L’établissement de ce nouveau statut social n’est
possible qu’ à la condition expresse que nous puissions avoir partout
où la profession d’enseignant existe, des hommes parfaitement
formés et entièrement dévoués. Encore une fois, cette
installation du nouveau statut professionnel de l’enseignant n’est
possible que si nous sommes capables de distribuer adéquatement
tous nos professeurs qualifiés dans tout le Québec. Si nous acceptons les barrières locales, nous acceptons par le fait même que certains des enfants dont nous avons la responsabilité soient  mal éduqués.

Dans une crise aussi grave que celle que traverse
le Québec – crise qui offre tous les indices d’une crise de croissance
– il ne convient pas que le peuple se comporte en adolescent.
Ni la démagogie, ni l’irresponsabilité n’ont leur place chez nous.

Depuis des années, nous revendiquons aux yeux
de l’univers des droits que nous considérons comme étant les nôtres;
nous avons suscité dans le monde plus de curiosité et même
plus de sympathie que nous ne le soupçonnons. En cet instant
précis où l’un des groupements de notre société les plus importants
attire sur lui les regards, on continue de nous observer.

Comme tous ceux qui ont mis leur foi en nous, il est nécessaire que survienne, entre toutes les parties, une trêve, afin que le climat de confusion qui caractérise en ce moment l’agitation sociale au Québec prenne fin et rende ainsi possible l’étude sereine et systématique des causes de nos malaises.

Toutes les classes de la société, tous les groupements
sociaux ont droit  à l’existence et jouent un rôle essentiel
au sein de la collectivité, mais aucun de ces groupes ne peut
échapper aux exigences du rôle qu’il joue. Il est évident que certains
arrêts de travail ont plus de conséquences que d’autres; il
est évident que ceux qui en ont conscience ou qui devraient en avoir conscience n’ont pas une liberté d’action aussi absolue que
certains autres.

Il n’existe pas de société parfaite; il n’existe pas de société sans problèmes; mais certaines solutions proposées ou tout au moins certains agissements – font plus de mal que de bien et peuvent constituer la négation des fins poursuivies par un groupe donné et enlever  à celui-ci toute raison d’être.

Le gouvernement, comme les enseignants, comme
tous les citoyens d’ailleurs, comprend l’importance de la réforme
sociale au Québec. Mais ce n’est pas au moment où cette
réforme est amorcée que des positions radicales doivent en compromettre
le destin.

Personne ne nie que nous avons accumulé, pour
des raisons déjà connues, un retard considérable dans le domaine
éducatif par rapport  à la plupart des pays d’Occident. Mais
on ne saurait prétendre corriger la situation dans quelques mois,
voire quelques années. Dans bien des cas, c’est toute une mentalité
qu’il faut changer et adapter aux exigences du siècle. Le
gouvernement s’y appliquera, mais avec le respect qu’il doit, parce qu’il est démocratique,  à tous les citoyens.

C’est sur un dialogue constant entre maîtres,
parents et administrateurs que le gouvernement compte faire
reposer la réforme globale de l’enseignement qu’il a décidé de
mettre en œuvre. Mais de grâce, qu’on ne vienne pas, par des
positions irréductibles, paralyser l’État et le rendre inopérant.
Toute réforme sociale est sujette  à entraîner des dépenses. Celles-
ci doivent s’intégrer dans l’ensemble des disponibilités propres
à un moment donné.

Le Québec a largement démontré qu’il était prêt
à engager les fonds requis, et le budget du ministère de l’Éducation,
depuis quelques années, le prouve abondamment, mais il
est manifeste que des crédits encore plus considérables devraient
être affectés au poste de l’éducation et le gouvernement agira certainement dans ce sens, mais avec le consentement des citoyens, de tous les citoyens qui sont ses seuls maîtres.

Derrière cette crise de l’enseignement qui reste,
l’un des aspects de la crise plus profonde qui agite notre société,
c’est peut-être la démocratie elle-même qui est en jeu chez nous.
Il n’est jamais arrivé dans l’histoire que l’anarchie n’ait pas débouché
sur la dictature et je suis convaincu qu’aucun d’entre nous
ne souhaite la dictature.

Pour ma part, mon amour de la liberté est telle – et je sais qu’en cela j’exprime l’opinion de la Chambre – que je n’hésiterais pas  à sacrifier certaines solidarités naturelles si celles-ci me condamnaient éventuellement  à vivre sous un régime d’asservissement. De cela je ne veux pas et je ne voudrai jamais.

Que la lumière de la raison éclaire donc, en ce moment, tous ceux qui n’ont pas perdu le sens du concret pendant ces heures si pénibles  à voir, si déprimantes  à traverser.

<Masse19670226>
<PARTIE DE L’ALLOCUTION PRONONCÉE PAR L’HONORABLE MARCEL MASSE MINISTRE D’ÉTAT À L’ÉDUCATION À LA BÉNÉDICTION DE L’École PRIMAIRE DE LANORAIE DIMANCHE, LE 26 FÉVRIER 1967.>

… Et c’est pourquoi le ministère de l’Éducation a institué le service des Parents.

Le service des Parents, tel que défini lors de sa création en décembre dernier, a un triple rôle: l’INFORMATION, l’ANIMATION et la FORMATION des parents.

Les différents moyens de communication soit: la télévision, la radio, les journaux et les revues dispensent déjà beaucoup d’informations. Mais comment les parents peuvent-ils absorber ces masses énormes de documentation? Le service des Parents sera là pour donner des explications supplémentaires par exemple  à tout document d’information qui sera publié par le ministère. Prenons, par exemple, le document d’éducation numéro 2 sur l’École Coopérative. Cette brochure
contient des informations techniques sur le fonctionnement d’une telle école. Il reste que c’est une brochure  à caractère technique et qu’il importe que les parents qui sont appelés  à participer
à la mise en place de cette école nouvelle reçoivent des explications supplémentaires leur indiquant comment se servir de ce document et où se documenter davantage pour comprendre encore
mieux le rôle respectif de chacun des agents de l’éducation dans le Québec.

Vous voyez que cette information n’a pas pour
unique but d’informer pour le seul plaisir de donner des nouvelles
mais d’informer en vue de former les parents  à une action
positive dans le renouveau scolaire. Il faut que les parents comprennent
que leur action ne doit pas se manifester uniquement
dans les moments de crise mais qu’elle soit bien davantage une action continue, permanente; action qui constitue un enrichissement personnel.

Le service des Parents avons-nous dit a aussi
un rôle d’animation  à jouer. C’est-à-dire, apprendre aux parents
à participer  à des assemblées,  à des comités,  à des réunions
où sont discutés une foule de problèmes d’éducation. Le
service des Parents n’a évidemment pas pour rôle de diriger
les parents mais uniquement de les aider en leur fournissant
toute la documentation possible pour leur permettre de participer
à part entière au renouveau pédagogique.

A ces fins, le service des Parents a jugé bon de
commencer par le commencement c’est-à-dire  à identifier sa
clientèle. Il est en train de constituer un fichier complet de toutes
les associations de parents qui existent  à travers le Québec.

De nombreuses rencontres avec les parents de toutes les régions
permettent de plus en plus  à ce service de déceler les besoins
des diverses régions et d’étudier les problèmes qui s’y posent.

Le service des Parents est donc au service de tous les parents pour une meilleure éducation de tous les enfants. Pour atteindre ce but, un comité consultatif de parents sera bientôt constitué en vue de rendre plus cohérente l’action des parents.

<Masse19670303>
<ALLOCUTION DE L’HONORABLE MARCEL MASSE MINISTRE D’ÉTAT À L’ÉDUCATION, PRONONCÉE AU CONGRÈS DE LA FÉDÉRATION D’ÉDUCATION PHYSIQUE ET DE RÉCRÉATION À L’INSTITUT DE TECHNOLOGIE LAVAL, LE VENDREDI, 3 MARS 1967.>

Mes chers amis,

Il faut qu’un ministre d’État  à l’Éducation soit
très audacieux pour accepter de prendre la parole devant un groupe
comme le vôtre qui, depuis toujours, a été isolé et frustré
dans ses efforts et ses luttes pour tailler une place raisonnable
à l’éducation physique dans l’ensemble du système d’éducation.
C’est quand même avec plaisir que j’ai accepté de vous rencontrer
à l’occasion de ce congrès de la Fédération d’éducation physique
et de récréation du Québec.

Je sais que jusqu’ à maintenant les gouvernements et le ministère de l’Éducation ont fait bien peu afin de donner  à l’éducation physique le statut qu’elle doit avoir dans nos programmes d’éducation. Vous savez fort bien que cette négligence profonde ne pourra être corrigée dans un court délai, en raison
de l’urgence que représentent aux yeux de l’État le règlement de problèmes d’un autre ordre. Je n’ai donc pas l’intention de vous promettre pour demain des réformes que nous ne pourrons réaliser qu’avec les années. Je serai franc avec vous: les flatteries doucereuses, les promesses illusoires et les engagements impossibles ne nous avanceraient  à rien. Il importe davantage que nous soyons tous réalistes et que nous attaquions de front le problème qui nous préoccupe.

Je pense que ce serait prêcher  à des convertis que d’essayer de vous démontrer l’importance de l’éducation physique dans un programme d’éducation. Pour l’école, c’est un devoir de justice envers les jeunes que de leur offrir, dans le cadre de leur formation scolaire, les activités physiques nécessaires à leur développement corporel, affectif, intellectuel et moral. L’école que les gens de notre génération et ceux des générations précédentes ont fréquentée n’était absolument pas préoccupée par cette dimension de l’éducation. Certes, on ne nous cachait pas la prédilection des grecs et des romains pour l’athlétisme,
mais pour nos professeurs de grec et de latin il ne s’agissait rarement plus que d’une introduction  à des coutumes antiques. Comme si l’éducation du corps était un mode que les temps avaient modifiée par sagesse et en conformité avec le progrès. Autant dire que non seulement l’école fut pour nous exclusivement un temple de l’esprit mais, peut-être inconsciemment, elle nous fit voir l’éducation physique comme une activité rétrograde et folklorique. Quand, dans une institution, on accordait quelque faveur aux activités physiques, il s’agissait jamais plus que de donner aux étudiants doués pour les sports la possibilité de se recréer. Au temps de notre jeunesse, les activités physiques
n’étaient que des activités parascolaires.

Cette attitude de l’école n’est pas particulière
à notre milieu: elle est un phénomène de civilisation. De telle
sorte qu’aujourd’hui la réintroduction des activités physiques au
sein de l’éducation scolaire, pour ne pas dire de l’éducation tout
court, doit être précédée d’une réforme des mentalités.

On oublie trop souvent qu’une réforme, de quelle
que nature qu’elle soit et dans quelque domaine qu’elle se situe,
implique d’abord et avant tout une transformation des mentalités,
un reconditionnement des esprits. Cela n’est pas facile, mais les difficultés ne doivent pas nous empêcher de répondre  à une nécessité. Une réforme dans le domaine de l’éducation ne peut
se traduire que par un remplacement de certaines valeurs fondamentales
qu’il est naturellement difficile d’assumer. Certes, l’homme est voué au progrès, mais autant il en est fasciné autant il a tendance  à y résister, surtout quand il n’en comprend pas le sens et qu’il n’en saisit pas la portée.

Tout cela pour dire que l’intégration de l’éducation
physique dans notre système d’éducation ne serait pas résolue
même si l’on parvenait rapidement  à en réaliser les conditions
matérielles. Il faudra d’abord – et cette tâche est encore
loin d’être achevée – que l’on procède  à ce que j’appellerais
un assainissement psychologique collectif  à l’égard de l’éducation intégrée du corps et de l’esprit. Vous rétorquerez qu’il serait plus aisé de conditionner les gens  à cette éducation équilibrée
de l’individu si nous favorisions sa réalisation, c’est-à-dire
si l’école était en mesure d’accorder  à l’enfant une attention aussi
grande  à son corps qu’ à son esprit. Vous avez parfaitement
raison, et c’est pourquoi il faut encourager les institutions scolaires
à introduire des cours d’éducation physique  à l’intérieur
de leurs programmes de formation et  à mettre  à leur disposition
tous les effectifs, humains et matériels, pour y parvenir.

L’État attache  à cette question une importance
sinon capitale tout au moins croissante. S’il est vrai que l’éducation physique est inscrite dans le programme des écoles publiques catholiques depuis 1860 et qu’elle est devenue matière obligatoire
en 1937, cela ne suffit certainement pas  à illustrer les préoccupations des autorités supérieures de l’éducation au Québec pour cette question. Ces préoccupations seraient d’autant
plus minimisées que cette discipline est  à peu près entièrement
négligée dans la grande majorité des écoles, faute d’équipement
adéquat et de personnel compétent. Une enquête effectuée récemment
auprès des commissions scolaires démontre que 749
des 980 écoles qui ont répondu au questionnaire avouent ne dispenser
aucun cours d’éducation physique. Les règlements de
1937 n’ont donc eu que peu d’effets et les efforts des dernières
années bien peu de résultats si l’on en juge par ces réponses. Cela
démontre très clairement que la charge d’introduire l’éducation
physique dans notre système d’enseignement doit être prise
en main par l’État, il est nécessaire que par-dessus les efforts particuliers l’État, en l’occurrence le ministère de l’Éducation, joue un rôle de premier plan et assume des responsabilités qu’il est seul  à pouvoir exercer.

Effectivement, le ministère de l’Éducation a posé
quelques gestes qui manifestent une intention sérieuse de prendre
en considération l’éducation physique comme partie intégrante des
programmes d’enseignement. Le ministère a créé une division
de l’Éducation physique qui, depuis décembre 1966, relève de la
nouvelle direction générale de l’Enseignement élémentaire et secondaire.
Cette division a pour fonction essentielle de mettre au
point le programme d’éducation physique pour les écoles élémentaires
et secondaires et d’effectuer les études relatives  à l’application
de ce programme,  à la formation des professeurs d’éducation physique et  à l’évaluation des rendements. C’est donc dire que le ministère de l’Éducation attache une certaine importance  à cet aspect de la formation des jeunes et s’est donné les mécanismes lui permettant de répondre  à ses responsabilités dans ce domaine. L’éducation physique ayant évolué  à partir
d’initiatives fragmentaires et dispersées, une grande disparité
apparaît dans les programmes, dans les moyens et même dans
les principes qui guident ces initiatives. La division de l’éducation
physique permettra donc au ministère de coordonner cette
branche de formation et de rallier les efforts de chacun en vue
d’une plus grande efficacité.

La formation des professeurs d’éducation physique
au Québec était assurée, jusqu’ à ces dernières années, exclusivement par les universités. Depuis septembre 1966, l’École normale Jacques-Cartier de Montréal et l’École normale Duplessis
de Trois-Rivières dispensent un cours de trois ans donnant
droit  à un brevet spécialisé en éducation physique. Ces initiatives
nouvelles qui sont appelées  à se multiplier au cours des prochaines
années permettront de répondre davantage aux besoins
pressants d’éducateurs formés spécialement pour l’enseignement
des disciplines physiques.

D’autre part, la révision actuelle des programmes
d’enseignement aux niveaux élémentaire et secondaire tient
compte de l’éducation physique. Dès septembre 1967, les commissions
scolaires qui seront en mesure de le faire pourront dispenser
une heure de cours  à l’élémentaire et deux heures de cours au secondaire.

Voilà donc quelques initiatives nouvelles de la part du ministère de l’Éducation qui, en dépit de leur insuffisance certaine, constituent un déblocage préliminaire susceptible
d’entraîner des mesures de plus grande envergure. Il est certain
que l’intense programme de construction d’écoles secondaires
dans lequel se sont engagés les commissions scolaires régionales
et le gouvernement aura entre autres l’avantage d’assurer la mise
en place d’un équipement nouveau pour les fins de l’éducation
physique. Par ailleurs, les universités reçoivent maintenant un
plus grand nombre de candidats  à l’enseignement de l’éducation
physique, et la participation des institutions de niveau pré-universitaire
et professionnel  à la formation de ce type d’éducateur permettra
de mettre  à la disposition des commissions scolaires les
effectifs humains dont elles ont besoin pour mettre en vigueur les programmes officiels.

Je tiens toutefois  à souligner que cet effort de
rattrapage et de développement ne pourra être assuré par un seul
énoncé de bonne intention. Il ne suffit pas de vouloir, il faut aussi
pouvoir. Ce principe réaliste nous oblige  à évaluer les disponibilités
financières de notre société et d’établir un ordre de priorités.
Vous savez combien il en coûte  à l’État québécois pour revitaliser
son système d’éducation. On ne saurait exiger de la population
du Québec des efforts fiscaux pour lesquels elles est incapable.
Il ne faut jamais oublier que le plus grand péril qui menace
une réforme ce n’est pas l’opposition de principes de ceux
qui sont appelés  à y participer, c’est leur effarouchement possible
face aux coûts qu’elle entra”ne. La réforme actuelle de l’éducation
au Québec vise un très grand nombre d’objectifs. Il s’agit par conséquent d’enligner notre action selon un plan tel que les objectifs fondamentaux prédominent les objectifs secondaires.
Or si nous acceptons tous de ne pas faire le jeu des autruches,
nous admettrons unanimement qu’il est plus important
à l’heure actuelle de rendre possible la scolarisation maximum
des jeunes que de leur donner des cours d’éducation physique.
En disant cela, je ne veux pas minimiser l’importance de l’éducation
physique. J’espère que vous interpréterez correctement
mes propos. Mais dans l’ordre des priorités auxquelles elle
fait face, je pense que notre société exige avant tout un taux infiniment
plus élevé de scolarisation et des hommes plus compétents.
Que les jeunes d’aujourd’hui ne puissent pas s’adonner
convenablement  à des activités physiques est déplorable, mais
nous sommes encore loin de la catastrophe si nous restons tout
au moins conscients qu’il faudra bientôt définir le concept d’éducation
d’une manière plus globale qu’on ne l’a fait jusqu’ à maintenant.

Pendant ce temps où nous serons forcés de nous
contenter d’espoirs, je pense qu’il est essentiel que les gens de
votre milieu entreprennent une conversion systématique de la
philosophie éducationnelle chez nous. J’ai souligné au début que
ce sont des mentalités que nous avons  à réformer, que c’est tout
un système de valeurs collectives qu’il faut remettre en question
si nous voulons mettre en relief l’importance de l’éducation physique
et si nous voulons réaliser son intégration dans notre système
scolaire. Il m’apparaît par conséquent essentiel que cette
démarche soit effectuée si nous ne voulons pas un jour nous retrouver devant une clientèle indifférente voire même opposée.

Mes chers amis, voilà les quelques propos que
j’avais  à vous livrer  à l’occasion de notre rencontre d’aujourd’hui.
J’ai été réaliste et franc avec vous: mon intention n’était
pas de vous formuler de vagues promesses. Je vous ai fait part
de mes vues personnelles, je vous ai indiqué l’attitude profonde
du ministère auquel je suis rattaché: ainsi nous saurons tous où
nous allons.

En terminant, je voudrais profiter de ma présence
parmi vous pour annoncer officiellement la création d’un comité
consultatif de l’éducation physique au ministère de l’Éducation.
Composé d’une douzaine de personnes représentant les milieux
d’éducation physique au Québec, ce comité aura pour mandat
de conseiller la division de l’Éducation physique du ministère dans l’établissement des programmes d’éducation physique et sur tous les problèmes reliés  à l’implantation des activités
physiques dans notre système d’enseignement. Nous espérons
que ce comité informera le ministère de l’Éducation  à propos
des différents courants de pensée en éducation physique et qu’il
sera en mesure de présenter des avis et des recommandations
pertinentes en tenant compte des points de vue exprimés par les
divers milieux qui y sont représentés.

<Masse19670310>
<
ALLOCUTION DE L’HONORABLE MARCEL MASSE, MINISTRE D’ÉTAT À L’ÉDUCATION, PRONONCÉE LORS DU CONGRÈS DE LA FÉDÉRATION DES NORMALIENS DU QUÉBEC TENU LE VENDREDI, 10 MARS 1967, À MONTRÉAL>

Mesdemoiselles, messieurs,

Après les événements que nous avons connus au cours des récents mois, événements qui ont pour le moins agité notre système d’éducation, je m’en serais voulu de ne pas profiter de l’occasion qui m’a été offerte de vous rencontrer  à l’occasion de votre troisième congrès annuel.

Au cours des jours les plus dramatiques de la crise scolaire, il m’a été donné de rencontrer  à quelques reprises les représentants syndicaux des enseignants  à l’emploi des commissions scolaires, et avec eux j’ai pu discuter assez longuement de tous les aspects du conflit, en particulier du statut
de l’enseignant dans notre société. Aujourd’hui, j’aimerais reprendre l’essentiel de ces discussions avec ceux qui se préparent  à participer  à la réforme de l’éducation au Québec.

Je sais l’inquiétude que vous avez connue pendant
ces jours, ces semaines et ces mois où notre profession
fut soumise aux jugements sévères de l’opinion publique. Je
comprends même l’indignation qu’ont pu vous inspirer les commissions
scolaires, le ministère de l’Éducation, le gouvernement
et le parlement. À la lumière des faits, j’imagine les questions
que vous avez dû vous poser quant  à votre avenir professionnel.
Cette inquiétude et cette indignation me paraissent bien légitimes.
Il est normal que des futurs enseignants soient préoccupés
par l’image que la société se fait d’eux et par le sort qu’elle
leur réserve. Il n’est pas moins naturel que l’attitude ferme
de ceux qui demain seront vos employeurs vous accable alors que
vous êtes peut-être mal informés sur certains aspects du conflit
et particulièrement sur les intentions du gouvernement.

Je voudrais toutefois que vous sachiez que les
grands responsables de l’éducation au Québec étaient eux aussi
inquiets et indignés. Au risque d’être impopulaires dans certains
milieux, leurs gestes ont été posés dans l’objectif du bien
commun. Dans les circonstances, le bien commun exigeait que
le système d’enseignement du Québec retrouve son fonctionnement
normal, que les conflits qui opposaient les enseignants aux administrateurs
scolaires soient immédiatement réglés, que les enfants
qui ont un droit incontestable  à l’éducation puissent retourner
à l’école pour recevoir l’enseignement de leurs maîtres. Le
problème auquel le gouvernement devait faire face était donc un
problème pénible mais il ne pouvait s’y soustraire. Il lui fallait
« apprécier la dose de passé que l’on peut tolérer dans le présent
et la dose de présent que l’on doit laisser subsister dans l’avenir ».

Aujourd’hui, le conflit scolaire est réglé, au moins dans sa forme. J’espère que l’on finira par partager les objectifs fondamentaux qui ont guidé le gouvernement et que le conflit pourra ainsi être réglé jusqu’au fond.

Quels sont-ils ces objectifs fondamentaux? Au risque de répéter des choses que vous connaissez déjà, je voudrais les résumer brièvement:
1) réduire les disparités de salaires de façon
que certaines régions, certains groupes d’enseignants, ne soient pas défavorisés;
2) assurer un rattrapage rapide dans le cas des groupes d’enseignants dont les salaires sont encore inférieurs  à ceux des catégories les plus élevées;
3) freiner la croissance des salaires dans les catégories les plus élevées pour la ramener  à un rythme de croisière comparable  à celui qui est appliqué dans l’ensemble du secteur public et adapté au rythme de croissance de l’ensemble de l’économie;
4) maintenir le fardeau du contribuable  à un niveau supportable.

Ces objectifs sont fondés sur des exigences incontestables
au point de vue du bien commun, qu’on le considère
sous l’angle de la qualité de l’enseignement  à assurer aux jeunes
de toutes les régions, sous l’angle d’une juste manifestation des
salaires entre les différentes catégories d’enseignants, sous l’angle des priorités  à établir dans les dépenses gouvernementales ou sous l’angle de l’effort qui peut être exigé des contribuables
du Québec.

Or ces objectifs n’ont pas été partagés de tous
et  à la veille du bill 25 le Québec s’apprêtait  à connaître une
douzaine de grèves impliquant plus de 20,000 enseignants et affectant
plus de 500,000 élèves. En raison de la gravité de la
situation, le gouvernement a alors décidé de présenter au parlement
un projet de loi permettant de corriger la situation. Vous
comprendrez qu’il était du devoir du gouvernement de faire comprendre
aux associations et aux syndicats d’enseignants la nécessité
« de replacer leurs problèmes propres dans une perspective
d’ensemble et de subordonner leur bien particulier aux impératifs du bien commun ».

Je pense que ce conflit scolaire fut un conflit de travail des plus sérieux que nous ayons connu au cours des dernières années. Sérieux  à cause de ses effets réels, sérieux aussi  à cause des questions qu’il met en jeu.

1) Il est incontestable que l’utilisation de la grève
par les enseignants a indisposé une large partie de la population.
Le syndicalisme constitue dans notre milieu – surtout dans
le secteur public – un phénomène relativement nouveau. Nous
sommes donc peu habitués avec les mécanismes de règlement
des conflits de travail. La grève qui constitue une arme ultime
à la disposition des travailleurs syndiqués s’est avérée, chez
nous, au cours des dernières années, un facile instrument de
pression. Plusieurs s’imaginent qu’elle possède en elle la solution du bien commun.

Je ne voudrais pas que l’on interprète mes propos comme une opposition au syndicalisme et au droit de grève. Bien au contraire. Mais il m’apparaît essentiel qu’on en fasse une utilisation rationnelle et efficace. Les enseignants plus que quiconque devraient s’inspirer de ce principe. En tout cas, il
est certain que les enseignants n’acquerront pas leur statut professionnel – statut auquel leur responsabilité leur donne droit –  à coup de débrayage. Car les parents et la population en général
ne se laisseront pas disposer  à l’égard des enseignants par des comportements qui loin de prouver leur responsabilité démontrent clairement qu’ils doivent encore être mis au rancart.
2) Pourquoi une centrale syndicale pouvait faire obstacle  à des mesures gouvernementales visant  à équilibrer les salaires des enseignants? Je n’ai pas besoin d’épiloguer longuement sur les disparités énormes de traitements d’une région  à l’autre, entre le niveau élémentaire et le niveau secondaire,
entre hommes et femmes ayant une même scolarité. Les négociations que nous avons connues depuis quelque temps ont provoqué, dans les régionales surtout, l’apparition de pointes de salaires qui sont très élevées. Par ailleurs, il existe encore une proportion importante d’enseignants dont les salaires sont
inférieurs aux normes d’approbation des budgets des commissions scolaires. Nous savons par exemple que le salaire d’un professeur qui a treize ans de scolarité peut varier de $3,900 dans une région défavorisée jusqu’ à $6,300 pour le même professeur dans une région plus favorisée. Et dans le cas des femmes, de $2, 500  à $4,800, Cette disproportion des salaires entraîne des conséquences désastreuses pour l’ensemble du Québec.

3) Je pense que le conflit que nous venons de traverser
a creusé un fossé entre les enseignants d’une part et d’autre
part les administrateurs scolaires. Fossé qui met dangereusement
en péril la réforme de l’enseignement que nous venons  à
peine d’amorcer. Je n’ai pas besoin d’insister pour vous convaincre
qu’une réforme de l’enseignement ne peut se faire sans
la participation des enseignants. Les commissions d’enquête,
les ministres et les technocrates ne parviendront jamais  à réaliser
la réforme s’ils ne sont pas épaulés par les enseignants à tous les niveaux. Or le récent conflit a donné naissance  à des positions irréductibles et  à des sentiments de rancœur qui devront
s’évanouir rapidement si l’on ne veut trop retarder la poursuite
d’une réforme qui ne cesse de se montrer urgente.

4) L’attitude des enseignants a mis sérieusement en question l’établissement au Québec d’une politique salariale dans le secteur scolaire et dans l’ensemble du secteur public.

Il va de soi qu’une politique salariale exige l’établissement
de normes. L’échelle de salaire annexée au bill 25
constitue l’élément central d’une politique salariale. Évidemment,
les salaires qui y sont prévus ne sont pas alignés sur les
pointes les plus élevées que les négociations ou les arbitrages
ont produites jusqu’ à maintenant. Pourquoi? Tout simplement
parce que le gouvernement ne peut pas le faire. En voici une
preuve: étendre  à tout le personnel enseignant  à l’emploi des
commissions scolaires des salaires analogues  à ceux qu’un arbitrage
a consentis aux instituteurs de la Régionale du Golfe
(Sept-Îles et Basse Côte-Nord) coûterait au cours d’une seule
année plus de $100 millions de plus que l’application intégrale
de l’échelle annexée au bill 25. Il faut noter incidemment que
les salaires du personnel masculin de la Régionale du Golfe dépassent
de $2,000 ou de $2,500 les salaires payés dans une ville
comme Toronto, et que des primes d’éloignement s’ajoutent  à
ces salaires.

Par ailleurs, les taux de salaires prévus dans
le bill 25 correspondent pour une même scolarité, au moins, aux
rémunérations qui sont payées aux infirmières, ou bien,  à d’autres niveaux de scolarité, aux traitements offerts par le gouvernement pour recruter des diplômés des universités. Ces taux
représentent le maximum de ce que le gouvernement du Québec
peut financer en collaboration avec les commissions scolaires.

Ils sont d’ailleurs supérieurs  à ceux qui sont payés en Ontario,
où l’assiette fiscale est beaucoup plus large qu’au Québec et où,
par conséquent, la capacité de payer des autorités publiques est
plus élevée que la nôtre.

Enfin, laisser l’escalade des salaires se produire
chez les enseignants c’est du même coup ouvrir la porte  à
une escalade entre tous les groupes qui constituent le secteur public.
Le Premier Ministre a déjà souligné que plus de 200,000
personnes sont payées directement ou indirectement par le trésor
public. Il n’est pas possible, dans ces conditions, de laisser entre les groupes qui composent le secteur public se produire des écarts élevés de rémunération qui ne peuvent qu’alimenter
une surenchère  à laquelle les ressources des contribuables ne
résistent pas. Que l’on comprenne bien que des augmentations
générales de $1,000 ou davantage que l’on lance aux tables de
négociations avec désinvolture coûtent, si elles sont étendues
à l’ensemble du secteur public, au moins $200 millions par an,
c’est-à-dire près de la moitié de ce qu’a rapporté en 1966 l’impôt
sur le revenu des particuliers, ou bien encore près de 60 %
de ce qu’a rapporté la taxe de vente. Sans doute les ressources
de l’État s’accroissent-elles chaque année et, dans ces conditions,
celui-ci est en mesure d’augmenter les salaires qui relèvent de
lui. Mais il ne peut éviter de résister  à des emballements qui ne
tiendraient aucun compte du fardeau fiscal des contribuables.

Déjà, en pourcentage de son revenu personnel, le Québécois
est taxé au niveau scolaire, municipal et provincial plus que ne
l’est l’habitant de toute autre province du Canada. On ne peut
accorder aux employés du secteur public un rythme d’augmentation
qui exige des relèvements continuels du niveau des impôts,
sans compromettre le développement économique du Québec et
sans écraser non seulement les contribuables  à hauts revenus
mais aussi les petits contribuables eux-mêmes.

5) Enfin – et c’est là que je voudrais attirer le meilleur de votre attention – le récent conflit scolaire invite les enseignants  à s’interroger sur leur productivité dans la société québécoise. Comme pour tous les agents économiques, les enseignants doivent songer  à améliorer leur productivité. Les grands responsables de l’enseignement sont disposés  à accorder aux enseignants des conditions de travail susceptibles d’accroître  leur productivité. Toutefois, les enseignants doivent accepter de donner  à leur productivité marginale, c’est-à-dire  à l’augmentation de leur valeur produite, une dimension correspondante aux avantages qu’ils retirent. Je sais que la productivité marginale de l’enseignant doit être mesurée plus par la qualité que la quantité de son rendement additionnel, mais il faut pour
cela que les enseignants soient vraiment disposés  à améliorer la qualité de leur enseignement.

Comment de futurs enseignants doivent-ils envisager le problème de la productivité? Je pense qu’ils doivent le faire en profitant au maximum de leur formation actuelle, en se conditionnant  à l’idée du perfectionnement permanent, en adaptant leur travail aux exigences nouvelles de l’enseignement et en faisant large emploi de leur esprit de créativité.

1) Le premier moyen pour le futur enseignant
d’assurer un rendement intense et de qualité, c’est de profiter
au maximum de sa période de formation. L’enseignement n’est
pas une profession facile: elle exige beaucoup de travail de préparation,
d’animation et d’attention. La formation d’un enfant
n’est pas assurée automatiquement par la fréquentation de l’école:
elle est plus encore conditionnée par la présence de bons maîtres,
de maîtres compétents et réellement motivés par leur travail.
Or la compétence et la motivation s’acquièrent d’abord et
avant tout au cours de la période de formation. Il faut donc que
les futurs maîtres comprennent dès maintenant que la société attend d’eux des professionnels et que leur choix exige qu’ils se préparent afin d’être plus productifs que ceux qui sont déjà en
place et plus aptes  à augmenter leur productivité quand ils seront
sur le marché du travail.

2) Les futurs enseignants doivent aussi comprendre
que les connaissances qu’ils acquièrent actuellement seront
bientôt dépassées. Il est donc nécessaire qu’ils acceptent maintenant
l’idée du perfectionnement, perfectionnement auquel ils
devront se soumettre tout au cours de leur carrière afin d’augmenter
leur productivité.

3) Pendant leur carrière, les enseignants feront
appel  à des techniques et  à des méthodes pédagogiques sans cesse
renouvelées. Ils seront même soumis  à de nouvelles conceptions
de l’éducation. Il est donc important que des leur période
de formation ils se préparent  à répondre aux exigences nouvelles de l’éducation telles l’école active, la télévision scolaire,
les méthodes audio-visuelles, l’éducation permanente, etc., et
se préparent mentalement  à s’adapter constamment aux exigences
nouvelles de leur profession.

4) Enfin je pense que les futurs enseignants doivent
mettre en action tous leurs talents de créativité. Une réforme
de l’éducation ne peut être parfaite si elle n’est fondée
que sur les idées qui viennent d’en haut. Ceux qui sont les mieux
placés pour faire l’expérience de nouvelles méthodes, ce sont
ceux qui dispensent l’enseignement. Pour cela, il faut que les
enseignants cessent d’être constamment au crochet des méthodes
et des programmes officiels. Il faut que les enseignants fassent
preuve d’imagination sans quoi ils risquent de s’ennuyer  à faire et  à répéter pendant toute leur carrière ce que d’autres leur auront dit de faire.

Ces quatre indications me paraissent fondamentales.
Elles constituent le fondement de l’enseignement de demain,
de l’enseignement que vous serez en mesure de dispenser
quand vous serez sur le marché du travail. En tant qu’enseignant
de carrière, je les soumets  à votre réflexion individuelle
et  à vos délibérations collectives.

<Masse19670315>
<ALLOCUTION DE L’HONORABLE MARCEL MASSE, MINISTRE D’ÉTAT À L’ÉDUCATION AU CLUB RENAISSANCE DE QUEBEC LE MERCREDI, 15 MARS 1967.>

Mesdames, mesdemoiselles, messieurs,

J’avais songé, en acceptant cette rencontre,  à aborder un thème sur lequel nous pourrions tous ensemble joindre nos connaissances théoriques et nos expériences personnelles.
J’avais songé  à ouvrir la discussion sur la situation des partis politiques dans un contexte social qui fait place de plus en plus  à l’émergence des groupes d’intérêts et de pressions, de ce que nous appelons communément les corps intermédiaires. Sachant que déjà certains d’entre vous s’intéressent  à cette question, il m’apparaissait important d’en faire l’objet de nos préoccupations majeures en tant que membres d’un parti politique, puisque l’avenir de notre démocratie en est passablement conditionné.
L’actualité m’y invitant, j’ai toutefois choisi un autre sujet qui ne connaît pas tous les éclaircissements souhaitables et qui, pourtant, revêt une importance majeure: je veux parler des aspirations du Québec  à l’internationalisme.

Vous vous souviendrez sans doute de l’inquiétude qu’a manifestée le gouvernement fédéral, par la bouche de son secrétaire aux Affaires extérieures,  à l’annonce de la création par le gouvernement du Québec d’un ministère des Affaires intergouvernementales. Sans même avoir pris connaissance du
contenu du bill 33 qui a été déposé et adopté en première lecture au début du mois de mars, certains hauts personnages de la capitale fédérale ont rapidement riposté en canonnant qu’Ottawa
ne laissera jamais les provinces, et le Québec en particulier, s’immiscer dans le domaine des relations internationales.

Ce sursaut du ministre canadien des Affaires extérieures rappelle les altercations de 1965 au sujet de l’Accord franco-québécois en matière d’éducation et de l’entente sur la coopération culturelle entre la France et le Québec. Au cours des mois qui ont précédé et qui ont fait suite  à ces échanges entre
l’État du Québec et la République française, le gouvernement d’Ottawa a énergiquement défendu sa compétence traditionnelle en ce qui concerne les relations avec d’autres pays, le gouvernement
du Québec insistant de son côté sur l’imprécision de la constitution canadienne et sur le droit inattaquable des provinces d’entretenir des relations et de conclure des ententes avec l’étranger dans des domaines relevant de leur compétence exclusive.

Il n’y a pas lieu de s’étonner  à propos de ces accrochages entre le Québec et le gouvernement fédéral. L’interprétation constitutionnelle nous en a fourni souvent l’occasion. S’il est vrai que le gouvernement fédéral a  à maintes reprises faussé l’esprit et la lettre de l’Acte de l’Amérique du Nord Britannique
en s’ingérant dans des domaines de compétence provinciale, il faut toutefois avouer, dans le cas présent, que son attitude dépend en partie du silence de notre constitution en matière de relations internationales. Je dis en partie parce que l’attitude d’Ottawa a une autre explication encore plus fondamentale et plus grave.

On sait qu’ à l’exception de l’article 132 de l’Acte de l’Amérique du Nord Britannique qui concerne les relations extérieures du Canada en tant que membre de l’Empire britannique et qui est désuet depuis le Statut de Westminster de 1931, aucun article de la constitution canadienne, telle qu’elle a été rédigée il y a un siècle, n’a trait  à la politique étrangère. On a souvent invoqué, pour justifier ce silence, le manque de personnalité internationale qui caractérisait le Canada  à l’époque de la création de la fédération canadienne. Cette explication est boiteuse si l’on pense que l’Australie qui possédait, au moment de l’entrée en vigueur de sa loi fondamentale, le statut de Dominion au même titre que le Canada a inclus dans sa constitution, en 1900, une clause attribuant au gouvernement fédéral
d’Australie le domaine des affaires extérieures. Quoiqu’il en soit, la constitution canadienne n’attribue pas de façon spécifique au gouvernement fédéral ou aux provinces la compétence des relations
avec d’autres pays. Ce n’est que la tradition constitutionnelle qui a consacré d’une certaine manière la responsabilité fédérale. Tradition constitutionnelle éclairée par le fait qu’ à venir jusqu’ à tout récemment les affaires qui donnaient lieu  à des échanges interétatiques se limitaient pratiquement  à la défense et au commerce international.

Mais,  à mon avis, ce qui explique le mieux l’attitude d’inquiétude et d’obstination du gouvernement d’Ottawa au sujet des aspirations internationales du Québec c’est d’abord et avant tout son traditionalisme constitutionnel et diplomatique ou, si vous préférez, son retard, par rapport aux exigences nouvelles de notre temps,  à adapter le sens et les termes de notre constitution
et  à réviser sa conception de la diplomatie ou des relations internationales. Que le gouvernement fédéral bataille fermement pour que les provinces respectent les conventions qui font partie de notre constitution, cela est bien légitime. Mais la légitimité de cette attitude serait probablement plus nette et sûrement incontestable si le gouvernement fédéral remettait en question ou manifestait simplement l’intention de remettre en question l’interprétation traditionnelle de la constitution de même
que l’interprétation de l’acte diplomatique.

En tout cas, pour une raison ou pour une autre ou pour les deux  à la fois, les aspirations internationales du Québec constituent un problème extrêmement délicat, et c’est le moins que l’on puisse dire. Pour ma part, j’estime que si le Québec et le gouvernement fédéral ne parviennent pas  à s’entendre
sur cette question, il est  à prévoir que la politique canadienne sera le théâtre de plusieurs autres accrochages, car il est bien de l’intention du Québec, quel que soit le gouvernement qui en guide les destinées, de maintenir les relations qu’il entretient déjà avec l’étranger et de leur donner une dimension plus large que jamais.

Mais pourquoi le Québec tient-il tant  à entretenir des relations en particulier avec la France et certains pays francophones? Je pose la question en ces termes pour pouvoir dire qu’étant généralement posée ainsi elle est mal posée. Le Québec ne vise pas  à entretenir des relations pour le simple
plaisir de la chose. Bien malin qui pensera que les aspirations du Québec n’ont de fondement que l’indépendance et ne visent qu’à inquiéter pour ne pas dire taquiner Ottawa. Je réponds donc que le Québec est beaucoup moins intéressé par le prestige que lui accorde l’établissement de relations avec d’autres pays que par le contenu de ces relations.

Si le Québec a institué des délégations  à l’étranger, s’il aspire  à l’internationalisme, s’il désire ardemment établir des contacts avec d’autres pays francophones, c’est parce qu’il est vital pour lui de s’ouvrir sur le monde, c’est parce qu’il est vital pour lui de nouer des liens avec la francophonie dont il
est issu et avec laquelle il partage une langue et une culture. Il est impérieux pour le reste du Canada de comprendre la nature profonde de cette aspiration. Il est impérieux pour les anglophones du Canada – et pourquoi pas pour les anglophones de tout le continent nord-américain – de comprendre que le Québec est culturellement isolé et que sa survivance est conditionnée par le dynamisme qu’il peut retirer dans ses échanges avec le monde francophone, n est impérieux que ceux qui font du biculturalisme l’originalité du Canada se rendent compte que pour durer un biculturalisme doit effectuer sans cesse un retour aux sources: pour les anglophones, ce sera par des contacts culturels avec les États-Unis et avec les pays membres du Commonwealth; pour les francophones, ce sera par des contacts du même genre avec les pays d’expression française du monde. Mon Dieu, je pense que les anglophones du Canada qui entretiennent une peur vive  à l’égard du séparatisme ou de la sécession du Québec devraient
au moins comprendre cela et devraient accepter de réviser leur traditionnelle conception de la diplomatie.

Cette aspiration du Québec  à l’internationalisme ne correspond-elle pas d’ailleurs  à cette tendance contemporaine au rapprochement entre les nations. D’un rapprochement nouveau entre les nations, fondé sur des données culturelles. Je crois qu’il devient de moins en moins suffisant de parler de l’interdépendance des nations et des peuples sur les plans strictement politique, économique, scientifique. Le regroupement des nations et la diplomatie  à laquelle celui-ci donne lieu manifestent
déjà la tendance  à déplacer leur centre d’intérêt qui fut et qui demeure encore essentiellement l’économie. Traditionnellement fondés sur des données historiques, géographiques et proprement
politiques, les rapprochements et la diplomatie trouveront bientôt une de leurs motivations essentielles dans la culture. Il n’est pas besoin d’un grand effort d’imagination pour prévoir que l’ère des loisirs dans lequel nous sommes déjà entrées entraîne une civilisation nouvelle en raison de laquelle les pays, les peuples, les nations auront besoin plus que jamais de communiquer entre eux. Tout cela pour dire que les aspirations du Québec contiennent en plus de leur impérativité actuelle une dose de futurisme pour laquelle aucun homme du vingtième siècle ne saurait formuler de reproche.

En somme, faut-il le dire, le Québec ne cherche pas tant  à conquérir qu’ à créer des contacts qu’il juge essentiels. Et ce qui est essentiel pour le Québec, plus que ce peut l’être pour les anglophones du continent nord-américain, c’est de se donner une politique de la culture  à laquelle on doit attribuer
une importance aussi grande qu’aux politiques de bien-être et de mieux-être. À l’instar de tous les peuples du monde, le Québec aspire  à l’abondance,  à la société d’opulence. Mais il constitue une de ces sociétés où l’abondance des biens matériels ne suffit pas. L’instinct d’un petit peuple de six millions de francophones noyé dans un continent de deux cents millions d’anglophones porte non seulement  à bien vivre, c’est-à-dire  à bien manger,  à bien se reposer, mais aussi  à bien vivre culturellement.
Ses préoccupations ne se limitent donc pas et ne peuvent pas se limiter  à la production des richesses matérielles et  à leur répartition équitable, elles doivent être axées dans le sens de la production et du rayonnement culturels.

C’est cela qui est le fondement des échanges que le Québec effectue et continuera  à effectuer avec les pays francophones du monde.

À l’heure où je vous parle, soit un peu plus de deux ans après la signature de l’entente entre la France et le Québec sur un programme d’échange et de coopération dans le domaine de l’éducation, on peut affirmer avec un juste orgueil que la première entente internationale impliquant directement le Québec
a donné des résultats extrêmement satisfaisants.

En effet de nombreux chercheurs des universités du Québec se sont rendus en France, soit dans le but de poursuivre leurs recherches, soit encore dans le but de participer avec leurs collègues français  à des projets communs intéressant les deux pays. De plus, près d’une centaine de professeurs du Québec,
tant au niveau des écoles normales que des instituts de technologie, se sont rendus en France en vue de prendre connaissance des dernières innovations dans le domaine de la pédagogie, des moyens audio-visuels et des nouvelles techniques de l’école active.

Le gouvernement du Québec se préoccupant actuellement d’améliorer l’enseignement technique et de le compléter par l’introduction dans les programmes de nouvelles disciplines, a envoyé en France de jeunes professeurs dans le but de parfaire leur formation dans les domaines de l’aérotechnique,
de la construction automobile, de la construction navale, des mines, du gaz et du pétrole, des constructions, des textiles, du bois ouvré et du meuble.

Réciproquement le Québec a obtenu l’aide de conseillers pédagogiques français pour l’établissement de nouveaux programmes d’étude tenant compte des besoins de l’industrie.

Le Québec, en outre, a offert  à la France une cinquantaine de bourses d’études, bourses dites France-Québec,  à de jeunes chercheurs français désirant parfaire leur formation au Québec. La réponse française  à cette offre du Québec ne s’est pas fait attendre puisque dès la première année le Québec recevait plusieurs centaines de candidatures de jeunes scientifiques français désirant poursuivre leurs études dans nos universités.

Enfin les deux gouvernements, constatant l’importance de ces différents programmes d’échanges, ont décidé, pour la mise en œuvre et le développement de ces échanges, de constituer une commission permanente de coopération réunissant des hauts fonctionnaires des deux pays, afin d’assurer le développement continu et harmonieux de ces échanges.

Grâce  à ces rencontres régulières entre les deux pays, il a été possible de développer considérablement les termes de ce premier accord. C’est ainsi que le Québec et la France ont décidé par une mise de fonds bilatérale de développer au Québec, et principalement au niveau universitaire, la vente  à prix réduit du manuel scientifique et technique français afin de le rendre concurrentiel au livre américain.

Dans un autre secteur la France et le Québec ont mis sur pied un centre de documentation scientifique et technique de langue française. Ce centre qui a ouvert ses portes il y a quelques semaines permettra aux jeunes ingénieurs, architectes, chimistes et techniciens québécois de prendre connaissance
sur place des plus récentes découvertes françaises dans les domaines de la technique, des matériaux et de la construction.

Des centaines de revues et d’ouvrages scientifiques français peuvent être consultés sur place dans une atmosphère favorisant la réflexion, les échanges de vues et la discussion.

Le monde médical n’a pas échappé  à cet effort de coopération. En effet, la France et le Québec ont décidé de former une sous-commission aux affaires médicales, sous-commission avec mandat d’étudier l’ensemble des problèmes d’intérêts communs relatifs  à la médecine.

Au niveau de la fonction publique, de jeunes fonctionnaires du Québec, déjà responsables de secteurs importants de l’administration québécoise, vont effectuer en France un stage d’une durée d’un an  à l’École Nationale d’Administration de Paris afin de s’informer sur place des grands problèmes français de l’économie, des finances, de la planification, etc.

On peut donc dire en résumé qu’aucun secteur de la vie culturelle et économique du Québec ne reste étranger  à cet accord de coopération entre la France et le Québec.

Cette entente intervenue entre la France et le Québec avait été précédée en 1964 par la signature d’une convention entre le ministère de l’Éducation du Québec et l’Association pour le développement des Stages en France. Depuis 1964, dans le cadre de cette convention, plus de cent cinquante québécois
ont été reçus en France et une soixantaine de français ont été reçus au Québec. Les stages s’adressent  à des ingénieurs, économistes, spécialistes, techniciens français et québécois diplômés et professionnellement qualifiés. De tels stages ont déjà été organisés en électricité, électronique, télécommunication, aéronautique, automatisme, génie civil, béton précontraint. D’autres stages ont eu lieu dans les domaines de la thermique, de la mécanique, de l’hydraulique de même que dans ceux de la planification, des statistiques et de la gestion des entreprises. Plusieurs français sont venus au Québec participer  à des stages dans les domaines de la physique, de l’économie, des techniques financières et de la recherche opérationnelle.

De nouveaux stages se déroulent actuellement dans les secteurs de l’agriculture, des pêcheries, de la foresterie, des mines, de l’industrie de la pulpe et du papier.

Outre les accords franco-québécois, les relations du Québec avec le monde francophone sont déjà bien amorcées. Au cours de l’année scolaire 1966/1967, le Québec, en collaboration avec le Bureau de l’Aide avec l’extérieur, a reçu et placé dans ses instituts de technologie 26 étudiants du Laos, du
Maroc, du Togo, du Cameroun, du Vietnam, du Congo-Brazzaville et du Congo-Kinshasa. Trois étudiants de l’École Nationale de Droit et d’Administration de ce dernier pays ont effectué
un stage de cinq mois dans des ministères du Québec. Au cours de l’été 1966, dix-neuf fonctionnaires de divers pays francophones d’Asie et d’Afrique ont été reçus comme stagiaires dans des ministères du Québec. Alors que 239 professeurs du Québec enseignent déjà dans des pays francophones d’Asie et
d’Afrique, plus de 160 candidats ont subi,  à l’heure actuelle, une entrevue de sélection en vue de la prochaine année scolaire. Enfin, le Québec a été le premier État au monde  à soutenir l’Association
des universités partiellement ou entièrement de langue française. Depuis 1962 où il a souscrit une somme de $50,000 pour le lancement de l’AUPELF jusqu’ à tout récemment, soit le
8 mars dernier où le conseil des ministres a décidé d’accorder un montant de $75,000 pour le Fonds international de Coopération universitaire, le Québec a déjà versé $330,000 en vue d’assister financièrement l’œuvre des cinquante-cinq universités partiellement ou entièrement de langue française au monde.

Les aspirations du Québec  à l’internationalisme, les gestes qu’il a déjà posés en ce sens et sa politique générale en ce domaine rendent évidemment nécessaire la création d’un agent de relations, simple et facilement identifiable. C’est là une des raisons pour lesquelles le gouvernement a élaboré un
projet de loi concernant la création d’un ministère des Affaires intergouvernementales. Cette initiative vise tout simplement  à coordonner toutes les activités actuelles du gouvernement en ce
qui concerne ses relations avec les autres gouvernements du Canada d’une part et d’autre part avec les gouvernements et organismes étrangers. Le ministère des Affaires intergouvernementales remplacera donc le ministère des Affaires fédérales-provinciales en donnant une extension aux activités qui occupaient ce dernier jusqu’ à maintenant.

Par ailleurs, il faudra que le gouvernement fédéral remette sérieusement en question l’ensemble des problèmes relatifs aux relations des États fédérés et de l’État fédéral avec l’étranger et redéfinisse dans des termes nouveaux sa conception de la diplomatie. Pour ma part, j’estime que si Ottawa n’a pas
encore été convaincu par les aspirations internationales du Québec, il devra lui-même, dans un court délai, se conditionner  à un profond déblocage dans le domaine des relations internationales. Ce déblocage doit être basé sur trois éléments.

Premièrement, il est nécessaire que le gouvernement fédéral cesse de fonder sa philosophie constitutionnelle et diplomatique sur des intérêts déjà acquis, sur des situations déjà établies. Je pense que l’avenir du Canada est conditionné par le dépassement auquel le gouvernement fédéral voudra bien
consentir  à l’égard du traditionnel conformisme  à la lettre de notre constitution centenaire et aux conventions qui l’ont accompagnée jusqu’ à maintenant.

Deuxièmement, il faudra qu’une fois pour toutes le gouvernement fédéral cesse d’empiéter d’une manière compétitive dans des domaines qui intéressent exclusivement le Québec.
Les efforts qui ont été déployés récemment afin d’intensifier les relations du Canada avec les pays francophones sont tout  à fait légitimes et ne peuvent que satisfaire le Québec. Que le gouvernement fédéral de ce pays biculturel qu’est le Canada s’intéresse aux pays du monde qui partagent la langue et la culture des Canadiens français ne peut que réjouir ces derniers. En tout cas, au Québec, nous pensons que tout ce que le Canada peut faire pour la francophonie constitue un avantage pour le Québec. Il ne faut toutefois pas se leurrer sur l’intérêt réel que peut avoir le gouvernement fédéral en établissant de nouvelles relations avec les pays francophones. Il ne le fait certainement pas parce que l’image
du Canada est traditionnellement biculturelle. Il ne le fait certainement pas parce que les délibérations du cabinet fédéral sont exécutées également en français et en anglais. Il ne le fait certainement pas parce que l’administration fédérale est couramment bilingue. Il le fait surtout parce que le Québec a manifesté un intérêt croissant pour ces relations. La question est donc de savoir si le Québec n’est pas plus autorisé dans les faits que le gouvernement fédéral  à établir des contacts avec les pays qui
partagent sa langue et sa culture et avec les organismes internationaux intéressés par des problèmes qui relèvent de la compétence du Québec. Alors que le gouvernement fédéral s’y intéresse
en bonne partie  à cause du profit que peut en tirer le Québec et pour montrer qu’il entretient les mêmes préoccupations que vous, le Québec est intéressé par les avantages qu’il est en réalité le seul  à pouvoir trouver  à de tels contacts, concrètement et quotidiennement.

Il est donc important que le gouvernement fédéral et le gouvernement du Québec cessent de jouer a « cache-cache » et établissent des mécanismes de consultation voulus.

Troisièmement, il est urgent que le gouvernement fédéral révise sa conception traditionnelle de la diplomatie. Si l’on accepte que pour s’épanouir le Québec ne peut rester isolé du reste du monde francophone, il faut lui consentir les moyens de faire rayonner sa culture et de profiter de celle des autres. Pour cela, il faut redéfinir la notion de diplomatie en prenant bien soin de distinguer diplomatie militaire et commerciale de diplomatie culturelle, en prenant bien soin de distinguer ce qui doit
continuer  à relever de la compétence fédérale de ce qui ne peut que concerner un État fédéré comme le Québec qui, au Canada, est le seul dont la population est en grande majorité de langue française.

<Masse19670402>
<ALLOCUTION DE L’HONORABLE MARCEL MASSE, MINISTRE D’ÉTAT À L’ÉDUCATION PRONONCÉE À L’OCCASION DE L’OUVERTURE D’EXPO-CARRIÈRES DE LA COMMISSION SCOLAIRE RÉGIONALE DE TILLY DIMANCHE, LE 2 AVRIL 1967.>

Mesdames, mesdemoiselles, messieurs,

En m’invitant  à présider l’ouverture de cette
Expo-carrières, on m’a demandé d’exprimer mes vues personnelles
et celles du ministère de l’Éducation sur le rôle que pourraient
jouer le monde industriel et le monde des affaires relativement
à l’information des jeunes et des adultes sur les carrières
offertes au terme des études  à tous les niveaux.

A l’instar de la plupart des éducateurs, j’ai eu
maintes fois l’occasion de constater combien les jeunes souffrent
de l’incertitude causée par leur ignorance des structures et des
exigences du monde du travail et des enseignements qui y conduisent.
C’est donc pour moi un plaisir et même un devoir d’insister sur la nécessité de l’information scolaire et professionnelle et d’appuyer toutes les initiatives visant  à fournir  à la jeunesse ainsi qu’aux parents les informations appropriées, par les méthodes les plus variées et les plus modernes de la diffusion.

Les progrès de la science et de la technologie
ont entra”né dans le monde industriel et celui des affaires des
changements que l’on pourrait qualifier de révolutionnaires. Ces
changements affectent non seulement les structures et les modes
de relations des travailleurs entre eux, mais aussi les méthodes
de production. Par voie de conséquence, les métiers et les professions
sont appelés  à de profondes modifications. Cette évolution
rapide rend tous les jours plus complexe la situation du monde
du travail. Il s’ensuit pour les travailleurs déjà engagés dans
ces bouleversements comme pour les étudiants une inquiétude qui a tendance  à s’accentuer.

Il est bien certain que dans une perspective d’éducation permanente, l’école demeurera l’institution qui prendra le plus d’importance dans la préparation du citoyen adulte.
Cependant, il ne faudrait pas croire que l’école pourra s’acquitter
seule de sa responsabilité.

Dans une société qui se spécialise et se technicisé,
il est inadmissible de trouver des brisures ou des scissions entre
le monde de la préparation, l’école, et le monde de la réalisation,
l’emploi. La figure du monde du travail doit être présentée aux
étudiants de tous âges et de toutes conditions comme un pressant
stimulant et une vivante réalité invitant au perfectionnement et au
dépassement.

C’est avant tout d’une école « ouverte » sur le monde extérieur par un enseignement aéré et dynamique, d’une école « ouverte » sur le monde du travail, dont la société moderne a besoin. À vrai dire, c’est le concept de l’école coopérative dont
il faudrait étendre la portée jusqu’ à y inclure, en plus des maîtres
et des parents, tous les responsables du monde du travail
qui sont aussi des partenaires importants, voire même indispensables,
quand il s’agit de préparer l’avenir des jeunes.

Le ministère de l’Éducation est très conscient
de ce besoin des jeunes pour une information professionnelle.
Aussi, dans la réforme des programmes scolaires particulièrement
au niveau secondaire, il est apparu nécessaire de faire de
l’information sur les cours d’études et les carrières une matière
obligatoire.

Il faut que dans ce domaine l’enseignement soit
dispensé par des spécialistes de l’information qui utilisent les techniques les plus appropriées. Nous concevons mal une méthode d’apprentissage purement livresque dans ce domaine. Il faut voir, entrer en contact avec les gens du métier, leurs instruments et leurs gestes professionnels. De là l’impérieuse nécessité de l’expo-carrières.

Il est évident que l’industrie est appelée  à jouer
un rôle de toute première importance en éducation en s’assurant
que la jeunesse soit bien informée sur la structure du monde du
travail, sur ses buts et ses objectifs, sur ses exigences et ses
besoins, sur son évolution tant dans le domaine de la main-d’œuvre que dans celui de la production.

Les exposants qui participent  à la présence expo-carrières manifestent un sens aigu de leur responsabilité  à l’égard de la préparation la plus adéquate possible des jeunes au mon de du travail.

Le ministère de l’Éducation ne peut être indifférent devant ces efforts et souhaite le plus franc succès  à cette Expo-carrières que je déclare officiellement ouverte.

<Masse19670418>
<ALLOCUTION DE L’HONORABLE MARCEL MASSE MINISTRE D’ÉTAT À L’ÉDUCATION DEVANT LE CLUB RICHELIEU-MAISONNEUVE LE 18 AVRIL 1967.>

Mes chers amis,

C’est avec plaisir que j’ai accepté l’invitation que vous m’avez transmise pour vous entretenir quelques instants sur les priorités de l’heure dans le monde de l’éducation au Québec. J’ai pensé,  à cet effet, de faire le point sur une question qui nous préoccupe tous de plus en plus: l’éducation permanente.

Jusqu’ à présent, la société s’est faite de l’enseignement une conception étroite et restrictive. À ce sujet, le rapport Parent disait justement que l’on est encore  à considérer que l’étude est une activité propre  à l’enfance et  à la jeunesse. Encore aujourd’hui, qui n’a pas entendu l’adage « Il y a une période
pour s’instruire, il y a une période pour vivre »? Aussi faut-il ne pas s’étonner si l’éducation des adultes est encore regardé comme un remède  à des difficultés passagères.

Or, la main-d’œuvre est une des composantes de notre économie moderne. Malheureusement trop souvent notre conception étroite que nous nous faisons du terme « main-d’œuvre » nous porte  à penser ou  à élaborer une politique qui se contente de régler le problème du chômage, alors qu’elle doit impliquer une série de mesures beaucoup plus audacieuses et nouvelles. Aussi devons-nous comprendre qu’il est de plus en plus rare qu’en sortant de l’école ou de l’université, les gens possèdent déjà toute l’instruction régulière pour le reste de leur vie. Par conséquent, nous devons admettre comme parfaitement normal que la vie professionnelle d’une personne requiert de temps  à autre des périodes de recyclage pour faire face  à l’évolution constante et rapide dans laquelle baigne notre civilisation moderne. C’est avec regret que nous avons constaté la lenteur de nos institutions et de nos programmes à s’adapter aux besoins de l’heure dans ce domaine.

Il ne faut pas se le cacher. Le problème est d’une ampleur insoupçonnée. Aussi surprenant que cela puisse paraître, environ la moitié de notre population active de 15 ans et plus n’a pour tout bagage qu’une 7e année ou moins de scolarité. De plus, ce qui n’est guère rassurant, 92% de cette main-d’œuvre
n’a qu’une 12e année ou moins. Et encore là, il ne s’agit que d’une moyenne globale pour tout le Québec. Si l’on s’éloigne des grands centres industriels, on constatera que les chiffres montent très
rapidement. Et, je tiens  à le souligner, ceci place le Québec sur un plan inférieur face au Canada anglophone. Le portrait n’est pas flatteur non plus quand on jette un coup d’oeil sur les statistiques
concernant les études secondaires. Seulement 40% de la population du Québec a fait des études secondaires, du moins en partie, comparativement  à 48% dans l’ensemble du Canada. Nul
n’est besoin de s’aventurer plus loin pour remarquer le retard effarant du Québec dans l’utilisation de ses ressources humaines.

La tâche qui nous attend est donc immense, surtout quand les statistiques nous apprennent que s’il nous a fallu 50 ans, de 1911  à 1961, pour créer 1,100,000 emplois au Québec, il nous faudra désormais trouver le personnel qualifié nécessaire pour combler, en moins de 20 ans, le même nombre d’emplois.

Or il est évident qu’avec le peu de préparations actuelles, la population n’est pas prête  à assumer une telle relève qui affecterait son niveau de vie. Au recensement de 1951, 43% des jeunes de 20  à 24 ans ayant terminé leurs études n’avaient pas fait plus que l’école élémentaire, comparé  à 30% pour l’ensemble du Canada et 25% pour l’Ontario. C’est donc dire, que sans un vigoureux
coup de barre, le Québec ne pourra compter sur sa population pour lui fournir les contingents de travailleurs et de professionnels nécessaires.

Devant une telle situation, il s’imposait d’adopter des politiques de scolarisation globale de la population qui facilitent non seulement la formation adéquate de tous les jeunes d’âge scolaire, mais aussi le recyclage et le perfectionnement des adultes qui sont sur le marché du travail. Car il est évident que l’éducation permanente est un besoin fondamental auquel le Québec, déjà fortement handicapé, ne peut échapper. En effet, l’instruction et la formation de l’homme ne peuvent plus se parfaire
à l’intérieur de deux ou trois niveaux d’enseignement. Il lui faut en arriver au concept de l’éducation permanente. Et c’est  à l’État qu’il revient de prendre l’initiative.

Il y a  à peine quinze ans, l’éducation permanente n’existait pas chez nous comme réalité sociale. Or, aujourd’hui, dans une économie où toutes les activités économiques demandent de la compétence, l’emploi de la main-d’œuvre non qualifiée est impossible avec les politiques traditionnelles de plein
emploi, de la localisation industrielle et de la distribution des revenus. Et cette politique nouvelle, c’est l’éducation permanente qui en constitue les fondements essentiels. Il nous faut,  à mon avis, s’occuper de la formation des travailleurs non seulement sur le plan économique mais aussi sur le plan social. En élevant leur niveau de connaissances, nous permettrons  à la population toute entière de mieux jouir des activités humaines et culturelles.

En définitive, l’avenir économique et social du Québec est en cause dans cet effort pour assurer la formation adéquate d’un personnel professionnel et technique ainsi que d’un plus grand nombre de travailleurs qualifiés. Il devient clair alors que par la mise en place d’un système complet d’éducation permanente, nous forgeons de cette manière l’une des armes les plus efficaces dont nous avions besoin dans la lutte entreprise contre la pauvreté et le bas niveau d’instruction.

En effet, selon le Bulletin de recensement du Canada de 1961, les hommes possédant une instruction secondaire gagnaient 25% de plus que ceux qui n’ont pas dépassé l’élémentaire,
tandis que ceux qui possèdent une instruction universitaire
partielle ou complète gagnaient en moyenne 41% de plus que
ceux qui n’ont pas dépassé le secondaire.

Non seulement ceux qui analysent la situation,
mais même les victimes de celle-ci sont conscientes de leur handicap.
D’après l’enquête Tremblay-Fortin sur les comportements
économiques de la famille salariée du Québec, 79% des pères de
famille affirment qu’ils auraient aimé fréquenter l’école plus longtemps.
On peut alors en déduire que les candidats  à des cours de
recyclage ne manquent pas. D’ailleurs, l’expérience du Bureau
d’Aménagement de l’Est du Québec, mieux connu sous le sigle du
BAEQ, le prouve amplement. La participation rationnelle de
la population  à l’étude des conditions de la région a motivé presque
subitement 7,000 adultes  à s’inscrire  à des cours de rattrapage.

Inutile de dire qu’il y a beaucoup  à faire, tant pour satisfaire les aspirations des gens que pour combler les vides de la formation scolaire et professionnelle de notre population et répondre aux besoins des entreprises naissantes ou en voie d’évolution au Québec. De fait, le Québec a commencé depuis
plusieurs années  à assumer intégralement ses responsabilités dans ce domaine. À cet égard, comme l’affirmait lui-même le premier ministre  à Ottawa, en octobre dernier, lors de la conférence fédérale-provinciale, ces plans de développement du système d’enseignement comportent non seulement une accessibilité générale à tous les niveaux d’éducation pour les jeunes, mais ils comportent au même titre l’accessibilité de tous les adultes qui en ont besoin aux programmes de formation qui leur permettent de s’adapter ou de se recycler en fonction des exigences de l’évolution économique, d’une part, et des exigences de leur participation active dans la vie sociale, d’autre part. C’est d’ailleurs  à partir de ce principe fondamental de l’éducation permanente, partie intégrante de la formation des gens, que l’intrusion d’Ottawa dans ce domaine apparaît pour le Québec comme entièrement inacceptable.

Le fédéral estime en effet que la formation et le recyclage des adultes en vue de leur intégration  à l’effectif ouvrier sont clairement de son ressort. Pour notre part, nous considérons que l’éducation des adultes relève d’un système intégré d’enseignement et, dans ces conditions, on ne voit pas en vertu de quel principe constitutionnel Ottawa peut vouloir y assumer directement ou indirectement quelque responsabilité que ce soit.

Mais peu importe, du moins pour le moment, ces chicanes constitutionnelles. Ce qui compte avant tout, c’est la mise en marche chez nous d’un vaste programme d’éducation
permanente et de recyclage de la main-d’œuvre qui, comme vous
pouvez le constater, en a énormément besoin. Il y a urgence et
nous nous devons d’y apporter notre solution avant que le mal ne
s’aggrave davantage.

Aussi le ministère a déjà mis sur pied une direction générale de l’Éducation permanente  à laquelle il a confié la double tâche d’élaborer les structures nécessaires  à l’application des politiques d’éducation des adultes et de s’attaquer au cœur du problème que constitue la pédagogie propre  à cette clientèle
particulière.

Pour lui permettre de remplir convenablement son rôle, le ministère a d’ailleurs décidé, comme vous avez pu le constater  à la lecture du Discours du budget le mois dernier,
de doubler ses dépenses au chapitre de l’éducation permanente.
Disons, en passant, que le Québec pourra consacrer en 1967-1968
plus de 35 millions de dollars pour répondre de façon adéquate aux
besoins de l’heure.

La direction de l’Éducation permanente est composée déjà de six services: ceux de la Formation professionnelle, de la Culture générale, des Cours par correspondance, de la Radio et Télévision, des Loisirs et des Sports, de la Recherche et de l’Administration. Le service de Formation professionnelle
est évidemment le plus important. C’est lui qui a la tâche de veiller  à l’adaptation du monde du travail aux exigences des changements technologiques. Il a comme préoccupation majeure d’intégrer
en un programme compréhensif la récupération et le perfectionnement scolaires et professionnels.

Les résultats ne se sont pas faits attendre! Au cours de l’année scolaire 1965/1966, plus de 67,000 adultes ont bénéficié des cours de formation générale et de formation professionnelle qu’offre gratuitement le ministère. Il s’agissait là d’une augmentation de plus de 7,000 par rapport  à l’année précédente.

Quant  à 1966-1967, les statistiques n’ont pas encore été élaborées,
mais on s’attend  à ce que plus de 120,000 adultes aient suivi les
cours. Sur ce nombre, on compte plus de 40,000 chômeurs qui
ont besoin de recyclage ou de reclassement. En vertu d’amendements
à l’Accord fédéral-provincial sur la formation technique et
professionnelle, les allocations versées aux personnes sans travail
inscrites  à ces cours varient de 35  à 90 dollars par semaine
selon les régions et selon le nombre de dépendants  à charge.

La pensée de fond qui anime la direction générale de l’Éducation permanente est, en bref, de rendre accessible  à tous les adultes du Québec la formation qui est leur nécessaire pour vivre pleinement leur vie de travailleur, de citoyen, et d’homme moderne. Cette accessibilité de tous  à l’éducation sous toutes ses formes doit, pour cela, être pensée en fonction des besoins individuels et socio-économiques de la population. Il faut donc les connaître le plus précisément possible, les évaluer et ensuite penser aux mesures  à prendre pour les satisfaire. C’est dans cette optique que nous avons lancé dernièrement l’opération DÉPART. Il ne s’agit pas, on l’aura compris, d’un départ absolu pour l’éducation permanente. Il s’agit plutôt d’un départ de planification de l’éducation permanente, tant pour le ministère que pour les régions du Québec. Déjà l’opération a débuté sous de bons augures. Elle a permis la formation d’une quarantaine de comités régionaux rattachés  à autant de commissions scolaires régionales. Il est  à remarquer que chaque comité groupe des représentants des organismes et des associations qui œuvrent dans le domaine de l’éducation des adultes, ainsi que des représentants des employeurs, des syndicats, et des fonctionnaires des ministères du Travail, de la Famille et du Bien-être, de l’Agriculture et de l’Industrie et du Commerce. Ce qui aura comme conséquence d’aider le ministère de l’Éducation  à planifier son aide technique et financière avec tous ceux qui partagent avec lui la responsabilité de l’éducation des adultes.

Dans le cadre de ses projets-pilotes, le ministère explore présentement toutes les possibilités d’utilisation de la télévision pour la formation des travailleurs. Ce projet, surnommé l’opération TEVEQ, se déroule présentement avec succès dans la région-pilote Saguenay/Lac Saint-Jean. En collaboration avec le ministère du Travail, les fonctionnaires font actuellement l’inventaire des besoins économiques de la région et des populations locales pour déterminer les programmes de formation et les clientèles possibles. Si l’expérience s’avère profitable, ce moyen de diffusion permettra d’atteindre un plus grand nombre d’adultes que par les moyens de l’enseignement régulier et de hausser ainsi plus rapidement le niveau de scolarité et le degré de formation professionnelle d’une population qui en a un
urgent besoin.

Pendant que se poursuit ce travail d’inventaire,
le ministère a mis sur pied un autre projet de recherches en pédagogie
de l’éducation des adultes. Le premier projet, baptisé du
nom de SESAME veut, magie en moins, ouvrir aux adultes la porte
de la culture. Un groupe de travail a entrepris une étude auprès d’adultes qui n’ont qu’une formation élémentaire dans le but de découvrir quel est le meilleur programme et quelles sont les meilleures méthodes d’enseignement aux adultes. Il s’agira ensuite d’appliquer cette pédagogie au plus grand nombre d’adultes.

Notons enfin que la direction générale de l’Éducation permanente se propose d’entreprendre très bientôt le développement d’un service de formation des immigrants.

Si les ressources de l’État doivent jouer un rôle
important dans la réalisation d’un programme d’ensemble de
l’éducation permanente, il importe aussi que les entreprises et
les corps intermédiaires s’acquittent de leur part de responsabilité.
Les exigences de la croissance économique rapide du Québec
a amené le gouvernement  à intensifier et  à rationaliser son
action dans le domaine de l’éducation permanente. Il n’en demeure
pas moins qu’il s’agit là d’un effort collectif qui doit être tenté.

Car ce système d’enseignement ne sera efficace que dans la mesure où il produira des adultes capables
et désireux d’étudier par eux-mêmes, de se perfectionner, de
se cultiver.

En cela, il nous faut dépasser le stage primaire,
qui consiste  à instaurer un système d’éducation permanente
pour une classe de gens plus défavorisés, afin d’en arriver
rapidement  à l’organisation de l’éducation permanente jusqu’en
milieu socio-professionnel. Il ne suffit plus que l’on revienne  à
l’école lorsque le besoin se fait sentir, mais aussi que l’on se
maintienne en relation constante avec le milieu professionnel d’où
l’ on est issu. La radio et la télévision prendront bien entendu une
importance grandissante pour pallier aux besoins de chacun. L’exemple que nous fournit certains secteurs professionnels  à cet égard, comme la médecine, prouve aisément l’avantage que nous pouvons tous retirer de la radio et de la télévision. Outre leur mission générale de diffusion culturelle, celles-ci commencent en effet  à occuper une place essentielle dans l’éducation globale
de la nation. Aussi formons-nous de grands espoirs sur ces
moyens de diffusion pour permettre  à l’éducation permanente, qui
en est encore  à ses premiers balbutiements, d’être a la disposition de tous les secteurs de la population industrielle, technique ou professionnelle.

<Masse19670504>
<ALLOCUTION DE L’HONORABLE MARCEL MASSE, MINISTRE D’ÉTAT À L’ÉDUCATION DEVANT LE CLUB RICHELIEU-MONTREAL JEUDI, LE 4 MAI 1967.>

Mes chers amis,

C’est toujours avec un vif plaisir que j’accepte de rencontrer les membres des clubs Richelieu. À preuve, en l’espace de deux semaines, il m’a été donné de rencontrer vos confrères Richelieu de Maisonneuve et de Victoriaville. Et, aujourd’hui, je compte  à nouveau parmi les invités de votre groupement qui, disons-le, est sans doute l’un des plus dynamiques que je connaisse…

Le sujet que j’ai l’intention d’aborder devant vous ce midi concerne l’avenir socio-économique du Québec, envisagé  à partir de notre importance démographique face  à un continent anglo-saxon. Actuellement, nous prenons de plus en plus conscience du fait que les immigrants, dont le nombre va sans cesse croissant chez nous, constituent peut-être la solution au dilemme, surtout quand on sait que les néo-canadiens représentent actuellement près de 30% de la population canadienne et qu’en 1971 leur nombre dépassera celui des Canadiens français.

Il nous faut donc voir la situation telle qu’elle existe
présentement au Québec, et plus particulièrement dans la région
montréalaise où la majorité des immigrants ont élu domicile. Face
à ce plan d’ensemble, j’aimerais vous exposer ici les devoirs
du Québec en matière d’immigration et vous démontrer la nécessité
de prendre une action énergique si nous ne voulons pas être engloutis,
en tant qu’entité sociale et culturelle.

Dans le Québec, rien ne sert de le cacher, la situation est triste dans le domaine de l’immigration, et j’irais même jusqu’ à dire grave. En vingt ans, l’État a accueilli environ cinq cent mille immigrants. La grande majorité d’entre eux, soit plus des quatre cinquièmes, s’est établie dans la région de Montréal,
comme cela était d’ailleurs prévisible. Or, des quelque 500,000 immigrants que le Québec a accueillis, de 60  à 65,000 au plus étaient francophones en regard de 440  à 450,000 de d’autres nationalités.
Au total, on constate donc qu’avec une population en très grande majorité d’expression française, le Québec a reçu une immigration où les francophones n’ont représenté que 12  à 13%. Par ailleurs, l’analyse du recensement de 1961, les diverses enquêtes et les statistiques scolaires indiquent que 90% des immigrants s’intègrent  à la communauté anglophone du Québec. En 1961, on dénombrait
13,000 personnes environ qui déclaraient avoir le français comme langue maternelle sans être d’origine française, alors que 108,000 se disaient de langue maternelle anglaise sans être d’origine anglaise. Devant des chiffres aussi révélateurs, il apparaît aisé de constater que la communauté franco-québécoise n’a pratiquement aucun pouvoir assimilateur, du moins dans la région de Montréal. D’ailleurs ces simples constatations que je viens de vous énumérer se passent de commentaires. Dans un état francophone  à 81% et dans une ville qui l’est  à plus de 65%, le néo-québécois ne croit apparemment pas que la connaissance du français lui soit vraiment utile, n’en éprouve pas le besoin dans sa vie quotidienne pour travailler, pour progresser et pour mener une vie normale et confortable. C’est là, semble-t-il, une situation unique en son genre dans le monde occidental aujourd’hui. Cela vient d’ailleurs consacrer le caractère proprement anormal de la société québécoise.

Dans toute société humaine, la langue est le facteur premier d’identité et le moyen de loin le plus important de la vie sociale. Elle est, d’autre part, l’expression primordiale de la civilisation d’une communauté en même temps qu’elle constitue l’élément fondamental de sa culture. De là, découle tout naturellement qu’un nouveau venu désireux de se joindre  à la communauté commence par acquérir les rudiments de sa langue. Toutes les composantes de la vie quotidienne l’amènent  à apprendre avec
la langue, le mode de vie, la civilisation de son nouveau groupe.

Or, chez nous, tout le contraire se produit. La majorité que nous
sommes ne réussit pas  à absorber le nouvel arrivé, qui a tôt fait
de s’orienter vers l’élément beaucoup plus alléchant au point de vue
économique. Les raisons qui militent en faveur d’un tel choix sont
multiples. L’immigrant, laissé  à lui-même, optera spontanément
pour la langue qui lui apparaît comme étant celle du travail
et de la communication, c’est-à-dire celle de la réussite ou de
la promotion économique et de l’avancement social. Or notre incurie
et notre insouciance que nous avons toujours manifestées
envers le nouvel arrivé nous ont joué un vilain tour puisque nous
nous retrouvons aujourd’hui avec 500,000 immigrants installés au
Québec et dont 90% s’est intégré  à l’élément anglophone. Quant
au petit nombre d’entre eux qui ont opté pour le secteur francophone,
ils ont souffert énormément et souffrent encore de notre indifférence
à leur égard. « J’avais 270,000 francs et une auto, déclarait
dernièrement un nouvel immigrant. Maintenant, je n’ai plus
d’argent pour repartir, et plus d’auto, non plus. J’en suis à ma
deuxième paire de chaussures  à battre la ville en tout sens pour
trouver du travail. Je ne pourrais pas m’en acheter une troisième.
C’est impossible…  » Des situations de ce genre sont devenues
monnaie courante dans le milieu montréalais et dans d’autres
centres du Québec où hébergent un certain nombre de néo-québécois.
Face  à cela, notre première réaction, et notre seule, dois-je dire, c’en est une de démission. Nous ne faisons aucun effort
pour aider le nouveau venu  à s’intégrer dans le milieu francophone;
au contraire, nous allons même inconsciemment l’orienter vers
le secteur anglais en ne prenant pas en main la situation dès son
arrivée. Notre indifférence, sinon notre hostilité, rebute alors
rapidement l’immigrant, surtout lorsque ce dernier prend conscience
du rôle économique dominant de la langue anglaise dans son milieu. Parmi les motifs qui incitent les immigrants  à s’installer chez nous, le souci économique d’améliorer son niveau de vie est prédominant, et ce n’est que normal. Or, jusqu’ à maintenant nous avons négligé de prendre les solutions qui s’imposaient pour tourner  à notre avantage une situation qui, du train où elle
est partie, nous-même  à notre propre perte. La masse sans cesse
croissante d’immigrants qui s’installe ici doit normalement servir
à l’édification d’un Québec nouveau et fort, au lieu de favoriser
l’assimilation lente mais certaine des nôtres dans une société, où
le pourcentage anglo-saxon s’élève avec l’arrivée de chaque immigrant.

Or il est clair qu’ à aucun moment depuis l’origine
de la confédération, la politique d’immigration n’a été dominée ni même marquée par le souci de préserver un équilibre relatif entre les deux grandes communautés ou, si l’on veut, entre les deux nations. Tout s’est passé comme s’il n’avait pas existé de communauté francophone dans ce pays. Pour des raisons multiples, d’ordre économique et démographique, une large immigration paraît
indispensable au Canada. Ce qui étonne, toutefois, c’est qu’elle
a été conçue et appliquée comme s’il n’y avait pas eu telle chose
que la coexistence de deux communautés socio-culturelles distinctes
au Canada. Le Québec a accueilli 20.7% de l’ensemble des
nouveaux venus depuis 1946. Or si, d’une part, la totalité ou presque
des immigrants qui s’installent hors du Québec sont promis  à
devenir autant de futurs Anglo-canadiens, de l’autre, on n’assiste
pas du tout  à un phénomène analogue dans le Québec. On constate,
bien au contraire, que l’immense majorité de ces immigrants rejoint
progressivement l’élément anglophone, contribuant ainsi  à renforcer cette minorité, et  à accroître l’influence de la langue anglaise. Bref, non seulement  à l’échelle du pays, mais aussi  à l’échelle même du Québec, l’immigration joue massivement contre le groupe francophone.

Qu’a-t-on fait jusqu’ici pour pallier aux conjonctures
plutôt défavorables pour nous ? En fait, le Québec n’a point
eu jusqu’ à tout récemment de politique de l’immigration ni même,
officiellement, de préoccupation devant ce problème. Il y eut même
une sorte d’attitude générale du groupe franco-québécois envers
l’immigration et l’immigrant, attitude faite de réserve et parfois
d’hostilité. La seule initiative notable revient  à la Commission
des Écoles catholiques de Montréal qui, dès 1948, créait des
cours de langue  à l’intention des néo-québécois. À noter aussi l’initiative prise voici quelques années par la Société Saint-Jean-Baptiste de Montréal, qui y a cependant renoncé depuis. Enfin, il faut signaler l’action de quelques associations ou groupes privés moins importants. Mais,  à toutes fins utiles, l’action du secteur public dans la région montréalaise en matière d’enseignement des
langues aux immigrants se réduit  à l’intervention du service d’éducation
des adultes de la C.E.C.M., service conçu pour l’ensemble
des résidents et non pas en fonction des besoins propres et de
la psychologie particulière des immigrants.

Pour mieux apprécier l’ampleur de cet effort, rien de mieux que de chercher un ordre de référence. À la comparaison se fait tout naturellement avec Toronto qui dispute  à Montréal le titre de métropole d’accueil des néo-canadiens. Les chiffres sont éloquents. Ainsi, Toronto dispose d’un million sept cent mille dollars pour l’enseignement des langues alors que l’ancien service des néo-canadiens de la C. E.C.M. disposait de $110,000 et qu’aujourd’hui,  à Montréal, les sommes réellement affectées à l’enseignement des langues aux immigrants par la C. E. C. M. sont sensiblement inférieures  à ce dernier chiffre. On constate donc qu’en gros l’effort financier de Toronto est 17 fois plus considérable
qu’ à Montréal. D’ailleurs pendant l’année scolaire 1965-1966, 13,000 adultes néo-canadiens ont fréquenté  à Toronto les cours publics d’enseignement des langues, soit six  à sept fois plus qu’ à Montréal. Pourtant la situation est plus que sérieuse lorsqu’on jette un léger coup d’oeil sur la région montréalaise quant au choix de l’école par les néo-canadiens. Ainsi, sur 55,000 enfants
néo-canadiens qui ne sont ni d’origine française, ni d’origine anglaise et qui sont présentement inscrits dans les institutions placéessous la juridiction de la C. E. C. M. et du Protestant School Board
of Greater Montreal, mois du dixième fréquentent l’école de langue française et plus de 90% celle de langue anglaise. La raison de cela réside,  à mon avis, dans le fait que les parents de ces enfants
ont vite conçu leur propre destinée et celle de leur future génération en comparant, d’une part, l’importance économique des secteurs anglais et français et, d’autre part, de l’intérêt que chacun
de ces secteurs portaient envers eux.

En situation normale, le milieu impose en quelque sorte  à l’immigrant la langue locale et l’y prédispose. Pour l’acquérir, au moins sommairement, ce dernier doit cependant bénéficier
de multiples facilités sous forme d’un enseignement intensif ou accéléré de la langue. La langue étant facteur premier d’intégration, cet enseignement revêt naturellement une importance primordiale. Par ailleurs, on constate que, même dans les périodes où un pays quelconque estime devoir pratiquer une immigration considérable ou massive, il ne perd jamais de vue pour autant le besoin de ne pas modifier, pour l’essentiel, la composition de sa population et de ne pas attenter aux fondements de sa personnalité
profonde. C’est là un souci parfaitement légitime, une réaction parfaitement normale, que tout le monde admet et dont nul n’a jamais contesté le bien-fondé.

Je crois que je n’ai pas besoin d’épiloguer longuement
pour vous faire comprendre que nous ne vivons pas une telle
situation au Québec. Pourtant il est d’une urgente nécessité de
prendre une action énergique  à ce sujet avant qu’il ne soit trop tard.
Car, dans un pays bilingue, du type très spécial de bilinguisme que
nous connaissons au Québec, chaque fois où un nouveau citoyen fait
pour lui et pour ses enfants l’option en faveur de l’une des deux
communautés, de l’une des deux cultures, il affaiblit indirectement
mais réellement l’autre. Lorsque le choix est fait massivement
par des centaines de milliers d’immigrants en faveur de
l’une des communautés, l’autre est dès lors directement atteinte
dans ses chances d’avenir, dans son droit légitime au développement.
Actuellement les nouveaux arrivés sont consciemment ou
non conditionnés en plus d’être souvent mal informés. Leur liberté
de choix est de fait si restreinte que la plupart ne s’interrogent
même pas et vont spontanément vers l’école anglaise tant celle-ci
leur parait la voie normale, tant ils sont influencés dans ce sens
par leurs compatriotes déjà installés au Québec. D’ailleurs non
seulement nous tacherons mais nous facilitons l’anglicisation des
immigrants. Nous consentons enfin qu’on nous impose de gagner
note vie en anglais et que l’unilinguisme anglais s’affirme insolemment  à Montréal en particulier.

Il devient évident que si le Québec continue  à dormir
sur ses lauriers nous allons nous réveiller d’ici quelques années
en minorité  à l’intérieur même de nos propres frontières et,
alors, nous devrons porter le poids de notre insouciance et notre
indifférence  à l’égard de ce problème crucial qu’est l’assimilation
massive des immigrants par l’élément anglophone. Nous devons agir et vite. D’ailleurs, nous sommes capables de relever le défi.
En effet, l’immigration peut accroître notre population et servir
au rayonnement culturel et au relèvement matériel de notre peuple.
A cet égard il est essentiel de donner en quelque sorte une « valeur
marchande » au français en ceci que l’immigrant pourrait suivre
dans cette langue les cours d’initiation  à l’organisation de la vie
économique et aux méthodes de travail en cours chez nous ainsi que
des cours de perfectionnement et de recyclage.

Après avoir mûrement réfléchi sur la question,
nous en sommes venus  à la conclusion qu’il appartient au gouvernement
du Québec d’assumer cette responsabilité. En conséquence,
j’ai le plaisir de vous annoncer aujourd’hui qu’un service de
formation des immigrants auprès de la direction générale de l’Éducation
permanente du ministère de l’Éducation sera formé ces
jours-ci pour prendre en main tout le problème. Ce nouveau service
spécialisé aura juridiction exclusive dans l’ensemble du Québec
pour l’organisation et l’administration des cours de langue aux
néo-canadiens. Les cours seront aisément accessibles  à tous les
immigrants, y compris les femmes au foyer, tant par leur horaire
que par les lieux où ils seront dispensés. D’ailleurs, cours et manuels
seront totalement gratuits. Nous verrons aussi  à assurer l’information et la préparation psychologique préalable aux enseignants appelés  à dispenser des cours aux immigrants. Parmi
les services qu’offrira le nouvel organisme, un cours de civisme
axé sur les réalités québécoises est en outre envisagé. Autre
point véritablement important dans la revalorisation de l’immigrant
dans le contexte québécois, nous avons l’intention d’améliorer
rapidement les procédures d’établissement des équivalences
de diplômes et de périodes de scolarité. Le nouveau service sera
habilité  à délivrer, par la même occasion, les attestations et les
certificats d’équivalence aux immigrants et  à tous les autres étrangers, que ce soit en vue de la poursuite d’études ou de l’exercice d’une activité rémunérée. Les décisions de ce bureau auront valeur
exécutoire pour toutes les institutions d’enseignement au Québec.
Je me dois de préciser ici quel gouvernement n’a nullement
l’intention de créer un projet de loi  à ce sujet, comme certains
l’ont laissé entendre. Nous avons tout en main actuellement pour
favoriser l’intégration des néo-québécois  à la collectivité francophone
sans recourir expressément  à un texte de la loi. La direction
générale de l’Éducation permanente est d’ailleurs en mesure
de prendre immédiatement toutes les dispositions nécessaires pour
l’élaboration d’un programme de formation et de recyclage de la
main-d’œuvre immigrante.

Ce programme de formation professionnelle, qui
visera principalement  à adapter les habitudes de travail du nouvel
arrivé aux techniques en usage au Québec, sera conçu en collaboration
avec le ministère du Travail et les multiples comités paritaires
de métier. Nous pourrons ainsi aider  à corriger une situation qui a trop longtemps joué et contre les immigrants et contre l’élément francophone du Québec.

Ces différentes mesures dont le processus d’élaboration
est actuellement en marche constituent,  à mon avis,
une étape importante dans la reconquête d’un secteur depuis longtemps
acquis  à l’élément anglophone. Il faut cesser de croire que
l’essentiel est acquis et que nous sommes confortablement engagés
sur la route du progrès de la nation. Certes, il y a déjà plusieurs
événements heureux et nous avons déjà commencé de réunir certaines
conditions préalables  à un véritable épanouissement du Québec
grâce, par exemple,  à des attitudes positives envers l’immigrant,
comme celle que je viens de vous dévoiler  à l’instant. Cette
politique, qui se veut axée sur un juste équilibre ethnique, ne
se fera pas sans un changement d’attitude des nôtres envers le nouveau-
venu, qui vient l’aider  à édifier une cité forte. C’est dans
cette optique que nous mettons aujourd’hui de l’avant une politique d’intégration qui allie les intérêts des immigrants  à ceux de la communauté franco-québécoise. Tant sur le plan démographique
que sur le plan socio-culturel, le phénomène de l’immigration au Québec est d’une importance primordiale face aux objectifs vitaux que nous nous efforçons  à atteindre. Tout cela requiert
de la part des pouvoirs publics québécois une politique lucide et cohérente. Le geste que nous venons de poser, par l’instauration d’un service spécialisé et permanent pour les immigrants, en constitue la première étape.

<Masse19670508>
<ALLOCUTION DE L’HONORABLE MARCEL MASSE, MINISTRE D’ÉTAT À L’ÉDUCATION À L’OUVERTURE DU COLLOQUE DE L’AUPELF LUNDI, LE 8 MAI 1967.>

C’est avec un vif plaisir que le gouvernement du Québec accueille aujourd’hui les représentants et les délégués des cinquante-cinq universités membres de l’Association des universités partiellement ou entièrement de langue française.
Cet honneur qui échoit au Québec est significatif puisqu’il consacre  à la fois son apport de plus en plus important dans le domaine de la coopération internationale et le caractère expressément français de notre nation. Mais ce qui nous enorgueillit au plus haut degré, c’est de constater que l’AUPELF, dont l’influence se fait grandissante non seulement chez les peuples francophones mais aussi un peu partout dans le monde, là où un enseignement supérieur est dispensé, a jailli ici même  à Montréal de l’esprit
d’un groupe d’universitaires québécois, il y a six ans  à peine. Ce qui, au début, apparaissait pour certains comme une lubie prétentieuse d’universitaires en quête de renommée est vite devenu le symbole de rapprochement des peuples francophones et des civilisations en vue d’une collaboration  à l’échelle internationale dans le domaine de la recherche scientifique et de l’enseignement supérieur. Jeune encore, votre organisme est donc appelé  à jouer un rôle de premier plan dans la civilisation contemporaine et celle de demain.

Le Québec est lui aussi un État jeune destiné  à un brillant avenir non seulement  à l’intérieur de ses frontières mais dans l’univers entier, comme en témoigne déjà brillamment la réussite
de l’Expo ’67, où se trouvent réunies sur cette « Terre des hommes » quelque 70 nations de mentalités et de cultures diverses. Voilà pourquoi il partage plus encore votre enthousiasme face aux multiples initiatives que vous entreprenez avec hardiesse et brio. D’ailleurs par les différentes contributions du gouvernement québécois  à votre organisme, nous avons voulu montrer par là l’intérêt que nous portons  à votre vocation d’unir les sources de jaillissement culturel disséminées dans le monde, ainsi que notre désir profond de servir cette cause éminemment belle de la coopération internationale, qui apparaît comme l’objectif premier que s’est assigné l’AUPELF. À ce chapitre, permettez-moi de souligner que
pour favoriser l’accomplissement de la mission qui vous est dévolue, nous avons inscrit cette année un montant de $75,000 destiné expressément au Fonds international de Coopération universitaire.
Cette contribution importante du gouvernement du Québec aidera, nous l’espérons,  à affirmer le caractère français du Québec et à développer son rayonnement dans le monde. Nous sommes d’autre part convaincus que cette subvention permettra au Fonds international de Coopération universitaire d’atteindre ses principaux objectifs, soit d’une part d’assurer la collaboration entre les universités membres et de faciliter la coordination des ressources et des efforts par une meilleure communication  à tous les plans, et, d’autre part, d’accorder assistance aux différentes universités francophones d’Afrique et d’Asie. Je puis vous assurer d’ailleurs que le gouvernement du Québec suivra avec bienveillance et attention tous les développements que permettra ce Fonds international de Coopération universitaire dans les échanges internationaux de caractère francophone. Nous y voyons là, en effet, l’œuvre par
excellence d’édification d’une communauté internationale des institutions et des pays de langue française. Car, au moment où les continents ne sont plus qu’ à quelques heures d’avion les uns des
autres, l’expansion des relations et la coopération entre les peuples constituent une source d’enrichissement réciproque qui ne doit pas être négligée.

Le thème de votre colloque « L’université et la recherche scientifique » met d’ailleurs en lumière la nécessité impérieuse d’intensifier la collaboration entre les nations et leurs institutions de haut savoir. En matière de recherche scientifique et de technologie, il n’est plus question d’œuvrer en solitaire si l’on
veut se tailler une place en vue, sinon d’avant-garde, dans notre monde contemporain. Il est par conséquent de première importance que nos universités soient en liaison constante dans ce domaine,
plus que dans tout autre, pour juger de leurs effectifs et comparer leur degré de connaissance. Basée sur le principe de l’entraide universitaire, cette recherche pourrait finalement s’avérer beaucoup plus féconde qu’on ne pourrait le croire  à prime abord.

Le Québec, pour sa part, a la ferme intention de démontrer son dynamisme en matière de politique scientifique, car c’est là l’une des clés du progrès intellectuel, de la prospérité matérielle et de l’autonomie d’une nation. Déjà certaines initiatives ont été entreprises dans le domaine, mais ce n’est que très peu  à côté de ce que nous envisageons pour l’avenir. Actuellement, des projets sérieux sont  à l’étude et tout nous porte  à croire qu’ils aboutiront de façon concrète très bientôt.

Nous savons cependant que malgré toutes les initiatives que nous pourrons envisager au sein même d’une politique scientifique, elles demeureront vaines s’il n’y a pas une collaboration qui s’établisse au départ entre les différentes nations sensibilisées par le même problème. Aussi, je crois qu’il n’y a
pas de meilleur endroit qu’ici pour lancer cet appel  à la collaboration, car je sais que vous visez d’abord et avant tout  à éveiller cet esprit de coopération qui devrait prévaloir entre les peuples. Le Québec qui vous accueille aujourd’hui veut affirmer par là qu’une fois de plus il n’entend pas s’enfermer sur lui-même, mais bien plutôt s’ouvrir davantage sur le monde qui le découvre.

<Masse19670508b>
<ALLOCUTION DE L’HONORABLE MARCEL MASSE, MINISTRE D’ÉTAT À L’ÉDUCATION DEVANT « LES ENSEIGNANTS DE LANAUDIÈRE » LUNDI, LE 8 MAI 1967.>

Mes chers amis,

Actuellement, plusieurs personnes, face aux multiples changements et aux différents problèmes qui surviennent, se posent la question suivante: Y a-t-il vraiment une politique cohérente établie au ministère de l’Éducation ou ne s’agit-il en réalité que de lubies de technocrates, endossées par un gouvernement, ignorant ce qui se trame dans son dos. La question est,  à mon avis, éminemment valable. Aussi ai-je l’intention ce soir de faire le point sur la réforme scolaire au Québec pour clarifier
certains faits dont dépend notre avenir éducationnel.

Les circonstances socio-économiques exigent, de nos jours, une scolarisation massive de nos jeunes et le recyclage ou le perfectionnement des adultes. Le développement de la science, l’ère technologique, l’ouverture du Québec sur le monde, l’urbanisation, l’industrialisation, voilà autant de facteurs importants qui nécessitent un degré d’ouverture éducationnel de la population non atteignable présentement avec les moyens  à notre disposition. Dans le présent système, une scolarisation massive
des jeunes est impossible  à moins d’une démocratisation de l’enseignement. Or cette démocratisation de l’enseignement exigeait au départ qu’on détermine l’ampleur des besoins  à satisfaire du point de vue clientèle  à scolariser et la nature des services  à mettre en place pour répondre aux exigences des diverses clientèles.
Pour atteindre l’objectif visé, il fallait donc emprunter certains moyens tant du point de vue institutionnel que du point de vue administratif pour mettre en place le système scolaire répondant
aux besoins de notre société contemporaine et aussi en vue de celle de demain. Ce sont là quelques considérations que je voudrais aborder ici.

Une part de l’objectif actuel de la politique scolaire du Québec est de rendre le meilleur enseignement secondaire possible accessible  à toute la population étudiante. Dorénavant, la masse de notre population – jeune et adulte – doit pouvoir accéder  à des études secondaires pour être en mesure de participer activement au développement culturel, social et économique de notre société, et pour s’adapter  à un monde de plus en plus dominé par la science et la technique.

La croissance du taux de scolarisation, au niveau secondaire, combinée avec la croissance de la population du Québec, permet d’établir  à environ 700,000 le nombre de jeunes de 12  à 16
ans qui s’inscriront dans les écoles secondaires en 1971, alors qu’en 1965-1966, ces inscriptions s’élevaient  à 525,000. Cette clientèle qui envahira toujours en plus grand nombre les écoles secondaires sera hétérogène sous plusieurs aspects. Un premier groupe d’étudiants s’orientera vers une occupation professionnelle avant d’avoir complété les cinq années du programme de l’enseignement
secondaire. Un second groupe se dirigera vers le marché du travail au terme des cinq années prévues pour ce niveau d’enseignement. En fait, on estime  à 350,000 le nombre de ceux qui, au niveau secondaire, devront recevoir une formation professionnelle les préparant  à l’exercice d’un métier ou d’une occupation. Les 350,000 autres étudiants inscrits dans les écoles secondaires se prépareront  à entreprendre des études de niveau pré-universitaire et technique. Compte tenu de la répartition de
ces étudiants dans les cinq années d’études prévues pour le niveau secondaire, on estime que la clientèle annuelle des collèges pré-universitaires et professionnels, en 1971-1972, variera entre 60,000 et 70,000, soit entre 120,000 et 140,000 pour les deux ou trois années d’études de ce niveau d’enseignement.

Le problème fondamental  à résoudre au niveau secondaire est donc, d’une part, de trouver la façon d’assurer une formation convenable,  à caractère professionnel,  à tous les jeunes qui ne peuvent plus se contenter aujourd’hui d’études élémentaires et qui doivent poursuivre des études secondaires, sans pouvoir ou sans vouloir entreprendre, par la suite, des études pré-universitaires ou techniques et, d’autre part, de continuer  à donner  à tous les autres plus doués ou plus motivés une formation qui les habilite
à poursuivre des études post-secondaires. Voilà pourquoi une réorganisation des services scolaires, des structures institutionnelles et administratives, s’impose et se justifie.

Mais il n’y a pas que le groupe de jeunes de 12  à 16 ans qui doit entreprendre ou poursuivre des études secondaires. Pour diverses raisons, notamment  à cause du développement spectaculaire et récent des connaissances scientifiques et des exigences du monde du travail, la majorité de la population
adulte du Québec se voit dans l’obligation de se recycler. Il faut compter aussi ceux qui décideront de leur plein gré d’acquérir un complément de culture générale ou professionnelle afin de mieux s’intégrer  à la nouvelle société. Il est donc raisonnable de prévoir que les inscriptions aux cours de recyclage des adultes croîtront rapidement dans les prochaines années et pourraient théoriquement atteindre 1,500,000. Il faut souligner,  à ce chapitre, l’étonnante diversité des besoins de cette clientèle scolaire adulte.
Les lacunes  à combler sont aussi diverses que les individus. Les adultes d’aujourd’hui ont, hier, quitté l’école après une 7e ou une 8e ou une 9e année. Certains ont réussi  à parfaire, de diverses manières, la formation reçue en milieu scolaire, mais les lacunes sont encore nombreuses en langues, en mathématiques, en sciences de la nature, en sciences humaines et dans les connaissances techniques, si l’on en juge par la proportion des inscrits, l’an dernier, aux cours portant sur ces groupes de disciplines.

J’ai décrit sommairement les besoins de la population scolaire dite normale. Mais il ne faudrait pas oublier cette catégorie très importante d’enfants et de jeunes dont le développement physique, intellectuel, affectif ou social ne suit pas le rythme normal et qui, pour cette raison, ne peuvent profiter pleinement des cadres ordinaires de l’enseignement. Chacun ayant droit  à l’éducation et l’État ayant une importante responsabilité en ce domaine, notre système d’éducation doit non seulement s’occuper de tous les enfants susceptibles de profiter de l’éducation, mais aussi des exceptionnels qui requièrent une éducation spéciale complète ou des mesures temporaires ou partielles de rééducation.

Une scolarisation massive comme celle que je viens de décrire constitue un défi qu’un ministère de l’Éducation ne peut relever s’il ne révise pas le concept même des services scolaires qu’il doit rendre. Pour cela, des services existants doivent être transformés, d’autres développés, d’autres créés. Tous
doivent désormais fréquenter au moins l’école secondaire, mais tous n’y arriveront pas avec les mêmes talents, la même préparation, les mêmes intérêts, les mêmes besoins. Il faut donc organiser
l’enseignement secondaire de façon  à permettre  à chacun de découvrir ses propres talents et  à offrir également à chacun l’opportunité de poursuivre aussi longtemps que possible sa formation générale et, au moment nécessaire, de se préparer d’une façon immédiate  à l’exercice d’une fonction de travail. Il faut donc,  à la fois, édifier un programme possédant une souplesse extraordinaire et, en même temps, voir  à ce que ce programme soit structuré de telle sorte que tous aient l’occasion de pratiquer
des disciplines nécessaires  à une formation équilibrée et vraiment humaniste. Il faut de plus, pour des raisons d’efficacité académique et de rentabilité financière, viser  à créer des conditions permettant l’exploitation maximum du potentiel professoral et des techniques didactiques audio-visuelles. Le ministère de l’Éducation croit donc pouvoir poursuivre tous ces objectifs par la mise en place d’un service de l’enseignement structuré autour d’un programme d’enseignement secondaire polyvalent,  à options graduées, obligatoires et facultatives, complété par un système de promotion par matière.

Nous avons déjà fait connaître ces positions sur ce que doit être le programme d’enseignement secondaire au Québec en publiant, en septembre 1966, le Document d’éducation no 2 qui commente le règlement no 1 adopté en mai 1965. En résumé, c’est en offrant  à tous les écoliers l’occasion d’une certaine formation et dans le domaine des langues, et dans celui des sciences, et dans celui des arts, et dans celui de la technique que l’enseignement secondaire répondra  à leurs besoins. Pour cela, le programme de l’enseignement secondaire doit être polyvalent et l’organisation de l’enseignement,  à ce niveau, profondément modifiée.

La préparation d’un programme d’enseignement
secondaire permettant de répondre aux multiples et divergents
besoins de la population  à scolariser a obligé le ministère de l’Éducation
à examiner quelle procédure il fallait employer pour transformer
les programmes actuels de façon  à ne pas perturber les
étudiants, les parents, les enseignants, les administrateurs scolaires
et tous les organismes scolaires et professionnels habitués
à travailler dans le cadre précis de sections bien identifiées et de
programmes bien connus. Nous en sommes venus  à la conclusion
qu’il fallait « décloisonner » les programmes actuels, c’est-à-dire,
constituer un programme d’études comprenant l’ensemble des matières
vraiment distinctes apparaissant dans les divers programmes
des écoles qui dispensent un enseignement de niveau secondaire.
L’opération de décloisonnement a permis de constater que les
divers programmes actuellement en vigueur constituaient un
faisceau quasi inextricable de matières dont l’étude conduisait
à des spécialisations prématurées. C’est ainsi qu’on a découvert l’existence, dans les programmes d’études secondaires, de 140 disciplines différentes et de 604 matières distinctes. Ces 604
options comportent 49 programmes différents de mathématiques, 39 de français, 32 d’anglais, 46 de sciences dont 16 programmes de chimie, 13 de physique et 17 de biologie et « autres sciences ».

Le décloisonnement des programmes actuels a donc d’abord consisté  à supprimer purement et simplement un grand nombre de matières qui font double emploi dans les divers programmes des écoles dispensant un enseignement de niveau secondaire.Il a permis ensuite le rapatriement dans le programme institutionnel de l’école secondaire d’un certain nombre de matières qui sont effectivement de niveau secondaire, mais qui, en raison de l’incohérence de notre système scolaire, sont présentement inscrites au programme de certaines institutions post-secondaires. Par le truchement du programme qu’il propose, le ministère croit pouvoir répondre  à toutes les aptitudes et  à toutes les ambitions de la population scolaire normale, jeune et adulte, tout en continuant d’assurer une formation équilibrée et humaniste. Un programme de cette nature permet également d’adapter l’enseignement  à la clientèle
exceptionnelle capable de s’intégrer dans les cadres des institutions scolaires publiques.

Pour créer, développer et transformer le service de l’enseignement ainsi que les services auxiliaires requis par la scolarisation massive des jeunes et des adultes, au niveau secondaire, il nous fallait prendre certains moyens, tels que l’aménagement d’un réseau d’écoles secondaires académiquement
et financièrement rentables et la mise en place de structures administratives efficaces et dynamiques.

Ce réseau d’écoles secondaires devra permettre
à chacun de découvrir ses propres talents et préférences, et offrir
également  à chacun l’occasion de poursuivre aussi longtemps
que possible sa formation générale et, si nécessaire, de se préparer
immédiatement  à une fonction de travail. À l’école secondaire
polyvalente, on dispensera donc non seulement un enseignement
dit de culture générale, mais aussi un enseignement dit de
formation professionnelle. Aussi les étudiants, venus de divers
milieux et s’acheminant vers divers secteurs de l’activité humaine,
peuvent trouver  à l’école secondaire polyvalente la formation
générale la plus élevée qu’ils peuvent atteindre, compte tenu
de leurs aptitudes, et une spécialisation professionnelle plus ou
moins poussée selon leurs besoins, leurs goûts et leur habileté.

Si ce genre d’école nous apparaît comme le moyen
le plus approprié, dans les circonstances actuelles, pour dispenser
l’enseignement secondaire, elle est également le moyen par
excellence d’utiliser au maximum les ressources humaines de
chaque milieu. Pour les maîtres, le contact fréquent, au sein
d’une même école, avec les confrères enseignant la même discipline
ou une discipline connexe ne peut être qu’un enrichissement
dont profiteront les étudiants. L’isolement que les maîtres ont
trop souvent connu avant la régionalisation scolaire n’a pas eu,
règle générale, de vertu stimulatrice sur leur perfectionnement académique et sur leur rendement pédagogique. De plus, une telle organisation scolaire est de nature  à aider les personnes dont
les compétences seront éventuellement mises  à profit,  à acquérir
une mentalité pédagogique  à laquelle leur formation particulière
ne les a pas préparés. Les enseignants, de leur côté, au
contact de ces praticiens d’autres professions, auront l’occasion
d’enraciner davantage leur pédagogie dans la réalité concrète de
la communauté qu’ils ont accepté de servir.

Bref, l’école secondaire polyvalente n’est pas une
fin en soi. Elle est un moyen et le moyen le plus approprié pour
atteindre les objectifs poursuivis, compte tenu des ressources humaines
et matérielles ainsi que des potentialités financières et administratives
du milieu québécois. La réorganisation de l’enseignement
et de l’école secondaire, en particulier, n’atteindrait pas les
objectifs définis plus tôt si l’on se contentait d’une simple coordination académique des programmes d’études, en maintenant juxtaposées des écoles dispensant le cours scientifique, le cours classique,
le cours général, le cours commercial, ou des écoles offrant
des cours de métiers, des cours d’enseignement ménager,
ainsi de suite. Désormais, les divers réseaux d’écoles dispensant
un enseignement de niveau secondaire ne peuvent plus être des entités
isolées et refermées sur elles-mêmes. Ces écoles doivent
faire partie d’un tout plus vaste: l’institution secondaire polyvalente.

Par conséquent, le ministère de l’Éducation entend-il prendre tous les moyens pour rendre accessible  à tous, jeunes et adultes, cet enseignement polyvalent. L’urgence et l’ampleur
des besoins  à satisfaire sont telles que toute discussion sur cet objectif
causerait des retards dramatiques. D’ailleurs, sur ce sujet comme bien d’autres, la phase de la consultation est nettement terminée. La commission d’enquête sur l’enseignement a recommandé la polyvalence; le Comité du plan de développement scolaire a endossé ces recommandations; le Conseil supérieur de l’Éducation a approuvé le règlement no 1 qui découle de ces recommandations.
Le ministère de l’Éducation actuel a lui-même publié un
document d’Éducation  à ce sujet. Il reste encore  à organiser la
polyvalence et  à en assumer toutes les conséquences. Cette tâche
est évidemment colossale, mais nous sommes bien disposés  à la
mener  à bonne fin.

L’organisation d’un enseignement secondaire polyvalent
exige conséquemment la mise en commun, dans un territoire
donné, de toutes les ressources humaines et matérielles dont
une collectivité peut disposer, car les exigences de la polyvalence
sont telles que seule une collectivité régionale est en mesure de
leur faire face. La régionalisation scolaire s’est accomplie chez
nous, dans les cadres d’une planification que ses défenseurs appellent
« indicative » et que ses détracteurs qualifient de « technocratique ».
Quoiqu’il en soit, la planification par l’État est désormais
une nécessité et, sur ce point, le ministère de l’Éducation
entend bien ne pas se dérober  à sa part de responsabilité. En fait,
en procédant  à la planification administrative, académique, institutionnelle
et financière du système scolaire, nous ne faisons qu’assumer
nos responsabilités  à l’égard du bien commun. Il faut noter
à ce sujet que la planification pratiquée par le ministère a été et
est encore jugée de diverses manières, et bien des difficultés actuelles
sont les résultats d’une incompréhension manifeste des procédures
suivies dans l’élaboration et la mise en vigueur des politiques
scolaires. Une enquête menée  à l’automne 1966 par le Centre
de recherches en opinion publique a d’ailleurs clairement démontré
que l’information de la population a été lacunaire. Aussi ne
faut-il pas s’étonner si un grand nombre de difficultés et de problèmes
sont nés de cette situation. Nous entendons donc prendre
dorénavant tous les moyens possibles pour éclairer la population
sur ce qui s’est accompli ces derniers temps et sur ce qui s’accomplira
pendant les prochaines années dans le domaine scolaire
au Québec. Dans cette perspective, il a été créé un Service des
parents dont la fonction est d’assister ceux-ci dans leurs démarches
auprès des diverses directions générales du ministère et de
leur fournir toutes les informations qu’ils pourraient réclamer.

De plus, le ministère a reconnu la nécessité d’attacher,  à chaque
bureau interrégional, un conseiller en relations publiques afin de
décentraliser les services du bureau provincial d’information situé
dans la Capitale.

Plusieurs citoyens ont été peut-être quelque peu
stupéfaits de notre attitude et de nos décisions, et ils n’ont pas
manqué de nous rappeler un article de notre programme politique
de 1966. « Le gouvernement de l’Union nationale, disons-nous
dans notre programme politique de 1966, favorisera, dans toute
la mesure du possible, la décentralisation de l’enseignement secondaire
dans les régions rurales où l’éloignement excessif de
l’école pose des problèmes aigus de transport par autobus, avec
tous les dérangements profonds d’ordre physique et psychologique
qui s’ensuivent chez des milliers d’enfants ».

Il est vrai que des problèmes réels ont été soulevés
par la régionalisation scolaire. Le transport des écoliers sur
des distances considérables, parfois, est peut-être la principale difficulté rencontrée dans les milieux ruraux. Ce problème, qui
aurait pu être étudié et résolu pour lui-même, a, en fait, provoqué
la remise en question de la nécessité de la polyvalence, de
l’école secondaire polyvalente, de la commission scolaire régionale,
bref, la remise en cause,  à toute fin pratique, de la régionalisation
scolaire sous ses aspects académiques, administratifs,
topographiques, financiers, etc… Il convient donc,  à ce moment-ci, de faire connaître explicitement notre point de vue sur ce problème et les décisions auxquelles nous sommes parvenus. Le gouvernement s’est engagé  à « favoriser la décentralisation de l’enseignement
secondaire, dans les régions rurales, où l’éloignement
excessif pose des problèmes aigus de transport…  » Une analyse
attentive de cette proposition indique bien clairement que le problème
à résoudre est rigoureusement « exceptionnel ». Les expressions
« régions rurales », « éloignement excessif », « problèmes aigus »,
« dérangements profonds »… démontrent clairement qu’au point
de vue du gouvernement, la régionalisation scolaire dans son ensemble
ne doit pas être remise en discussion. Nous avons déjà
opté pour la polyvalence et ses conséquences institutionnelles, administratives
et financières, comme le prouve le document d’éducation no 2.

Le gouvernement s’est engagé  à favoriser la décentralisation
« dans toute la mesure du possible »… Cela équivaut,
concrètement,  à renoncer  à une discussion du plan global et  à accepter
que l’étude du « cas exceptionnel » soit soumis  à qui de droit.
Mais  à qui doit-on soumettre cette étude d’un cas aussi complexe?
Directement au ministre de l’Éducation? Directement au député?

Il est évident que le député, dans notre régime parlementaire, est
le porte-parole des habitants de son comté. Il est également celui
qui, au sein de l’Assemblée législative et de comités parlementaires
ad hoc, peut participer  à l’élaboration des politiques gouvernementales.
Il est enfin celui qui, une fois les décisions prises,
doit en expliquer le bien-fondé  à la population. Cependant, tout
comme les ministres, il doit accepter que le style d’action, en politique
gouvernementale en 1967, doit s’appuyer sur la consultation
et la participation des corps intermédiaires représentés dans des
comités d’envergure provinciale, eux-mêmes organiquement structurés
et responsables.

Dès lors, si les hommes politiques – députés et
ministres – peuvent avoir des opinions personnelles ou se faire les
porte-parole des opinions des groupes de pression de leurs circonscriptions
électorales, ils ne peuvent cependant pas penser pouvoir modifier toute chose au gré de ces mêmes opinions. Ils doivent
respecter cette force nouvelle de la démocratie organique et qu’on
appelle couramment les corps intermédiaires. Pour autant, donc ,
que la régionalisation scolaire est concernée, toute modification
au plan déjà établi doit normalement faire l’objet des études des organismes
consultatifs actuels ou d’autres organismes analogues, aussi
valables sur le plan de la représentation, soit au niveau provincial,
soit au niveau régional. C’est dans cette optique que le gouvernement
vient de décider la création d’un comité pour étudier les
« cas exceptionnels » de régionalisation scolaire. Ce nouvel organisme
aura la responsabilité de recommander au ministre de l’Éducation
les mesures appropriées  à la solution des « cas exceptionnels »
qui font présentement l’objet de certains problèmes. Procéder autrement,  à notre point de vue, équivaudrait  à bafouer, pour satisfaire des intérêts particuliers, des centaines d’organismes et des
milliers de personnes qui ont œuvré et œuvrent encore – en partenaires
bénévoles – avec le ministère de l’Éducation depuis bientôt
trois ans. Ce serait aussi compromettre gravement l’équilibre
même des plans déjà arrêtés, puisque régler  à la pièce les
difficultés d’aujourd’hui, en dehors des cadres généraux adoptés,
signifierait,  à toute fin pratique, accepter que n’importe qui peut
changer n’importe quoi, n’importe comment et n’importe quand.

Lorsqu’on jette un coup d’oeil sur la situation d’ensemble
dans le secteur éducationnel actuellement en pleine effervescence,
on pourrait être tenté de croire que les commissions
scolaires régionales sont nées seulement en 1961 avec la « Loi pour
favoriser le développement de l’enseignement secondaire » ou encore,
en 1964,  à l’occasion du lancement de l’Opération 55. Or, tel n’est
pas le cas. Lorsqu’on analyse l’évolution historique de nos lois
scolaires, on se rend compte que le phénomène de régionalisation
n’est pas une idée nouvelle au Québec. Dès 1905, en effet, les responsables
de l’enseignement, dans la section protestante, se préoccupaient
d’unir les forces locales disponibles pour offrir une meilleure
éducation aux enfants. Du côté catholique, pour faire face
aux difficultés soulevées par l’application du programme d’étude de
1906, le Comité catholique du conseil de l’Instruction publique forma,
en 1917, un sous-comité chargé de procéder  à une réforme complète
du programme. Comme on le voit, les tangentes actuelles sont
le fruit d’une assez longue évolution historique. Aussi cette réforme
et cette réorganisation que nous entreprenons aujourd’hui s’inscrivent-
elles dans l’évolution normale de notre société et sont les phases contemporaines de transformation dont était l’objet notre système scolaire depuis 50 ans.

La mise en place de toute l’infrastructure administrative
et institutionnelle a certes provoqué des difficultés qui,
somme toute, sont minimes si on tient compte de l’ampleur de l’opération
entreprise. Bien entendu, du fait que la régionalisation
n’en est qu’ à sa phase préparatoire, que l’équipement n’est pas en
place partout et que la réforme pédagogique n’est pas encore amorcée,
l’absence de résultats évidents n’amène pas facilement l’adhésion
à une réforme qui comporte parfois des sacrifices importants.
Toutefois quand on voit les choses dans une perspective globale,
nous devons être plus sereins face  à l’avenir. Le désordre apparent
dans le domaine éducationnel fera alors place  à un système
homogène et  à la dimension des besoins de la société québécoise
contemporaine et future.

<Masse19670608>
<NOTES DE L’HONORABLE MARCEL MASSE DISCOURS BILL 21 – 2e LECTURE JEUDI, LE 8 JUIN 1967>

Monsieur le Président,

Le ministre de l’Éducation a longuement élaboré plus tôt sur l’importance d’établir un niveau d’enseignement qui fera le pont entre le secondaire et l’université et de mettre sur pied des institutions chargées d’organiser un enseignement collégial polyvalent qui réponde  à des besoins pressants
d’ordre démographique, pédagogique, économique, social et culturel. Il est évident que pour jouer un rôle primordial dans le monde de demain, le Québec doit investir massivement dans son capital humain et ouvrir toutes grandes les voies nécessaires pour scolariser la génération montante.

Aussi la consultation est-elle un facteur important dans l’élaboration de tout un nouveau contexte scolaire qui influencera l’éducation nouvelle. En insistant sur ce point, le ministre a explicité minutieusement les grandes questions inhérentes  à cette loi créant les collèges d’enseignement général
et professionnel, que ce soit en matière de confessionnalité, de polyvalence, de gratuité scolaire, ou de régime syndical.

Pour ma part, je veux limiter mon intervention aux aspects strictement pédagogiques des CEGEP. À cette fin, je parlerai d’abord des cadres généraux des études; ensuite, des programmes proprement dits; enfin, de la coordination des études de ce niveau avec celles qui le précèdent et avec celles qui
le suivent.

Permettez-moi de vous souligner ici que les aspects pédagogiques des collèges d’enseignement général et professionnel ont fait l’objet d’études approfondies de la part d’une Commission générale qui groupait des directeurs d’études, des enseignants et des administrateurs de divers réseaux (collèges
classiques, cours spécialisés, faculté des Arts). Celle-ci a élaboré plusieurs projets de documents de base comprenant les programmes, la description des cours, les profils académiques
et les conditions d’admission. Ces documents ont ensuite été soumis  à un comité mixte formé de représentants du ministère de l’Éducation et de représentants des six universités québécoises
qui assuraient la coordination de l’ensemble de l’opération pour ses aspects reliés  à la liaison entre le cours collégial et le cours universitaire: par le comité mixte, il a été possible d’obtenir
l’accord officiel des universités sur les programmes.

Ces séances, qui ont débuté en novembre 1966 et qui se sont prolongées jusqu’en mai 1967, ont permis
d’établir les documents de base sur les différents aspects pédagogiques, documents qui ont ensuite été étudiées au cours de trois réunions plénières où plus de 200 spécialistes des diverses disciplines
et administrateurs de faculté ont précisé le contenu des cours et ont défini les profils donnant accès aux facultés universitaires. Les résultats de ces séances ont permis de compléter le Règlement no. 3 qui a été adopté le 30 mars 1966, par l’arrêté en conseil no. 591. Pour l’essentiel, ce règlement fixe le niveau
et la durée des études au CEGEP, et précise quelles sont les questions qui devront faire, ultérieurement, l’objet de règlements.

Le niveau collégial constitue en somme un niveau intermédiaire entre le cours secondaire, d’une part, et, d’autre part, le cours universitaire ou le marché du travail, qui requiert une formation collégiale. Par référence au Règlement no. 1, c’est donc la 12ème année qui constitue le niveau d’entrée au collégial. Quant  à la durée même des études collégiales, elle sera répartie sur une période de deux ou trois ans,
selon les exigences des études universitaires, ou des occupations auxquelles elles donnent accès sur le marché du travail.

Précisons, toutefois, que la durée des études donnant accès aux structures d’accueil universitaires est fixée  à deux ans, tandis que la durée des études préparant au marché du travail sera de deux ou de trois ans, selon les exigences des diverses professions.

Il est important de préciser ici, monsieur le Président, qu’il est stipulé dans le Règlement no. 3 que les conditions d’admissibilité aux études collégiales, la détermination des cours préparant aux études universitaires ou au marché du travail, la préparation et l’administration des examens, la reconnaissance des institutions autorisées  à dispenser l’enseignement  à ce niveau, sont autant de points qui
doivent faire l’objet de règlements particuliers.

Les consultations concernant ces quatre points sont pratiquement terminées. C’est ainsi que les conditions d’admission au CEGEP, pour septembre 1967, sont déjà définis et que la détermination des « profils » fondamentaux conduisant aux structures d’accueil universitaires a reçu l’approbation des six
universités du Québec. D’autre part, la Mission des collèges a déjà élaboré les critères permettant au ministère de l’Éducation d’identifier les institutions aptes  à opérer selon le Bill 21.
Quant aux examens, les modalités de la participation des universités du Québec  à l’élaboration et  à la correction des questionnaires seront étudiées au Comité mixte, formé d’un représentant
de chacune des universités du Québec et d’un certain nombre de fonctionnaires du ministère de l’Éducation, dont messieurs Arthur Tremblay et Jean-Marie Beauchemin.

La structure générale des cours
À partir des recommandations du Rapport Parent et des travaux du Comité de planification de l’enseignement pré-universitaire et professionnel, un comité de travail a élaboré,  à compter de décembre 1966, un document précisant l’organisation des cours au CEGEP. On a appliqué le principe qui veut qu’ à ce niveau, la semaine de l’étudiant soit partagée  à parts égales entre des leçons d’enseignement proprement dit et des périodes de temps consacrées aux travaux de recherche en
bibliothèque, aux laboratoires, aux ateliers. C’est ce qui a conduit  à placer six cours d’enseignement proprement dit par sessions, un cours comprenant 45 leçons, étendues sur une période de 15 semaines.

Ces six cours eux-mêmes sont répartis en trois catégories bien distinctes.

– Deux cours sont obligatoires et communs  à tous: L’un en langue maternelle et l’autre en philosophie.

– Par ailleurs, trois cours doivent former le champ de concentration qui constitue des combinaisons d’options qui mènent  à une faculté universitaire déterminée. Chaque étudiant choisit la combinaison d’options qui correspond  à son orientation.

– Enfin, un dernier cours, appelé complémentaire, est laissé  à la discrétion de l’étudiant, mais il doit être choisi dans une discipline autre que celles qui composent la concentration.

L’organisation des cours en champs de concentration, si elle est nouvelle dans le secteur public, est pratiquée depuis une dizaine d’années,  à des degrés divers, au niveau collégial, dans les collèges classiques. Deux idées fondamentales peuvent expliquer le champ de concentration:

En premier lieu, la poursuite de la formation générale des étudiants de cet âge exige une certaine concentration dans trois ou quatre disciplines. Citons,  à ce sujet, un extrait du Rapport Parent:

« À la fin de l’adolescence, les jeunes éprouvent déjà le besoin de penser  à leur avenir, de la préparer, d’acquérir une certaine indépendance, de s’engager avec réalisme dans une certaine voie. Lorsque,  à ce stade, ils étudient les mathématiques en songeant  à une carrière en électronique, ou dans les assurances, dans la vente ou dans les statistiques, leur motivation  à l’étude est beaucoup plus intense.  » (R. P., par. 105).

Du même coup, l’on évite le danger de la dispersion ou de la « cafétéria intellectuelle ».

Permettez-moi de préciser tout de suite ici que le choix des champs de concentration eux-mêmes ne sera pas laissé au hasard. Je reviendrai d’ailleurs sur ce point au moment de parler de la coordination des études collégiales avec les structures d’accueil universitaires et celles du marché du travail.

Le régime pédagogique:

Un document aussi général que celui que je viens d’esquisser rapidement exigeait d’être monnayé
de quelque façon. La direction générale de l’enseignement collégial a préparé  à ce sujet un projet de directives pédagogiques concernant l’admission des étudiants, les catégories d’étudiants,
l’inscription, les travaux scolaires, etc.

La Mission des collèges d’enseignement général et professionnel a, de son côté, préparé un document préliminaire intitulé: Guide pour l’administration d’un CEGEP. A ce sujet, je mentionnerai seulement que le corps professoral des CEGEP sera regroupé en secteurs et en départements. Le
nombre des secteurs dont on fait mention dans le document, pourra varier, compte tenu de la dimension des CEGEP, mais l’on prévoit qu’ils pourraient être les suivants:
Secteur des sciences biologiques.
Secteur des sciences physiques.
Secteur des sciences humaines.
Secteur des sciences de l’administration.
Secteur des Arts.
Secteur des Lettres.

J’aimerais souligner ici que chacun des secteurs est axé sur une discipline fondamentale et recouvre
l’enseignement de cette discipline ainsi que l’enseignement de ses applications.

C’est pourquoi chaque secteur comprendra plusieurs départements. Par exemple, le secteur des sciences
physiques comprendra le département de mathématiques et de ses applications; le département de chimie et de ses applications, le département de bâtiments et travaux publics, etc.

Les secteurs et les départements seront, d’une part, l’instrument principal de l’intégration des professeurs des diverses institutions qui se regrouperont en CEGEP; ils seront d’autre part, l’instrument privilégié pour assurer le dynamisme de l’enseignement et la réalisation concrète de l’autonomie
pédagogique des CEGEP.

Du côté de l’étudiant, la structuration de l’enseignement en départements assure un contact plus proche
avec les maîtres. Quant  à ceux-ci, ils seront appelés  à travailler en équipe  à l’intérieur de ces départements et secteurs. De plus, ils participeront à la commission chargée de l’organisation et du
développement de l’enseignement. Ce rôle important qui leur sera dévolu implique par le fait même une revalorisation de la profession d’enseignant puisque celui-ci sera dorénavant appelé  à participer
à tous les paliers de l’organisation administrative et scolaire. Il importe donc que la formation des maîtres soit axée vers cetteparticipation essentielle au milieu dans lequel ils évolueront.

Il est bon de rappeler  à ce chapitre que le ministère de l’Éducation fait un effort tout particulier pour accentuer le processus et le mode de formation des maîtres de telle sorte que le Québec possède, dans le domaine de l’éducation, des professionnels qui détiennent toutes les qualités nécessaires pour remplir la tâche de plus en plus exigeante qui leur est confiée.

Les programmes

Les programmes des CEGEP appellent d’ailleurs les maîtres  à posséder un haut degré de savoir et de
connaissances dans leur spécialité. En effet, l’on retrouvera, au CEGEP, deux grands types de concentrations: celles conduisant aux études universitaires et celles conduisant  à l’exercice
d’une fonction de travail exigeant une formation de niveau collégial.

Dire cela, c’est révéler que les CEGEP seront polyvalents. Ce terme de polyvalence est malheureusement devenu une espèce de terme magique, et comme tout ce qui relève de la magie, il est confus. Précisons donc que le concept de polyvalence implique l’enseignement général et l’enseignement professionnel. L’enseignement professionnel lui-même touche plusieurs domaines, notamment: les techniques industrielles, les techniques commerciales, les techniques des sciences de
l’Homme, les techniques médicales et les techniques d’expression et de communication.

Présentement, le réseau de l’Enseignement spécialisé dispense principalement des cours dans les
techniques du secteur industriel. Certains cours professionnels terminaux ont été introduits récemment dans le domaine des techniques commerciales, médicales et des sciences de l’Homme. Exemple : Radiologie – Service social – Secrétariat et Comptabilité – Bibliothéconomie.

Il va de soi que l’on ne peut pas multiplier arbitrairement les cours professionnels terminaux, puisqu’il
faut s’assurer, avant d’autoriser un établissement  à dispenser un cours nouveau, qu’il correspond étroitement aux besoins du marché du travail.

Une vingtaine de comités travaillent déjà depuis un an  à définir de nouveaux cours ou  à modifier les cours déjà existants. D’autres comités seront créés dans les mois qui viennent. Avant que ces divers comités aient remis leurrapport, il convenait d’arrêter la liste des cours professionnels terminaux qui seraient offerts, en septembre 1967, dans les CEGEP. Cette liste comprend dix-huit cours professionnels.

Certains sont peut-être sceptiques devant l’éventail de cours présenté et seront enclins  à croire que de tels cours pourront être soit insatisfaisants, soit superflus, selon l’optique dans lequel on se situe. Or, tel n’est pas le cas. Tout a été pensé, repensé, défini et précisé. D’ailleurs, le contenu des cours qui seront offerts, en septembre prochain dans les CEGEP, est le produit d’une large consultation de tous
les corps et organismes intéressés. Je mentionnerai seulement les phases les plus récentes de cette consultation:

1 – En décembre 1966, le responsable des programmes a formé un comité composé de représentants des facultés des Arts, des collèges classiques, des écoles normales et des instituts techniques. Les travaux de ce comité ont surtout porté sur les aspects pédagogiques généraux des futurs CEGEP.

A titre d’exemple, disons que le document intitulé: Structure générale des cours est issu des travaux de ce comité.

2 – Les 10, 11 et 12 janvier 1967, près de 80 professeurs des

trois principaux réseaux, qui dispensent présentement un
enseignement de niveau collégial, se sont réunis  à Montréal
pour élaborer les grandes lignes des cours destinés au
CEGEP. Leur travail a consisté  à faire la synthèse des
programmes existant  à ce niveau, compte tenu des cadres
généraux prévus pour les CEGEP.

3 – Le travail de cette session d’études a ensuite été soumis à
plus de 200 représentants des six universités du Québec qui
ont travaillé, chacun selon sa compétence propre,  à la mise au point de ces cours.

4 – Un mois plus tard, plus de 125 représentants des six universités du Québec effectuaient,  à même les cours déterminés lors des deux sessions de travail qui avaient précédé, le choix des cours devant entrer dans la composition des divers champs de concentration préparant aux structures d’accueil universitaires.

5 – Au fur et  à mesure que les travaux que nous venons de rappeler s’effectuaient, ils étaient transmis au Comité mixte pour fin de discussion et d’approbation ultime. Rappelons que le Comité mixte est formé d’un représentant de chacune
des six universités du Québec, et d’un certain nombre de
fonctionnaires du ministère de l’Éducation.
6 – Le contenu des cours ainsi élaborés vient finalement d’être
soumis pour une dernière révision aux professeurs même
qui devront les dispenser dans les quelques CEGEP qui
opéreront en septembre 1967.

Il va sans dire que les programmes de formation professionnelle
ont été élaborés ou révisés, selon le cas, selon
un processus de consultation analogue  à celui que je viens
de décrire. Au moment où je vous parle, près de 180 professeurs
des Instituts de technologie sont réunis,  à Trois-Rivières, pour une révision ultime des programmes concernant les diverses spécialités de la formation professionnelle.

La décision de créer des CEGEP en septembre 1967 exigeait que l’on adoptât les cours tels qu’ils sont
au terme de ce long travail de mise au point. Il est nécessaire, en effet, que les responsables des quelques CEGEP qui opéreront en septembre 1967 puissent être fixés  à ce sujet, d’ici  à
quelques semaines. Ils le seront effectivement  à la fin de ce mois.

Cela ne veut pas dire que ces cours ne sont pas perfectibles. Au contraire, ils demeurent perfectibles
à un double point de vue:

A court terme, c’est-à-dire avant septembre 1967, il demeure possible d’apporter des modifications mineures aux cours présentement arrêtés. D’autre part, pour certaines disciplines, par exemple, le Français, des guides seront préparés et distribués aux professeurs avant septembre 1967.
À long terme, c’est-à-dire dans le courant de l’année scolaire 1967-1968, les cours de la première et de la deuxième sessions pourront être modifiés  à la lumière de l’expérience de leur enseignement. Dans le même temps, il sera possible de perfectionner et de compléter les cours de la troisième et de la quatrième sessions.

Ce processus de constante révision sera d’ailleurs une politique générale du Service des programmes de l’enseignement collégial au ministère de l’Éducation.

Ainsi donc, si l’on doit, pour des raisons administratives, arrêter  à ce stade-ci l’élaboration des cours au
CEGEP, cela n’entraîne aucunement que l’on refuse leur perfectionnement et leur mise au point ultérieurs.

La coordination:

Les CEGEP constituant un niveau intermédiaire, il importe de la coordonner avec le cours secondaire et avec les études supérieures. En ce qui concerne la coordination avec les études secondaires, les conditions d’admission pour septembre 1967 ont été fixées de façon  à rendre justice aux diverses clientèles scolaires terminant le cours secondaire, selon l’un ou l’autre des réseaux et des sections
qui existent présentement; de façon aussi  à préserver l’intégrité et les exigences propres de l’enseignement collégial.

L’opportunité qu’auront les commissions scolaires régionales d’organiser le secondaire V, pour l’année
scolaire 1967-1968, contribuera  à « nettoyer » le front scolaire, de telle sorte que déjà, en septembre 1968, on pourra parler d’un seuil d’admission au CEGEP parfaitement déterminé.

En ce qui concerne la coordination avec
les études universitaires, grâce au travail effectué lors de la
réunion des 20 et 21 mars,  à Saint-Hyacinthe, avec 125 représentants
des six universités du Québec, de même qu’aux décisions
prises au Comité mixte, l’on peut dire qu’elle est pratiquement
terminée, et de façon telle que les étudiants des CEGEP
sauront clairement comment organiser leurs études collégiales
selon l’une ou l’autre des orientations ultérieures qu’ils visent.

La coordination des études collégiales
avec le marché du travail peut, d’une part, s’appuyer sur la
pratique établie et, d’autre part, comme je le disais plus haut,
une consultation systématique avec les divers milieux de travail
est présentement en cours. L’on comprendra, toutefois, que,
dans ce domaine, la consultation est une entreprise permanente
et qui implique, d’ailleurs, une coordination étroite avec plusieurs
autres ministères.

En guise de conclusion, je voudrais rappeler trois choses:

C’est la première fois dans l’histoire scolaire du Québec
qu’une aussi longue et aussi large consultation est entreprise
en vue d’établir des programmes mieux adaptés aux
étudiants et aux besoins de la société. C’est la première
fois, notamment, qu’un réseau complet des six universités
tombe d’accord avec le ministère pour uniformiser les
les conditions d’admissions aux facultés et pour établir
une liaison directe avec le reste du secteur scolaire.

De plus, il me plaît de signaler que le ministère de l’Éducation
a rencontré, tout au long de cette vaste opération,
une collaboration généreuse et soutenue des divers
corps professoraux. Cette collaboration d’ailleurs se
poursuit et constitue en fait le style de travail de la Direction
générale des CEGEP.

Je ne voudrais pas terminer mon intervention sans rappeler
que l’un des objectifs principaux qui ont amené la
Commission d’enquête sur l’enseignement  à proposer ce
nouveau niveau d’enseignement, c’est d’assurer  à tous un
enseignement correspondant aux besoins de l’heure.
Cet objectif peut sembler une banalité.

Il ne peut être pris au sérieux qu’en autant qu’il repose sur une
nouvelle conception de l’enseignement face aux changements de
la société.

Traditionnellement, un système scolaire
se définissait comme le moyen, pour une société, de transmettre
les connaissances et les valeurs qui constituaient la société elle-même. En ce sens, le système scolaire était le reflet de la
société.

Dans une société statique, cette conception
du système scolaire était satisfaisante, puisque, par définition,
les élèves, au sortir du système scolaire, trouvaient une société
pratiquement inchangée, par rapport  à ce qu’elle était au moment de leur entrée dans le système.

Mais dans une société où les structures
elles-mêmes sont devenues mobiles, le rôle du système scolaire
ne peut plus être le même. En plus de transmettre des
traditions, des connaissances et des valeurs qui transcendent
une époque particulière, le système scolaire doit viser  à jouer
un rôle actif comme facteur d’évolution de la société tout entière.

Notre société actuelle, en effet, a enregistré le fait du pluralisme culturel et du régime démocratique,
mais notre système scolaire n’a pas encore traduit concrètement, dans ses structures et dans ses contenus, ce double fait.

Or justement, la polyvalence constitue la traduction du pluralis me culturel sur le plan de l’organisation pédagogique et des programmes. Elle vise  à permettre, dans
le monde scolaire, « l’égalité des chances », qui est un des aspects
fondamentaux dans un régime démocratique.

A notre avis, le système d’enseignement
idéal est celui qui prépare des citoyens  à gagner utilement leur
vie et  à comprendre la civilisation où ils devront vivre. On sait
déjà que cette civilisation est terriblement exigeante. Ce système
d’enseignement devra donc transmettre des valeurs et non seulement
des connaissances factuelles. Il devra stimuler l’esprit
d’initiative et l’esprit créateur et non seulement l’accumulation
de connaissances.

Écoutons Domenach:
« Les certitudes ne sont pas des tranquillisants qu’on puisse
acquérir sur le marché de l’intelligence. ‘Donnez-nous une
interprétation du monde, complète et satisfaisante, qui nous
permette de militer, la conscience tranquille, pour un avenir
radieux; donnez-nous notre dogme de tous les jours. Cette
prière qui monte de la société du bien-être prend parfois un
ton pathétique, et il n’est pas commode d’y résister, car le
besoin du sens est le plus légitime qui soit lorsque toutes les
paroles semblent également valables, toutes les attitudes également
possibles; on conçoit que des jeunes cœurs veuillent
passer ce neutralisme nanti au fil d’une certitude tranchante.
Mais je crois préférable de surseoir jusqu’ à ce qu’apparaissent
les conditions d’une synthèse.  »

C’est donc dire que malgré toutes les
assurances qu’on pourra donner, malgré tout le travail accompli
en profondeur partant des principes de base jusqu’aux détails
les plus minutieux, il restera toujours des incertitudes. Nous
œuvrons dans la matière, or, la matière est toujours perfectible.
A ceux qui recherchent des recettes toutes faites pour
leur permettre une conscience tranquille,  à ceux qui craignent
tout changement  à l’ordre établi même si cet ordre ne correspond
plus aux besoins de la société actuelle,  à ceux-là, je dis qu’il
faut sans cesse construire, reconstruire malgré les imperfections
qui nous guettent dans l’élaboration d’une œuvre nouvelle.
Non, nous devons fuir les certitudes tranchantes, les consciences
trop tranquilles si nous voulons donner aux futurs citoyens du
Québec les instruments pour se faire valoir sur la scène mondiale.

<Masse19670613>

<ALLOCUTION DE L’HONORABLE MARCEL MASSE, MINISTRE D’ÉTAT À L’ÉDUCATION
ET MINISTRE DÉLÉGUE À L’EXPO 67″ DEVANT L’INSTITUT EUROPEEN D’ADMINISTRATION DES AFFAIRES À MONTRÉAL, MARDI, LE 13 JUIN 1967.>

Il m’est très agréable de me faire l’interprète du Premier ministre du Québec et du Gouvernement pour vous souhaiter la plus cordiale bienvenue  à l’occasion de votre visite en notre pays et tout particulièrement  à l’occasion de cette cérémonie de remise de diplômes aux étudiants de l’Institut Européen d’administration des Affaires.

Le président du Conseil Exécutif regrette que des engagements antérieurs n’aient pu lui permettre d’accepter votre aimable invitation  à présider cette cérémonie. Je le regrette aussi pour lui, mais je me réjouis que son absence me vaille l’appréciable honneur de le remplacer en cette circonstance exceptionnelle.

Ce n’est pas tous les jours, en effet, qu’un institut européen tient sa séance de collation des diplômes en terre québécoise. J’apprécie d’autant plus cet honneur qu’une étude même rapide de l’historique de votre Institut, de sa nature et de son rôle, a fait naître en moi une grande admiration.

L’originalité de la conception même de l’Institut Européen d’Administration des Affaires, l’étendue et la profondeur de son programme, le modernisme de ses méthodes, le caractère international de son rayonnement sont autant de points qui ne peuvent manquer d’intéresser quiconque se préoccupe  à la fois de l’éducation et de l’économique et c’est particulièrement le cas, comme vous le savez déjà, du Québec.

Sans doute, le haut niveau académique de votre Institut et le choix sévère de ses étudiants sont de nature  à vous permettre de jouer un rôle considérable dans la direction et l’évolution de la vie économique du monde occidental, et c’est déjà une bonne contribution au progrès et au bien-être de l’humanité.

Je suis cependant davantage impressionné par la grande diversité des pays d’origine des étudiants de l’Institut Européen d’Administration des Affaires. Cette caractéristique non seulement imprègne une marque originale  à votre institution, mais elle lui donne une dimension vraiment humaine, voire même spirituelle, qui place les valeurs économiques et matérielles dans leur vraie perspective.

Étant donné le rôle prépondérant des valeurs économiques dans la vie des individus, des peuples et de l’humanité toute entière, il est extrêmement encourageant de penser que de futurs dirigeants de la vie économique provenant d’un grand nombre de pays vont établir entre eux, grâce à votre Institut, des relations humaines, voire même des amitiés profondes et durables.

La multiplication de générations de chefs d’entreprises de ce caractère ne peut que favoriser la compréhension internationale et la paix, valeurs humaines transcendantes auxquelles le Québec, par ses origines, son histoire, sa philosophie du monde et de la vie, attache une importance primordiale.

Vous ne serez donc pas surpris, étant donné les sentiments d’admiration que je viens d’exprimer, si je vous dis que le Québec est fier d’avoir été choisi comme lieu de cette cérémonie de collation des diplômes et de votre visite de fin d’année.

Nous considérons ce double geste comme un témoignage non équivoque de votre intérêt pour le Québec, pour son évolution économique et culturelle et pour sa contribution, si modeste soit-elle, au progrès matériel et spirituel de l’humanité.

Ce que vous saviez déjà sur l’évolution économique du Québec et ce que votre séjour parmi nous vous aura permis d’apprendre, devraient vous convaincre, hors de tout doute, que le Québec est profondément engagé dans une évolution économique
extrêmement rapide et que son intérêt, pour tout ce qui est lié de
près ou de loin  à l’économie et  à l’administration, est certes l’un
des traits les plus caractéristiques de sa physionomie actuelle.

Cet intérêt se manifeste par un développement
rapide de l’enseignement des techniques et des sciences économiques,
commerciales ou administratives  à tous les niveaux de l’enseignement.
C’est que nous avons un besoin urgent de techniciens et de spécialistes
à tous les niveaux du monde des affaires et dans tous les secteurs
de l’administration, tant dans l’entreprise privée que dans l’administration
publique.

Conscient de l’apport précieux du monde extérieur, le Québec ne se contente pas de développer et de revaloriser ses programmes d’études techniques, commerciales, administratives  à tous les niveaux mais il multiplie, par tous les moyens  à sa disposition, ses relations techniques, scientifiques et culturelles
avec les autres parties du Canada, les États-Unis et l’Europe.

Chaque année, grâce  à un système de bourses de perfectionnement, des centaines de diplômés de nos universités vont se perfectionner  à l’étranger, et pour un grand nombre dans le domaine de l’administration des affaires.

De plus, grâce  à une convention de coopération technique franco-québécoise conclue en 1964 entre le ministère de l’Éducation du Québec et l’Association pour l’organisation des stages en France, la France et le Québec ont échangé depuis les trois dernières années plusieurs centaines de spécialistes, ingénieurs, économistes, administrateurs, etc., soit pour des stages de perfectionnement,des voyages d’études ou des missions d’experts-conseils.

Dans le cadre de cette même convention, nous avons inauguré, en janvier dernier, le centre de diffusion de la documentation scientifique et technique française au Québec. Grâce  à ce centre, les milieux québécois intéressés seront mieux informés sur les techniques et les réalisations françaises en ce domaine.

Il vous intéressera sans doute d’apprendre, si vous ne le savez déjà, qu’au niveau de la Fonction Publique, de jeunes fonctionnaires du Québec, déjà responsables de secteurs importants
de l’administration québécoise, vont effectuer en France un stage d’une durée d’un an  à l’École Nationale de l’Administration de Paris, afin de s’informer sur place des grands problèmes français de l’économie, desfinances, de la planification, etc.

Cette énumération fort incomplète des initiatives du Québec pour le perfectionnement de ses dirigeants actuels et futurs dans le monde de l’administration des affaires devrait suffire, il me semble,  à démontrer jusqu’ à quel point nous comprenons vos aspirations et vos préoccupations, puisque dans une très large mesure, elles sont nôtres.

Toutefois, nous n’entendons pas demeurer au
plan de ces seuls échanges. Je me permets d’ailleurs de signaler
ici que le Québec est désireux et prêt  à collaborer avec d’autres
pays dans ces divers domaines qui font actuellement l’objet d’ententes
avec la France. Plus que jamais, les relations internationales
dans ces différentes sphères de l’administration et de l’économique
sont  à l’avant-plan de nos préoccupations. Nous sommes conscients,
en effet, de l’importance pour le Québec d’échanger ses champs de connaissances et ses ressources en capital humain avec d’autres pays intéressés dans ces mêmes secteurs qui détiennent en majeure partie
les clés du progrès social et économique d’une nation.

Vous comprenez maintenant pourquoi notre
Gouvernement a accepté avec empressement de contribuer  à l’organisation
de votre voyage et de votre séjour parmi nous. Il nous est apparu
très clairement, dès le début de nos relations, que si nous pouvions
contribuer un peu  à votre enrichissement, nous pourrions retirer
beaucoup de cette trop brève présence parmi nous, d’une équipe
de dirigeants du monde des affaires qui, dès demain, pourraient répandre
dans leur pays respectif, l’image d’un Québec jeune, dynamique,
résolument engagé dans la voie du progrès matériel au service
des grandes valeurs humaines.

Puisse votre séjour, en terre québécoise, vous être agréable et utile, et contribuer, dans une certaine mesure, à resserrer les liens qui nous unissent  à vos pays respectifs.

<Masse19670622>

<ALLOCUTION DE L’HONORABLE MARCEL MASSE, .MINISTRE D’ÉTAT À L’ÉDUCATION AU BANQUET NATIONAL DE LA SOCIÉTÉ SAINT-JEAN-BAPTISTE À MONTRÉAL LE 22 JUIN 1967>

C’est pour moi un honneur, doublé d’un sentiment de fierté, d’être invité aujourd’hui  à adresser la
parole  à un groupe aussi imposant de citoyens qui, par leurs diverses manifestations au sein de la Société St-Jean-Baptiste et dans leur milieu respectif, ont montré leur volonté de participer
à l’édification de la communauté francophone en terre d’Amérique.

Depuis quelques années, les Québécois en général et plus particulièrement les membres de sociétés
nationales comme les sociétés St-Jean-Baptiste se sont sensibilisés au phénomène d’une vocation qui, sans être récente, a pris une ampleur et une importance insoupçonnées pour le Québec. Il
s’agit, comme vous l’avez sans doute pressenti, de la vocation internationale du Québec qui constitue d’ailleurs le thème central des fêtes du Canada français en cette année où justement, nous
sommes les hôtes du monde entier grâce  à cette « Terre des Hommes » sortie presque par enchantement du Saint-Laurent.

Le commissaire général des Fêtes du Canada français disait dans son message, concernant le Défilé
de la Saint-Jean qui se déroulera justement sous le thème de la « vocation internationale du Québec », que la situation géographique du Québec, ses traditions culturelles, sa composition ethnique favorisent une action efficace  à des paliers supérieurs et l’incitent  à prendre demain sa place dans la communauté internationale. Sa pensée sur ce sujet, fort discuté en ce moment, rejoint en cela celle du gouvernement québécois et de ses concitoyens en général pour qui le Québec représente aujourd’hui le principal porte-parole de la communauté francophone.

Après trois siècles et demi d’évolution, notre nation est devenue adulte et capable d’assumer la responsabilité de son destin. Ce qui ne signifie pas pour cela qu’elle veuille s’enfermer dans sa coquille provinciale, car le repliement sur soi ne correspond ni  à ses intérêts, ni  à ses aspirations. Au contraire, la nation canadienne-française a conscience d’avoir acquis la maturité voulue pour pouvoir se dépasser elle-même et participer avec les autres nations  à l’édification d’un monde plus uni et fraternel. Cette participation au plan international, pour être efficace, doit s’effectuer à partir de principes bien établis qui définis sent une fois pour toutes le champ de notre compétence. Mais, c’est là remettre en question, une fois de plus, la Constitution actuelle du Canada qui,  à nos yeux comme  à ceux de nombreux citoyens, manque de clarté  à certains égards.

Vous me permettrez de ne pas entrer ici dans une polémique concernant cette constitution dont
Honoré Mercier demandait déjà la révision, moins de trente ans après son élaboration. D’ailleurs, plusieurs personnalités et spécialistes en matière constitutionnelle ont déjà fait valoir leur
point de vue  à ce sujet. Enfin, vous connaissez la position du gouvernement québécois là-dessus, position que le premier ministre n’a pas manqué de définir  à plusieurs occasions.

J’aimerais m’en tenir surtout ici au thème que vous avez choisi cette année pour les fêtes du Canada français et expliciter les positions du gouvernement face  à la « vocation internationale » du Québec. Vous êtes sans doute au courant des divergences d’opinion qui prévalent actuellement
à ce sujet. Le pouvoir fédéral, par la voie de ses principaux lieutenants, a défini en termes, on ne peut plus clairs, sa politique rigide  à l’égard des diverses initiatives du Québec au plan international. La réaction du ministre des Affaires extérieures du Canada lors de l’annonce par le gouvernement québécois de l’intention de changer le nom du ministère des Affaires fédérales-provinciales en celui du ministère des Affaires intergouvernementales, ainsi que celle de monsieur Jean Marchand  à la suite de la rencontre Johnson-de-Gaulle montre assez bien,  à mon avis, l’attitude négative du gouvernement fédéral devant tout geste québécois visant  à élargir les horizons internationaux de la nation canadienne-française.

Il faut que le Canada s’interroge sur l’ensemble des problèmes concernant les relations des États
fédérés et du gouvernement fédéral avec l’étranger et redéfinisse dans des termes nouveaux sa conception des relations internationales. Pour ma part, j’estime que si Ottawa n’a pas encore été
convaincu par les aspirations internationales du Québec, il n’en devra pas moins,  à brève échéance, se résigner  à un profond déblocage dans ce domaine.

Il est nécessaire que le gouvernement fédéral cesse de fonder sa doctrine constitutionnelle en cette matière sur une conception rigide d’un juridisme étroit qui camoufle mal le jeu des intérêts acquis. Je pense qu’ à l’avenir la participation du Canada  à la vie internationale ne sera pleinement efficace
que dans la mesure où le gouvernement fédéral voudra bien consentir  à ce dépassement  à l’égard de son conformisme traditionnel en matière constitutionnelle.

Les efforts, qui ont été déployés récemment afin d’intensifier les relations avec les pays francophones,
sont tout  à fait légitimes et ne peuvent que satisfaire le Québec, tout en bénéficiant  à l’ensemble du Canada. Que le gouvernement fédéral de ce pays bi-culturel qu’est le Canada s’intéresse
aux pays du monde qui partagent la langue et la culture des Canadiens-français ne peut que réjouir ces derniers. En tout cas,au Québec, nous pensons que tout ce que le Canada peut faire pour
la francophonie constitue un avantage pour le Québec. Il ne faut toutefois pas se leurrer sur l’intérêt réel que peut avoir le gouvernement fédéral en établissant de nouvelles relations avec les pays francophones. Il ne le fait certainement pas parce que l’image que projette le Canada  à l’étranger est traditionnellement celle d’un État bi-culturel. Il ne le fait certainement pas parce que l’administration
fédérale est bilingue, n le fait surtout, ne l’oublions pas, parce que le Québec a manifesté un intérêt croissant pour ces relations au cours des dernières années.

La question est donc de savoir si le Québec n’est pas plus autorisé dans les faits que le gouvernement
fédéral  à établir, pour les questions qui relèvent de sa compétence, des contacts avec les pays qui partagent sa langue et sa culture et avec les organismes internationaux spécialisés. Pour notre part,
nous croyons que le gouvernement fédéral doit cesser d’agir comme s’il voulait s’accaparer, sur le plan des relations bilatérales avec le monde francophone, des domaines qui intéressent principalement
le Québec.

Il est donc important que le gouvernement fédéral et le gouvernement du Québec cessent de jouer  à
« cache-cache » et établissent des mécanismes de consultation voulue. Pour sa part, le Québec est disposé  à discuter la question et il a même posé un geste précis en ce sens en instituant un ministère
des affaires intergouvernementales, qui est chargé, entre autres, de dialoguer avec Ottawa sur ces questions.

Il est urgent que le gouvernement fédéral, pour tenir compte de la présence et des intérêts de la nation canadienne-française, révise sa conception traditionnelle du rôle du Canada dans la vie internationale. Pour s’épanouir le Québec ne peut rester isolé du reste du monde francophone; il se doit de disposer des moyens qui lui permettront d’ouvrir ses fenêtres sur le monde extérieur. Pour cela, il faut redéfinir
cette notion du rôle du Canada dans la vie internationale en prenant bien soin de distinguer la politique étrangère, les échanges culturels et la coopération internationale, tant bilatérale que multilatérale.
On ne doit pas, non plus, oublier de distinguer ce qui doit continuer  à relever de la compétence fédérale de ce qui ne peut que concerner un État fédéré comme le Québec qui, au Canada,
est le seul dont la population est en grande majorité de langue et de culture française.

Il est inévitable, en effet, que dans le monde actuel, compte tenu de l’évolution des relations entre
États, des liens de plus en plus étroits aient tendance  à s’établir, non seulement dans les domaines de la diplomatie traditionnelle, mais aussi notamment dans les domaines de l’éducation, de la
culture, du travail, de la santé, de la recherche scientifique et de la technologie en général; ce sont ces derniers que je vise lorsque je parle de relations internationales. À moins de se refermer complètement sur lui-même, le peuple québécois,  à l’instar de toutes les autres communautés, se doit de participer  à un tel rapprochement international.

Est-il besoin de rappeler ici que, s’ils commencent  à manifester  à ce propos un dynamisme et un esprit d’innovation qui va s’accentuant, les Québécois assument déjà une présence internationale depuis bon nombre d’années.

Il y a longtemps d’ailleurs que le gouvernement québécois a entrepris des relations  à ce niveau. Et ceux qui s’étonnent de cette brusque montée de notre intérêt dans le domaine international seront sans doute surpris d’apprendre qu’au moment où le Canada ouvrait ses premières agences  à l’extérieur, le Québec se montrait déjà soucieux de veiller lui-même  à la sauvegarde de ses intérêts particuliers. Ainsi avions-nous, au 19ème siècle, nos propres agents en Grande-Bretagne et en France. Le bureau de Paris, par exemple, fût ouvert en 1882.

Nous avions d’autre part un délégué québécois  à Bruxelles au cours de la première guerre mondiale. De plus, la délégation du Québec à New-York existe depuis 1940. Enfin, nous possédons un bureau économique  à Milan, qui tout comme nos délégations de Paris et de Londres, a prouvé plus d’une fois son efficacité.

L’expansion des relations du Québec avec le monde extérieur exigeait une plus grande activité  à ce chapitre. Voilà pourquoi, comme l’a annoncé le premier ministre et ministre des Affaires intergouvernementales, les structures des délégations seront consolidées et leur personnel augmenté, afin d’assurer une meilleure compréhension du Québec  à l’étranger, d’éveiller dans le monde un intérêt croissant pour notre vie économique, culturelle et touristique, et de nous permettre en retour de mieux profiter des expériences et des apports de l’étranger.

A ce propos, le travail que poursuivent nos délégations exige beaucoup de patience et n’apporte souvent des résultats tangibles qu’ à long terme. Parfois, un seul projet peut demander des mois ou des années d’efforts. C’est là une des raisons qui expliquent, d’une part, le silence quasi total qu’entoure
le travail de ces missions chez nous et, d’autre part, l’étonnement du gouvernement fédéral ou de personnes mal informées, lorsque notre gouvernement annonce certaines initiatives d’ordre international dans des domaines qui relèvent de sa compétence. Pour plusieurs de ces gens, il s’agit là d’une vaine recherche de prestige international pour le Québec, alors qu’en fait il s’agit de résultats
découlant de plusieurs mois ou d’années d’efforts par nos représentants  à l’étranger, résultats qui finalement influenceront l’évolution socio-économique de notre nation.

Il est en effet acquis que désormais aucun peuple ne peut se développer normalement sans s’ouvrir au
monde. Tout problème qui se pose  à un gouvernement comporte
toujours une certaine dimension internationale et ne peut souvent
se résoudre qu’en faisant appel  à l’expérience d’autrui et au secours
de l’extérieur. Les relations internationales intéressent d’ailleurs
de nos jours tous les aspects de la vie inter-communautaire. Un
grand nombre d’organismes internationaux ont justement été fondés
dans le but de permettre la solution, au moyen de l’entraide entre
peuples, de problèmes jugés jusqu’ici de nature purement locale ou
régionale.

Mais dans ce monde qui marche irrémédiablement vers l’unité d’action, il demeure quand même indispensable de sauvegarder les particularismes, principalement d’ordre
culturel et sociologique, qui forment l’une des grandes richesses
de l’humanité. Voilà pourquoi aucun peuple et, c’est le cas du peuple
québécois, ne peut s’en remettre entièrement, pour l’image qu’on
projette de lui  à l’extérieur,  à une autorité qui n’a jamais su le refléter
fidèlement dans son essence et dans ses caractéristiques propres.
Les États fédératifs sont souvent créés dans le but de protéger
la diversité culturelle de leurs habitants. Mais l’expérience
du passé, en ce qui nous concerne, nous indique clairement que la
communauté québécoise doit avoir certaines fenêtres sur le monde
extérieur pour s’acquitter de toutes ses obligations internes et
pour s’assurer son épanouissement, même si elle ne jouit pas de la souveraineté complète.

Si la constitution canadienne est très explicite sur les compétences qui relèvent de chacun, elle est muette au chapitre de la compétence internationale. À l’exception de l’article 132, qui est devenu caduc pour les traités signés par le Canada, aucune disposition n’évoque le domaine de la vie internationale. On a souvent invoqué, pour rendre compte de ce silence, le statut de colonie britannique qui caractérisait  à ce moment la fédération canadienne. La question ne se posant pas alors, il n’est dit nulle
part dans la constitution, que les relations internationales sont du ressort exclusif du gouvernement fédéral. Donc, si ce dernier a assumé exclusivement les rapports avec les pays étrangers, même
en des domaines qui ne relevaient pas de s a compétence interne, ce n’est pas en vertu de la constitution ni du croit écrit, mais d’un usage relativement récent. Et si, par le passé, le Québec n’a pas usé des pouvoirs qui sont les siens dans ce domaine, cela ne signifie nullement que ces pouvoirs ont cessé d’exister. Nous sommes convaincus qu’aujourd’hui le Québec est en mesure d’assumer lui-même ses responsabilités dans ce domaine, spécialement dans ce qu’il comporte de nouveau par rapport aux relations qui ont traditionnellement existé entre les pays.

Il y a d’ailleurs un danger présentement que le Canada ne se retrouve  à cet égard dans une situation
fort ambiguë, tant sur le plan international que sur le plan interne. Car les accords qu’il peut conclure sur la scène internationale échappent complètement  à son contrôle, si les domaines qu’ils touchent relèvent en droit interne de la compétence provinciale. Il en résulte donc qu’il ne peut assumer adéquatement ses engagements  à l’égard de la communauté internationale puisqu’il lui est alors impossible de mettre lui-même en œuvre l’accord conclu. Or, vous en conviendrez, il s’agit là d’une étape essentielle dans toute convention internationale. Le Québec, pour sa part, n’a nullement
l’intention d’abandonner au gouvernement fédéral le pouvoir de mettre en œuvre des accords dans des domaines qui s ont de son ressort.

Ce principe étant posé, il devient clair que la seule solution logique  à l’ambiguïté, qui résulte de traités internationaux conclus par le gouvernement fédéral dans des compétences qui ne relèvent pas de
lui, est de permettre tout simplement au responsable de ces compétences de conclure lui-même ses accords ou de participer  à leur négociation.

Malheureusement, certaines personnes ne semblent pas partager le même point de vue  à ce sujet et faussent le problème en se retranchant derrière des objections juridiques reliées au droit international. Certains juristes sont d’avis, par exemple, qu’une compétence interne ne confère pas de compétence
externe. Si, toutefois, on s’en tenait  à ce principe rigide, on évoluerait rapidement vers une situation où,  à cause des nouveaux champs qu’il couvrirait en vertu de ses compétences externes, le gouvernement
fédéral finirait graduellement par s’attribuer, sinon en théorie, du moins en pratique, des compétences dans des domaines qui, constitutionnellement ne sont pas de son ressort. Une telle théorie juridique pourrait déjà difficilement se défendre dans un État fédéral uniculturel et unilingue. Mais dans la fédération canadienne, où le Québec, par sa situation géographique et démographique, demeure
le principal point d’appui du Canada français, l’application de ce principe, dans les circonstances actuelles, équivaudrait  à toute fin pratique  à ignorer la dualité culturelle canadienne.

Ce qui explique le mieux,  à mon avis, cette inquiétude et cette obstination du gouvernement d’Ottawa au sujet des aspirations internationales du Québec, c’est d’abord et avant tout son traditionalisme constitutionnel et diplomatique ainsi que son retard, par rapport aux exigences nouvelles de notre temps,  à s’adapter et  à réviser sa conception, de la diplomatie ou des relations internationales.
Il ne faut plus, dans un État fédératif comme le nôtre, voir les choses dans une optique traditionnelle et, priver les membres de la fédération des moyens de leur épanouissement, car ce serait s’engager vers la négation éventuelle du fédéralisme, tel que nous le concevons ici. La façon de voir d’Ottawa a tout simplement comme conséquence de nous amener  à poser la question:  » Y a-t-il place pour les fédérations de type classique du 20ème siècle ?  » Je n’hésite pas  à répondre immédiatement oui, en autant, bien sûr, qu’on les adapte aux besoins contemporains des peuples qui les constituent.

Ainsi, il n’est plus admissible que les États membres des fédérations, comme le Québec, ne puissent
aujourd’hui négocier et signer eux-mêmes les ententes qui les intéressent directement en tant que collectivité autonomes et qu’ils ne soient pas habilités  à être présents, par l’intermédiaire de leurs
participants, aux conférences où il est question de problèmes qui sont de leur ressort. Il fut un temps où l’exercice par Ottawa des compétences internationales n’était guère préjudiciable à nos intérêts
puisque le domaine des relations internationales était fort restreint et nous concernait fort peu. Les temps ont changé, le monde a évolué et, comme je l’ai dit, les rapports entre les nations embrassent maintenant tous les secteurs de l’activité humaine, secteurs qui, le plus souvent soulèvent des problèmes touchant des compétences exclusives de l’État du Québec. Il est donc urgent que
le gouvernement fédéral révise sa conception traditionnelle des relations internationales.

À une époque où les continents les plus reculés ne sont qu’ à quelques heures d’avion de chez nous, où l’on peut atteindre n’importe quel point du globe en quelques secondes grâce aux télécommunications spatiales, où l’on parle même de télévision mondiale, il est évident que le Québec, pour s’épanouir
convenablement, doit pouvoir s’exprimer au plan international.

Certes, on peut craindre au niveau fédéral,  à cause des relations possibles entre les nouveaux domaines
de coopération internationale et les composantes de la politique étrangère canadienne, les dangers d’une action unilatérale du Québec  à ce palier. Rien n’empêche pourtant de prévoir des mécanismes
de consultation intergouvernementale sur ces questions afin de prévenir ces problèmes. On pourrait craindre aussi que le Québec ne se serve de la coopération internationale pour étendre ses compétences
internes. Il demeure pourtant qu’Ottawa a beaucoup moins à craindre que le Québec sur ce chapitre.

Nous sommes d’avis que le danger d’une poussée centralisatrice de l’État fédéral demeure beaucoup plus réel, puisque le Québec a toujours dû lutter contre de telles tendances d’Ottawa. Malgré cela, nous sommes disposés  à faire notre part pour qu’intervienne une entente, dont il appartiendra au
premier ministre de fournir les détails en temps opportun, et qui permettrait au Québec d’entretenir des relations encore plus soutenues avec d’autres gouvernements.

Notre position est très claire; tout en respectant les droits du gouvernement fédéral, en ce qui concerne la politique étrangère, le Québec veut négocier et conclure lui-même des ententes avec des gouvernements étrangers dans les domaines de sa compétence. De plus, il demande de participer régulièrement aux conférences générales, aux conférences régionales ou aux conférences techniques de certains organismes spécialisés et internationaux. À l’heure actuelle, quelques-unes des plus importantes parmi les institutions spécialisées de l’ONU œuvrent dans des secteurs de compétence québécoise. Ce sont notamment l’UNESCO, l’Organisation mondiale de la Santé, l’Organisation internationale du Travail et dans une certaine mesure, l’Organisation pour l’Alimentation
et l’Agriculture.

Or, aux conférences de ces organismes, le Québec, comme tel, brille par son absence. Pourtant, la participation du Québec  à ce niveau, loin d’enlever quelque chose au Canada, le caractériserait davantage et l’enrichirait.

Le Québec entend donc éventuellement faire reconnaître, par une disposition constitutionnelle, son droit de négocier et de signer lui-même des ententes avec des gouvernements étrangers dans les domaines de sa compétence, compte tenu de la politique étrangère du Canada. Le Québec entend aussi que la nouvelle constitution canadienne prévoit les mécanismes nécessaires pour lui assurer une participation au sein de la délégation canadienne aux travaux des conférences internationales sur des questions de sa compétence. D’ailleurs, la commission de droit international de l’ONU a déjà élaboré un projet de codification du Droit des traités dans lequel il reconnaît explicitement que la capacité des états membres d’une fédération  à conclure des traités avec l’étranger dépend uniquement de la constitution fédérale.

« Le droit des petites nations  à la vie n’est inférieur en rien au droit des grandes nations », écrivait dans les « Chemins de l’Avenir » le regretté chanoine Lionel Groulx,  à qui je veux rendre un vibrant hommage  à l’occasion de ce banquet national pour l’immense tache qu’il a accomplie chez nous. Maître
à penser de plusieurs générations, le chanoine Groulx n’aura pas peiné en vain. Si son influence a été jusqu’ici remarquable en terre québécoise, je suis assuré que ce n’est qu’un prélude. C’est là d’ailleurs mon espoir et mon réconfort en cette semaine des Fêtes du Canada français, qui illustre bien tout le chemin parcouru par les nôtres en quelques décennies, grâce  à des hommes de la trempe
du Chanoine Groulx.

L’une des principales caractéristiques du Canada, et le chanoine Groulx partagerait sans nul doute cet avis,c’est l’existence de deux dynamismes interdépendants, mais quand même autonomes au plan socio-culturel. Chacun de ces dynamismes, l’un de langue française et l’autre de langue anglaise, tend  à s’épanouir selon ses propres caractéristiques. C’est dans ce sens que le Québec, au fur et  à mesure qu’il mérite, éprouve la nécessité d’entretenir des relations de plus en plus diversifiées avec l’étranger.
Malheureusement, plusieurs ne semblent pas saisir ce concept fort important et tendent  à entraver cette force.

Un fait est indéniable: non seulement l’unanimité existe sur la position du Québec en cette matière entre les deux grands partis politiques québécois, mais l’opinion publique est aussi chez nous de plus en plus consciente de la nécessité de regarder au delà de nos frontières. Avec un tel appui des citoyens, le Québec ne peut qu’affermir cette vocation internationale qui a germé voilà longtemps en lui.

Et rien, ni personne ne pourra l’empêcher d’aller plus avant dans cette voie.

<Masse19670717>
<ALLOCUTION DE L’HONORABLE MARCEL MASSE, MINISTRE D’ÉTAT À L’ÉDUCATION
À L’INAUGURATION DE JOURNÉES D’ÉTUDES POUR LES ENSEIGNANTS QUÉBÉCOIS
AFFECTÉS EN AFRIQUE FRANCOPHONE  À L’ACADEMIE DE QUÉBEC LUNDI, LE 17 JUILLET 1967.>

Mes chers amis,

C’est avec plaisir et fierté que je me fais aujourd’hui le porte-parole du ministère de l’Éducation et
du gouvernement du Québec pour vous souhaiter la bienvenue  à l’occasion de ces journées d’études d’une importance toute particulière à quelque temps de votre départ pour l’Afrique francophone.

Cette joie que j’éprouve  à vous accueillir est d’autant plus profonde que c’est la première fois que le gouvernement québécois a l’occasion de mettre sur pied une structure d’information et un cours pratique pour les enseignants qui nous représentent  à l’étranger.

Cet événement qui prend place pour la première fois au sein de notre système préfigure, avec plusieurs autres initiatives que nous avons prises depuis quelque temps, l’élaboration d’une politique plus accentuée dans le domaine des relations internationales.

Nous sommes d’avis, en effet, que le Québec se doit d’assumer le rôle que lui impose sa vocation d’instrument collectif des Canadiens français. Bien sûr, personne ne saurait mettre en doute la responsabilité du gouvernement. Toutefois, les Québécois considèrent  à juste titre le gouvernement du Québec comme l’instrument premier de leur épanouissement collectif, la garantie de leur permanence et le symbole de leur unité. Aussi n’est-il pas étonnant, dans le processus d’auto-définition que le Québec traverse présentement, que celui-ci désire occuper tous les champs d’activités qui lui incombent et qui engagent son avenir.

Depuis longtemps, un grand nombre de nos concitoyens quittent le Québec pour œuvrer dans les pays en voie de développement. Or jusqu’ici, on a toujours laissé  à d’autres le soin de veiller  à la bonne marche de l’opération. Mais, depuis quelque temps, le Québec s’est éveillé aux exigences que
comportait une telle exportation en ressources humaines. Et,
dans le domaine de l’Éducation, nous nous sommes vite aperçus
de l’importance de diriger nous-mêmes, de contrôler et d’aider
cet élément dynamique de la population qui nous représente  à
l’étranger. Voilà qui explique la nouvelle initiative du Québec
concernant ses journées d’études pour les enseignants québécois
envoyés  à l’étranger. Ces cours que nous débutons aujourd’hui
constituent en fait le jalon d’une série de mesures aptes  à accroître
les relations entre le gouvernement du Québec et ses représentants
à l’étranger.

Car, vous êtes tous, que vous le vouliez ou non, des représentants, des ambassadeurs même de votre
État francophone. Quoique vous fassiez, vos gestes auront dorénavant une signification qui transcenderont votre personne pour rejaillir sur la personnalité collective du Québec. L’image qu’on
édifiera du Québec  à l’étranger sera proportionnelle  à celle que vous répandrez autour de vous.

En quoi cela peut-il être important, vous demandez-vous ? Sans aucun doute, vous êtes déjà au courant que le terme de « vocation internationale » qu’on rattache de plus en plus souvent  à notre état constitue plus qu’un terme abstrait,
spécialement conçu pour amuser les intellectuels en mal de mots
inédits. Non, au contraire, il s’agit bien là de l’expression d’une
réalité vivante, qui, sans être nouvelle, prend actuellement un
essor fulgurant. Le Québec est en effet engagé dans une évolution
sociale extrêmement rapide et son intérêt pour les réalités du
monde contemporain s’accroît au fur et  à mesure qu’il se développe
intérieurement. Depuis longtemps, nous avions compris
l’importance de rechercher  à l’extérieur autant qu’ à l’intérieur
les moyens d’assurer notre enrichissement et de participer,
avec les moyens qui sont  à notre disposition,  à la vie intellectuelle, sociale et économique des pays avec lesquels nous découvrons des affinités tant linguistiques que socio-culturelles.

Il n’est pas besoin d’un grand effort
d’imagination pour prévoir que l’ère dans lequel nous sommes
engagés obligera tôt ou tard toute nation, petite ou grande,  à
entretenir des liens de plus en plus étroits avec les autres.
Les aspirations du Québec en ce sens ne constituent en somme
qu’une attitude de bon aloi pour permettre  à la population de
vivre selon les exigences de la vie contemporaine et future.
Culturellement isolé, le peuple québécois ne devra en effet
sa survivance qu’au dynamisme qu’il pourra retirer dans ses
contacts et ses échanges avec le monde francophone.

Voilà pourquoi le Québec accorde beaucoup d’importance  à sa vocation internationale ». La mise en place d’un ministère des affaires intergouvernementales et les différentes rencontres et ententes entre certains pays et le Québec depuis quelques mois sont autant de preuves de l’attention
qu’attache le gouvernement au rôle international du Québec.

Le secteur éducationnel est plus particulièrement
appelé  à susciter de fréquents échanges; déjà plusieurs
accords ont été signés  à ce sujet entre le Québec et la
France, Aussi, existe-t-il, comme vous le savez, au sein du
ministère de l’Éducation, un service de la Coopération avec l’Extérieur
chargé de coordonner les relations du ministère avec les
affaires intergouvernementales, les gouvernements et les organismes
publics étrangers. Selon les politiques définies par les autorités gouvernementales et le ministère, ce service a la responsabilité de préparer des programmes d’échange et de coopération, ainsi que de veiller  à l’exécution de ces programmes. Il veille notamment  à l’élaboration et  à l’accomplissement des programmes de coopération avec les pays en voie de développement dans le domaine de l’éducation.

Votre présence aujourd’hui a d’ailleurs
été rendue possible grâce au travail des fonctionnaires de ce
service qui ont pris l’excellente initiative d’instaurer des cours
spécialement  à votre intention afin que vous preniez connaissance
des lignes de force de notre réforme scolaire, d’une part, et,
d’autre part, des informations nécessaires  à votre vie là-bas
de même que les mécanismes de communication avec les autorités gouvernementales québécoises.

Permettez-moi ici d’insister tout particulièrement sur ces mécanismes de relations avec le Québec qui,  à mon avis, est de prime importance, tout au long de l’œuvre que vous allez accomplir au cours de votre séjour en territoire étranger.

Intéressé au plus haut point  à l’action et au rôle que vous serez appelés  à jouer non seulement  à titre
de professeur, mais également  à titre de citoyen du Québec, le gouvernement et le ministère de l’Éducation sont pleinement conscients que vous devenez dans une très large mesure un porte-parole et un ambassadeur de notre milieu  à l’étranger. Par ailleurs, nous sommes également convaincus qu’ à votre retour au Québec l’expérience acquise en Afrique pourra vous permettre d’apporter aux transformations déjà en cours dans notre système d’enseignement une précieuse contribution.

Ces journées d’études visent justement  à mettre d’avant un système de communication qui auparavant n’existait que très peu ou même pas du tout. Or, il est devenu évident que pareil geste ne peut que servir les intérêts communs de la société québécoise. Quant on sait qu’ à l’heure actuelle,
environ 300 professeurs et experts de langue française du Québec œuvrent en Afrique et en Asie francophone et que, de plus, sur ces mêmes continents, on compte 5,000 missionnaires du
Québec, dont la plupart s’occupent d’enseignement, de dispensaires ou d’œuvres sociales, nous pouvons facilement songer alors  à l’immense potentialité en relations humaines qui s’offre à une aussi petite nation que la nôtre.

En effet, compte tenu de sa population,
le Québec figure dans les tout premiers rangs des pays du monde
quant  à la contribution humaine apportée aux pays en voie de développement.
Comment ne pas espérer par conséquent utiliser  à
bon escient cette richesse de communicabilité internationale qui
s’offre  à notre population par la voie de tous ces représentants
disséminés  à travers le monde ?

Le Québec pourrait alors entretenir de
meilleures relations avec ses concitoyens qui font œuvre de travail
social  à l’étranger afin de les soutenir davantage dans leur
besogne. Quant  à ceux-ci, ils auraient la possibilité d’enrichir par leur expérience personnelle les différents secteurs de la vie québécoise. Il est curieux que ce n’est que récemment qu’une telle éventualité ait été abordée alors que depuis plus d’un siècle, le Québec exporte dans de nombreux pays un nombre de plus en plus élevé de fortes personnalités possédant un bagage imposant
de connaissances intellectuelles et d’expérience humaine.

Maintes fois pionniers dans leur domaine
respectif, ces émissaires québécois dans les pays en voie de
développement ont dû par le passé compter presque exclusivement
sur eux et sur leurs proches pour parvenir  à remplir convenablement
leur rôle, faute de moyens mis  à leur disposition par
l’État, n est normal alors qu’ils ne pouvaient songer  à toute
l’importance de leur précieuse expérience pour notre propre
développement culturel, éducationnel et social puisque les
autorités faisaient si peu de cas de leur personne et de leur
œuvre.

Mais  à une époque où les pays d’Afrique et d’Asie recherchent comme c’est le cas présentement, l’aide
du Québec francophone, autant pour ses nouvelles conceptions
pédagogiques que pour sa contribution en ressources humaines,
l’État ne peut plus se permettre de négliger les champs d’activité
qui lui sont offerts. Voilà pourquoi, il est devenu important
pour nous, du Québec, de maintenir une constante liaison avec
nos compatriotes qui, comme ce sera le cas pour vous dans quelques
semaines, œuvrent  à l’étranger  à l’édification d’une nouvelle
génération, celle précisément avec laquelle nous devrons compter demain.

Inutile de dire que le représentant du Québec en ces pays jouit déjà au départ d’un statut humain qui lui est avantageux. « Ce privilège, écrivait le regretté Chanoine Groulx, est le sien de n’être le sujet d’aucun empire politique ou commercial ». D’ailleurs, la réforme scolaire entreprise au
Québec, la culture française qui y prédomine, le dynamisme nord-américain qui y règne, l’absence de toute mentalité coloniale sont autant de facteurs qui intéressent les nations de ces pays, lesquels
ont actuellement des problèmes d’enseignement qui s’apparentent aux nôtres et qui peuvent tirer parti de notre expérience, si courte soit-elle.

L’analogie ne s’arrête pas là, car nous partageons avec eux plusieurs autres points communs. Nous sommes des nations jeunes, nous possédons de grands territoires,
nous avons dans une certaine mesure des difficultés de communication
avec nos sources socio-culturelles, enfin nous ne craignons
pas les grandes aventures pour accélérer notre marche dans l’histoire contemporaine.

À cause de toutes ces affinités entre le peuple québécois et la population de ces pays où vous élirez domicile pour quelques années, vous serez en mesure de jouer un rôle infiniment précieux en tant qu’ambassadeurs du Québec, et votre action pédagogique et humaine témoignera des relations présentes
et futures entre ces peuples et nous.

Plus que des citoyens ordinaires, vous devenez donc en quelque sorte le lien entre votre nation et le pays dans lequel vous œuvrerez. Voilà pourquoi nous désirons
tant maintenir un contact fécond et durable avec vous. Soyez
dès maintenant assurés que nous sommes tous solidaires de
votre action. Le Gouvernement du Québec est lui-même solidaire
de vos gestes et vous êtes en droit d’attendre beaucoup de
vos concitoyens comme ils sont en droit d’attendre beaucoup
de vous.

Sélectionnés parmi un grand nombre de
candidats, vous représentez un élément socialement et intellectuellement
dynamique de notre société. Encore faut-il que vous
sentiez l’appui de la population que vous représenterez là-bas.
C’est une des raisons principales qui nous a amené  à vous réunir
en ce lieu afin de mieux vous informer des aspects de la réforme
scolaire et de vous initier  à la carrière nouvelle que vous entreprenez,  à la fois comme pédagogues et comme représentants du Québec.

Présent dans toutes les parties du monde, le Québec, qu’on a dit si souvent recroquevillé sur lui-même, tente aujourd’hui de montrer  à tous l’intérêt qu’il porte envers les siens qui, depuis plus d’un siècle, se sont exilés pour faire œuvre humaine là où leur présence était requise.

Cette « vocation internationale » du Québec ne pourra toutefois se perpétuer et s’accentuer qu’en autant que ses émissaires projetteront  à l’extérieur de ses frontières une image précise et fidèle de son dynamisme. Aussi le gouvernement québécois est-il fier aujourd’hui de compter sur des personnalités comme les vôtres pour poursuivre l’œuvre accomplie et consolider l’influence positive que le Québec exerce en des territoires qui, comme nous, ont connu des difficultés inhérentes  à toute jeune nation, soucieuse de sauvegarder ses droits et ses traditions humaines, sociales et culturelles.

<Masse19670805>
<ALLOCUTION DU MINISTRE D’ÉTAT À L’ÉDUCATION L’HONORABLE MARCEL MASSE AU 10e CONGRÈS ANNUEL  DES CHEVALIERS DE CHAMPLAIN À SEPT-ILES LE SAMEDI, 5 AOUT 1967.>

Plusieurs personnes, en effet, s’interrogent aujourd’hui sur le rôle véritable des parents en éducation
de même que sur leur influence dans les politiques scolaires énoncées par le ministère de l’Éducation, n devient que cette question, sans être celle de l’heure, demeure quand même aux premiers plans des préoccupations du gouvernement, qui mesure toute l’importance qu’on doit accorder aux revendications
des parents dans les domaines qui les concernent.

En fait, nous devenons de plus en plus conscients du rôle actif que peuvent jouer les parents en éducation. Je crois que cela est dû en premier lieu au réveil global des citoyens du Québec qui réalisent l’intérêt qu’il y a pour chacun d’entre nous de participer activement  à la vie de la société, notamment au plan des structures qui conditionnent notre système tout entier. C’est d’ailleurs, je crois, un phénomène
propre  à la moitié du XXe siècle. En effet, nous sommes depuis quelques décennies dans un univers de relations et d’interdépendance où s’estompent les frontières entre ce qui est public et ce qui est privé. Dans cet intervalle très court, la société québécoise, pour une, s’est transformée intégralement
et les cadres traditionnels ont alors été l’objet d’une profonde remise en question.

Aussi, ne faut-il pas s’étonner de voir cette société œuvrer dans des structures et avec des fonctions qu’auraient pu laisser présager les générations précédentes.

Un des faits les plus marquants des dernières années a certes été cette énorme sensibilisation  à la nécessité pour les individus de toute catégorie et de tous les milieux possibles de se grouper,
de s’associer  à l’intérieur de cadres bien précis et bien définis.

On a pu discerner cette même évolution, quoique beaucoup plus tardive chez les parents. Issus de divers milieux, influencés différemment selon les tendances de ces mêmes milieux, jouissant d’une éducation très différente les uns par rapport aux autres, les parents pouvaient difficilement unir leur voix sans que d’innombrables difficultés surgissent. C’est sans doute là la raison qui a retardé jusqu’ici l’adoption de structures malléables  à souhait et leur permettant de se faire entendre avec les nuances que supposent leurs tendances et leurs origines diverses.

Mais une activité nouvelle ne va-t-elle pas sans certaines difficultés d’apprentissage ?

En fait, on ne parlait que très peu, autrefois, du rôle des parents en éducation. Cela semblait même aller
de soi. Dans un passé encore récent, la demande scolaire était relativement faible; les besoins de formation générale et de préparation professionnelle étaient moins élevés. Il suffisait d’une
petite élite d’hommes, ayant acquis un bagage suffisant de connaissances générales, pour diriger la destinée de la société.

En somme, l’on vivait grâce  à un fonds de traditions culturelles et pédagogiques suffisantes pour les besoins de l’époque. L’expérience scolaire convenait d’ailleurs  à cette élite, souvent favorisée par un climat familial exceptionnel pour le temps. En général, on se limitait plutôt  à quelques années d’études avant de rejoindre le marché du travail pour aussitôt aider financièrement la famille.

Il faut admettre qu’aujourd’hui cette attitude a énormément évoluée. Et l’explosion scolaire qui secoue le Québec depuis bientôt dix ans aura sans doute eu cet effet salutaire d’éveiller la conscience des parents, qui sentent le besoin de se grouper pour chercher des solutions aux problèmes concernant
directement l’éducation de leurs enfants.

Il est en effet apparu évident, pour chacun d’entre nous comme pour la société toute entière, que les parents sont de plus en plus intéressés directement  à l’éducation de leurs enfants et que leurs efforts s’orientent normalement vers une surveillance accrue de la puissante machine administrative qui
régie le système éducationnel. Je crois, qu’en agissant ainsi, les parents rejoignent les préoccupations énoncées en matière d’éducation par le Concile Vatican II.

« Les parents, ayant donné la vie  à leurs enfants, ont la très grave obligation de les élever, et,  à ce titre,
ils doivent être reconnus comme leurs premiers et principaux éducateurs », lisons-nous dans la déclaration solennelle de l’Assemblée générale des évêques du monde entier.

De telles invitations les incitant  à s’occuper activement de l’éducation ont conduit les parents  à s’interroger sérieusement sur le rôle qui leur était dévolu et ont remis en question les responsabilités respectives des citoyens en ce qui touche l’éducation. Ceux-ci ont vite aspiré  à participer avec
l’école  à toutes les réformes rendues nécessaires par les transformations rapides, qui se produisaient dans tous les domaines et  à tous les niveaux. De là  à se grouper pour mieux faire valoir leur point de vue, il n’y avait qu’un pas.

A la suite de la mise sur pied d’une
commission d’enquête sur l’enseignement au Québec, de nombreux
groupes de parents se sont formés pour présenter leurs
points de vue. D’autres se sont redéfinis et se sont donnés des
structures plus stables et plus conformes aux besoins de l’heure.
Enfin la voix des parents se faisait entendre, parfois de façon
très ordonnée, parfois de façon timide et mal assurée. Mais,
fait indéniable, les parents s’éveillaient graduellement  à leur
rôle de premiers responsables de l’éducation de leurs enfants.

Bien sûr, les parents au Québec pouvaient,
d’une certaine façon, se servir de l’intermédiaire que
constituent pour eux les commissaires qu’ils élisent annuellement.
Toutefois, si, au début, tous les parents étaient  à
la fois contribuables et propriétaires, l’urbanisation a amené,
petit  à petit, une prolifération de citoyens-locataires. Ces
citoyens-locataires, pendant de nombreuses années, n’avaient
aucune voix au chapitre dans les commissions scolaires. À
la longue, certains amendements  à la loi existante permirent
aux parents de participer  à l’élection de commissaires, mais
toujours sans avoir le droit d’être élus comme tels. Cela a
causé certains problèmes. D’autre part, les parents pressentaient
l’importance de posséder leur propre porte-parole pour
exprimer leurs diverses tendances tant au plan local que national.

À la suite de ces raisons, notamment, il est apparu nécessaire pour les parents de se réunir afin de
discuter et de prendre conscience de leurs obligations et de leurs droits dans l’œuvre d’éducation de leurs enfants . Déjà plusieurs citoyens du Québec ont fait valoir que les associations de parents ont  à ce titre un double rôle: d’abord permettre aux parents une prise de conscience collective de leurs responsabilités, puis leur donner le moyen,  à l’intérieur d’une structure, de faire valoir leurs droits. Permettez-moi de vous dire que je partage cette opinion. J’irai même plus loin. Les associations de parents sont,  à mon avis, un carrefour où la mis en commun des problèmes et de leurs solutions peut constituer pour les autorités scolaires l’occasion de remédier  à certaines déficiences.

Actuellement, dernières venues parmi un grand nombre de corps intermédiaires, les associations de
parents éprouvent certaines difficultés  à se tailler une place dans la fourmilière des structures québécoises. À l’intérieur de l’organisation sociale que nous connaissons présentement chez nous,
ces associations doivent de plus faire face  à un handicap très sérieux. Trop longtemps repliées sur elles-mêmes, et sur leurs problèmes particuliers, elles ont subi l’influence de courants
souvent contradictoires qui les ont parfois empêchées d’évoluer au même rythme que les besoins d’éducation de nos contemporains.

Outre cela, il est  à propos de remarquer, et il ne faudrait pas voir
là un reproche, que ces associations volontaires de parents ont pris
naissance et se sont développées trop souvent dans une optique très
revendicatrice, imprégnant  à leur mouvement une allure parfois
négative face aux initiatives gouvernementales.

Que ce soit la Fédération des associations
parents-maîtres, la Fédération des associations de parents d’étudiants
de collèges classiques, la Fédération des parents protestants
de langue français e, le mouvement laïque de langue française,
l’Association des parents catholiques du Québec, l’Association
des parents pour le maintien des institutions privées d’enseignement, – et j’en passe – elles sont nées pour répondre  à des besoins bien précis souvent divergents les uns des autres, mais qui se résument principalement  à ces quelques mots; faire état d’un ou de problèmes provenant d’un milieu bien distinct et tenter d’y remédier selon les principes qui semblent les plus appropriés.

Dans le contexte actuel des choses, il est trop souvent entendu que le rôle qui est dévolu  à ces associations de parents en est un de revendication. Sur ce plan, les parents, grâce aux différentes associations, possèdent une force qu’on ne peut plus ignorer et qu’on ne doit pas ignorer si
le bien de l’enfant est vraiment le but ultime de toute notre réforme scolaire.

Cette contribution des parents  à la réforme scolaire est utile puisque souvent elle nous aide  à mieux situer les problèmes qui nous concernent. Ce monde de participation, parce qu’il est relativement nouveau, ne va pas évidemment sans certains heurts ou certaines difficultés d’approches.
Il faut bien se rendre compte en effet que les associations
de parents sont encore dans une période d’organisation
et de structuration, ce qui amène inévitablement des lenteurs,
des faux pas, voire même des accrochages. C’est une phase
nécessaire de maturation par laquelle passe tout groupe social
ou organisme. Aussi ne faut-il pas s’étonner de certains tâtonnements,
qui pourraient inciter les citoyens  à étiqueter tel
ou tel mouvement d’une manière très négative. Pour notre part,
du moins, nous croyons qu’il faut se garder de juger trop rapidement ce manque de préparation qui préfigure dans certains gestes que posent de temps  à autre quelques-unes des associations de parents. Nous sommes au contraire persuadés que,
si certaines ne sont pas parvenues  à saisir l’ensemble de la
réforme ainsi que l’interdépendance de tous les problèmes et
les rapports entre les diverses parties, elles n’en demeurent
pas moins le phénomène-témoin de l’évolution québécoise, phénomène
d’autant important qu’elles constituent en fait la réplique
aux réformes entamées.

D’ailleurs, nous assistons actuellement  à une véritable prise de conscience de toutes ces associations de parents qui désirent vraiment s’organiser en corps intermédiaires valables. Pour cela, elles devront d’abord viser  à prendre carrément leurs responsabilités, et c’est là une étape essentielle
dans leur participation active  à la réforme scolaire au Québec.

De plus, si elles veulent vraiment représenter les parents
elles auront soin de se renouveler sans cesse  à la base et devront
veiller  à ce que la tête dirigeante soit bien en communication
avec la masse des parents qu’elle représente. Car là
comme ailleurs, on doit prendre garde  à ce que les idées émis es
soient le lot d’un petit groupe d’individus concertés qui agissent
souvent au détriment de ceux qu’ils disent représenter. C’est,
à mon avis, un danger qui guette tout organisme une fois que la
ferveur du début a fait place  à une tranquille mise en place des
structures internes. Voilà pourquoi il est essentiel que les parents
gardent le contrôle de leur propre association et veillent
au grain même pendant les périodes qu’on dit creuses, mais
qui sont propices  à la réflexion et  à la compréhension du milieu,
d’où est issu le mouvement. Car la valeur des associations de
parents et leur degré de participation efficace dans l’activité
scolaire seront proportionnels  à la représentation qu’elles feront
de leur milieu.

Quand je parle de participation des parents  à la vie scolaire, je veux signifier par là une participation qui dépasse l’étape de la consultation. Le ministère de l’Éducation, dans sa réforme scolaire, a souvent fait appel  à la consultation,
à preuve les nombreux documents et mémoires qui nous
ont été soumis au cours des différentes phases de la réforme.
Bien entendu, la consultation demeurera toujours nécessaire, mais je crois que c’est une étape qui est maintenant dépassée.

Nous devons aller plus avant tous ensemble pour le plus grand
bien des jeunes. Pour cela, les parents doivent faire confiance
à l’État dans sa marche vers un mieux-être collectif, comme
l’État doit compter sur l’action positive des parents.

Certains ont dit que le Canadien français est loin de l’État et qu’il se méfie encore de son intervention,
notamment en matière d’éducation. On a même affirmé que sa participation  à la vie sociale est trop facilement abstraite, peu efficace et plus revendicatrice que responsable. Loin de partager
un tel point de vue, je suis enclin  à croire que le Canadien français ne demande pas mieux que de jouer un rôle positif dans la société qui l’entoure.

Il en est de même des parents qui, à mon sens, saisissent mieux que jamais toute l’importance de leur action et du rôle qu’ils sont appelés  à jouer. Ils ont compris qu’il fallait passer du repliement sur soi  à une prise de conscience de sa responsabilité sociale. Les parents sont d’ailleurs prêts  à accepter certaines responsabilités et  à quitter le rang de simples critiques pour devenir les artisans de l’œuvre
scolaire du Québec.

Aussi peut-on les considérer avec justesse  comme la troisième force en éducation s’ajoutant aux enseignants et aux administrateurs scolaires. Les parents d’aujourd’hui ne se contentent plus aussi facilement qu’autrefois de
livrer leur enfant, au seuil de l’école,  à la seule responsabilité
du personnel enseignant et administratif, si compétent et consciencieux soit-il. Ils veulent comprendre ce qui se passe  à l’école, connaître la politique scolaire, avoir des contacts avec
les diverses personnes qui voient  à la formation de leur enfant
et participer au dialogue dans l’élaboration des décisions concernant
l’école. Une telle façon de voir les choses mérite un
encouragement des autorités qui ont compris toute la nécessité
de redonner aux parents une place prépondérante dans l’évolution
scolaire.

Voilà pourquoi le gouvernement du Québec a tenu  à intégrer les parents dans la réforme scolaire. Déjà certaines décisions gouvernementales, je pense entre
autres  à la mise en place des collèges d’enseignement général
et professionnel, ont tenu compte du rôle important des parents en éducation. D’autre part, permettez-moi de souligner la présence d’une autre importante formule de participation où les parents sont véritablement mobilisés  à la chose scolaire. Je pense ici  à l’Atelier pédagogique qui permet aux éducateurs de
travailler en équipe et de réaliser eux-mêmes les projets relatifs
au renouvellement pédagogique de leur école. Les parents
réagissent avec enthousiasme  à cette nouvelle formule qu’on a
définie comme étant l’assemblée générale de l’école formée de
la direction, des enseignants et des parents pour faire l’inventaire
des ressources afin d’assurer aux enfants la meilleure
formation possible. Jusqu’ à maintenant tous les espoirs permis
concernant cette forme de participation ont été de beaucoup
dépassés par les résultats, même si le procédé est encore jeune.

Nous avons par ailleurs noté que partout où l’on n’a pu susciter l’intérêt et la participation active des parents  à une réforme scolaire précise, cette dernière
n’a été plus souvent qu’un demi-succès, si ce n’est parfois un
échec total. Cette leçon, qui a été amère pour certains, a été
pour nous l’occasion de réfléchir sérieusement sur la question afin
de percevoir le moyen d’y remédier. Très vite, nous nous sommes
aperçus que quel que soit l’angle sous lequel on aborde la question
scolaire, quel que soit le plan auquel on se situe, nous en venons
invariablement  à poser le problème de l’information en éducation.

Il devient évident que, outre l’immense effort effectué par notre service d’information du ministère de l’Éducation, il fallait un contact direct avec les parents non seulement pour leur apporter un supplément d’information officielle,
mais surtout, par le truchement de ces rencontres, pour signifier
au ministère les désirs, les inquiétudes et les besoins des parents
en matière d’éducation. C’est ce qui a amené le ministre de l’Éducation
à instaurer en décembre 1966 un Service des Parents.

Les premiers contacts avec les parents ont vite démontré que le Service des Parents n’était pas seulement utile, mais nécessaire et même d’une nécessité urgente. La réaction a été excellente. Depuis la mi-janvier, plus de 25,000 parents français et anglais de toutes les croyances ont eu l’occasion
de dialoguer sur place avec les fonctionnaires affectés au nouveau secteur qui, dans une première tournée au Québec, s’est fait jusqu’ à date l’interprète du ministère auprès de quelque 108 groupes
de parents. Ce nouveau lien entre les différents agents de l’Éducation a définitivement prouvé toute son importance. Son action aura d’ailleurs une influence positive tant sur les décisions concernant les nouvelles politiques gouvernementales que dans la compréhension par les parents des différents gestes posés par le ministère de l’Éducation.

Les parents ont trouvé là un interlocuteur valable et qui ne craint pas de se déranger pour entretenir le dialogue nécessaire. Plusieurs différends ont pu de la sorte être réglés avant qu’ils ne prennent une dimension disproportionnée. D’autre part, certains parents ont eu l’occasion de faire
valoir dans les discussions tout le sérieux de leur point de vue, ce qui nous a permis de mieux saisir tous les aspects de certaines questions parfois épineuses.

Heureux de l’expérience déjà acquise, nous avons par conséquent la ferme intention d’aller plus avant
dans ce projet et de lui donner toute l’extension nécessaire pour répondre  à la demande sans cesse croissante des parents qui désirent plus que jamais participer véritablement  à l’école et
entretenir un dialogue cons tant et sérieux avec les administrateurs scolaires.

La réaction positive et spontanée des parents  à notre initiative témoigne d’une volonté de participer  à l’œuvre scolaire et justifie une plus grande reconnaissance des gestes posés par les parents du Québec. Bien entendu, il ne faudrait pas que les parents, plus que les technocrates ou que les enseignants, s’imaginent être en mesure de régler tous les problèmes inhérents au domaine de l’éducation. Mais il y a un fait indéniable: la réforme scolaire n’est pas que l’affaire de l’État, elle est d’abord et avant tout du ressort de la collectivité. En effet, la réforme scolaire est si profonde en ses exigences qu’elle
ne peut s’accomplir sans le concours soutenu et concerté des citoyens.

Partager cette tâche avec les autres éléments dynamiques de la société: voilà donc le défi qui s’offre
aux associations de parents pour atteindre les objectifs que le Québec s’est fixé, soit l’accessibilité générale des Québécois  à l’éducation. Il est important par conséquent de maintenir un dialogue franc, ouvert et réaliste avec les diverses composantes de la société qui travaillent tous pour un même but: un mieux-être collectif. C’est dans cette mesure que nous entendons continuer  à œuvrer, dans le domaine de l’éducation, avec les parents du Québec, sans qui la réforme scolaire ne serait qu’un vain mot.

<Masse19670912>
<ALLOCUTION DU MINISTRE D’ÉTAT À L’ÉDUCATION L’HONORABLE MARCEL MASSE
À L’OCCASION DE LA 2e BIENNALE DE LA LANGUE FRANÇAISE À QUEBEC, LE 12 SEPTEMBRE 1967.>

Tous les enfants l’apprennent à l’école: le français fut  à l’origine un modeste patois, dont le prodigieux destin fut d’être la langue de Paris. Puis il emplit peu à peu ses frontières actuelles, avant que les découvreurs ne le portent sur notre continent, en Asie et en
Afrique. Jusqu’au XIXe siècle et même au-delà, il apparaissait
comme une vérité indiscutable que les Français de France
donnaient le ton, décidaient de l’usage, partant tranchaient du
bon usage. La situation historique jusqu’aux guerres mondiales
expliquait cette attitude. Aucun autre groupe parlant français
ne faisait équilibre ni par la puissance politique ni par la richesse économique  à la métropole. Celle-ci était la mère et la dirigeante. Un tel européocentrisme, si vous me permettez ce barbarisme commode, était  à la fois inévitable et incontesté;
le monde anglais présentait d’ailleurs le même spectacle.
Cependant, des élites de langue française travaillaient
et produisaient des œuvres importantes, hors de France où
elles étaient trop souvent méconnues.

Après la deuxième guerre mondiale, la jeune Afrique, l’Asie, les Amériques parlant français se
sont affirmées dans tous les domaines: politique, économique et bien sûr culturel. De jour en jour, leur rôle devient plus déterminant. Il faut donc, aujourd’hui, redistribuer les tâches.

Il n’y a pas, il ne saurait y avoir de cultures francophones
mineures: toutes ont droit au respect de tous. Certes, d’aucuns ne sont pas encore prêts  à admettre cette vérité, sinon du bout des lèvres. Pourtant, quel ensemble a la chance, plus que le nôtre, de pouvoir goûter des différences qui nous rapprochent, des oppositions qui nous unissent ? Mais il faut que
cette communauté reste cohérente. Le monde d’aujourd’hui
n’offre pas un visage serein. Beaucoup ont rêvé, au cours des
siècles  à une langue universelle en pensant d’ailleurs faire
jouer ce rôle  à leur propre idiome. Une telle ingénuité fait
sourire. Il n’est pas sûr que l’unité de langue assurerait la
paix mais les hommes sentent confusément qu’ils doivent se
réunir autour de quelques langues de culture. Or la coopération entre États parlant français fut  à l’origine établie un peu au hasard, pour répondre aux besoins qui se faisaient sentir.

Désormais elle obéit  à un plan concerté et systématique. Il
doit en être de même pour le français, si important dans la
vie internationale. Le Conseil international donnera  à tous
ceux qui parlent français le pouvoir de contribuer  à la défense
et l’illustration de leur langue. Un français, clair et précis,
intelligible pour tous, aidera  à créer un monde moins chaotique,
et introduira dans le désordre des contestations un instrument irremplaçable de dialogue.

<Masse19670913>
<ALLOCUTION DU MINISTRE D’ÉTAT À L’ÉDUCATION L’HONORABLE MARCEL MASSE
DEVANT LA FÉDÉRATION DES ÉTUDIANTS-MAÎTRES DE L’ÉTAT DU QUÉBEC
AU LAC BEAUPORT MERCREDI, LE 13 SEPTEMBRE 1967>

Votre président a orienté mes réflexions vers les mots suivants: la démocratie, la représentativité, l’objectivité et la responsabilité. Avant d’élaborer sur le sujet, permettez-moi de vous souligner que ces quatre mots, abstraits en soi, permettent  à celui qui les utilise dans le concret d’exprimer  à peu près n’importe quoi. Voilà pourquoi, je suis d’avis qu’avant de discourir sur des
thèmes semblables, on doit bien définir chaque élément. De la sorte,
il sera beaucoup plus facile de s’entendre en évitant le plus d’équivoques
possibles surtout lorsqu’il s’agira de ramener ces mots sur
un plan plus concret, soit celui des implications dans votre vie actuelle de futurs maîtres.

Si l’on fouille quelque peu dans les origines du mot « démocratie », on arrive rapidement  à l’opposer  à un autre thème qui est la « démagogie ». Or si la démocratie, qu’on définit comme étant le gouvernement où le peuple exerce sa souveraineté, est bonne en soi, on peut facilement avancer que la démagogie est
mauvaise en soi puisqu’elle affecte de soutenir les intérêts du peuple afin de gagner sa faveur.

Comment alors dire qu’une administration politique est bonne ou mauvaise ? Les Anciens qui usaient de l’opposition entre les termes pour mieux les évaluer essayaient de trouver la valeur de
la bonne administration politique en l’opposant  à l’administration
domestique. Dans la cellule familiale, le père est naturellement
supérieur  à ses enfants avant que ceux-ci ne parviennent  à l’âge
adulte. L’autorité du père est en somme un gouvernement issu
de cet avantage naturel. En fait, le père commande alors que
l’enfant doit obéir.

Or le gouvernement politique, par opposition  à ce gouvernement domestique, est un gouvernement où celui qui dirige est égal  à ceux qu’il gouverne. Il n’y a naturellement rien qui oblige les gouvernés  à l’obéissance. Ils sont parfaitement autonomes. Par conséquent, un bon gouvernement politique est
celui qui respecte cet ordre des choses.

Si l’on essaie maintenant de définir proprement un bon gouvernement démocratique, on ajoutera aux données précédentes cette précision que tous les citoyens participant  à la vie d’un tel pays, ayant des droits égaux et jouissant d’une liberté de pensées, de paroles et d’actes, constituent par conséquent
le groupe de personnes avec lequel le gouvernant doit œuvrer
pour le plus grand bien de ce pays.

Comme vous le voyez, les mots peuvent nous
conduire passablement loin quand on les scrute attentivement.
Heureusement, la réalité nous ramène quotidiennement  à des
questions beaucoup plus concrètes, quoique bien souvent infiniment
plus complexes. Mais devant des étudiants je me permets
quand même de continuer l’exploration des mots que vous m’avez
proposés. Aussi j’aborde tout de suite le terme de la « représentativité ».

Dans ce mot vous avez la présence, mais une présence nouvelle, une présence sans cesse répétée. Il s’agit dès lors d’en voir la signification de cette représentation au plan démocratique ou politique. Vous savez, par votre histoire, que dans les anciennes républiques qui comptaient fort peu de citoyen,
la démocratie exigeait la présence des citoyens sur la place publique
et que les gouvernants avaient institué des chefs de file pour amener
les citoyens  à voter les lois de la République. Ces petites républiques
n’existent plus et les républiques modernes, même avec un suffrage
universel restreint, n’ont jamais pu concevoir que la totalité des
citoyens participent  à toute la politique d’élaboration des lois.

Voilà sans doute pourquoi que, dès le 18e siècle, les systèmes républicains ont prévu, non la présence des citoyens, mais une représentation des citoyens dans les cours législatives.
Ceci découle strictement du fait que la totalité des hommes sont
de plus en plus considérés comme égaux et libres.

Quels sont ceux qui peuvent le mieux représenter
leurs égaux ? Les différentes républiques ont élaboré des mécanismes
d’élection où, du moins théoriquement, on voulait toujours
choisir le meilleur. La représentativité d’un candidat m’apparaît
donc toujours comme étant la capacité qu’a un citoyen d’être l’image
la plus conforme  à celle que se font d’eux-mêmes ses propres
électeurs, c’est-à-dire ses égaux. Cette représentativité est par
conséquent beaucoup plus une question de capacité de créer une
image de soi-même qu’une réalité intrinsèque et objective. Il n’y a pas de caractéristique absolue du bon représentant.

Regardez comment se font les élections dans le monde occidental
depuis deux siècles et vous comprendrez facilement qu’il est,  à ce
moment-ci de la science politique, impossible de déterminer avec
précision la qualité fondamentale du représentant des autres citoyens.

Passons maintenant  à votre troisième mot:
« l’objectivité ». L’objectivité comme vous le savez ne se rencontre
de façon définissable que dans des sciences absolues et, pour ma
part, je n’en connais qu’une dont nous puissions parler en connaissance
de cause, c’est-à-dire, les mathématiques. Remarquez que
si nous parlons d’objectivité en mathématiques c’est que les objets
atteints par cette science ne sont pas du tout des objets que l’on
peut prendre dans ses mains, des objets de consommation quotidienne.

Dès que nous descendons dans des sciences qui s’occupent de choses un peu plus concrètes, comme la Physique par exemple, vous voyez alors les Physiciens eux-mêmes ne pas s’aventurer sur le plan de l’objectivité. Et quand vous abordez
le domaine fuyant des actions humaines, il n’est plus personne de
sérieux pour prétendre  à la possibilité de l’objectivité. Évidemment,
si vous pénétrez encore plus profondément dans la complexité de
la réalité de votre propre personne, vous pouvez plus facilement
encore constater que l’objectivité n’est pas possible. L’objectivité,
c’est une question de métaphysique dans tous les sens du mot. Et
sur ce plan je ne suis pas celui qui doive vous en parler. Toutefois,
pleinement conscient de l’impossibilité de l’objectivité, je puis quand
même vous parler de ce qui est mal lorsqu’on parle d’objectivité,
puisque dans votre pensée vous considérez que l’objectivité est un très grand bien. Je dis donc que le grand mal, le « grand méchant » sur le plan de l’objectivité, c’est celui qui se croit objectif.

Je ne suis pas objectif. Je pense, j’agis en tant
que je suis très impliqué dans telle situation qui n’est pas du tout
objective. L’important ce n’est pas l’objectivité, c ‘est l’honnêteté,
c’est-à-dire cette façon d’agir qui permet  à un homme de marcher
toujours la tête haute, de ne pas avoir honte de lui-même et, par
conséquent, de mériter véritablement l’appréciation de son semblable.
Et cette façon d’agir dont je vous parle, elle n’est pas objective, elle
est très subjective, mais elle est présentée comme objective. Il
n’y a qu’un être qui puisse être objectif, et c’est Dieu. Quant  à moi,
je suis un homme qui a des opinions peut-être différentes des vôtres, mais des opinions qui, quoi que pas meilleures que les vôtres, sont quand même mes préférées puisque ce sont les miennes. Être honnête, c’est savoir qu’on préfère ses opinions parce que ce sont les siennes propres, non pas parce que nos opinions ont une valeur absolue objective. Avec les personnes qui sont honnêtes et qui se
savent non objectives, il fait bon discuter et les questions progressent.
Avec celui qui se croit détenteur de la vérité objective, il ne reste
qu’ à se taire et qu’ à laisser la réalité concrète prouver  à ce
téméraire que la vérité objective n’est pas le lot des hommes.

Parlons maintenant brièvement de la responsabilité avant de relier concrètement toutes ces élucubrations dans votre vie actuelle d’étudiants-maîtres. La responsabilité implique que l’on réponde quelque chose  à quelqu’un. Nous répondons quoi. Quelle est la réponse qui est impliquée dans le mot responsabilité ?

Ce n’est pas une réponse abstraite  à une question spéculative;
le mot responsabilité n’a de sens que sur le plan concret de l’action.
Par conséquent, lorsque l’on parle de responsabilité, on parle d’une
façon d’agir qui réponde  à une question qui est elle-même une action,
question d’ailleurs qui est posée soit par ceux qui gouvernent, soit
par ses égaux. Par conséquent, est responsable celui qui, par sa
façon d’agir, répond aux demandes d’action qui sont faites par les
gouvernants et par les autres citoyens. La responsabilité implique
par conséquent que l’on ait une oreille attentive  à tout ce que demande
la société,  à tout ce que demandent ses concitoyens. Pour répondre
correctement et pouvoir avoir la responsabilité, il faut par conséquent
avoir une dimension humaine pleine, être capable de bien faire tout ce
qui est exigé par la vie en société.

Si l’on descend maintenant de ces considérations abstraites pour passer sur le plan plus concret de votre vie quotidienne  d’étudiants-maîtres, vous devez comprendre d’abord que pour que notre démocratie soit ce qu’elle doit être, c’est-à-dire
bonne, il faut que ceux, que l’ensemble des citoyens délèguent
pour les gouverner, soient suffisamment concrets pour ne pas se
croire objectifs et par conséquent, être capables de répondre aux
attentes de toute la société.

Vous êtes de futurs maîtres, vous êtes par
conséquent des gens qui vous préparez  à aller former des citoyens
de la cité; il vous faut donc aujourd’hui devenir complètement
démocrates si vous voulez être capables de préparer les autres à la démocratie. Et si je dis que vous devez être démocrates dans vos comités, dans vos associations et dans toutes vos actions actuelles, c’est que l’enseignement de la démocratie n’est pas l’affaire de cours, de conférences, d’examens, mais l’affaire
de contacts avec de vrais démocrates. Si vous voulez que vos
élèves soient de bons citoyens, il faut que vous soyez pour eux
l’exemple vivant de la participation  à la vie publique de votre
milieu, puisqu’en tant qu’enseignants, vous êtes dans la démocratie
actuelle, chargés de représentativité, puisque par votre fonction
vous incarnez une image bonne que se fait de lui-même le citoyen
d’aujourd’hui. Être instruit au point de pouvoir en instruire d’autres
est quelque chose que l’homme d’aujourd’hui admire, même s’il ne
concrétise pas son admiration au point de déposer devant son idole
les tributs qu’il devrait y déposer. Vous devez aujourd’hui prendre conscience que vous ne pouvez pas, dans la fonction que vous voulez jouer, éviter d’être des représentants de vos concitoyens.
En conséquence, vous ne pouvez plus, en tant que maîtres, croire
à l’irresponsabilité de votre personne. L’image qu’on se fait du
maître est telle que la moindre faille dans la personne qui incarne
cette image amène une déception profonde chez vos concitoyens.
Dans notre démocratie, votre fonction vous fait représentants et
vous oblige  à une responsabilité très grande, mais cette responsabilité
ne pourra être que si vous avez vis-à-vis l’objectivité,
l’attitude honnête de celui qui sait ce qu’est l’objectivité, et qui
le sait suffisamment pour dire qu’il ne la connaît pas…

<Masse19670919>
<ALLOCUTION DE L’HONORABLE MARCEL MASSE, MINISTRE D’ÉTAT À L’ÉDUCATION
DEVANT L’ASSOCIATION  DES HOMMES D’AFFAIRES ET DES PROFESSIONNELS ITALIENS AU PAVILLON DU QUÉBEC MARDI, LE 19 SEPTEMBRE 1967.>

J’apprécie l’occasion qui m’est offerte aujourd’hui de prendre la parole devant l’Association des hommes d’affaires et des professionnels italiens. Je l’apprécie
d’autant plus que le sujet dont j’ai  à vous entretenir me tient à cœur.

En effet, le problème des Néo-québécois constitue  à l’heure présente une préoccupation majeure du gouvernement du Québec et l’impact que crée la venue des immigrants au Québec doit être examiné sérieusement.

On estime en effet qu’ à l’heure présente, un Canadien sur sept environ est d’origine étrangère, mais si l’on tient compte également de la deuxième génération, c’est-à-dire des citoyens dont les parents ne sont pas nés au Canada, la proportion est sensiblement plus élevée. C’est donc dire
que les membres des différents groupes ethniques venus s’établir
au Canada constituent un facteur déterminant dans l’évolution
démographique du pays et dans la composition ethnique
de sa population.

Au Québec, ce n’est pas un secret pour personne que la majorité des néo-québécois choisit presque tout naturellement de s’intégrer  à l’élément anglophone qui, soit dit en passant, ne constitue que 10.8 % de la population, au lieu d’adopter la langue et la culture de la majorité francophone.

Cette situation peut toutefois s’expliquer par l’étude de divers facteurs. A prime abord, il y a lieu d’affirmer que la politique d’immigration du gouvernement fédéral a été pensée et conçue uniquement en fonction des intérêts des Anglo-canadiens, ignorant presque complètement les francophones
qui représentent pourtant le tiers de la population du pays.

En effet, de l’ensemble des immigrants arrivés au Canada depuis 1946, environ 30 % étaient d’origine britannique, 14 pour cent venaient d’Italie, 9 pour cent d’Allemagne, un peu plus de 7 pour cent des États-Unis, 6 pour cent de Hollande et près de 5 pour cent de Pologne.

Les francophones immigrants pour leur part, représentent moins de 2 pour cent du total. On observera, en additionnant les Britanniques et les Américains, qu’au départ, près de 38 pour cent de tous les immigrants étaient de langue anglaise et donc naturellement acquis  à la communauté anglo-canadienne. Il est donc facile de conclure que la politique fédérale en matière d’immigration n’a jamais été dominée par la préoccupation de l’équilibre  à maintenir entre les deux grandes communautés.

Comme le mentionnait une récente étude, si l’on estime que la caractéristique fondamentale ou au moins l’un des traits dominants du Canada et de sa population réside dans le bilinguisme et le « biculturalisme », on est pour le moins conduit  à s’interroger sur la signification de la politique d’immigration pratiquée par le gouvernement central depuis le début de la fédération canadienne et singulièrement depuis la dernière guerre mondiale.

D’autre part, l’analyse du recensement de 1961, les diverses enquêtes et les statistiques scolaires
indiquent que 90 pour cent des immigrants s’intègrent  à la communauté anglophone du Québec, soit qu’ils aient déjà adopté la langue anglaise, soit qu’ils optent pour celle-ci. La communauté franco-québécoise n’a pratiquement aucun pouvoir assimilateur, du moins dans la région de Montréal. Au recensement de 1961, on dénombrait 13,000 personnes environ qui déclaraient avoir le Français comme langue maternelle sans être d’origine française, alors que 108,000 se disaient de
langue maternelle anglaise sans être d’origine anglaise. Voilà donc 121,000 Montréalais, visiblement néo-québécois dans leur immense majorité, qui avaient déjà fait leur option ou dont les parents l’avaient faite pour eux un dixième environ avaient opté pour le français et 9 dixième pour l’anglais.

Cette proportion est,  à peu de chose près, le rapport que l’on observe dans la répartition des enfants néo-québécois entre l’école française et l’école anglaise  à Montréal.

L’heure n’est donc pas  à la discussion,
mais  à l’action, il ne sert absolument  à rien de nous apitoyer
sur notre sort, d’énumérer les erreurs passées et de nous dire
que nous aurions dû faire ceci plutôt que cela … L’important,
c’est de regarder vers l’avenir. À l’heure où les Québécois
sont de plus en plus conscients de la nécessité de structurer un
État québécois puissant qui pourra constituer un facteur primordial d’émancipation et d’épanouissement,  à l’heure où le Québec prend conscience de la nécessité de nouer des relations internationales, de regarder au delà de ses frontières, il est
devenu extrêmement important pour lui d’élaborer une véritable
politique en matière d’immigration, politique qui tendrait
et c’est normal,  à favoriser l’intégration des nouveaux québécois
à l’élément francophone.

Car si le Québec laisse au hasard et  à l’improvisation un élément aussi important que celui que constitue l’immigration, tôt ou tard, cette négligence s’avérera néfaste pour la collectivité québécoise.

Aussi, devra-t-on trouver normal que le gouvernement du Québec, le véritable responsable et le seul instrument vraiment efficace de la nation canadienne-française, prenne les moyens qui s’imposent pour redresser une situation qui défavorise l’immense majorité de sa population.

Il va sans dire qu’il n’a pas l’intention d’entreprendre une action en vue de brimer de quelque manière
que ce soit les droits des minorités, qu’elles soient anglophones ou autres.

Le Québec a le sentiment de traiter tout
le monde de la façon la plus équitable possible. Ainsi, qu’un
étudiant soit anglophone ou néo-canadien, il a la possibilité d’obtenir
du gouvernement du Québec, un prêt ou une bourse. Tous les citoyens québécois résidant au depuis au moins un an et fréquentant une institution reconnue peuvent, s’ils en ont besoin, bénéficier des subventions dispensées par le Service de l’aide
aux étudiants du ministère de l’Éducation, sans qu’aucune discrimination
ou favoritisme envers tel ou tel groupe soit exercée.
C’est d’ailleurs en vertu de ce système que nous croyons
juste pour tous, que plusieurs d’entre vous ont reçu, aujourd’hui,
des bourses d’études vous permettant d’aller plus loin dans le
domaine de l’éducation mais malgré les meilleures intentions
de notre part, il est parfaitement vain et illusoire d’attendre
un renversement de la position linguistique et culturelle des Néo-québécois
sans que nous intervenions d’une façon plus précise.
Attendre que l’immigrant choisisse spontanément l’école de langue française pour ses enfants, c’est envoyer le problème aux calendes grecques.

En conséquence, quelle devrait être l’action du gouvernement du Québec au niveau scolaire ainsi qu’au niveau de l’enseignement des langues afin d’empêcher
cette anglicisation massive des Néo-québécois ? À mon avis,
l’action gouvernementale pourrait porter sur une réforme du
contenu des programmes de l’enseignement des langues aux
immigrants . En second lieu, l’État pourrait modifier les structures
des systèmes scolaires francophones et anglophones en
vue de faciliter, d’abord, l’accès  à l’école française et ensuite,
l’étude de la langue française de manière que tous les Québécois
possèdent au moins une connaissance suffisante de la langue de
la majorité.

Dans l’état actuel des choses au Québec, un service d’enseignement des langues aux Néo-québécois doit, comme ce sera le cas, offrir l’enseignement de l’anglais et
du français. Il est toutefois évident et tout  à fait normal que
l’effort des pouvoirs publics porte surtout sur le français étant
donné que l’immigrant n’a pas besoin d’incitation  à apprendre
l’anglais, au contraire. Ce n’est donc pas un enseignement superficiel
du vocabulaire, mais un enseignement véritable de la
langue qui doit être offert  à l’immigrant, enseignement qui doit
tenir compte  à la fois des besoins et de la psychologie de celui-ci.

De plus, la direction de l’enseignement des langues verra  à enseigner aux immigrants des notions socio-économiques inhérentes au contexte nord-américain et tout particulièrement  à celui du Québec.

Cependant, il est souhaitable que nous
intégrions non seulement les immigrants, mais aussi leurs
enfants. Car actuellement, l’anglicisation des enfants des
néo-québécois par l’école constitue un très grave problème.

Il est significatif, par exemple, que la composition ethnique
des effectifs étudiants de la section anglaise de la Commission
des Écoles Catholiques de Montréal est formée de Néo-québécois
dans une proportion de près de 80 pour cent. D’autre part, au
moins dix des plus importantes écoles du secteur anglais de
la CECM ont une population majoritairement néo-québécoise
selon des pourcentages variant entre 58 et 92 pour cent.

Parallèlement, il existe dans certains cas un problème qui est d’ordre confessionnel de notre système d’enseignement.

Actuellement, les écoles protestantes de langue française sont sous la tutelle du Protestant School Board of Greater Montréal (PSBGM). Or, alors que la Commission des
Écoles Catholiques de Montréal laissait se développer en son
sein un secteur anglo-catholique fort aujourd’hui de 41,000 enfants,
secteur qui est d’ailleurs un instrument-clé d’anglicisation
des néo-québécois, le PSBGM ne laissait péniblement
surgir que 4 écoles franco-protestantes groupant au total  à
peine 1,000 élèves.

Voilà autant de problèmes qui, jusqu’à présent, ont été ignorés et auxquels il faudrait trouver des solutions qui se doivent d’être énergiques. Messieurs, vous
le constatez, les mesures dites « incitatives » du gouvernement
du Québec et de certaines commissions scolaires ont été
jusqu’ à présent sans résultat. Il importe donc que le gouvernement
cesse de faire des souhaits pour adopter un comportement
qui saura protéger notre société québécoise contre le processus de minorisation qui la menace.

Si le gouvernement laisse se perpétuer
une telle anomalie, il serait naturel qu’il subisse la réprobation
des Québécois. Quand il s’agit du destin d’une nation, nous
n’avons pas le droit de refuser de l’orienter de telle manière
qu’elle atteigne un épanouissement complet.

Les Canadiens français ont survécu malgré toutes les contraintes, ils vivent présentement et s’affirment de plus en plus dans tous les domaines et ils n’ont certes pas l’intention de saboter par leur inaction dans ce secteur
l’œuvre gigantesque qui a été accomplie jusqu’ à maintenant.

Le défi est de taille, j’en conviens,
mais tous ensemble, Québécois et Néo-québécois, nous possédons ce qu’il faut pour le relever.

<Masse19670929>
<ALLOCUTION DE L’HONORABLE MARCEL MASSE MINISTRE D’ÉTAT À L’ÉDUCATION À L’OCCASION DE L’INAUGURATION  DU PAVILLON DE L’AGRICULTURE DE L’UNIVERSITÉ LAVAL VENDREDI, LE 29 SEPTEMBRE 1967.>

Mes premiers mots seront pour remercier le recteur de l’Université Laval, Mgr Louis-Albert Vachon, de l’invitation qu’il m’a faite d’assister  à ces fêtes marquant l’inauguration officielle du Pavillon d’enseignement de votre Faculté d’agriculture.

Avant d’aller plus loin, je désire excuser le ministre de l’Éducation, l’honorable Jean-Jacques Bertrand,
ainsi que le ministre de l’Agriculture, l’honorable Clément Vincent, qui,  à cause d’engagements antérieurs, ne peuvent être des nôtres aujourd’hui. Tous deux m’ont demandé toutefois de vous souhaiter un franc succès dans l’œuvre de modernisation que vous avez entreprise concernant de nombreux aspects de l’enseignement agricole.

En effet, le secteur agricole, animé d’un
bienfaisant dynamisme, n’entend pas demeurer  à l’écart et bouder
le progrès qui se manifeste dans tous les domaines de l’activité
humaine. La nouvelle Faculté d’agriculture de l’Université Laval,
avec ses quelque 400 étudiants, constitue un exemple du souci
manifesté par les membres de cette profession d’acquérir de
nouvelles techniques  à l’aide d’un enseignement mieux adapté  à
l’économie et aux moyens modernes, de telle manière que l’agriculture
soit de plus en plus valorisée. En cela, vous vous joignez
au nombre de Québécois soucieux d’atteindre l’excellence dans leur profession respective. Et il va sans dire qu’un moyen essentiel  à l’obtention de cette excellence est un enseignement de qualité, un enseignement complet, en deux mots, un enseignement moderne qui saura former des spécialistes en vue
d’accroître le rôle éminemment important de l’agriculture dans
notre économie québécoise. D’ailleurs, les magnifiques locaux
dont vous disposez maintenant témoignent de vos intentions.

En plaçant, de plus, votre manifestation sous le signe de la faim dans le monde, vous touchez là
un problème crucial dont les proportions s’accroissent en raison de l’évolution démographique. Et les spécialistes de l’Agriculture peuvent, pour leur part, apporter une contribution valable
à la mise au point de nouvelles techniques de production,
vous contribuez  à améliorer le sort d’une grande partie de
l’humanité qui est aux prises avec les problèmes causés par
la faim.

En terminant, je voudrais féliciter chaleureusement les éminentes personnalités qui ont obtenu
aujourd’hui un doctorat honorifique de la Faculté d’agriculture de l’Université Laval. Messieurs Blais, Richard et Sorel constituent un exemple pour les étudiants de votre Faculté.

En effet, par leur constant dévouement au développement de l’agriculture, ils ont contribué au développement social et économique de leur milieu respectif.

Je souhaite donc  à la Faculté d’agriculture de Laval un brillant succès et j’espère que cette cérémonie inaugurale constituera le prolongement d’une activité, qui s’était déjà fait sentir dans le secteur de l’agriculture, mais qui, aujourd’hui prend une signification plus particulière.

En établissant sur le campus universitaire une Faculté d’agriculture possédant non seulement des
cadres professoraux mais des cadres physiques adéquats, vous introduisez votre profession dans le champ des disciplines modernes.

<Masse19670930>
<ALLOCUTION DE L’HONORABLE MARCEL MASSE, MINISTRE D’ÉTAT À L’ÉDUCATION AU CONGRÈS DES CHEFS SCOUTS À MONTRÉAL SAMEDI, LE 30 SEPTEMBRE 1967>

Aux prises avec une tâche accaparante dans l’administration québécoise, il est important d’entretenir les relations que je voudrais avec les organismes de jeunesse et en particulier avec le scoutisme. C’est pourquoi j’ai accepté avec plaisir votre invitation de me trouver au milieu
de vous aujourd’hui, ne serait-ce que pour réaliser davantage
la vigueur et le dynamisme qui caractérisent le scoutisme
que vous pratiquez en 1967.

Pour avoir milité dans votre mouvement, je constate avec acuité le rôle positif joué par le mouvement dans l’édification de notre société. Je me souviens
qu’ à la Route, on nous répétait souvent que l’esprit de la méthode,
le fameux trépied « voulait que les routiers recherchent
à la fois la satisfaction de leurs attraits et ce qu’il faut pour
changer le monde ». Et bien, je crois que tout cela reste vrai
tant il est exact que nombreux sont ceux qui, issus du mouvement
scout, assument aujourd’hui, chacun dans son domaine,
chacun dans son coin de pays, les charges de l’ensemble.

Vous admettrez facilement avec moi que notre société québécoise est de plus en plus consciente de sa responsabilité civique. L’avènement des différents groupes
de pressions, des nombreux corps intermédiaires, des associations de toutes sortes a amené le gouvernement  à pratiquer systématiquement une politique de consultation auprès des administrés. Sans vouloir en donner tout le crédit au scoutisme, je puis dire, sans crainte d’être taxé d’exclusivité, qu’il a su être  à l’avant-garde en proposant, depuis près de 60 ans, de construire une société de responsables par la participation et l’engagement. Par une éducation qui se veut
personnaliste et communautaire, le scoutisme a toujours voulu
contribuer  à l’édification d’une société responsable. Dans
la poursuite de ses objectifs, le scoutisme québécois a lui
aussi connu quelques difficultés  à éviter certains travers, allant
au para-militarisme  à un laisser-aller évident, d’une éducation
trop axée sur l’individu  à une formation qui, axée davantage
sur les réalités sociales, a conduit  à la prise de conscience
des réalités sociales sans susciter chez les garçons ce désir de les assumer.

« Scoutisme, École de vie », ce slogan qui résume la thématique de votre session d’étude, c’est je pense, cet appel  à rester fidèle  à l’esprit du mouvement,
à tenir compte d’abord du garçon et du milieu dans lequel il
évolue,  à animer plutôt qu’ à diriger et par là,  à se présenter
en 1967 comme une force positive, c’est-à-dire de continuer
à proposer une certaine manière naturelle d’être et de vivre
contre une manière artificielle,  à suggérer des loisirs actifs
plutôt que passifs, des « communautés structurées contre des
collectivités amorphes », en somme de considérer la personne
plutôt que l’individu. Cela ce n’est pas faire marche arrière
et ce n’est pas non plus crier au modernisme. Cela c’est être de son temps. C’est mettre en pratique les leçons de Baden-Powell:  » – faire de l’individu un citoyen actif et heureux ,amener l’individu  à travailler pour la communauté, renforcer par la fraternité les liens de la société,  et par cette même fraternité, créer un bon vouloir international qui soit un pas en avant vers la paix
permanente ».

Fidélité et actualité

Dans son essence, le scoutisme rejoint
la vie actuelle des garçons, sinon, il serait mort depuis
longtemps. Sa popularité tient au fait que le scoutisme est
d’abord et avant tout un instrument qui permet au garçon de 8
à 12 ans d’assumer pleinement ses jeux,  à celui de 12  à 14 ans
de vivre ses aventures,  à celui de 14  à 17 ans de bâtir ses entreprises et au jeune homme de se situer dans la société où il est appelé  à œuvrer. Éducation par l’action, apprentissage de la vie en commun par l’équipe et engagement  à servir, trois principes essentiels qui font de l’éducation scoute, une éducation originale et toujours d’actualité. Et si l’on veut continuer  à utiliser
le scoutisme comme moyen d’éducation avec le maximum
de résultat et dans l’intérêt des garçons, il faudra continuer  à le
présenter entier en restant fidèle  à sa méthode,  à ses principes.

N’allez surtout pas croire que fidélité
à l’essentiel de la méthode veut dire conservatisme, étroitesse,
refus de s’adapter. Au contraire, rester fidèle  à la méthode,
c’est, en abordant chaque nouvelle génération de jeunes- et,
ici je devrais dire, chaque groupe de nouveaux, car nous en sommes
à penser beaucoup plus « année » que génération, au rythme actuel des sociétés – rester fidèle au scoutisme de Baden-Powell, mais c’est en même temps repenser ses objectifs, ses méthodes, ses programmes d’action en fonction de la
communauté dans laquelle nous œuvrons.

Tenir compte du garçon et du milieu. Et cela, je pense que le scoutisme
québécois ne l’a pas toujours fait. Je ne dis pas cela comme
un reproche mais plutôt pour constater un fait, non seulement
dans le scoutisme mais dans tous les milieux d’éducation de la
jeunesse. La notion d’école active est  à la base même du scoutisme.
Elle est une condition essentielle  à toute éducation véritable.
Tenir compte des besoins, des goûts, des intérêts des
jeunes et les motiver  à chercher eux-mêmes les moyens  à prendre pour assumer pleinement ce qu’ils sont et ce qu’ils veulent être, c’est un principe qui est mis de l’avant dans tous les secteurs de l’éducation aujourd’hui. Le scoutisme doit continuer dans ce sens et accentuer au besoin ce retour au garçon
dans ce qu’il est dans la famille,  à l’école, dans ses loisirs.
En rejoignant le garçon là où il est, dans ce qu’il est,
le mouvement par sa méthode l’amènera, lui,  à vouloir grandir,
créer, s’exprimer. Scoutisme, École de vie, c’est sûrement,
au départ, rejoindre le garçon dans sa vie quotidienne.
C’est lui permettre de construire sa société: une société  à
sa dimension,  à sa mesure,  à la meute,  à la patrouille et dans
la troupe. Tout en évitant que ces petites sociétés que sont la
patrouille chez les Éclaireurs et l’équipe chez les Pionniers
ne demeurent des ”lots, des milieux fermés, il faut leur permettre
d’avoir une autonomie suffisante, d’avoir leurs activités,
leurs lois. Car c’est par des sociétés restreintes, des sociétés-tremplins que le jeune apprendra  à mieux se situer comme acteur
et participant dans la grande société et  à l’intérieur des
différents organismes sociaux où il sera appelé  à militer.

Je sais que vous êtes pleinement conscients
de ces réalités. J’ai appris le renouveau qui marque le
scoutisme québécois. La formation d’une quatrième branche, la
branche Pionnier pour regrouper les « grands de la troupe » en est
une illustration. Je constate également que vous repensez plus
que jamais votre métier de chef réalisant qu’il vous faut de moins
en moins diriger et organiser mais animer, c’est-à-dire faire
découvrir les intérêts des garçons et les amener  à s’organiser,
à progresser,  à s’engager devant la patrouille, devant l’équipe;
à leur proposer de participer pour qu’ils deviennent responsables.

Animer, un mot nouveau, une réalité ancienne, qu’il faut redécouvrir, en acceptant de changer sa mentalité, en permettant aux jeunes d’agir eux-mêmes.

Car c’est là une richesse de votre
mouvement. Vous ne dites pas aux jeunes qu’il faut faire ceci
ou cela, vous ne leur donnez pas, sur un ton moralisateur,
des conseils pour la vie en société; vous leur proposez plutôt
de faire un apprentissage de la découverte, de vivre par eux-mêmes des réalités, des aventures et d’en tirer des conclusions
pratiques pour la vie en groupe. Dans le scoutisme, la Loi
n’est pas d’abord un code de préceptes, c’est un instrument utilisé par les garçons pour que leurs jeux soient plus intéressants.
Ce n’est qu’une fois qu’ils ont découvert que la Loi conditionnait
leur activité et qu’elle s’avérait importante pour telle et telle aventure qu’on a vécu ensemble, que les garçons réalisent.

Cette façon de faire du scoutisme est toute particulière et il faut la mettre en valeur de plus en plus dans une civilisation qui nous a tous modelés dans une structure hiérarchique de dépendance. Notre mode de vie dans la famille,  à l’école,  à l’usine, partout, en somme, nous a trop souvent
empêché d’atteindre  à une certaine autonomie. Dans le
scoutisme, par le jeu de la démocratie vécue  à l’intérieur d’équipes
dirigées par des garçons, les jeunes prennent conscience
de leurs capacités, ils deviennent progressivement capables d’assumer
des responsabilités plus grandes, ils sentent le besoin de
développer au maximum leurs talents et leurs ressources, ils
acceptent enfin que cette autonomie, base de la liberté individuelle, permette  à chacun de s’insérer dans le courant de la progression de l’humanité, symbolisée chez eux par la patrouille et la troupe, l’équipe et le poste, l’équipe et le clan.

Toutefois, ce sentiment de responsabilité collective, cette volonté de promouvoir le mieux-être
de l’ensemble, se transmettent également par l’exemple que les jeunes reçoivent des chefs. Dans la mesure où ceux-là, déjà adultes, accepteront de rayonner cette volonté de participation
dans leur milieu d’étude, de travail, de loisir, dans la même mesure, les jeunes accepteront de se sentir responsables d’un projet, d’un jeu, d’une excursion, d’un camp d’été.

Vous avez une responsabilité devant vos louveteaux, vos scouts, vos pionniers et vos routiers, mais vous avez aussi une responsabilité dans votre quartier, votre
ville. Vous avez une responsabilité envers le Québec. Et les deux sont indissociables. Si vous n’avez pas en tête une perspective
sociale dans votre action d’éducateur, vous risquez inévitablement de faire du scoutisme en serre chaude, de l’éducation sous une cloche de verre.

Sentiment d’appartenance

Le risque est d’autant plus grand qu’une unité scoute a une activité qui lui est propre et qui oblige souvent le garçon  à se retremper dans un milieu autre que son
milieu de vie habituel. Il faut donc pour palier aux difficultés
qui peuvent naître, favoriser chez vos membres un sentiment,
d’appartenance à un ensemble plus grand. Par étapes cependant,
car le scoutisme respecte les étapes nécessaires  à toute découverte.
En leur faisant découvrir au-delà de la patrouille la troupe,
au-delà de la troupe le groupe scout, au-delà du groupe, le
diocèse et au-delà du diocèse l’association et son importance.
Puis de là, les amener  à regarder autour d’eux,  à découvrir
d’autres organismes, d’autres personnes, d’autres milieux.

On réussira alors  à les faire se sentir participants de la vie
collégiale, de la vie municipale. On leur fera découvrir l’importance
d’un engagement et on évitera ainsi de grossir le
rang des parasites dans toute société moderne.

Sentiment d’appartenance  à des ensembles,
réalité combien importante, qu’on ne pourra transmettre
en pratiquant un autoritarisme stérile… Le Québec
d’aujourd’hui n’a pas besoin de ces chefs tout puissants qui seuls
à la barre peuvent croire diriger la destinée des peuples. Le
Québec a besoin de responsables, d’animateurs, de cadres, d’ingénieurs,
de techniciens qui, parce qu’ils sauront associer les autres  à leur responsabilité, pourront exercer des fonctions de « leadership ». C’est en développant le sentiment d’appartenance  à des ensembles que vous permettrez  à vos membres de grandir et de s’insérer comme acteurs dans le Québec d’aujourd’hui
et de demain.

Alors, quand il y aura quelque chose  à changer,  à transformer, il se trouvera toujours quelqu’un qui, au lieu de pleurer sur son sort, de critiquer, de détruire,
voudra entrer de plain-pied dans une entreprise de rénovation.

Voilà donc quelques réflexions qui, je le souhaite, sont dans la ligne des échanges que vous avez aujourd’hui. Elles vous sont livrées par un des vôtres qui, coupé
du quotidien de votre activité, n’en est pas moins conscient du travail que vous faites.

Nous avons tous  à concevoir avec enthousiasme l’œuvre  à faire,  à décider d’y participer et à entraîner les autres  à choisir d’y collaborer avec toutes leurs
richesses. De cette façon, nous rejoignons le but même que
s’était fixé le fondateur du mouvement: former des citoyens
responsables.

<Masse19670930b>
<ALLOCUTION DE L’HONORABLE MARCEL MASSE, MINISTRE D’ÉTAT À L’ÉDUCATION
AU CONGRES DE L’ASSOCIATION DIOCÉSAINE DES COMMISSIONS SCOLAIRES DE LA RÉGION DE JOLIETTE SAMEDI, LE 30 SEPTEMBRE 1967.>

Je suis heureux de me retrouver une fois de plus devant les membres de l’Association diocésaine des commissaires d’écoles de Joliette pour vous entretenir d’un aspect de l’éducation que je considère comme primordial, soit celui du financement de l’Éducation. Je ne doute pas que vous êtes vivement intéressés  à cet aspect de la question puisque le financement de l’Éducation est l’objet d’une constante
préoccupation de la part de tous ceux qui participent  à la chose scolaire.

Aussi ai-je l’intention aujourd’hui de vous faire part de certaines considérations sur le sujet.

Ainsi, nous pourrons, je l’espère, mesurer l’importance que les Québécois accordent  à l’Éducation ainsi que les efforts que nous devrons consentir particulièrement au plan financier si nous voulons lui conserver son rythme d’expansion.

Les problèmes de l’éducation, pour être posés et traités correctement et avec justesse, doivent être placés dans le contexte général de la société québécoise. L’explosion scolaire, les bouleversements survenus dans le secteur de l’enseignement au cours des dernières années ne dépendent ni du hasard ni des tendances idéologiques d’un groupe de dirigeants. Une révolution aussi profonde ne saurait résulter
de l’action concertée de quelques individus. La mutation sociale s’opère sous la pression des faits et celle-ci exerce son influence sur le système scolaire du Québec depuis plusieurs années déjà. Elle oblige les responsables de l’Éducation  à redéfinir régulièrement les objectifs de l’école,  à repenser les structures et  à refondre les programmes.

Il est cependant impossible de dissocier tous ces changements de l’impact qu’ils produisent sur
le budget du gouvernement du Québec, sur celui des commissions scolaires et, en définitive, sur la part du revenu que chaque citoyen doit consacrer  à l’éducation, c’est-à-dire de l’effort financier des québécois.

Actuellement, c’est-à-dire pour l’exercice financier de 1967-68, le Québec consacre 736 millions de
dollars  à l’Éducation. Ceci constitue le budget brut du ministère de l’Éducation pour la présente année financière et comprend les investissements universitaires. Ce montant dépasse de 164 millions le budget brut de 1966-67, soit une augmentation d’au moins 75%. D’autre part, un montant d’environ 300 millions sera fourni au cours de la présente année financière, par les commissions scolaires par le truchement de la taxe foncière. C’est donc dire que plus de 1 milliard provenant des fonds publics
sera consacré  à l’éducation cette année.

D’autre part, pour bien illustrer l’effort individuel de chaque citoyen québécois, il est utile de
mentionner que le revenu personnel affecté  à ces dépenses d’enseignement constitue un bon indice de l’effort remarquable réalisé en ce domaine puisqu’il a doublé au cours des dernières années.
De 4.2 pour cent en 1954, ce pourcentage est en effet passé  à près de 9 pour cent en 1963 et ne cesse de s’accroître. Le rapport entre les dépenses pour l’enseignement et le produit national brut du Québec s’est accru encore plus rapidement, soit de 2.6 pour cent en 1954 à plus de 6 pour cent en 1963 et va s’accentuant.

Pour bien illustrer l’effort constant et croissant des Québécois pour financer leur système d’enseignement, il est utile de jeter un coup d’oeil sur le pourcentage du produit national brut que des pays d’Europe et les États-Unis affectent  à leurs dépenses pour fins d’éducation.

En effet, ce rapport entre les dépenses pour l’enseignement et le produit national brut s’établissait
à un peu plus de 4 pour cent en Belgique en 1962. Aux États-Unis, il était de 5 et demi pour cent; d’un peu plus de 3 et demi pour cent en France; de près de 4 pour cent en Italie; de 4 et
demi pour cent au Royaume-Uni et, enfin, de près de 5 pour cent en U. R. S. S. C’est donc dire que parmi tous les pays que je viens de mentionner, c’est le Québec, avec plus de 6 pour cent, qui affecte le plus fort pourcentage de son produit national brut à des dépenses d’enseignement.

Quand on sait que dans le domaine de l’éducation, l’effort financier des citoyens des pays que je viens
de mentionner est déjà stabilisé, nous pouvons présumer que le pourcentage évoqué plus haut n’a pas varié sensiblement depuis 1962. Pour sa part, le Québec poursuit actuellement une révolution
marquée dans ce secteur.

Or, il est normal que, dans ce processus d’accélération, le Québec affecte plus de ressources financières
à l’enseignement et continue de ce fait  à demander un effort de la part de ses contribuables plus intense que ceux d’ailleurs.

D’autre part, nous ne pouvons pas dissocier la question de l’éducation des prévisions démographiques
pour les quinze ou vingt prochaines années. Au moment du recensement de juin 1961, le Québec comptait plus de cinq millions d’habitants. Selon des projections établies, par des spécialistes dans ce domaine, nous serons, en 1981, entre 8 et 9 millions. Quant  à la population d’âge scolaire, c’est-à-dire âgée de 5  à 24 ans, son taux de croissance sera parmi les plus élevés. Le Québec, on le sait, est aujourd’hui confronté aux exigences d’un progrès très rapide de la scolarisation au niveau de l’enseignement secondaire et de l’enseignement supérieur. À cause du prolongement de la scolarité obligatoire, mais en raison surtout des progrès spontanés de la scolarisation, il est  à prévoir que la pression des besoins ne s’atténuera pas au cours des prochaines années. Qu’il suffise de mentionner qu’en 1981, les jeunes âgés de 17 à 24 ans formeront environ 35.5 pour cent de la population d’âge scolaire alors que la même proportion était de 31 pour cent en 1961.

Il est donc prévisible que l’accroissement de la population d’ici quelques années entraînera pour
le gouvernement du Québec ainsi que pour les commissions scolaires, des déboursés accrus qui exigeront du citoyen du Québec, un effort financier constant et, vraisemblablement, toujours plus considérable du moins en nombre absolu.

Cependant, il importe aussi de regarder le point au-delà duquel le contribuable québécois ne pourra plus aller, c’est-à-dire la limite de sa capacité de payer.

Car il est un fait qui ressort  à la lumière des données précédentes; le Québec constitue le pays qui,  à l’heure présente, fait le plus gros effort financier dans le domaine de l’éducation. L’éducation, au Québec, coûte plus cher qu’ailleurs, c’est-à-dire plus que dans les autres parties du Canada et davantage que dans de nombreux pays d’Europe ou du continent nord-américain. Il est vrai que l’accroissement
considérable de la scolarisation est un phénomène relativement récent et constitue  à n’en pas douter la cause et le but de cet effort financier considérable.

Je disais précédemment que le Québec affecte davantage de fonds publics  à l’éducation que ne le font les, par exemple, autres parties du Canada, comme l’Ontario qui dispose pour la présente année financière, d’un budget dépassant 3 milliards 800 millions et affecte près de 890 millions  à l’éducation,
ce qui représente un pourcentage de près de 24 pour cent du budget gouvernemental. Pour l’exercice financier 1967-68, la proportion du budget total que le gouvernement du Québec consacre  à l’enseignement atteint près de 28 pour cent du budget brut total, soit un pourcentage supérieur de 4 pour cent  à celui de l’Ontario, qui est pourtant la province disposant du plus gros budget annuel au Canada. Bien plus, alors qu’au cours de la présente année financière, les sommes globales affectées
à l’éducation au Québec atteignent un milliard de dollars, on prévoit qu’en 1981-82, c’est-à-dire dans une quinzaine d’années, les dépenses totales de fonctionnement et d’immobilisation,  à partir du niveau pré-scolaire jusqu’au niveau universitaire, y inclus l’éducation permanente, se chiffreront  à plus de deux milliards et demi, c’est-à-dire plus du double du montant présentement affecté  à l’enseignement. Le Québec devra donc consacrer  à l’enseignement un pourcentage toujours plus élevé du budget gouvernemental et le pourcentage de revenus que le citoyen affectera  à l’éducation s’accroîtra également.

Pour bien illustrer la progression constante des dépenses totales affectées  à l’enseignement, il est utile de constater qu’elles sont passées de $193 millions en 1954,  à $719 millions en 1963 et atteignent aujourd’hui le milliard de dollars. C’est donc dire qu’elles ont quintuplé en 13 ans. D’autre part, le coût moyen d’un étudiant régulier est passé de $215 en 1954  à $5301 en 1963 et dépasse aujourd’hui $1,250.

En effet, il en coûte $350. par étudiant au niveau élémentaire, incluant le service de la dette; $725; au niveau secondaire; $1040 au niveau collégial, excluant le service de la dette, et enfin, $2,900. au niveau universitaire.

On peut attribuer l’augmentation de ces dépenses  à divers facteurs. D’une part, il y eut une croissance
rapide de la population d’âge scolaire depuis le début de
la décennie 1950. D’autre part, le coût moyen de l’enseignement
s’est accru sensiblement par suite de la hausse des salaires du
personnel enseignant, tant laïc que religieux, de la laïcisation
progressive du corps professoral et d’un équipement scolaire de
plus en plus coûteux. D’autres facteurs ont également influé sur
l’évolution des dépenses, telles la scolarité  à un âge plus avancé
et la forte augmentation du nombre d’élèves au cours secondaire
où les frais de l’enseignement sont plus élevés qu’au niveau élémentaire.

C’est évidemment la tendance générale au Canada et dans la plupart des pays en voie de développement
rapide d’accorder une part de plus en plus substantielle du revenu personnel du produit national aux fins d’éducation.

Il demeure cependant que l’effort actuel
consenti par le Québec est, comme je le disais précédemment,
supérieur  à l’effort canadien moyen. En même temps que
le Québec doit faire face  à l’explosion démographique et  à un
rythme de croissance plus rapide des taux de fréquentation scolaire,
à mesure qu’est prolongée la scolarité obligatoire et facilitée
l’accessibilité  à l’enseignement  à tous les niveaux, il doit
s’efforcer de corriger un retard accumulé dans l’adaptation de
son système d’enseignement aux exigences d’une société moderne.
Dans le contexte des politiques de fréquentation scolaire obligatoire et d’accessibilité générale  à l’enseignement, cette explosion
scolaire signifie forcément une croissance plus rapide
des effectifs au niveau du cours secondaire, et bientôt, au niveau
pré-universitaire et technique.

Évidemment, nous avons l’intention de ne rien négliger en vue de faciliter une plus grande accessibilité
aux différents échelons scolaires. Mais devant les chiffres que j’ai mentionnés, il y a quelques instants, compte tenu des dépenses toujours plus considérables du ministère et aussi, considérant l’immense effort financier des citoyens du Québec, il est permis de se demander jusqu’où le gouvernement pourrait aller dans une politique de gratuité scolaire sans exiger des Québécois un effort financier trop ardu.

Disons en premier lieu qu’il reste beaucoup  à faire en vue d’améliorer la politique d’accessibilité générale des étudiants  à tous les niveaux. Le système n’est certes pas parfait. Mais malgré ses imperfections, il n’en demeure pas moins que le seuil de l’effort financier des citoyens
a, pour sa part, atteint un point critique. Or, nous pouvons nous imaginer ce qu’il en coûterait de plus si, brusquement, la gratuité scolaire  à tous les niveaux était un fait accompli. Si elle doit être instaurée, comme il est de notre intention, il est évident qu’elle devra l’être progressivement, en pensant  à tous
les citoyens.

Car présentement, même si le gouvernement
du Québec peut, théoriquement, accroître la proportion
du budget affectée  à l’éducation, il devient de plus en plus
difficile aux commissions scolaires d’accroître leur financement  à même l’impôt foncier, puisque ce champ de taxation est exercé concurremment par elles et par les municipalités.
Dans l’état actuel des choses au Québec, il serait difficile, voire presqu’impossible de demander aux contribuables québécois des sacrifices accrus pour financer l’éducation. Il faudra que chacun fasse sa part et les étudiants eux-mêmes devront s’imposer certains sacrifices, tout comme les classes
laborieuses s’en imposent actuellement.

Nous devons être conscients que l’escalade du pourcentage du budget québécois affecté  à l’éducation a ses limites. Si davantage de citoyens désirent aller plus loin dans le domaine de l’enseignement, toutes les classes de la société devront faire leur part.

Dans cette perspective d’accroissement
de la fréquentation scolaire au Québec d’ici quelques années,
devant la hausse des dépenses affectées  à l’enseignement,
il est évident que nous devrons tôt ou tard réexaminer la nature
de l’effort du citoyen. Il faudra peut-être trouver une formule
en vertu de laquelle chaque citoyen du Québec contribuera au financement
de l’éducation, uniformisant ainsi l’effort tout en respectant
les proportions individuelles.

En effet, il n’est évidemment pas question
pour le gouvernement de freiner de quelque manière que ce
soit l’élan des québécois vers une éducation plus poussée car même
si l’éducation coûte cher, elle constitue incontestablement un
investissement majeur avec lequel le gouvernement doit compter
pour son développement social, économique et culturel. Jusqu’à
maintenant, nos investissements dans le domaine de l’enseignement ont permis de nous donner des cadres administratifs compétents et modernes, de participer plus activement  à l’activité économique.

En un mot, l’éducation a permis au
Québec de posséder une élite mieux aguerrie qualitativement et
quantitativement. Cependant, cette éducation qui nous permet
de mieux assumer notre destin collectif, nous a créé des devoirs
et des responsabilités auxquels nous ne pouvons nous soustraire.

Or, ces devoirs et ces responsabilités impliquent pour le Québec de posséder davantage de ressources financières puisque ses obligations augmentent.

Messieurs, l’éducation: c’est l’affaire de tous. C’est par elle principalement que le Québec se forgera un des plus puissants outils de progrès social et économique.
Il n’est donc pas surprenant que le gouvernement et
les citoyens en général considèrent l’enseignement comme
faisant partie des priorités vitales et s’imposent des sacrifices
en vue de la réalisation de cet objectif commun. Comme
je le disais, il y a un instant, ces sacrifices doivent être consentis
par toute la population, de l’étudiant au travailleur, de
manière  à faire face aux dépenses accrues que l’enseignement
nécessitera en raison de l’accroissement du nombre d’étudiants
prévu pour la prochaine décennie.

Mais ce n’est pas tout. Il faudrait que le gouvernement d’Ottawa admette enfin qu’il est indispensable pour l’essor économique et financier du Québec, de repenser complètement le partage de l’assiette fiscale. Le Québec d’aujourd’hui n’est pas celui d’hier, et il est certain qu’il ne désire pas être demain ce qu’il est aujourd’hui.

Voilà, messieurs les commissaires, la situation actuelle. Je sais que vous en êtes tous conscients
et que vous ne manquez pas,  à l’occasion de vos dialogues avec le gouvernement, de signaler le problème et de suggérer les solutions qui pourraient être de nature  à le résoudre. Car
c’est ensemble, par les discussions entre le gouvernement et les intéressés, que nous forgerons notre meilleur instrument d’émancipation et d’épanouissement qui constitue l’éducation.

<Masse19671007>
<ALLOCUTION DE L’HONORABLE MARCEL MASSE, MINISTRE D’ÉTAT À L’ÉDUCATION
AU DINER DE CLÔTURE DU COLLOQUE DE LA FACULTÉ DES SCIENCES DE L’ÉDUCATION DE L’UNIVERSITÉ LAVAL AU MANOIR ST-CASTIN SAMEDI, LE 7 OCTOBRE 1967.>

C’est avec plaisir que j’ai accepté de remplacer mon collègue, l’honorable Jean-Jacques Bertrand,  à l’invitation qui lui a été faite d’adresser la parole au troisième colloque public de la Faculté de Sciences de l’Éducation de l’Université Laval. Le sujet, qui constitue le thème principal de votre
colloque, soit « L’École pour tous », possède un contenu qui est
d’actualité et  à propos duquel le ministère de l’Éducation, en particulier,
et le gouvernement du Québec sont sensibilisés.

« L’École pour tous » peut toutefois revêtir différents sens. En premier lieu, le thème de votre colloque pourrait signifier que vous désirez davantage sensibiliser la population du Québec aux problèmes éducatifs, c’est-à-dire que vous souhaitez que les pouvoirs publics aussi bien que des groupements
ou associations adoptent des mesures afin d’inciter un plus grand nombre de Québécois  à participer  à la rénovation qui se produit dans l’enseignement aujourd’hui afin de hausser considérablement
le niveau de notre société.

En second lieu, le thème que vous avez adopté peut aussi signifier que vous endossez la politique d’accessibilité générale mise de l’avant par le ministère de l’Éducation. Non seulement vous l’endossez, mais vous pourriez souhaiter qu’elle s’étende  à des catégories d’individus qu’elle n’a pas encore
atteintes.

Le gouvernement, pour sa part, et plus particulièrement, le ministère de l’Éducation, conçoivent aujourd’hui l’enseignement dans une perspective d’épanouissement individuel, social et national. Un des grands buts de l’éducation nationale consiste  à faire des citoyens  à part entière, pleinement conscients de leurs responsabilités et prêts  à les assumer. Il est évident que pour ce faire, la masse de notre population, -jeune et adulte-, doit pouvoir accéder  à des études secondaires et universitaires pour être en mesure de participer activement au développement culturel,
social et économique de notre société et pour s’adapter  à un monde
de plus en plus dominé par la science et la technique. Comme la
vie et la liberté, l’éducation est un droit de l’homme, un droit du
peuple tout entier.

D’autre part, le système d’éducation doit s’inspirer des valeurs propres de la civilisation québécoise, avec ses aspirations, ses richesses et ses particularités, sans pour cela négliger l’apport des pays francophones, tel que la France, en particulier. Le système d’éducation doit s’inspirer d’une philosophie conforme  à la nature profonde des Québécois.

Comme je l’ai déjà laissé entendre, l’option fondamentale qui constitue  à la fois le terme et le fondement de toute l’activité du ministère de l’Éducation s’exprime dans le premier
objectif de la politique du Québec en matière d’enseignement, celui d’assurer  à chacun le maximum d’éducation qu’il est capable d’acquérir et qui correspond  à ses aptitudes en même temps qu’à
ses ambitions, indépendamment de son niveau de fortune ou du lieu
de sa résidence. L’objectif ainsi exprimé peut se traduire dans une
formule qui définit tout le projet du ministère: réaliser en profondeur
une démocratisation véritable de l’enseignement et de l’Éducation.
Pour les jeunes, cela signifie que le ministère doit viser a créer toutes les conditions qui leur permettront de demeurer aux études jusqu’ à la limite de leurs aptitudes, aussi longtemps qu’eux-mêmes et la société y trouveront leur profit.

Quant aux adultes, le ministère vise  à leur offrir la possibilité de revenir aux études aussi souvent qu’il
le faudra, afin de leur permettre de s’adapter constamment aux nouvelles conditions de vie et de travail auxquelles ils seront confrontés dans la société de demain.

Car il faut bien se rendre compte que l’éducation constitue le levier le plus important pour l’avenir du
Québec, c’est-à-dire pour que notre nation s’épanouisse et rayonne dans tous les domaines. C’est par elle que nous formerons des cadres compétents, des chefs d’entreprises, des administrateurs,
des maîtres, bref: l’élite de notre société doit être de plus en plus nombreuse et de plus en plus avertie. Car  à l’heure actuelle, la soudaineté des transformations qui s’opèrent dans le Québec provoque
une sorte de rupture de notre tradition culturelle et de notre équilibre social.

Actuellement, le peuple du Québec est confronté avec une foule de problèmes tous aussi importants les
uns que les autres. Il est devenu nécessaire, voire impérieux de réviser de fond en comble notre statut constitutionnel de telle manière que les Québécois soient mieux en mesure d’assumer leur
destin collectif. Cependant, indépendamment des options constitutionnelles sur lesquelles on s’arrêtera demain, il est indéniable que le Québec sera d’autant plus fort que ses citoyens seront mieux
instruits et mieux éduqués. L’éducation doit donc être le point de mire de toute la population à tous les niveaux. Or, ce recours massif  à l’éducation implique des dépenses toujours plus élevées qui
nécessiteront inévitablement une redistribution plus adéquate des ressources financières. C’est là, me semble-t-il, une condition essentielle  à la scolarisation de notre société.

Car il ne faut pas l’oublier, le Québec
fait plus d’efforts dans le domaine de l’enseignement que les autres
parties du Canada et que plusieurs pays d’Europe. Au cours du
présent exercice financier, le Québec consacre plus d’un milliard
de dollars  à des dépenses d’éducation. À lui seul, le gouvernement
du Québec affecte au delà de 27 pour cent de son budget total  à l’éducation
et les commissions scolaires perçoivent, par le truchement
de la taxe foncière, quelque $300 millions. Les statistiques démontrent
que la part du revenu personnel affecté par chaque Québécois
à l’éducation est plus élevée qu’ailleurs. Or, des prévisions pour
1981 indiquent que non seulement la population du Québec sera d’environ
9 millions d’habitants, mais que le taux de la fréquentation
scolaire sera lui aussi plus élevé et, conséquemment, la scolarisation.
Pour faire face efficacement  à de telles obligations, le
gouvernement du Québec et les commissions scolaires devront investir
au-delà de $2 milliards dans le domaine de l’éducation, soit
plus du double du montant qu’ils y affectent présentement. Les citoyens
du Québec étant ceux qui paient le plus pour l’éducation,
il va sans dire que nous devrons trouver une formule visant  à
mieux partager les responsabilités financières entre les différents groupes sociaux, de façon que l’effort de l’un ne soit pas disproportionné par rapport à celui de l’autre. Il faudrait aussi réviser, comme nous l’avons déjà demandé, le partage de l’assiette fiscale entre les deux gouvernements. Car entre les canons et l’éducation, nous avons choisi l’éducation. À Ottawa maintenant de faire son choix …

Mais au-delà de l’aspect financier de la
question, par delà les problèmes constitutionnels, nous devons nous
efforcer de dépasser notre propre terrain d’action et regarder plus
loin que nos frontières en vue d’y puiser les matériaux nécessaires
à notre rayonnement culturel, conséquence d’une éducation plus complète.
Pour s’épanouir, le Québec ne peut en effet rester isolé du
reste du monde francophone; il se doit de disposer des moyens qui
lui permettront d’ouvrir ses fenêtres sur le monde extérieur. Le
peuple québécois a conscience d’avoir acquis la maturité voulue pour
pouvoir se dépasser lui-même et participer avec les autres nations
à l’édification d’un monde plus uni. Il est inévitable, en effet, que
dans le monde actuel, compte tenu de l’évolution des relations entre
États, des liens de plus en plus étroits aient tendance à s’établir,
non seulement dans les domaines de la diplomatie traditionnelle,
mais aussi notamment dans les domaines de l’éducation, de la
culture, de la recherche scientifique et de la technologie en général.
A moins de se refermer sur lui-même, le Québec,  à l’instar
de tous les autres peuples, se doit de participer  à un tel rapprochement
international. Car une plus grande démocratisation de
l’enseignement doit procéder non seulement d’une participation
de tous les québécois, mais aussi d’une collaboration étroite avec
les autres communautés culturelles. Le temps de la serre-chaude
est révolu. Elle est terminée l’époque où seule une petite élite
pouvait se prévaloir d’une éducation valable, où l’aide et la coopération
extérieure apparaissaient comme des gestes tabous et impérialistes. L’École pour tous, cela signifie la mise en œuvre de tous les moyens possibles et nécessaires pour donner aux citoyens une éducation complète.

C’est d’ailleurs pour cette raison que nous avons élargi tout dernièrement nos accords avec la France
et préparé de nouvelles ententes dans les domaines touchant la jeunesse et l’éducation, et qui comprend notamment l’adoption d’un programme d’expansion de la coopération culturelle, scientifique
et technique franco-québécoise, prévoyant entre autres un échange d’étudiants et de professeurs, une confrontation des expériences pédagogiques en matière de programmes, de méthodes, de manuels,
de matériel didactique et de formation des maîtres, pour ne nommer que ces quelques points.

D’autre part, le Québec ne fait pas que réaffirmer sa présence internationale; il tend  à l’assumer pleinement.

Depuis longtemps, un grand nombre de nos concitoyens quittent le Québec pour œuvrer dans les pays en voie de développement. Or jusqu’ici, on a toujours laissé à d’autres le soin de veiller  à
la bonne marche de l’opération. Mais depuis quelque temps, le
Québec s’est éveillé aux exigences que comportait une telle exportation
en ressources humaines. Et, dans le domaine de l’Éducation,
nous nous sommes vite aperçus de l’importance de diriger
nous-mêmes, de contrôler et d’aider cet élément dynamique de la
population qui nous représente  à l’étranger. Les aspirations du
Québec en ce sens ne constituent en somme qu’une attitude de bon
aloi pour nous permettre de vivre selon les exigences de la vie
contemporaine future. Culturellement isolé, le peuple québécois
ne devra en effet son épanouissement qu’au dynamisme qu’il pour
ra retirer dans ses contacts et ses échanges avec le monde francophone. Et  à cet égard, les accords franco-québécois sont significatifs.

D’ailleurs, c’est sans doute la meilleure
réponse  à certains critiques qui ne voient dans le rôle international
du Québec que des élucubrations plus ou moins pédantesques
et n’ayant aucun apport avec la réalité. Au contraire, la vocation
internationale du Québec est une réalité bien vivante qui se concrétise
chaque jour. Les seuls exemples que je vous ai apportés pour
le domaine de l’éducation témoignent assez bien, je pense, de cette
réalité. L’École pour tous et avec tous est le but que nous visons.

Il ne peut se concrétiser si nous nous contentons de travailler sous une cloche de verre.

Cependant, en même temps que nous puiserons des éléments éducationnels et culturels dans les divers pays qui forment la francophonie, nous ne devons pas négliger
d’accroître la qualité de notre effort en vue de parfaire tous les
jours notre système d’éducation. Comme je le disais au début
de mon exposé, il importe que la politique d’accessibilité générale
à l’éducation soit intensifiée. Et dans le contexte de cette
politique, il faudra aussi procéder  à une plus grande démocratisation
des cadres. À cette fin, nous avons créé les collèges d’enseignement
général et professionnel.

Ces nouveaux collèges constituent un
des derniers jalons dans la mise en place des structures du nouveau
système scolaire au Québec. Dans l’optique de l’École pour tous,
l’instauration de ce palier scolaire qui fait le pont entre le secondaire
et l’université ou le marché du  travail donc un élément
qui manquait jusqu’ à maintenant pour permettre aux jeunes
d’accéder au plan professionnel sans qu’il n’y ait aucune discrimination.
C’est d’ailleurs en vertu de ce principe que nous avons établi la gratuité à ce niveau et que nous avons déterminé un processus
d’accessibilité générale dans le secteur public, qui prend une
importance de plus en plus grande dans notre système d’enseignement.

Dans un autre domaine, le ministère de l’Éducation franchit actuellement une étape importante de son évolution. Il adopte les mesures nécessaires pour se transformer
en un ministère de « L’Éducation permanente » qui réponde de façon
satisfaisante aux exigences d’un monde en transformation constante.
Il ne suffit plus en effet de se préoccuper de la formation des
jeunes. Il faut de plus en plus assurer à tous, jeunes et adultes,
instruits ou pas, la possibilité de s’adapter constamment aux nouvelles formes de vie, de culture et de civilisation qui se succèdent les unes aux autres. C’est pourquoi nous travaillons  à développer
nos services d’éducation des adultes comme nous nous efforçons
d’aider les jeunes à préparer le mieux possible leur avenir.

Ce parallèle nous apparaît indispensable
pour atteindre le but que nous nous sommes fixés: l’épanouissement
de tous les citoyens, quels que soient leur âge, aptitudes,
classe ou langue. D’ailleurs, si l’on juge par les résultats qui nous
parviennent pour l’année scolaire 1966-67, l’effort que nous tentons
dans le domaine de l’éducation permanente a été accueilli avec joie
par plus de cent mille adultes,qui ont repris le chemin de l’école en
vue de remplir avec le plus de compétence possible une occupation
professionnelle ou leur rôle social correspondant  à leurs goûts et aptitudes.

Cependant, vous conviendrez facilement
avec nous qu’une politique globale en matière d’éducation ne
saurait ignorer le problème que constitue la formation des maîtres.
Le ministère de l’Éducation a déjà entrepris une action positive
en ce sens puisqu’un montant de 6 millions et demi est accordé
durant le présent exercice financier aux enseignants sous
forme de bourses de perfectionnement. Le problème de la formation
des maîtres étant  à la base même de notre système d’enseignement,
il est évident que le gouvernement entend intensifier son
action pour que nous ayons des enseignants qualifiés et en nombre
suffisant. D’ailleurs il s’agit là,  à mon sens, de l’étape préalable
à ce moment des politiques éducationnelles.

Tout cet ensemble de politiques dont je viens d’énumérer les principales parties indique une chose: les citoyens du Québec font un immense effort dans le domaine de
l’éducation et sont prêts  à consentir des sacrifices en vue d’atteindre
cet objectif commun. Si on doit déplorer que certains secteurs
de la population ne semblent pas sensibilisés aux besoins actuels
de l’éducation, il n’en demeure pas moins que la majorité des Québécois
ne manque l’occasion de faire valoir l’importance d’une éducation
poussée et libre pour toute la population. En tant que responsable
de l’éducation nationale, le gouvernement du Québec a
compris l’intérêt qu’il a  à une accessibilité générale  à l’éducation
et  à une démocratisation des cadres scolaires. Notre but, c’est
le vôtre. L’éducation n’est-elle d’ailleurs pas l’affaire de tous les
citoyens, « votre affaire ».

« L’École pour tous », c’est là que se résume notre objectif et c’est là que le Québec trouvera son principal facteur de rayonnement.

<Masse19671012>
<ALLOCUTION DE BIENVENUE DE L’HONORABLE MARCEL MASSE
MINISTRE DÉLÉGUE AUPRES DES CHEFS D’ÉTAT AU PRÉSIDENT DE LA RÉPUBLIQUE DU NIGER ET DE MADAME HAMANI DIORI Hôtel de ville – Montréal le jeudi, 12 octobre 1967.>

Excellence,

Le seul État d’expression française du continent nord-américain accueille, ce soir, de concert avec la seconde ville francophone du monde, l’un des pays les plus fascinants de l’Afrique de langue française.

Théâtre d’un passé plein de grandeur et d’animation, votre terre, Monsieur le Président, a fait
partie, durant un demi-siècle, d’un empire qui, il y a trois cent ans, reculait ses frontières au-delà des rives de notre fleuve. Et c’est ce qui vaut  à nos deux peuples le privilège
de communier  à l’essence d’une même culture et de parler la même langue.
Le voyageur qui revient de votre contrée garde longtemps dans son esprit le spectacle envoûtant de ces couchers de soleil aussi grandioses que précipités dont la fascination n’a d’égal que celle de vos nuits étoilés. Cette nature si prodigue de couleurs, de parfums et de paysages
contrastants avive encore la griserie des chasseurs qui, de
tous les coins du globe, vont traquer les animaux sauvages de
vos régions septentrionales et de la réserve du Niger située
à la frontière du mystérieux Sahara, traversé par l’un des plus
impressionnants fleuves du monde, votre territoire semble
rassembler dans une mosaïque inoubliable les merveilles et
les incantations du continent noir.

Mais votre patrie, Monsieur le Président, c’est beaucoup plus que ses steppes, ses forêts, ses sables et son fleuve, même si le sol en fut foulé un jour par des explorateurs dont l’histoire a retenu les exploits, même si le fleuve qui lui a donné son nom fut jadis connu des grecs et cité même par Ptolémée.

A cet effet, votre République s’est tracé un programme d’expansion économique de dix années, sagement préparé par trois ans d’études et d’expérimentation, et dont la réalisation, présentement en bonne voie, doit s’achever en 1974.

Nous souhaitons vivement avec vous, Monsieur le Président, que cette planification  à la fois réaliste et novatrice assure  à vos compatriotes un niveau de vie toujours plus élevé et  à votre république un rôle d’une dimension croissante au sein de l’Afrique nouvelle, nommément de la francophonie.

Le peuple québécois, et particulièrement la communauté montréalaise, vous est vivement reconnaissant, Madame, d’avoir bien voulu accompagner votre époux au cours de ce pèlerinage  à la « Terre des hommes ». Votre séjour sur nos Îles et votre aimable participation  à ce repas de l’amitié auront, pour ainsi dire, personnifié  à nos yeux le charme, la grâce, l’affabilité et la distinction exquise de la femme africaine.

Le Québec et sa métropole saluent avec émotion la République du Niger et son distingué président.

<Masse19671019>
<ALLOCUTION DE BIENVENUE DE L’HONORABLE MARCEL MASSE
MINISTRE DÉLÉGUÉ AUPRÈS DES CHEFS D’ÉTAT AU PRÉSIDENT DE LA RÉPUBLIQUE FÉDÉRALE DU CAMEROUN MONSIEUR AHMADOU AHIDJO Hôtel Windsor – Montréal le jeudi, 19 octobre 1967.>

Excellence,

L’État du Québec est particulièrement heureux de clore aujourd’hui,  à l’enseigne des deux étoiles d’or de votre République, la série de ses déjeuners d’accueil en hommage  à la cinquantaine de chefs d’État ou de leurs représentants qui nous ont honorés de leur visite au cours de l’Expo 67.

Nos deux peuples ont en effet bénéficié de racines culturelles identiques; ils ont puisé généreusement
à la même source prestigieuse de la civilisation française , qu’ils continuent de faire épanouir, sur des continents différents, au sein d’une même communauté spirituelle et linguistique, la francophonie.

Votre accession  à l’indépendance politique, en 1960, dont vous avez été l’un des héros incontestés,
revêtait une signification d’autant plus dense que votre territoire avait été tour  à tour occupé par pas moins de quatre puissances européennes durant les cinq derniers siècles de son histoire.

Cette libre disposition d’eux-mêmes répondait  à une profonde aspiration de vos congénères,  à
preuve, entre autres, ces 15,000 textes de votre Constitution distribués parmi les vôtres durant les 48 heures qui suivirent la proclamation du premier État et l’institution de la première citoyenneté camerounaise.

Pays charnière du continent noir, au fond du Golfe de Bénin, carrefour des Afriques occidentale et équatoriale, soudanaise et bantoue, votre terre constitue de ce fait un vivant microcosme des diverses civilisations noires et occupe une position stratégique au sein de la négritude, particulièrement celle d’expression française.

À cette diversité humaine s’ajoute une étonnante diversification économique émanant d’une autre enviable variété, celle de vos richesses naturelles que vous avez su mettre en valeur avec une énergie et une ténacité qui font aujourd’hui du Cameroun un pays en pleine évolution industrielle mais qui ne néglige pas pour autant le développement de sa vie pastorale. C’est d’ailleurs l’un des grands mérites de votre collectivité que d’avoir conjugué les vertus du passé et les possibilités du présent pour édifier le Cameroun de demain.

C’est sur votre sol que s’est érigée la première usine d’aluminium de l’Afrique et votre puissante
centrale hydro-électrique symbolise avec bonheur la relance économique de votre contrée.

Quelques centaines de Québécois œuvrent,  à des titres divers, du Lac Tchad  à votre impressionnant port de Douala. Nous sommes des plus heureux de les voir contribuer  à l’édification de l’avenir camerounais comme ils le sont eux-mêmes d’ailleurs de collaborer avec une population aussi
hospitalière et des autorités civiques aussi sympathiques  à leur égard.

Mesdames, Messieurs, c’est avec joie que je lève mon verre  à la prospérité d’un pays qui nous est cher, au bonheur de ses habitants et  à la santé de son distingué président !

<Masse19671125>
<ALLOCUTION DE L’HONORABLE MARCEL MASSE, MINISTRE D’ÉTAT À L’ÉDUCATION À L’OCCASION DU COLLOQUE SUR L’ÉDUCATION À ST-ESPRIT DE MONTCALM DIMANCHE, LE 25 NOVEMBRE 1967.>

Je suis particulièrement heureux de vous adresser la parole aujourd’hui  à l’issue de ce colloque. J’en suis d’autant plus fier que celui-ci s’inscrit dans une perspective d’information de la population, laquelle suit de très près l’évolution du système d’éducation du Québec. Quant  à moi, si un tel événement
est de nature  à éveiller dans la population une certaine curiosité, plus encore un intérêt soutenu pour l’éducation, je m’en féliciterais grandement et j’oserais croire que les efforts que nous aurons faits
pour nous rapprocher des gens ne seront pas vains.

Ce n’est d’ailleurs pas la première fois qu’une telle expérience est tentée dans le comté de Montcalm et si nous en jugeons par le sérieux des thèmes qui ont été l’objet de discussions aujourd’hui, le succès de cette réunion ne cédera en rien  à celles qui ont eu lieu auparavant.

Avant de vous entretenir de l’importance primordiale de l’éducation en tant que placement le plus important pour la collectivité québécoise, je désire féliciter tous ceux qui, de près ou de loin, directement ou indirectement, ont participé  à cette journée d’études qui, je n’en doute pas, sera de nature  à valoriser l’éducation dans notre milieu. Comme je l’ai laissé entendre, il y a un
instant, le slogan du ministère « l’Éducation, c’est votre affaire » s’est particulièrement bien reflété dans l’esprit des participants  à ce colloque.

En effet, nous l’avons dit et nous l’avons répété, sans la participation active de tous les éléments de la population, sans une discussion franche sur la place publique, sans une information adéquate, l’essence de nos grandes politiques risquerait d’échapper  à la masse des gens, ce qui compromettrait érieusement tous nos efforts pour équiper le Québec des instruments qui lui sont nécessaires.

Vous avez abordé aujourd’hui six thèmes qui constituent des mécanismes essentiels du ministère de l’Éducation. Permettez-moi ici d’en synthétiser les éléments importants.

Compte tenu de l’accroissement subit et considérable des effectifs de l’enseignement secondaire, le ministère de l’Éducation, comme on vous l’a dit, souhaite instaurer tout un système d’écoles polyvalentes. Ces institutions seront en mesure d’accueillir tous les étudiants  à leur sortie de l’école élémentaire et de leur assurer une formation secondaire de base, c’est-à-dire, celle qui permettra  à chacun de découvrir ses propres talents et préférences. Ce système sera aussi de nature  à offrir  à l’étudiant l’occasion de poursuivre aussi longtemps que possible sa formation générale et, si nécessaire, de se préparer immédiatement  à une fonction de travail.

Aussi, dorénavant, les étudiants,  à leur sortie de l’école élémentaire, ne se disperseront plus vers des sections ou vers des écoles définies par un programme particulier, mais ils se retrouveront tous  à l’école secondaire en vue d’y recevoir un enseignement général qui se diversifiera graduellement par un jeu d’options.

Il va sans dire que dans cet accroissement des dimensions de notre système scolaire, les parents ont un rôle éminemment important  à jouer. En effet, notre effort collectif en matière d’éducation ne sera valable que si les parents perçoivent l’importance de l’éducation dans une société comme la nôtre. Aussi la mise en place d’un service des Parents nous est apparue comme l’élément essentiel d’un dialogue fructueux entre les responsables de l’éducation et les parents.

Mais parallèlement aux réformes dans les structures éducatives au Québec, certaines méthodes pédagogiques traditionnelles ont aussi subi les assauts du progrès. En effet, l’application du Règlement numéro 1 permet l’introduction de méthodes actives conçues en fonction des intérêts et des besoins propres de l’enfant ainsi que de ses particularités et des étapes de l’évolution de sa personnalité. L’école active ne vise pas  à faire acquérir  à l’enfant un bagage encyclopédique, mais vise au contraire
à développer sa personnalité tout en lui faisant découvrir les voies de l’étude par des moyens adaptés  à son jeune âge.

On a beaucoup parlé par ailleurs des collèges d’enseignement général et professionnel. L’un des objectifs majeurs de cet enseignement collégial est de permettre  à chaque étudiant, apte à poursuivre des études au-delà du niveau secondaire, de préciser progressivement son orientation. L’enseignement collégial devra donc permettre  à chaque étudiant de choisir parmi une variété d’options dispensées sous l’autorité d’une direction des études unique.

De plus, le caractère polyvalent de l’enseignement collégial offrira également des avantages importants aux adultes qui voudront se recycler. Mais, comme je l’ai laissé entendre  à maintes reprises, il ne nous servira  à rien de bâtir des structures éducatives, si parfaites soient-elles, si seulement un petit nombre d’étudiants
peuvent financièrement aller plus loin dans le domaine de l’éducation.
C’est pourquoi, compte tenu de notre désir d’une plus grande démocratisation de l’enseignement, nous avons mis de l’avant une politique d’accessibilité générale  à l’éducation, politique en vertu de laquelle les étudiants qui ont besoin d’aide financière peuvent s’adresser au service de l’Aide aux étudiants, du ministère de l’Éducation, en vue d’obtenir une bourse.

Cependant, cette évolution de nos structures scolaires, qui est en somme une conséquence directe de la politique d’accessibilité générale  à l’éducation, exige que le gouvernement consacre des sommes de plus en plus importantes au financement de l’éducation. Pour s’en convaincre, il est bon de savoir que le Québec consacre au-delà d’un milliard de dollars  à des dépenses d’éducation, au cours de la présente année financière. C’est le Québec qui, de toutes les parties du Canada, consacre le plus fort pourcentage de son budget total  à des dépenses d’enseignement.

L’enseignement coûte donc très cher au Québec, mais nous devons aussi comprendre qu’il constitue notre placement collectif le plus rentable pour l’avenir de notre société qui, disons-le devait effectuer un grand bond en avant afin d’être au diapason du monde contemporain.

Au plan monétaire, je crois que nous devons ainsi considérer nos dépenses pour fins d’éducation comme un investissement dans l’avenir du Québec. En effet, l’économie du Québec est actuellement en pleine transformation et notre territoire s’industrialise de plus en plus, ce qui implique ipso facto une transformation sociale. Or, cette nouvelle physionomie économique que nous acquérons présentement nécessite une main-d’œuvre plus qualifiée et plus diversifiée. C’est donc dire que notre croissance économique est entièrement liée  à notre niveau d’éducation.

Il est devenu évident depuis quelques années que la prospérité d’une nation dépend de la formation et du maintien d’un nombre suffisant de spécialistes et de techniciens qui, par exemple, transforment et mettent en marche les ressources naturelles. Il apparaît donc que la croissance du bagage d’instruction des travailleurs entraîne un accroissement du capital physique et augmente le volume d’emplois. En effet, les travailleurs hautement qualifiés contribuent  à créer du travail non seulement pour eux-mêmes mais aussi pour bien d’autres travailleurs dont la formation professionnelle est moins avancée. Quelque soit l’angle sous lequel on considère la croissance économique, l’éducation par conséquent apparaît toujours comme un facteur primordial.

Les exigences de l’essor économique du Québec sont semblables  à celles des autres nations hautement industrialisées. Comme elles, nous devons hausser rapidement le niveau d’éducation de notre population. Le développement de nos ressources et la demande toujours croissante de personnes qualifiées l’exigent.

En effet, seulement pour répondre  à la demande classique, il faudra créer d’ici 1981, au-delà d’un million de nouveaux emplois alors que depuis 1901, nous n’en avons créés qu’un million cent mille. C’est donc dire que nous devrons réaliser en une douzaine d’années ce que nous avons fait au cours des cinquante dernières années. Sans une instruction toujours améliorée, comment pourrons-nous être alors  à la hauteur de la situation?

Actuellement, nous possédons au Québec les ressources humaines suffisantes  à notre essor. Mais pour qu’elles  deviennent efficaces et hautement productives, il est indispensable qu’elles soient affinées par une éducation telle qu’aucun travailleur ne constituera un passif pour notre économie, mais un actif dont la valeur sera inestimable.

L’éducation, considérée sous l’éclairage d’un redressement économique du Québec, permettra  à notre société d’atteindre le plein emploi auquel nous aspirons depuis longtemps. De cette manière, les sommes que nous affectons annuellement  à la sécurité sociale seront sensiblement diminuées, ce qui permettra au gouvernement d’investir dans des secteurs en voie de développement
et beaucoup plus productifs pour le Québec de demain.

Car un fait saute aux yeux: la plupart de nos régions défavorisées sont celles où le niveau d’éducation est le plus bas. Si un jour nous parvenons  à hausser leur niveau d’éducation, il
est indiscutable qu’un tel effort constituera un élément majeur d’une
politique efficace de décentralisation industrielle au Québec. Car là où la main d’œuvre sera compétente, les industries auront davantage tendance  à s’établir.

Cependant, parallèlement  à l’impact que créera notre niveau d’éducation sur le développement économique du Québec, il est indiscutable que ce niveau d’éducation constituera un facteur essentiel et puissant de notre rayonnement intellectuel.

Car s’il est vrai que l’Éducation constitue un facteur primordial d’émancipation économique, il est aussi exact qu’elle forme aussi des compétences dans diverses disciplines artistiques
et culturelles, ce qui tend  à établir un juste équilibre des activités
des membres de notre société. Car le rayonnement intellectuel
du Québec ne se réalisera qu’ à la condition que notre niveau éducationnel
soit au moins comparable  à celui des nations avancées. Un niveau intellectuel plus élevé n’est certes pas pour nous nuire. Bien au contraire, le succès des grandes civilisations a toujours été intimement lié au degré d’éducation de leurs citoyens.

Dans une telle perspective, nous devrions envisager l’éducation au Québec comme un facteur de fierté nationale. Car nous avons raison d’être fiers des moyens auxquels nous avons recours pour nous affirmer comme hommes d’abord et comme citoyens ensuite, ainsi que des objectifs que nous visons pour notre émancipation.

Ainsi, par nos contacts plus fréquents et mieux
institutionnalisés avec les nombreux pays qui forment la francophonie,
le Québec est en train de se façonner une culture originale qui fera de
nous un élément dynamique de la mosaïque mondiale. Pour ce, faut-il
encore que nous ayons quelque chose  à apporter au plan de l’esprit et
de la technique. En cela, l’éducation est appelée  à jouer un rôle essentiel.
Cet apport du Québec  à la francophonie se réalisera
donc,  à mon avis, uniquement par le développement de nos
propres structures éducationnelles permettant une fréquentation scolaire
toujours plus poussée. Car la démocratisation de l’enseignement
telle que nous la concevons doit procéder non seulement d’une
participation de tous les québécois mais aussi d’une collaboration étroite avec les autres communautés culturelles.

Actuellement, le processus de scolarisation s’accélère de plus en plus. Les structures de notre enseignement évoluent conformément  à notre politique d’accessibilité générale  à l’éducation.
Devant ces transformations rapides, il importe que nous ne perdions pas contact avec la population. Car, comme je le disais au début de mon exposé, sans la participation du citoyen, l’œuvre que nous avons entreprise risquerait d’être sérieusement compromise et même d’être tout simplement vaine.

Car il convient ici d’être froidement réaliste:
ou la population entreprend la valorisation de l’éducation en s’y intéressant
de plus en plus, en s’informant des problèmes éducationnels
pour ainsi la placer au rang de notre principale préoccupation nationale;
ou il devient parfaitement inutile de parler de rayonnement intellectuel
du Québec, d’émancipation économique et de réalisation de notre
destin collectif.

L’éducation appartient au peuple et il importe qu’il l’utilise comme moyen essentiel de promotion individuelle, nationale, sociale, culturelle et économique.

Or, c’est dans cette perspective, mesdames,
mesdemoiselles et messieurs, que vous vous êtes placés en participant  à ce colloque. Car la présence et la participation du citoyen  à l’éducation constitue le gage que ce placement collectif atteindra toute la rentabilité que nous souhaitons.

<Masse19671220>
<ALLOCUTION DE MONSIEUR MARCEL MASSE, MINISTRE D’ÉTAT AU CLUB RENAISSANCE À MONTRÉAL MERCREDI, LE 20 DÉCEMBRE 1967>

La semaine dernière, les journaux rapportaient en première page que, de 1945  à 1966, 80 pour-cent des immigrants au Québec ont contribué  à grossir le groupe anglophone. Qui plus est, le pourcentage atteint même 90 pour-cent  à Montréal, deuxième ville française du monde. Ces chiffres, qui proviennent de la Direction générale de l’Immigration du Québec, ne sont certes pas pour apaiser les appréhensions qui commencent  à poindre ici et là au Québec, face au grave problème de l’immigration. Je ne voudrais pas ce soir jouer aux alarmistes, mais il y a des faits qui ne trompent pas.

Depuis une vingtaine d’années, un équilibre démographique séculaire a commencé  à se rompre. Pendant un siècle, le pourcentage que représentent les francophones au Canada s’est maintenu, avec de légères oscillations, au niveau d’environ 30 pour-cent. On sait que cela était dû  à une espèce de compensation entre de multiples forces: immigration étrangère adoptant presque entièrement
la langue anglaise; émigration des Canadiens anglophones et francophones vers les États-Unis; surplus considérable de la natalité des francophones par rapport  à l’ensemble des autres groupes linguistiques.
Il y a là tellement de facteurs qu’on a l’impression que l’équilibre qui a été maintenu pendant une centaine d’années, l’a été par accident.

Quoiqu’il en soit, l’équilibre ne se maintient plus: la fraction que représentent les francophones diminue au Canada depuis 1941 et dans le Québec depuis 1951. Et il est  à peu près certain que ces tendances vont se poursuivre dans l’avenir. J’ai consulté là-dessus quelques démographes qui m’ont assuré que leurs calculs n’ont pas été influencés par le souci d’en arriver  à des conclusions de caractère alarmiste. Voici comment se présente, d’après eux, l’évolution. On sait que cela était dû  à une espèce de compensation entre de multiples forces: immigration étrangère adoptant presque entièrement la langue anglaise; émigration des Canadiens anglophones et francophones vers les États-Unis; surplus considérable de la natalité des francophones par rapport  à l’ensemble des autres groupes linguistiques. Il y a là tellement de facteurs qu’on a l’impression que l’équilibre qui a été maintenu pendant une centaine d’années, l’a été par accident.

Quoiqu’il en soit, l’équilibre ne se maintient plus: la fraction que représentent les francophones diminue au Canada depuis 1941 et dans le Québec depuis 1951. Et il est  à peu près certain que ces tendances vont se poursuivre dans l’avenir. J’ai consulté là-dessus quelques démographes qui m’ont assuré que leurs calculs n’ont pas été influencés par le souci d’en arriver  à des conclusions de caractère alarmiste. Voici comment se présente, d’après eux, l’évolution la population. Dans l’ensemble du Canada, le pourcentage de ceux dont le français est la langue maternelle était de 29 pour cent en 1941, de 28 pour-cent en 1961 et il sera probablement compris entre 21 et 24 pour-cent dans vingt-cinq ans. Au Québec, les francophones représentaient 82.5 pour-cent de la population en 1951, 81 pour cent en 1961 et il sera probablement de 77  à 79 pour-cent vers 1990. Quant  à l’agglomération montréalaise, elle pose un problème particulier. Au milieu du XIXe siècle, Montréal avait une majorité anglophone, mais,
depuis plusieurs décennies, la fraction des francophones est d’environ deux tiers. On peut s’attendre  à ce que le pourcentage des francophones se réduise là aussi; il était de 65 pour-cent en 1961 et il sera probablement de 61 ou 62 pour-cent vers 1990.

Si l’on veut travailler  à accroître l’importance de la vie française au Canada, il importe d’examiner d’abord les causes de cette évolution et de voir ensuite si l’on peut agir sur les facteurs en cause.

Au Canada, deux phénomènes sont principalement
responsables de la baisse du pourcentage des francophones.
On sait que l’immigration constitue  à peu près exclusivement des gains
pour la langue anglaise. Si l’immigration se maintient au niveau actuel,
elle aura pour effet de réduire la fraction des francophones au Canada,
de 1 pour-cent tous les cinq ans. Un autre phénomène joue dans le même
sens: c’est l’adoption progressive de la langue anglaise, par une fraction
de plus en plus grande de Canadiens d’origine française. Cette anglicisation
des francophones suit, semble-t-il, une progression géométrique
et elle a déjà atteint un niveau appréciable: 10 pour-cent en 1961.

Et si la progression passée continue, près de 20 pour-cent des Canadiens d’origine française seront anglophones en 1990.

C’est surtout hors du Québec que cette anglicisation se produit, et cela, pour des raisons faciles  à comprendre. Quel effet auront les recommandations de la Commission Laurendeau-Dunton, sur un tel phénomène? Il faut d’abord supposer qu’elles seront appliquées. Peut-être réussiront-elles  à freiner le mouvement. Peut-être réussiront-elles  à maintenir, dans certains coins du Canada, des
symboles du caractère bilingue du Canada. Elles auront sans doute le
mérite de rendre plus faciles les efforts que font nos compatriotes francophones
pour vivre le plus possible en français. C’est un droit qui doit
être respecté.

On peut toutefois entretenir des doutes sur la possibilité d’éviter l’érosion  à peu près complète de la vie française dans la plupart des endroits où elle survit encore. Mais il y a tout de même des groupes francophones importants et denses,  à l’extérieur du Québec, qui méritent considération. Dans sept comtés du nord du Nouveau-Brunswick, on trouve deux cent mille francophones
qui ont, jusqu’ à maintenant, manifesté une étonnante résistance  à l’attrait
de l’anglais. En Ontario,  à la frontière du Québec, deux autres
groupes ont une importance  à peu près égale: la région qui borde le
St-Laurent et l’Outaouais, entre Cornwall et Ottawa; et celle qui borde
le Québec au nord de l’Ontario. Dans chacune de ces régions, on trouve
une population francophone de près de 150,000 habitants. Je pense qu’il
serait indécent de ne rien faire pour permettre  à ces groupes de continuer
à vivre en français. Et si les Québécois peuvent leur apporter une
aide quelconque, ils ne devraient pas hésiter  à donner ce témoignage de
fraternité.

Il y a peut-être d’autres groupes qui peu vent résister avec efficacité. Mais c’est sûrement l’exception. Si la tendance de l’anglicisation des Canadiens français persiste, la fraction de ceux qui auront adopté l’anglais comme langue maternelle aura, dans 25 ans, dépassé 60 ou 70 pour-cent dans toutes les provinces, sauf le Québec et le Nouveau-Brunswick. Mais encore une fois, certains groupes
plus compacts font exception et auront de bien meilleures chances de se maintenir.

La situation du Québec n’a rien de comparable.
Les facteurs sont les mêmes, mais leur portée est d’un tout
autre ordre. En 1961, il y avait ici un peu plus de francophones que de
personnes d’origine française. Environ 1.5 pour-cent de ces derniers
avaient adopté l’anglais comme langue maternelle, sans doute  à la suite
de mariages interethniques; mais cela était compensé par le fait que 10
pour-cent des Britanniques d’origine étaient passés au français, de même qu’une fraction variable de certains autres groupes ethniques – des Italiens surtout.
Cependant, les immigrants qui viennent
s’établir au Québec constituent un facteur défavorable au maintien de
l’importance de l’élément français. Notons d’abord que, de façon immédiate,
cela est inévitable,  à moins qu’il ne s’agisse d’immigrants dont
la langue maternelle est le français. Dans les autres cas, les immigrants
ont comme langue maternelle leur langue d’origine et ils la garderont
jusqu’ à la fin de leurs jours. C’est ce qui explique qu’entre 1951
et 1961, la fraction des francophones, dans le Québec, a diminué de 82.5
à 81 pour-cent.

Ce qui compte,  à long terme, c’est la langue
que choisiront leurs enfants. Or,  à ce point de vue, les choix qu’ont
déjà faits les immigrés constituent un échec pour le français: deux tiers
ont choisi l’anglais; un tiers le français. Parmi les groupes importants, il n’y a que les Italiens qui ont opté davantage pour le français. Comme la grande majorité des immigrants vont s’établir  à Montréal, c’est surtout là que la partie se joue.

Dans cette ville où les deux tiers de la population parlent français, voici comment se répartissent les individus qui ne sont ni d’origine française, ni d’origine britannique, et qui ont déjà opté pour l’une ou l’autre des deux langues officielles: ont choisi l’anglais: 30 pour-cent des Italiens, 70 pour-cent des Allemands, 80 pour-cent des Scandinaves, des Polonais et des Ukrainiens et 85 pour cent des Néerlandais.

Malgré cette forte attraction de l’anglais
pour les nouveaux Québécois, il ne semble pas cependant que la majorité
française de Montréal soit près de disparaître. Mais elle va être sérieusement
rongée. En 1961, la proportion des francophones  à Montréal était de 65 pour-cent; on peut maintenant prévoir qu’elle s’abaissera  à 61 ou 62 pour-cent dans 25 ans.

Toutefois, on doit insister sur les quelques
réserves qu’il faudrait apporter  à ces derniers chiffres. La
prévision de ce qui va se passer  à Montréal est difficile, parce que
dans ce cas, les migrations jouent un rôle très important et qu’il est
toujours hasardeux de faire des prévisions dans ce domaine. Mais il
ne semble pas faire de doute que la fraction des francophones est en
voie de régression,  à Montréal. Or, la prédominance de l’élément
français, ici, est loin d’être aussi décisive que dans l’ensemble du
Québec et l’on ne peut rester indifférent  à ce genre de perspectives.

La réaction des États généraux du Canada français  à ce sujet m’apparaît comme le cas-type d’une prise de conscience collective. Plusieurs résolutions ont été adoptées par les délégués des assises générales, en novembre dernier, afin justement de pallier au danger qui guette la communauté de langue française face  à une anglicisation massive.

D’ailleurs, indépendamment de l’effet que l’immigration peut avoir sur la fraction des francophones, on peut se demander s’il existe beaucoup de sociétés où une majorité linguistique verrait d’un bon oeil le fait que les deux tiers des immigrants adoptent la langue de la minorité.

Quelles solutions peut-on entrevoir  à ce
problème? Résumons la situation: la majorité francophone du Québec
est soumis e  à une érosion progressive, parce que les deux tiers des
immigrants adoptent l’anglais. Autrefois, ce phénomène était compensé
par la surnatalité des Canadiens français; aujourd’hui, cette compensation est loin d’être assurée. Nous avons là des indications fondamentales. En bonne logique, si nous voulons redresser la situation, deux objectifs se proposent: franciser les immigrants; favoriser la natalité. Examinons les mesures qui pourraient être prises en vue de ces deux objectifs.

Si l’on désire que les immigrants qui
viennent au Québec se rallient au groupe francophone, il n’y a rien
de plus sûr que d’attirer des immigrants déjà francisés. Sans doute,
les réserves d’immigrants de la France, de la Belgique et de la
Suisse sont limitées; mais il n’est pas certain que le Québec tire
tout le parti possible de l’Europe francophone, non plus que des pays
d’autres continents où le français est souvent la deuxième langue la
mieux connue.

Mais ce n’est pas tout d’attirer des immigrants; il faut les accueillir et faciliter leur insertion dans la vie économique du Québec. Nous ne sommes pas, là-dessus, sans reproche.

Notre xénophobie a été souvent dénoncée et il est assez décevant de rencontrer
des immigrants de langue française ou italienne, qui se sont sentis
mieux accueillis par les anglophones que par les Canadiens français.
On peut également se demander si toutes les règles exigées par les corporations
professionnelles ont vraiment pour but d’assurer la qualité des
candidats, ou s’il ne s’agit pas, dans une bonne mesure, d’obstacles inutiles
qui ont comme conséquence – que ce soit délibéré ou non – de limiter
l’entrée dans certaines professions.

C’est une vieille forme de malthusianisme économique que cette méfiance  à l’égard de concurrents éventuels. Et cela concerne tous les travailleurs. Il est vrai que les immigrants contribuent  à augmenter l’offre de travail; mais on pourrait probablement démontrer que, s’ils sont correctement choisis, ils contribuent
encore davantage  à augmenter la demande de biens et de services. De
sorte que contrairement  à ce qu’indique le bon sens – qui a souvent la
vue courte – l’immigration est probablement plus un facteur de réduction
que d’aggravation du chômage.

Il reste cependant que la majorité des
immigrants passés et futurs ne sont pas francophones. Ils ne viennent
pas ici par amour pour les Canadiens français, mais avant tout pour
améliorer leur situation économique. Que trouvent-ils dans le Québec
français et surtout dans la deuxième ville française du monde? Que
c’est dans la langue anglaise que les grandes entreprises sont gérées
et surtout que c’est par la langue anglaise qu’on est promu  à des postes
supérieurs. Ils trouvent également  à Montréal, où ils s’installent pour
la plupart, des établissements publics où l’on ne parle pas le français,
des serveuses de restaurant qui ont l’indécence de faire mine de ne pas
comprendre « un café, s’il vous plaît », et une majorité francophone qui
accepte tout cela  à peu près sans sourciller. Peut-on reprocher  à ces
immigrants d’envoyer leurs enfants dans les écoles anglaises?

C’est  à nous de faire en sorte que le choix
du français soit le plus avantageux, au point de vue économique. Les
immigrants songeront sérieusement au français lorsque cette langue sera
leur langue de travail et leur langue de promotion. L’anglicisation
des réseaux d’affaires n’est pas une réalité qu’on peut changer du jour
au lendemain. Mais il est urgent que les choses commencent  à changer
sérieusement; et peut-être serait-il bon que les entreprises gérées par
des Québécois donnent l’exemple. Quant aux autres entreprises, il
serait hautement souhaitable qu’elles introduisent spontanément la priorité du français dans leur administration. Sans quoi, le législateur serait amené  à l’imposer, moyennant des délais raisonnables. Cela s’est vu ailleurs et cela pourrait se voir ici, si un élémentaire sentiment de fierté et de courage politique continue  à animer de plus en plus les francophones du Québec.

J’ai indiqué, tout-à-l’heure, une autre
voie  à suivre en vue de maintenir la majorité française du Québec: le
redressement de la natalité. Il y a, en effet, de fortes chances que,
dans une société industrielle et urbanisée, un retour aux super-familles
donne une forte préférence  à la quantité au détriment de la qualité. Bien
sûr, il y a des parents favorisés par la santé et la fortune qui peuvent
se permettre d’atteindre les deux  à la fois. Tant mieux. Mais d’une façon
générale, il faut favoriser les familles de trois, quatre, cinq ou six
enfants. Cela, désormais, suppose des dépenses de la part des pouvoirs publics.

En effet, dans le passé, la société a assuré la croissance de la population  à peu de frais: ce sont les parents des familles nombreuses qui en ont supporté le coût; et ce coût représentait souvent la misère et l’abnégation  à peu près complètes des parents, qui n’avaient d’ailleurs guère le choix. Aujourd’hui, les parents
ont les moyens d’ajuster leur charge familiale  à leurs ressources et ils
les utilisent. C’est une excellente chose. Mais il incombe alors  à la
société de les aider. On peut penser que plusieurs couples seraient heureux
d’avoir un ou deux enfants de plus, si la société les aidait par une politique de prestations familiales mieux ajustée aux besoins actuels et par
une politique de subventions aux logements.

On ne peut rester indifférent devant la chute brutale du taux de natalité qui a eu cours depuis six ou sept ans.

Les démographes nous disent qu’il s’agit là, en partie, d’un rajustement
de caractère technique. Mais ils ajoutent qu’il est bien probable qu’on
soit sur la voie d’un déclin de la dimension des familles et que dans
l’état actuel des choses, il n’est pas possible de dire où cela va s’arrêter.

Ce phénomène de la baisse de natalité
au Québec, allié  à celui de l’anglicisation croissante des francophones,
posent donc des problèmes cruciaux qu’on ne peut plus ignorer. Jouer
à l’autruche serait criminel  à une époque où encore il est possible de
redresser la situation. Déjà le gouvernement a posé certains jalons indispensables
en vue de trouver une solution  à cette question de l’équilibre
démographique de notre population. Cet exposé vous aura peut-être
convaincus de la complexité et de l’ampleur du problème.

Afin de mieux structurer ce travail, il y aurait peut-être lieu d’équiper le Québec d’un centre d’étude de la population qu’on pourrait nommer l’Institut national de démographie.

Cela aurait, par exemple, l’avantage de
centraliser toutes les données démographiques et de les maintenir constamment
disponibles aux corps publics et administratifs, ce qui s’avère
particulièrement utile dans le domaine de la planification. Cet institut,
rattaché  à un ministère, posséderait toutefois une très large autonomie
administrative et scientifique. Un organisme semblable en France comprend
actuellement une trentaine de chercheurs et est divisé en divers
services tels que les services de démographie pure, de démographie économique, historique et autres. Il se charge notamment de la publication
d’une revue de population qui constitue une source inestimable de documentation.

L’existence d’un tel institut posséderait l’avantage particulièrement au Québec de réunir en un point central des informations précises et utiles. Actuellement, l’efficacité administrative est diminuée par un manque et une dispersion d’informations de caractère démographique. De plus, il est évident que dans le domaine de la planification, qu’elle soit économique ou autre, les données que
nous fournirait un tel institut seraient de nature  à rendre les décisions
plus précises, plus conformes aux réalités socio-économiques puisque
nous nous baserions sur des données certaines et non pas aléatoires.

Le programme de l’Union Nationale comprend d’ailleurs la création d’un centre national de démographie et le temps n’est pas loin où un tel centre devra être une réalité.

Une chose, en tout cas, me parait certaine; c’est que nous ne pouvons plus nous passer d’une politique de population rationnelle et courageuse. En ce sens, le gouvernement a commencé  à agir et avec l’aide de chacun, il pourra continuer  à poser les gestes essentiels pour accroître la communauté francophone d’Amérique.

<Masse19680101>

Au seuil d’une nouvelle année, il apparaît nécessaire de faire le point avant de s’engager  à nouveau dans le cheminement de la vie quotidienne  à la fois remplie d’espoirs mais aussi dressée d’embûches.

L’année 1967 a constitué pour nous une étape capitale. L’extraordinaire réussite de l’Expo, la présence sur le sol québécois de millions de visiteurs dont plusieurs illustres chefs d’État, ont été autant d’occasions pour le Québec de s’affirmer sur le plan international. Notre dynamisme et notre hospitalité ont été reconnus  à juste titre tout comme notre détermination  à occuper la place qui nous revient dans le monde d’aujourd’hui.

On peut affirmer sans ambages que 1967 a été pour les Québécois l’année par excellence d’un éveil collectif. Il est  à souhaiter maintenant que ces aspirations nationales se concrétisent en 1968.

Je formule le voeu que la nation canadienne-française persévère donc dans les efforts qu’elle a entrepris en vue de s’affirmer et de s’épanouir dans tous les domaines de l’activité humaine. Le progrès s’effectue
lorsque chaque citoyen acquiert les compétences individuelles nécessaires  à l’édification d’une société forte, tenace et durable.

Enfin, je souhaite que la politique qui sera élaborée en cette année nouvelle, tant par les dirigeants du pays que par les responsables des différents corps syndicaux, administratifs et sociaux, soit dynamique et réaliste afin de permettre au Québec d’atteindre le rayonnement vers lequel il tend.

<Masse19680117>
<ALLOCUTION DE L’HONORABLE MARCEL MASSE, MINISTRE D’ÉTAT À L’ÉDUCATION PRONONCÉE SUR LES ONDES DU POSTE CBV DE RADIO-CANADA À L’ÉMISSION « LES AFFAIRES DE L’ÉTAT » LE 17 JANVIER 1967>

Mesdames, mesdemoiselles, messieurs,

Bonsoir.

Je voudrais utiliser les quelques minutes qui sont mises  à ma disposition ce soir pour aborder une question qui m’est particulièrement chère et qui devrait préoccuper tous les citoyens que nous sommes: je veux parler de la langue française.

Au Québec, la langue de la majorité des citoyens est dangereusement menacée d’assimilation. Immergée dans un continent anglophone, la langue française est contaminée par les anglicismes et les américanismes et souvent elle ne constitue même pas la langue première des communications.

Cette affirmation n’a rien d’original, mais elle demeure une vérité humiliante. Depuis quelques années, particulièrement depuis la publication des Insolences du Frère Untel, de multiples efforts ont été déployés dans le sens d’une revalorisation linguistique, mais ces efforts, aussi louables
soient-ils, restent nettement insuffisants quand on songe que pour beaucoup de francophones québécois le français reste une langue intimidante. Il ne faut pas chercher loin autour de nous pour trouver des québécois d’expression française qui rougissent devant ceux qui s’expriment correctement, sans commettre les maladresses, les incohérences, les imprécisions, les barbarismes et les anglicismes que nous commettons et tolérons tous inconsciemment. Gênés par ce que la patrie leur a donné de plus sacré, ils s’enorgueillissent de préférence dans l’utilisation d’une langue seconde. Aussi, Montréal, la seconde ville française au monde, offre-t-elle encore aux visiteurs un visage anglais, et nous, citoyens du Québec, sommes obligés d’avouer tacitement notre barbarisme parce que, si nous sommes en majorité francophones, nous parlons trop souvent mal notre propre langue quand nous ne sommes pas forcés de parler une autre langue et nous vivons dans un contexte social où le visage de notre plus grande ville exprime autre chose que ce que nous sommes.

Pour ma part, si je suis fier du Québec, je suis un peu humilié quand je pense  à l’image que nous
laisserons  à ceux qui viendront se joindre  à nous sur la Terre des Hommes à l’occasion de l’Exposition universelle. Je ne doute aucunement de l’accueil chaleureux que nous sommes capables de
réserver aux millions de visiteurs qui envahiront Montréal et l’ensemble du territoire du Québec. Néanmoins, je reste sceptique quant  à l’impression qu’exercera notre culture dans le cœur des hommes du monde entier.

Quand serons-nous suffisamment humiliés de vicissitudes de la langue française chez nous pour
entreprendre la réforme systématique qui s’impose? Quand serons-nous assez fiers pour nous exprimer correctement dans notre langue nationale et pour imposer celle-ci comme langue prioritaire dans les limites de notre territoire?

Il est évident que l’État doit intervenir lui-même dans le processus d’un redressement linguistique. Tout en veillant  à ne pas isoler le Québec dans un ghetto, l’État doit adopter des mesures très fermes pour imposer le français, non seulement dans l’enseignement mais dans tous les secteurs de la vie publique.

C’est sans doute un grand scandale de notre milieu de constater, chaque jour, qu’un Canadien français au Québec ne peut gagner sa vie industrielle et commerciale sans posséder une bonne connaissance de l’anglais, tandis que l’Anglo-québécois peut, sans connaître un seul mot de français, franchir
tous les échelons de l’ordre économique et parvenir aux plus hauts postes dans la vie sociale. Le Rapport Parent ne manque pas d’attirer notre attention sur cette question: « Tous les Canadiens
français instruits savent les deux langues; les Canadiens anglais constituant douze pour cent de la population de la province et une minorité plus longuement scolarisée que la majorité… ne se tire parfois d’affaire que péniblement en français ou même ne le comprennent pas du tout ».

Cette situation qui oblige une masse imposante de travailleurs, de techniciens et de professionnels  à
utiliser quotidiennement une langue étrangère dans ses relations de travail ou d’affaires démontre bien la gravité du péril qui menace la langue française. On a su dire qu’une « langue qu’on parle
qu’après cinq heures est déjà une langue morte ». Il suffit d’un peu de sens commun pour se rendre compte que c’est déjà un fait accompli pour une partie de la population québécoise. C’est
particulièrement vrai dans le milieu montréalais où le nombre de nos compatriotes en voie de perdre leur langue maternelle atteint des proportions inquiétantes, c’est aussi vrai dans des régions éloignées comme celle de Pontiac, véritables régions « sinistrées au point de vue linguistique.

Or, il est strictement raisonnable que, dans un Québec qui s’affirme de plus en plus français et qui
désire s’affirmer davantage français, les groupes minoritaires puissent s’exprimer correctement dans la langue de la majorité.

C’est pourquoi, au Québec, il faut donner au français le statut de langue nationale et lui conférer le
prestige d’une grande langue de civilisation. Le français doit devenir langue nationale, c’est-à-dire la langue d’expression de l’État qui, d’abord, en respectera le génie et l’esprit dans ses textes législatifs, décrets et règlements, auxquels il donnera un caractère original qui ne soit plus un service de traduction du jargon administratif anglo-saxon.

Le français, langue nationale, c’est-à-dire langue courante de communication de l’État, de ses hommes publics, de s es grands commis et de toute la fonction publique.

Le français, langue nationale de l’enseignement de toutes les matières – avec usage d’excellents manuels français – dans les institutions scolaires que fréquentent les Canadiens français et les Néo-québécois. Langue enseignée selon des normes modernes et efficaces dans toutes les institutions scolaires et académiques des Anglo-québécois, afin que ceux-ci puissent communiquer et vivre normalement dans un milieu sociologique francophone.

Le français, langue nationale et d’usage courant aussi dans le milieu du travail, des affaires et de l’administration, afin que l’usine, l’atelier et le bureau respectent le caractère francophone de la population; afin que le Canadien français puisse normalement atteindre au plus haut sommet de l’échelon économique dans sa propre langue.

Le français, langue nationale et obligatoire dans la négociation et la convention collective.

Le français, langue nationale, c’est-à-dire langue d’affichage sur tout le territoire national québécois; langue de la publicité et de la communication de masse; langue d’identification de la patrie québécoise, de la toponymie de ses villes et de ses accidents géographiques, langue qui nomme
les entreprises industrielles et d’affaires, les sociétés commerciales et les institutions qui s’établissent, vivent et prospèrent sur le sol québécois.

Le français, langue nationale c’est-à-dire langue légale puisqu’il faudra qu’un jour tous les contrats publics, collectifs et privés, les jugements des cours, les actes notariés et tous les documents légaux, les procès-verbaux des corps publics et des institutions soient rédigés en français et soient
reconnus officiels devant la loi dans leur version française.

Cet énoncé démontre clairement que l’État a une lourde responsabilité face  à l’avenir de la langue française chez nous.

Mais toute intervention de l’État pour faire du français la langue nationale au Québec serait vaine si chaque Canadien français ne découvrait pas lui-même les motifs profonds qui appellent un redressement linguistique, si chaque Canadien français ne s’imposait pas personnellement le
perfectionnement de sa langue maternelle.

L’intervention de l’État serait aussi inutile si les groupes, ceux qu’on appelle les corps intermédiaires, ne cherchaient pas des moyens propres pour participer au processus de revalorisation de la langue majoritaire.

Aujourd’hui, je voudrais dire  à tous les Québécois d’expression française que 1967 doit être une année
déterminante en vue de repenser le Québec en français. Pour certains, c’est l’année d’un anniversaire, celui du centenaire de la Confédération canadienne. Pour les citoyens du Québec, quels que soient leurs sentiments patriotiques et leur option constitutionnelle, elle doit être plus encore la ligne d’un départ,
le départ d’une grande conquête: celle de la liberté. Pour le Québec tout entier, 1967 est une année importante: non pas pour les souvenirs qu’elle ranime, mais pour les espérances qu’elle
annonce. Je pense que la détermination nouvelle du peuple québécois est assez grande pour que l’on puisse affirmer sans restriction aucune que 1967 ne sera pas pour le Québec le passage d’une aliénation  à une autre.

Au contraire, 1967 doit s’inscrire comme une étape majeure de notre désaliénation collective. Dans cette perspective, elle doit susciter les efforts les plus considérables afin de rendre tous les citoyens maîtres de leur langue.

Cette entreprise n’est pas moins qu’un défi, car nous aurons  à lutter constamment contre des pressions souvent inavouées. Mais je pense que si chacun de nous décide en son âme et conscience de se ranger du côté de la langue française, si chacun de nous opte délibérément pour une express ion orale et une expression écrite correctes, nous aurons assuré en grande partie notre survivance en Amérique et nous
aurons garanti presque  à coup sûr notre avenir collectif.

Quelqu’un disait que « notre langue est une structure sociale qui attend ses solutions d’une façon aussi
urgente que la structure économique ». Pour ma part, je persiste  à croire que notre destin n’est pas conditionné uniquement par la maîtrise de notre économie mais aussi par une connaissance et une utilisation parfaites de la langue française.

<Masse1968-124>
<ALLOCUTION DE MONSIEUR MARCEL MASSE MINISTRE DÉLÉGUÉ À LA FONCTION PUBLIQUE DEVANT LE CLUB FLEUR DE LYS  À QUÉBEC MERCREDI, LE 24 JANVIER 1968.>

J’apprécie l’occasion qui m’est offerte aujourd’hui d’adresser la parole devant un organisme dont les membres placent l’avenir du Québec au premier plan de leurs préoccupations. Votre mouvement est en effet reconnu comme étant l’un de ceux qui ont la vocation toute particulière de sensibiliser la population aux problèmes que traversent le Québec et  à ses aspirations naturelles dans l’évolution de la société contemporaine.

C’est grâce  à cette prise de conscience des Québécois que le problème constitutionnel a pu jusqu’ à un certain point troubler la tranquillité des autres parties du Canada et qu’on se décide enfin en 1968  à penser non seulement  à la révision d’un texte constitutionnel, mais aussi  à la révision d’un mode de
penser, d’une façon de concevoir le Québec, d’une part, et partant, le Canada. Car il est évident que le Canada de demain sera fonction du statut que le Québec acquerra. Il serait inutile de s’attarder trop
longuement sur les problèmes que soulève la constitution actuelle tant au Québec que dans les autres parties du Canada. Nous vivons  à l’heure actuelle dans un pays divisé,  à la recherche de son identité
et tiraillé par des tensions internes. Beaucoup de Québécois remettent en question la structure politique du pays, demandent un nouveau partage des pouvoirs entre les deux ordres de gouvernements
et exigent, pour le Canada français, la reconnaissance concrète de droits égaux  à ceux dont jouissent depuis toujours les Canadiens anglais.

De telles aspirations exprimées présentement avec plus de vigueur et de constance que jamais auparavant ont toutefois surpris et même choqué les Canadiens de langue anglaise.

Pourtant nos partenaires ne peuvent pas se payer le luxe de jouer  à l’autruche et de nier l’évidence.

Quant  à nous, nous ne pouvons plus courber l’échine devant l’incohérence de la constitution actuelle. Il nous faut remettre en question les structures qui nous régissent en ce moment afin de trouver une solution équitable aux difficultés de relations de plus en plus sérieuses entre le Québec et le Canada.

Même en prenant pour acquis que l’Acte confédératif de 1867 a été conçu de façon  à permettre aux Canadiens français de s’épanouir selon leur culture propre, nous nous rendons compte de trois choses après cent ans d’expérience.Premièrement, la constitution de 1867 a été impuissante  à reconnaître aux Canadiens français des droits égaux  à ceux des Canadiens de langue anglaise. On a même enlevé aux membres de la communauté canadienne-française qui vivaient à l’extérieur du Québec certains droits qu’ils possédaient déjà. Avec le résultat que les Canadiens français furent  à toute fin utile réduits  à se sentir vraiment chez eux sur le seul territoire du Québec.

En deuxième lieu, la structure fédérale telle que conçue présentement ne constitue pas une forme de fédéralisme compatible avec la constitution de 1867 ni avec les efforts de progrès du Québec et son désir de travailler au plein épanouissement de ses citoyens. Les justifications constitutionnelles ou politiques que le gouvernement fédéral s’est parfois efforcé d’apporter  à ses empiétements ont souvent semblé être des sophismes aux yeux des Québécois. Le cas, entre autres, des programmes conjoints illustre bien ce dont je parle ici. D’ailleurs le gouvernement fédéral n’a-t-il pas eu tendance  à ignorer cette réalité que constitue la nation canadienne-française au niveau des décisions qui sont de nature  à engager son avenir.

En troisième lieu, la structure fédérale que nous connaissons a fortement contribué  à créer l’illusion
que la réalité canadienne était anglo-saxonne en ignorant presque complètement cette autre réalité qui fait que six millions de francophones vivent au Canada, dont cinq millions au Québec. Une telle perception du Canada a amené le Québec  à réagir, bien légitimement d’ailleurs,  à cet état de fait. Il est devenu alors vital, pour lui, de faire tout en son pouvoir pour corriger la situation actuelle, si notre nation veut éviter de s’engager fatalement sur la voie d’une lente mais sûre assimilation.

Il existe une relation directe entre l’importance du rôle du Québec et la reconnaissance des droits
des francophones  à l’intérieur du Canada. Dans certains milieux, on est persuadé que ces phénomènes sont contraires alors qu’en réalité ils sont complémentaires. Sans l’éveil politique, économique et social du Québec, comment aurait-on pu imaginer un intérêt que manifeste aujourd’hui l’élément anglais éclairé du pays.

Il ne serait venu  à l’idée de personne, en effet, d’accorder un statut d’égalité  à une culture qui périclite. Quand le Québec joue un rôle de plus en plus actif dans la recherche de l’émancipation, cela bénéficie non seulement  à ceux dont il est directement responsable, mais  à tous les francophones vivant dans les autres parties du Canada.

Nous voulons exercer des pouvoirs qui sont essentiels  à la survie et au progrès de notre nation. Pour
cela, une refonte globale de la constitution s’avère nécessaire et urgente. Une nouvelle constitution devrait consacrer une décentralisation des pouvoirs beaucoup plus prononcée que celle qui
existe présentement, décentralisation basée sur le principe de la délégation législative et administrative. De cette façon, nous saurons mieux où commence et où finit la compétence du gouvernement fédéral et les tensions engendrées par l’ingérence centralisatrice seraient de beaucoup réduites.

Il ne nous appartient pas d’indiquer aux autres provinces quel partage de pouvoirs devrait exister
entre elles et le gouvernement fédéral. Il est certain que, pour sa part, le Québec devra disposer de pouvoirs plus étendus qu’ à l’heure actuelle et cela parce qu’il est le point d’appui de la nation
canadienne-française.

Il faut ajouter que le Québec recherche non pas un statut privilégié, comme semblent le croire un grand
nombre de Canadiens anglais, mais bien un statut d’égalité qui découle de l’existence de deux nations au Canada et qui signifie que nos efforts doivent être intenses et leur orientation bien définie.

Au cours des cent dernières années, le rôle économique, social et administratif confié au secteur public s’est de plus énormément accru. Nous considérons que plusieurs de ces nouveaux champs d’action constituent, tout comme c’était le cas pour l’éducation en 1867, des instruments vitaux d’affirmation
pour notre collectivité. Nous voulons par conséquent en conserver la maîtrise. Mais pour en avoir la maîtrise, ce n’est pas tout d’exiger ces nouveaux champs d’action. Encore faut-il être en mesure d’en assumer les responsabilités.

Vous concevez facilement que l’accroissement des pouvoirs que nous réclamons implique nécessairement, dans de nombreux cas, la mise en place de services administratifs nouveaux qui seront de nature  à grossir l’administration québécoise et  à réclamer de la part des fonctionnaires et des technocrates une compétence reconnue. Il importe donc que ceux qui œuvrent dans la fonction publique répondent  à ces exigences nouvelles.

Fait encourageant: une simple observation indique que nos fonctionnaires d’aujourd’hui tendent  à s’améliorer constamment et les tâches étant toujours plus nombreuses et complexes, l’employé de l’État, comme celui de l’entreprise privée d’ailleurs, doit posséder une compétence accrue.

La fonction publique devra être  à l’image du Québec moderne. C’est là un critère fondamental. Nous
devons faire en sorte que la qualité de nos services administratifs soit telle que les pouvoirs que nous serons appelés  à exercer dans un avenir prochain n’en soient pas amoindris.

<Masse119680307>
<ALLOCUTION DE MONSIEUR MARCEL MASSE, DEVANT LES ÉDITORIALISTES  MONTRÉAL LE 7 MARS 1968>

Le Conseil des ministres du Québec a fait part, le 5 décembre dernier, de certaines directives en vue de rationaliser l’emploi dans la fonction publique. À cet égard, le gouvernement est en train d’établir le plan d’ensemble d’une vaste réforme administrative axée fondamentalement sur l’efficacité.

Les directeurs de personnel de chacun des ministères procèdent actuellement  à un inventaire de leur personnel respectif. Cet inventaire, qui se veut le plus minutieux possible, vise  à aménager l’administration et l’appareil gouvernemental de façon  à en obtenir une efficacité maximale.
C’est ainsi que le personnel en trop, qui peut exister dans les divers ministères, formera une entité distincte composée des employés rendus ainsi disponibles, lesquels seront éventuellement affectés  à d’autres ministères lorsque le besoin s’en fera sentir.

Il va sans dire que le gouvernement croit qu’il est de l’essence même de ce renouveau administratif
d’entreprendre le recyclage de ces employés ainsi disponibles. C’est en songeant  à ce problème que l’administration québécoise mettra au point des programmes de perfectionnement de nature  à intensifier la qualité des services des employés de l’État.

Cette réforme administrative aura des effets heureux et multiples. Elle permettra d’abord, au
gouvernement du Québec, en décrivant les tâches, de rationaliser l’administration gouvernementale et en offrant l’occasion aux employés de l’État de faire valoir leur compétence par la voie des concours d’avancement. En deuxième lieu, ceux dont les fonctions sont plus ou moins en accord avec
leurs aptitudes pourront bénéficier de cette réforme. Ainsi, les fonctionnaires auront la chance de se perfectionner et le gouvernement les dirigera vers d’autres ministères où leur compétence pourra s’avérer précieuse. En troisième lieu, cette réforme, que nous entreprenons, incitera les administrateurs
à utiliser, de la façon la plus efficace et la plus rentable possible, des ressources mises  à leur disposition.

De cette manière, l’État espère en arriver à façonner une fonction publique qui soit avantageusement comparable aux autres administrations publiques les plus exigeantes. L’État doit être un outil efficace au service du peuple québécois; cet outil est encore fragile, il faut le forger, le façonner. Or, les services de l’État ne possèdent pas les systèmes régulateurs des entreprises privées. Ils ne peuvent, par définition, faire faillite. Dans ces conditions , on peut mettre beaucoup de temps  à découvrir des erreurs, qui dans l’entreprise, se feraient vite sentir.

Il faut donc mettre en place des mécanismes qui permettent de pallier aux difficultés inhérentes  à une
entreprise aussi gigantesque. Nous sommes  à franchir l’étape préliminaire qui consiste  à mettre de l’ordre dans les secteurs prioritaires.

Si le Québec veut être dynamique, il lui faut une administration publique dynamique. Il s’agit là d’un impératif majeur qu’on ne pourra négliger sans compromettre l’avenir. Et je dirais même que sans une réforme de l’administration publique, la planification économique demeurera une vaste illusion.

<Masse19680316>
<ALLOCUTION DE L’HONORABLE MARCEL MASSE À JOLIETTE SAMEDI, LE 16 MARS 1968>

C’est avec joie que j’ai accepté de présider la campagne du Prêt d’Honneur 1968 qui débute aujourd’hui. Cet événement annuel constitue une vaste opération qui témoigne l’intérêt constant manifesté par le population envers la cause étudiante.

Le Prêt d’Honneur permet aux étudiants de faire appel  à la générosité du public en vue de continuer leurs études. Ainsi, grâce aux fonds que nous amasserons cette année, nous pourrons venir en aide aux étudiants de la région, c’est-à-dire  à tous ceux des comtés de Joliette, Berthier, Montcalm et l’Assomption.

Même si la campagne du Prêt d’Honneur est en voie de devenir un événement traditionnel dans notre vie de citoyen, les responsables ont senti le besoin, en 1968, d’opérer différemment en vue de lui assurer un succès sans précédent.

En effet, une nouvelle forme de participation du public a été prévue cette année. Précédemment, des étudiants allaient de porte en porte en vue de recueillir les dons du public. Bien que cette façon de procéder a été profitable, la nouvelle formule que nous lançons permettra, Je le crois, d’entrevoir des objectifs inespérés.

En effet, en 1968, nous concentrerons nos efforts dans les sollicitations vers les institutions, les différents organismes publics, les industries, les commerces et les hommes d’affaires. L’étendue de l’opération sera ainsi plus réduite mais permettra, vraisemblablement, d’atteindre des objectifs
supérieurs  à ceux qui ont été atteints au cours des années précédentes.

Les organisateurs de la campagne ont prévu en plus l’établissement de listes de noms spéciaux. Il s’agit en l’occurrence des personnalités les plus susceptibles de nous aider dans le succès de cette campagne. Des lettres seront envoyées
à cet effet  à ceux dont les noms figurent sur cette liste de noms spéciaux, lettres dans lesquelles on fera appel  à leur générosité, qui est déjà d’ailleurs reconnue par tous.

J’encourage donc les donateurs  à être très généreux pour la cause étudiante. En effet, nous l’avons dit  à plusieurs reprises: l’éducation constitue l’investissement le plus rentable que la société québécoise peut faire actuellement.

Il importe donc que l’accessibilité de l’enseignement soit la plus étendue possible. Le gouvernement d’ailleurs a mis sur pied différents mécanismes en vue de favoriser une telle accessibilité générale, mais il faut comprendre qu’il est difficile pour l’État de prévoir tous les cas. Il est donc nécessaire que certains organismes, tel le Prêt d’Honneur, jouent un rôle supplétif et souvent essentiel de telle manière que nous ne perdions pas au Québec un seul talent susceptible d’aider la population.

J’encourage donc tous les organisateurs de cette campagne du Prêt d’Honneur  à faire en sorte que les
objectifs que nous visons soient largement dépassés. Nous misons tous sur votre collaboration et sur votre sens de l’organisation pourmener  à bien cette lourde opération.En terminant, permettez-moi de rappeler qu’en 1966, il n’y a pas eu de campagne du Prêt d’Honneur dans le région. En février de l’an dernier, les responsables ont sollicité les commerces et les industries alors que leur bilan annuel
n’était pas encore complété, de sorte qu’ils ont pu utiliser les montants qui avaient été prévus à cette fin  à leur budget de l’année 1966. Cette campagne de 1968 en est donc une de rattrapage; aussi
je demande aux industriels et aux commerçants d’être doublement généreux cette année.

En aidant les étudiants, nous nous aidons nous-mêmes. En effet, avec notre aide ils deviendront
les compétences de demain, compétences qui seules sont la garantie de notre progrès social, culturel et économique.

<Masse19680318>
<ALLOCUTION DE MONSIEUR MARCEL MASSE DEVANT LE CLUB DES ANCIENS DE SAINTE-MARIE À MONTRÉAL LUNDI, LE 18 MARS 1968>

C’est avec plaisir que j’ai accepté l’invitation qui m’a été faite par votre exécutif. Vous êtes sans doute au courant que depuis quelque temps déjà, le Premier ministre m’a confié de nouvelles fonctions qui consistent  à m’occuper plus particulièrement de l’administration publique dans le gouvernement du Québec. Aussi, je profite de l’occasion, aujourd’hui, pour vous entretenir de ce sujet qui m’apparaît
comme un instrument indispensable  à la bonne marche de la société québécoise.

Un auteur français disait: « Il est de ceux qui ne croient qu’ à l’initiative privée, pour qui fonctionnaire
à tous les degrés signifie sinécure et paperasses et pour qui homme public devient synonyme d’impuissance et de corruption.  »

Ces paroles, que l’écrivain Jules Romains attribuait il y a un quart de siècle  à tous « les hommes de bonne volonté », retrouvent encore aujourd’hui une certaine résonance chez ceux qui se font un malin plaisir  à redécouvrir des situations dépassées et cent fois décriées.

Il y a cinquante ans, l’économiste français Charles Gide parlait du « danger politique d’un fonctionnarisme grandissant qui finira par englober la majorité des citoyens, tous les modes d’activité économique se trouvant peu à peu convertis en places  à conquérir soit par examens et concours,
soit, ce qui sera pire, par népotisme ou favoritisme.

Et il est  à craindre, poursuivait-il, que dans chaque entreprise d’État ou municipale le nombre de places soit mesuré non aux besoins du service mais au nombre de clients  à placer.  » Le concept de fonctionnaire a subi depuis longtemps de multiples attaques qui n’ont pas manqué de jeter un certain discrédit sur la fonction publique.

Pour redonner  à l’appareil gouvernemental une efficacité et un dynamisme nouveaux, on créa, il y a quelques années, une classe de super-fonctionnaires, les technocrates.

Grâce  à eux, la fonction publique recevait une poussée active qui allait donner naissance  à plusieurs
réformes au sein de l’administration gouvernementale.

Ces nouveaux fonctionnaires n’ont cependant  pas remplacé les autres. Ils se sont juxtaposés  à eux et
sont venus grossir les rangs des employés de l’État. Il n’est pas du ressort de ces hommes de changer les institutions dans lesquelles ils évoluent. C’est maintenant  à l’État d’agir. Pour que le fonctionnaire puisse devenir plus efficace, pour lui permettre d’occuper un poste où il pourra donner le meilleur de lui-même sans se sentir brimé, pour que ses fonctions soient revalorisées, il faut que les cadres qu’il occupe soient changés.

Nous avons déjà exposé les griefs qui sont généralement formulés contre l’administration publique,  à
savoir qu’elle est trop coûteuse, qu’elle est compliquée et qu’elle manque d’efficacité.

Mais ces critiques peuvent s’adresser à toutes formes de gouvernement, n y a déjà un siècle, Pierre Larousse donnait au mot fonctionnarisme le sens de « prépondérance des fonctionnaires dans un État où, par leur nombre, leur esprit et leurs méthodes, ils entravent ou paralysent les activités individuelles.
Le fonctionnarisme, écrivait-il, a eu trois causes principales,  à savoir la centralisation administrative, le despotisme et les besoins du trésor public, n a eu trois résultats principaux: l’augmentation des charges publiques, l’amoindrissement des richesses nationales et l’abaissement des caractères ».

On accuse trop souvent l’administration publique de laisser-aller ou de négligence, lui reprochant ainsi de ne pas suivre le comportement exemplaire de l’entreprise privée, étant donné que l’une et l’autre ne répondent pas aux mêmes règles et aux mêmes nécessités.

De plus, les services de l’État ne possèdent pas les systèmes régulateurs des entreprises privées. Ils ne peuvent, par définition, faire faillite. Dans ces conditions, on peut mettre beaucoup de temps  à découvrir des erreurs qui, dans l’entreprise privée, se feraient vite sentir.

Complexité de l’administration publique

Il faut reprocher  à l’administration publique beaucoup plus sa complexité et l’inégalité de son efficacité
que son coût peut-être excessif.

Bien sûr, cet état de fait ne manque pas d’explications. Dans la gestion de l’État, l’acte administratif
a des contrôles nombreux et une lenteur singulière. Soumis au droit administratif public, le fonctionnaire doit se conformer  à la loi et au règlement. Il doit s’assurer de la légalité de ses actes et de la régularité des procédures établies.

Il est normal d’invoquer que l’administration publique est gênée par la réglementation et par les formalités nombreuses qui l’enserrent et que ces défauts sont aggravés par des problèmes de crédits et d’effectifs ainsi que par un climat général qui ne stimule pas suffisamment l’esprit d’initiative et la
créativité chez les fonctionnaires.

Une réforme s’impose si nous ne voulons pas épuiser la motivation de ceux qui ont choisi de travailler au service de la collectivité.

Au premier plan de cette réforme administrative, il nous apparaît essentiel de placer le statut de la Fonction publique. Car la création d’un ministère de la Fonction publique permettra de coordonner toutes les activités relatives  à la gestion du personnel. Actuellement, ces activités sont partagées
entre neuf agents différents. Ce sont le Conseil exécutif, le Conseil de la Trésorerie, la Commission de la fonction publique, la Direction générale des relations du travail, la Direction générale de l’analyse des effectifs, l’Administrateur du fonds de pension, le Vérificateur des comptes et les différents services du personnel des ministères.

On aurait tort de croire qu’il aurait suffi d’élargir le mandat de la Commission de la fonction
publique pour résoudre le grave problème de l’administration publique. Il n’appartient pas, en effet,  à un organisme semi-judiciaire de définir la politique et de coordonner la gestion des personnes de l’État. C’est là une tâche qui appartient en propre au pouvoir exécutif, au gouvernement, dans les limites que lui impose le gouvernement.

Ces grandes lignes avaient été exposées quelques mois avant l’annonce de la création éventuelle d’un ministère de la Fonction publique. Et la situation que nous dénoncions, comme les réformes que nous proposions, étaient appuyées sur une impression générale qui se dégageait de nos premiers contacts avec l’administration publique.

La gestion du personnel

Or, aujourd’hui, avant de proposer de façon définitive les réformes qui s’imposent au sein de la fonction publique, nous avons voulu connaître  à fond tous les problèmes qui entraînaient lenteur et inefficacité.

Et le tableau qui nous est apparu n’est guère réjouissant. À la suite de la description de la situation
actuelle, plus personne n’osera croire que la création d’un ministère de la Fonction publique est un luxe.

La gestion du personnel est une partie intégrale de la gestion générale des opérations gouvernementales. Elle comprend, en particulier, la planification des effectifs, l’organisation des structures administratives, l’utilisation et la direction des ressources humaines, l’évaluation et la formation des individus, la coordination et le contrôle des activités. Or, cette gestion du personnel emprunte un véritable dédale de lois, de règlements, de codes et de  prescriptions qui provoquent des retards inimaginables dans l’engagement des candidats et qui parfois les découragent avant
même qu’ils aient pu entrer au service de l’État.

La situation qui prévaut actuellement dans la gestion du personnel est le résultat d’une évolution rapide
qui a lieu depuis 1959. Avant cette date, les activités du personnel étaient relativement décentralisées. Depuis, il s’est manifesté au contraire une tendance marquée vers la centralisation des décisions
dans des organismes spécialisés.

Ce processus s’accompagne en même temps d’un effort de revalorisation de la fonction publique, de l’attraction de cadres supérieurs compétents en plus grand nombre, ainsi que de l’apparition du syndicalisme au gouvernement. Durant la même période, le personnel et les traitements  à la
Fonction publique augmentaient de façon substantielle. Cette évolution fut marquée d’abord par une activité accrue du Conseil de la Trésorerie et la création du poste de Contrôleur de la Trésorerie,
ces deux organismes ayant pour but d’autoriser les engagements financiers et de s’assurer qu’ils soient faits selon les exigences des lois et des programmes approuvés par le gouvernement.

Ensuite, la Commission de la Fonction publique obtint un rôle accru afin d’améliorer la qualité du personnel de la fonction publique.

A cela vint s’ajouter la Direction générale des relations du travail qui a pour but de négocier et d’administrer les conventions collectives.

Enfin, on vit l’établissement d’un organisme de recherche et d’analyse des effectifs et des conditions
de travail.

Les changements rapides et l’accroissement substantiel de la fonction publique ont occasionné des surcharges de travail et fait que durant cette période, la gestion du personnel n’a pu être que partiellement coordonnée. Il en est résulté une situation alarmante, pour ne pas dire
chaotique, qu’on doit aujourd’hui mettre  à jour avant même de songer  à proposer des améliorations.

La multiplicité des directives
Une des premières constatations qui ressort de cette situation est qu’il exige une variété de textes
régissant la gestion du personnel. Ces textes ne sont pas tous portés  à l’attention des personnes intéressées, ils sont méconnus, incomplets et parfois causent des conflits.

Les textes régissant la gestion du personnel comprennent actuellement cinq lois différentes, des
arrêtés en conseil, des minutes du Conseil de la Trésorerie, des règlements et résolutions de la Commission de la fonction publique, onze conventions collectives, des directives de la
Direction générale des relations du travail, des mémos du bureau du contrôleur de la Trésorerie, des décisions arbitrales de la Commission de la fonction publique ou autres arbitres nommés
dans les conventions et dont les décisions ont force de précédent ainsi que des directives propres  à chaque ministère.

Ces décrets sont émis par sept autorités différentes. Aucun organisme administratif n’est chargé
de la coordination finale de ces directives, non plus que de l’exécution, l’interprétation et l’exercice d’une surveillance dans leur application.

Ceci cause les difficultés suivantes: il est difficile d’acquérir une bonne connaissance des directives
émises et de retracer des directives au besoin. À cause des difficultés d’interprétation, de nombreux cas individuels sont référés aux autorités supérieures des organismes centraux pour décisions, augmentant la charge de travail de ces hauts fonctionnaires et limitant le temps disponible  à la formulation de politiques et directives ou  à des activités plus productives.

Ces disparités entre ministères sont cause de mécontentement et risquent de nuire  à l’application de
certaines directives.

L’ensemble des directives apparaît,  à l’heure actuelle, comme un fouillis fort difficile d’application
à l’intérieur d’un ministère. La surveillance par les organismes centraux de l’application de ces directives au niveau des ministères est presque impossible. Plusieurs textes comprennent des
directives et des procédures sans distinction et quelques-uns sont difficiles  à comprendre et parfois contradictoires.

La lenteur des procédures
Si le désordre et la confusion existent au niveau des textes régissant la gestion du personnel, il s’ensuit évidemment des complications sérieuses dans les procédures de recrutement, de mouvement et de paye du personnel. En fait, ces procédures sont lourdes, complexes et ne sont pas appliquées uniformément.

Comment en serait-il autrement alors qu’elles essaient de répondre aux exigences des lois et
de remplir les besoins de tous les organismes centraux?

Ceux-ci ont augmenté en nombre depuis quelques années et le volume de transactions s’est accru considérablement durant cette période. Il arrive souvent que plusieurs organismes soient impliqués plus d’une fois dans la même procédure.
Est-il normal, par exemple, de compter cinq organismes différents impliqués dans la procédure d’engagement et trente-trois étapes distinctes? Ceci a pour effet de compliquer inutilement les procédures de la gestion du personnel.

Cette façon de procéder entraîne l’obligation de franchir de multiples centres de responsabilités avant qu’un candidat ne soit engagé. Beaucoup de duplication en résulte: dans ce cheminement, les mêmes informations sont recopiées dix fois sans compter les nombreuses copies de chacune de ces transcriptions qui sont transmises  à diverses autorités, et la même transaction traverse neuf fois le bureau du directeur du personnel. Le résultat de ces étapes, et ce n’est pas ici un chiffre approximatif, mais l’exacte réalité, le résultat de ces étapes, est qu’il s’écoule en moyenne cent jours entre une
demande de personnel et l’entrée en fonction du nouvel employé. De plus, le candidat attend en moyenne cent huit jours entre son inscription au concours et son entrée en fonction, sans compter
le délai additionnel de quarante-deux jours pour obtenir son premier chèque de paye.

Qualifier de déplorable une telle situation est un jugement peu sévère pour décrire un système
qui institutionnalise un gaspillage de temps, d’énergie et de compétence sans pareil.

L’absence de planification
De plus, l’absence de planification des besoins de chacun des ministères et la presque impossibilité de recruter le personnel requis avant l’approbation des budgets, créent une demande accrue de personnel sitôt après l’approbation de ces budgets. Or, il est irréaliste de chercher  à recruter et  à absorber 50 pour cent des nouveaux employés dans un ou deux mois de l’année.

À cause des longues procédures, les délais inévitables qui s’ensuivent occasionnent des pertes de
10  à 15 pour cent des candidats inscrits aux concours pour les quels des sommes importantes d’argent et d’effort ont été dépensées pour les y attirer et amènent les ministères  à trouver
toutes sortes d’échappatoires pour obtenir des résultats plus positifs.

Cet examen des causes de délais a révélé que la source majeure des difficultés réside dans le nombre
d’étapes, de cheminements, de signatures et d’approbations requises. Les divers organismes s’accusent mutuellement d’inefficacité. Mais il faut davantage mettre en cause le système qui exige des allers-retours de documents, des retranscriptions, et qui crée l’impossibilité de suivre le progrès d’un cas parmi la multitude de bureaux que celui-ci doit franchir avant l’aboutissement.
Toutes ces difficultés ne sont pas éliminées une fois que le candidat est engagé. Car des procédures identiques devront être entreprises pour tout déplacement de personnel.

Or, ces procédures ne sont pas décrites avec assez de précision. Il en résulte que celles-ci varient
d’un organisme  à l’autre faute d’une compréhension uniforme des politiques et des pratiques de l’administration gouvernementale.

À toutes ces difficultés s’ajoute celle des multiples dossiers constitués tout au long de ces procédures.
A la suite du déplacement d’un fonctionnaire, il s’ensuit qu’aucun des dossiers ne reflète complètement la réalité car seules les autorités concernées par ce déplacement verront  à rectifier leurs dossiers. Comme ces procédures sont parallèles au système de paye, il arrive qu’un individu soit muté  à un nouveau ministère depuis plusieurs semaines sans que le paiement de son salaire ne soit nécessairement imputé au bon article budgétaire. On a également rapporté des cas d’individus suspendus depuis quelque temps et dont le chèque de paye était toujours émis.

Il faut l’avouer, les nombreuses étapes actuelles qui visent  à assurer un contrôle adéquat rendent
les procédures très pénibles et contribuent en fait  à créer une situation de contrôle imaginaire. En réalité, on ne possède aucune information fiable sur les changements subséquents  à la nomination
et bien plus, on ne peut être assuré que chaque unité administrative a bien transmis tous les déplacements.

Ce système de paye n’est pas exempt des tracasseries administratives qui paralysent les procédures
d’engagement et de déplacement. Car la paye des employés du gouvernement constitue une opération volumineuse et complexe, sans compter les innombrables procédures  à suivre.

De plus, le système actuel joue un double rôle: soit de payer les employés et de fournir des informations sur le personnel. Le système n’avait pas été conçu dans ce sens et ce n’est que progressivement qu’on l’a modifié pour qu’il joue ce deuxième rôle. Le système comprend donc
des informations qui ne sont pas essentielles  à la paye et qui alourdissent considérablement l’opération. Le système est devenu surchargé et a perdu toute flexibilité.

Par ailleurs, comme toutes les opérations de paye ne sont pas centralisées, il devient difficile
d’obtenir la rémunération totale payée  à un employé.

À la suite de cet exposé, il est évident que les procédures d’engagement, de déplacement et de paye ont
besoin d’être simplifiées, accélérées, uniformisées, intégrées et mieux connues de tous les usagers.

Un trop grand nombre d’organismes
Mais ce ne sont pas là qu’une partie des difficultés qui doivent être corrigées avant de mettre sur pied
un ministère de la Fonction publique qui soit vraiment efficace.

Car, de plus, la multiplicité des organismes, directement ou indirectement impliqués dans la gestion du personnel compromet l’efficacité administrative.

Ces différents organismes ont été énumérés plus haut. Or, il existe un manque de coordination adéquat dans les activités de ces nombreux organismes. Ce qui occasionne des conflits de juridiction, des chevauchements d’autorité, des bris de communications, des omissions et des intrusions
de la part d’un organisme dans le champ d’activité d’un autre.

Cette situation fort complexe en elle même déroute facilement les nouveaux responsables. De plus,
comme peu d’individus ont une compréhension complète des processus, les procédures et les directives ne sont pas toujours suivies.

Par ailleurs, ces difficultés de coordination ont été l’obstacle majeur jusqu’ici  à la mise sur pied
d’un système de renseignements commun  à tous les organismes. Or, les besoins d’information sur le personnel et les activités de gestion de personnel sont nombreux, variés et urgents.

Tous les ministères et organismes ont besoin d’information pour planifier et contrôler les activités et
les mouvements de leur personnel. Or, dans la situation présente, peu de ministères sont en mesure de donner des renseignements précis sur les postes vacants dans leur ministère, le taux de roulement,
et les absences, entre autres choses.

En l’absence d’une approche unifiée pour la production des renseignements requis, les ministères et
les organismes ont développé des systèmes « ad hoc » afin de posséder l’information qu’ils croient avoir besoin.

Huit fichiers généraux sur le personnel sont ainsi maintenus par des organismes différents, aucun n’est complet et ceux qui existent contiennent des disparités sur leurs informations.

Chaque fois qu’un ministère  à besoin d’informations portant sur l’ensemble de la fonction publique, il faut exiger du ministère un effort considérable pour recueillir l’information désirée. Cette situation absorbe une partie importante du temps et de l’énergie des directeurs de personnel et des
responsables des organismes centraux afin de rechercher et de rassembler l’information requise. Ceci diminue d’autant le temps disponible pour les activités et considérations plus productives.

Il arrive même d’ailleurs des situations où l’information n’est pas disponible parce que personne n’a
jugé important de compiler les données existantes.

À la suite de cette étude, il apparaît évident que toutes ces situations décrites plus haut ont une cause fondamentale commune qui est le manque de planification et de coordination des politiques, des directives, des pratiques et des procédures dans le domaine de la gestion du personnel.

Ce manque de coordination et de planification est  à son tour la cause d’une certaine inefficacité.

Car toutes les procédures doivent faire l’objet de vérifications multiples avant que les décisions prises ne puissent être exécutées dans les faits.

Or, en l’absence de politiques unifiées, claires et bien comprises et de renseignements précis et
fiables concernant l’application des politiques, l’examen individuel des cas par les autorités centrales est devenu le seul mécanisme de surveillance.

Ces contrôles, cependant, réduisent l’autorité et les moyens d’exécution des hauts fonctionnaires des
ministères et entraînent plusieurs inconvénients.

De plus, la vérification des documents, aussi soigneuse soit-elle, n’est pas une assurance que
la réalité correspond aux documents. Ainsi, le contrôle par le comptable et par le vérificateur de l’existence de disponibilités budgétaires lors d’une nomination n’assure aucunement que
la personne nommée est effectivement et efficacement employée  à un travail qui correspond  à un programme autorisé.

Par ailleurs, ces contrôles occasionnent des surcharges de travail dans les agences centrales, des embouteillages et des détails dans les procédures.

Revaloriser le statut du fonctionnaire

On aurait tort de croire,  à la suite de cet exposé, que lorsque seront repensées toutes les procédures
administratives qui concernent la gestion du personnel, la fonction publique deviendra un modèle d’efficacité. Car il n’est pas tout de moderniser les institutions, il faut revaloriser le statut des individus
qui œuvrent  à l’intérieur de ces institutions.

Les fonctionnaires ont payé longtemps de leur réputation l’inefficacité des cadres dans lesquels ils travaillaient. Il faut qu’avec la réorganisation de ces cadres s’élaborent des pratiques orientées vers la motivation et l’encouragement des individus.

Il est vrai que l’ambiance de la fonction publique diffère des conditions rencontrées dans l’industrie
privée, et que l’absence de critères de rendement et l’importance secondaire attachée  à l’efficacité administrative aient nui au dynamisme de l’administration gouvernementale.

Mais le fait que l’ambiance soit différente n’empêche pas que les principes qui ont été appliqués
avec succès dans d’autres circonstances puissent être adaptés  à la solution des problèmes de motivation au gouvernement.

Cependant, la situation actuelle ne se prête pas toujours  à une saine émulation. Les individus ne
connaissent pas clairement les tâches particulières qu’ils doivent remplir ainsi que les résultats espérés. Les directives sont mal connues. Les critères de rendement n’existent pas. Les individus
sont limités de plusieurs façons dans l’exécution de leur travail ainsi que dans la sélection de leur personnel.

L’emphase est souvent mise sur la formation académique des individus plutôt que sur l’obtention des
résultats exceptionnels. L’avancement est quasi automatique.

Il est fort difficile de récompenser les individus particulièrement productifs et quasi impossible de destiner les incompétents.

Les différentes lois et règlements ont privé les cadres supérieurs de l’autorité nécessaire  à la gestion
de leur personnel. Il est d’ailleurs paradoxal de noter qu’un sous-ministre ne possède pas le pouvoir de nommer et de révoquer du personnel alors qu’un contremaître exerce en fait cette autorité sur les ouvriers qui travaillent pour lui.

Messieurs, voici dans quel état se trouve la fonction publique. Et voici pourquoi il est urgent d’entreprendre des réformes pour rendre l’administration plus dynamique et plus progressive par un changement majeur dans les concepts d’administration publique.

Mais avant d’aborder des réformes, il fallait connaître les véritables problèmes qui minaient l’efficacité
du gouvernement, n fallait découvrir les faiblesses les plus importantes, communes  à plusieurs ministères et organismes et répandues  à presque tous les niveaux administratifs. Cette recherche était nécessaire et devait précéder tout plan d’améliorations si l’on voulait que ce dernier réponde aux besoins réels des organismes concernés.

Maintenant que nous les connaissons, nous pouvons agir. Et déjà, le Conseil des ministres a fait part
de certaines directives en vue de rationaliser l’emploi dans la fonction publique. À cet égard, le gouvernement établit un plan d’ensemble qui devra présider  à une réforme administrative obéissant
au critère fondamental de l’efficacité et de la productivité.

Ces directives tendent  à amorcer un important mouvement de recyclage et de perfectionnement des
employés de l’État. Une telle opération, qui est déjà commencée, s’inscrit d’ailleurs dans le cadre d’une vaste entreprise de réaménagement administratif.

Et les organismes qui seront alors mis sur pied devront posséder des structures flexibles, capables
de s’adapter aux nombreux changements qui caractérisent la société moderne. Il faut qu’ils soient conçus comme des outils et non comme des tours d’ivoire inamovibles.

Sans cette flexibilité, les problèmes que nous voulons résoudre aujourd’hui se reposeront dans cinq ou dix ans.

<Masse19680300>
<NOTES À L’INTENTION DE MONSIEUR MARCEL MASSE, MINISTRE D’ÉTAT DÉLÉGUÉ À LA FONCTION PUBLIQUE UTILISÉES AU COURS DU DEBAT SUR L’ADRESSE EN REPONSE AU DISCOURS DU TRÔNE MARS 1968>

Monsieur le président,
Le parlementaire étant par excellence un généraliste, on ne verra pas d’objection, je l’espère,  à ce
que j’aborde ici d’autres problèmes que ceux qui me sont expressément confiés au niveau de la responsabilité ministérielle.

J’avais eu, l’an dernier, la bonne inspiration de traiter, au cours du débat en réponse au discours du Trône, de la réforme de la fonction publique. Les effets de ce discours ne se sont pas fait attendre: je me retrouve aujourd’hui avec la charge de coordonner les relations entre l’État et ses fonctionnaires. C’est plus que je n’en souhaitais, mais j’ai accepté, non sans crainte, cette lourde tâche avec le sentiment qu’il était indispensable  à la bonne marche des affaires publiques de mettre un peu d’ordre
dans notre maquis administratif.

À force de multiplier les contrôles, on en est arrivé  à paralyser le fonctionnement de la machine
administrative et Courteline trouverait chez nous des sujets inespérés  à la satire du bureaucrate.

Je dois dire cependant, après quelques semaines de travail, que mes collaborateurs et moi rencontrons
auprès de nos interlocuteurs de la fonction publique, un réel souci d’améliorer la situation et une ferme volonté d’atteindre  à l’efficacité que commandent à la fois la revalorisation du statut de fonctionnaire et le service d’un État moderne. Avant de quitter ce sujet sur lequel j’aurai, sans aucun doute, l’occasion de revenir  à plusieurs reprises au cours de la présente session, qu’il me soit permis de vous dire, Monsieur le Président, combien me semblent lents et démodés les palabres de la négociation.

Là encore, les usages et la tradition qui me paraissent s’inspirer davantage du marchandage que d’un dialogue fructueux confinent parfois  à un byzantinisme déprimant et retardent jusqu’aux limites
de la catastrophe l’heure des choix et des décisions.

Combien de minutes sont perdues avant d’atteindre la minute de vérité. J’espère cependant que nous pourrons trouver le plus rapidement possible le point d’équilibre auquel il faudra nécessairement arriver puisque, de part et d’autres, s’exercent des forces auxquelles on ne peut se soustraire et qui règlent en définitive la stabilisation des positions.

Si les rouages administratifs de l’État sont soumis  à un déterminisme extérieur qui limite les cadres de notre action, il n’en va pas de la même rigueur dans l’application d’autres réformes nécessaires  à la modernisation de nos institutions. Je veux parler ici de la réforme du Parlement, où, librement, il nous est impossible,  à nous législateurs, de nous donner les instruments de notre progrès et de notre
efficacité.

Le sort et le rôle du député, font, depuis plusieurs années, l’objet  à la fois de la préoccupation des politicologues et de la raillerie désabusée des observateurs. Et il devient fort incompréhensible  à tous que l’organisme chargé par le peuple de la refonte des lois, de la modernisation des structures de la vie nationale, de l’adaptation permanente de la de la réalité politique  à l’évolution de la société, soit incapable de formuler la règle de ses propres transformations et de s’autolégiférer. Je me pose ici deux questions : sommes nous à ce point ancrés dans nos habitudes et nos travers que nous n’en puissions sortir tout en désirant le faire ou bien sommes nous tellement déroutés par un système qui nous fut imposé et qui ne correspond pas  à notre tempérament que nous ne puissions l’adapter sans le démolir complètement? Je crois que nous subissons; selon le cas, les deux phénomènes. Au début, les
jeunes députés, et j’en suis, se sentent littéralement égarés dans le dédale de la procédure, la poussiéreuse subtilité de la manœuvre parlementaire. Sans doute n’en perçoivent-ils pas la sagesse et les nuances pour n’en ressentir que la décourageante lenteur et la fastidieuse obligation. Je suis convaincu que mes honorables collègues les plus chevronnés ont connu, en leur temps d’initiation, ces sentiments de frustration devant un formalisme paralysant. Puis, vient l’habitude. Peu  à peu, cette seconde nature s’installe, enrichie par l’expérience, capitonnée par l’usage et les accommodements. Et sans jamais accepter complètement le système, on en arrive  à l’admettre, absorbé que l’on est par d’autres tâches et d’autres responsabilités. Ainsi sans doute se perpétuent les traditions les plus baroques.

Il est vrai que le problème est moins facile  à régler qu’on ne le croit généralement. Combien de citoyens du Québec m’ont dit « Allez-y carrément, changez tout ça!  » Mais un gouvernement, quel qu’il soit, peut-il se permettre de modifier un seul iota de la procédure parlementaire sans l’accord général de la députation? Toucher au Parlement, c’est toucher aux principes mêmes de la démocratie et toute limitation, si infime soit-elle, aux droits et privilèges du parlementaire, même si l’efficacité législative souffre de certains abus, ne risque-t-elle pas de tourner  à une diminution de la liberté et de devenir une atteinte  à la démocratie?

Et pourtant, comme le disait en 1964 le premier ministre actuel: « Notre parlement,  à l’ère des fusées interplanétaires, va au pas du cheval ». Il faut donc faire quelque chose. Déjà avec prudence et dans la limite de ses attributions, sans toucher  à celles des parlementaires, le gouvernement actuel a pu faire disparaître certains usages aussi antiques qu’inutiles. On pourrait bien, quant a moi, reléguer au Musée la tabatière qui orne ou dépare, selon les goûts, la table du greffier de l’Assemblée législative. On pourrait aussi, sans que j’ai l’impression de rendre invalides les lois dictées par le peuple du Québec, vendre au pool de l’or, la masse qui dort sur la même table. Il y a rien d’irrévérencieux dans mes propos, car je ne crois pas, et l’immense majorité des jeunes Québécois non plus,  à la valeur de tels symboles. Cela ne fait pas partie de notre caractère national. Les vrais principes n’ont pas tellement besoin de symboles et les seuls principes qui puissent nous animer en ces lieux sont ceux qui puisent leurs racines dans le sol du Québec en engendrant le progrès et l’émancipation de notre nation.

Il ne faut pas non plus nous buter à ces emblèmes. Ce n’est pas le fond du problème. Le fond du problème il est ailleurs dans la recherche de la meilleure utilisation du capital humain, du capital national qui occupe cette enceinte. Déjà, il est regrettable que, pendant près d’un siècle, nos partis québécois se soient intégrés, se soient identifiés  à des groupes politiques extérieurs, au point d’épouser des vues et des querelles qui n’étaient point les nôtres et de perdre ainsi un temps précieux en vaines discussions qui ne nous concernaient guère! Quand monsieur Duplessis n’aurait fait qu’une chose, fonder un parti exclusivement québécois, il aurait déjà bien mérité de la patrie!

Mais quels qu’ils soient et  à quelque formation qu’ils appartiennent, encore faut-il utiliser au maximum, selon toutes les possibilités du système tous les talents dont nous disposons.

Dans un article qu’il publiait en octobre 1966 dans le magazine hebdomadaire Perspective, l’humoriste Carl Dubuc proposait un inventaire de nos richesses naturelles: son article portait sur cette faune que l’on capture à l’époque des chasses électorales et qui a pour nom les députés.

Au parlement de Québec, disait-il en substance, les députés proviennent de professions diverses: les avocats qui détenaient 47% des sièges de l’Assemblée législative en 1867 n’en occupent plus que 26 sur 108, soit un peu moins que 24%; les hommes d’affaires forment la majorité (35 sur 108); les enseignants commencent  à y trouver une place de plus en plus importante (13 aux élections de 1966)
les ouvriers n’ont qu’un représentant, qui occupe présentement le poste de ministre du Travail, l’honorable Maurice Bellemare. Du même coup, on note une baisse de niveau de scolarité due
surtout au déclin de la représentation des professions dites libérales. Alors qu’en 1867, 73 % des sièges étaient occupés par des avocats, des notaires ou des médecins, les diplômés universitaires sont maintenant dans une proportion de 49%. Carl Dubuc rassure toutefois ses lecteurs: moins de diplômes, ce qui ne veut pas dire moins de connaissances. Et rassurons-nous: 94% des députés ont fait au moins leur 10e année.  » Par ailleurs, on y apprend que plus de la moitié des députés appartiennent  à des clubs sociaux, 33% ont déjà été maire ou conseiller municipal; que la moyenne d’âge des députés est de 43.8 ans en 1966 et que celle des ministres est de 48.4 ans. Cette compilation purement statistique est fort intéressante: on y découvre des aspects inattendus de nos ressources parlementaires. À l’aide d’autres données puisées  à l’étude effectuée par le professeur André Gélinas de l’université Laval, essayons de mettre en relief le vrai visage du député québécois.

Lé député: un homme assis qui se lève pour se rasseoir. En deçà de l’humour et de la science, voyons la place qu’occupe le parlementaire dans notre régime politique, en 1968 et les réformes qu’il serait possible d’appliquer dès maintenant pour tirer de cette richesse naturelle le maximum d’utilité. Inutile d’insister sur le fait que je m’exprime librement, dans les termes qu’utilisent les gens de ma génération, sans les nuances et la lumière dont se flattent les parlementaires de longue carrière, lés vieux routiers. Encore est-il que la plupart partagent mon point de vue.

Voyons donc notre député. Il est au plein sens du mot un parlementaire. C’est l’homme du parlement. On sait d’instinct qu’il est quelque part dans les édifices parlementaires s’il est absent de son bureau de comté. Où pourrait-il être s’il n’était  à l’un ou l’autre de ces deux ghettos?

Quand il s’offre  à ses commettants, il devient une sorte de prisonnier que l’on visite de 9h 00  à 18h 00,
et parfois même l’entrée est permanente. Quand il demeure dans la vieille capitale, l’édifice du Parlement est son siège social et son siège est  à l’édifice du Parlement. Je dis son Siège, parce
que le député est généralement assis. Assis derrière son bureau, affairer  à dépanner tous et chacun, je devrais dire chacun car le député s’occupe surtout du particulier depuis que le gouvernement
et les administrateurs se sont chargés de trouver des solutions aux problèmes généraux, jusqu’ à ce que le gong l’invite  à s’asseoir derrière sa banquette de la Chambre verte.

Certes, on le sait voyageur; tous les week-ends, ou presque, il se déplace de Québec vers son comté
et vice-versa; quand il est originaire d’une zone périphérique, il parcourt des milliers de milles par année… Sous ces propos badins se place une réalité alarmante, décrite ces jours derniers
avec beaucoup de justesse par un journaliste du « Devoir » sous le titre: « Le député, un entretenu de luxe » et qui dépeint l’effarement et le désarroi du jeune parlementaire.

Le député de 1968 est bien différent de celui du XIXe siècle et même de celui des années quarante. Qu’on se le tienne pour dit: mieux vaut se bien renseigner avant d’embrasser la vie politique. Le rôle de député ne correspond donc plus tellement  à ce qu’en montrent les manuels d’histoire et les
clichés politiques.

Si l’identité du député n’est plus tout  à fait la même, comme on l’a vu tout  à l’heure, son rôle a aussi
considérablement changé. Autrefois, on le définissait comme législateur et un intermédiaire. Maintenant, son rôle de législateur est fort mince et il n’est plus le seul intermédiaire entre les citoyens et les détenteurs du pouvoir public.

Jusqu’ici, le tableau n’est pas reluisant. D’aucuns en sont profondément conscients, les députés les
premiers. Mieux vaut dire les choses telles qu’elles sont afin de balayer toutes les illusions et de mettre  à jour une situation qui ne reçoit pas l’attention qu’elle mérite. Il serait inutile de dramatiser, mais il serait néfaste de ne pas donner  à cette question l’importance qu’elle revêt. Notre insouciance et notre
négligence  à l’égard de cette réalité pourraient bien nous conduire,  à pas de loup, vers un profond malaise. Je veux bien croire que nous ne vivons pas en terre révolutionnaire et que nous avons l’habitude, pour ne pas dire la vocation, d’absorber les chaos. Mais c’est le fondement même de notre régime politique qui est en jeu: le parlementarisme avec ceux qui le constituent.

Assez de mots pour dire que le sujet est malade. Celui-ci attend qu’on lui prescrive le médicament. Le député ne doit pas disparaître parce qu’il est moins utile. Son statut et son rôle ont changé, mais il n’est pas voué pour autant au cercueil. Il doit seulement retrouver une nouvelle jeunesse, se redéfinir en tant que représentant démocratique du peuple et garant de sa liberté. Le député n’est pas inutile, il est mal utilisé.

Aujourd’hui, les projets de loi sont pensés par les ministres et les technocrates, ils sont étudiés en consultation avec les groupes de pressions et les groupes d’intérêts qu’ils concernent, révisés par des conseillers juridiques, de telle sorte qu’ils sont présentés aux députés dans une forme quasi définitive. Trop souvent l’alignement partisan empêche le député ou l’oblige, selon le cas, de les contester.

Celui que l’on appelait autrefois législateur voit donc sa fonction législative considérablement diminuée, d’autant plus que dans un régime institutionnel, comme celui que nous connaissons, le gouvernement a un quasi monopole de l’initiative législative. Il n’est permis au simple député que d’avoir des propositions de loi sans implication monétaire.

Le député ne peut plus prétendre être l’intermédiaire qu’il fût dans le passé entre l’administration et ses électeurs. L’émergence et la multiplication des groupes, que l’on appelle communément les corps intermédiaires, ont largement amputé la fonction de médiation qu’il a été longtemps le seul  à remplir. Les groupes de pressions canalisent maintenant les aspirations et les revendications d’une grande partie
de citoyens et expriment directement leurs opinions, appuis, insatisfactions, désaccords aux administrations et au gouvernement. Par conséquent, le député, représentant d’une circonscription
électorale, ne devient plus, en quelque sorte, que « le groupe de pressions de ceux qui n’en ont pas », selon l’heureuse définition de M. Jean-Charles Bonenfant.

Si cette double fonction traditionnelle du député a été dévalorisé, le député lui-même ne doit pas devenir pour autant un entretenu de luxe. Il peut jouer un rôle capital dans le fonctionnement du système démocratique. C’est le rôle qu’il faut définir le plus rapidement possible et mettre en exécution.

Hors de la Chambre, le nouveau type de député doit pouvoir jouer le rôle d’animateur public, c’est-à-
dire de faire prendre conscience  à la population, en particulier  à celle qu’il représente des problèmes auxquels elle a  à faire face, de jeter le plus de lumière possible sur ces problèmes et inviter la population  à proposer, selon son entendement, des solutions. Le député doit être un éveilleur de conscience, un informateur bien renseigné et un véritable leader.

Il y a dans cette proposition un défi incontestable: celui, pour le député lui-même, d’accepter une situation nouvelle et un rôle nouveau. Mais le défi étant relevé, comment le député ne pourrait-il pas se tenir  à proximité de ceux qui l’ont élu? De plus, n’est-ce pas la solution pour démocratiser la vie politique et donner un accès populaire, universel et inconditionnel aux informations pré-requises  à
l’exercice du rôle de citoyen?

Le danger de nos régimes politiques, c’est de trop souvent garder la population dans l’ignorance des affaires publiques.

S’il ne se donne pas pour mission de prévenir un tel danger par l’animation de son milieu, le député
pourra songer  à sa disparition en se satisfaisant des quelques moments de gloire et du soupçon de prestige que lui accorde Cette tâche d’information populaire me semble une impérieuse nécessité de la société dans laquelle nous vivons. Parce que l’État exerce des rôles nouveaux ou plus étendus qu’autrefois dans divers secteurs d’activités comme l’éducation, le bien-être, la santé, l’économique, parce que la machine administrative devient plus lourde et plus complexe, il faut que les politiques inventent des mécanismes qui permettront d’informer la population sur la signification et sur la portée des politiques du gouvernement et qu’ils créent les moyens pour rapprocher les citoyens de leurs administrateurs.

Le député semble l’homme clé de cette tâche d’information; il est  à la fois en contact avec la population et avec les administrations. Cette situation privilégiée doit être utilisée pour ce qu’elle peut apporter de meilleur.

Par ailleurs, s’il joue un rôle très actif dans sa région, le député animateur n’en reste pas moins membre d’un parlement où il doit être présent une bonne partie de l’année. Or, on prétend que le député s’ennuie au parlement. Est-ce un signe d’ennui que de lire les journaux, de rédiger son courrier, de sommeiller – ça c’est déjà vu, de se lever cinquante fois pour aller régler en coulisse des affaires personnelles ?  L’ennui s’exprime d’abord par la distraction, par le manque d’intérêt. Et pourtant, quel champs d’action, quels horizons pourraient s’ouvrir à nos parlementaires si l’on modifiait quelque peu les mécanismes du travail sessionnel, si l’on donnait  à notre parlementarisme une allure moderne. Au cours des dernières années, on a créé de nombreux mécanismes permettant aux groupes, qu’il s’agisse d’associations ou de syndicats, défaire connaître leurs vues sur l’ensemble des politiques du gouvernement: ce sont les organismes consultatifs que l’on appelle Conseil supérieur de l’Éducation, Conseil supérieur de la Famille, Conseil consultatif de la Justice; ce sont les comités de planification et les comités consultatifs; ce sont les groupes de travail et les missions; ce sont même les comités et les commissions d’enquête. Ces organismes ont des avantages certains: ils permettent, entre autres, aux administrateurs et au gouvernement de penser et d’élaborer des politiques en conformité avec la volonté exprimée par les groupes.

Les députés ne pourraient pas être membres de ces groupes. Ceux-ci pourraient avoir la possibilité d’en tendre les fonctionnaires et les groupes de pression afin d’obtenir une information plus complète. D’autre part, leur rôle d’élus du peuple les inciterait  à prendre en considération les vues de ceux qu’ils représentent. Le député, animateur et législateur, aurait alors sa véritable fonction, celle de canaliser l’opinion publique sur les questions qui doivent faire l’objet d’une législation.

C’est dans cette perspective que se situe la revalorisation du député au Québec. La synthèse est simple: le député lui-même doit d’abord vouloir redorer son blason, se tailler dans l’univers politique un rôle qu’il est en définitive le seul  à pouvoir remplir, qui est devenu essentiel par la suite des profonds changements qui caractérisent l’administration de l’État moderne.

Il retrouvera du coup la vocation fondamentale du député: être la sauvegarde et la garantie de la démocratie parlementaire. Il y a peu de députés qui ne partagent ces vues sur les objectifs de revalorisation que je viens de proposer. D’autre part, l’entreprise est déjà commencée puisque le recours
aux comités parlementaires se fait plus fréquemment, mais nous sommes encore loin de la formule idéale.

Je ne suis pas sans me douter des nombreuses réticences que suscite la transformation de nos institutions parlementaires. Il faudra infiniment de courage et de détermination pour que nous acceptions collectivement de modifier des institutions que nous avons gardées presque intactes
depuis plus d’un siècle. Mais comme en tout ce qui regarde la société québécoise, il est nécessaire que nous nous mesurions  à l’évolution et au progrès; dans tous les domaines d’activité, nous sommes irrémédiablement voués  à effectuer les réformes que commandent les nouveaux impératifs de notre temps.

La réforme du Parlement est l’une de celles-là. Puisqu’un comité mixte formé de représentants des deux partis de la chambre a commencé  à rechercher les moyens de transformer nos méthodes de travail, il ne m’appartient pas, tant que membre du Gouvernement, de faire valoir ici mes préférences personnelles. Me référant à l’analyse du parlementarisme québécois récemment publiée dans les Cahiers de Ste-Marie par Monsieur Jean-Charles Bonenfant, je signalerai cependant,  à titre indicatif, quelques mesures susceptibles  à la fois d’accélérer le travail législatif et d’intéresser le plus
grand nombre possible de députés  à ce travail.

Ce sont, dans les grandes lignes, l’établissement d’un calendrier parlementaire prévoyant la tenue
des sessions  à date fixe, comme cela se fait dans la plupart des grandes démocraties, la limitation des débats et discours  à un nombre rigoureux d’heures de travail parlementaire chargées de l’examen préalable et en profondeur des projets législatifs avec nomination de rapporteurs mandatés pour exprimer le point de vue global des partis en présence, l’étude des crédits selon la même formule de commissions mixtes, etc.

À elles seules, ces quelques modifications essentielles, suffiraient  à remettre le parlement  à l’heure du
modernisme et de l’efficacité. Au moment où le Québec revendique,  à juste titre, un accroissement considérable de ses pouvoirs pour mieux assurer l’épanouissement de la nation canadienne
française dont il est le principal foyer et le représentant naturel, il est indispensable que le parlement, moteur de l’État, se prépare  à mieux remplir ses fonctions.

C’est dans cette perspective surtout que toute la nation québécoise attend de nous la réforme du Parlement et nous ne pouvons y surseoir sans compromettre notre avenir.

<Masse19680404>

<EN RÉPONSE À UNE QUESTION, À L’ASSEMBLEE LÉGISLATIVE, LE MINISTRE D’ÉTAT DÉLÉGUÉ À LA FONCTION PUBLIQUE, MONSIEUR MARCEL MASSE, À FAIT LE POINT SUR LES NÉGOCIATIONS DANS LE SECTEUR PUBLIC JEUDI, LE 4 AVRIL 1968.>

Les négociations ont débuté entre le gouvernement et le Syndicat des fonctionnaires provinciaux
du Québec le 8 février, pour le renouvellement des deux conventions collectives (fonctionnaires et ouvriers) dont l’échéance était le 28 mars 1968.

Au début des dites négociations, le Syndicat a posé 3 priorités:
1 – le paiement de leurs négociateurs;
2 – la discussion en priorité des articles requérant des amendements  à la Loi de la fonction publique;
3 – que les séances de négociations soient tenus au rythme de deux jours par semaine.

Le gouvernement a alors accepté de ne pas retenir les traitements de 6 négociateurs syndicaux pour les rencontres de négociations entre les parties, et a accepté de fixer un calendrier de négociations tel que demandé.

Lors de la rencontre du 28 février, le négociateur du gouvernement a suggéré la nomination d’un
médiateur qui n’aurait juridiction que sur les clauses normatives, et qui serait nommé avant même que les parties n’en soient rendues  à des mésententes majeures sur certains aspects de la convention. Le Syndicat et l’employeur sont alors convenus de déposer chacun une liste de médiateurs possibles parmi lesquels on tenterait d’en venir  à une en tente sur le choix d’un médiateur.

Les parties en cause se sont de plus entendues pour négocier pendant la période de recherche d’un médiateur. Or, le 19 mars, le Syndicat refuse de négocier tant qu’il n’y aura pas entente sur le médiateur, le 21 mars, M. Massicotte rencontre monsieur Breuleux pour lui demander de revenir à
la table de négociation afin de négocier, le 23 mars, Me Massicotte rencontre messieurs
Picard, Breuleux et Lemay (Montréal) pour discuter du choix du médiateur et demander de reprendre les négociations.

Dès le dépôt des contre-propositions patronales, le Syndicat demandait au ministre du Travail l’intervention d’un conciliateur selon le Code du travail.

Le 27 mars, monsieur Karl Goldenberg refuse d’agir comme médiateur  à cause d’obligations antérieures.

Le 28 mars, monsieur le Juge René Lippé refuse également pour les mêmes raisons.

Le 3 avril, monsieur le Juge Guy Guérin qui apparaissait sur la liste des syndicats, et monsieur le Juge Allan Gold, ont été approchés pour servir de médiateur, mais ont finalement refusé l’invitation  à cause de leurs obligations professionnelles.

En raison des difficultés  à obtenir les services d’un médiateur et malgré les nombreuses démarches de Me Jean Massicotte, négociateur patronal, le calendrier n’a pas été suivi. Six journées seulement ont été consacrées  à la négociation.

Les séances de négociations ont repris malgré tout les 2 et 3 avril.

PROFESSIONNELS

Les cinq (5) syndicats de professionnels du gouvernement comprenant les agronomes, les ingénieurs
forestiers, les ingénieurs, les arpenteurs géomètres, ainsi que le syndicat interprofessionnel, et ayant un effectif total de 2,154 employés visés par la présente convention, ont débuté leurs négociations avec le gouvernement le 31 janvier, pour le renouvellement de leur convention collective se
terminant le 23 mars 1968.

Des séances de négociations ont été tenues les 7 et 21 février, ainsi que les 13 et 27 mars.

Comme chez les fonctionnaires, le gouvernement a accepté de ne pas retenir le traitement des négociateurs syndicaux pour toutes les séances de négociations directes. Le nombre de négociateurs  à être ainsi payés pour les professionnels est de 3.

La partie patronale a,  à date, déposé un groupe de clauses normatives sur lesquelles le Syndicat
n’a pas encore fait connaître ses positions.

Il faut noter que durant la période de négociations, les membres des divers syndicats de professionnels
ont déposé devant la Commission des Relations de travail et au gouvernement une demande en accréditation dont le but serait de former un seul syndicat groupant tous les professionnels du gouvernement présentement syndiqués,  à l’exception des comptables agréés, des médecins et des avocats. Le lieutenant-gouverneur en Conseil a, à cette fin, créé un comité conjoint d’accréditation selon la loi de la fonction publique. Le dit comité a, en date du 27 mars, fait une recommandation pour l’accréditation d’un tel syndicat.

La partie syndicale, faisant face d’une part  à une demande d’accréditation, et son exécutif étant nommé
provisoirement, a cru bon de demander un ajournement des négociations jusqu’au 16 avril.

La négociation provinciale entre les enseignants et les Commissions scolaires et le gouvernement est la conséquence directe de la loi assurant le droit de l’enfant  à l’éducation et instituait un nouveau régime de convention collective dans le secteur scolaire.

Elle comprend d’une part la Corporation des enseignants du Québec (C. E. Q. ), la Provincial
Association of Protestant teachers (P. A. C. T. ) et la Provincial Association of Catholic teachers (P.A. C. T.) qui groupent ensemble un effectif approximatif de 60,000 membres et d’autre part, conjointement, le gouvernement du Québec, la Fédération des commissions scolaires catholiques
du Québec et la Quebec Association of Protestant School Board.

Depuis le 17 juillet 1967 jusqu’au 21 décembre, au rythme de deux réunions par semaine, la partie
patronale et la partie syndicale se sont rencontrées pour discuter de l’interprétation de la loi et de l’organisation des négociations. Le 21 décembre, le Syndicat déposait un premier
projet de convention. Fin janvier, les négociations débutaient pour de bon et se sont poursuivies en février et en mars.

Le 8 février, la partie patronale a déposé ses offres salariales en même temps que le gouvernement
les faisait connaître publiquement. Aucune réaction de la partie syndicale ne s’est manifestée autre que celle prétextant qu’elle ne pouvait connaître effectivement la portée des offres salariales si elle ne connaissait pas leurs modalités d’application. Le ministre de l’Éducation annonçait cependant, vendredi le 22 mars, que le lieutenant-gouverneur en Conseil étendait la portée de la négociation provinciale, sous réserve des pouvoirs de décision que la loi confère aux autorités administratives.

L’arrêté en conseil numéro 627, du 15 mars 1968, se lit comme suit: a) font l’objet de négociations  à l’échelle provinciale les modalités d’évaluation des études des instituteurs, conformément aux
critères de qualification relatifs  à la scolarité tels que définis par tous règlements édictés ou  à être édictés en vertu de l’article 28 de la Loi du Conseil supérieur de l’éducation;

b) fait aussi l’objet de négociations  à l’échelle provinciale, toute autre question relative aux conditions de travail, sous réserve des pouvoirs de décision que la loi confère soit au lieutenant
gouverneur en conseil, soit au ministre de l’éducation, soit  à tout autre ministre ou organisme du gouvernement, soit aux commissaires ou aux syndics d’écoles.

Les négociations se sont poursuivies en février et en mars et avec plus d’intensité  à partir du 18 mars.
Des séances, en effet, ont été tenues les 21,22,24,26,27 et 29 mars. Avec la déposition, le 29 mars, du Chapitre 6 de la convention concernant la classification, les traitements et gratifications
sociales, la partie patronale a fait connaître sa position au Syndicat sur l’ensemble des demandes que le syndicat lui avait soumises.

En vertu de la loi qui prévoit la nomination au 1er avril 1968 d’une commission pour faire enquête sur le différend opposant les parties en cause  à défaut d’entente, le gouvernement annonçait, le 28 mars, la nomination de monsieur le Juge Jean-Charles Simard comme commissaire-enquêteur. Les parties ont cependant convenu de continuer la négociation pendant la période d’enquête. En effet, après un ajournement d’une semaine, ils doivent revenir  à la table de négociation dans la semaine du 8 avril.

Le Syndicat des professeurs de l’État du Québec affilié  à la C. S. N. représente 2,700 enseignants des
Écoles de métiers dépendant du gouvernement du Québec.

Les négociations dans ce secteur sont en cours depuis le 9 août 1967, après une réunion préliminaire
le 6 juillet, et visent au renouvellement d’une convention collective dont l’échéance était pour le 28 juin 1967.

Des séances de négociations ont été tenues les 9, 16, 23 et 30 août, les 14, 21 et 28 septembre, les 12 et 26 octobre, les 23 et 30 novembre, le 21 décembre, les 11, 18, 25 et 31 janvier, les 1er, 15, 22 et 29 février et les 7, 14, 19 et 28 mars. Le syndicat faisait parvenir au ministère du Travail le 22 novembre, une demande de conciliation qui lui donnait techniquement le droit de grève le 22 janvier.

À la suite des séances de négociations dont les dates sont consignées plus haut, on avait paraphé au 12 mars, 90 sous-articles, complétant dans certains cas le paragraphe d’articles complets ou de portions importantes d’articles, notamment concernant la non-discrimination, les réunions syndicales,
la liberté d’action syndicale, les délégués syndicaux, la grève ou lock-out.

La partie patronale a déposé ses dernières contre-propositions le 14 mars, notamment concernant la désignation des chefs de section, les assurances et les congés de maternité. À cette même réunion, la partie syndicale a convoqué la partie patronale  à une réunion spéciale le 19 mars, où on a remis une demande au gouvernement requérant la nomination d’un médiateur pour aider au règlement du litige actuel.

La médiation ne devait, selon l’opinion syndicale, porter que sur les critères de classement et de rémunération, ainsi que sur le niveau de cette rémunération. Le gouvernement a refusé cette
demande par la voix de son porte-parole en date du 22 mars, refus confirmé dans une lettre que monsieur Lavery adressait  à monsieur Doyon, le 27 mars, dont nous citons les deux paragraphes
les plus importants.

« Le Gouvernement estime qu’il ne peut confier  à un médiateur un mandat sur des questions qui relèvent de sa responsabilité ministérielle, puisque l’objet de ce mandat est une politique salariale qui a des incidences budgétaires et fiscales. Il ne faudrait pas oublier que le Conseil des Ministres
est responsable devant le peuple de l’utilisation des deniers publics.

Le Gouvernement vous réaffirme son intention de continuer  à négocier dans le but d’arriver  à une
entente sur toutes les conditions de travail et de traitement pour les professeurs des différents secteurs, dans le plus bref délai ».

Le 28 mars, la partie syndicale déposait une contre-proposition globale qui se rapproche en principe de la proposition initiale mais qui comporte certains changements dans les modalités et dans la forme, les quels ont conduit  à une entente sur plusieurs points mineurs jusque-là controversés.

Les négociations se poursuivent et le gouvernement est prêt  à remettre une contre-proposition aux dernières demandes syndicales.

Le Syndicat professionnel des enseignants, affilié  à la C. S. N. et dont l’effectif est de 800 membres, représente le personnel enseignant de 24 collèges classiques.

La partie patronale dans cette négociation est tripartite, comprenant des représentants des institutions négociantes, de la Fédération des collèges classiques et du gouvernement. La majorité des conventions dans ce secteur se terminait le 30 juin, c’est-à-dire  à la fin de l’année scolaire. Dans quelques cas, la date de terminaison était fixée au 31 août.La première séance de négociations a été tenue le 11 août 1967  à Québec. D’autres séances ont suivi les 22 septembre, 13 et 27 octobre, 24 novembre, 8 et 22 décembre, 12 et 19 janvier, 1er, 9, 16 et 23 février, 8, 15, 22, 29 mars.

Le Syndicat a posé une demande de conciliation au ministre du Travail le 23 novembre, qui lui permettait d’obtenir le droit de grève, le 22 janvier.

Les négociations se poursuivent et certains des points les plus litigieux comme la composition et la juridiction des commissions pédagogiques sont réglés et d’autres, comme les charges professionnelles, sont en voie de règlement. Les employés de la Régie des Alcools sont représentés par deux syndicats: celui des fonctionnaires dont l’effectif est d’environ 1, 750 membres et celui des ouvriers dont
l’effectif est d’environ 1,150 membres. Ces deux syndicats sont affiliés  à la C. S. N.

Les négociations ont débuté le 6 novembre et se sont poursuivies jusqu’ à date sans aucune demande de conciliation de la part de la partie syndicale.

La base des négociations de la partie syndicale reposait d’abord sur leur projet de convention, mais cette base a évolué. Elle repose maintenant sur le texte de l’ancienne convention.
Les parties en sont encore a la négociation des clauses normatives et les négociations se poursuivent au rythme moyen de deux journées par semaine.

<Masse19680422>
<ALLOCUTION DE MONSIEUR MARCEL MASSE AU COURS D’UN DÎNER DU B’NAI B’RITH À MONTRÉAL LUNDI, LE 22 AVRIL 1968>

L’HISTOIRE DE LA FONCTION PUBLIQUE QU QUEBEC

C’est avec plaisir que j’ai accepté l’aimable invitation qui m’a été faite par les dirigeants de votre association de venir vous rencontrer aujourd’hui.

Il y a quelque temps, le Premier ministre me confiait de nouvelles responsabilités qui consistent  à
veiller  à la bonne marche de l’administration publique au Québec. J’ai donc pensé vous entretenir quelques minutes sur ce sujet dont l’intérêt grandit au fur et  à mesure qu’on en fait connaissance.

Pour repenser le système administratif gouvernemental, pour créer les bases d’une Fonction publique
de l’État d’aujourd’hui et de demain, il faut se référer au passé et se souvenir que l’administration, cette réalité abstraite, est aux mains des fonctionnaires, qui sont des êtres humains.

Voilà pourquoi un problème qui semble être d’ordre purement juridique est également et même avant tout un problème sociologique.

Car l’administration, car les administrateurs, qu’il s’agisse d’un haut fonctionnaire ou d’un humble commis de bureau travaillant au Lac Saint-Jean, en Gaspésie ou  à Québec, subissent profondément l’influence du régime politique en vigueur, reflètent les idées politique en vigueur, reflètent les idées politiques du moment, réagissent en fonction d’une longue évolution des institutions et en même temps des idées reçues dans le milieu immédiat.

Est-ce l’État qui modèle ses fonctionnaires? Peut-on dire que ce sont les serviteurs du gouvernement qui contribuent aux transformations de l’État?

Je cherche une réponse  à cette double question, mais ce qui est important, c’est de créer du neuf et du
raisonnable.

Il y a en tout cas un lien certain entre les transformations de la Fonction publique et celles de l’État.

L’histoire du Québec au sein du Canada nous le prouve.

Permettez-moi de brosser  à grands traits, une fresque que vous imaginez très bien. Elle débute vous le savez, en 1608: Champlain fonde Québec. Les Français qui, dès 1534, ont cherché à s’établir sur cette portion du nouveau continent, y prenne pied alors de façon définitive. La Nouvelle-France commence.

Ce n’est pas la France officielle, vous ne l’ignorez pas, qui a créé la Nouvelle-France, c’est l’initiative
privée: un groupe d’hommes d’affaires, nanti d’un capital, pourvu d’un monopole, qui veut faire fructifier sa mise, en tirant parti d’un article très recherché en Europe: la fourrure. Ainsi l’Histoire du
Canada s’organise-t-elle autour d’un animal paré de toutes les vertus: le castor.

Il est juste de dire également, que les hommes qui traversent l’Atlantique sur des coques de noix, qui affrontent de longs hivernages, qui se mesurent aux occupants du sol, de farouches Indiens, ont une autre préoccupation leurs commanditaires sont des hommes pieux qui veulent que soit révélée
aux habitants du Nouveau-Monde, l’existence du Dieu unique.

Sur les bords du Saint-Laurent, un petit peuple de défricheurs se met  à l’œuvre, malgré les guerres,
en dépit des épidémies. Au début, les institutions civiles fonctionnent mal. À partir de 1663, le roi Louis XIV ordonne une réorganisation. Le Canada doit cesser d’être le domaine seigneuriale
d’une société de commerce. Il doit devenir une véritable colonie: on y envoie un régiment, on organise le peuplement. On nomme surtout un intendant: Jean Talon, un homme de quarante ans.

Le territoire est alors organisé comme une province française: au dessus des seigneurs, un gouverneur général et l’intendant. Si le gouverneur est le dignitaire le plus haut en grade, s’il représente la personne même du roi, il n’a juridiction exclusive que sur l’administration militaire et sur les relations extérieures, c’est-à-dire les colonies anglaises voisines et les tribus indiennes. Mais l’intendant est en fait le personnage le plus important de la colonie.

Son autorité couvre trois domaines: la justice, toute l’administration autre que militaire et les finances.
Il préside les séances du Conseil supérieur, surveille les corps de justice, nomme les juges, les
notaires, les arpenteurs, contrôle la gendarmerie, est responsable de la voirie, de la santé, gère les budgets de ces services et de toute la colonie et dirige en fait l’ensemble de la vie économique du pays.

Jean Talon a reçu de son ministre, Colbert, le grand créateur des industries françaises, l’ordre de
faire du Canada une colonie industrielle, un territoire qui non seulement puisse subvenir entièrement  à ses besoins, mais encore puisse exporter des matières premières et des produits finis.

Il faut donc favoriser l’arrivée au Canada d’hommes jeunes et vigoureux, appartenant  à divers corps
de métier et principalement des agriculteurs. Il faut faire traverser l’océan  à des jeunes femmes qui feront souche sur les terres déchiffrées. Pour accroître la natalité, Talon invente les allocations familiales. Par exemple, il verse des généreuses allocations aux parents de 10 enfants et plus; il accorde une dotation  à tout garçon qui se marie avant d’avoir 20 ans et il fait de même  à l’égard de toute fille de 16 ans qui devient épouse; il impose une amende au père de famille dont le fils de 20 ans ou
la fille de 16 ans ont prolongé indûment leur célibat; il donne l’instruction gratuite au 26e enfant d’une même famille … etc.

Ceci illustrent fort bien les ressources extraordinaires de cet esprit inventif et « créateur « . Il est partout  à l’œuvre, créant des chantiers navals, envoyant des prospecteurs  à là recherche de mines de
charbon ou de fer. Il suscite la création de tanneries, de forges, de brasseries. Il importe du bétail de race, fait procéder  à des essais de culture, il organise des courants commerciaux entre la Nouvelle France et les autres centres peuplés du continent américain.

Jean Talon n’est resté que cinq ans au Canada. Au cours des deux séjours qu’il y a fait, il a jeté les
bases d’une administration solide. Elle avait, il faut dire, les défauts de son époque: dans le Canada d’alors, parcelle du domaine royal, le pouvoir vient du souverain, de l’homme  à qui l’on a fait dire: « L’État, c’est moi’.  »

Son représentant a reçu une délégation de son pouvoir absolu, n est au sommet d’une pyramide
hiérarchique et, comme le roi qu’il représente, distribue les postes de fonctionnaires selon son « bon plaisir ». À l’absolutisme, se mêle le paternalisme qui,  à la fois, le consolide et le tempête.

Cent années après l’arrivée de Jean Talon au Canada, les troupes du roi d’Angleterre s’emparaient de
Québec. La Nouvelle France passait sous la domination britannique.

Le passage de la domination française  à la domination anglaise ne fut marquée par aucun changement
radical dans les structures, sauf qu’avec la plus grande partie des forces françaises, se rembarquaient pour l’Europe les chefs de l’administration civile. Pendant quatre ans, c’est l’autorité militaire
anglaise qui dirige le pays conquis. Ce sont des capitaines qui rendent la justice, des gradés qui prennent la direction des offices gouvernementaux. Les lois françaises continuent d’être en vigueur. Mais bientôt, le gouvernement de Londres ordonne que, du règne militaire, le Canada passe sous un régime civil semblable  à celui qui existe en Angleterre.

Le « QUEBEC ACT » est signé, qui pendant vingt ans va réagir le statut de la colonie. Alors que les
militaires s’étaient efforcés de créer un régime d’équité, de conserver les structures traditionnelles, de sauvegarder les droits acquis, les administrateurs civils anglais tentent un tour de force: absorber une population catholique et française dans un Empire britannique et protestant.

Cette tendance est appuyée par la présence au Canada d’un petit groupe de commerçants anglais nouvellement arrivés qui constituent vite une minorité politique très agissante. Ils réclament l’anglicisation totale de l’administration, surtout dans le domaine judiciaire.

Seuls peuvent faire partie de l’administration et des assemblées locales, les Canadiens français qui
prononcent le serment du Test contenant une formule d’abjuration.

La neutralité adoptée par les Canadiens lors de la Révolution américaine vaut des adoucissements
à leur sort: le serment du Test est modifié, ce qui permet aux anciens sujets du roi de France de reprendre des postes dans l’organisation civile. Il s’établit une synthèse entre les lois d’autrefois
et celle des nouveaux maîtres.

La création des États-Unis va modifier la situation: des milliers d’anglais, préférant rester loyaux  à leur roi plutôt que vivre dans la nouvelle république émigrent au Canada. Ils se fixent principalement dans ce qui est aujourd’hui l’Ontario et les Provinces maritimes.

En 1791, Londres décide de partager le Canada en deux parties: le Haut et le Bas Canada, correspondant en gros  à la section anglaise et  à la section française, chacune des deux parties étant dotée d’un corps législatif et d’une administration distincte. De chaque côté de nouvelles traditions
administratives se créent.

Elles ont ceci en commun: les gouvernements sont dominés par une aristocratie coloniale qui favorise ses amis et obtiennent pour eux les fonctions les mieux rémunérées. Ne deviennent fonctionnaires que ceux qui ont des attaches avec le « Family Compact » – ainsi appelle-t-on ce système dans le Haut-Canada et avec ce que l’on nomme « Administration Party » dans le Bas-Canada. En échange, ces administrateurs servent en priorité les intérêts de leurs protecteurs.

En 1840, le Colonial Office de Londres instaure une nouvelle réforme: « l’Acte d’Union » met
fin  à la séparation entre les deux Canada. Le statut prévoit un seul gouvernement, formée d’une Assemblée législative élue et d’un Conseil législatif nommé. La formule accentue les rivalités
entre les deux principaux groupes ethniques. Au gré des gouverneurs généraux, des concessions plus ou moins importantes sont consenties aux Canadiens français, qui conquièrent par la force du poignet, avec les libertés politiques, les places qui leur reviennent dans le système administratif.

Lorsqu’en 1867, le gouvernement de Londres finit par être convaincu que l’Union formée de deux populations si différentes par leurs traditions, leurs origines, leur langue et adopte l’idée de Confédération, lorsqu’il est admis que la Province de Québec possède une vocation particulière au sein
du grand pays qui s’est formé, les Canadiens français peuvent exercer le contrôle de leur administration et établir finalement leur suprématie dans un pays essentiellement français.

Que s’est-il passé depuis en France?
Ses habitudes séculaires de centralisation administrative hérités de la monarchie ont été consacrées par la Révolution. Les vieilles provinces ont été découpées en départements. Bientôt Napoléon met  à leur tête des préfets, dépositaires de l’autorité de l’État et représentant direct de chacun des ministères dont il diffuse les directives dans les services départements des administrations civiles de l’État. Les départements divisés en arrondissements ont  à leur tête un sous-préfet et des administrateurs
qui transmettent les instructions de l’autorité supérieure aux administrés.

Le Second Empire, la troisième République, celles qui suivent vont accentuer cette centralisation et de réforme administrative en réforme administrative, créer un réseau serré de fonctionnaires, de techniciens de l’administration, de grands commis de l’État, d’inspecteurs. Des écoles sont crées pour préparer les agents de la fonction publique  à leur tâche, des concours leur sont ouverts, leurs salaires
et les avantages sociaux qui leur sont accordés sont harmonisés.

La Grande Bretagne a une tradition toute contraire. Alors que le ministère de l’Intérieur, chargé
de l’administration générale de la France est un des plus ancien. l’Angleterre ne s’est donnée que récemment un Home Office.

Toujours en Grande Bretagne, ce n’est qu’en 1855, sous l’inspiration de Lord MacAulay, qu’un
arrêté royal fut signé portant création d’une commission de la fonction publique, chargée de créer un système de certificats de compétence pour les fonctionnaires, car « il était devenu absolument nécessaire de supprimer toute interférence de la politique et des milieux économiques dans la nomination des agents du gouvernement ».

Et pourtant, cinq ans plus tard, un comité de la Chambre des Communes soulignait « que bien que l’arrêté de 1855 avait éliminé certains abus, de nouvelles intrusions dans les nominations, se produisant toujours, il convenait donc d’instituer un système de concours destinés  à rendre justice aux postulants ». Ce n’est qu’en 1870 qu’une réorganisation profonde du système allait permettre la création du British Service Civil, tel qu’il existe aujourd’hui.

A Ottawa, le Service Civil Act ne remonte qu’au 12 avril 1918. fl prévoyait la reclassification des fonctionnaires, l’élimination du favoritisme qualifié de « political patronage ». Le Québec ayant hérité du système en cours sous le régime royal français, puis des pratiques de la « Family Compact » en est resté longtemps  à des méthodes anciennes, tant pour son organisation administrative, que pour le recrutement des serviteurs de l’État. Si le Québec a su le 1er août 1866 adopter de Code Napoléon, pour remplacer les lois archaïques de la Coutume de Paris modifiée par des législations locales empruntées
au système anglais, elle a hésité  à se donner une structure administrative logique et stable.

Il n’est pas loin le temps où chaque changement de régime politique se traduisait par le renouvellement quasi-total des fonctionnaires. Un premier ministre qui aimait faire de l’esprit recevait, il n’y a pas si longtemps un membre du gouvernement français venu en visite  à Québec.

-Quand avez-vous quitté Paris, lui demanda le chef du Québec? Il y a une dizaine d’heures, répondit l’autre interloqué, j’ai pris l’avion.

Son interlocuteur regarda l’heure et glissa en souriant: Êtes-vous certain qu’entre temps, dans le capitale française, le cabinet n’a pas été renversé et que vous êtes toujours ministre?

Cette plaisanterie avait sa raison d’être: Entre 1920 et 1940, la France a connu 35 changements de premier ministre, accompagnés d’autant de modifications ministérielles: de 1945  à 1959, 27 cabinets différents se sont succédé. Depuis qu’un célèbre général dirige les destinées de la cinquième République, l’ère de la stabilité s’est instauré: seulement deux premiers ministres, mais monsieur Georges Pompidou qui a battu tous les records, étant entré en fonction en avril 1962, a dû
néanmoins remanier trois fois son ministère.

Cette inconstance gouvernementale a de quoi étonner les Canadiens dans un pays où les chefs politiques demeurent de longues années en place. On a longtemps cru qu’il en était en France comme au Canada: que tout bouleversement  à la tête du pays amenait une transformation totale des administrations. Or, autant les ministres sont interchangeables, autant l’ensemble des services publics est stable. Le responsable d’un ministère peut perdre son portefeuille, la continuité est assurée par des fonctionnaires inamovibles.

Il ne s’agit pas pour le Québec de calquer son futur système de la fonction publique sur ce qu’il s’est
fait ailleurs, mais il est impératif pour notre avenir de créer une organisation à la fois souple et efficace, qui lui assurera corps de fonctionnaires efficaces.

Il le faut, car le rôle de l’État évolue sans cesse. Hier le gouvernement qui se contentait de rendre
la justice, d’administrer un maigre budget, d’assurer la protection des citoyens, d’entretenir des routes, doit aujourd’hui prendre en charge des taches de plus en plus complexes: la sécurité sociale, l’animation de l’économie, le développement de l’éducation à tous les niveaux, la planification, l’évolution sociale du citoyen sont de son ressort.

La doctrine de l’État qui laisse faire est d’un autre âge. Nous vivons dans une époque où la mission de l’État est d’aider les individus et les collectivités  à œuvrer.

Pour réaliser cet objectif, il faut des hommes au service des hommes. Il faut leur donner le moyen, le goût de mieux utiliser leurs talents au bénéfice de la communauté. Il faut mettre  à leur disposition les méthodes qui ont fait leur preuve dans les industries florissantes. Il faut prévoir les besoins de demain et préparer des techniciens des affaires publiques,  à la fois au service du bien général et respectueux des intérêts privés.

Une cohorte de producteurs de biens et de services attachés  à l’État, assumant pleinement les devoirs
de leur charge ne sera pas créer du jour au lendemain. Nous savons que nous avons tout ce qu’il faut pour la mettre sur pied.

Nous possédons déjà une base solide.

Le gouvernement québécois a pris conscience de l’état de son administration et il a décidé de procéder
à une réforme administrative axée d’abord sur l’efficacité.

Les premiers jalons d’une politique de perfectionnement des fonctionnaires sont en place. Il existe maintenant un plan de carrière au sein de la fonction publique.

L’État veut, par là, humaniser  le travail des employés du gouvernement en favorisant une politique plus rationnelle de recrutement, de sélection, d’éducation et de perfection. En poursuivant la réalisation de tels objectifs il accélère ainsi la formation des spécialistes dans les services dont le public et les entreprises modernes ont un si grand besoin.

Actuellement, nos efforts portent surtout la gestion du personnel. À cet égard, nous révisons les procédures d’embauche, les méthodes de traitements afin de les incorporer  à un seul système pour fins de planification et de coordination de ces activités. Nous entendons également assembler, rédiger et communiquer  à tous les cadres, les politiques et les directives portant sur la gestion du personnel.

Comme vous le constatez, le processus d’une véritable revalorisation de la fonction publique est en marche. Non pas une revalorisation verbale, mais un réaménagement concret en vue de doter l’État d’un outil compétent et efficace.

<Masse19680425>
<DISCOURS DE MONSIEUR MARCEL MASSE, MINISTRE DÉLÉGUÉ À LA FONCTION PUBLIQUE À L’INAUGURATION DE LA CENTRALE THERMIQUE DE TRACY 25 AVRIL 1968>

Messieurs,
Un malheureux concours de circonstances, qui fort heureusement n’auront pas de suites trop fâcheuses
ni sérieuses, prive aujourd’hui votre ministre responsable et mon collègue et ami, l’honorable Paul Allard, du plaisir d’être des vôtres et de vous adresser la parole  à l’occasion de l’événement qui
veut célébrer de façon tangible le parachèvement de la centrale thermique de Tracy.

Si j’ai accepté, sans hésiter, de le remplacer  à pied levé ce n’est certes pas pour que le profane que je suis raconte aux administrateurs, spécialistes, bâtisseurs ou fournisseurs que vous êtes les étapes d’une construction vigoureusement me née et l’installation de quatre groupes d’une puissance totale de
600,000 kilowatts. Il ne me revient pas, non plus, de vous décrire le processus technique grâce auquel un combustible donné chauffe une eau qui, devenue vapeur, actionne une turbine qui  à son tour, agit sur un alternateur lequel produit de l’électricité. Enfin, il ne m’appartient pas de faire de savantes projections sur le départage de l’hydroélectrique et du thermique vers l’an 2000!

Mon propos sera plus modeste, et sans doute davantage dans la ligne de mes préoccupations actuelles  à
l’égard des impératifs d’une saine et efficace administration publique, ainsi que de mon passé récent de ministre d’État  à l’Éducation, passé qui s’appuie fièrement sur une carrière d’enseignant.

Cette centrale que nous inaugurons aujourd’hui est la première centrale thermique importante construite au Québec. C’est en quelque sorte un laboratoire, un centre d’apprentissage où les ingénieurs, les techniciens et les constructeurs du Québec ont acquis leur première expérience qui leur permettra de construire et exploiter des centrales de ce genre plus importantes, lorsqu’elles seront requises plus tard pour rencontrer les demandes d’énergie.

Qu’est en effet cette centrale qui honore le Québec moderne, sinon le produit remarquable d’un extraordinaire développement scientifique et d’une parfaite coordination d’efforts spécialisés, le fruit d’une collaboration de longue portée entre l’État, l’Université, la Profession et l’Entreprise.

LA RECHERCHE

Le gouvernement du Québec se préoccupe de plus en plus, et de plus en plus concrètement, de la recherche dans tous les secteurs scientifiques, ainsi que des applications de cette recherche  à de nombreux domaines. Je n’en veux pour preuve que la création toute récente du Centre de recherche du Québec, dont les objectifs vous sont connus et les moyens prendront beaucoup d’ampleur au cours des prochaines années, dans un grand souci de coordination d’efforts jusqu’ici disparates et dont l’intensité doit s’accroître sans tarder, de même que dans un grand désir de collaboration avec toutes les institutions qui œuvrent dans ce secteur: universités, centre divers et entreprises.

Dans cette région où nous nous trouvons, l’Hydro-Québec prépare activement les plans de son Institut de Recherche de l’Énergie. Dans le domaine de la haute tension et de la grande puissance, ce sera le centre le plus important au monde. Déjà les compagnies manufacturières canadiennes et américaines
font des demandes auprès de cet Institut pour des recherches qu’elles voudraient lui confier. Les meilleurs spécialistes de France et d’Italie collaborent actuellement avec les ingénieurs de l’Hydro-Québec afin d’en faire un Centre de Recherche international.

Les autorités de l’Hydro-Québec m’assurent que les travaux estimés  à $30 millions débuteront au cours
de l’été pour la construction de ce Centre  à Boucherville. Le calibre du personnel de recherche, bien plus que la valeur de l’équipement, est l’actif principal des centres de recherche.

A cette fin, des démarches sont en cours pour rapatrier nos chercheurs québécois qui travaillent  à l’étranger. De plus, nous intensifions les programmes de formation, de bourses et d’échange qui permettront de former l’élite requise pour entreprendre les recherches si essentielles au développement
économique du Québec.

L’ENSEIGNEMENT

Point n’est besoin, j’en suis sûr, de souligner longuement l’importance pour notre peuple d’un enseignement toujours plus poussé et plus diversifié,  à tous les paliers. Le gouvernement du Québec a compris – et exprimé clairement dans les tranches de son budget – la nécessité vitale d’une utilisation optimale des ressources humaines disponibles.

En effet, un tel effort ne peut se concevoir ni se réaliser pleinement sans la participation adulte et
enthousiaste de tous les enseignants du Québec, des universités qui forment les maîtres, des professions qui revalorisent constamment le savoir de leurs membres et des entreprises qui entraînent leur personnel.

LA FORMATION

En matière de formation et de perfectionnement, je suis heureux de l’affirmer, l’Hydro-Québec ne le
cède  à aucune autre entreprise nord-américaine. À la base, elle dispense sur les lieux du travail ou dans des écoles-laboratoires tous les cours de spécialité technique qui correspondent  à ses procédés
technologiques,  à l’adresse de ses opérateurs, monteurs, et ainsi de suite. Plus largement, elle organise dans ses locaux des cours d’intérêt plus général (langues, électricité, expression verbale, culture générale) quand le nombre des employés intéressés le justifie. Enfin, elle a établi un régime d’aide financière pour des cours de perfectionnement  à temps partiel en dehors des lieux et des heures de travail: cours de rattrapage scolaire, de recyclage, d’élargissement des perspectives de tel ou tel poste. Chaque année, en moyenne, 500 employés profitent de ce régime financièrement fort avantageux pour eux, surtout s’il s’agit de cours professionnels, techniques et administratifs, mais aussi s’il s’agit
de rattrapage et de culture générale.

Au niveau des cadres, je sais que l’Hydro-Québec collabore étroitement avec le gouvernement dans divers programmes d’échange (ASTEF, QUEFRACTEC, etc.) d’étudiants québécois et étrangers, et surtout français. Je sais aussi que, discrètement, vous prêtez certains de vos spécialistes  à des universités dans le besoin. On me dit également que votre participation au plan coopératif de formation des ingénieurs de l’Université de Sherbrooke est active et appréciée, et que l’apport de vos
spécialistes dans les congrès et publications scientifiques est précieux et varié. Je sais aussi quel soin vous apportez au perfectionnement technique de vos cadres dans les universités, les centres de recherche et autres organismes pour vous maintenir à la fine pointe du progrès et lutter victorieusement contre la désuétude professionnelle.

Quant au perfectionnement humain et administratif de vos cadres, votre entreprise donne encore l’exemple par l’accent qu’elle met sur les relations humaines et les communications. Vous avez compris qu’une grande institution comme la vôtre reste toujours et d’abord une équipe d’hommes, et qu’elle
n’atteindra ses objectifs que par la volonté délibérée de ses membres de mettre  à sa pleine disposition leurs ressources, leurs talents et leur compétence. Dans la fonction publique comme à l’Hydro-Québec, tout est relations humaines, interdépendance, besoin de collaboration, communications; et l’institution ne vaudra jamais plus et n’ira jamais plus loin que la valeur et le style de gestion de ses cadres. L’Hydro-Québec, ayant formé et continuant  à former des cadres de réelle valeur, est vite devenue une pépinière de cadres pour le reste du Québec, et notamment, je suis heureux de la mentionner, pour la Fonction publique elle-même.

Puis-je exprimer mon contentement  à l’égard de deux régimes de bourses qu’a institués votre entreprise ces dernières années. Les deux se situent au niveau universitaire: le premier s’adresse aux employés eux-mêmes. Depuis 1962, une vingtaine d’employés de l’Hydro-Québec ont pu entreprendre et
même terminer des études universitaires en diverses disciplines  à des conditions financières très avantageuses.

Le second régime a une ampleur encore plus grande et s’adresse  à des non-employés désireux de poursuivre des études de maîtrise, de licence ou de doctorat, ou encore de pousser une recherche post-doctorale dans les sciences de l’homme,les sciences pures ou appliquées et les sciences de l’administration.

Depuis 1965, 49 nouvelles bourses et 45 renouvellements de bourses ont été attribués. La somme de ces bourses dépasse le demi-million de dollars.

Pour l’année 1968-69, un comité a désigné dix nouveaux boursiers et confirmé 19 renouvellements de
bourses.

CONCLUSION

Recherche, enseignement, formation: les trois fondements d’un peuple fort d’une industrialisation vigoureuse, bien typifiés par cette centrale de Tracy qui est un magnifique couronnement des efforts
passés et un puissant encouragement et garant pour l’avenir.

<Masse19680427>
<ALLOCUTION DE MONSIEUR MARCEL MASSE, MINISTRE DÉLÉGUE À LA FONCTION PUBLIQUE A STE-JULIENNE DE MONTCALM SAMEDI, LE 27 AVRIL 1968>

C’est avec plaisir que j’ai accepté aujourd’hui de répondre  à votre charmante invitation  à l’occasion de l’inauguration de votre nouvel Hôtel de Ville. Je profite de la circonstance pour vous remercier d’être venus en si grand nombre et pour féliciter les responsables de l’organisation de cette soirée.

J’ai eu l’honneur, il y a quelques instants, de participer à la bénédiction et  à l’inauguration de votre
nouvel édifice municipal. Je désire souligner le travail des membres du Conseil de Ste-Julienne pour cette réalisation. Cet édifice rénové répond aux exigences d’une administration publique moderne et
progressive.

J’aimerais, quant  à moi, faire part  à la population d’un autre projet. En effet, le ministre de la Santé, l’Honorable Jean-Paul Cloutier, m’a informé que le projet d’hôpital, pour le comté de Montcalm, est en voie de parachèvement et que plusieurs étapes ont été franchies. Cela fait suite  à de nombreuses
démarches que nous avons entreprises avec un groupe de citoyens du comté auprès des autorités responsables afin de doter la région Lanaudière d’un autre hôpital.

À l’été 1967, une rencontre avait lieu  à mon bureau de St-Jacques entre les citoyens de Notre-Dame de
la Merci, de Ste-Julienne, de St-Calixte, de St-Esprit, de Rawdon en vue de préparer une requête en constitution, laquelle a été adressée au Secrétariat de la province quelques semaines plus tard.
Cette requête avait pour but d’obtenir l’émission de lettres patentes pour constituer en corporation l’hôpital du comté de Montcalm; les lettres patentes furent émises le 14 décembre 1967. Une assemblée
fut alors convoquée par l’aviseur légal des requérants afin de former le bureau des directions provisoires de l’hôpital. Les administrateurs provisoires de la corporation furent messieurs Jacques Riopel, menuisier et maire de Notre-Dame de la Merci, Richard Thibeault, garagiste et maire de Ste-Julienne, les docteurs René Raymond et Lucien Godin, délégués par l’ensemble de leurs confrères du comté, et monsieur J. Maurice Lavoie, marchand général et maire de St-Calixte; le secrétaire provisoire de la corporation est Me André Paquette. Ce dernier a élaboré un projet de règlements concernant
les dispositions générales, les membres, le Conseil d’administration, les assemblées, les officiers et les dispositions financières de la nouvelle corporation.

Ce projet fut soumis pour étude  à Me Bernard Morency, aviseur légal, du ministère de la Santé. Au cours d’une réunion tenue au Centre culturel de St-Jacques, en mars dernier, et  à laquelle assistaient les administrateurs provisoires de la corporation, votre député, ainsi que Me Morency représentant du ministère de la Santé, ce dernier a lu pour approbation par les administrateurs provisoires, le projet de règlements qu’il avait entériné.

Il convient de signaler que la corporation comportera un maximum de vingt-huit membres, soit deux
membres pour chacune des municipalités présentement constituées dans le comté de Montcalm. Si toutefois le nombre des municipalités était augmenté, le nombre des membres sera augmenté en
conséquence. Une lettre a déjà été envoyée  à chacune des municipalités du comté leur demandant de déléguer des personnes qui les représentent. Dans les municipalités où il y a un médecin résidant
et pratiquant, celui-ci deviendra automatiquement membre de la Corporation de telle sorte que la municipalité en question ne pourra déléguer comme membre qu’une seule autre personne. Il faut noter
que les membres désignés pour faire partie de la corporation par chacun des Conseils municipaux resteront membres pour une période de deux ans  à compter de leur désignation. Cependant, pour la
première année, l’une des deux personnes ainsi mandatées cessera d’être membre  à l’expiration de l’année fiscale de telle sorte que s’établira un roulement par lequel la moitié des membres de la
corporation sera renouvelée d’année en année. Ce système permettra ainsi  à chaque municipalité d’être participante  à part égale et entière à la bonne marche de l’administration de l’hôpital Enfin, il est bon de préciser que le bureau médical de la corporation est formé des médecins pratiquant et résidant dans le comté de Montcalm. Ces médecins peuvent toutefois s’adjoindre d’autre confrères en cas de besoin.
Quelle sorte d’hôpital sera construit dans le comté?

À la suite d’études entreprises,  à ma demande, par des spécialistes, il apparut clairement que la
région avait besoin d’un hôpital pour malades chroniques et convalescents. En effet, une enquête effectuée dans un rayon de cinquante milles du centre du comté de Montcalm,  à l’exception
de Pile de Montréal, démontre qu’il y a actuellement six hôpitaux publics généraux qui totalisent six cent quatre lits. Ces hôpitaux sont situés  à Joliette, Repentigny, Ste-Agathe des Monts, St-Jérôme, St-Eustache, et Louiseville. Quant aux hôpitaux publics chroniques, il n’y en a que trois formant un total de deux cent quatre-vingt-huit lits et qui sont situés  à St-Jérôme, Joliette et à Ste-Agathe des Monts. Le ministère de la Santé a conclu qu’il fallait un nouvel hôpital peur malades chroniques et convalescents
et que le comté de Montcalm se prêtait fort bien comme site, pour cet hôpital, étant donné qu’il est l’épicentre géographique des hôpitaux généraux de la région.

L’hôpital pour malades chroniques et convalescents se distingue des autres hôpitaux en ce qu’il est
d’abord et essentiellement un endroit où les patients, après avoir subi les soins dans un hôpital général ou spécialisé, doivent entreprendre une convalescence sous la surveillance constante de médecins et de personnel spécialisés. Quant aux malades chroniques, ces derniers requièrent une attention médicale suivie.

L’hôpital projeté aura une capacité d’environ quatre-vingts lits. Une fois terminé, cet hôpital créera de l’emploi pour plusieurs personnes. Le milieu hospitalier groupe, en effet, un personnel appartenant  à plusieurs professions et métiers. On peu citer,  à titre d’exemple, les médecins, les diététiciens, les infirmières, les techniciens médicaux, aussi bien que les plombiers, les mécaniciens, les buandiers et autres.

Nous sommes convaincus que plusieurs personnes du comté de Montcalm, tant hommes que femmes pourront y trouver un emploi où ils seront en mesure de développer leurs talents et aptitudes en plus d’acquérir une riche expérience humaine dans leur propre domaine de travail.

Quant  à l’endroit où sera situé cet hôpital, il sera, selon toute vraisemblance, construit  à Ste-Julienne.
Si l’on se rapporte  à la liste des hôpitaux généraux que j’ai énumérés tout  à l’heure, on verra que Ste-Julienne devient alors un point central facile d’accès où ces hôpitaux pourront diriger leurs convalescents et leurs malades chroniques.

Où exactement, dans la municipalité, sera construit l’hôpital, c’est ce qui reste maintenant  à déterminer et les ingénieurs s’affairent déjà  à trouver un endroit propice où sera érigé l’hôpital du comté de Montcalm.

<Masse19680507>
<ALLOCUTION DE L’HONORABLE MARCEL MASSE À L’ASSEMBLÉE LÉGISLATIVE 7 MAI 1968>

Monsieur le Président,

Permettez-moi, au cours de ce débat sur le discours du budget, d’adresser quelques mots qui se voudront les plus brefs possible. Il s’agit en fait de certaines remarques  à propos d’une déclaration du chef de l’Opposition  à l’Assemblée législative, mardi, le 2 avril dernier.

Le député de Louis Hébert avait affirmé lors de son exposé que le gouvernement avait engagé en douze mois, c’est-à-dire de juin 1966  à juin 1967, 8,144 nouveaux employés dans l’appareil administratif. Citant,  à l’appui de son argumentation, les chiffres parus dans la revue de décembre 1967 et de mars
1968 du Bureau de la statistique du Québec (Annexe 1), le chef de l’Opposition s’est montré surpris de cette augmentation de personnel dans l’administration publique.

Interprétant les statistiques  à sa façon, il a oublié une chose fort importante: L’interprétation erronée
des chiffres qu’il a cités jouait en sa défaveur.

En effet, le député de Louis Hébert déclarait en Chambre que le 1er janvier 1966, toujours d’après les
mêmes statistiques publiées en mars 1968, il y avait 44,048 personnes travaillant pour le gouvernement. Or, quelques secondes auparavant, le chef de l’Opposition n’avait-il pas affirmé qu’en
juin 1966, au moment de la transmission des pouvoirs, il y avait 51,941 personnes  à l’emploi du gouvernement?

Un calcul rapide nous indique qu’il y aurait eu augmentation de 7,803 fonctionnaires dans les six mois précédant les élections. Voilà sans doute une curieuse coïncidence.

À la suite de la déclaration du chef de l’Opposition, j’ai donc consulté qui de droit, c’est-à-dire, les
gens mêmes qui, au Bureau de la statistique, ont charge de tenir ces compilations.

Vous me permettrez donc, pour la compréhension de tous, de décrire le processus de compilation des
statistiques en ce qui concerne le nombre d’employés du gouvernement du Québec.

Le Bureau de la statistique du Québec, section du travail, envoie  à chaque mois un questionnaire  à
l’agent-payeur de tous les ministères. Ce questionnaire dont j’ai copie ici (Annexe 3), s’applique  à toutes les personnes qui travaillent dans une section quelconque du gouvernement (ministères, divisions, services, institutions, entreprises, ou autres). Il s’adresse tant aux employés  à temps plein, c’est-à-dire aux employés titulaires d’emplois réguliers et qui sont engagés  à l’année et  à plein
temps, qu’aux employés  à traitement ou  à salaire qui n’occupent pas d’emplois permanents et  à plein temps, c’est-à-dire aux employés saisonniers, de session,  à temps partiel et intermittents
(voir définition en Annexe 4).

Une note dans le questionnaire précise que s’il est impossible de déterminer le nombre d’employés  à la fin du mois, il faut alors déclarer le nombre de ceux qui figuraient sur la dernière feuille de paye du mois. D’autre part, un article sous le titre « Embauchage » souligne qu’on entend par embauchage l’inclusion d’un employé dans l’effectif du service pour la première fois durant le mois en question, qu’il s’agisse d’un employé venant de l’extérieur ou d’un autre ministère. C’est donc dire qu’ à partir d’une première donnée, il est pratiquement impossible, premièrement, d’affirmer que le chiffre compilé au cours du mois dénombre réellement les employés  à temps plein et  à temps partiel en place et deuxièmement, de conclure qu’une personne au cours d’une année n’a pas été embauchée plus d’une fois  à titre occasionnel, intermittent ou autre. Une personne qui aurait été embauchée plus d’une fois  à divers postes pourrait donc compter pour plus d’une personne dans la compilation officielle et fausser de la sorte les statistiques.

D’autre part, il est apparu  à certains ministères que pendant une période indéterminée et pour des raisons diverses ou une mauvaise interprétation du questionnaire, un grand nombre d’employés n’était pas recensé. Lorsque les responsables s’apercevaient de la chose, ils faisaient alors les correctifs qui
s’imposaient. L’exemple du ministère des Terres et Forêts, où les chiffres révisés indiquaient qu’il existait 5,076 employés de plus que ceux dénombrés dans les statistiques officielles, est l’indice
le plus frappant qu’il est dangereux d’interpréter les statistiques. Pour le profane qui ne connaît pas toutes les données du problème, les chiffres compilés par la suite peuvent lui sembler subir des hausses incompréhensibles dans l’engagement de personnel, alors qu’il n’est pas question du tout de cela.

Vouloir interpréter sans connaître les détails est donc difficile car les nouvelles inscriptions aux chiffres
déjà publiés ne représentent pas nécessairement des nouveaux employés. Un chiffre révisé peut augmenter brutalement le total des employés  à l’emploi du gouvernement mais n’indique nullement une augmentation réelle d’effectifs.

Il est indéniable que le système de recensement est actuellement déficient. J’en ai déjà fait mention
au cours d’une allocution prononcée en mars dernier où j’ai décrit les tares existant actuellement dans l’administration publique. Nous avons déjà,  à cet effet, établi des normes de travail pour pallier aux nombreuses difficultés que rencontre l’administration telle que par exemple celle d’avoir une information adéquate sur la quantité et la qualité du personnel en place. Tout cela fait d’ailleurs partie d’un plan de réaménagement administratif que nous sommes  à édifier pour une plus grande efficacité des services publics.

Quant au nombre des nouveaux employés admis dans la fonction publique, voici les chiffres précis pour la période s’étendant du 15 juin 1966 au 15 juin 1967. Le Conseil de la Trésorerie a approuvé 3,684 nouveaux postes répartis comme suit: 2692 employés réguliers, 148 étudiants 844 professeurs

Cette augmentation de personnel est, comme on le voit, loin des 8,000 du député de Louis Hébert.

Il ne reste donc plus pour le chef de l’Opposition qu’ à choisir entre son interprétation et les chiffres que nous lui soumettons ici.

Dans un autre ordre d’idée, le chef de l’Opposition a parlé au cours de son allocution d’une procédure
concernant l’établissement et le contrôle des effectifs dans l’administration publique. En effet le Premier ministre a déclaré, en décembre dernier, que le gouvernement du Québec a pris,  à l’égard
de l’administration des ministères, un certain nombre de mesures destinées  à alléger les coûts et  à réduire les taux de progression des dépenses. Les effectifs des ministères ont d’ailleurs été gelés et un bon nombre de postes occupés sont supprimés, les titulaires de ces postes étant transférés dans d’autres services.

Ces mesures ont eu comme premier effets de maintenir les effectifs du gouvernement au niveau établi en 1967-68. Comme autre conséquence inhérente aux directives émises, soulignons une meilleure analyse et un meilleur contrôle des gens en place et des structures administratives. Enfin, une telle politique a permis une meilleure utilisation des effectifs en aidant au réaménagement des taches et en abolissant les postes superflus.

Voilà autant de raisons qui nous incitent  à croire que les procédures que nous avons entreprises ne sont pas vaines. D’ailleurs, j’ai ici avec moi un tableau comparatif des fonctionnaires  à plein temps et  à l’année pour les années fiscales 1967-68 et 1968-69 (Annexe 5). Le total pour 1967-68 est de 39,717 employés alors que pour 1968-69 les prévisions pour les effectifs définitifs sont 39,481, soit une diminution dans le personnel de 236 fonctionnaires.

Il s’agit là,  à mon avis, du meilleur indice de l’efficacité des mesures entreprises par le gouvernement
concernant le gel des effectifs.

Certes, il y a certaines exceptions  à la règle dans la procédure du gel des effectifs. Par exemple, les
membres de la sûreté du Québec, les professeurs des écoles du gouvernement, les infirmières, ne sont pas soumis  à la règle tout comme le personnel des prisons agissant comme agents de la paix
et quelques autres.

Mais malgré cette liste d’exceptions qui peut être  à l’origine de quelques augmentations dans certains secteurs, nous prévoyons tout de même une diminution de personnel dans l’ensemble.

Quant  à l’exemple apporté par le député de Louis Hébert concernant l’augmentation du personnel de la
délégation générale du Québec en France, il convient de préciser que cette augmentation s’explique par trois raisons principales:

1- À la suite de la visite au Québec de monsieur Peyrefitte, les ententes France-Québec signées en 1965 (février: éducation; novembre: culture) ont été considérablement élargies.

Leur mise en œuvre nécessite donc plus de personnel  à la fois professionnel et de soutien;

2- Le Québec prend par ailleurs en charge certains secteurs d’activité de sa compétence comme l’immigration. Pour cela, il lui faut un personnel accru face  à ce besoin nouveau. De plus, nous procédons actuellement à la réfection de l’immeuble Barbet-de-Jouy qui servira principalement  à des fins éducatives et culturelles, en particulier dans le domaine des services qu’il faut rendre  à notre population étudiante  à Paris;

3- Il faut également accroître en France l’information sur le Québec et promouvoir le tourisme de l’Europe vers le Québec. là encore, un personnel accru est demandé. Pour ceux qui s’interrogent sur le type d’information que nous voulons surtout diffuser, il s’agit en l’occurrence de l’information de type
économique.

Voilà, en résumé, les raisons qui nous exhortent  à augmenter le personnel  à notre délégation.

Monsieur le Président, ce sont là les quelques précisions que je voulais apporter  à titre de ministre délégué  à la Fonction publique.

<Masse19680512>
<ALLOCUTION PRONONCÉE PAR L’HONORABLE MARCEL MASSE À LA CHAMBRE DE COMMERCE DE RAWDON DIMANCHE, LE 12 MAI 1968>

Monsieur le Président

Messieurs les membres du bureau de direction
Mesdames, Mesdemoiselles, Messieurs.

C’est avec plaisir que j’ai accepté l’invitation de venir assister au banquet annuel de votre Chambre
de Commerce.

Vous me permettrez, tout d’abord, de féliciter tous ceux qui ont participé au cours de comptabilité administrative organisé par la Chambre de Commerce de Rawdon. La Chambre de Commerce mérite des éloges particuliers pour l’initiative qu’elle a prise et, quant aux participants, je suis assuré
qu’ils pourront récolter bientôt les fruits du labeur qu’ils se sont imposé.

Je sais que votre organisme s’intéresse de façon très active  à tout ce qui touche l’économie de la région.

J’ai eu l’occasion d’annoncer, le 16 mars dernier, ici même  à Rawdon, qu’une halte serait aménagée aux abords des chutes Dorwin. J’ai également ajouté,  à ce moment, que les travaux commenceraient
dès cette année. J’aimerais vous donner ce soir plus de détails sur cet aménagement touristique et sur les raisons qui nous ont motivés  à choisir cet emplacement.

Rawdon, une des villes importantes du comté de Montcalm, a toujours été un point de rencontre. Lors de sa fondation, au cours des années 1850, c’était un des rares villages dans le région de Trois-Rivières  à être situé  à plus de douze milles du fleuve St-Laurent. C’était,  à ce moment-là, une ville où
l’industrie du bois était florissante. Les moulins  à scie d’alors jouissaient d’une certaine renommée et c’était l’endroit où les colons et les forestiers de la région venaient se retrouver. Rawdon était
pour ces gens le seul endroit ou l’on pouvait se distraire et où l’on retrouvait des magasins, des entrepôts et des églises. Dès 1870, le chemin de fer se rendait aux limites de la ville. Ce nouveau moyen de transport permit  à la ville de progresser et de se développer tout en lui faisant découvrir, il y a près de cent ans, sa vocation touristique. Les visiteurs qui se rendaient  à Rawdon ne manquaient jamais l’occasion de faire une brève halte aux chutes Dorwin dont la beauté sauvage leur faisait oublier les tracasseries déjà grandissantes des villes. Il y a toujours eu,  à cet endroit, certains éléments de base qui en font un attrait touristique recherché.

Ce sont précisément ces éléments que nous voulons mettre en valeur.

Depuis bientôt deux ans, des démarches ont été entreprises auprès du ministère du Tourisme, de la Chasse et de la Pêche afin de connaître les possibilités financières ou autres, qui pourraient être mises à notre disposition, afin de procéder  à des travaux d’aménagement. Nous avons eu  à faire face  à beaucoup de problèmes. Le premier était celui du terrain. Le terrain en bordure de la rivière Ouareau
est, en effet, la propriété de l’Hydro-Québec. À la suite de rencontres, d’échanges et de pourparlers entre les autorités du ministère du Tourisme, delà Chasse et de la Pêche, celles du ministère des Richesses Naturelles et celles de l’Hydro-Québec,1′ Honorable Paul Allard nous informait que l’Hydro-Québec consentait  à louer le terrain nécessaire pour les travaux projetés. Au cours de la même période, le ministère du Tourisme retenait les services d’une firme d’ingénieurs afin de préparer un projet complet d’aménagement avec description des travaux et cahier de charges. Le projet demandé
fut remis pour étude aux autorités du ministère du Tourisme qui m’informaient, verbalement, la semaine dernière, que le tout était accepté. Le cahier des charges comprend vingt-six articles que je vous résume.

Il y a tout d’abord, le nettoyage des sous-bois de pique-nique, le déracinage et la replantation d’arbres.
Le nettoyage des sous-bois s’applique aux aires de pique-nique situées au nord, près de la route, et au sud du parc, près des chutes.

Le déracinage sera exécuté plus particulièrement dans la partie du parc, dans la partie boisée de
l’aire de pique-nique actuelle. L’excavation, dans ce cas, sera exécutée de préférence  à mains d’hommes  à l’exclusion de toute machinerie, de manière  à ne pas détériorer les racines.

La replantation des arbres déracinés sera exécutée dans les environs immédiats du terrain de stationnement. Des remblais en sable et du nivellement amélioreront les aires de pique-nique qui sont situées au nord du parc actuel, en bordure de la route.

Amélioration du terrain de stationnement, construction de chemins asphaltés pour piétons et travaux de construction de ponceaux pour faciliter le drainage du terrain de pique-nique boisé actuel ainsi que celui des eaux de pluie du terrain de stationnement viendront compléter cette partie des travaux.

Les bordures de routes et du terrain de stationnement seront construites en béton. 1,000 nouveaux
arbres seront plantés, 50% de ces arbres seront des sapins ordinaires, 35% des érables rouges de 6 pieds et 15% des sapins bleus du Colorado de 4 pieds. Les chemins et les sentiers en graviers seront tracés, des clôtures en bois seront construites aux endroits prévus sur le plan général d’aménagement et des foyers seront installés de façon permanente sur un socle de béton.

Le restaurant déjà existant sera déplacé. Il sera soulevé au-dessus de ses fondations actuelles
et de nouvelles fondations seront construites  à l’emplacement prévu sur le plan d’aménagement.

Les tables de pique-nique actuelles étant en nombre insuffisant et de construction rudimentaire, un
montant a été affecté  à la construction de tables et de bancs dont certaines encastrées dans le sol et inamovibles aux environs des chutes.

Enfin, et ce n’est pas le moindre, un Belvédère sera construit afin de permettre aux visiteurs d’aller admirer les chutes dans toute leur beauté et leur splendeur, sans danger. Des rosiers, des fleurs et des pelouses agrémenteront le décor aux environs du terrain de stationnement du Belvédère
et du restaurant. Quant aux dépenses engagées par la ville de Rawdon avant cession du parc au ministère du Tourisme, de la Chasse et de la Pêche en vertu d’un accord réciproque, le montant
global lui sera remboursé.

Quel nom donnera-t-on maintenant  à cet aménagement touristique. C’est là un sujet qui a défrayé les
conversations au cours des dernières semaines. Lorsqu’en mars dernier, fut suggéré le nom de Halte de La Chenaie, bon nombre de protestations n’ont pas tardé  à nous parvenir. Toutefois, tous semblent d’accord sur un point. Le mot « halte » doit être conservé. Il désigne, particulièrement, bien cet endroit où les visiteurs marqueront un temps d’arrêt au cours de leur voyage. Le nom de La Chenaie, par contre, pouvait prêter  à confusion, même s’il avait une valeur historique authentique. Parmi les noms suggérés par les protestataires, signalons Halte Louis de Montcalm, Halte du Marquis de Montcalm, Halte de Rawdon, Halte des Chutes et Halte Dorwin.

Par contre, comme le signalait le maire de Rawdon, Halte de Rawdon ne peut prêter  à confusion,
puisqu’il identifie bien l’endroit où les chutes sont situées. Toute la publicité qui sera faite autour de ce nom sera certainement fort appréciée des restaurateurs, des hôteliers, des propriétaires de terrains de camping ainsi que de tous les hommes d’affaire de la municipalité. Rawdon ayant été, depuis sa fondation, l’endroit où tous les voyageurs font un temps d’arrêt, nous croyons, de concert avec les autorités municipales, que le nom de Halte de Rawdon rencontrera l’assentiment de tous les citoyens. J’ai bon espoir que les travaux d’aménagement commenceront d’ici quelques semaines ainsi que me l’a laissé entendre le ministère du Tourisme et que nous pourrons, d’ici quelque temps, venir
inaugurer officiellement la Halte de Rawdon.

<Masse19680513>
<ALLOCUTION DE L’HONORABLE MARCEL MASSE, MINISTRE D’ÉTAT DÉLÉGUÉ À LA FONCTION PUBLIQUE DEVANT L’ASSOCIATION DES ADMINISTRATEURS D’HOPITAUX DE LA PROVINCE DE QUÉBEC À L’HÔTEL BONAVENTURE, MONTRÉAL LE 13 MAI 1968, À 18 HEURES>

Mesdames, Mesdemoiselles, Messieurs.

C’est avec plaisir que j’ai accepté cette invitation. Vous comprendrez, qu’il est inopportun de
vous entretenir des négociations présentement en cours.

Toutefois, il existe des préoccupations que nous partageons, les droits et les responsabilités d’une direction et son perfectionnement.

Depuis plusieurs aimées, le Québec vit une expérience passionnante et enrichissante qui monopolise  de plus en plus, l’intérêt, l’imagination et l’initiative d’une proportion toujours plus considérable de la population: bâtir, en Amérique du nord, une société qui veut tout  à la fois, s’inscrire dans les courants les plus modernes du progrès et conserver ses traditions, une culture et surtout une personnalité
propre, n’est pas une tâche facile.

Cette « mission » que tous nous nous sommes donnés, a créé au Québec une certaine effervescence
compréhensible et le développement accéléré de certains secteurs de notre société, les problèmes radicalement nouveaux qui confrontent gouvernements, syndicats, industriels, administrateurs,
etc. n’ont pas été sans provoquer des tensions regrettables, des erreurs qui peut-être, auraient pu être évitées et ce, particulièrement dans l’établissement des priorités, selon qu’elles sont établies par un groupe ou un autre. Ainsi, en tant que priorité, seule l’éducation rencontre l’assentiment de presque toutes les couches de la société québécoise.

S’il est vrai que notre situation toute particulière sur ce continent nous impose une tâche plus grande
que toute autre région dans certains secteurs, il est peut être difficile de prévenir une certaine précipitation et par conséquent, des erreurs qui peuvent être coûteuses. L’accent mis sur certains problèmes comme par exemple la réforme scolaire ou l’affirmation de la personnalité du Québec nous a peut-être fait oublier d’autres questions qui, quoique moins sensationnelles, n’en sont pas moins importantes pour l’avenir du Québec. Plus néfaste, quoique souvent moins évidente, est l’habitude qu’on a encore de discuter de situations foncièrement nouvelles avec d’anciens arguments, l’habitude
qu’on a encore de vouloir régler de nouveaux problèmes avec de vieilles formules, l’habitude aussi de penser que d’un affrontement peuvent jaillir les réponses  à ces situations nouvelles.

Des prises de positions électoralistes n’apporteront certainement pas de solution au problème fondamental qu’est celui des relations fédérales provinciales, pas plus qu’une grève ou une injonction ne régleront  à tout jamais la question des droits de gérance face  à la volonté d’intégration des travailleurs
à l’entreprise.On oublie trop souvent que le Québecn’est plus le même et que son profil s’est profondément modifié dans les dernières années. En 1963, au Québec, le taux de scolarisation était moindre que dans toutes les provinces  à l’exception du Nouveau-Brunswick et de Terre-Neuve. Cette situation est en train de changer et on a qu’ à constater l’effort  financier consenti par notre gouvernement pour se rendre compte que nous avons choisi de faire du Québec une société qui puisse
se comparer avantageusement avec toutes les sociétés industrielles. Selon des études effectuées pour le compte de la Commission Parent on prévoyait en 1964 que les investissements en éducation au Québec seraient de $1,991.317.00 en 1973-74.

Dors et déjà on peut dire que ces prévisions sont largement dépassées. De plus, personne ne prévoit que cet effort pourra être diminué  à court terme.

En effet, on dit communément que la somme des connaissances double  à toutes les décennies et on peut penser que d’ici quelque temps, cette affirmation sera peut-être considérée comme conservatrice. Donc, il ne saurait être question, pour nous, de ralentir le rythme de nos efforts et de ne pas tout tenter pour former une main-d’œuvre qui soit  à la hauteur des exigences d’une société fortement industrialisée.

Si cette hausse des investissements peut se traduire en termes d’équipement plus moderne, de meilleurs
salaires pour les enseignants, etc, elle reflète aussi la hausse de la scolarité obligatoire et l’accroissement dans le nombre des possibilités qui sont offertes aux élèves, particulièrement aux
niveaux technique, post-secondaire et universitaire. L’établissement des Collèges d’enseignement général et professionnel n’est qu’un exemple de ces nouvelles possibilités. Conséquemment, de moins en moins de jeunes quitteront leurs études avant la fin du secondaire. De toute manière, les exigences de plus en plus sévères des employeurs privés et publics forceront les jeunes  à demeurer beaucoup plus longtemps aux études. Lorsqu’ils entreront sur le marché du travail, ils devront souvent, pour un travail presque identique posséder des qualifications de beaucoup supérieures  à celles requises quelques années auparavant.

Dans quelques années, la compétence de notre main-d’œuvre sera grandement accrue, mais cela
n’implique pas que les travailleurs actuellement en place constituent un groupe qui n’évolue pas. Au contraire, ces travailleurs, ont de plus en plus tendance  à se perfectionner; encore là l’obligation que représente la naissance d’exigences académiques ou techniques nouvelles constitue un facteur important. Cependant, la popularité toujours croissante de l’éducation  permanente ou des programmes de perfectionnement et de recyclage organisés par les entreprises tend  à prouver que le profil de la main-d’œuvre actuellement en place se modifie assez rapidement.

Les changements importants qui s’opèrent dans nos entreprises publiques ou privées, concentration,
fusion, spécialisation, automatisation sont pour beaucoup dans ce phénomène. Il ne faut pas oublier enfin que l’information surtout par la télévision, rejoint maintenant tout le monde et qu’elle contribue elle aussi  à former des citoyens, des travailleurs plus conscients de leurs responsabilités, mais aussi plus conscients de leur importance lorsqu’ils atteignent  à un continuellement des bons de commandes identiques fait peut-être maintenant le même travail avec une machine IBM;  cependant si sa position est sensiblement toujours la même dans la hiérarchie administrative, il n’est plus le même homme.

La machine raffinée sur laquelle il travaille lui donne une notion nouvelle de son importance dans l’entreprise, en fait, une nouvelle conscience de lui-même. Ces travailleurs demandent  à l’employeur et  à leurs supérieurs de nouvelles attitudes; ils veulent être consultés lorsque des décisions de l’administration viennent modifier leurs conditions de travail, ils veulent participer.

Pendant que les exigences de la main-d’œuvre se modifiaient progressivement, directions et cadres évoluaient eux aussi. Préoccupés par les progrès  à faire dans le domaine de l’équipement, de la technologie, de l’efficacité et du rendement, les cadres ont fait dans certains secteurs de sérieux efforts d’adaptation  à une économie qui doit se moderniser de plus en plus. On a donc vu, et ce, dans l’entreprise privée comme dans l’entreprise publique, les cadres retourner  à l’école. Si les chômeurs suivent des cours de recyclage, les cadres et les administrateurs eux aussi ont dû en suivre et
devront continuer  à le faire.

Les cadres se sont surtout prévalus de programmes qui permettaient d’acquérir de nouvelles connaissances. Pendant qu’on faisait tout pour obtenir une plus grande compétence des administrateurs en place, on se souciait fort peu d’étudier sérieusement la nouvelle situation qu’avait contribuer  à créer l’éclosion simultanée des phénomènes dont je parlais plus tôt. On amassait de nouvelles connaissances techniques, on raffinait les processus administratifs, on introduisait de nouvelles machines, on exigeait de plus grandes qualifications académiques des nouveaux travailleurs, mais on oubliait souvent que tout cela modifiait radicalement le profil de l’entreprise dont on était chargé.

Plus conscient de sa compétence, plus raffiné le travailleur ne peut plus accepter d’être un étranger dans l’organisation où il passe huit heures par jour. Il désire y retrouver un climat qui tient compte de ses nouvelles exigences.

On a trop souvent pensé que ces revendications avaient pour but de supprimer les droits de gérance
et on ne s’est même pas donné la peine d’étudier les problèmes que posaient ces revendications se retranchant dans une attitude  défensive et négative. Trop nombreux sont ceux qui ont vu dans ces nouvelles exigences des atteintes fondamentales  à ce qu’ils considéraient comme étant des droits exclus ifs et inaliénables.

Il faut dire,  à la défense de plusieurs, que ces nouveaux problèmes de gérance se sont souvent posés
à eux soudainement,  à l’occasion d’affrontements avec les travailleurs, circonstances où il n’est pas facile pour les deux parties de considérer froidement ces questions et de distinguer l’essentiel du superflu. Ce problème est d’autant plus aigu qu’il faut prévoir  à long terme, avec l’augmentation croissante du niveau de vie, une époque où les revendications salariales se stabiliseront pour être progressivement remplacées par des exigences d’un autre ordre. Ces exigences sont encore mal exprimées, elles sont souvent incohérentes et peuvent paraître exagérées  à plusieurs, mais une chose est certaine: elles constituent le lot d’une nouvelle civilisation dans laquelle le travailleur atteindra  à une conscience toujours plus grande de ses possibilités et par conséquent, de son importance.

Malheureusement, jusqu’ici, ces nouvelles revendications des travailleurs ont souvent été étudiées dans des contextes de marchandage où elles servaient généralement pour les deux parties de monnaies d’échange. Les négociations, les conflits, tels que nous les connaissons actuellement constituent des moyens inefficaces et même dangereux dans les discussions de ce genre. Je ne crois pas que la négociation, telle que conçue actuellement, affrontement caractérisé et situé de façon précise dans le temps, puisse nous aider nombre de travailleurs, frustration qui lorsqu’elle se manifestera ouvertement sera particulièrement difficile  à désamorcer.

Au départ il me semble que tous les administrateurs devraient s’entendre sur une chose: il est illusoire
de penser que les droits de gérance constituent une notion immuable. Malheureusement, quoique cette notion dans la pratique ait été radicalement modifiée depuis trente ans, on se plaît encore  à dire dans certains milieux que ces droits sont tout aussi inaliénables que le droit de propriété. Il est temps de
nuancer cette attitude:  à mon avis ce qui est important ce ne sont pas les principes de gérance ou de droit syndical: tels qu’on les formule traditionnellement, mais bien plutôt, l’établissement d’une organisation sociale mieux équilibrée, plus efficace où chacun aura la chance de s’épanouir selon ses capacités.

Il faut chez les cadres, ajouter à la notion de perfectionnement des connaissances, celle du perfectionnement au niveau des attitudes. Quel est actuellement le problème qui se pose  à nous?
Créer dans l’entreprise publique ou privée un climat dans lequel les travailleurs puissent sentir qu’on tente de tenir compte de leurs nouvelles exigences, de leur volonté d’intégration. Il est évident que nous ne réglerons pas ce problème en un tour de main: cela demanderait autant chez les syndicats que chez les administrateurs une réévaluation trop radicale et trop soudaine de leurs habitudes. Cela demanderait autant chez les syndicats que chez les administrateurs l’établissement de politiques d’ensemble
qui ne soient pas l’unique fruit d’affrontement où souvent le « bargainning » trahit les véritables intérêts des deux parties.

Dans trop de secteurs encore on publie qu’il est possible et souvent souhaitable de trouver des moyens nouveaux pour concilier les intérêts de l’entreprise et ceux des travailleurs. Ce sont des administrateurs qui ont la volonté de concilier ces intérêts qu’il nous faut maintenant former.

Je crois que dans plusieurs secteurs il faudra et ce, rapidement, que les administrateurs retournent
à l’école, non pas pour acquérir de nouvelles connaissances technique, mais plutôt pour « réapprendre » les relations qui doivent exister entre les travailleurs et les directions . Il nous faut songer  à modifier radicalement nos attitudes dans le domaine des relations humaines. Malheureusement on a trop
souvent oublié ce genre de perfectionnement qui nous mènera  à réévaluer les notions d’entreprise et de direction tout comme d’ailleurs les régimes de relations du travail.

Plusieurs entreprises autant publiques que privées ont pris certaines initiatives dans ce domaine et
déjà, dans ces cas particuliers les résultats se font sentir.

Le gouvernement a consacré une proportion considérable de son budget  à la formation d’une main-d’œuvre plus compétente: il faut qu’au niveau des directions, on consente un effort semblable afin de former un nouveau type de cadres et d’administrateurs qui seront capables de faire face  à la situation nouvelle que j’ai décrite précédemment. Pour ma part, je crois que le perfectionnement des cadres et quand je parle de perfectionnement, je parle surtout du perfectionnement des attitudes, je crois dis-je, que le perfectionnement doit devenir pour toutes les entreprises une nouvelle priorité.

Certes, ces problèmes complexes ne seront pas résolus en quelques années: le seul perfectionnement des cadres actuellement en place ne pourra le faire: trop de facteurs sont impliqués: il nous faudra aussi étudier toute cette question avec les syndicats dans un climat autre que celui des négociations.

Quant au gouvernement, il est particulièrement conscient de ce problème. Il est conscient que
ses activités vont se multiplier avec les années, il est surtout conscient que seule une fonction publique particulièrement compétente pourra relever le défi d’un Québec nouveau. La réorganisation
de nos services administratifs, la mécanisation généralisée, l’introduction de nouveaux mécanismes administratifs dans nos services nous conduisent nous aussi  à réévaluer nos attitudes à court terme.

À long terme cependant, seul un programme intensif et complet de formation des cadres supérieurs et des administrateurs pourra apporter une solution permanente aux difficultés que j’ai soulignées. Nous étudions actuellement les mesures que devra prendre le gouvernement pour instituer un véritable système de formation pour nos futurs administrateurs, et dans quelque temps nous pourrons annoncer
les mesures concrètes que nous entendons prendre dans un avenir immédiat. L’avenir du Québec réside en grande partie dans la venue dans nos entreprises d’un nouveau type de cadres et d’administrateurs,
compétents certes en termes de connaissances techniques, mais qui surtout seront particulièrement sensibles aux problèmes d’organisation administrative et de relations humaines. Dans une société où tout devient de plus en plus sophistiqué, il serait dangereux de nous retrouver dans quelques années avec des cadres et des administrateurs qui ne raisonnent qu’en termes techniques. Nous formerions alors une société anonyme, efficace certes, mais tout compte fait inhumaine et inutile.

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<CAUSERIE DE L’HONORABLE MARCEL MASSE, DEVANT LA FÉDÉRATION DES PRINCIPAUX DU QUÉBEC SAMEDI LE 25 MAI>

Mesdames, Mesdemoiselles, Messieurs

J’ai accepté avec plaisir de m’adresser  à vous ce soir bien que je ne pense maîtriser une certaine angoisse: parler devant les représentants de 3,000 principaux, n’est pas une mince tâche. Je vous sens tout prêts  à porter jugement,  à mettre une note sur la « performance » du ministre. J’ai cependant la certitude que vous serez des examinateurs compréhensifs.

Il y a quelques années, il était relativement facile, je dis bien relativement, de s’adresser  à un groupe comme le votre: le conférencier n’avait qu’ à louer l’excellence, la compétence, la valeur de ses auditeurs; il insistait sur les grandes traditions d’une profession comme la vôtre et concluait en souhaitant que tous les membres de la profession continuent  à travailler comme ils l’avaient toujours si bien fait.

Aujourd’hui une telle facilité n’est plus possible. Qu’il parle devant des ingénieurs, des administrateurs
ou des principaux, un homme public ne peut s’appuyer sur les définitions de tache toute faite, sur les responsabilités dont la ligne est tracée de façon précise pour 5 ou 10 ans. Cela lui est d’autant plus difficile qu’il n’est, lui le premier, pas du tout fixé sur le véritable sens et sur l’avenir de sa fonction. Tout le monde sait ce qu’est un député, un administrateur ou un principal, personne ne sait cependant ce qu’ils seront dans deux, trois ou cinq ans.Il y a trente ans on pouvait avec plus ou moins de bonheur prédire l’évolution d’une profession ou d’un métier: pour ma part je n’oserai pas dans certains cas faire des prédictions pour une période dépassant un an. Nous nous dirigeons vers une époque où dans plusieurs domaines l’homme devra réinventer continuellement sa fonction, son travail.

Dire que nous vivons dans un monde qui change continuellement n’a rien d’original; il n’est pas de lieu
commun, pardonnez-moi la tautologie de lieu commun, plus commun.

Plus importante cependant bien qu’aussi évidente, est la permanence du changement, de telle manière que ce ne sont plus tellement les changements qui sont difficiles  à accepter, mais bien plutôt le perpétuel bouleversement dans lequel nous vivons.Il n’est plus possible de choisir un métier ou une profession en imaginant qu’on fera la même chose durant dix ou vingt ans. Vous qui m’écoutez êtes particulièrement bien placés pour comprendre cette permanence du changement, puisque vous le vivez depuis quelque temps. D’ailleurs, dans le texte d’un communiqué de votre fédération, on pouvait lire. Les principaux veulent clarifier leurs positions et préciser leurs fonctions ».

Cette réévaluation du conseil d’école et sa généralisation dans tout le Québec par la convention collective a déjà posé le problème de votre rôle dans l’école. L’adoption par les enseignants de techniques, de méthodes toujours plus nouvelles les unes que les autres, la naissance  des écoles polyvalentes, vont naturellement provoquer des modifications dans votre statut. Ne pas l’admettre et ne pas prendre les moyens pour vous adapter rapidement  à cette situation constamment nouvelle, constituerait un suicide.

On peut prévoir que les exigences d’une planification toujours plus poussée dans le secteur scolaire provoqueront la naissance de nouvelles avenues pour des personnes comme les principaux. Votre fonction administrative est certainement appelée  à évoluer en fonction de cette planification ou des vocations nouvelles des écoles. L’État ne pourra planifier efficacement son action qu’en développant un réseau particulièrement dense de communications et d’information. Les principaux constituent en quelque sorte un prolongement de l’administration gouvernementale. L’élaboration de politique, les décisions d’ordre administratif, reposent souvent sur les renseignements, les études, les opinions émises par eux.

Il ne faut pas être surpris que l’État devienne plus exigeant  à leur égard, la qualité de la planification est proportionnelle  à la qualité et  à la quantité des informations dont il dispose.

Le besoin toujours croissant d’informations et de consultations ne saura être pleinement satisfait dans les cadres actuels. Il faut donc, autant du côté des principaux que du gouvernement que nous puissions
réévaluer en fonction de ce contexte, non seulement nos relations, mais aussi nos méthodes et nos pôles respectifs.

Si le problème d’une permanence du changement se pose  à vous, il se pose de façon aussi marquée dans presque tous les secteurs de la vie québécoise. Autant chez les institutions que chez les hommes, trop nombreux sont ceux qui souffrent de n’avoir pu s’adapter en temps  à des changements qui ont bouleversé leur fonctionnement ou leur vie. Notre société n’a pas encore appris à mettre  à la disposition de ses citoyens les moyens adéquats lui permettant de relever ce défi sans qu’ils aient automatiquement  à en souffrir.

Il y a donc de toute évidence, une prise de conscience  à faire, un phénomène  à analyser et  à comprendre. Il est surtout important d’agir rapidement, d’agir en faisant preuve d’audace et d’imagination. Car, que l’on ne se fasse pas d’illusions, nos institutions, nos structures, nos administrations n’ont pas encore relevé ce défi. Souvent par contre, lorsqu’on tente de la faire, on
use de vieilles méthodes, de formules dépassées qui finalement compliquent les problèmes qu’elles sont supposées résoudre.

Nous devrons, pour nous adapter  à ce perpétuel changement, faire plus d’efforts que d’autres. Déjà, des sociétés mieux structurées, dotées d’une infrastructure sans faille, ont peine  à trouver des solutions.

Jean-Jacques Servan-Schreiber écrivait dans « Le défi américain »: « La permanence d’un état de changement bouleverse les idées reçues concernant l’art du gouvernement… un gouvernement qui ne veille pas sans cesse  à l’adaptation des hommes et des structures est un mauvais gestionnaire, exactement comme un ingénieur qui vit sur son acquit de connaissance, est un mauvais technicien.  »

Le Québec s’il veut atteindre les objectifs à longs terme qu’il s’est fixé ne pourra le faire qu’en s’appuyant fortement sur l’État, sur son rôle d’organisation, de planificateur, de moteur de notre société. Nous devons donc être particulièrement exigeants sur les possibilités d’adaptation de l’État  à des situations nouvelles et particulièrement dans ses relations avec les grands agents économiques et la population dans son ensemble.

Nous avons dans les dernières années, grandi dans une atmosphère de crise, courant au plus pressé, colmatant les trous, ayant  à peine le temps de préparer l’avenir le plus immédiat. Il nous faut maintenant apprendre  à prévoir, ensemble, longtemps  à l’avance les problèmes auxquels nous
aurons  à faire face, et particulièrement, apprendre dans le cadre d’une politique globale de développement  à concilier les intérêts particuliers et le bien commun. Il nous faudra dans les prochaines années, élaborer des solutions susceptibles de rendre justice  à un secteur déterminé, sans que cet effort n’ait des répercussions négatives sur l’ensemble des autres secteurs. Le gouvernement ne peut plus négocier sans prendre en considération les répercussions des gestes qu’il pose sur l’ensemble de la fonction publique, sur le secteur privé et sur la situation économique générale.

Une chose est certaine: que nous soyons syndiqués du secteur public ou du secteur privé, nous souhaitons un Québec plus fort, mieux organisé, plus juste. La position de l’État est délicate: si tous sont d’accord dans une certaine mesure sur les objectifs  à long terme, il est évident par contre que des divergences sérieuses existent quant  à l’établissement des priorités, quant aux moyens  à prendre pour atteindre ces objectifs. Doit-on choisir de consolider les secteurs déjà existants, ou concentrer nos efforts dans un secteur d’avenir, doit-on relever les salaires et les traitements de tous en même temps et de la même façon, ou relever  fortement ceux d’un secteur longtemps défavorisé en demandant aux
mieux pourvus d’attendre un peu, doit-on uniformiser d’un seul coup et immédiatement toutes les conditions de travail, ou seulement certaines? Ces questions, l’État se les pose tous les jours et il est
normal que certaines décisions qu’il prend en ce domaine seront impopulaires.

Le Québec ne fera pas de miracles, et ne fera pas tout en même temps: le syndicalisme tout comme l’entreprise privée ne peut plus se développer en feignant d’ignorer ces problèmes ou en les rejetant sous prétexte qu’ils ne sont pas de sa compétence.

Les problèmes du Québec sont les problèmes de tous et, l’État ne pourra les régler seul. Quand je parle de collaboration de tous, il ne faut pas voir là une tentative d’éviter les responsabilités en les partageant avec d’autres: au contraire, il s’agit de réaliser ce que certains appellent une démocratie organique, ce que d’autres appellent aussi une démocratie de participation.

J’ai insisté plus tôt sur la soif insatiable d’informations qui accompagne l’action planificatrice de l’État: or si cette soif est grande dans le domaine de l’éducation, elle l’est tout autant dans tous les autres secteurs où l’État agit.

Informations ne signifie pas exclusivement faits, chiffres, statistiques, mais aussi sentiments, volonté, griefs, besoins, etc. Le mouvement continu de cette information est une condition sine qua non de notre développement, un des outils indispensables si l’on veut doter le Québec de structures souples capables d’adaptations rapides, capables d’entretenir un lien constant et solide entre gouvernants et citoyens. L’information, actuellement, se fait souvent  à sens unique de l’informateur  à l’informé mais les réactions de ce dernier sont loin d’être toujours connues par celui dont provient l’information.

On parle beaucoup d’une ère des communications; on ne cesse de répéter que de plus en plus de gens sont informés et qu’ils sont continuellement mieux informés. Mais quelle est-elle cette information sinon un exemple parfait de communications  à sens unique. Qu’elle se passe par l’intermédiaire des journaux ou par la présentation de mémoire, elle est toujours incomplète.

Incomplète par ce qu’elle ne revient jamais à son origine, tempérée, ou modifiée par les réactions de ceux qu’on veut informer.

Cette permanence du changement, ce bouleversement continuel, ces évolutions rapides et souvent surprenantes, on s’en doute, ne font que commencer. Il serait illusoire, de songer  à faire face adéquatement  à ce problème avec les mécanismes que nous avons actuellement  à notre disposition. Comment pourrons-nous dans un tel contexte, qu’on soit syndicaliste, administrateur, commissaire d’école ou principal, porter des jugements valables, prendre des décisions justes et équitables lorsque nous sommes pris dans un tourbillon continuel, ou qu’on ne peut, faute de structures, obtenir toutes les informations nécessaires. Et même si dans l’avenir on obtenait toutes les informations jugées nécessaires, par quel moyen pourra-t-on se rendre compte de façon complète et surtout rapide des conséquences de ce geste sur la vie quotidienne des gens qu’il affecte?

Je crois que l’avenir du Québec se fera avec la participation réelle de tous. Cette participation, par
l’information, par la consultation est le seul moyen  à notre disposition pour éviter d’être dépassés par les bouleversements technologiques et sociaux que nous commençons  à expérimenter.
Est-il possible d’établir au Québec, entre toutes les forces vives de la nation, un courant continu et organique de dialogue et de communication. En fait, ce qu’il nous faut, c’est une sorte de courroie sans fin qui puisse continuellement et rapidement véhiculer espoirs, déceptions, griefs, réactions, décisions.

Que ce soit dans l’économique ou dans le social, il faut qu’on songe  à mettre sur pied ce large réseau de communications et de consultation. Encore là, la responsabilité de l’État est grande, mais il ne saurait agir seul. Imposer un système de consultation, c’est souvent le rendre inopérant avant même qu’il puisse fonctionner.

Je souhaite qu’avec l’État, tous les groupes importants puissent se pencher sur cette question et qu’ensemble nous puissions bientôt commencer  à mettre sur pied de nouveaux mécanismes qui pourront répondre adéquatement aux exigences constamment changeantes de notre société.

<Masse19680616>
<ALLOCUTION DE L’HONORABLE MARCEL MASSE, AU CONGRÈS DE LA FÉDÉRATION INTERNATIONALE DES ARCHITECTES PAYSAGISTES LE 16 JUIN 1968>

Je suis heureux de souhaiter  à tous les membres du congrès de la Fédération Internationale des Architectes Paysagistes, la bienvenue au nom du Gouvernement du Québec.

Les québécois sont fiers de voir la Fédération Internationale des Architectes Paysagistes choisir leur
territoire comme cadre de son onzième congrès.

La profession d’architecte paysagiste doit être considérée comme une technique qui se situe  à la pointe
du progrès le plus avancé et en même temps comme un art puisqu’elle conçoit pour les hommes le cadre,  à la fois le mieux adapté  à leurs besoins et le plus harmonieux pour leur existence.

Les architectes paysagistes sont héritiers d’une longue tradition: on se souvient de François Mansard et André le Nôtre, architecte et paysagiste de Louis XTV. Ils sont aussi prophètes de l’avenir car ce sont eux qui bâtissent l’infrastructure et les horizons du futur des hommes.

Je tiens  à vous féliciter du choix du thème de ce congrès: « la planification des loisirs ». Les loisirs
constituent en effet  à l’heure actuelle une préoccupation  à la fois nouvelle et urgente au Québec. Nous assistons depuis la deuxième moitié du 20e siècle  à un processus de réduction progressive des
heures de travail et  à une expansion correspondante du temps de loisir. Cette évolution irréversible et qui va en s’accélérant bouleverse déjà de façon profonde la vie des hommes: la semaine de travail est réduite  à 5 jours, ce qui représente en moyenne 40 heures et moins de travail. Le travailleur bénéficie de deux ou trois semaines de congé annuel et parfois plus comme dans le cas des enseignants.

La retraite  à 65 ans et même  à 55 ans libère des hommes encore jeunes et leur permet de profiter de loisirs.

Les sociologues prévoient pour les années futures que l’individu consacrera par semaine:  30 heures à son travail et aux déplacements que son travail nécessite et qu’il disposera de 64 heures hebdomadaires de temps libre. En fait c’est tout l’ensemble des rapports de l’homme avec le monde qui l’environne qui se trouveront bouleversés.

Certains esprits s’inquiètent et s’interrogent: que fera l’homme de ces nouvelles heures de liberté, comment les utilisera-t-il? Dans le passé, les moments qui se trouvaient libérés du travail étaient entièrement consacrés au repos de l’individu, au sommeil. À l’heure actuelle, les heures de loisir
dépassent largement le temps dont l’homme a besoin pour récupérer physiquement. Que fera-t-il du temps supplémentaire? Comment s’organiseront ses moments de loisir? À ces questions nous devons
dès maintenant répondre par une analyse claire et objective du phénomène des loisirs et par une volonté consciente et déterminée de planification des loisirs.

Comment se pose dans la société moderne la question de la fonction des loisirs ?

Le loisir est en premier lieu une détente et un repos. L’homme moderne, soumis aux tensions et aux fatigues d’un travail souvent très dur, a besoin de rompre avec le rythme de son travail, d’échapper aux contraintes et aux obligations journalières. Il doit pouvoir réparer les forces physiques et nerveuses
dépensées au cours de son travail.

Le loisir correspond en second lieu  à un besoin de distraction et d’évasion hors de la vie quotidienne,  à
un désir de se donner  à des activités autres que celles du travail.

Les modes de distraction qui s’offrent sont alors le jeu,, le sport, le spectacle, les réunions sociales, le tourisme. C’est la récréation que l’homme cherche par les activités et ce mot est intéressant par
sa formation: l’individu se récrée, il reprend en main en quelque sorte l’ensemble des composantes de sa personnalité dont plusieurs ont été mises en veilleuse par son travail professionnel. Enfin, le
loisir peut être considéré comme une source de développement de l’homme. Développement fait d’abord dans le domaine de la culture.

Nous ne devons pas oublier que l’élévation continue du niveau de vie de notre société n’est pas un but en soi mais qu’il doit correspondre  à l’élévation du niveau culturel. Lorsque les besoins des
individus en nourriture, en logement, en habillement seront comblés, on pourra s’attendre au développement rapide de nouvelles nécessités dans le domaine des loisirs. La « société d’abondance » que nous sommes en train de construire ne saurait se préoccuper uniquement des besoins vitaux des individus, mais également répondre  à leurs aspirations nouvelles. Des voix telles que celle du sociologue David Riesman ont déjà posé la question: « Abondance, for what? » C’est par la vision d’un développement et d’une répartition de plus en plus large du loisir dans notre société que nous répondons. C’est grâce aux temps de loisirs de plus en plus longs que sera permise une
plus large accession de la masse  à une culture trop longtemps réservée à l’intelligentsia minoritaire. h

Les loisirs sont également une source de développement de l’homme dans un second domaine, celui de
l’éducation. Si le Québec a fait de l’éducation une priorité et s’il a dépensé et prévoit dépenser encore des sommes très importantes, il n’en reste pas moins que dans le monde actuel infiniment complexe
et en constante évolution, l’enseignement qui est dispensé dans les écoles ne suffit plus  à couvrir le champ des connaissances modernes. L’avancement continu de la science, de la technique ne permet pas
aux individus d’acquérir une fois pour toute des notions universelles. De ce point de vue, la formation intellectuelle et le perfectionnement professionnel que sont en droit de recevoir les individus doivent
pouvoir s’acquérir dans les temps libérés par le travail. Développement de l’homme grâce aux loisirs, par la culture de masse et par l’éducation mais aussi par les activités sociales, sportives, touristiques et créatives dans tous les domaines.

Les loisirs sont en effet promoteurs de nouveaux rapports sociaux. Ils permettent aux individus de
participer dans une plus large mesure à des groupements, des associations, des clubs qui développent des activités sociales, culturelles et sportives. De même, nous assistons  à une vogue croissante des voyages. Cette forme de loisir qui ne fera que se généraliser surtout parmi la jeunesse, a l’avantage de susciter la connaissance réciproque des populations qui n’habitent pas la même région ou le même pays et de permettre une plus grande ouverture d’esprit sur le monde extérieur. À cet égard, il est important de prévoir un développement harmonieux des équipements touristiques dont nous disposons déjà et d’envisager la création de nouvelles installations: hôtels, parcs nationaux, villages de vacances,
terrains de camping. D’autre part, l’extension des loisirs suscite des activités sportives dont la fonction éducative et sociale est indéniable. Enfin, c’est l’ensemble des aptitudes et des aspirations créatrices de l’homme que les loisirs favorisent en permettant  à l’individu de déployer ses talents, d’utiliser ses dons, de donner libre cours  à sa fantaisie dans le domaine de son choix.

Le Québec de ce point de vue, possède d’immenses ressources qui peuvent être utilisées pour la vie en plein air. Avec ses milliers de lacs, ses rivières, ses chaînes de montagnes , notre pays représente un vaste champ de possibilités pour le sport, le camping et le tourisme. Ses rivières pois sonneuses, ses
forêts habitées par un gibier des plus abondant et des plus varié constituent au Québec une richesses naturelle qui peut être aménagée au profit des temps de loisir de la population.

Compte tenu de la profonde mutation qu’apporte dans notre mode de vie l’extension des loisirs, la
conception et la construction des habitations doit être modifiée. Car construire aujourd’hui des espaces habitables, des villes, des jardins, des routes, c’est prophétiser sur ce que seront les besoins et les goûts de la population de l’an 2000. Vous avez, messieurs,  à faire face dans cette perspective,  à une responsabilité importante  à l’égard de la population.

L’habitat et le paysage devront tenir compte du loisir. La cité aura sans doute  à s’agrémenter d’une
façon plus large qu’aujourd’hui d’espaces libres et verts, de promenades, de parcs, de terrains de jeu et de terrains de sport.

La cellule d’habitation elle-même devra être aménagée en fonction de la détente, du délassement et des activités créatrices.

D’une façon générale, il est  à prévoir que les goûts des individus iront de plus en plus vers la recherche
d’ensoleillement, d’isolement, de silence, d’espaces verts et d’aération. Déjà,  à l’heure actuelle, les pavillons de banlieue jouissent d’une très grande vogue parmi la population. Ils permettent en effet de
profiter au maximum des fins d’après-midi, des week-end et des jours de congé; c’est là un désir que chaque homme porte au plus profond de lui-même.

En somme, il convient de découvrir quelles seront les conditions optima d’habitation et d’environnement résidentiel d’une société dont une partie croissante du temps sera consacrée  à la détente. Il s’agit de prévoir les besoins et d’orienter les goûts, de ce que l’on convient d’appeler la « civilisation des loisirs ». L’espace humain ne peut plus être conçu seulement en fonction du travail, de l’action; il doit aussi être pensé en fonction du délassement, de la liberté, de la récréation et de la culture. Votre profession peut être considérée de ce point de vue comme l’architecture des temps libres et l’urbanisme du loisir.

Sur ces derniers mots, permettez-moi de réitérer aux membres du congrès International des Architectes Paysagistes mes plus chaleureux souhaits de bienvenue au Québec.

<Masse19680619>
<ALLOCUTION DU MINISTRE D’ÉTAT DÉLÉGUÉ À LA FONCTION PUBLIQUE, L’HONORABLE MARCEL MASSE AU BANQUET NATIONAL DE LA SOCIETE SAINT-JEAN-BAPTISTE À MONTRÉAL MERCREDI, LE 19 JUIN 1968>

Mesdames et Messieurs,

Il me serait difficile de vous cacher la joie que me procure la rencontre de ce soir. Il  me serait
difficile de vous cacher cette joie, parce que tous ceux qui sont ici, autour de cette table connaissent mes sentiments à l’égard de la Société Saint-Jean-Baptiste d’abord et ensuite à l’égard de la grande nation canadienne-française dont vous vous êtes faits les défenseurs acharnés et infatigables.

Cette joie, je veux vous l’exprimer clairement, sans fausse pudeur. Parce que je veux que vous sachiez combien j’apprécie la tâche  à laquelle vous vous consacrez. Si la nation canadienne-française n’est pas une nation comme les autres, la Société Saint-Jean-Baptiste, elle non plus, n’est pas une société comme les autres.

À la veille de notre Fête Nationale, je tiens  à rendre un hommage bien respectueux à tous les
artisans de cette société. Ceux d’hier, ceux d’aujourd’hui qui ont travaillé avec tant d’acharnement  à la reconnaissance de nos droits et qui ont placé bien haut, au-dessus de toutes les politiques, les intérêts supérieurs de la nation. À tous ceux-là, je dis merci d’avoir veillé et de veiller encore  à notre liberté.

« Québec 68 », votre thème de cette année évoque les batailles et les victoires de jadis, les forces d’aujourd’hui et les gloires de demain. On y trouve aussi tous les hommes du Québec, du plus humble au plus grand, qui travaillent  à l’édification d’une société plus humaine, plus libre, ancrée dans le progrès et axée sur le bonheur des individus.

Ce que nous avons été, nous le savons. Bien sûr, nous avons eu nos faiblesses. Bien sûr, nous avons commis des erreurs. Mais ces faiblesses et ces erreurs s’imbriquent, avec le recul du temps, dans cette
recherche d’authenticité qui nous a toujours caractérisé  à travers les siècles.

On nous a toujours chicané sur ce qu’on a appelé nos « luttes fratricides ». Je n’y crois pas,  à nos luttes fratricides. Je crois  à nos luttes tout simplement. Comme je crois  à la recherche et au cheminement de toutes les idées qui aboutissent au mieux-être des humains.

Les luttes qu’on s’est plu  à appeler « fratricides » étaient des luttes nécessaires, essentielles. Comme il est nécessaire et essentiel de débroussailler le champ avant d’y semer le grain.

Quand je songe  à des hommes comme Lionel Groulx;  à ces hommes qui ont sacrifié toute leur vie  à éclairer la nation,  à débroussailler les idées et les opinions pour mieux éclairer notre objectif, je me dis qu’il n’est pas de luttes fratricides.

Chez nous, il a eu des luttes saines. Des luttes saines menées par un peuple sain, opiniâtre et têtu. Un peuple en quête de s on progrès et de son authenticité dans cet immense Québec. Qu’il pense et repense sans cesse pour mieux survivre et vivre comme il l’entend, c’est-à-dire, de la façon la plus humaine et la plus libre qui soit.

Et c’est justement parce que nous pensons et repensons toujours l’avenir  à la lumière des idées et des techniques les plus modernes, que ces luttes s’engagent.

Nous remettons tout en question. Nous parlons haut. Nous avons nos réactionnaires et nos révolutionnaires, dans le sens le plus positif du terme.

Cela mène  à un appareil scolaire, repensé de fond en comble, fabriqué par nous et pour nous. Cela mène  à l’Office du Plan. Cela mène  à l’aménagement du Bas Saint-Laurent, de la Gaspésie et des Îles-de-la-Madeleine.

Cela mène  à Sidbec,  à Manic. Cela mène  à des nouveaux ministères,  à des hauts -commissariats. Bref, cela nous mène au modernisme.

Dans les universités comme dans les tavernes, vous retrouvez les mêmes préoccupations, les mêmes doutes, les mêmes soucis. Vous retrouvez les mêmes hommes engagés dans le même défi; celui du Québec de demain.

Je parlais, il y a un instant, de la santé du peuple québécois, de ses chicanes incompréhensibles de
l’extérieur.

À chaque moment marquant de l’histoire du Québec, il s’est trouvé des hommes, des hommes issus de notre chair et de notre sang pour mettre en doute notre existence même en tant que nation, en tant que peuple.

Vous n’ignorez pas de quelle façon André Laurendeau parlait de ces hommes.

Pour Laurendeau, ceux qui acceptent les compromis faciles et démagogiques et qui se contentent de quelques concessions mineures en faveur de leur peuple.

Bref, ceux qui se font les champions de la collusion avec les intérêts contraires  à ceux de leur peuple.
Ce sont ceux qui n’hésitent pas  à croire que le peuple québécois n’a pas droit  à la parole.

Colonisés, dans le sens le plus significatif du terme, ils sont la goutte d’eau qui fait déborder le vase; ils sont l’aiguillon. Les anticorps que nous développons en pleine santé et en pleine ironie de notre propre sort que nous voulons bâtir comme ceci et non comme cela.

Pour eux, tout est simple. Simpliste.  « What does Quebec Want? »

– Mais travailler, manger, dormir, répondent-ils.

– Et la constitution? Et les droits?

Et la liberté?

Qu’ils y aillent de leur esprit retors et de leur verbe provocant. Qu’ils vident les mots de leur sens et de
sens et de leur substance; nous les réinventeront et ils n’en seront que plus solides et plus significatifs.

Être ou ne pas être Québécois. voilà la question. Croire ou ne pas croire au merveilleux défi de la « Terre Québec », de l’âme québécoise, de l’homme du Québec, voilà l’essentiel.

« Bah, tout cela, c’est du nationalisme: » disent-ils encore.

Justement, c’est du nationalisme.

Ce mot là aussi, on a voulu le vider dans son sens, mais ça n’a pas marché, ça ne marchera jamais.’
Le nationalisme tel qu’on le pratique au Québec est une force; une force de la droite, de la gauche et du centre. Le nationalisme nous propulse vers l’avenir.

Certains des nôtres, qui prêchent le bonententisme  à tout prix, vont très loin dans leur raisonnement, si tant est qu’on puisse appeler raisonnement cette sorte de pirouette de l’esprit.

« Mais il n’existe pas une chose telle  qu’une nation canadienne-française; »

En voilà une bien bonne!

Mais que sommes-nous donc alors? Une tribu? Un clan?

Si, en d’autres langues, on peut faire de la sémantique en jonglant avec les mots « nation » et « peuple »,
dans la langue la plus claire et la plus logique du monde, ce n’est pas possible.

En français, le mot nation dit bien ce qu’il veut dire. En français, une nation c’est une force; et nous sommes cette force. En français, une nation c’est une lutte quotidienne, c’est un éternel devenir, et nous sommes cette lutte et ce devenir. En français, une nation c’est un tout humain embrigadé dans les mêmes souffrances dans les mêmes joies et dans les mêmes espoirs; et nous sommes ce tout,
vibrant et chaud, qui se dirige obstinément vers les buts qu’il se donne, sans se laisser distraire par l’illusoire, d’où qu’il vienne.

Je lance le défi de trouver un autre mot que celui de « nation » pour nommer un groupe d’hommes qui bâtit un pays en « jurant » dans la même langue.

Si nous demandions  à Louis Hébert, Talon, Frontenac, Chénier, Groulx, sommes-nous une nation?
Que répondraient-ils?

En repensant au thème des fêtes nationales de cette année, je songe aussi  à la juste société dont on
parle de plus en plus . Ce slogan, qui n’est, somme toute, que l’expression moderne d’une idée vieille comme le monde doit trouver au Québec son plein sens, sa pleine valeur.

Dans le Québec de 1968, la juste société c’est, bien entendu, le partage des biens et des richesses dans la mesure la plus juste possible. C’est donner  à chaque citoyen les moyens et les outils nécessaires  à sa revalorisation et  à son confort. Mais c’est aussi autre chose.

La juste société, dans le Québec de 1968, c’est, avant tout, la pleine jouissance, sans entrave ni mesquinerie, de nos droits collectifs. C’est la pleine et entière jouissance de toute la liberté nécessaire  à notre épanouissement en tant que groupe humain désespérément rivé  à un territoire qu’il veut forger  à sa manière, selon ses goûts, selon ses aptitudes, selon sa conscience, selon son esprit. Voilà ce que ça veut dire pour nous la juste société.Il y a des années et des années que d’autres discutent, parlementent, argumentent et se débattent pour la décrocher cette juste société que nous exigeons pour le Québec. J’y crois et j’essaie de travailler a la bâtir.

Mais ce n’est pas en lançant des slogans  à la mode qu’on réussira  à l’établir. C’est en établissant des partages fiscaux basés sur les réalités de 1968, afin de permettre au Québec d’œuvrer de la façon
la plus efficace et la plus rationnelle possible dans les domaines qui sont siens, jalousement siens, et qui – mais ce n’est pas un hasard – collent le plus  à l’âme de ses citoyens:
– l’éducation;
– le bien-être social;
– la santé;
– la jeunesse;
– la famille;
– la culture;
. … et tous les autres domaines  encore dans lesquels il faut d’abord et avant tout œuvrer pour établir une société juste dans laquelle les québécois se sentiront chez eux.

L’homme du Québec, comme celui de Suède, de France, d’Italie ou du Japon, entend travailler  à la
promotion de l’humain, mais cette participation, l’homme du Québec exige qu’elle porte son sceau. Il veut que son œuvre soit sienne … et il s ait que c’est seulement ainsi qu’il pourra apporter le meilleur de lui-même dans la grande harmonie que nous recherchons tous pour le monde de demain.

À l’occasion de notre Fête nationale, j’aimerais m’arrêter un instant  à cette idée de l’harmonie du monde  à laquelle aspire l’Homme d’ici comme son frère d’Europe, d’Asie ou d’Afrique.

Le plus simple des dictionnaires définit l’harmonie comme la science de la formation et de l’enchaînement des accords. Sans être un musicologue très averti, je sais que la formation de l’enchaînement dont parle le dictionnaire se fait dans un certain ordre et dans une certaine tonalité . . . autrement, on aboutit  à la cacophonie. Mais je n’ignore pas non plus que pour créer une harmonie,
il faille plusieurs instruments dont chacun est doté d’une âme propre, d’une voix exclusive, si je puis m’exprimer ainsi.

Il en est de même, dans l’harmonie humaine. Quand on essaie d’expliquer ou de comprendre, par exemple, toutes les discordes et toutes les guerres qui secouent sporadiquement le monde, on en arrive – et c’est fatal –  à cette harmonie qu’on a voulu briser.

Si la Grande-Bretagne parle, pense anglais cela fait partie de l’harmonie du monde.

Si la France parle, pense français, cela fait partie de l’harmonie du monde.

Si tous les pays libres de l’univers planifient leurs politiques, économique, démographique ou sociale, selon leurs propres aspirations, cela fait aussi partie de l’équilibre et de l’harmonie du monde, équilibre et harmonie qui ne peuvent que conduire au mieux-être des individus.

Or, au Québec de 1968 comme partout ailleurs, nous voulons participer  à cette harmonie, en faisant montre du dynamisme qui nous est propre.

Je voudrais dire tout l’espoir que je place dans le Québec de demain.

Malgré les difficultés et les échecs, nous n’avons jamais cessé, depuis le début de notre histoire de lutter pour assurer les droits de notre peuple.

Cette lutte, fut celle des premiers colons qui quittèrent leurs villages pour choisir la liberté de nos forêts . . .

Cette lutte, fut celle du peuple québécois qui, au moment tragique de la conquête mit toute son énergie et toute sa force  à conserver intacts son âme, sa langue et sa foi.

Le flambeau de cette lutte s’est transmis de générations en générations, et vous le portez encore
aujourd’hui avec fierté.

Nous continuerons  à nous battre pour garder et affermir les droits qui sont les nôtres.

À l’occasion de notre Fête Nationale, permettez-moi de saluer la Nation:

Ce qu’elle fût. Ce qu’elle est et ce qu’elle sera.

<Masse19680719>
<ALLOCUTION DE L’HONORABLE MARCEL MASSE À L’OCCASION DE LA SIGNATURE DE LA CONVENTION AVEC LES REPRÉSENTANTS DU GOUVERNEMENT ET LES FONCTIONNAIRES Le 19 juillet 1968>

C’est une tâche particulièrement agréable que de vous adresser la parole dans une telle circonstance.

En effet, la majorité des membres du Syndicat des Fonctionnaires du Québec réunis en assemblée a ratifié comme vous le savez les offres gouvernementales en vue de la signature d’une convention collective entre leurs représentants et ceux du gouvernement. Cette nouvelle, qui constitue l’heureux dénouement de longues semaines de négociations entre les parties, témoigne du sérieux et de la bonne
foi des négociateurs ainsi que du sens des responsabilités des dirigeants du Syndicat des fonctionnaires qui, tout au long des négociations parfois ardues ont fait preuve d’un sens des responsabilités qui a largement contribué  à réaliser l’entente entre les parties.

Les principaux points de l’entente sont les suivants: la sécurité d’emploi et l’arbitrabilité des congédiements, la classification et le grief de classement, la procédure de griefs et enfin les salaires et les avantages sociaux.

La clause sur la sécurité d’emploi se lit comme suit: Sécurité d’emploi et arbitrabilité des congédiements a) La sécurité d’emploi est assurée  à tous les fonctionnaires qui, après avoir complété leur période de probation, sont nommés à titre permanent, et aux ouvriers réguliers qui, en date du 28 mars 1968, ont complété la période de probation de quinze (15) mois dans un emploi autre qu’un emploi occasionnel ou  à temps partiel conformément  à la convention collective expirée le 28 mars 1968. En conséquence, aucune mise  à pied ou congédiement de ces fonctionnaires permanents ou ouvriers réguliers ne sera effectué pour la seule raison qu’il y a manque de travail.

b) La permanence est accordée  à tous les fonctionnaires qui ont complété leur période de probation et aux ouvriers permanents à la date de la signature de la convention, et aucune mise  à pied ou congédiement de ces fonctionnaires ou ouvriers permanents ne sera effectué pour la seule raison qu’il y a manque de travail (voir texte soumis au Syndicat)

Classification et grief de classement
a) Au cours de la durée de la convention, il y aura révision de la classification, examen de la situation de chaque employé et reclassement, le cas échéant. Par la suite, chaque employé aura un droit de grief sur ce reclassement. La nouvelle classification et le classement qui doit en résulter prendront effet  à compter du dernier jour de la convention collective, b) Dans l’intervalle, i. e. jusqu’ à la date de l’approbation par le lieutenant-gouverneur en conseil de l’ensemble des modifications  à la classification, un employé pourra en appeler de son classement actuel s’il croit que ce classement ne correspond pas aux attributions de la classe d’emploi qu’il exerce  à la condition toutefois qu’il ait déjà été déclaré éligible  à la classe d’emploi qu’il postule ou dans le cas d’un ouvrier, qu’il rencontre les exigences d’admissibilité  à la classe d’emploi qu’il postule.

Afin de rendre accessible au plus grand nombre possible d’employés ce droit de grief en matière de classement, un concours spécial d’avancement sera organisé dans le délai d’un mois  à compter de la date de la signature de cette convention pour permettre aux employés qui n’ont pas encore atteint
l’échelon les rendant admissibles au concours d’avancement de leur corps d’emploi, de pouvoir se présenter  à ce concours à la condition cependant qu’ils possèdent l’expérience requise pour atteindre l’échelon d’admissibilité au concours et qu’ils démontrent par écrit que l’ensemble de leurs attributions correspond  à la classe d’emploi qu’ils postulent et ce par suite de modifications substantielles
survenues  à leurs fonctions depuis le dernier classement.

Procédure de griefs

La procédure de griefs de la nouvelle convention comporte une amélioration sensible en permettant la création d’un comité syndical de griefs pour chaque unité de négociation. Les membres de ce comité sont désignés par le Syndicat et sont libérés  à plein temps pour la durée de leur mandat et ce,  à la charge du Gouvernement.

Offres monétaires

a) Le Gouvernement accorde une augmentation de traitement aux fonctionnaires en majorant
les échelles actuelles de sept et demi pour cent, calculée sur la moyenne arithmétique de l’échelle de chacune des classes et ce, pour chacune des deux périodes de dix-huit mois de la convention qui sera signée pour trois ans.

Un montant d’augmentation minimum de trois cent soixante-quinze ($375.00) dollars est assuré  à chaque employé pour la première année de la convention collective par l’octroi d’un montant forfaitaire
lorsque l’augmentation prévue de sept et demi pour cent sur l’échelle est inférieure  à ce montant.

À tous les employés hors échelle, un montant forfaitaire égal  à trois (3) pour cent de leur traitement annuel est accordé au début de chacune des périodes de dix-huit (18) mois de la durée de la
Convention collective lorsque l’augmentation générale prévue ne permet pas leur intégration dans l’échelle majorée.

Le salaire moyen du fonctionnaire au cours de cette période de trois (3) ans augmentera d’un peu plus de mille deux cents ($1, 200.00) dollars, incluant les augmentations annuelles prévues aux échelles.

b) Aux ouvriers, le Gouvernement accorde la réduction de la durée de la semaine de travail  à quarante (40) heures avec pleine compensation,  à compter du vingt-huit novembre mil neuf cent soixante-huit et majoration des taux horaires portant le taux du journalier  à deux ($2.00) dollars et celui de l’ouvrier le plus qualifié  à trois dollars vingt ($3.20)

Pour la période du vingt-huit mars mil neuf cent soixante-huit au vingt-sept novembre mil neuf cent soixante-huit, octroi d’un montant forfaitaire variant de cent cinquante ($150.00) dollars  à trois cent cinquante ($350.00) dollars  à chaque employé.

Par la suite, deux augmentations successives de sept (7%) pour cent, l’une le trois avril mil neuf cent soixante-neuf, l’autre le deux avril mil neuf cent soixante-dix.

Le taux moyen de l’ouvrier au cours de la durée de la convention passera de un dollar quatre-vingt ($1.80) l’heure  à deux dollars soixante ($2.60) l’heure,

c) De plus, pour les deux unités, le Gouvernement défraiera la moitié du coût d’un plan d’assurance-santé jusqu’ à concurrence de quatre-vingt-cinq ($85.00) dollars par année par employé marié et de trente-cinq ($35.00) dollars par année par employé célibataire.

Voilà donc en résumé les points les plus importants de cette entente.

Il est réconfortant de constater qu’il nous est actuellement possible chez-nous d’en venir  à une entente entre employeur et employé par un dialogue ferme et serré, parfois après, mais toujours dans le calme
et surtout avec le désir de comprendre le point de vue de l’autre partie.

Les parties seront donc appelées au cours des prochaines trois (3) années  à faire l’application de cette convention dans le même climat de bonne foi.

Le Gouvernement compte sur le sens des responsabilités du Syndicat des fonctionnaires provinciaux du Québec pour atteindre cette fin et veut assurer le Syndicat qu’il prendra les mesures nécessaires pour que cette convention négociée dans la dignité et le respect mutuels, soit appliquée adéquatement.

Les ministères et organismes gouvernementaux seront donc invités  à faire l’application pleine et entière de cette convention.

Par ailleurs, la Direction générale des relations de travail qui représente l’employeur dans ses
relations de travail avec les Syndicats de ses employés sera investie de tous les pouvoirs nécessaires pour voir  à la coordination et l’uniformisation de l’application de ces conventions dans l’ensemble du Gouvernement.

<Masse19680726>
<ALLOCUTION DE L’HONORABLE MARCEL MASSE À L’OCCASION DE LA SIGNATURE
DE LA CONVENTION DES AGENCES SOCIALES Le 26 juillet 1968>

C’est avec plaisir que je représente ce matin le Gouvernement du Québec  à l’occasion de la signature, par les présidents des Agences sociales et les représentants syndicaux, de la première convention collective qui régira dorénavant les conditions de travail de tout le personnel  à l’emploi de ces organismes sociaux.

Le Gouvernement qui, par ses subventions, défraie dans une proportion de 85% le coût d’opération
de ces agences, a tenu  à suivre de près le déroulement de ces négociations et leurs conclusions.

Cette signature est donc un signe concret de la volonté du Gouvernement de coordonner l’ensemble des négociations dans le secteur public et para-public.

Il nous faut souligner que ce rôle de coordination du Gouvernement dans la négociation de ce contrat de travail signé pour deux ans et qui s’étend  à plus de 2, 300 personnes  à travers le Québec a été facilité par la bonne foi et la compréhension des parties. C’est cette collaboration qui a permis d’en venir  à une entente.

Je remarque de plus que les négociateurs syndicaux et patronaux se sont entendus pour que cette convention signée entre les agences et les syndicats affiliés  à la Fédération nationale des services tienne prioritairement compte des services  à rendre  à la population.

Cette convention collective permet d’uniformiser les échelles de salaire et les conditions de travail du personnel, elle assure une meilleure répartition des tâches sur les plans professionnel, semi-professionnel et clérical et elle permet de systématiser le recyclage et le perfectionnement des travailleurs sociaux non professionnels, leur assurant ainsi une plus grande mobilité et un avancement professionnel par voie de promotion.

Il me reste donc  à souhaiter que la collaboration et la bonne foi manifestées au cours des négociations
se continuent dans l’application de ces conventions collectives. Quant au Gouvernement, il est conscient de ses responsabilités et entend bien poursuivre son rôle de coordonnateur et s’assurer que les politiques qu’il a établies seront respectées.

<Masse19680819>
<MOT DE BIENVENUE PRONONCÉ PAR L’HONORABLE MARCEL MASSE À L’OCCASION DE L’OUVERTURE DU 4e TOURNOI INTERNATIONAL DE TENNIS DES EMPLOYÉS CIVILS Le 19 août 1968>

C’est pour moi un plaisir doublé d’un sentiment de fierté d’adresser aujourd’hui la parole aux participants, aux organisateurs, ainsi qu’aux spectateurs de ce quatrième tournoi international de tennis du club des employés civils.Je tiens tout d’abord  à souhaiter la bienvenue au nom du Gouvernement du Québec ainsi qu’ en mon nom aux prestigieux joueurs qui ont accepté de se rencontrer dans ce tournoi québécois.

Les fervents du tennis dont je suis, savent que vous êtes, messieurs, des champions renommés
dans vos pays respectifs: l’Espagne, la Hollande, l’Inde, le Brésil, le Canada, les États-Unis. Nous avons suivi avec enthousiasme les exploits que vous avez accomplis au cours de cette année sur les différents cours internationaux.

Permettez-moi de féliciter les organisateurs du club de tennis des employés civils qui ont mis toute
leur énergie et toute leur efficacité en œuvre pour nous procurer, pour la quatrième année consécutive le plaisir d’assister  à cette rencontre sportive de haute qualité et qui se classe parmi les plus grandes du tennis mondial.

L’association des Employés Civils démontre ainsi le grand intérêt qu’elle prend pour les loisirs organisés et en particulier pour le sport et nous ne pouvons qu’encourager cette initiative qui contribue  à l’épanouissement de la vie sportive au Québec. Le tennis, ce sport issu du vieux jeu français de la « longue paume » donna lieu dès l’origine  à des rencontres internationales grâce  à l’uniformisation de ses règles. Nous nous réjouissons que le Québec s’inscrive  à son tour dans cette tradition d’échanges internationaux, et que la ville de Québec prenne de plus en plus figure de centre important du tennis.

C’est donc avec beaucoup de plaisir que j’adresse aux organisateurs ainsi qu’aux joueurs mes vœux de meilleurs succès.

<Masse19680800>
<allocution de L’HONORABLE MARCEL MASSE AU XXIe CONGRÈS de l’ACELF>

C’est un honneur et une joie que d’être aujourd’hui parmi vous non seulement  à titre de représentant  du gouvernement du Québec mais également en tant que président d’honneur de ce 21ême congrès de l’Association des Éducateurs
de langue française.

En tant qu’éducateur, j’ai l’occasion de profiter des échanges de vue, des travaux de réflexion et de recherche auxquels donnent lieu chaque année les assises de l’ACELF.

Je tiens  à féliciter l’ACELF d’avoir choisi comme thème de ce XXIe congrès « l’éducateur et les droits de l’homme », associant ainsi les éducateurs  à l’effortentrepris par les Nations Unies qui, en proclamant l’année 1968 celle des droits de l’homme, a voulu  à la fois célébrer le XXIe anniversaire de la Déclaration des droits de l’homme et lancer en même temps une campagne de diffusion et d’information sur cette question vitale pour l’humanité tout entière.

Proclamée après la grande catastrophe que fut la deuxième guerre mondiale, la Déclaration universelle des droits de l’homme avait comme objectif de dresser un barrage aux dénis répétés des droits et des libertés fondamentales de l’homme. Depuis 1948, l’ONU a fait tous les efforts pour que les principes énoncés dans cette déclaration imprègnent la vie de l’humanité. D’abord en multipliant les démarches
auprès des pays membres afin qu’ils adhèrent officiellement  à la Déclaration des droits de l’homme, puis auprès des diverses populations du globe au moyen de campagnes d’information et de conférences.

Pourtant, aujourd’hui, vingt ans plus tard, cette préoccupation reste plus urgente et plus nécessaire
que jamais. Il nous suffit en effet de regarder autour de nous, il nous suffit de voir les attentats, les conflits, les déchaînements de violence, les luttes fratricides dans lesquelles se sont engagés les hommes, la discrimination souvent subtile mais aux effets toujours dévastateurs, pour souhaiter avec
force que se continue le travail entrepris.

Profondément conscient de l’importance de cette question, le gouvernement du Québec s’est donné
comme objectif d’insérer une charte des droits de l’homme dans la future constitution interne dont il entend doter l’État québécois. Le projet d’une telle déclaration des droits de l’homme sera prochainement mis  à l’ordre du jour des réunions que tient présentement  à Québec le comité parlementaire sur la constitution. Les droits civils étant de la compétence exclusive de la législature du Québec, il appartient aux membres de cette assemblée d’accorder à tous les citoyens les garanties juridiques des droits sacrés et fondamentaux exprimés dans la déclaration onusienne des droits de l’homme.

En projetant de rédiger une déclaration proprement québécoise des droits de l’homme, le Québec s’inscrit dans ce vaste courant de la pensée moderne qui vise  à remplacer la conception négativiste et contraignante du rôle de l’homme dans la société par une vision plus libérale, plus positive et finalement plus épanouissante pour l’individu.

Nous ne pouvons qu’admirer la hauteur de vue, la pensée prophétique et profondément audacieuse de ceux qui rédigèrent la Déclaration Universelle des Droits de l’homme de 1948, car ces hommes osèrent proclamer un droit nouveau de l’homme, une responsabilité nouvelle de la société envers l’individu, envers son épanouissement en tant que personne sur tous les plans de sa vie. Ce texte va résolument au delà de la conception traditionnelle des droits civils en proclamant le droit de l’homme au travail, aux soins médicaux, au bien-être, à l’éducation et aux loisirs.

En 1968, nous sommes tous convaincus que la déclaration de 1948 ne fut, pour ainsi dire, qu’un premier pas, qu’un jalon sur la voie de la libération complète de l’homme. L’Organisation des Nations-Unies l’a indiqué clairement en poursuivant sans relâche le travail entrepris et en multipliant les nouveaux textes sur les droits de l’homme.

Stimulée par les transformations rapides de la carte politique du globe, prenant acte de la vague de décolonisation qui a déferlé dans toutes les directions depuis les vingt dernières années, les Nations-Unies ont élargi leur conception des droits de l’homme. L’Assemblée Générale signait en 1966 le pacte international relatif aux droits civils, sociaux et politiques. Ce texte reflète l’idée que l’homme ne s’épanouit pas seulement sur le plan individuel par le respect de ses droits et de ses libertés
personnelles mais qu’il s’épanouit aussi en tant que membre d’une communauté dont il convient de reconnaître les droits collectifs fondamentaux.

Ce pacte de 1966 emploie ces termes aujourd’hui acceptés sur le plan des idées mais qui, sont encore loin d’avoir reçu pleine et entière application dans le domaine pratique. L’article « 1 » déclare que « tous les peuples ont le droit de disposer d’eux-mêmes, de déterminer librement leur statut politique et d’assurer librement leur développement économique social et culturel.

C’est dans cette perspective que s’inscrivent présentement les efforts du gouvernement du Québec, qui cherche non seulement  à ce que les citoyens s’épanouissent en tant qu’individu mais également  à ce qu’ils s’épanouissent en tant que membres de la communauté nationale qu’ils forment tous ensemble: la nation québécoise.

En choisissant le thème: « l’Éducateur et les droits de l’Homme » pour son XXIe congres, l’ACELF a voulu inviter les éducateurs  à un travail de réflexion en commun sur les multiples aspects des droits
universels de l’homme et sur les diverses applications qui peuvent en découler tant sur le plan individuel que sur le plan collectif.

Les travaux que vous entreprenez aujourd’hui sont d’une importance primordiale car vous êtes appelés en tant qu’éducateurs à transmettre  à la jeunesse les valeurs, les idées et les prises de position
qui naîtront de vos échanges de vue.

L’enseignement offre une chance irremplaçable de promotion et de diffusion des principes contenus dans la déclaration universelle ainsi que dans les autres textes des Nations Unies relatifs aux droits de l’homme.

C’est à travers l’attitude personnelle de leurs éducateurs que les jeunes forment leur esprit, qu’ils s’initient aux valeurs de tolérance et de compréhension des autres, qu’ils apprennent  à rejeter les préjugés de race de couleur et de religion qu’ils perçoivent dans le monde qui les entoure.

A l’âge où commence  à se former la conscience politique des jeunes, c’est en grande partie à l’éducateur que revient le rôle d’initiateur et de guide. Que peuvent signifier pour un enfant et même pour un adolescent les mots obscurs et abstraits de « personnalité juridique » de « liberté civile » ou de « droits fondamentaux ». Il est important d’encourager au maximum ces qualités profondément généreuses que l’on retrouve si souvent chez notre jeunesse. Je pense, en particulier  à ce sens naturel de la justice que l’expérience n’a pas encore désabusé,  à ce désir d’aventures qui est aussi un
désir de connaissance des autres,  à cet amour de la liberté qui est sans doute la valeur la plus chère de la jeunesse contemporaine.

C’est également un fait indéniable que partout dans le monde ce sont les jeunes qui sont les plus fervents partisans de la paix. Les éducateurs ont là une responsabilité particulière qui est celle d’épanouir  à travers l’enseignement et la formation qu’ils donnent aux jeunes, les aspirations de la jeunesse en faveur d’un monde meilleur.

Car c’est la jeunesse d’aujourd’hui qui bâtira l’avenir de l’humanité.

Et cette humanité, nous voulons tous qu’elle soit faite non pas de guerre, de sectarisme, d’intolérance et de haine, mais d’épanouissement et de dignité pour les personnes humaines, de justice et d’harmonie entre les peuples.

<Masse19680903>
<ALLOCUTION DE L’HONORABLE MARCEL MASSE À LEBEL-SUR-QUEVILLON Le 3 septembre 1968>

Mesdames et messieurs,

Tout  à l’heure, des hublots de l’avion, j’ai pu apercevoir cette magnifique étendue d’eau qu’est le lac Quévillon et sur la pointe de terre qui avance dans les eaux, la ville de Lebel dressée au cœur même du bois avec ses bras de forêt qui avancent vers le centre de la ville.

En survolant cette région, je n’ai pu me défendre d’un sentiment de joie et de fierté  à la vue de ce pays immense et sauvage que les hommes ont su dominer et qu’ils ont su rendre habitable. Je suis
venu pour parler avec vous de ce pays que vous aimez et que j’ai moi aussi appris  à aimer.

Je suis venu vous dire simplement mon enthousiasme.

Mon enthousiasme, parce que vous constituez, avec tous ceux qui travaillent comme vous dans le nord du Québec, un avant poste de la nation québécoise, une équipe d’éclaireurs qui marche en tête de notre peuple pour lui tracer de nouvelles voies et pour le conduire  à de nouvelles réalisations.

L’avenir du Québec est en partie ici dans cette région encore naissante, encore palpitante d’avoir été tirée brusquement de son lourd et immobile sommeil. Le développement du Nord-Ouest est inévitable, que nous le voulions ou non, que les grands esprits du Québec ou d’ailleurs, ceux qui se font fort de
prévoir l’avenir le proclament ou le taisent.

De grands centres industriels existent dans le sud-est du Québec. Montréal est une ville immense, tentaculaire, grouillante de commerces et d’industries de toutes sortes. Sa région périphérique s’est
développée depuis un quart de siècle  à un rythme toujours croissant. Ailleurs, au Québec, des villages sont devenus des bourgades actives, des petites villes ont été promues au rang de capitales d’importantes régions économiques.

En fait, le secteur pleinement développé, véritablement industrialisé du Québec ne couvre  à peine qu’un quart, ou même qu’un cinquième du territoire.

Ce quart développé est peu, il n’est rien. Tout reste encore  à faire.

Le Québec ne doit pas se contenter des réalisations qu’il a déjà accomplies et il n’en a pas l’intention. Tous les regards et toutes les énergies se tournent  à présent vers les paysages encore inexplorés de notre pays, afin de réaliser notre plein développement social et économique, notre mieux-être, et notre épanouissement en tant qu’individus et en tant que membres d’une nation.

Le besoin de nouvelles ressources  minières, énergétiques, forestières, la marche du progrès, la volonté du peuple québécois de s’affirmer sur tout le territoire qui lui appartient, rendent inévitable la mise en valeur sur une grande échelle et le développement systématique des régions du nord-ouest québécois.

Certains peuples sont trop  à l’étroit sur le sol qu’ils occupent, certaines nations doivent livrer bataille  à l’océan pour lui arracher des lambeaux supplémentaires de terre cultivable, plusieurs groupes humains souffrent  à travers le monde de surpopulation et de pénurie, certains pays ont déjà épuisé jusqu’ à la limite les ressources que pouvait contenir leur territoire.

Le Québec, lui, possède cette chance de ne pas être enfermé dans le carcan étroit de frontières resserrées et de disposer encore pour son épanouissement de ressources immenses.

Le Québec est encore un pays d’explorateurs et de bâtisseurs, un pays qui n’a pas fini de faire le compte de tous ses lacs et de toutes rivières, qui n’a pas encore donné un nom  à toutes ses montagnes et  à toutes ses baies, qui n’a pas terminé d’explorer tous les visages de son horizon.

Le Québec, chacun le sait, possède  à son compte des gisements d’amiante et de fer parmi les plus riches du monde. Il est un des seuls  à porter dans son sol certains métaux tels que le colombium
et le lithium. Certaines formations ferrifères sont parfois si concentrées qu’il suffit de les abattre  à la dynamite pour les exploiter. Il ne se passe pas d’année sans que les géologues et les prospecteurs ne mettent  à jour de nouveaux gîtes minéraux dont l’existence n’avait même pas été soupçonnée
jusque-là. Ce sont là les richesses auxquelles la production industrielle fera un appel croissant dans l’avenir.

De même, les abondantes ressources biologiques de la faune aquatique et terrestre seront elles appelées  à prendre une place plus importante dans l’économie du pays. Car la chasse et la pêche sont deux
activités qui seront plus pratiquées que jamais dans la civilisation des loisirs vers laquelle nous nous acheminons. L’industrie touristique devra se développer non seulement pour le profit des québécois eux-mêmes mais également pour celui des vacanciers qui viennent de l’extérieur.

L’exploitation forestière joue elle aussi un rôle de premier plan dans le développement économique. Je parle  à des connaisseurs puisque c’est là votre domaine d’activité. À l’heure actuelle, le papier
journal constitue la principale industrie d’exportation du Québec et la pâte  à papier vient en tête de nos industries tandis que le bois de sciage constitue une activité importante. Cette forêt qui couvre de sa masse très dense plus de la moitié du territoire représente donc pour le Québec une source de richesse inestimable. Cette activité entraîne avec elle non seulement l’expansion économique mais aussi le développement humain du pays puisque les usines qui se créent suscitent autour d’elles la formation de nouvelles agglomérations et de nouveaux centres économiques. Ainsi en est-il de Lebel sur Quévillon. Comme ici, l’exploitation forestière fera surgir des villes neuves dans les régions les plus reculées du Québec.

Mais pour bâtir cet immense pays, pour développer le Québec  à l’échelle de son territoire, il ne faut pas seulement de grandes quantités d’épinettes noires et de rivières, il ne faut pas seulement du minerai et de l’électricité, il faut aussi des hommes.

Il faut des hommes qui sachent abandonner le confort rassurant de la grande ville pour les imprévus et les risques des régions nouvelles. Il faut des hommes opiniâtres et courageux qui sachent braver l’isolement et affronter l’inconnu.

Il faut des hommes entreprenants et résolus qui sachent livrer des batailles et gagner des victoires.

Il est étonnant de constater combien le climat, la végétation et le relief peuvent avoir une action sur le tempérament des hommes et parvenir  à modifier leur caractère. L’on dit que les Anglais sont réservés et froids  à cause du climat brumeux de leur pays. Les Italiens auraient un tempérament expansif et joyeux causé par le ciel ensoleillé sous lequel ils vivent. Si cela est vrai, alors le caractère des québécois a subi pour sa part, l’influence formatrice de conditions physiques dures et parfois inhospitalières. Le climat et la forêt ont fait d’eux des hommes vigoureux, des aventuriers aimant l’effort et le travail.

Ces qualités, nous les avons héritées des premiers colons qui s’installèrent dans ce pays. Ils firent preuve de volonté pour s’implanter et pour devenir les maîtres de la nature. Ils montrèrent leur détermination et leur ardeur  à bâtir un pays et  à jeter les bases d’une nouvelle nation.

Car être québécois c’est être tout cela. Être québécois, c’est avoir l’esprit jeune et dynamique. C’est avoir de l’imagination et de l’audace.

C’est accepter de quitter les routes connues et toutes tracées pour s’engager sur des chemins nouveaux.

Être québécois, c’est être un pionnier. Vous l’avez montré en venant vivre et travailler ici, au cœur du nord-ouest québécois.

Ce que vous y réalisez fait preuve de votre confiance dans les possibilités de progrès et de développement qui s’offrent au Québec. Vous contribuez par votre activité  à édifier le Québec de demain.

La vie que vous avez choisie constitue un défi que vous relevez chaque jour.

Certains sont tentés d’oublier que des défis semblables existent au Québec. Ils emploient des mots défaitistes et des phrases pessimistes pour parler de l’avenir.

Une grande partie de la jeunesse actuelle est en quête de défis et passe trop souvent  à côté de ceux qui existent déjà.

Certains jeunes sont gâtés par la vie et ne se sont jamais mesurés avec l’effort. D’autres se perdent en discussions stériles et en argumentations irréalistes. D’autres encore font preuve d’un manque
d’enthousiasme démoralisant et ne trouvent aucun stimulant dans le monde qui les entoure.

À cette jeunesse là, ce sont les défis de la construction du Québec qu’il serait bon de proposer.

Car les jeunes ont besoin de défis. Ils ont besoin de ne pas être de simples consommateurs mais aussi des créateurs. Ils contestent l’univers tout fait que les adultes leur proposent et réclament des moyens
d’expression et quelque chose  à bâtir.

Toute cette énergie latente, tout ce dynamisme inutilisé doit être canalisé vers un idéal et vers un but concret.

Les jeunes doivent prendre conscience que le Québec a besoin de leurs bras et de leurs idées pour se réaliser pleinement.

Des défis au Québec, il y en a toujours eu et il y en aura toujours. Que les jeunes qui sont aux études examinent dans une perspective dynamique l’histoire économique du Québec. Qu’ils se rappellent cette
lutte qui a été menée depuis Talon jusqu’aux ingénieurs de la Manic. Trois siècles et demi se sont écoulés depuis que Samuel de Champlain et ses compagnons ont débarqué  à Québec. À ces hommes il a fallu un courage et un optimisme sans pareil pour s’attaquer au défrichage des forêts et pour arracher au sol leur subsistance.

Cette lutte, leurs successeurs l’ont poursuivie jusqu’ à maintenant.

Il nous faut la poursuivre nous aussi. Car après trois siècles et demi d’efforts, nous n’avons pas encore achevé d’explorer ce pays et d’en reculer la limite. Nous n’avons pas encore atteint la dernière frontière.

Ces nouveaux combats c’est  à la jeunesse de les entreprendre. C’est  à elle de prendre la relève. C’est  à elle d’ouvrir de nouveaux chantiers et de créer de nouvelles villes. C’est  à elle de perfectionner les techniques et d’explorer de nouvelles voies. C’est  à elle en fin de compte de relever le défi.

Lorsque l’on vient  à Lebel sur Quévillon, l’on prend conscience que cette ville toute jeune, qui n’a pas fini de grandir et de trouver sa personnalité, symbolise la volonté de renouveau du Québec.

Car le Québec cherche avec plus d’acharnement que jamais  à briser les structures inadéquates,  à sortir des vieilles léthargies et  à remiser les survivances inutiles.

Il est décidé  à faire le tri entre ce qui lui appartient en propre et ce qui lui a été imposé.

Il veut procéder une bonne fois à un grand « ménage de printemps ». Il n’est plus temps de garder ses illusions et de se cacher les problèmes. Les problèmes, ils doivent être circonscrits avec précision
et méthode. Ils doivent être mis en pleine lumière et analysés avec soin. Ils doivent être résolus courageusement et en profondeur.

Sur toutes les questions essentielles, le Québec cherche  à innover à la fois dans la définition des objectifs et dans la façon de proposer les solutions.

Dans la plupart des secteurs le changement, la nouveauté, le modernisme sont  à l’honneur. Un système d’éducation repensé, rebâti en fonction de nos besoins et de notre personnalité a été mis sur pied. La fonction publique s’apprête  à modifier ses méthodes de gestion et  à se donner de nouvelles structures. La planification économique globale et régionale progresse et s’organise.

Je veux en terminant rendre hommage  à tous ceux qui vivent et travaillent ici,  à tous ceux qui œuvrent  à la construction du Québec,  à tous ceux qui ont le courage de relever le défi et d’être les pionniers du Québec de demain.

<Masse19680923>
<ALLOCUTION DE L’HONORABLE MARCEL MASSE DEVANT LE CLUB KIWANIS DE
L’ÎLE JESUS Le 23 septembre 1968>

Chers amis,

C’est toujours avec un vif plaisir que j’accepte de rencontrer les membres du club Kiwanis. C’est pourquoi j’apprécie l’occasion qui m’est offerte aujourd’hui de prendre la parole devant le club de
l’Île Jésus. Je l’apprécie d’autant plus que le sujet dont je désire vous entretenir ce soir me tient particulièrement  à cœur. Il s’agit en effet de la modernisation de la gestion du personnel de la Fonction publique du Québec.

En décembre 1967, le premier ministre du Québec, monsieur Daniel Johnson, me confiait certaines responsabilités dans le secteur de la Fonction publique. C’est un domaine qui m’a toujours vivement intéressé. Mon expérience de député, de parlementaire et de ministre a contribué  à me sensibiliser aux problèmes multiples que pose l’administration. En tant que député, j’ai pu constater les difficultés très grandes que rencontrent certains individus lorsqu’ils se heurtent  à la rigidité de l’administration,  à ses
lenteurs et souvent même  à son inefficacité. En tant que parlementaire et ministre, j’ai eu l’occasion d’examiner de très près la complexité et la lourdeur des mécanismes et des structures de la Fonction publique québécoise.

Au Québec, comme presque partout ailleurs, la bureaucratie est « ce rideau pesant placé entre le bien  à faire et celui qui peut l’ordonner ». C’est ainsi que s’exprimait Balzac dans la Comédie Humaine. Cette phrase évoque un monde kafkaïen de méfiance, de paperasserie et de frustrations qui, loin d’être imaginaire, exprime au contraire notre réalité la plus quotidienne.

Un certain nombre de critiques ont été adressées  à la Fonction publique dans la plupart des pays modernes. Ces griefs étaient très souvent justifiés et peuvent en partie s’appliquer  à l’administration québécoise. Mais le moment est venu d’aller plus loin.

Le moment est venu de laisser de côté les phrases défaitistes et les constatations subjectives pour procéder enfin  à une analyse véritablement scientifique de la situation.

Le moment est venu de mettre en lumière les déficiences et les faiblesses réelles et de rechercher lucidement les solutions appropriées.

Moderniser la Fonction publique, c’est d’abord prendre conscience d’une façon globale et précise des problèmes tels qu’ils se présentent  à l’heure actuelle.

La situation  à laquelle nous avons  à faire face aujourd’hui ne s’est pas créée en une seule fois. Elle est au contraire le fruit d’une longue évolution, d’un mûrissement patient. Le visage de l’administration
québécoise s’est façonné petit  à petit et nous sommes héritiers aujourd’hui de structures qui se sont développées au cours de trois siècles d’histoire. Les ministères, les les commissions, les régies se sont créés selon les besoins, en fonction des nécessités du moment et de l’importance grandissante de certains secteurs.

Ce développement progressif et parfois désordonné a amené dans certains cas un chevauchement des pouvoirs, un éparpillement ou une centralisation abusive des unités administratives, une multiplication des lois, règlements et formalités qui sont à l’origine des faiblesses et des déficiences que présente actuellement notre Fonction publique.

D’une façon générale, le résultat de cette longue évolution a donné naissance  à un ensemble assez peu ordonné dans lequel l’efficacité administrative est loin d’être optimum.

Une constatation importante peut être faite: les textes qui régissent actuellement la Fonction publique manquent entièrement d’unité. Aucune cohésion n’existe dans les réglementations. Les directives
concernant la gestion du personnel manquent de coordination et leur interprétation est laissée au hasard. Nous assistons  à un chevauchement des pouvoirs qui conduit  à une extrême complexité de structures.

Cette multiplicité des textes constitue une source constante d’imprécision et de désordres. D’autant plus qu’aucune autorité n’a le pouvoir de rassembler ces éléments, des coordonner, d’en donner l’interprétation exacte et d’en surveiller l’application.

Nous avons donc pris, dans cette optique, un ensemble de mesures. Nous avons d’abord entrepris une étude détaillée et précise de la situation telle qu’elle se présente actuellement en vue de mettre sur pied
une réforme décisive de notre administration.

La réussite de cette entreprise suppose une volonté très ferme de remise en question systématique de l’appareil gouvernemental tel qu’il existe actuellement. Une équipe de spécialistes assistée de hauts fonctionnaires qui ont acquis une expérience particulière dans l’administration a été constituée. Des équipes de travail ont été organisées sous la responsabilité d’un comité de direction.

Ces groupes ont tout d’abord procédé  à un inventaire des méthodes et procédures actuellement en cours. Le but était de produire un diagnostic des malais es administratifs qui sont présentement ressentis dans la gestion du personnel. Chacun des principaux programmes de gestion a été analysé: recrutement et sélection, administration des traitements et perfectionnement du personnel. Ce
travail a permis de cerner les problèmes les plus profonds, et d’identifier les faiblesses les plus importantes.

Il s’agit maintenant de traduire dans les faits les idées qui ont été élaborées et les conclusions auxquelles nous avons abouti. Nous sommes là en face d’une entreprise d’envergure, car ce n’est pas seulement la modernisation de la gestion du personnel de l’État qui est en cause, mais aussi et surtout l’organisation globale de l’appareil gouvernemental.

La modernisation de la Fonction publique entraînera nécessairement une modification des habitudes de travail des ministères. Elle stimulera leur souci de planification de leurs objectifs et des moyens de
les atteindre. L’amélioration de la gestion des effectifs humains entraînera une révision de la gestion des équipements ainsi que des budgets.

D’autre part, ceux qui sont responsables de la gestion du personnel de la Fonction publique ressentent avec urgence le besoin d’une information centralisée et précise portant sur le personnel de la Fonction publique. Un tel centre d’information devrait être capable de fournir tous les renseignements que requièrent une gestion efficace et dynamique du personnel de la Fonction publique. Il rassemblerait
un certain nombre de données telles que la nature des postes vacants et la composition de la Fonction publique par âge et durée de service.

Enfin, les lacunes qui existent présentement dans le domaine de la formation des individus, de l’évaluation du personnel en place et de la planification des carrières handicapent sérieusement les fonctionnaires du gouvernement et nuisent  à leur rendement individuel ainsi qu’ à leur motivation personnelle.

Devant ces difficultés et ces besoins nouveaux, l’on pourrait fort bien user de cataplasmes. Il serait bien sûr possible de corriger ici et là, de modifier certaines procédures, de coordonner certaines directives, de trouver des solutions rapides aux problèmes les plus urgents.

En bref, nous avions le choix entre des demi-mesures, des demi-réformes, sans plan d’ensemble, et une action énergique globale et profonde de rénovation et de. mise  à jour. Nous avons choisi cette
deuxième voie qui nous parait répondre  à l’idée exigeante que nous nous faisons de la Fonction publique.

Alors que la société québécoise est en progrès constant dans la plupart des autres domaines, nous ne pouvons nous permettre d’accepter que l’administration publique marque le pas et prenne du retard.

Car l’administration québécoise ne doit pas être  à la remorque du développement de la société mais être le catalyseur des énergies et le moteur de la nation.

La gestion du personnel est en effet une partie intégrante de la gestion générale des opérations gouvernementales. Elle comprend en particulier la planification des effectifs, l’organisation des structures administratives, l’utilisation et la direction des ressources humaines, ainsi que l’évaluation et la formation des individus.

Le but général de la réforme est la création d’une Fonction publique compétente, loyale et  efficace.

Cet objectif implique une planification des effectifs en prévision des besoins en ressources humaines selon les buts de chaque organisme gouvernemental. La projection des effectifs requis permet d’établir un ensemble des plans tels que:
-le plan d’acquisition du personnel
-le plan de formation de ce personnel ou
– le plan de succession aux postes de direction

Elle rend possible également une prévision de la somme globale des traitements et l’ordre de priorité dans la distribution des ressources humaines.

La gestion du personnel implique également la modification des structures et des effectifs en fonction des changements d’opération en vue d’assurer la meilleure utilisation possible des ressources humaines et la bonne coordination des activités.

D’autre part, il est nécessaire de favoriser la recherche et le recrutement de candidats qualifiés selon les besoins de chaque organisme gouvernemental.

Il est également important d’assurer un développement adéquat du personnel humain  à l’emploi du Gouvernement. Cet épanouissement des capacités et des talents de chacun doit être encouragé par un contrôle efficace du travail et des résultats obtenus ainsi que par une préparation et une formation du personnel dans l’accomplissement des programmes courants.

C’est donc en définitive une véritable transformation de la philosophie actuelle que ce travail implique  à l’intérieur de l’ensemble de l’administration publique. Ce changement de mentalité se traduira par l’application de trois nouveaux principes:

Premièrement: un organisme central sera chargé de formuler, de coordonner et de communiquer les politiques du gouvernement.

En second lieu: l’autorité et la responsabilité de la gestion quotidienne seront délégués au niveau le plus près possible de l’exécution. Enfin, cette délégation d’autorité sera accompagnée de mécanismes
de surveillance et de contrôle chargés d’assurer une application correcte des plans et une centralisation adéquate de l’information.

Il va sans dire que ce changement radical de la philosophie administrative ne pourra prendre forme qu’après avoir reçu la sanction juridique d’usage.

En proposant cette réforme, notre but est de réaliser deux objectifs principaux: celui d’efficacité administrative d’une part et celui de justice d’autre part.

L’efficacité administrative ne peut exister que si le cheminement hiérarchique des directives et la transmission des informations s’effectuent avec le maximum de rapidité et de précision. Elle se fonde sur l’exécution rapide et compétente des opérations gouvernementales, par l’utilisation adéquate des ressources humaines. Elle suppose que l’individu soit motivé dans son travail quotidien et dans
son rendement individuel et qu’il soit stimulé dans son perfectionnement et dans sa carrière.

Quant à la justice qui représente notre second objectif, elle exige que la règle fondamentale de la Fonction publique soit celle de non-arbitraire dans l’accès aux postes, dans le recrutement, la nomination, les traitements et les sanctions. La démocratie fait de cette impartialité une nécessité. La Fonction publique québécoise doit servir l’intérêt général, être au-dessus des partis et des groupes de pression et garder constamment un caractère d’impartialité à l’égard de l’ensemble de la population. La Fonction publique doit être accessible d’une façon libre et égale  à tous les citoyens du Québec, compte tenu de leur compétence. Une véritable administration moderne nécessite une considération
uniforme de tous les individus dans les décisions, politiques, directives et opérations qui affectent le personnel.

C’est dans cette recherche de l’efficacité et de justice que la lourde et complexe machine administrative pourra devenir un puissant facteur de dynamisme, de renouveau et de vitalité pour le Québec tout entier.

Car le Québec a besoin comme tout autre État moderne de posséder un corps administratif parfaitement rodé et hautement efficace. L’accroissement général des responsabilités de l’État dans la vie moderne
est un fait trop connu pour que l’on s’y étende.

L’État est appelé  à jouer, de plus en plus, un rôle de régulateur, de coordinateur et de stimulant dans la vie de la Nation.

Mais au delà de ce phénomène général, il y a aussi la réalité québécoise.

Il y a aussi cette volonté toujours plus forte de la Nation québécoise de prendre en charge ses destinées et d’assumer intégralement ses responsabilités dans tous les domaines qui sont vitaux pour elle.

L’organisation d’un système de sécurité sociale, la démocratisation de l’enseignement, l’épanouissement des valeurs culturelles qui lui sont propres, la mise en valeur des ressources naturelles la planification économique permettant de réduire les disparités et d’égaliser les conditions d’existence… tout cela fait partie des objectifs que le Québec s’est tracés.

Tout cela nécessite plus que jamais que le Québec se donne cet instrument précis, compétent et efficace d’exécution et de mise en œuvre que peut être une administration publique modernisée.

<Masse19680926>
<MESSAGE DE L’HONORABLE MARCEL MASSE À L’OCCASION DU DÉCÈS DE L’HONORABLE DANIEL JOHNSON Le 26 septembre 1968>

La mort de monsieur Daniel Johnson plonge ses collaborateurs et le Québec tout entier dans la consternation.

Cet événement tragique prive la population québécoise de cet homme responsable en qui elle avait mis sa confiance. Monsieur Daniel Johnson était un homme intègre, profondément humain, d’une grande
intelligence et j’avais pour lui une vive admiration. Il m’a toujours paru être l’homme du renouveau du Québec.La conférence de presse qu’il a prononcé hier peut être considérée aujourd’hui comme son testament politique. L’on y retrouve sa foi dans le Québec et sa volonté de toujours engager le dialogue. Il me semble que les dernières paroles qu’il a exprimées au cours de la journée d’hier seront celles qui orienteront l’avenir du pays.

<Masse19681013>
<ALLOCUTION DE L’HONORABLE MARCEL MASSE AU CONGRÈS ANNUEL DE LA CHAMBRE DE COMMERCE DE MONTRÉAL Le 13 octobre 1968>

Mes chers amis,

Je suis extrêmement heureux de vous rencontrer  à ce congrès annuel de la Jeune Chambre de Commerce de Montréal.

Je voudrais profiter de l’occasion que vous m’offrez ce soir pour vous exposer brièvement certaines des orientations qui ont été prises au cours des derniers mois, qui continueront  à guider l’action du gouvernement dans l’avenir et qui sous-tendent  à l’heure actuelle l’entreprise de modernisation dans laquelle la Fonction publique est engagée en vue d’instaurer plus d’efficacité et de justice dans la gestion et la rétribution des employés publics.

Vous n’ignorez pas que le gouvernement est en fait le plus gros employeur du Québec puisqu’il paie, soit directement sur le budget de l’État, soit indirectement par l’intermédiaire d’institutions subventionnées, près de 250,000 employés des secteurs publics et para-publics: Fonction  publique proprement dite, employés des Commissions  scolaires et des collèges, employés du secteur hospitalier
ainsi que certaines agences gouvernementales.

Cet aspect de la gestion publique a pris ces derniers temps un certain relief dans l’actualité, du fait que le gouvernement doit poursuivre des discussions  à plus de vingt tables de négociations différentes en vue de conclure des conventions collectives de travail. Plusieurs de ces négociations ont été  à ce jour fructueuses, telle celle qui a permis d’aboutir  à un accord avec plus de 30,000 employés du gouvernement, avec les professeurs de l’État (SPEQ), avec ceux des collèges (SPE), etc. : d’autres sont
actuellement en cours.

Le gouvernement n’a pas entrepris ces négociations au hasard, il ne les a pas menées d’une façon aléatoire. Il a voulu les intégrer dans un ensemble plus vaste et les poursuivre suivant des principes directeurs précis et logiques.

La politique salariale du gouvernement ne vise pas  à établir une politique de revenus dans l’ensemble de l’économie, ni même une politique salariale pour tout le Québec. Elle vise tout simplement  à apporter autant de cohérence que possible dans l’établissement des salaires de ceux dont le niveau de rémunération affecte directement ou indirectement le budget gouvernemental.

La politique salariale du secteur public est donc fondée sur un certain nombre de normes et de principes dont certains relèvent de la justice sociale et d’autres d’une politique économique concertée. Ce sont ces
principes que j’aimerais vous exposer tout d’abord.

Le premier principe consiste  à aligner les traitements qu’offre le gouvernement sur ceux que versent les employeurs du même genre que lui, pour des emplois analogues, compte tenu, bien entendu des heures et des conditions de travail, ainsi que des données générales de l’économie du Québec.

Graduellement, le niveau des traitements pour un très grand nombre d’employés du secteur public a atteint ou dépassé ce que des employeurs du même genre ou ce que l’économie en général paient pour des emplois analogues. Une des conséquences évidentes de cet alignement est la possibilité de rattrapage pour certains emplois, tel celui de gardien de prison, alors que dans la plupart des
autres secteurs l’alignement des salaires étant réalisé, le rattrapage n’est plus nécessaire.

Le second principe peut être formulé ainsi:  à travail égal, salaire égal. Il implique que les taux de rémunération seront sensiblement les mêmes pour des emplois qui ont les mêmes caractéristiques, ainsi par exemple, la secrétaire au gouvernement, dans un hôpital ou dans un collège serait rémunérée de façon équivalente,  à heures de travail identiques.

La majeure partie du secteur public n’a pas de productivité qui soit aisément calculable, si bien qu’il n’est pas possible de rémunérer les commis, par exemple, qui travaillent pour l’État en fonction de la
productivité propre des sous-secteurs où ils sont embauchés.

Ce principe ne peut évidemment pas se traduire instantanément dans les faits en raison des différences considérables de taux tels qu’ils existaient il y a encore fort peu de temps. Néanmoins les négociations de 1966 et 1967, la nouvelle série de négociations de 1968 ont permis de réduire les écarts d’une façon très prononcée.

Alors que l’écart de rémunération pour des emplois  à peu près identiques pouvait atteindre entre 300 et 400 pour cent, aucun écart  à l’heure actuelle ne dépasse 20 pour cent.

Un corollaire de ce deuxième principe est la non-discrimination entre hommes et femmes. Hommes et femmes auront les mêmes salaires s’ils ont les mêmes emplois. Dans ce cas aussi des progrès considérables ont été faits puisqu’il ne restera plus de discrimination dans le secteur de l’enseignement sur la base des offres actuelles du gouvernement et que les quelques cas de discrimination qui restaient dans les hôpitaux seront pratiquement éliminés  à l’occasion des négociations qui sont en cours.

Le troisième principe a trait à l’établissement d’écarts importants de rémunération entre des emplois non spécialisés et les emplois spécialisés. En d’autres termes, le gouvernement tient  à maintenir des
incitations très importantes  à la spécialisation et au perfectionnement. Certaines des conventions négociées autrefois avaient réduit d’une façon beaucoup trop nette ces écarts.

Dans l’enseignement,  à l’Hydro-Québec,  à la Régie des Alcools, les négociations avaient eu souvent tendance  à négliger les taux de rémunération des plus spécialisés soit parce qu’ils étaient moins nombreux, soit parce qu’ils étaient moins militants. Il va de soi qu’un gouvernement ne peut pas investir des sommes considérables dans le développement de l’enseignement secondaire, technique et supérieur si l’amélioration du niveau de scolarité et d’entraînement débouche sur des améliorations de niveaux de vie qui sont faibles. Si on admet le bien-fondé d’investissements considérables des fonds publics dans la formation professionnelle, il est logique de rémunérer plus un homme de métier qu’un manœuvre, et un technicien qu’un homme de métier.

C’est en vertu de ce principe que, systématiquement, les offres gouvernementales pour les métiers, pour les cadres moyens, ou pour certaines catégories de techniciens ont présenté des taux de rémunération très élevés par rapport  à ce qui était offert  à la main-d’œuvre non spécialisée. Cela n’est pas une politique facile  à suivre. Elle heurte souvent des habitudes enracinées. Elle n’en est pas moins le complément indispensable des politiques d’enseignement et d’entraînement qui sont poursuivies. Si l’efficacité des services publics est désirée de tous, il faut en admettre les postulats fondamentaux: la compétence des serviteurs publics. Or, celle-ci s’acquiert par l’augmentation de la qualification professionnelle.

Le quatrième principe a trait aux écarts régionaux. Traditionnellement au Québec, comme ailleurs, on a eu tendance  à payer dans les grands centres urbains des niveaux de salaires nettement supérieurs  à ceux qui se payaient dans les régions rurales. Le résultat net de cette politique a souvent été de drainer vers les villes le personnel le plus efficace ou le plus compétent; exemple: les infirmières et les institutrices pourtant requises dans les hôpitaux et les écoles des petites villes qui émigraient
vers les grands centres urbains. Quand il s’agit de services publics, il n’y a vraiment pas de raison pour qu’il en soit ainsi. En outre on ne peut plus avancer que le coût de la vie dans les régions excentriques soit nécessairement plus faible qu’ à Montréal. Le genre de vie peut y être différent mais le coût de la vie y est souvent aussi élevé, parfois davantage. Dans ces conditions, et conformément aux formules de négociations  à l’échelle du Québec, on a systématiquement fait disparaître les écarts régionaux. Il en reste maintenant fort peu, qui ne sont pas significatifs et qui sont appelés aussi  à disparaître, À l’inverse, un système de prime d’éloignement commence  à être élaboré, de façon  à combler la pénurie de main-d’œuvre spécialisée dans les régions éloignées.

Le cinquième principe a trait  à l’organisation des carrières professionnelles. Une partie importante des employés de l’État est formée de professionnels pour lesquels une carrière normale doit être aménagée.

Il s’en faut de beaucoup que cela ait toujours été le cas dans le passé. Il n’y a pas de raison véritable pour laquelle, par exemple, une institutrice aurait une ligne de carrière de 15 ans, alors que l’infirmière était jusqu’ à récemment limitée  à une très courte échelle. Si le comptable au service du gouvernement pouvait bénéficier d’un système d’augmentations et d’avancement organisé, le comptable au service d’un hôpital n’avait rien de semblable. Il s’agit de faire en sorte que, soit par le régime des augmentations annuelles sur rendement satisfaisant, soit par le système des examens, des lignes de carrière soient systématiquement organisées pour l’ensemble du personnel professionnel. Il va de soi que ces lignes de carrière doivent être compatibles d’un secteur  à un autre de façon  à ce que les diverses institutions qui constituent le secteur public ne fassent pas de surenchère entre  elles.

C’est sur la base de ces principes que les offres du gouvernement au cours des négociations ont
été agencées. Il s’agit là d’une structure maintenant aisément reconnaissable et lorsque dans un secteur donné une situation est en opposition nette avec l’un ou l’autre de ces principes, les syndicats savent maintenant que les offres tendront  à corriger cette situation soit immédiatement, soit par étapes.

Il va de soi qu’en 1966 et 1967 une telle réorganisation de la structure a fait que certains groupes d’employés ont reçu des augmentations considérables alors que d’autres recevaient fort peu de chose ou même, dans certains cas, rien du tout. Il ne faut donc pas s’étonner des difficultés que le gouvernement et les syndicats ont éprouvées pour faire approuver les conventions collectives.
Cette réforme en profondeur était inévitable et d’autre part devait être faite rapidement. Si l’on avait attendu trop longtemps ou si l’on avait cherché  à l’étendre sur un certain nombre d’années, les règles normales des pressions et des négociations auraient probablement empêché qu’elle puisse être poursuivie.

Cette normalisation des structures correspond  à la première phase de la mise en place de la politique salariale. Elle permet d’égaliser les conditions de travail, d’éliminer les disparités dans les taux de salaire s’appliquant  à des fonctions comparables et de mettre de l’ordre dans les échelles de salaire en les simplifiant: c’est ainsi que l’on est passé de plusieurs milliers d’échelles  à dix dans le secteur de l’enseignement.

La normalisation ainsi effectuée, il s’agit d’entrer dans la deuxième phase qui consiste  à opérer un relèvement régulier des salaires au fur et à mesure des années.

Idéalement, une fois terminée la normalisation de la structure, on ne devrait plus avoir  à y toucher pendant de longues périodes de temps; il suffirait d’y appliquer chaque année un taux d’augmentation approprié.
Cela serait trop simple. Pour des raisons qui tiennent à des pénuries pour certains emploi s, ou bien  à des modifications dans l’administration gouvernementale, ou bien encore  à de nouveaux programmes gouvernementaux, on peut avoir  à ajuster de temps  à autre la structure elle-même.

Néanmoins,  à partir du moment où la structure des salaires a été normalisée, le principal objet des négociations devient le rythme annuel de l’augmentation des salaires. L’on suppose évidemment que le niveau de la structure n’implique plus de rattrapage généralisé. Ce qu’il s’agit de déterminer c’est, en somme, un « rythme de croisière « .

Dans le secteur privé, on cherche souvent  à déterminer l’augmentation générale  à partir d’un double critère qui est celui d’une part de l’augmentation du coût de la vie et d’autre part de l’augmentation de la productivité. On a déjà souligné que dans le secteur public la productivité est souvent impossible  à mesurer, n s’agit donc de faire participer la main-d’œuvre du secteur public  à la croissance des revenus de l’ensemble de la population.

Cet enrichissement général entra”ne un accroissement dans le rendement des impôts.

En somme, des taux constants d’impôts ont un rendement de plus en plus élevé, d’une année  à l’autre.

Il semblerait,  à première vue, simple de poser que l’accroissement de la masse salariale s’établira au même niveau que l’accroissement des ressources fiscales. En somme, si ces dernières s’accroissent de 8 ou 9 pour cent par an, la masse salariale s’accroîtrait du même pourcentage. Néanmoins, cette solution simple n’en est pas une. La masse salariale est constituée d’une part des traitements payés aux employés en place et d’autre part de l’accroissement net des effectifs. Or, l’accroissement des effectifs peut provenir de la mise en vigueur de nouveaux programmes de dépenses et l’on ne voit pas pourquoi les employés en place devraient renoncer  à des augmentations de salaires parce qu’un gouvernement
déciderait de multiplier les nouveaux programmes requérant des effectifs additionnels ou de se lancer dans des secteurs où il n’était pas encore présent.

A l’inverse on ne peut pas donner comme augmentation de salaire au personnel en place une hausse égale en pourcentage  à celle des ressources fiscales. En premier lieu il faut, de toute façon,
accroître le nombre de fonctionnaires pour satisfaire les besoins en services publics d’une population croissante, même si le gouvernement ne lance aucun nouveau programme. En second lieu, le gouvernement ne peut évidemment renoncer une fois pour toute  à toute initiative nouvelle.

Dans ces conditions, on peut construire le modèle suivant: une masse salariale est projetée sur les années  à venir en supposant qu’elle comporte un taux d’accroissement des effectifs qui n’est pas supérieur au taux de croissance de la population du Québec. L’Accroissement de cette masse salariale sera proportionnel  à l’augmentation des revenus du gouvernement. Si l’on suppose que l’augmentation annuelle de la population est, disons de l % et que les projections des ressources fiscales du gouvernement  à taux d’impôt constant révèle une augmentation annuelle de, par exemple 8%, alors l’augmentation des salaires du personnel en place serait donc de 6%. Il va de soi que les chiffres que je viens de mentionner sont hypothétiques et destinés  à illustrer le mécanisme.

Ainsi par exemple, dans l’enseignement, on peut envisager au moins dans l’abstrait que le nombre des enseignants ne s’accroisse pas plus rapidement que le nombre d’habitants du Québec aux fins du calcul
de la masse salariale. Si le gouvernement accélère la diffusion de l’enseignement secondaire ou l’extension de l’enseignement dans les maternelles, il s’agit là de programmes nouveaux qui font partie de sa politique générale et qui seront financés  à même les ressources existantes ou en demandant aux contribuables une augmentation de son fardeau fiscal.

n est entendu que lorsque l’on suppose un rythme de progression – pour reprendre l’exemple hypothétique signalé plus haut de pour cent par an, il faut tenir compte de toute une série de facteurs qui s’additionnent ou se soustraient. C’est ainsi, par exemple,  qu’un fonctionnaire disposant  d’augmentations statutaires annuelles se verra offrir un pourcentage d’accroissement sur échelle inférieur au pourcentage d’augmentation offert  à celui qui n’a pas d’augmentation statutaire. De même,
chaque année, les fonctionnaires en fin de carrière prennent leur retraite  à des salaires relativement élevés pour être remplacés par des jeunes dont le traitement est plus faible. De tels facteurs parmi d’autres, doivent être combinés pour en arriver  à une progression de 6dans le taux moyen
de la rémunération du personnel en place.

Les principes étant posés, il reste  à les transcrire dans les offres monétaires que le gouvernement présente aux tables de négociations. Il est évident que la politique  salariale suivie au Québec ne peut pas être établie indépendamment des décisions prises par d’autres gouvernements au Canada et en particulier par Ottawa et par le gouvernement de l’Ontario. Dans la mesure, par exemple, où les autres gouvernements canadiens accroîtraient leurs taux des traitements beaucoup plus rapidement que le gouvernement du Québec, ce dernier serai éventuellement forcé de modifier sa politique salariale même si cela impliquait des augmentations d’impôts. Il est remarquable que des consultations efficaces n’ont jamais eu lieu entre les gouvernements  à ce sujet et que certains gouvernements de par les attitudes adoptées a l’occasion de l’une ou l’autre de leurs négociations ont créé pour les autres gouvernements des situations terriblement difficiles.

D’autre part, le gouvernement de l’Ontario dispose d’un rendement sur ses impôts beaucoup plus élevé que dans le Québec en raison d’un revenu personnel plus important. Dans la mesure où le niveau absolu des salaires en Ontario, il découle ou bien que le niveau des impôts au Québec sera plus élevé ou bien encore que les programmes de dépenses seront moins nombreux. Cela est inévitable.

Mais le cas de l’Ontario présente d’autres particularités intéressantes. La structure des salaires y est encore souvent aussi désordonnée qu’elle pouvait l’être au Québec il y a deux ans. La faiblesse des structures de négociations dans certains secteurs est jusqu’ à un certain point responsable de cet état de chose.
D’autre part les structures de négociations sont restées plus traditionnelles et beaucoup plus fragmentées qu’au Québec, si bien que certains groupes d’employés peuvent de temps  à autre obtenir des salaires très différents de ceux qui sont obtenus dans d’autres organismes ontariens par
des employés faisant substantiellement le même travail. Cette situation a existé trop longtemps au Québec pour que l’on puisse s’étonner de la voie se poursuivre ailleurs.

Néanmoins cette différence de situation entre le Québec et l’Ontario indique clairement que le Québec dans ses négociations ne peut s’aligner systématiquement sur ses voisins. Cela serait renoncer  à toute
la réorganisation qui s’est produite depuis deux ans et rétablir des situations qui ont été corrigées parce qu’on les jugeait injustes. Le problème n’est donc pas de savoir, organisme par organisme et emploi par emploi, si le Québec et l’Ontario s’alignent mais si dans l’ensemble la structure des traitements
au Québec est inférieure, égale ou supérieure  à ce qui, dans l’ensemble, se paie en Ontario. Or, il est certain que la structure des salaires dans le secteur public québécois a été relevée au niveau général ontarien, avec évidemment des taux plus élevés et d’autres moins élevés.

La politique salariale est maintenant bien engagée, la phase de rattrapage et de normalisation étant achevée, nous entrons dans la seconde phase de la politique salariale, au cours de laquelle il s’agit d’opérer un relèvement régulier du niveau des traitements compte tenu de l’augmentation du coût de la
vie.

Il est certain que les négociations des conventions de travail restent agencées  à l’heure actuelle d’une façon conventionnelle. Elles se poursuivent en effet de table en table, d’une façon isolée et fragmentée.

Jusqu’ à présent, le gouvernement négocie séparément, avec le groupe de fonctionnaires, celui des professionnels, celui du personnel des hôpitaux, sans qu’il existe de structure permettant une négociation entre le gouvernement et les grandes centrales syndicales en tant que telles. Le gouvernement envisage dans l’avenir,  à l’occasion du renouvellement des conventions collectives
en 1971 de créer une nouvelle structure de négociations en vertu de laquelle il consulterait les centrales syndicales au cours d’une ronde préliminaire de négociations entre le gouvernement et les centrales elles-mêmes en vue de définir des rythmes généraux d’accroissement. L’un des résultats en serait sans doute une amélioration du climat général des négociations. D’autre part, parce que de telles négociations mettent en cause non seulement les employés, mais aussi l’ensemble de la population, il serait sans doute utile d’y associer les représentants de certains corps intermédiaires. Une fois défini ce cadre général, les négociations  à chacune des tables pourront alors être poursuivies d’une façon plus
satisfaisante pour chacune des parties.

La formule qui pourra être utilisée reste encore  à élaborer, mais il est clair qu’elle permettrait un type de négociations plus efficace au profit des intérêts du Québec tout entier.

<Masse19681028>
<ALLOCUTION DE L’HONORABLE MARCEL MASSE SUR L’ALCOOLISME DANS L’INDUSTRIE Joliette, le 28 octobre 1968>

Excellence, mesdames, messieurs,

L’honneur que les responsables de ce colloque ont bien voulu me faire aujourd’hui en me demandant d’en partager la présidence avec leur distingué Évêque, me touche personnellement. Et je les en remercie sincèrement.

Il faut bien se l’avouer: le problème de l’alcoolisme en est un qui est de la responsabilité de tout le monde: les gouvernements, les collectivités, les familles, les individus. Vouloir le faire porter serait une erreur.

Certes il appartient au gouvernement de protéger la santé publique. À ce titre, il lui revient de dispenser les traitements hospitaliers adéquats. S’il y en a encore beaucoup  à faire dans ce domaine, on doit cependant convenir que la situation s’améliore d’année en année. Le rapport annuel de l’Office de la Prévention
et du Traitement de l’Alcoolisme et des autres Toxicomanies, organisme qui dépend du Ministère de la Santé, montre entre autre qu’en 1967 ses cliniques ont admis 5984 patients, pour 89,691 jours d’hospitalisation. Il faut ajouter  à ces chiffres ceux d’un nombre appréciable d’hôpitaux généraux ou psychiatriques. Mentionnons parmi eux l’Hôtel-Dieu de Montréal, et surtout, ici à Joliette, l’Hôpital St-Charles. Celui-ci, entre parenthèses, accomplit un travail considérable dans le traitement et la recherche. Mais, s’il est bien de pourvoir  à la guérison, encore vaut-il mieux prévenir. Réparer les pots cassés coût extrêmement cher. Et en fin de compte c’est toute la collectivité qui paie les factures. Au surplus, cela ne tarit pas la source du mal. Et ce mal est si profond que les gouvernements ne peuvent assumer seuls la responsabilité de sa régression. Habitués que nous sommes  à nous comporter selon des habitudes sociales enracinées depuis des siècles, nous en sommes arrivés  à l’accepter allégrement, sans même nous arrêter  à en mesurer ses conséquences dans notre vie journalière. C’est l’abus qui
se généralise, pour en arriver  à des sortes d’épidémies que non seulement les services officiels de la santé ont du mal  à contrôler, mais qui, au surplus, pèsent de plus en plus lourdement sur le fonctionnement de notre société.

C’est la sécurité routière qui se trouve compromise. Notre vie est en perpétuel danger sur nos routes, et les primes d’assurances crèvent de plus en plus nos budgets familiaux.

C’est l’éducation de nos jeunes qui,  à l’exemple, des adultes, tentent maintenant toutes les expériences, et compromettent leur avenir.

C’est l’ordre public, que troublent les buveurs excessifs, malgré un travail croissant et coûteux de l’appareil judiciaire et policier.

C’est la vie familiale en danger, où pourtant se forge en grande partie le bonheur de l’homme et où il reconstruit ses forces et son efficacité.

Et enfin, c’est la stabilité économique, la productivité des entreprises, le dynamisme des dirigeants et des ouvriers, qui se trouvent compromis; parce qu’incapables de maîtriser les conditions difficiles de la vie contemporaine.

C’est sur ce dernier point que portera aujourd’hui votre étude, auquel vous avez donné le titre: « Alcoolisme dans l’industrie ».

Il faut en convenir: Au Québec, l’attitude des petites et moyennes industries vis-à-vis de l’alcoolisme consiste trop souvent  à oublier ce problème.

En faisant cette distinction, nous laisserons sans doute penser que la grande industrie n’est pas concernée par cette critique. N’allons cependant pas jusqu’ à dire que toutes les grandes entreprises se sont penchées sur le
problème de l’alcoolisme. Mais certaines, et non des moindres, en sont arrivées après de sérieuses études  à mettre en place des politiques positives. Pour n’en citer que quelques-unes: La Compagnie de téléphone Bell, l’Hydro-Québec, la Domtar, Price Brothers, Shell, l’Alcan, la Consolidated Papers, la Compagnie pétrolière B. A., et d’autres encore qui nous échappent. Certaines compagnies ont admis dans leurs conventions collectives des clauses reconnaissant les alcooliques comme des malades, leur assurant ainsi une protection salariale et médicale adéquate. Et elles perfectionnent progressivement
leurs méthodes de dépistage avec le concours de leur personnel de cadres, n reste cependant encore beaucoup  à faire, même dans ce secteur de la grande entreprise.

Une des grandes difficultés que nous ayons  à surmonter, c’est l’ignorance générale face  à l’existence de la maladie. Trop de dirigeants transportent dans leur vie professionnelle l’image qu’ils se
font comme homme, de l’alcoolique: dans leur optique, celui-ci, trop souvent, est un irrécupérable. Le seul remède, c’est le congédiement. Attitude négative qui a pour effet de priver l’entreprise des services d’un employé pour la formation duquel elle a investi des sommes importantes. .. Il est pourtant évident que le coût d’entraînement d’un nouvel employé représente un investissement beaucoup plus fort en fin de compte que celui consenti pour un dépistage organisé, et pour une aide au travailleur malade déjà en
place. Songeons que l’employé qui présente des signes d’alcoolisme a, dans la plupart des cas, entre huit et douze années d’expérience dans son domaine. Ceci montre bien d’autre part que ce n’est pas nécessairement un instable, professionnellement parlant, et qu’en tout cas, le patron trouve avantage  à le garder  à son service. La revue « Sales Management » d’août 1958 le confirme d’ailleurs, et je cite:
« L’alcoolisme touche habituellement les employés les plus efficaces d’une entreprise. L’âge de 90% de ses victimes varie entre 35 et 55 ans, soit la période la plus productive de l’individu. L’employé alcoolique habituel est  à l’emploi de l’entreprise depuis 11.3 années, et son dossier, alors que ses absorptions d’alcool étaient normales, démontre qu’il fournissait un rendement supérieur  à la
moyenne ».

Au fond, les évaluations du nombre des travailleurs alcooliques sont souvent contradictoires. Mais on pense que de 5  à 8% des travailleurs nord-américains souffrent d’alcoolisme. On estime généralement à 74,000 le nombre d’alcooliques dans le Québec. La région de Joliette n’en est pas miraculeusement protégée, et ce sont des millions de dollars qui sont perdus en salaire pour les travailleurs atteints aussi bien que pour les entreprises: car il a été établi que la productivité des employés souffrant de cette maladie n’est que de 50% de celle de l’employé normal.

Il fut un temps où le champ de la lutte contre l’alcoolisme était laissé au dévouement des pasteurs, des organisations humanitaires. Mais en notre siècle où règne le pragmatisme, rien n’échappe au microscope des chercheurs. Si, d’une part, il est révoltant de les voir parfois considérer l’homme comme une simple machine  à qui l’on ne demande que du rendement, il y a tout de même du positif  à tirer de leurs évaluations.

L’alcoolisme dans l’industrie est un problème important qu’on n’étudie pas seulement chez nous. Des études économiques sérieuses sont faites dans les pays les plus évolués du monde. dernièrement un congrès international réunissait  à Washington plus de 2,000 délégués. Il fut aussitôt suivi d’un autre  à Québec, sur la sujétion aux drogues, organisé par l’Office de la Prévention et du Traitement
de l’Alcoolisme et des autres Toxicomanies où 25 pays étaient représentés. À Paris, il y a deux ans, on présentait  à l’Académie de Médecine une étude scientifique qui montrait que les pertes économiques  à l’échelon national encourues par la France  à cause de l’alcoolisme se chiffraient par milliards… En Angleterre, aux États-Unis, on observe la même situation.

Il convient donc de féliciter « le Conseil Communautaire sur l’alcoologie de Joliette » qui, avec la collaboration de l’Office de la Prévention et du Traitement de l’Alcoolisme et des autres Toxicomanies du Québec, a pris l’initiative de ce colloque. Formé en 1965, ce Conseil communautaire de Joliette groupe des citoyens désireux d’unir leurs efforts afin de favoriser une consommation rationnelle de l’alcool. L’objectif premier de cet organisme est la prévention.

Depuis près d’un an ce Conseil tient un secrétariat permanent au service de la population de la région. Celle-ci est d’ailleurs bien favorisée par la présence  à l’hôpital St-Charles d’une clinique de réadaptation pour alcooliques, au travail de laquelle il convient de rendre un hommage tout
particulier.

Au nom du Gouvernement, je souhaite donc un plein succès au travail qu’accomplit ce conseil communautaire. Et cela pour le bien de la population en même temps que pour la prospérité économique de tout le Québec dont nous avons plus que jamais besoin.

<Masse19681029>
<ALLOCUTION DE L’HONORABLE MARCEL MASSE À L’ASSEMBLÉE LÉGISLATIVE LE 29 octobre 1968>

Monsieur le Président,

Le projet de loi sur le Ministère de l’immigration qui vient d’être présenté  à l’Assemblée Législative du Québec en deuxième lecture est un événement d’une très grande importance qui répond aux souhaits qu’avaient exprimés de nombreux Québécois.

Pour ma part ce projet de loi me réjouit d’autant plus que l’immigration a toujours été dans le passé, et reste encore  à l’heure actuelle, un sujet qui me tient  à cœur et qui s’inscrit parmi mes premières préoccupations.

Je crois que la création d’un ministère de l’immigration répond  à un besoin urgent, je dirais même a une nécessité vitale pour le Québec, puisque le phénomène de l’immigration est lié  à l’avenir démographique, socio-économique et culturel de la collectivité québécoise.

Depuis plusieurs années déjà, des statisticiens des démographes, des sociologues, ont publié des chiffres alarmistes et mis en lumière certains faits inquiétants qui n’ont pas manqué de faire naître notre appréhension.

Ces données se résument ainsi: avec une population en très grande majorité d’expression française, le Québec a reçu une immigration ou les francophones n’ont représenté que 12  à 13 %. Par ailleurs près de 90% des immigrants s’intègrent  à la communauté anglophone du Québec.

Le projet de création d’un nouveau ministère prouve qu’au Québec, il est possible de faire autre chose que de jouer les prophètes de malheur et d’avoir une attitude défaitiste ou indignée sur les questions d’immigration et que l’on est capable de s’engager, lorsque cela est nécessaire, dans une action énergique et lucide qui n’est faite ni de solutions partielles ni de demi-mesures. Ce projet de loi est
le résultat d’une prise de conscience réelle de la situation présente et contient des moyens précis et efficaces qui permettront à long terme de corriger la situation.

Nous ne devons pas oublier qu’ à l’heure actuelle, les néo-canadiens représentent 30% de la population canadienne et qu’en 1971 leur nombre dépassera celui des
Canadiens français. L’on sait que l’immigration constitue jusqu’ à présent  à peu près exclusivement des gains pour la communauté anglophone et que si l’immigration se maintient au niveau actuel, le groupe francophone s’en trouvera dangereusement réduit. Ce phénomène ne sera plus compensé par la surnatalité des francophones dont le taux de natalité est aujourd’hui inférieur  à celui des anglophones.

Ce flux ininterrompu d’immigrants, nous n’avons pas réussi jusqu’ à présent  à en faire bénéficier la communauté francophone.

Il est certain que le gouvernement d’Ottawa ne nous y a pas aidés, puisque sa politique en matière d’immigration ne semblait avoir été conçue et appliquée qu’en faveur des intérêts des Anglo-canadiens, sans tenir compte de ceux des francophones, et sans veiller au maintien de l’équilibre entre chacun des deux peuples fondateurs.

Mais cette attitude, aussi décevante qu’elle puisse être, ne constitue qu’un seul aspect du problème. Il y eut aussi de notre part un manque de dynamisme, et une tendance au « laisser-faire » qui, enfin de compte, s’est retournée contre nous. Nous n’avons jamais eu une attitude suffisamment positive  à l’égard de l’immigration.

Il était temps que nous réagissions. Il était temps que se crée un ministère de l’immigration proprement québécois qui ait une politique axée sur un juste équilibre ethnique et qui prenne en charge lui-même le recrutement, l’accueil, et l’adaptation au milieu québécois des immigrants qui viennent accroître notre population et contribuer  à l’épanouissement matériel et culturel de notre collectivité.

Mais il ne faudrait pas croire qu’il suffit de prendre des mesures d’ordre administratif pour que le problème soit réglé et que nous n’ayons plus qu’ à attendre confortablement des résultats mirifiques.

Rien ne se fera si la mise en place d’une structure nouvelle comme celle d’un ministère de l’immigration ne s’accompagne pas simultanément d’un changement de mentalité de notre part envers ceux qui choisissent le Québec comme nouvelle patrie.

Ce changement de mentalité doit se traduire de deux façons:
– En premier lieu par une attitude positive  à l’égard des valeurs qu’apporte l’immigration.
– En second lieu par un accueil chaleureux et authentique des nouveaux-venus par l’ensemble de la collectivité québécoise.

L’immigration constitue, un apport décisif de richesse et de renouvellement sur lequel nous devons
compter et dont nous devons tirer le maximum. Les valeurs qu’apportent les immigrants qui choisissent de s’installer au Québec, ne doivent pas être ignorées ou dédaignées car elles sont un facteur de progrès sur le plan démographique, sur le plan du développement économique comme sur le plan culturel.

Le Québec est un pays neuf, qui n’a pas fini de se bâtir, et de se développer, qui n’a pas encore mis en valeur toutes les richesses naturelles de son territoire, ni exploité tous les secteurs de l’économie moderne. L’avenir reste encore  à construire.

Dans cette perspective, l’immigration représente, d’un point de vue démographique, une valeur inestimable. Puisqu’il s’agit avant tout de veiller  à maintenir notre force démographique face au continent anglo-saxon, l’arrivée de Néo-québécois dans notre pays peut nous aider considérablement  à maintenir et  à augmenter le chiffre de notre population, et cela d’autant plus que la surnatalité du groupe francophone ne contribue plus,  à l’heure actuelle,  à assurer une croissance démographique suffisamment importante.

L’histoire nous donne de nombreux exemples de peuples qui se sont édifiés grâce  à la venue et  à l’installation de vagues successives d’immigrants. Il n’est qu’ à se rappeler les grandes périodes d’immigration qui ont marqué la croissance du peuple américain et déterminé la poussée
et la mise en valeur de l’ouest des États-Unis. Au Québec, nous avons encore  à réaliser une poussée et une mise en valeur du nord puisqu’en fait, le secteur pleinement, véritablement industrialisé, ne couvre encore qu’un quart du Québec, ou même qu’un cinquième. Jusqu’ à présent, la ville de Montréal,
et ses environs ont bénéficié de plus des 4/5 des immigrants qui se sont installés au Québec. Mais il existe ailleurs que dans la sphère métropolitaine, des régions économiques, des des villes, qui ont besoin d’être stimulées dans leur activité et dans leur développement.

Il est certain que la situation qui a prévalu jusqu’ à maintenant ne doit cependant pas se perpétuer telle quelle. Depuis vingt ans, le Québec a accueilli environ 500,000 immigrants. Sur ce nombre, 60  à 65,000 au plus étaient francophones au regard de 440  à 450,000 de nationalités diverses autres que francophones. Ainsi, notre société  à majorité francophone a vu les 2/3 de ses immigrants
adopter la langue de la minorité. Si la croissance démographique du Québec grâce  à l’immigration est une chose souhaitable, elle ne doit pas cependant se faire aux dépends de l’équilibre ethnique par une érosion  à brève échéance du groupe des Québécois francophones.

Il est donc important que le Québec cherche  à attirer de plus en plus des immigrants déjà francisés. Sans doute les réserves de la France, de la Belgique et de la Suisse sont elles limitées, mais il n’en reste pas moins que tous les efforts  à faire de ce coté n’avaient pas été tentés, et que le Québec ne tirait pas tout le parti qu’il pouvait de l’Europe francophone non plus que des pays d’autres continents ou le
français est parlé.

Le problème démographique rejoint ici le secteur économique puisque l’immigration, tout en constituant un apport de population, crée en même temps une offre supplémentaire de travail. Certains s’inquiètent d’ailleurs de cette pléthore de travailleurs que l’immigration jette chaque année sur le marché du travail. Mais le problème du chômage reste beaucoup plus lié  à la création de nouveaux
emplois qu’ à la concurrence qu’exercent les nouveaux arrivés dans le domaine du travail. D’autre part, il ne faut pas négliger le fait que la masse d’immigrants qui entre chaque année Québec, ne fait pas qu’influencer l’offre de travail, mais qu’elle contribue également  à augmenter la demande de biens et de
services dans l’économie.

Enfin, si les immigrants sont correctement informés avant leur départ, des besoins en main-d’œuvre, de la demande qui existe dans les différents secteurs, ainsi que des possibilités de carrière qui s’offrent  à eux dans les régions économiques du Québec, il y a beaucoup de chance pour que les Néo-Québécois soient beaucoup plus des facteurs de progrès économique, voire de perfectionnement technique que de futurs candidats au chômage.

Enfin, sur le plan culturel, l’immigration peut être une source de valeurs enrichissantes pour la communauté qui accueille les nouveaux arrivants car la culture d’une nation est un milieu vivant qui se caractérise autant par la force de continuité que par sa capacité de renouvellement.

C’est un contexte humain qui s’enrichit sans cesse d’influences extérieures et d’apports étrangers. Dans un pays d’immigration comme le Québec, les mœurs, les modes de vie, les mentalités d’autres nations se fondent et s’imbriquent dans la culture québécoise pour la rendre finalement plus féconde et plus dense.

Un milieu culturel ne doit pas être fermé sur lui-même. Il a besoin pour se développer et s’épanouir d’être en contact avec d’autres courants intellectuels. Il doit être ouvert  à l’influence d’humanismes différents.

Mais il y a un équilibre délicat, un dosage subtil  à réaliser entre les influences étrangères et
les éléments propres  à une culture. IL suffit que les traditions perdent leur inspiration proprement nationale, il suffit qu’un autre langage s’infiltre au cœur de la langue maternelle au point de la déformer, il suffit que la façon de penser d’un peuple soit supplantée par des structures mentales étrangères pour que la texture culturelle perde de sa densité et que l’identité nationale se brouille.

Ce même équilibre est nécessaire lorsqu’il s’agit des traditions ethniques des immigrés qui s’installent au Québec. Les valeurs culturelles qu’apportent ces personnes d’origine différente pourront être profitables et enrichissantes aux Québécois en autant que ceux-ci sauront les respecter et contribueront  à les préserver. Cela demande de la part de la majorité une attitude de tolérance et d’accueil  à
l’égard des groupes minoritaires, cela demande de l’estime mutuelle et de la bonne volonté.

En plus d’une attitude positive  à l’égard des valeurs tant démographiques qu’économiques et culturelles de l’immigration, nous croyons qu’il est essentiel que notre communauté fasse un effort pour mieux accueillir les immigrés si nous voulons que le futur ministère de l’immigration ne demeure pas une structure vaine mais devienne un instrument efficace dans son domaine. Si l’on désire que les néo-Québécois rallient au groupe francophone, plutôt qu’ à celui des anglophones, il faut qu’ils le perçoivent  à la façon dont nous les accueillons et dont nous nous préoccupons de leur adaptation  à leur nouvelle vie.

Les Québécois ne sont pas  à l’abri de ce reproche sur ce point. Il existe depuis toujours chez les Franco-québécois une sorte de réserve et de méfiance qui tourne parfois  à l’hostilité ou  à la xénophobie,  à l’égard de l’immigration et de l’immigrant. D est assez fréquent d’en tendre dire que les immigrants se sentent mieux accueillis par les anglophones que par les Canadiens français.

Il y a bien sur un facteur économique qui joue dans l’option de l’immigrant en faveur de la minorité anglaise du Québec. Le néo-Québécois qui décide de poursuivre sa vie ici, cherche, comme il est normal,  à acquérir la meilleure situation économique possible. Or il comprend vite qu’au Québec français, et qu’ à Montréal, deuxième ville française du monde, la langue anglaise joue malgré tout, un rôle essentiel dans les domaines industriel et commercial et qu’elle est en fin de compte la langue des
communications sociales et de la réussite professionnelle.

Peut-être optera-t-il plus volontiers pour le français si la majorité francophone lui faisait la preuve que
sa langue peut-être, elle aussi, la langue de travail et de promotion. Peut-être deviendra-t-il un Québécois francophone s’il reçoit de la part du groupe français un intérêt et une aide qui facilite son insertion réelle dans la communauté franco-Québécoise, au niveau des relations humaines comme
à celui de son installation matérielle et de son adaptation professionnelle. C’est là un effort que doit accomplir chaque Québécois personnellement et qui sera réalisé d’une façon plus large et plus systématique par la nouvelle administration que se donne le Québec et qui nous l’espérons, saura réaliser les objectifs auxquels elle est destinée.

<Masse19681105>
<ALLOCUTION DE L’HONORABLE MARCEL MASSE À L’OCCASION DE LA SIGNATURE DE LA CONVENTION COLLECTIVE AVEC LES PROFESSIONNELS Le 5 novembre 1968>

Je suis extrêmement heureux de vous adresser la parole ce matin  à l’occasion de la signature de  la convention collective de travail intervenue entre le Gouvernement et le syndicat des Professionnels du Gouvernement du Québec.

La première rencontre entre les partis eu lieu le 1er janvier 1968 et, tout au cours des mois qui ont suivi, les négociations se sont déroulées dans un climat de sérieux et de sincérité qui a clairement démontré le désir de chacune des parties de véritablement négocier.

Je tiens  à ce titre  à féliciter les négociateurs de chacune des parties. Cette convention d’une durée de trois ans touche 2,500 professionnels  à l’emploi du gouvernement qui se répartissent dans des corps différents tels celui des agronomes, des arpenteurs, des géomètres, des chimistes, des professionnels, des ingénieurs forestiers et médecins vétérinaires ainsi que certaines autres professions non fermées
qui sont décrits  à l’alinéa c) de l’article 69 de la Loi de la Fonction publique.

Il est  à noter que les clauses normatives du présent contrat intervenu entre le Gouvernement et
ses professionnels tendent  à se différencier de façon nette des clauses normatives adoptées dans les contrats de travail des autres fonctionnaires et ouvriers du Gouvernement.

Ainsi, plusieurs clauses normatives portant notamment sur le perfectionnement, le régime syndical, le règlement des griefs, l’arbitrage, et la langue de travail ont fait l’objet de changements positifs.

Au sujet de l’organisation de la carrière et de l’avancement, l’objectif du gouvernement fut de faire en sorte que des lignes de carrières soit systématiquement organisées. Un accord est intervenu  à ce sujet pour faire de l’excellence professionnelle le critère de nomination  à la classe 1 pour tout employé déclaré éligible  à l’avancement  à cette classe.

Au chapitre des salaires, le gouvernement a accordé des augmentations qui se situent toutefois  à l’intérieur de la politique salariale.

Parmi les autres questions qui ont fait l’objet d’un accord, il faut noter celle des vacances annuelles où il est prévu: – quatre (4) semaines de vacances après 15 ans de service au lieu de 20 ans, trois (3) semaines après 5 ans, deux (2) semaines après un an.

Enfin sur le plan du perfectionnement un comité conjoint,  à caractère consultatif « Comité des Relations professionnelles » assisté de sous-comités formés au niveau de chaque ministère étudiera les questions relatives au perfectionnement et du recyclage et soumettra des recommandations  à l’employeur, (article 9.05)

Enfin, les professionnels ont enregistré des gains dans le domaine des allocations spéciales (article 38) et des assurances (article 44).

<Masse19671117>
<ALLOCUTION DE L’HONORABLE MARCEL MASSE À L’OCCASION DU COLLOQUE SUR L’AGRICULTURE À SAINT-JACQUES Le 17 novembre 1968>

C’est avec grand plaisir que j’ai accepté la présidence d’honneur de ce colloque sur l’agriculture qui réunit  à Saint-Jacques les agriculteurs du comté de Montcalm et des environs.

Je suis extrêmement heureux de m’entretenir de ce sujet avec vous, – heureux parce que c’est toujours avec beaucoup de joie que je rencontre personnellement les agriculteurs de ce comté et des comtés voisins, heureux aussi parce que nous avons  à parler d’agriculture et que je considère que c’est là un sujet extrêmement important.

Étant donné la place que tient l’agriculture dans la vie économique du Québec, je crois d’ailleurs que nous sommes tous concernés par ce sujet. C’est pourquoi je considère qu’un colloque comme celui-ci a une grande importance car il contribue, grâce  à l’échange d’idées auquel il donne lieu,  à sensibiliser l’opinion sur les questions agricoles et  à améliorer en fin de compte l’information que les uns et les autres possèdent dans ce domaine.

Qu’un colloque ayant pour thème l’agriculture vous ait attirés ne me surprend pas puisque la production agricole constitue l’une des principales activités de la région et qu’elle demeure pour le Québec, l’une des productions les plus importantes de notre économie.

Certains prétendent, vous le savez, que l’agriculture et l’élevage sont des activités dont l’intérêt diminue au profit d’un secteur industriel en pleine croissance et en plein développement.

Certains affirment que l’agriculture constitue une sorte d’obstacle, de frein,  à l’expansion économique régionale.

Certains disent qu’il est préférable de mettre toutes nos énergies au profit d’autres secteurs de l’économie qu’ils considèrent essentiels que ceux de l’agriculture et de l’élevage.

Certains font valoir que l’agriculture ne constitue pas un domaine prioritaire. Je crois que ces gens-là font une erreur de jugement et d’analyse très grave. Je crois qu’ils ont une vision fausse de la situation actuelle du Québec. Je crois qu’ils ne se rendent pas suffisamment compte que le développement équilibré de l’agriculture et de l’élevage reste essentiel au développement d’un Québec plus riche et plus prospère.

L’agriculture ne doit pas être reléguée au second plan. Elle ne doit pas être abandonnée au hasard comme une parente pauvre du secteur industriel. Elle ne doit pas être traitée comme un secteur de moindre importance, auquel on applique des mesures provisoires et dispersées qui
ne règlent fondamentalement aucun problème.

Non. Agir ainsi serait oublier 1 a dimension humaine de la question agricole. Ce serait oublier que ce sont des hommes qui sont en jeu, leur vie quotidienne et l’avenir de leurs familles. Ce serait oublier
que la ferme, ce n’est pas seulement une unité de production, mais aussi, et surtout un mode de vie.
L’agriculture a une place trop importante, trop essentielle dans la vie économique de l’ensemble du Québec pour que l’on se permette de la négliger. Sa contribution au développement général de nos ressources, au dynamisme de notre production, est trop décisive pour que l’on puisse l’oublier.

Qui d’autre, en effet, que le secteur agricole fournit les produits nécessaires  à la nutrition de l’homme et  à la continuation de la vie?

Qui d’autre que l’agriculture québécoise produit 60% des denrées qui sont consommées au Québec? Pour un pays dont les conditions physiques et climatiques imposent l’importation de tous les produits tropicaux
et d’une partie importante des céréales, produites à meilleur compte dans l’ouest canadien, pour un pays comme celui-ci, je crois que ce degré d’auto-approvisionnement constitue une proportion intéressante. Cette proportion, bien sûr, pourrait être encore améliorée et elle le sera dans l’avenir, j’en ai la conviction, mais à l’heure actuelle, ce chiffre nous fait réfléchir sur l’ampleur de la production que fournit actuellement l’agriculture.

Qui d’autre en fin que l’agriculture fournit directement ou indirectement la matière première d’une partie importante du secteur industriel proprement dit? Une portion toujours croissante de l’industrie dépend ainsi de l’agriculture. Que ce soit dans l’industrie alimentaire, dans la conserverie ou dans les industries de transformation, toute une zone de la vie économique se trouve dominée par l’activité
agricole. Des milliers et des milliers d’emplois sont ainsi reliés, plus ou moins directement,  à l’agriculture. Et cela, sans compter le quart de population active qui se trouve employée par le secteur agricole!

C’est pourquoi je crois que les agriculteurs, les agronomes et le gouvernement doivent travailler plus que jamais  à améliorer les structures de l’agriculture, à accroître sa productivité et  à hausser le revenu du secteur agricole.

Comme dans la plupart des autres pays développés, l’agriculture du Québec est  à l’heure actuelle en pleine période de transition, en pleine « crise de croissance ». Cette évolution se manifeste par un foisonnement d’idées nouvelles, par un ensemble d’innovations sans précédent, par un dynamisme  à toute épreuve qui marque chaque branche de l’agriculture. Il y a bien sûr, et il ne faut pas se le cacher,
un certain nombre de problèmes, dont celui, entre autres, des frais d’exploitation de la ferme qui s’élèvent trop rapidement par rapport au prix global des produits agricoles. Mais il n’en reste pas moins que c’est dans le sens positif que tendent les forces actuelles de l’agriculture. Et c’est là l’une des
caractéristiques les plus frappantes de la situation présente.

Qui aurait pu dire, il y a dix ans, il y a vingt ans, que nous serions en 1968 plongés au cœur d’un courant aussi puissant de renouvellement? Qui peut dire maintenant l’ampleur que prendra le mouvement amorcé?

Je crois que cette évolution qui entraîne l’agriculture vers l’avant, qui la pousse sans cesse vers le progrès, ne doit ni nous désemparer ni nous effrayer. Mais elle doit recevoir au contraire tout notre enthousiasme et toute notre coopération. Elle doit bénéficier de l’effort conjugué de tous ceux qui sont engagés dans le domaine de l’agriculture: l’effort de ceux qui sont les propriétaires des terres et qui en tirent des richesses grâce  à leur labeur, l’effort des spécialistes de l’agriculture qui ont consacré de longues années  à l’étude des phénomènes du sol et qui en ont acquis une connaissance qu’ils mettent maintenant au service des agriculteurs, l’effort enfin des pouvoirs publics qui ont la responsabilité de veiller  à ce que le secteur agricole augmente sa prospérité tout en l’aidant  à vaincre le mieux possible ses difficultés. Lorsque l’on jette un coup d’oeil en arrière sur la situation de l’agriculture québécoise au cours des années passées, l’on s’aperçoit que ce phénomène d’évolution rapide que connaît actuellement le secteur agricole prend ses racines loin en arrière. Depuis vingt ans, en effet, l’une des caractéristiques de l’agriculture québécoise fut sa tendance constante  à augmenter sa productivité grâce  à l’utilisation de techniques toujours plus modernes. En même temps, le volume de ses productions et en particulier de ses productions spécialisées s’est accru, tandis que la qualité de ses produits s’est sans cesse améliorée. Certaines productions ont d’ailleurs augmenté en volume d’une façon spectaculaire, répondant  à une demande croissante et bénéficiant des améliorations apportées par le progrès technique.

Le rapport de la Commission d’Enquête sur l’agriculture du Québec indique en effet qu’entre 1946 et 1965, la production de bétail s’est accrue d’environ 30 pour cent. Celle du porc a augmenté de 80 pour cent tandis que celle de la volaille a augmenté de plus de 70 pour cent.

Alors qu’en 1946 les produits laitiers, les volailles, le porc, le bétail et les oeufs ne représentaient que 65 pour cent du revenu des agriculteurs, les mêmes productions assurent en 1965 jusqu’ à 80 pour cent de la recette agricole.

Depuis vingt ans, la production de l’agriculture québécoise a donc été d’une façon générale en progrès constant et plus particulièrement dans le domaine des productions spécialisées.

Mais ce qui a été réalisé jusqu’ici ne représente qu’une partie de ce qui peut être encore fait dans le secteur agricole. La production agricole du Québec peut encore être augmentée de façon considérable, puisque la productivité de ce secteur est en constante augmentation et qu’elle est encore loin d’avoir atteint son plafonnement.

Les conditions naturelles du Québec lui permettent une importante production agricole qui a surtout été tournée jusqu’ici vers la satisfaction des besoins régionaux. Mais de nouveaux débouchés apparaissent dès maintenant:

– Au niveau du Québec, où la demande d’aliments riches en protéines tend  à augmenter. Les viandes, les légumes, les fruits remplacent dans l’alimentation moderne la consommation des féculents: pommes de terre et céréales. Depuis 1953, la consommation de viande, par personne, a augmenté de 5% en particulier la viande de bœuf et de volaille.  Au niveau du Canada où le développement du commerce inter-provincial peut constituer un débouché intéressant  à long terme pour les agriculteurs du Québec.

Au niveau international, enfin, où certains  pays en voie de développement manquent de ressources nutritives suffisantes et où certains autres doivent faire grand effort d’industrialisation et donner, pour un temps, moins d’importance  à l’agriculture.

En définitive, les perspectives d’avenir de l’agriculture n’ont jamais été aussi stimulantes qu’ à l’heure actuelle. L’agriculture québécoise est en mesure d’améliorer ses performances et elle a déjà commencé  à le faire.

Pour y parvenir, les cultivateurs ne sont pas seuls. Ils peuvent compter sur l’aide entière et sur la collaboration constante du gouvernement qui est là pour cerner avec eux les difficultés et les aider  à trouver et  à mettre en place les solutions les plus efficaces.

C’est par cette coopération étroite que le Québec sera en mesure de relever le défi qui se pose  à lui: construire une agriculture toujours plus moderne et toujours plus prospère.

Cette collaboration entre le gouvernement et les agriculteurs est déjà commencée. Elle suit  à l’heure actuelle quatre lignes de force, qui sont en même temps les quatre courants qui caractérisent la période
de transition dans laquelle nous vivons actuellement. Ces quatre lignes de force sont:
1. la tendance  à l’agrandissement des exploitations
2. le besoin croissant de crédits  à long,  à moyen et  à court terme
3. l’utilisation accrue des techniques les plus modernes
4. l’organisation plus poussée de la mise en marché.

La ferme d’aujourd’hui cherche de plus en plus  à agrandir la surface de son sol cultivable.

Il s’agit là d’une tendance normale car les exploitations agricoles n’occupent que 4% du territoire québécois alors que les développements urbains en accaparent chaque année des dizaines et des dizaines de milles carrés supplémentaires, surtout dans les régions de la périphérie de Montréal qui possèdent pourtant les sols les plus fertiles.

En vue de favoriser l’aménagement, l’agrandissement et le regroupement des exploitations agricoles, le gouvernement a mis sur pied une nouvelle structure administrative qui divise le Québec en douze grandes régions agricoles.

Dans chacune de ces régions, un inventaire complet du potentiel et des ressources agricoles a été entrepris grâce  à l’organisation de bureaux régionaux tandis que des équipes de spécialistes ont été mis  à la disposition des agriculteurs afin de les aider à trouver les meilleures solutions aux problèmes qu’ils peuvent rencontrer.

Le gouvernement a prévu, d’autre part, d’aider d’une façon directe le cultivateur qui désire agrandir sa ferme en le faisant bénéficier de la somme de $50.00 par acre acheté et en le gratifiant de prêts spéciaux destinés au rachat des terres.

Dans le but de favoriser le plus possible l’extension des exploitations agricoles, une politique de mise en valeur des terres arables a également été entreprise. Il s’agit d’un plan quinquennal de drainage souterrain et superficiel, d’épierrement et d’amélioration des terres. Ce programme, qui est déjà en application depuis un an, permettra entre autre la pose de 50,000,000 pieds linéaires de drainage souterrain.

Mais cette tendance actuelle vers l’agrandissement des exploitations ne saurait se réaliser efficacement si les agriculteurs ne peuvent pas obtenir le crédit dont ils ont besoin. Et c’est là l’une des grandes nécessités de l’agriculture actuelle. Les agriculteurs d’aujourd’hui ont besoin de capitaux pour s’équiper de matériel moderne, pour mécaniser leurs fermes, pour acheter des engrais et pour établir leurs fils.

Afin de mieux les aider en ce sens, le gouvernement a entrepris l’étude d’une nouvelle législation sur le crédit qui devrait apporter prochainement une solution  à ce problème.

Dans le but d’assurer une meilleure protection du revenu des agriculteurs et de leur faciliter par conséquent l’obtention de crédits d’opération, le gouvernement a mis en vigueur depuis le 1er janvier 1968, un régime d’assurance-récolte qui couvre la perte subite et brutale de certaines productions agricoles. Il s’agit là d’une forme de protection contre des phénomènes naturels, imprévisibles  et inévitables, que les contrats d’assurance ordinaires n’ont jamais été en mesure de couvrir. L’assurance-récolte, donnant droit  à une compensation pour les pertes que subissent les cultures, représente pour l’agriculteur le moyen de se garantir un meilleur niveau de revenu. Elle lui permet aussi d’améliorer considérablement ses facilités de crédit car il peut utiliser son certificat d’assurance comme garantie
supplémentaire pour obtenir un prêt. Il peut aussi se servir du montant de sa compensation comme remboursement  à la banque ou  à la caisse de crédit si sa récolte a été endommagée. Une mesure d’assistance protégeant le bétail a également été mise sur pied en attendant qu’un programme d’assurance-bétail soit établi de façon définitive.

La ferme d’aujourd’hui ne se caractérise pas seulement par son besoin accru de facilités de crédits mais aussi par sa tendance croissante  à utiliser des techniques modernes. Les agriculteurs ne veulent pas
seulement améliorer la taille de leurs exploitations, effectuer des investissements plus considérables, ils désirent aussi profiter des connaissances scientifiques dont ont bénéficié d’autres secteurs de l’économie. Ils désirent que soit mis  à leur disposition l’enseignement technique qui leur permettra
d’être  à la fine pointe du progrès dans leur domaine. Ils souhaitent que l’on donne toute l’attention requise aux services, pour eux essentiels, d’information, de vulgarisation et de perfectionnement technique. Et cela constitue  à l’heure actuelle, vous en êtes convaincus comme moi, une nécessité de premier ordre.

Car de nos jours, 55% des agriculteurs sont propriétaires de leur ferme. Le capital qu’ils possèdent (c’est-à-dire l’ensemble de leurs terrains, de leurs bâtiments, de leur machinerie, de leur bétail) les place sur le même pied que n’importe quel entrepreneur moyen. L’exploitant agricole a le même poids, les mêmes responsabilités, les mêmes pouvoirs qu’un administrateur d’entreprise. Il n’est donc pas surprenant que l’agriculture soit devenue l’un des métiers les plus techniques, les plus exigeants et les plus spécialisés du monde moderne. Les qualifications de l’exploitant agricole, pour répondre  à cette situation, doivent donc être en mesure de choisir les cultures les mieux adaptées aux conditions climatiques et podologiques de sa région, de décider de l’utilisation des engrais chimiques en fonction de la terre ou d’entreprendre les travaux d’amélioration et d’expansion de son exploitation. Il doit aussi savoir pratiquer sur sa ferme la gestion la plus rationnelle et la plus rentable.

Il doit aussi être capable de tenir une comptabilité extrêmement précise et extrêmement complète de ses opérations. Il doit aussi être suffisamment habile et informé pour faire affaire avec les entreprises
industrielles et commerciales auxquelles il cède ses produits en vue de leur transformation et de leur commercialisation.

Pour l’aider  à mieux utiliser toutes les ressources de la technique et de la science moderne, non seulement dans le domaine de l’agriculture, mais aussi dans celui de la gestion d’entreprise, de la comptabilité et de la vente des produits, l’agriculteur a à sa disposition:
– des émissions régulières d’information  à la télévision
– des cours du jour ou du soir sur l’agriculture dans les écoles régionales
– des cours donnés l’hiver par les agronomes de la région, en plus de l’aide constante et des conseils variés que les agronomes donnent chaque jour  à tous ceux qui s’adressent  à eux.

Enfin, c’est dans le domaine de la mise en marché que se font  à l’heure actuelle des recherches les plus poussées en vue de trouver une solution globale qui soit efficace. Une vaste campagne d’information et de publicité a déjà été lancée sur le problème de la salubrité des viandes produites au Québec. Avec l’adoption du sceau « approuvé Québec » et un système d’inspection des viandes québécois, de nouveaux débouchés ont été ouverts aux abattoirs situés en dehors des grands centres. Des mesures législatives ont été adoptées en vue de normaliser l’écoulement de certains produits, en particulier le Règlement sur les Fruits et Légumes frais et le Règlement sur les Aliments.

Les agriculteurs se rendent d’ailleurs de plus en plus compte qu’ils ont avantage  à s’unir pour effectuer en commun leurs achats et leurs ventes et pour transformer eux-mêmes certains produits avant de les mettre en marché.

Il est préférable pour eux de former, en vue de la vente, des coopératives ou des plans conjoints afin d’être en mesure de suivre leurs produits aussi loin que possible dans le circuit de distribution et de bénéficier ainsi plus largement de la valeur ajoutée.

L’importance de l’agriculture dans la vie économique du Québec, l’évolution actuelle vers un secteur agricole plus moderne et plus prospère, voilà les grandes idées que j’ai voulu dégager au cours de cet entretien.

Et je crois qu’en définitive, cette tendance de l’agriculture  à se perfectionner de jour en jour, à moderniser ses structures, sera la meilleure garantie du Québec de demain que nous voulons tous construire plus fort et plus dynamique que jamais.

<Masse19681124>
<« LA NATION CANADIENNE-FRANÇAISE: UNE RÉALITÉ CONCRÈTE, SUFFISAMMENT VIVANTE ET FORTE POUR QU’ON EN RESPECTE LES DROITS » ALLOCUTION DE L’HONORABLE MARCEL MASSE CHAMBRE DE COMMERCE SAINT-JACQUES Le 24 novembre 1968>

Chers amis,

C’est avec un vif plaisir que je prends la parole aujourd’hui devant la Chambre de Commerce de Saint-Jacques.

Permettez-moi de vous faire part de quelques réflexions sur un thème qui nous tient tous profondément à cœur, celui des « droits collectifs du Québec ».

Il s’agit d’un problème d’une grande complexité lorsqu’on le place sur le plan juridique puisque la demande de reconnaissance des droits collectifs des Québécois remet en question la structure politique du Canada et pose le problème d’un nouveau partage des pouvoirs entre les différents niveaux de gouvernements.

Mais il s’agit aussi d’une réalité humaine,intensément vécue par une collectivité et profondément enracinée. Il s’agit de droits qui s’inscrivent dans le passé vécu en commun et dans la solidarité présente de tout un peuple, de droits qui sont fondamentaux pour l’avenir de cette collectivité.

La conviction qu’ont les Québécois de former une communauté distincte par sa langue et sa culture, d’être une réalité sociologique particulière s’exprime depuis quelques temps avec plus de force et de vigueur que jamais.

Il en résulte une revendication plus ferme et plus constante, de la part du Québec, des droits qui lui reviennent en tant qu’État responsable du groupe francophone.

Ernest Renan écrivait: « Une nation, c’est le consentement, le désir clairement exprimé de continuer la vie commune ». Et Paul Henri, auteur de « Problème des Nationalités  » donnait comme définition de la nation: « C’est une solidarité voulue … »

Une nation, c’est aussi la prise de conscience collective faite par un groupe humain de son identité propre, de sa culture distinctive et de la volonté commune de ses membres de se perpétuer en tant qu’entité nationale.

Que les Canadiens Français forment une nation qui s’appuie sur une langue et une culture vivantes bien distinctes des autres, qui possède un profond degré de cohésion et qui soit capable d’une véritable créativité et d’un épanouissement toujours plus complet, nul ne peut sincèrement en douter.

Sur le plan historique, les faits sont là pour témoigner de l’ancienneté de son implantation en Amérique du Nord. Car il ne faut pas oublier que c’est depuis 1534 que l’on parle français au Québec. Il ne faut pas oublier non plus que les fermiers, les artisans, les seigneurs ou les commerçants français qui s’établirent au Québec étaient en avance d’un siècle et demi sur tout autre européen qui put y venir par la suite. Il faut être bien ignorant des réalités sociologiques ou de bien mauvaise foi pour ne pas comprendre que pendant toutes ces années, ces québécois eurent amplement le temps de fonder
une nouvelle communauté nationale. L’Italie, après tout, s’est créé il y a moins d’un siècle et personne pourtant ne se permet de douter que les Italiens forment ensemble la nation italienne.

En s’établissant sur les rives du Saint-Laurent, en y bâtissant leurs maisons, en y dressant leurs églises, en travaillant la terre de leurs bras, les premiers colons donnèrent en même temps l’élan  à un nouveau peuple. Lorsqu’en 1604, le Sieur de Monts fonde Port-Royal et lorsque deux ans plus tard, Champlain établit Québec, ce sont bien les racines d’une nouvelle nation qui furent plantées en terre nord américaine. Talon, se doutant qu’il façonnait un peuple le voulut nombreux et fort et travailla  à intensifier le peuplement. Et le résultat, malgré les obstacles, le climat, la végétation, les indigènes et les voisins anglais du sud, le résultat fut l’édification d’une société bien distincte, bien solide, possédant un fort degré de cohésion et une culture entièrement originale. Ce fut une réalité sociologique homogène ayant ses propres structures et ses propres institutions: la famille d’abord, réalité première et unité de base de l’implantation; la seigneurie ensuite, cette organisation non pas politique comme en Europe, mais économique, ayant pour mission la mise en valeur du sol et le développement du
peuplement. La paroisse enfin, qui joua un rôle des plus importants pendant toute l’histoire de la Nouvelle-France, mais surtout après la conquête qui désagrégea les seigneuries et fit fuir bon nombre de seigneurs.

En 1760, au moment de la guerre de la conquête, ces institutions sont celles d’un groupe de 65,000 personnes liées entre elles par leur vie commune, leur histoire, leur langue, leur religion, leurs traditions et la conscience de subir, dans la défaite, un destin commun. Que ce groupe humain forme une nation, nul ne peut le nier. Lord Durham écrit dans son rapport publié en 1839: « Je m’attendais  à trouver un conflit entre un gouvernement et un peuple, je trouvai deux nations en guerre, au sein d’un même État.»

Le résultat de cette implantation, ce fut aussi un patrimoine culturel différent de tout autre, ayant son propre dynamisme et son génie particulier, patrimoine culturel que les Canadiens Français conservèrent tout au long des siècles avec tout l’acharnement et toute la détermination dont ils étaie